I. — LE « BALZAC > DE FALGUIÈRE ET LE « FALGUIÈRE » DE RODIN
Comme Tan dernier, les deux Salons sont réunis dans l'admirable Galerie des Machines. Il n'y a donc pas de motif de séparer les comptes rendus, et il suffit au début de cet article, d'indiquer qu'il sera d'abord procédé à l'examen des oeuvres réunies par la Société nationale des Beaux- Arts, qui fonda son Salon au Champ-de- Mars en 1890.
Toutefois, avant de pénétrer dans les salles, il faut bien dire un mot de l'événement de cette année, qui est l'apparition du Balzac de Falguière, accepté et exécuté au lendemain du refus du Balzac de Rodin
par la Société des gens de Lettres. C'est bien un événement, au grand dommage de M. Falguière, même si les injures et les huées d'hier se changent en louanges et en acclamations. Il devrait en être ainsi, M. Falguière devrait être porté en triomphe puisque son prédécesseur a été lapidé, et cela par la raison toute simple que sa statue est le contraire de la statue méprisée, qui supporta si fièrement le mépris, et qui aura raison, plus tôt qu'on ne le croit, des méprisants. Mais les choses ne se passeront pas comme le voudrait la logique, et le nouveau Balzac ne connaîtra pas l'apothéose, très probablement, car il va déconcerter ceux qui se préparaient à achever leur victoire.
M. Falguière, en efFet, n'a pu échapper à la hantise de l'œuvre vivante qu'il devait faire oublier. Ce charmant improvisateur, qui a amusé Paris de ses Dianes et de ses Danseuses, a voulu faire solide, grand, colossal. Il a assis le Balzac de Rodin, mais il l'a allongé, enflé, de.manière à faire immédiatement songer à la grenouille qui veut devenir aussi grosse que le bœuf.
de sa surface! Je ne suis pas seul à le revoir ainsi, et beaucoup d'autres le verront subitement pour là première fois, lorsqu'il leur sera donné de le contempler, en un bronze définitif, au soleil de 1900.
En attendant, Rodin n'est pas absent du Salon, et même il y est présent avec bonne humeur, car il a employé tout son talent à faire passer Falguière à la postérité par un magnifique buste qui est une forte leçon de sculpture. On s'étonnera probablement, on cherchera quel profond dessein cache cet échange de procédés. A quoi bon?
La malice de Rodin est probable, et la gentillesse d'acceptation de Falguière est certaine, mais je dois m'en tenir aux œuvres, et après avoir déploré le « Balzac »
de Falguière, je ne puis qu'admirer le « Falguière » de Rodin, comme j'admire VEve de bronze, si puissante et si fine, d'une construction si massive faite de tant de nuances.
Tordre de productions où Tartlste est passé maître, à cette science des contacts et des étreintes qu'il a employée à la représentation des scènes familiales. Il y apporte, comme on sait, un goût d'arabesque et d'enroulement, il dresse et balance un peu les corps comme des vagues dans cette atmosphère visible où il aime faire apparaître les aspects essentiels des choses et les expressions dominantes des êtres. Il n'y a pas manqué ici, il a marqué avec amour et douceur comment la vie s'enchaîne, se perpétue, et il a dit ce beau mouvement naturel de la plus petite fille qui accourt, qui se hâte.
Voici une autre trouvaiHe, plus neuve encore, c'est celle du tableau de V Etude, Que Ton entende bien, par ce mot de trouvaille, ce qu'il veut réellement dire, la simple nature découverte, aperçue, à l'inverse de tant d'imaginations baroques empressées à déformer le réel. La joie d'un artiste tel que Carrière est de voir et de fixer un geste instinctif, une expression ingénue.
Il a eu cette joie et il nous la communique
nouvel hôpital Broca, service du docteur Pozzi, décoration claire et un peu frêle, mais en rapport avec sa destination. La salle suivante est occupée par MM. Besnard, Anquetin, Dubufe, Auburtin, etc. Le sujet que M. Dubufe a choisi : Hommage à Puvtsde ChavanneSy me semble propice pour mettre l'artiste en garde contre Tinharmonie de composition et de couleur qu'il emploie précisément à célébrer un maître de l'harmonie. Comment n'a-t-il pas vu que ces formes inconsistantes et ces verdures fades étaient en désaccord avec le Bots sacrée qu'il a pris comme fond de la composition, et avec le portrait de Puvis de Chavannes, où il a certainement mis tout le respect de son souvenir ?
J'aime le mouvement de barque et l'élasticité de l'eau dans la grande composition de M. Auburtin : Pêche au gangui dans le golfe de Marseille. Et j'ai trouvé repos et plaisir chaque fois que ma promenade m'a ramené dans cette même salle, grâce à la réunion d'œuvres de M. Besnard; les Idées^ qu'il aurait pu nommer les Étoiles, puisque
M. Anquetin, qui a les qualités de dessinateur et de peintre que Ton sait, qui les montre et les emploie dans son immense Bataille, et qui pourtant nous cause une déceptioji par cette mêlée sortie des écuries de Delacroix. Le cheval d'Attila y est, et les chevaux qui se battent à l'écurie, et les chevaux des chasses au lion, des chasses au tigre, et le nègre qui avait servi chez Géricault avant de servir chez Delacroix.
Je sais que M. Anquetin se réclame des maîtres, et ce n'est pas moi qui contredirai à son goût de la tradition. Mais les maîtres, s'ils enseignent que l'on doit apprendre son métier, enseignent aussi qu'il faut être soi, et se trouver libre devant la nature. Ce n'est pa,s pour des recommencements qu'il faut admirer l'art d'hier, et il y a, dans l'œuvre, d'çiilleurs outrée et redondante de M. Anquetin, un déploiement de vaine force qui va à l'encontre de son dessein, — et donne l'inquiétude de tant d'assurance.
Pour l'Histoire, elle est peu exploitée par les peintres de la Société nationale, et il
Sans être injuste envers M. Roll, on peut dire que la Pose de la première pierre du pont Alexandre III n'di pas cette signification historique réclamée. Et pourtant, le peintre a échappé, mieux que maintes fois, au danger de la peinture officielle. Il a même très délibérément écarté, éloigné, presque supprimé cet aspect de la cérémonie. Il a évité ainsi la banalité. Il nous a peut-être confessé son ennui, mais il a aussi refusé de résoudre la difficulté, qui était de trouver le caractère de cette réunion d'hommes en habits et en redingotes.
Il a préféré emplir toute sa toile d'une ascension de jeunes filles e;i blanc montant vers l'estrade, il a cherché et trouvé le charme léger, aérien, de toutes ces robes blanches, et il s'est tenu pour satisfait. lia voulu être peintre, et il a voulu être aussi sculpteur, puisqu'il a donné à sa peinture un cadre de sa composition, dont les reliefs doivent favoriser TefFet de fluidité de la scène peinte.
visions par un art différent, tout à fait soupie, sûr, avec une apparence paisible où se recèle un goût d'agencement, une force de construction.
Je quitte les champs, les dunes de Cazin, et c'est le Paris de Raffaëlli, nos rues, nos boulevards, nos monuments, d'une architecture preste, spirituelle, quand il s'agit d'une église à la mode comme la Trinité, d'une forme massive et grave lorsque c'est Notre-Dame qui domine le fleuve, les quais, les verdures.. Ces paysages sont peuplés de la foule vivante, amusante, vraie de mouvements particuliers, de couleurs spéciales, selon le site et l'heure, et qui mettant en valeur une fois de plus l'observation à la fois aiguë et bonhomme du peintre. Il ajoute à ces visions de grande ville une charmante étude de blancs délicats et gris, \di Jeune fille aux bleuets, et deux beaux bouquets, de vrais bouquets de fête, la soie, le velours des fleurs, et toute la grâce des tiges et des herbes.
Nous changeons maintenant de régions, de décors, nous allons des lames vertes de
aux représentations, non seulement des paysages de plaines et de routes, mais des paysages familiers qui se mêlent à la vie d'une maison de campagnards, et il exprime, en surplus, par un charmant portrait, la physionomie d'un jeune homme bienveillant et narquois. Je vois bien ce que cherche M. Osbert, mais il ne trouvera l'unité silencieuse et le rythme des lignes qu'en poursuivant davantage la vérité de la forme et l'harmonie des valeurs.
Cette trop rapide revue ne serait pas complète sans un hommage à un paysagiste qui continue une œuvre déjà significative et belle par des œuvres délicieuses. Je veux parler de M. Lebourg, des aspects de matins, de soirs, d'étés, d'automnes, qu'il nous donne à contempler par ces paysages où la forme prend toute son ampleur dans l'atmosphère : le Sentier, le Pont-Neuf et la Cité, les Bords de Seine, le Soleil d'hiver, la Gelée blanche. C'est d'un peintre et d'un poète. Et voici, après l'artiste en possession de toute sa force, le charmant début, je crois, d'un tout nouveau Venu, M. Morrice,
M. Fernand Piet, qui est le peintre des marchés, a visité Mildeburg et Goès en Zéiande, Anvers, Saint-Nicolas, en Belgique, Brest, et il a rapporté de ses excursions une série de toiles variées d'arrangement, d'une humanité pittoresque. Il discerne les ornementations de hasard produites par les paniers d'œufs, les amas de choux, les assiettes et les tasses, les pelotes et les écheveaux de laine. Il ne sacrifie pas toutefois le spectacle des vivants, les femmes qui regardent, qui nîarchandent, il sait leurs gestes et leurs regards, et il agence à merveille autour de ces scènes populaires l'encadrement des vieilles maisons.
J'inscris sous la même rubrique le Paysan andalou, de M. Richon-Brunet, qui est bel et bien un portrait, l'homme et la mule d'une énergique peinture sous l'apparence laineuse.
M. Charles Cottet continue ses études d'Ouessant avec la même saveur pittoresque, la même adresse de mise en place. Les femmes de là-bas ont un beau caractère de physionomie massive et passive dont il
costumes. J'aime le nocturne Saip^t^Jeandu-Doigt de M. Guillaume Roger, les gentilles Couturières de M. Le Pan de Ligny, les soirs de M. Eugène Vàil, et je tiens pour une œuvre excellente, robuste, curieuse, les Luttes de M. Lucien Simon, avec le vaste et eflfrayant paysage proche Penmarch. Il y a néanpioins excès dans cet engouement des peintres, qui trouvent en Bretagne l'avantage d'une poétique toute faite. Pour ceux qui ont la longue familiarité des choses et des gens, comme M. Le Pan de Ligny, né au si doux village de Guichen, aucune objection n'est à faire.
Mais pour ces légions de peintres américains ou suédois qui ne prennent ici que les apparences pittoresques, ils font invinciblement songer au mot de Courbet :
« Ah ça ! ils n'ont donc pas de pays ? »