‹ La vie artistique (volume 2)Chapitre 33 sur 52 · ANQUETIN · texte numérisé non relu

ANQUETIN

7 juin 1897

Anquetin n'est pas un débutant. Il y a une dizaine d'années, il exposait aux Indépendants. des paysages et des figures aux fragments délimités un peu à la manière des émaux cloisoûnés, ce qui fît vouloir inventer à Edouard Dujardin l'école du cloisonisme. Mais l'artiste, ainsi que l'explique fort bien Arsène Alexandre, son préfacier, aimait la peinture en dehors des classifications, et le voici, pour la première fois, qui offre un ensemble à juger par l'exposition ouverte aux Champs- Elysées, dans les salons de Cubât. Je crois que les habitués des expositions particulières auront plaisir à connaître cet en-

semble. L'artiste est un des plus. fortement doués de Isa génération, sa vie est simple, retirée, cpmme celle des travailleurs, et ses ambitions sont grandes tr^s probablement, si j'en juge par ses études en vue d'une peinture décorative.

Il est de ceux qui méritent d'être étudiés, et dont les œuvres veulent, non pas une citation aimable, mais une opinion motivée, réfléchie. Or, tous ces portraits, tous ces paysages, de large facture, tous ces dessins, de lignes souples, de gras modelé', désignent sûrement Anquetin comme pourvu d'un métier solide, de la faculté de garnir une toile, de disposer les masses, d'harmoniser les tons. Il y a en lui, à n'en pas douter, la sûreté d'exécution et la virtuosité. C'est beatucoup, mais il faut faire une objection à l'artiste qui donne de tels espoirs. Sa vision n'est pas libre, malgré l'assurance de l'exécution. Entre la nature et lui s'interposent les images déjà créées par les peintres qu'il admire, des Vénitiens jusqu'aux modernes : Delàcroix, Courbet, Daumier, Manet^ Cézanne,

Renoir. Là, Anqurtin, avec son dci^sin d'aplomb, sa peinture virile, se révèle hanté, indécis. Il a appris chez cçs maîtres, et de cela il faut le féliciter. Maintena^nt, il lui faut oublier, ou plutôt, il lui faut- retenir le grand enseignement proclamé par ses prédécesseurs , il lui faut la volonté tenace d'écarter toutes les formules et de voir directement la nature.

Au jour de cette libération, après avoir semé, il fera la moisson.

28 mars 1898

Ceux qui entreront, 13, rue Laffitte, à Texposition de dessins, sanguines, fusains, pastels, où ils sont conviés par Anquetin, admireront le sentiment d'harmonie manifesté par l'artiste. Non seulement les beaux dessins achevés, musclés, solides, mais aussi les esquisses de décoration suggèrent immédiatement l'idée de la force équilibrée, de la plénitude. Je n'en voudrais pour preuve que le panneau décoratif où la bicyclette a été prisé pour sujet : une riche imagination d'ornemaniste s'y révèle

semble. L'artiste est un des plus. fortement doués de isa génération, sa vie est simple, retirée, cpmme celle dçs travailleurs, et ses ambitions sont grandes tr^s probablement, si j'en juge par ses études en vue d'une peinture décorative.

Il est de ceux qui méritent d'être étudiés, et dont les œuvres veulent, non pas une citation aimable, mais une opinion motivée, réfléchie. Or, tous ces portraits, tous ces paysages, de large facture, tous ces dessins, de lignes souples, de gras modelé, désignent sûrement Anquetin comme pourvu d'un métier solide, de la faculté de garnir une toile, de disposer les masses, d'harmoniser les tons. Il y a en lui, à n'en pas douter, la sûreté d'exécution et la virtuosité. C'est beaucoup, mais il faut faire une objection à l'artiste qui donne de tels espoirs. Sa vision n'est pas libre, malgré l'assurance de l'exécution. Entre la nature et lui s'interposent les images déjà créées par les peintres qu'il admire, des Vénitiens jusqu'aux modernes : Delà-* croix, Courbet, Daumier, Manet, Cézanne,

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EUGÈNE MARTfit, SIMON BUSSY, CHARLES MILCÉNDEAU

27 mars. 1897

Deux artistes, che2 Durand Ruel, se présentent de compagnie. Eugène Martel et Albert Bussy, tous deux de l'atelier de Gustave Môreau, prouvent la valeur de renseignement de leur maître, car ils ne pastichent pas ce maître, et ils ^'ont entre iûx d'autre ressemblance que leur étude et leur. respect de la nature.

Eugène iVlartel montre seulement quelques dessins, recherches d'expressions de significations inégales, parfois d'une étroite et grêle facture, parfois aussi sommaires et justes. Mais l'artiste exposait l'an dernier, au Salon des Champs- Elysées, des Paysans au coin du feu^ une

par chaque détail. Il est bien d'autries œuvres fortes et charmantes : la Nymphe qui se mire dans une source, beau cbrps vivant encadré d'arbres, d'eau et de ciel ; le Char du soleil, inspiré de Delacroix, surgissant en pleine gloire du jour, dissipant la nuit où le cotiple d'amants était enfoui ; la Bataille livrée dans un paysage chaotique : le Cavalier ; le Combat, etc.

Les formes, quelquefois, sont trahies par un enroulement du trait, par un tour de main enclin à la manière, et je souhaiterais beaucoup d'études serrées comme le Cheval au crayon noir. Mais c'est pour tout dire que j'inscris cette légère restriction, et j'admire fort le beau températnent, la force certaine d'Anquetîn. L'artiste est de race, et il faut souhaiter qu'il, puisse se manifester en une prochaine et grande besogne.

ses broussailles, ses ciels. Les inàisons sont un peu minces, rectilignes, mais l'artiste atteindra aux harmonies suprêmes, attestées déjà par le modelé continu de ce sol, de ces neiges, de ces roches, de ces bois, éclairés par la dernière clarté du- jour.*

5 juin 1899

Je me souviens des vues de montagnes exposées il y a deux ans par Albert Bussy , devenu Simon Bussy: des formes sommaires, de grandes lignes, de justes modelés, une trame épaisse piquée de lumières* L'artiste revient, cette année, aux mêmes salles, et voici que, sans rien perdre de sa force de synthèse, il particularise et vivifie davantage les aspects de nature qu'il étudie.

Aspects de nature et aspects d'humanité, puisque ces dix-huit pastels reproduisent le décor animé du jardin du Luxembourg.

Parti de la même grande idée qui fut celle de Claude Monet pour les Meules, les Cathédrales, les Peupliers, etc., Simon Bussy a trouvé la plus riche, la plus coin-

peinture tout à fait harmonieuse et rassurante.

Quant à Albert Bussy, la réunion de ses pastels le proclame un paysagistenpuveau, esprit réfléchi envahi par la poésie des choses, sachant élipiiner le détail et signifier l'espace. Avec quelle raison le préifacier de ces deux artistes, Roger Marx, célèbre ce recommencement d'art : a Au terme de ce vieux siècle, chacun va répétant que la nature n'a plus de secrets à révéler, qu'il faut perdre l'edpoir des découvertes : à chaque saison, elle se livre à des confidents plus attentiifs et des inventeurs trouvent, pour la chanter, des accents imprévus. » Albert Bussy, élève de Moreâu, ferait songer à certains mouvements de terrains de Courbet, aux paysages de Degas, de Carrière. Il a toutefois son dessin, sa lumière à lui, et aussi sa fugitive couleur du soir, ses sommets de montagnes frappés d'obliques rayons, ses ravins ensevelis dans l'ombre, ses vieilles villes cachées aux creux des vallées, ses villages perdus dans les ondulations des collines, ses eaux,

caractère des passages d'hommes, éclairés dt là lueur d'une robe de femme, il a fait ses preuves d'artiôtè sensitîf et révélé que nouvelle grâce nerveuse.

17 mars 1898

Charles Milcendeau réunit galerie Laffitte une cinquantaine do dessins, des paysaîis.de la' Vendée, des femmes, des fillettes de Bretagne, du pays qui s'étend entre Quimper et la pointe de Penmarch.

C'est d'un art fin, têtu, réfléchi, d'un sentiment singulier et .pénétrant. L'artiste n'est pas un faux primitif, ne dissimule pas son savoir sous la gaucherie, se révèle comme un observateur direct, négligeant à dessein les accessoires pour mettre en valeur la particularité, l'aigu de l'expression. Simples et touchantes effigies tracées par une main sûre, voulues par un esprit songeur, ces figurent vivent comme des réalités. Je revois, comme je les ai vus par la vitre,ces gestes des brodeuses de Pont-Labbé, je retrouve à ce mendiant, à cette vieille femme, les regards doux, anciens, perdus, que j'ai

croisés sous des porches en poussière, ou au détour de quelque venelle. L'art précis de Milcendeau devient, par la profondeur de l'observation, un art de rêve et de nostalgie.

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