‹ La vie artistique (volume 3)Chapitre 22 sur 25 · LES SPECTACLES · texte numérisé non relu

LES SPECTACLES

Chaque quartier de l'Exposition a ses spectacles, j'entends spécialement les scènes, les danses, les tableaux vivants, les décors, tout ce qui tient de quelque façon à Tart du théâtre.

Au Trocadéro, c'est un spectacle que le Couronnement de Nicolas n^ figuré dans le pavillon de l'Asie russe^ avec accompagnement de musique religieuse, et c'est un spectacle aussi, au Siéréorama mouvant^ le voyage s^r les côtes de l'Algérie, qui se déroule, avec ses flots, ses roches, ses villes blanches, ses verdures, ses vaisseaux, ses barques, ses pécheurs, et ses effets de lumières variés, depuis la douceur

de Tturore jusqu'aux assombrissements colorés du crépuscule.

Dans Tenceinte de V Andalousie au temps des Maures^ autres décors : la cour de l'Alhambra^un village espagnol, la Giralda de Séville, une arène agrémentée de fantasia et de duels de cavaliers. Au centre, un théâtre espagnol tout claquant de banderoles, tout peinturluré de jaune et de rouge, et sur lequel on ne joue pas les chefsd'œiavre du thiMLtr« espagnol, le public d'Exposition étant cpnçidëré comme essen* tiellement frivole, incapable d'attention et de suite dans les idées. On ne voit pas davantage au théâtre de l'Andalousie ces savoureuses danses populaires dont les voyageurs nous ont fait de si beaux récits et que nous avons pu voir à Paris, autrefois, dans la salle de la rue Taitbout, ces femmes en robes longues, de couleurs fanées, qui dansaient, sur l'espace d'une petite table de cabaret, les Jotas et les malaguenas aux ondulations rythmiques, savantes et voluptueuses. Qn ne remplace pa« ce charma par des , ron^n^ents de

taitibourin et des cliquettements de castagnettes, et quelques spectateurs auraient voulu, à défaut de drames et de comédies de l'Espagne héroïque, chevaleresque, amoureuse, catholique, casuîste, ergoteuse, un beau défilé des danses de l'Aragon et de la Catalogne. Les scènes villageoises que j'ai vu représenter au théâtre espagnol de l'Andalousie au temps des maures étaient d'ailleurs bien réglées, et les danseuses exécutaient leurs pas avec la précision désirable, mais l'ensemble était sans pittoresque spécial et sans inattendu.

Au Théâtre chinoisy qui est simplement une annexe de restaurant, quelques faiseurs de tours sont chargés de récréer les dîneurs.

Au Théâtre cambodgieriy où l'on pouvait s'attendre à trouver une vérité et une beauté de la même force ingénue, du même sentiment de nature naïf et profond, qui nous sont montrés par les sculptures de l'art khmer, nous assistons à l'exhibition d'une troupe pourvue d'une étoile franco-belge ayant pour satellites des danseuses italiennes, d'aucuns disent toulousaities.

Malgré toute la grâce et tout le talent de M"* Cleo de Mérode et de ses compagnes, nojis ne trouvons pas là notre compte, et ce n'est pas pour assister à des imitations plus ou moins réussies de Tart du Cambodge que nous entrons au théâtre cambodgien. Retournons voiries sculptures.

Le Théâtre égyptien nous offre trèff heureusement une compensation.La figuration, dit-on, y est mêlée, et ce ne serait pas rÉgypte qui y serait surtout représentée :

elle y serait mélangée avec des éléments asiatiques, et la Turquie d'Europe y jouerait également un rôle. Telle qu'elle est, la troupe féminine doit représenter assez bien le personnel d'un harem aux chairs de toutes les couleurs, blanches et roses, d'un blanc et d'un rose qui font songer à des fleurs maquillées, enduites d'onguents et parfumées de pommades, jaunes à la façon de vieux cuivres un peu enfumés, rousses comme si elles reflétaient du feu, noires comme des masques de bois d'ébène où seraient incrustés des yeux en émail et des dçnts en ivoire. Chacune des ciféatures

qui composent cette collection vient à son tour danser devant un personnage assis sur une manière de trône, qui tient un sceptre en sa main chargée de bijoux, porte à son flanc un sabre recourbé, est coifFé d'une tiare, vêtu d'une robe, et présente assez bien, avec ses sourcils très dessinés et sa grande barbe, l'image d'un de ces souverains dont les sculptures de l'Assyjie ont gardé le typé hiératique et traditionnel, un Âssurbànipal ou un Sènhachérib. La danse exécutée ne varie guère.

La blanche, la jaune, la rouge et la noire dansent également du ventre, et nous avons le droit de dire, sans que Ton nous accuse d'instabilité dans nos goûts. et d'amour effréné du changement, que les Expositions universelles nous ont un peu blasé sur les danses du ventre, exécutées comme mécaniquement, sans rythme et sans souplesse, à faire fuir toutes les idées de beauté chamelle et d'harmonie voluptueuse que les spectateurs viennent évidemment réclamer à ce genre de spectacle. Il est presque . impossible de ne pas

tourner au comique ces scènes qui ptr^ dent ici le charme naïf et traditionnel de la vie primitive, et devant ces saccades de Tabdomen bondissant sous la robe, on ne peut s'empêcher de songer i des lapins qui sautent dans un sac. Cela s'accbm^ pagne, au Théâtre égyptien, d'une mise en scène assez particulière, et la danse du ventre devient la danse du sabre, la danse des verres, la danse de la gargou* létte, etc., et cela s^appelle, psu: exemple, ou Antar^ ou Une nuit à Bagdad. Il y a mieux, toutefois.

Il y a une danseuse, de taille moyenne, bien bitie, le visage expressif, les yeux lumineux, qui danse, pour mon goût» à ravir. Elle ne danse pas précisément du ventre, elle danse de partout, elle danserait surtout de la gorge. Les mouvements de ses pieds et de ses jambes sont rares, d'une parfaite précision. Mais c'est quand elle semble immobile, et qu'elle reste en effet à là même place, qu'elle me plait. Elle semble alors envahie par la musique, lente, sourde^ d'un mouvement insistant et xùi^

lancolique, elle tremble plutôt qu'elle ne danse, et ce tremblement du corps, l'agitation des seins, le déroulement des gestes, et le sommeil de rêves qui monte au visage, font d'elle une belle statue frissonnante du désir, à la fois libre et chaste, très pur parce qu'il est très beau et très fier. Elle quitte cette attitude sur un éclat ou une accélération des instruments, et elle bondit comme une nymphe poursuivie par des faunes. Elle accomplit aussi nombre de tours de force et d'adresse, mais elle est préférable dans sa presque immobilité. Je regrette de ne pas savoir le nom de cette remarquable artiste à la chair cuivrée, vêtue d'une jupe de satin d'or, toute brillante de pierres et de sequins, car ce nom mériterait d'être consigné dans les annales de l'Exposition de 1900.

Je ne vois plus guère à citer, avant de quitter le Trocadéro, que le cabaret où opèrent les Aîssaoua, et qui est inclus dans les constructions de l'Algérie. Entre deux danses du ventre, il y a là un grand diable barbu qui se perce la langue avec des

épingles, qui joue avec un long serpent noir, l'enroule autour de ses poignets, de son cou, le prend entre ses dents, baisotte sa langue fourchue, et qui termine ses exercices en se pliant en deux, les mains et les pieds battant le vide, le ventre nu sur un grand sabre que tiennent deux solides camarades . L'endroit est de couleur locale, café algérien aux murs blancs, avec une estrade élevée de quelques marches, tout contre les spectateurs.

Si nous passons du Trocadéro au Champ dé-Mars, nous trouverons des spectacles du même genre que ceux-là quittés à l'instant. Il y a des charmeurs de serpents au Tour du monde^ et des Javanaises, et des Japonaises, exhibées devant les décors d'un panorama mouvant. Il y a le voyage en mer du Maréorama de M. Hugo d'Alesi, à l'angle de l'avenue de Suffren et du quai d'Orsay. 11 y a un théâtre d'ombres au Palais delà Femme. Il y a les gondoles, les musiques, les lampions de Venise à Paris,, avenue de SufFren. Tout cela est du décor, de la mise en scène, à défaut de*

thé&tre praprement dit. Le Village suisse^ de ce point de vue, est encore un décor, avec ses tableaux de la vie alpestre, ses meuniers chargés de sacs, ses montagnards qui chantent et qui dansent sur la place du village, ses maisons historiques qui semblent peintes sur des toiles de fond et des portants, ses cascades qui tombent des sommets, ses prairies, ses roches nues, ses glaciers, disposés pour une illusion qui est tout à fait rillusion du théâtre. C'est à croire que la toile vient de se lever sur Le Châleti que le ténor va s'avancer et dire son grand air :

Valkns di rHelvitUr

Au long de la rue des Nations^ il n'y a guère que des restaurants à tziganes. C'est seulement sous le pavillon de l'Espagne, au restaurant de laFertâT, que l'on peut assister à un spectacle local de vraie beauté. Au milieu du cercle des râcleurs de guitares, des joueurs de castagnettes, des muletiers, des toréadors^ des çigariéres, qui battent des

— Jâ7 —

mains et crient : Oilé! en xnestire, surgit une grande fille^ mince, brune de cheveux»

blanche et rose de visage, vêtue de la jupe longue et du grand châle en pointe» un^ rose rouge piquée dans sa noire chevelure, et qui danse délicieusement avec des mou** vements simples et vifs, des torsions du corps perpétuellement équilibrées par la course des jambes et par les bras balancés comme des branches au vent. C'est te contraire de la quasi immobilité de la fille d'Egypte, mais ces deux artistes se valent, et l'agitation de la fille d'Espagne est belle aussi, parce qu'elle compose incessamment des figures harmonieuses et expressives.

Sur TEsplanade des Invalides, les spectacles sont du même genre qu'au village suisse, des décors que vous pouvez animer devotre mieux par l'imagination, etutitiser pour la mise en scène d'opéras, d'opéras^ comiques, de mélodrames ou de vaudevillaâ villageois. C'est la Vieille Auvergne^ airec ses joueurs de cabrette et ses bourrées»

C'est le Vieux Poitou, avec son c hostellerrie de la Mélusine. » C'est le Mas pre^

vençal avec son restaurant màrsefillais, et sa bouillabaisse, et les fins arceaux de son cloître. C'est le Village breton ^ avec son dolmen, son menhir, son église, son ossuaire, sa faiseuse de crêpes et son biniou.

Abordons la Rive droite, les spectacles abondent au Vieux Paris^ spectacle de la rue, parades, ressouvenirs de l'ancienne foire, les chanteurs de Saint-Gervais, l'orchestre Colonne. La couleur historique n'est pas toujours observée au Vieux Parts, il faut le remarquer, puisque l'on voit, au Théâtre du Palais, miss Cotty dans des poses lumineuses ignorées au temps de François Villon et de Rabelais, et qu'un théâtre du Petit Caporal représente prophétiquement une épopée napoléonienne en deux actes et vingt-sept tableaux, où M"' Dartey joue le rôle de Napoléon et M. Dieudonné celui du sergent Rameau.

Plus loin, contre le pont d'iéna, dans la salle des Voyages animés^ on peut entendre de jolies et anciennes chansons françaises.

Mais où les théâtres abondent, c'est, toujours sur la rive droite, dans la Rue de Pàrts^ faite, tout de son long, de baraques foraines et de petites boîtes montmartroises.

La parade du Théâtre des auteurs gais est la plus bruyante. Toute une troupe donne de la voix et gesticule sur les planches en plein air : une Faiseuse de boniments, un Clown, une Tireuse de cartes, une Bohémienne, une Turquoise, une Japonaise, une Arlequine, une Parisienne et deux Perruches, voilà pour le personnel féminin. Côté des hommes : un Paillasse, un Auguste, un Polichinelle et un Hercule.

De plus, une girafe empaillée et un éléphant en baudruche qui tiennent le mieux du monde leurs rôles. Je ne puis énumérer tout le personnel de cette parade : qu'un hommage collectif lui soit au moins rendu en la personne de la « bonnisseuse », M"* J.

Dulac, qui arbore sans trêve son visage spirituel et la verve de sa parole devant la foub. Cette parade est à elle seule un spectacle dont beaucoup de passants se

Contentent. A' f intérieur on f oue pont"

tant des comédies en un acte sig^nêes de MM. Courteline, Pierre Woffi, Max Maurey, Ernest Vois, J. Redeisperger, Sylvane et Gascogne, et unmimodramê en cinq scèneS) La Maîn^ scénario et musique de M. Henri Bereny, interprété par M"' Charlotte Wiehe, du Théâtre royal de Copenhague, et par M. Séverin. La salle est décorée de panneaux de M. Béliers^ Desfontaines. L'afficlie est de M. Ibels.

A la Roulotte^ ce sont les rrrues des cabarets de Montmartre qui défilent, a^^ec leurs calembours et leurs grivôîseriès, des chansons animées, des tableauix titants, des pantomimes de M. Xavier Privas, présentées par une affiché de M. LéandreJ

Le Grand Gtti^^nof, avec boniments extérieurs, se rattache aussi à l'esthétique des cabarets de Montmartre. Des chansonniers, 1^ American Biograph, des revues, des farceé tabariniques, des comédies en un acte, et les noms de MM. Georgeè Docquoîs, Maurice Magtiier, Hugues Delorme, Jeaii Robiquet, Henri Pagat.

La 9alle du Théâtre des Bonshommes Guillaume, décorée de peintures de M. Eugène Cadel, parcs, pelouses, jets d'eau, donne à voir^ dans Fouverture demi-ronde de la scène, des groupements de marionnettes par lesquels sont représentés les aspects 4'.une soirée mondaine, du défilé du régiment, du baldes QuatVarts, d'un soir de gala S0r la place de l'Opéra. Mes préférences iraient à la soirée mondaine, vraiment falote, d'un comique sinistre à la Henry Monnier, avec ses diseurs de riens, pantins en robe et en habits convenablemeAt gourmés et raides, maître et maîtresse de sajbns, invités affamés de sandwiches, chanteurs au cachet pressés de partir, enfants qui récitent des fables. C'est d'un bon guignolisme. J'ajoute, pour ceux qui s'intéressent au, mécanisme du spectaclcf, que ces marionnettes sont mues par le plancher :

de là cette rigidité particulière, ces mouvements tournants tout d'une pièce.

La Maison du Rire est divisée en deux compartiments : l'un où se jouent des revues, dites revuettes,'et des pièces en un

acte, l'autre où défilent des ombres chi* noises héritées de l'ancien Ckat Noir.

L^ Jardin de la Chanson est, en effet, un carré de jardin où croissent quelques spécimen des chansons du genre café-concert.

Le Phono-cinéma Théâtre donne à entendre et à voir les illustres comédiens, comédiennes et danseuses de ce temps :

Sarah Bernhardt, Rosita Mauri, Zambelli, Cleo de Mérode, MilyMeyer,les CoqueUn.

Le Palais de la Danse est un charmant spectacle où gr&ce à quelques sujets passepartout, L'Heure du berger, Terpsichore, défile toute une histoire cosmopolite de la danse. Les ballets sont bien vêtus et bien réglés. La salle est en amphithéâtre, modèle à suivre à la première occasion qui se présentera de construire uq théâtre.

Tout est d'une distinction et d'un goût parfaits.

Je nommerai encore le Manoir à l'envers, où tout n'est pas à l'envers, observait un passant, puisque, comme partout, il faut payer pour entrer.

11 n'y a pas à dire davantage la substance

de ces spectacles. Elle est connue. Les farces, les chansons rosses, les comédies de bonne humeur, les scènes erotiques, tout ce qui a poussé un peu pêle-mêle sur le versant parisien de la Butte, est déjà classé depuis longtemps, tellement classé même que Ton peut croire à une mode finie, ou tout au moins qui va se transformer. 11 est regrettable que cette transformation n'ait pas coïncidé avec l'Exposition, l'esprit d'hier n'étant pas un produit stisceptible d'un écoulement de six mois.

Ce n'est un mystère pour personne que le succès, le grand, le prodigieux succès, qui justifie tout, n'a pas répondu à l'attente des organisateurs de ces petits spectacles. Mais n'est-ce pas bien un peu la faute de ces organisateurs, et la substance de leurs spectacles n'était-elle pas trop creuse pour le public universel qu'il fallait conquérir.

On a cru, sans doute, au a spectacle d'Exposition », et que le plus léger, voire le plus vide, serait le plus couru, par une foule qui prend à peine le temps de s'arrêter et ne prend pas le temps de réfléchir.

L'événement n'a pas justifié ces belks espérances. Pour prendre le seul exemple des productions montmartroises qui alimentent surtout les théâtres de la rue des Nations, comment nesarait-on pas d'avance que c'étaient là des spectacles essenlteUement de quartier, qui avaient bien pu rallier le Tout -Paris, aux jours de Salis et de Bruant, mais qui n'avaient pas, pour cela, conquis Paris^ Le Tout*Paris it'est pas Paris, fort heureusement. Et il ne s'agit plus même de Paris, à l'Exposition, il s'agit de. la France entière, des provinces dont nous voyotis.en ce moment à chaque pas devant nous Les solides vêtements et les face hâlées, et de l'étranger, de l'Europe, des deux Amériques, de l'Australie, de l'Asie, de l'Afrique. C'est beaucoup de monde, c'est le monde i à intéresser. Or, lea plaisanteries deJdontmartre ne sauraient quitter la Butte.

Les Parisiens capables de s'y récréer les connaissent. Les provinciaux et les étrangers ne sauraient s'y plaire. On peut répéter les phrases toutes faites sur les

attractions qui conviennent aux Exposi* tions, sur le léger, le creux, le vide, etc. La foule, malgré tout, où qu'elle soit, ^t quoi qu'elle fasse, n'abdique pas le fond de sen* timent qui est en elle. Quand on a l'huma* nité entière devant soi, comme spectatrice, ce n'est pas un spectacle de quartier, c'est un spectacle humain qu'il faut lui donner en pâture.

Dans la rué de Paris, ce spectacle existe, et c'est celui qui fournira ainsi la conclusion naturelle de ces notes* Au Théâtre Loîe FulUr. une troupe japonaise prouve cette vérité que j'essaye d'indiquer ici. Unie actrice infiniment expressive, M"^ Sadda Yacco, joue une pièce : La Geisha et le Che^ valier^ avec de très intelligents partenaires, tels que Tsusaka, qui joue le Chevalier.

C'est une pièce toute simple, lé dranie d'amour de la vie d'une courtisane; la ren* contre des deux amants au premier acte, la déception affreuse et la rage mortelle qui entrent au cœur de la Geisha lorsqu'elle sait fianoéflon amantd'unjour.EUelepour* suit jueque daiui le temple ot il est entré*

essaye de séduire les prêtres gar&ns par ses danses, trompe leur surveillance, s'élance dans le temple, sort en poursuivant la fiancée de son ami qu'elle jette à terre, piétine et frappe, jusqu'au moment où elle tombe elle même, son faible cœur rompu par un sentiment trop fort. Le Chevalier la prend dans ses bras, console son agonie de ses caresses et de sa tristesse. C'est un très simple, très primitif sujet, mais que M"* Sadda Yacco approfondit et exprime de manière si nuancée, si déli<:ate et si tragique, qu'elle en fait un de ces chefsd'œuvre d'humanité réclamés tout à l'heure.

C'est par le fait de l'interprète, dira-t-on. Je n'y contredis pas, mais le théâtre est une collaboration où l'interprète se trouve prendre, de fait, la part la plus importante. Encore faut-il lui confier le thème dont il devra faire de la vie. M"* Sadda Yacco achève supérieurement le poème. Elle est charmante de dédain, au premier acte, lorsqu'elle repousse un importun, admirable d'effroi quand cet importun assaille son chevalier, farouche lorsqu'elle se Jette

eùtre les deux combattants. Au second acte, c'est la danseuse séductrice, gazouilleuse de douces paroles auprès des gardiens du temple, et tout à coup, c'est la femme, rapide dans l'action, se précipitant, frappant, s'exaltant et expirant, enfin, dans une transfiguration extraordinaire, le col cassé, les bras tombés comme ceux d'un mannequin, le visage changé, envahi d'un égarement, d'une douceur, d'une stupeur, qui se succèdent en un instant, avec les mots d'agonie qu'elle gazouille encore, qu'elle chuchotte, derniers petits cris d'un oiseau qui meurt.

M°** Sadda Yacco est, non la première femme qui monte sur les planches au Japon, mais la première qui joue avec des acteurs masculins. Il n'y a eu jusqu'à présent au Japon que des troupes entièrement masculines ou entièrement féminines, ces dernières dans les petits théâtres de genre. (On trouvera ce renseignement, avec beaucoup d'autres, au cours des trois chapitres publiés dans Le Japon artistique^ par M. A.

Lequeux, sur le théâtre japonais). Grâce à

M^ Sadda Yacco, grâce à la danseuse de l'Egypte et à la danseuse de la Feria, nous avons eu à l'Exposition de 1900 un peu de ce théâtre universel que nous avons pu rêver, Téquivalent do Théâtre Annand^ite, des Javanaises, de la Macarona et de la Soledad de 1889.

Page 1