VI, — LA SCULPTURE
On s'explique, devant la plupart des monuments exposés par la Société des Artistes français, l'étonncment et l'hostilité à la vue de la statue de Balzac. Une habitude s'est établie et perpétuée de représenter les détails des figures et des costumes, en une manière d'inventaire,
au détriment de l'unité de forme. Toute opinion laissée de côté sur le talent, l'application, le bon vouloir des artistes, arrêtez-vous devant quelque sculpture de place publique, le Monument de Charles Fourier, de M. Emile Derré, le groupe de Joseph et Xavier de Maistre^ de M. Ernest Dubois, le Carnot, de M. MathurinMoreau, qui doit être érigé à Dijon, etc. Toujours vous pourrez énumérer. les faciles éléments d'intérêt qui sont admis comme preuves d'observation et de savoir, vous pourrez constater la présence de souliers, de pantalon, de gilet, déboutons de redingote, de grand-cordon, de cravate, de canne ou d'épée, de cheveux, de barbe. Mais autre chose est d'exprimer le volume et l'attitude d'une figure, la vie d'une silhouette, l'expression significative d'un visage. A force de prendre les documents l'un après l'autre, le sculpteur perd de vue ce qui est la raison d'être de son art, la création d'une statue, c'est-à-dire la représentation d'une fornle vivante par le jeu de la lumière et des ombres.
M. Falguière n'a pas méconnu cette recherche, au moins dans le costume de son Cardinal Lavtgerte, qu'il a représenté en prélat fastueux, en convertisseur de grand apparat. Si le visage est de forme restreinte, on peut louer le beau mouvement de draperies, le fracas d'étoffes. La croix que le cardinal tient en main, un peu à la manière d'un alpenstock, joue un rôle trop visible dans la composition, et même coupe nettement la figure regardée de gauche. Le monument de Francis Garnier, qui doit être érigé place de l'Observatoire, et qui a pour auteur M. Denys Puech, multiplie les lignes d'allégories autour d'un buste sec, et il y a seulement une grâce empreinte au visage de l'Europe qui regarde curieusement l'Asie. La statue ailée de Paul Gasq, représentant la Gloire (pour le monument Carnot de Dijon), est conçue dans une donnée traditionnelle, avec un mouvement d'ascension qui n'est pas sans mérite.
Des œuvres d'un moindre format sont en nombre. Parmi eux,le modèle du monu-
ment de la Clairon^ par M. Paul Gauquié.
Il sied de féliciter la municipalité de Condé-sur-Noireau qui célèbre ainsi ofi&ciellement une reine de théâtre : la physionomie de l'actrice est belle et touchante, fait songer autant à ses malheurs qu'à sa gloire, malgré l'apothéose- Il faut seulement souhaiter quelque changement et diminution du piédestal en hauteur, qui ressemble trop à un flambeau Louis XV.
M. Jean Hugues a réuni en une sculpture originale deux figures dans un Terme de pierre. La Perle ^ de M. Henri Levasseur, est de silhouette élégante. La Bourgogne^ de M. Charles Roufosse, a l'expression spirituellement épanouie qui convient à la province riche de bon vin, de libre et forte pensée. La Douleur, de M. Weigelc, a une gravité et une beauté.
C'est aussi dans les œuvres de sculpture monumentale que l'on peut faire figurer les animaux de M. Georges Gardet : Tigres et Lions, souples, musclés, d'une force tranquille, destinés à garder la porte ou le perron d'un château. La Maternité^
lionne et lionceaux, de M. Victor Peter, est de ce même sentiment robuste et élégant. On pourrait, d'ailleurs, rassembler ici toute une ménagerie, avec les fauves de MM. Louis Riche, Anciaux, Merculiano, Valton. M. TourguenefF, lui, reste sculpteur de chevaux.
Pour en revenir aux personnages humains, risquez une promenade autour des innombrables bustes (il y a vraiment abus), et vous serez payé de votre peine par quelques effigies caractéristiques, qui donnent à entrevoir un peu de vérité parmi ces durs visages, ces regards fixes, ces chairs figées. L'Étude de tête, de M"* Demagnez, un visage doux, fin, réfléchi, au menton long, est une des bonnes rencontres de ce Salon. De même, le Buste de iVf"* Z)... oùM"*' Laure Coutana su donner une sensation de sourire épars sur tous les traits.
Malgré un défaut, une gaucherie, une manière de trop souligner, certaines figures indiquent un goût de nature, un désir d'art vrai et simplifié, une jolie per-
ception d'un mouvement, d'une expression. Ainsi, la Charité, de M. Blay y Fabrega ; la Nymphe de VOise, de M. Antonin Cariés; Douces langueurs^ de M. Vitâl- Cornu ; Baigneuse, de M. Jean Delorme.
M. François Captier, qui est certainement au premier rang des chercheurs de nature, a donné une tète d'expression un peu moderne à son Eve, mais la femme, par sa stature, sa musculature, ses attaches, son dos robuste, est douée de la beauté de la vie. M. Alfred Boucher crée des figures plus graciles, d'un réel charme : V Hirondelle blessée, la Philosophie de l'Histoire, mais la désignation de cette dernière est incompréhensible, et ce n'est pas à une Clio que peut faire songer celte fine et coquette créature.
Pour un mouvement, pour une affirmation vraie, pour une douceur d'expression, d'autres groupes, d'autres figures devraient être cités. On voit visiblement, chez quelques-uns, une lutte contre les souvenirs d'École, contre un enseignement donné à rebours de la vie et de l'art. Je regarde le
Bon Samaritain, de M. Sicard, la. Roche quipleure, de M. Hector Lemaire, Daj>hné changée en laurier ^ de M. Jules Dercheu, la Douleur, de M. Félix Charpentier, Espoir vaincu, de M. Joseph Bernard, la Jeunesse éplorée, de M. Charles Desvergnes, Niobé^ de M. H. Lefebvre, le Retour, de M. Seysser, — je voudrais demander à ces artistes d'oublier des recettes acceptées, des formules qui leur ont été confiées comme étant celles du grand art, je voudrais les voir utiliser leur science plus naïvement, en regardant directement le spectacle qu'ils ont sous les yeux, et sans vouloir le faire servir à des travaux conventionnels. Pour l'artiste créateur, ce spectacle est essentiel, contient tout .
§ VII. — OBJETS d'art
Je ne vois pas qu'avec les Salons de 1898, la fameuse question des objets d'art soit résolue sur un seul point. Des artistes de mérite, qui faisaient autrefois de la sculp-
ture, des artisans d'un goût et d'une adresse incontestables continuentd'exppser des pièces rares, uniques ou exécutées à un petit nombre d'exemplaires, qui s'en iront orner des galeries et des salons d'amateurs, parmi les peintures, les pastels, les aquarelles, les statues et les bustes. La création d'un bel objet n'est pas chose indifférente, car ce n'est pas chose communC) et il n'y a qu'à se réjouir des eflforts dirigés en ce senë et des résultats acquis.
Mais un tel cercle d'actipn apparaît forcée ment restreint si l'on songe au but poursuivi par les hommes de bonne volonté qui ont voulu surtout un mouvement d'art usuel, et qui l'ont aidé de toute leur énergie et de tout leur pouvoir. Il est certain que l'on n'a obtenu que de nouveaux objets, usuels d'appellation, mais qui ne sortiront pas des vitrines : des pichets où l'on ne mettra jamais de cidre ni de vin, des plats sur lesquels on ne servira ni viandes, ni fruits, etc. Les plats seront fixée au mur ou posés sur une peluche, on mettra des orchidées dans les pichets. Et
ainsi du reste. On a donc atteint une certaine catégorie sociale, il reste toujours à la dépasser, il reste à faire rejoindre l'art et le travail, et à convaincre, je le sais, une rtiasse énorme d'intermédiaires. 11 ne sert de rien de vouloir dissimuler la difficulté de la tâche. Là, comme partout, il y a une éducation à faire, un enseignement à donner à tous, aux acheteurs, aux fabricants, aux producteurs. C'est difficile, ce sera long! Sans doute. Tout est long et difficile, et ce n'est jamais pour supprimer les délais et forcer le miracle que l'on travaille. Semez aujourd'hui, d'autres récolteront demain.
Ceci dit, je vois nombre d'étalages qui présentent à notre étude des produits que rien ne différencie des produits exposés dans les vitrines des magasins : bibelots luxueux qui valent par le prix des matières employées, objets désordonnés de formes, inharmonieux de couleurs, faits pour exciter la convoitise des parvenus et des rastaquouères, garnitures d'apparat destinées à agrémenter le décor des hôtels et
des restaurants. Je laisse ce genre, qui devrait être ici sévèrement tenu à l'écart, puisqu'il change le sens même de cette exposition. Je n'insiste guère non plus sur des fantaisies qui tendent à surcharger d'ornements toutes les formes \isuelles.
M. Louis Convers a cru nécessaire d'ajouter àun coffre-fort une figurine de la Fortune, et M. Henri Thiébaut a cherché des motifs pour rendre plaisants les grelots et clochettes des bicyclettes et des voitures à pneumatiques. Je n'ai* rien à dire contre cette figurine, ni contre ces grelots, mais véritablement il y a excès : le coffre-fort rébarbatif s'orne bien tout seul d'un caractère particulier, et les clochettes des Alpes et des Pyrénées suffisent aux bicyclettes.
Les colliers sont plus nécessaires aux femmes, et nous voyons que M. René Lalique s'ingénie à les rendre séduisants par la ténuité des détails, la gracilité des ensembles, les harmonies pâles d'or verdâtre. Il sait doser la couleur, placer les perles, il a le goût mesuré, il dispose avec une prudente fantaisie ces œillets blancs.
ces feuilles de chèvrefeuilles, ces violettes, ces minuscules chauve-souris gris-bleu, à têtes d'or, séparées par de petites étoiles, il donne la sensation d'une fleur qui se fane, des pétales qui se détachent, vont tomber. Il n'a pas la même sécurité lorsqu'il prend pour motifs de décoration des formes humaines, un visage, un mouvement, ces femmes, cette danseuse, ces trois tètes dont il orne des peignes imités de l'art japonais. Avec ces objets de M. Lalique, voici des bagues de MM. Provost-Blondel, Prez de la Villa Tuai, Georges Fouquet, une boucle de ceinture de M. Camille Gueyton, un bol à fruits de M. Aug. Arnoux, et le coffret en argent repoussé de M. Aristide Barré.
La section des objets d'art est aussi devenue le refuge de nombre de sculptures de format restreint, destinées à l'ornementation intérieure. C'est souvent le même art que celui des places publiques, de formes vidées, desséchées, polies. 11 est préférable, pourtant, ici, car il est moins encombrant, et j'aime à voir M. Gérôme
toujours un caractère solennel et commemoratif, mais la plaquette est un mode charmant de conserver et de léguer son image. Comme exemples : les portraits de Pierre Crève-cœur et Henri Hollebecque, supérieurs 'de l'institution de Marcq, d'Ernest d'Hervilly, par M. Legastelois; une Femme et une Jeune fille, de M. Trojanowski. Parmi les médailles, je distingue un Jardin^ de M. Henry Dubois; un autre Jardin, de M. Delpech; une Agriculture^ de M. Emile Daussin; le Temps et les saisons, de M. Heller; et les cadres de MM. Lefebvre et Vernon. Je ne quitte pas ce sujet sans signaler à ceux qui s'intéressent à l'histoire de la médaille et à son renouveau moderne l'ouvrage que vient de publier M. Roger Marx : Les médailleurs français depuis 178g. On trouvera dans ces pages, avec une notice historique, savamment et amoureusement écrite lors de l'exposition centennale, tous les documents nécessaires pour faciliter les études des amateurs. Et il serait injuste de ne pas nommer aussi le travail sur Augustin Dupré, par M. Charles
Saunier, travail que Roger Marx prolame, avec raison, définitif.
i VIII. — GRA^njRBS
Il est ici un grand nombre d'estampes parfaitement insignifiantes, surtout dans la section de lithographie. Quelques pièces originales, pourtant, valent la peine d'être cherchées : les études de la statuaire à Chartres, de M. Truphème; V Aïeule et la petite filky de M. Camille Bellanger; Ceux qui gagnent, de M. Leleu; des vagabonds, de M. Marins Martin ; la Fin de la journée, de xVl. Gottlob; une Tristesse^ de M. Henri Martin. Parmi les interprétations : VErasv\e d'Holbein, par M. P>ançois Lahaye; le Saint Mathieu de Rembrandt, par M. Alex.
Voisin; le Roi boit de Jordaëns, par M^^' Marguerite Vernaut, et VEnfance de Jupiter, du même maître, par M. Lartigau.
Les graveurs sur bois abordent des œuvres laissées habituellement à l'écart. Degas trouve de fins interprètes en MM. Maylan-
der, Nielsen, Andrin. Jongkind est fort bien exprimé par M. Labat. M. Léveillé continue sa précieuse série d'après Rodin et donne à voir, cette fois, l'ensemble et certaines figures des Bourgeois de Calais,
Parmi les graveurs au burin, M. Achille Jacquet se présente avec une exacte interprétation du Christ au jardin des Oliviers^ de Mantegna, et M. Patricot avec la Procession des rois mages, de Benozzo Gozzoli.
Ce sont des œuvres parfaites en un sens, avec leurs ombres fines et leurs blancs ivoirins, mais l'âpreté et la grandeur des originaux voudraient, plutôt que cette préciosité où Gaillard a engagé nombre de graveurs de tous procédés, une tenue plus sévère, une plus libre attaque du cuivre.
Le sujet choisi par M. A. Lamotte, dans sa Diana, de Nattier, s'accommode davantage d'une grâce fragile. Je vois le souci d'une belle tradition chez M. Adrien Didier qui expose une Musique guerrière, d'après Baudry, d'une forte et grave harmonie. Je citerai aussi, même section, les travaux de
prétations durables, choisies par eux. Certains s'y emploient, et il faut vivement louerM. Charles Pinel pour sa suite d'eauxfortes originales sur Notre-Dame de Paris, d'une vérité étrange, où il y a vraiment un effort pour ramener l'eau-forte à sa fonction. De même, M. Lucien Gautier et son Pont Louis-Philippe^ un peu creux, çà et là, mais de bel arrangement. Et encore, le Petit boisj de M. Frédéric Jacque, le Feu d'artifice, de M. Oudart, le Tréport, d'Aglaûs Bouvenne, le Palais CadorOj de M. Haig, la forte série des Mendiants^ de M. Paul Blanc. Parmi les portraits, voici deux belles effigies historiques, le Franklin de M. Henri Lefort, le Danton de M. Paul Chenay, de fines et simples images de MM. Delteil, Dautrey, Blondel, le Pasteur, de M. Champollion, et une dizaine de pointes-sèches tout à fait remarquables par le trait juste et la vivante expresssion, de M"*» Elisabeth Stein.