DIALOGUE SUR L'EXPOSITION
}à voudrais faire fiDtetidre les toix co&* tfadictoires qui exaltent et qui dénigrant l'Exposittûn univârselle de 1900, ou plutât toutes les Expositions universelles.
Je laisserai hors de ce champ cios teux qui ont )oué sur l'Exposition, qui otit gM" gné ou qui ont perdu, qui ont fixé ou laissé fuir la capricieuse Fortune, qui Soût TÏctorieux ou déçus : ceux-là ne peutCRt
parler avec tranquillité de la grande foire internationale qui n'était pour eux qu'une occasion de recettes exceptionnelles.
De même je ne ferai pas figurer dans ce débat les raisons intéressées, particulières ou politiques, car on sait de reste que nombre de gens dissertent des questions, les jugent et les tranchent, selon qu'ils y trouvent un bénéfice personnel, un avantage de classe ou de parti. J'ignorerai les profondes raisons des groupes qui acclament ou injurient les deux Palais neufs, le pont Alexandre m, l'esplanade des Invalides, les constructions en bordure de la Seine, le Champ-de-Mars et le Trocadéro, selon la couleur du ministère « qui fait l'Exposition )). Ils ont la même frénésie d'acclamation ou d'injure par la seule raison que c'est celui-ci ou celui-là qui est Président de la République, président du Conseil des ministres, ministre du Commerce, ministre de la Guerre, président du Conseil municipal, etc., etc. Si ce n'est pas leur parti qui est au pouvoir, tout est mauvais, tout est désastre. Les passants
victimes d'un écroulement, les ouvriers qui tombent d'un échafaudage, sont représentés comme ayant été attirés dans un guet-apens. Un commencement d'incendie, sitôt étouffé, c'est l'Exposition en feu. Une hausse de la Seine à quelques centimètres au-dessus de l'étiage habituel, c'est l'Exposition inondée. Et tout cela, bien entendu, serait réduit aux proportions exactes, que dis-je, rien de tout cela ne se produirait, si le hasard des scrutins avait amené au pouvoir d'autres gouvernants d'une autre nuance, comme si la fatalité abominable des catastrophes dépendait de la couleur du drapeau qui flotte au sommet de l'édifice.
Ainsi écartées de ce dialogue les voix faussées par l'intérêt, enfiévrées par la haine; on entendrait les raisons valables de ceux qui voient la signification fâcheuse et qui prévoient les dangers immédiats et lointains de ces constructions factices, de ces agglomérations subites, de cette féerie trompeuse, de cette vie éphémère que comportent les Expositions universelles, — et on entendrait aussi les réponses plausibles
4e cepx qui acceptent la marche ^néyitable du monde, qui se réjouissent de tous les efforts humains, qui se refusent à ne voir que le côté inquiétant des faits, qui veulent connaître aussi les probabilités rassurantes, qi^i cherchent, en un mot, l'équilibre*
Si ilQUs voulons bien écouter, nous entendrons cesdeux voix en nous-mêmes, ces deyx. voix éierneUçs du peiçsiinian^e ^t de loptimisn^e, de la philosophie qi^i pleure et de la philosophie qui rit ot| qui sourit.
(^'ime dç ce^ voix dirait à peu près ceci :
u Paris transformé en chantier a été odieux pendant des semaines et des mois.
L'accès des quais a été défendu aux passante habituels, amoureux du silence, de la solitude, de la chanson de Teau, du bruissement des arbres, des bottes de bouquins. Il n'y eut pas seulement les immenses terrains sacrifiés à l'Exposition, le Tropadéro, le Champ-de-^Mars, l'esplanade d^s Invalides, les deux rives de la Seine {intre la place dç la Concorde et Passy, le
coQFs 1^ Reine, uae partie des Champs- É^ysiéeif, Îpt^jTfiits %«]e promeneurs; il y e^t fitçore preiqui toutes les rues de Paris barrées, dép^^^s, d^fançées, pour les tra* v^p^ du Métropolitain coïncidant avec les $ravay$ da DEi^position.
» Tout ç§U« pour quel résultat matériel ^ L'édification d'une ville grotesque enpl&tre, en staf , $p carton-pâte, que sais-)e } surchargée de clochetons, de dômes, de campanileç §n style de p&tîsserie, agglomérant ^tipé^nt tous les styles et toutes les bjtrti^ses, du tetQple asiatique au chalet suisse, df la hu|(e canaque au vieux Paris, de la P9go4f ehir^oise au cabaret de Montmartre.
9 Pôflr quel résultat social ? Exalter l>sppir et Iç calcul de tous ceux qui veulent vivre d'un négoce qu d'une exploitation, de tops ceux que surexcite l'augmentation anormale du gain, amener ia déception forcée, aigrir les ambitions mal satisfaites.
ï^ Pour quel résultat morale Faire de plus en plus de Paris une ville de plaisir ^§»§PQlîle, u^ rçndez-voys de fête, la
^ilpita^ ^ 1» da^g^se du vcifitr« p«rp^Mil9-
Chaque exposition universelle rend plus visible cette transformation accélérée, augmente les difficultés de la vie, congestionne Paris, appauvrit la province. Après les six mois de vie factice que nous allons vivre, quand le décor aujourd'hui claquant neuf tombera dans la boue de l'automne, nous verrons apparaître des fatigues et des déceptions, et une hébétude succéder au tressant de vie nerveuse.
» Croyez-moi, Paris n'a rien à gagner à devenir, tous les dix ans, le bazar où vient se récréer le genre humain. L'excès de recettes pendant six mois, même pour ceux qui en bénéficient, n'est pas proditctîf de vraie richesse. Ceux qui ont leur part dans ces bénéfices exagérés prennent des habitudes d^existence dont ils ne veulent plus se défaire, et tout ce qu'ils goûtent ensuite de la vie ordinaire dont ils savaient se contenter autrefois, leur parait fade. On peut marquer, par les dates de 1855, 1867, 1878, 1889, 1900, avec le tragique intermède de la guerre et du siège, les étapes rapidement franchies de l'histoire de Paris. Cinq
expositions en un demi-siècle, c'est beaucoup ! C'est plus qu'une ville peut en supporter !
» Paris l'a supporté, dira-t-on. C'est vrai. Mais avouons que Paris n'est plus beaucoup Paris, ou tout au moins qu'il y a deux Paris : l'ancien, le Paris qui s'est formé au Moyen-àge et à la Renaissance, le Paris du xvni* siècle et de la Révolution, le Paris des sciences et des lettres, de la pensée et de l'art — et le nouveau, le Paris cosmopolite, celui qui fait bâtir les quartiers neufs, les hôtels immenses, celui qui ne cherche et ne veut que les jouissances du luxe et les satisfactions matérielles. Ce Paris-lâ, ce Paris nouveau, fait paraître notre ville plus vieille encore, plus surannée. Nos savants, nos écrivains, nos artistes, ceux du moins que la folie n'a pas gagnés et qui sont restés des laborieux, des studieux, des sages, ceux-là, remarquez qu'ils ont aussi quelque chose d'ancien, ils semblent vivre dans la retraite, dans la poussière, ce sont des solitaires ayant peu de contact avec le monde nouveau. ]>
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L'autre voix répliquerait 4e cette ma-^ nière :
« Vous n'empêcherez pas ce pl^énomène de croître et de vivre. Comme aujourd'hui succède à hier, demain succédera à aujourd'hui. Quoique nous réclamions sans cesse le changement, toujours ce qui vient vous dérange, toujours nous regrettons ce que nous perdons. Je n'aime pas non plus ce monde nouveau que vous représentez indifférent aux pensées qui nous animent, blasé de tout ce qu'il possède, poursuivant un plaisir illusoire qu'il n'atteindra jamais. Mais ce monde pourra changer, par le fait même de l'inquiétude qu'il porte en lui, et aussi par la force des choses plus forte que tout, plus forte même que l'intérêt et le privilège* Pour le moment, observez cette population de partout, née des facilités de communication, qui commence à se mouvoir sur la surface du globe terrestre avec une aisance remarquable, grâce à la puissance d'argent dont ellç disposç^
» ^s individus qi^i en font partie 8ont les véritables internationaux. Hier, i Londres ou à New-York, aujourd'hui & Paris, demain à Florence, après-demain à Vienne, à Saint-Pétersbourg... Ceci pour l'Europe seulement. Ils s'installent tout aussi vite et tout aussi bien en Algérie et en Egypte, dans l'Inde et au Japon. Aussitôt que l'Afrique sera aménagée pour leurs curiosités et leurs villégiatures, ils y apporteront leur foyer ambulant. Cette société instable, qui est chez elle partout e^ qui n a plus guère de chez elle^ c'est un tourr billon doré qui passe, qui s'arrête un instant, selon les délices d\} lieu et les agréments 4^ la saison, pour repartir bien vite au gré du caprice de l'heure, et promener par le monde entier une avidité de sensations qui fuit l'ennui et un pouvoir sans bornes inquiet du lendemain.
» Naturellement, ce tourbillon a entraîné dans soQ mouvement désordonné tout un personnel de servants, de flatteurs, de parasites. 11 a entraîné aussi, par la force de l'exemple, bon nombre de naf ffi de notre
monde social né d'hier et qui n'a pas encore fait sa destinée. Combien de gçns qui n'avaient que faire parmi cette cohue brillante sont partis à sa suite! Le type du jouisseur et du parvenu est un des plus communs de notre siècle, et le monde cosmopolite s'augmente à tout instant de recrues éphémères, nées d'une chance commerciale, ou d'un heureux coup de Bourse, et qui brille un instant pour disparaître à jamais. Il est difficile, en effet, de SQ tenir solide à ce sommet. Il faut, pour fixer la fortune et devenir un maître du monde, autre chose qu'une aubaine d'un jour, il faut posséder le sol et les hommes, les richesses naturelles et le travail d'une foule. Ces possesseurs de puits de pétrole, de mines d'or ou de diamants, ces marchands de bœufs, ces débiteurs de porcs, ont remplacé les anciens conquérants et les anciens féodaux. Des régions immenses leur appartiennent, où le travail des esclaves libérés est mis en coupe réglée. On ne fait pas fortune tout seul, dans l'une des sociétés actuelles, à moins de gagner le gros
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lot d'une loterie, de recueillir un héritage, et encore, qu'est-ce que cela? Pour l'homme d'aujourd'hui qui court, haletant, après ce qu'il appelle la réussite, un gros lot de cent mille francs est une misère. Il est nécessaire, pour amasser des capitaux, de pouvoir prélever un bénéfice sur un très grand nonibre d'individus, et pour que ces capitaux deviennent tout à fait énormes, il faut une production permanente de matière, ou d'objets, ou de victuailles. Que cette production s'arrête, pendant que les frais courent toujours, et voilà le milliardaire qui sent tout à coup baisser le flot qui le porte.
» Eh bien ! je crois fermement que tout le monde a intérêt à connaître le résumé de cet état universel qui a ses commencements dans le passé, et qui va se créant, s'achevant, se décomposant, de jour en jour. Les travaux des sociologues, des économistes^ des philosophes, ne suffisent pas pour répandre cette connaissance. Rien ne vaut une image nette de la vie. Cette image, une* Exposition peut seule la don-
ner. Cherchez à Tesplanade des Invalides, aux bofds dé la Seine, aux jardins du TrocadérOi et vous trouverez une représentatation vivante du monde. Vous ti*oUverez, d'un bout à Tautre, une Rue des Nations.
Cette rue est la raison d'être d'une Exposition internationale, c'est l'Exposition tout entière, c'est l'Exposition elle-même. C'est elle qui représente le mieux le caractère de la grande réunion d'hommes venus de tous les points du globe, et qui livrent la bataille économique et sociale dans ce déôor de fête. Elle est l'utiivers en façades. Derfiàre les murs décorés et bariolés, saches voir les antagonismes en présence et deviner les luttes qui se préparent.
» Il y a derrière ces constructions légères tout Ce que vous pouvez supposer, craindre, espérer, rêver. Il y a le monde du travail, qui est aussi une force cosniopolite, il y a cette armée des terrassiers qui ont transformé le sol, des charpentiers qui ôùt dôtmè àtxx cages des monuments une grâce aérienne^ dès ndafoûs (^ui ont solidifié poUr sit thoiâ la vîUé éphéfnèf e. Sans eux, riéîi dé tout
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cela ne serait né à la Inmièré, 6t s'ils oût pu apprendre leur nombre et leur pouvoir, ceux qui les ont vus à l'œuvre ont pn aussi apprendre la valeur de toutes les fonctions sociales et connaître la réserve de forces que possède l'humanité.
9 Et cette réserve apparaît comme inépuisable. Chaque palais, chaque paviIIofi« chaque galerie recèlent les produits du savoir, du goût, de l'ingéniosité de l'homme.
Combien d'objets ont été conçus par l'esprit, façonnés par les mains I C'est une surprise perpétuelle dans l'amoncellement, c'est un jaillissement continu de l'invention... »
La première voix interromprait, impatiente :
ff Mais il y en à trop, cent fois et mille fois trop, de ces objets 1 Vous ne voyez donc pas que les magasins regorgent de vêtements, de meubles, d'uâtensiles, et que l'offre va bientôt devenir supérieure à la demande. Vraiment, l'humanité ne peut
arriver à porter et à user tous les paletots, tous les pantalons, tous les chapeaux, tous les souliers que les fabricants éperdus confectionnent pour elle. L'individu qui possède une cuiller, une fourchette, un couteau, un gobelet, ne peut tout de même pas acquérir sans cesse des objets semblables dont il n'aurait que faire. Celui qui a une montre dans son gousset, une pendule sur sa cheminée, ne peut pas collectionner sans fin les montres et les pendules. Et il en est ainsi de tous les objets nécessaires.
» Songez donc qu'il y a en Amérique des magasins plus vastes que nos plus grands magasins de nouveautés, des magasins de vingt ou trente étages, où il n'y a, du rézde-chaussée au trentième étage, que des bottines, ou des parapluies, ou des chapeaux de paille. Que voulez-vous que nous fassions de tout cela ?
» AH ! je sais bien que plus lé nombre augmente, plus la qualité baisse, et que l'on compte sur le renouvellement incessant de cette camelote produite sans arrêt.
Pourtant la disproportion entre les têtes à coiffer, les pieds à chausser, et les coiffures, et les chaussures, commence à s'apercevoir, et c'est peut être pour cette raison que l'on organise tant d'expéditions coloniales, que Ton conquiert Madagascar, les Philippines, le Transvaal, et que l'on va se jeter sur les territoires de l'Afrique et de l'Asie, sur les moindres Ilots de rOcéanie, sur les glaces du pôle même, avec l'espoir de séduire les Noirs, les Jaunes, et même les phoques et les ours blancs, pour échanger nos stocks de magasin contre des produits naturels. Nous avons déjà convaincu les Japonais qui ont quitté leurs robes et leurs calottes pour des redingotes et des chapeaux haut-deforme. Mais prenons garde que les Japonais fabriquent déjà, et vont fabriquer de plus en plus, ce que nous fabriquons pour eux, et qu'il en sera un jour ainsi de tous les habitants du globe, qui nous offriront alors à bon marché ce que nous voulons leur vendre cher. Nous fermerons nos frontières et nous établirons des droits de
protection, ç e^t entendu. Mais si tout \ù monde ei^ fait autant, voilà les échanges ipterronàipus, et il me paraît difficile d'envoyer toujours des soldats faire la guerre aux peuplades pour les forcer h acheter des faux-cols, des cravates, de$ boutons de manchettes, et tous les agréments de toilette inventés par la civilisation.
)) Vous croyez étonner et séduire Tesprit avec vos am^ts d'objets et vos inventaires, vous ne faites que le lasser et l'irriter .
Comment nous délivrer de tout ce bagage dont vous nous chargez, de tout ce qui nous rend esclaves d'un logis, d'une maison) d'une ville, et qui nous empêche de nous en aller librement devant nous, par les bonnes routes du hasard ?... n
La seconde voi^ répliquerait :
% En attendant, vous vous servez de tout ce que vous proclamez tyrannique et superflu, de tout ce que vous n^ voulez pas pour les autres. Vous avez des vêtements de toutes les coupes, de toutes les couleurs,
pour toutes les saisons de l'année, et même pour toutes les heures du jour.
Vous avez un chapeau à huit-reflets pour vous promener sur le boulevard quand il fait beau, un petit chapeau rond pour les jours de pluie, un chapeau de paille pour la campagne, une casquette pour courir en bicyclette ou en automobile. Vous avez tout un jeu de parapluies et de cannes, des pipes variées, des porte-cigares, des portecigarettes, des carnets, des portefeuilles, des porte-monnaie, que saîs-je? 11 serait plus court de dire ce que vous n'avez pas !
Et voilà que tout ce que vous possédez vous ennuie, et que vous ne voulez pas que tout cela soit acquis et connu par ceux qui n'ont rien, ou presque rien, car l'homme qui ne possède rien n'existe pas. Le sauvage possède deux cailloux choisis pour faire jaillir le feu, il se met des colliers de coquillages au col, des plumes dans les cheveux, des anneaux dans le nez. Je conviens qu'il ne sera guère mieux orné avec votre chapeau à huit-reflets, mais comment voulez-vous l'empêcher de par-
courîr le même chemin que vous avez suivi depuis que vous avez quitté les cavernes ? Vous voulez le laisser à sa quiétude.
Que n'y retournez-vous ?
» C'est à cela que je voulais vous réduire.
Vous n'êtes pas responsable, allez-vous me répondre, des entreprises coloniales, des efforts persuasifs et des brutalités effroyables par lesquels on veut à toute force changer les nègres agriculteurs, chasseurs, pêcheurs, en commerçants, en employés du gouvernement ^ en ouvriers d'usines. Mais si, vous êtes responsable, comme moi, comme tout le monde. C'est la société dont nous faisons partie qui accomplit l'œuvre perpétuelle d'expansion, qui répand à la fois le bien et le mal, le beau et le laid, qui fait instinctivement tout son possible pour amener au même état de civilisation, ou de prétendue civilisation, comme vous voudrez, tous les hommes qui vivent dans l'état de barbarie, ou de nature, je laisse encore l'expression à votre choix. Vous devez bien admettre que l'homme n'est jamais resté, ne restera
)amais stationnaire. C'est même ce qui la distingue des autres espèces, lesquelles peuvent se modifier, s'améliorer, mais ne dépassent pas un certain cercle d'action.
Un cheval, qu'il vive librement dans là savane, qu'il soit béte de labour, ou qu'il gagne des coupes de Sèvres aux courses, «st toujours un cheval. Les différences sont autrement marquées entre les hommes, avec tous les caractères fixes d^instincts et de passion que nous pourrons constater.
» L'homme est inquiet, l'homme est curieux, l'homme se fait une conscience.
Tout ce qu'il a inventé, religion, organisation sociale, travail, art, porte la marque de cette recherche de toujours. Lorsqu'il cessera de chercher, ce sera le signe qu'il aura accompli sa destinée, et qu'il va disparaître, en même temps que se désagrégera le milieu qui lui a donné son principe de vie. Sa recherche aboutit aune création faite avec l'aide de la nature, mais qui se superpose à la nature, qui l'emploie, mais qui la contrarie, qui la rectifie. C'est par là que l'homme est grand, quoiqu'il fasse.
Le plu6 viUin objet, la plus médiocre œuvre d'ftrt, signifient la volonté et le génie de ce pauvre 4tre, jpuet des forces aveugles, qui parvient à dominer ces forces, c'e^t-àdire 4 vivre d'une vie personnelle parmi tout r impersonnel.
1 Le commencement de cette rébellion, c'est le tAtonnement de vos sauvages, c'est l'emploi des choses pour le service de l'homme. Au début de la civilisation, la dure nécessité apparaît, et c'est de cette nécessité, c'est du travail informe, qui tâtonne et qui ébauche, que va sortir la splendeur de l'art. Pour qu'un Parthénon soit construit par Ictinos et sculpté par Phidias, il a fallu qu'une hutte de branchages et de boue fût péniblement assemblée par l'ancêtre misérable et tressaillant qui portait en lui le germe d'une destinée supérieure. Il n'y a qu'une pensée, il n'y a qu'une beauté, il n'y a qu'un art, malgré toutes les différences et toutes les hiérarchies,et le potier qui tourne un vase d'argile est le frère du statuaire qui fait rayonner la lumière de l'intelligence sur un visage 'de marbre.
3» Entrez donc à TExposition universelle sans haine et sans dégoût. Visitez le Petit Palais où les objets qui racontent votre histoire sont exposés dans l'atmosphère sereine qui se dégage de la vie immobile des tapisseries, et cherchez ensuite, dans les amoncellements des sections, dans le capharnaûm industriel, quels autres objets procèdent de ceux-ci, peuvent leur être ajoutés : vou^ trouverez, j'en suis sûr, n^algré tant de métiers appauvris et d'inventions mortes, de quoi emplir une salle de musée. Visitez ensuite le Grand Palais, et après avoir vu l'exposition Centennale, voyez l'exposition Décennale, et faites pour celle-ci, mentalement, le même travail de sélection qui a été fait pour le passé.
:» Je sais que je ne vous ai pas convaincu, et que vous pouvez reprendre et développer vos arguments, me dire avec une violente conviction votre horreur de la civilisation de bazar au milieu de laquelle nous vivons.
C'est donc moi qui vais me rallier à votre conclusion. Vous avez raison, mille fois rnjçot», trop raison. Une pauvreté sort çje
notre excès de richesse, et rien n'est à envier de tout ce luxe en décor qui est exigé avec tant d'âpreté par l'homme d'aujourd'hui. A vouloir tout agrémenter, tout orner, le sentiment de la beauté et de la force va se perdant. 11 faut que l'homme s'éloigne du factice, s'éprenne du vrai, découvre le sens de la vie. Il n'a pas besoin de s'encombrer, pour son court voyage, de tous ces colis dont veut le charger un monde industriel impatient, avide, qui dépasse la limite de là production. Le confort, que l'on peut commencer à rêver universel, n'a que faire des niaiseries du luxe, et la forme logique des objets réalise la beauté sans le secours des inutilités dites décoratives. D'autre part, les admirables machines diminuent, et vont diminuer sans cesse la part de travail obtenue jusqu'à présent par l'exténuation de l'ouvrier .
» Il est temps de rendre le pauvre homme à la jouissance des biens naturels, aux joies des cours d'eau, des forêts, des champs, de la mer, de la montagne, des
I>aysages où se joue sans cesse la féerie changeante des saisons et des heures.
Qu'il contemple enfin des ciels qui ne soient pas chargés de nuages de suie, qu'il respire un air non vicié, qu'il voie le reflet des choses dans une eau limpide, qu'il connaisse les légumes frais et les fruits savoureux. La conclusion de Candide :
« Cultivons notre jardin )), sera la nôtre.
Retournons à la nature, . je le dis comme vous, mais ne retournons pas vers elle en sauvages, gardons tout le travail accumulé qui nous a été légué, gardons Tarme de la science, gardons l'enchantement de l'art.
C'est en vainqueur que l'hpmme doit rentrer dans le Paradis terrestre. »