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PLAN ET ASPECT ARCHITECTURAL

Tout d'abord, sans tenir compte des divers essais qui furent faits à Paris, depuis l'Exposition industrielle de 1798, il sied de rappeler que l'Exposition actuelle est la cinquième Exposition internationale entreprise par la France. La première eut lieu en 1855 ^^ Palais de l'Industrie et dans les baraquements du Cour& la Reine, elle occupa 168,000 mètres carrés, réunit environ 24,000 exposants et reçut environ 5 millions de visiteurs. La seconde^ celle de 1867, se tint au Champ-de-Mars sur 450,000 mètres carrés de superficie où prirent place 50,000 exposants, et compta II millions de visiteurs. La troisième, celle de 1878, qui joignit le Trocadéro au

Champ-de-Mars, n'occupa pourtant (selon les chiffres officiels) que 420,000 mètres de surface, avec à peu près le même nombre d'exposants, 52,000, mais le chiffre des visiteurs monta de 1 1 millions à 16 millions. Enfin, l'Exposition de 1889, qui annexa l'Esplanade des Invalides au Champ-de- Mars et au Trocadéro, occupa 700,000 mètres carrés, eut un nombre d'exposants qui monta à plus de 60 mille, et un nombre de visiteurs qui atteignit entre 25 et 32 millions, pour prendre les deux chiffres les plus éloignés des diverses statistiques.

Pour 1900, la surface occupée égale à peu près Un million de mètres carrés, le Cours la Reine, l'emplacement du Palais de l'Industrie et les berges de la Seine ajoutées à l'Esplanade des Invalides, au Champde-Mars et au Trocadéro.

Faut-il inscrire ici, enfermer dans un alinéa, comme on scelle des pièces de monnaies sous la première pierre d'une construction, quelques-uns des noms de ceux qui Ont contribué a édifier l'Exposi* tiofl? Donc, M. Emile Lotibet étant

Président de la République française, M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil des ministres, M. Alexandre Millerand, ministre du Commerce, M. Georges Leygues, ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Art s, M. Henri Roujon, directeur des Beaux- Arts, M. Pierre Baudin, ministre des Travaux publics, après d'autres présidents et ministres qui avaient assisté à l'éclosion et au développement de l'idée, l'œuvre fut achevée sous la direction de M. Alfred Picard, commismissaire général,* de M. Delaunay-Belleville, directeur général de l'explaitation, de M. Stéphane Dervillé, directeur général adjoint, de M. Bouvard, directeur des services d'architecture, de M. Grison, directeur des finances, de M. Henri Chardon, secrétaire général. Et il serait tout à fait injuste de ne pas ajouter à cette liste, tout au moins M. Emile Molinier, l'organisateur de l'Exposition Rétrospective du Petit Palais, et M.Roger Marx, organisateur de la Centennale du Grand Palais, tous deux représentants et interprètes de commis-

sionsdont l'organisation et la composition, très étendues, ne peuvent figurer dans ces pages.

Pour la place occupée par les Beaux- Arts à l'Exposition de 1900, elle est surtout définie par la nomenclature du groupe II, classes 7 à 10, qui se subdivisent en peintures, cartons, dessins, aquarelles, pastels, gravures à l'eau-forte, au burin, à la pointe-sèche, lithographies, architecture, sculpture, gravure en médailles et sur pierre fines. Mais il est trop évident que la présentation est ainsi incomplète, et qu'il faut se reporter, tout d'abord au groupe xii, classes 66 à 75, qui comprend la Décoration et le mobilier des édi" fices publics et des habitations^ c'est-à-dire les décorations en marbre, la sculpture ornementale, la ferronnerie, la serrurerie, la mosaïque, la céramique, le vitrail, le papier peint, le cuir, les meubles, les tapis, les tapisseries, les étoffes d'ameublements, les cristaux et les verreries, les appareils d'éclairage, etc. Ce n'est pas tout. Le groupe XIII, classes 75 à 85, qui réunit les

Fils^ Tissus et Vêtements^ doit être également parcouru. De même le groupe xv, classes 92 à loi, consacré aux Industries diverses^ parmi lesquelles Torfévrerie, la joaillerie, la bijouterie*, le bronze, la fonte, la ferronnerie d'art. Et voici encore, si nous remontons la liste, le groupe viii, classes 43 à 48, Horticulture et Arboriculture, où doit se faire l'étude d'un |irt aussi important que l'architecture, avec lequel, à vrai dire, il se confond, l'art des parcs et des jardins. Et laisserons-nous de côté le groupe in, classes 11 à 28, Instruments et procédés généraux des lettres^ des sciences et des arts, parmi lesquels sont classés la typographie, les impressions diverses, la photographie, la librairie, la reliure, l'affiche, les instruments de musique, l'art théâtral } Enfin, estril possible de négliger le groupe i, classes i à 6, Education et Enseignement, qui comprend naturellement l'enseignement artistique ?

Le plan, on le voit, est vaste, l'étude doit se disséminer, le promeneur doit courir dçs deyx Palais aux Invalides, du

Champ-de-Mars au Trocadéro, et chemin faisant explorer les deux berges de la Seine. Car tout n'a pas été dit en suivant les indications du programme officiel, il reste les pavillons des Nations, où Ton trouve, avec des expositions de produits modernes, des expositions rétrospectives comme celles de TAllemagne, nous faisant les honneurs de la collçction française de Frédéric-le- Grand, — de l'Angleterre, exposant avec un goût parfait, dans un intérieur savamment aménagé, ses maîtres du xvin* siècle et du commencement du xix* siècle, — de la Hongrie, étalant d'un bel orgueil les trophées et les trésors de son passé, — de l'Espagne, qui nous montre sans contredit, je crois, les oeuvres les plus belles, les plus émouvantes de l'Exposition, ces tapisseries flamandes qui ont arraché à tout le monde le même cri d'admiration, — du Cambodge et des Indes néerlandaises où les moulages de statues et de bas-reliefs sont de la plus pure, de la plus ingénue beauté sculpturale, — du Japon, quînius révèle généreusement les œuvres inco^n-

nues jusqu'à présent de l'Europe, et cachées même là-bas, avec un soin jaloux... L'art est partout, on le voit, et il faut le chercher et le découvrir partout.

Au premier moment, à peine l'inauguration faite, nombre de jugements furent durement défavorables, et la ville de plâtre, préparée pendant quatre ans pour une durée de six mois, fut proclamée d'une exécution inférieure en regard de l'œuvre de 1889. On ne retrouvait pas la nouveauté et la hardiesse des constructions de fer d'il y a onze ans. Et c'était un recul, une reprise offensive de l'architecture de styles composites, un mélange de Grec, de Louis XV, de Louis xvi et d'« art nouveau ».

Il reste, à mon avis, quelque chose de motivé de ce premier jugement, mais il faut dire tout de suite qu'une sorte d'amnistie a été prononcée, et que les critiques les plus hostiles se sont consolés en songeant au caractère éphémère des murailles fragiles, des clochetons, des campaniles, des façades ajourées et peintes. Mais n'anticipons

pas, commençons par le commencement, entrons par la porte.

Quelle porte ? La porte Binet. Elle était la première exposée à la malignité publique qui n'a pas fait taute de bourdonner autour. Dès le premier jour, le surnom de Salamandre lui était décoché, et il lui est resté, mais du même coup, avec la raillerie,* c'était la popularité. On sait qu'il en va ainsi à Paris. M. Binet, désormais, est glorieux, non pour sa science, non pour son travail, non pour ses désirs d'artiste, mais parce qu'il a trouvé à l'Exposition l'enseigne plaisante et logique, parce qu'il a donné à la foule l'amusette qui lui était nécessaire. Il n'a pas été seul à faire ce cadeau à la badauderie. Il a eu un collaborateur qui a réussi mieux que lui encore à surexciter la verve des passants. C'est M. Moreau-Vauthier qui a juché au commet de l'arche nouvelle la statue colossale de Parisienne que l'on sait. L'apparition est pour surprendre, en vérité. Ce raide mannequin, sans corps, sans col, cette tète et ce chapeau qui semblent montés sur un

raide pivot, ce paletot bleu, ces bras de poupée ouverts en signe d'accueil, c'est une image de Paris bien extraordinaire.

L'effarement fuj tel au premier instant que l'on demanda au Sculpteur de reprendre cette déesse qui aurait été mieux à sa place au fronton du palais du costume.

Le sculpteur s'y refusa, arguant des engagements pris. Il n'y avait qu'à le laisser à la place où il se trouvait si bien. Les étrangers en visite à Paris, venus de l'Australie ou du Thibet, de l'Islande ou de Java, du cap de Bonne-Espérance ou du cap Horn, prendront peut-être l'œuvre de M. Moreau-Vauthier pour la représentation à la dernière mode de la statuaire française.

Tant pis. On peut leur expliquer, toutefois, qu'une Exposition universelle comporte à la fois une exhibition tapageuse de ce genre et la plus admirable manifestation qui puisse être, la vie féconde, l'art prodigieux qui ont trouvé leur asile au pavillon Rodin.

C'est de la Porte Binet, plutôt que de la statue qui la surmonte, que je voulais parler. L'architecte qui s'est çxposé ainsi

au premier feu des plaisanteries forcées avait obtenu une deuxième prime au concours ouvert pour la construction du Grand Palais. On sait comment cette construction fut partagée entre MM. Deglane, Louvet et Thomas. La Porte monumentaie fut accordée comme compensation à M. Binet. Il eut immédiatement l'idée bien nette qu'il fallait édifier une porte d'Exposition, et pas autre chose. Il a réussi dans ce dessein. Sa porte est d'abord une porte, elle est large, aérée, hospitalière, avec la projetée de ses deux frises et de ses deux pylônes en avant de son arche. Une foule énormepeut passer ici, trouver un abri. Puis, cette porte est une porte de fête, et de fête cosmopolite. Elle fait songer à l'Espagne des Maures, aux mosquées d'Afrique, elle est décorée, découpée, ajourée. Le soleil fait reluire les cabochons inscrutés dans son plâtre. L^air circule i travers son arche triple, appuyée sur trois points d'appui. Extérieurement, son couvert est lourdement arrondi, justifie la comparaison irrévérencieuse, mais de face, et de l'inté-

rieur sous le dôme, on a au contraire une grande impression de légèreté, d'ouverture sur l'espace. Observez maintenant l'ornementation singulière, à la fois géométrique et libre, triangulaire, étoilée, rayonnante, observez que tout semble découler de ce même principe, de cette même forme riche en variations, mais fixe en ceci qu'elle est un tout, avec un point central et des attaches, vous trouverez une différence notable aevc les méandres de l'art nouveau, les courbes filandreuses, les arabesques sans raison qui peuvent être iiidéfiniment étendues ou arbitrairement raccourcies.

L'ensemble même de la Porte de M. Binet, les trois supports qui équilibrent savamment la masse de la construction, cet ensemble procède de cette même inspiration d'où est découlé le moindre détail d'ornementation. Ce n'est pas toutefois dans l'architecture orientale qu'il faut chercher un point de départ. M. Binet a voyagé en Italie, en Espagne, en Tunisie, et il a rapporté de ses courses de fines aquarelles.

de riches harmonies, qui ont été exposées il y a cinq ou six ans, mais ce n'est pas dans ses voyages qu'il a découvert son principe nouveau de construction et d'ornementation. C.e qu'il a exploré, ce qui l'a ravi, c'est le monde des infiniments petits, c'est le monde invisible, c'est sous le microscope qu'il a cherché le principe des formes et qu'il a trouvé une étonnante géométrie, des conditions nouvelles de solidité, d'harmonie, d'équilibre.

Sa porte disparaîtra, au mois de novembre, avec le reste, mais elle laissera le souvenir d'une tentative infiniment savante et curieuse, et Tarchitecte qui l'a conçue restera riche de projets, de combinaisons, qui peuvent, demadn, donner naissance à un art public de halls, de galeries, de palais de fer d'une légèreté aérienne scientifiquement calculée.

Il est une autre entrée que l'on a bien fait, par contre, de ne pas surcharger d'un arc monumental. C'est l'entrée des Champs-Elysées. L'inconvénient aurait

été grand de cacher la perspective de la large voîe Nicolas ii tracée entre le Grand et le Petit Palais, du pont Alexandre m, de la rue qui aboutit aux Invalides. Là, où il y a maintenant ce grand espace vide, fut autrefois, — on peu dire autrefois^ — le Palais de l'Industrie. Jusqu'au dernier instant, presque jusqu'au jour de l'inauguration, on a vu à cette place la grande porte du monument de 1855, flanquée de deux fragments de l'ancien corps de bâtiment. C'était une ruine, une carcasse, qui semblait survivre à quelque scène de désolation : ville prise d'assaut, tremblement de terre, incendie. Derrière, une poussière que Ton pouvait prendre pour de la fumée, une agitation d'hommes et de chevaux, des palais blancs qui s'élevaient, un mouvement hâtif, un aspect de décor de théâtre.

Cette carcasse branlante, maintenue debout, du Palais de l'Industrie, ces palais neufs qui paraissaient s'édifier au coup de sifflet d'un régisseur, c'était le provisoire de 1855 qui allait faire place, après un demi-siècle, au définitif de 1900. Cette

vieille porte, par laquelle avaient difilé tant d'espoirsi tant de gloires, tant de misères, tant de personnages en représenta* tion, c'était elle qui donnait accès à TExposition nouvelle, à l'Exposition suprême, la dernière du xix* siècle.

Lorsqu'elle fut abattue, ce qu'on aper* çut tout d'abord, de nouveau, d'inattendu, de magnifique, dans l'écartement des deux bâtiments neufs, — ce fut le ciel, l'étendue de Téther, l'air fluide, infini, où voguent les lourdes escadres des nuées, où passent et se dissolvent des fragments de nuages comme des voiles blanches et roses qui se perdraient à l'horizon. Nous aurons là désormais de merveilleux mirages, des apparitions de terres lointaines, de continents baignés d'eau féerique, d'Iles d'or, nous verrons des chevaux blancs bondir dans l'écume, des naissances de Vénus, des chars traînés par des tritons, escortés de sirènes, où kt déesse se dressera, son corps de marbre à demi-voilé sous sa chevelure dorée par le soleil. Nous verrons là ce que nous voudrons, la plus belle fantas-

magorie de formes, le plus beau dessin qui soit, dense, délié, toujours défait et sans cesse se recomposant en images nouvelles.

Sous ce ciel, après l'Exposition, le spectacle changera encore. Les deux palais nouveaux resteront, et le pont, et les jardins, les pelouses, les massifs de fleurs, mais sur la rive gauche, toutes les constructions plâtreuses s'effondreront, et Ton verra apparaître en son entier la belle ligne des Invalides, la façade sombre, la haute porte, la lueur d'or du dôme. Tout le monde se promet . une fête des yeux ce jour-là, et tout le monde a sûrement raison. Paris a possédé cette beauté avant la construction du Palais-de-rindustrie, au temps du carré Marigny. Il va la recouvrer, c'est justice. La conception architecturale actuelle s'annonce donc comme supérieure à celle qui vient de disparaître, car c'est un grand art que celui de la perspective, qui ménage les points de vue et compose les paysages.

Le reste, qui disparaîtra, est une ville

immense, surgie dans noire ville, changeant nos promenades, nos perspectives, détruisant nos arbres, dressant le factice pour six mois parmi nos monuments séculaires. Voici, à peu près, ce que vous pouvez contempler de cette architecture spontanée, par vues rapides, en passant sur la Seine, ou du pont Alexandre ni.

L'Exposition internationale prend son point de départ à la Porte Binet, place de la Concorde, suit la rive droite de la Seine jusqu'aux deux Palais bâtis entre te Coursla-Reine et les Champs-Elysées, communique avec la rive gauche par le pont Alexandre m jeté dans l'axe de TEsplanade des Invalides. Là, au pont Alexandre ttt, l'Exposition se dédouble, occupe les deux rives de la Seine, pour aller s'étaler, rive droite, dans les jardins du Trocadéro, et rive gauche, sur toute Tétendue du Champ-de-Mars, entre l'éternelle Tour Eiffel, dont on aurait bien dû nous débarrasser, et la galerie des Machines, que Ton a défigurée par la construction, au

beau milieu, de la rotonde de la salle des Fêtes.

La Seine, voilà, s'il faut employer l'image courante qui sera, ici, bien étrange, le « clou i> de l'Exposition. Si vous voulez connaître l'aspect essentiel de la ville du staf, c'est au poiit Alexandre m qu'il faut vous installer, accoudé à la balustrade de bronze, ou bien encore il vous faut prendre place sur l'un des bateaux*mouches ou l'un des bateaux-hirondelles, qui courent les uns après les autres, se pourchassent du pont d'Austerlitz au Point-du-Jour.

De là, vous passerez la revue des bâtisses de cette ville nouvelle, en fer, en bois, en plâtre, qui vient de jaillir, spontanée, légère, baroque, invraisemblable.

Cette allée, dans l'axe du pont Alexandre III, dessine un premier parcours du monde. Après les Manufactures nationales, sont les boutiques, les comptoirs de l'univers entier. La voie est bordée d'un amas de constructions blanches surchargées de frontons, de guirlandes, d'ornementations de toutes sortes, de sculptures dé-

bordantes, de peintures criardes. C'est une mêlée des styles, la Renaissance, le Louis XV, l'Oriental, l'Américain, l'Art nouveau. Et,, tout au bout, le dôme noir et or des Invalides.

Sur la rive gauche, toutes ces maisons de bois, tous ces palais de pierre, toutes ces coupoles, tous ces clochetons, tous ces minarets au*dessûs desquels se gonflent et claquent sous la brise des pavillons multicolores, c'est la rue des Nations, ce sont les architectures-types de tous les pays invités. Au-dessous, ces sous-sols ouverts à ras de la rivière, ce sont les restaurants, les cafés, à lamode aussi, de toutes les nations. Ceux qui sont pourvus d'estomacs complaisants peuvent ici étudier l'humanité entière dans ses boissons et sa cuisine.

Toutes les manières de se nourrir, de se détraquer et de s'empoisonner sont représentées. A la suite, l'Hygiène, les Armées de terre et de mer, la Navigation, les Forêts, la Chasse, la Pêche, etc.

Quittez la rive gauche pour la rive droite, c'est, après le pont de l'Aima, la

reconstruction d'un aspect du Vieux-Paris, et la Navigation de plaisance.

Essayez ensuite de voir à la fois le spectacle du Champ-de-Mars ejt du Trocadéro. Vous n'y parviendrez pas. C'est le désordre, le chaos, un univers de boites à jouets, ou chaque race a sa région, chaque nation son palais, sa cahute, son jardinet, tout le Trocadéro occupé par les colonies françaises et étrangères, le Champ-de-Mars par les Mines, les Tissus, la Mécanique, l'Agriculture, l'Easeignement, le Château-d'Eau et le Palais de l'Électricité,

Si nous revenons au pont Alexandre m, après cette course rapide, nous admirerons volontiers l'arc de MM. Résal et Alby qui franchit la Seine d'un seul jet»

d'une belle courbe, mais nous aurons quelque gène devant le perpétuel abus d'ornementation : les pylônes aux Renommées et aux Pégases de brpnze doré ; les figures symboliques de la France à toutes les époques, de Charlemagne, de la Renais-

sance, de Louis xiv, d'aujourd'hui;' les groupes de la Paix ; des enfants conduisant des lions enguirlandés ; des nymphes de la Seine et de la Neva; des écussons; des candélabres entourés de groupes d'enfants« Il y a sans doute, dans tout cela, des figures à distinguer, des qualités à reconnaître» mais, d'une façon gécférale, c'est la sûr* charge, la lourdeur, l'inutilité-

Les deux Palais, le Grand Palais, de MM. Deglane, Louvet, Thomas, le Petit Palais, de M. Girault, devraient donner enfin aux yeux et à l'esprit un repos par l'ordonnance de leurs lignes, le calme de leurs colonnades, mais là encore tout est désaccord, abus d'ornementation, des statues mises partout, et ce toit de gare ou de serre posé sur la colonnade du Grand Palais. Toutefois, si l'opinion s'est montrée décidément rebelle à la construction composite du Grand Palais, elle a compris et admis d'emblée la disposition d'ailleurs fort claire qui fait de l'intérieur du Petit Palais un musée modèle. De fait; celui-ci est assez plaisant, par sa cour intérieure

en demi-cercle, et sa crypte (son rez-dechaussée obscur) où il y a de basses colonnes octogonales, et une colonne ronde, trapue, d'où jaillit la voûte, avec un effet de force et de souplesse admirable.

Tout cela, d'ailleurs, ne prend son sens qu'avec la foule, sous le soleil, lorsque Parisiens, départementaux. Européens, Américains, Asiatiques, Africains, Océaniens, des millions et des millions d'êtres, venus de partout, défilent à travers ce décor, spectateurs qui sont eux-mêmes un spectacle.

C'est à ce moment que la signification de kermesse apparaît. Tout ce que nous avons vu jusqu'à présent n'a été qu'une préparation : rues effondrées par le Métropolitain, travaux de la gare d'Orléans sur l'emplacement des ruines de la Cour des Comptes, travaux de la gare des Invalides en bordure de l'esplanade, les quais enfermés par des palissades, saccagés, privés de leurs anciennes verdures, les quais d'où s'enfuirent les bouquinistes éperdus, s'e£forçaât de rallier leur chagrine clientèle.

Pour obtenir, pendant un instant, une iinage animée du monde, nous n'avons vu depuis trois ans, que moellons, pifttres, poutres, fermes de fer, et parmi ces destructions et ces chantiers, tout un peuple d'ouvriers : terrassiers, charpentiers, maçons, charretiers, et ces énormes et massifs* chevaux, qui ont Tair, eux aussi, d'ouvriers à la tâche et qui sont bien les inconscients collaborateurs des hommes.

Il est certain que Paris est ainsi afFreu*' sèment dénaturé, et que non seulement les bouquinistes et les amateurs de livret, mais nombre de personnes délicates souffrent de ces changements imposés à leurs habitudes. Les promenades silencieuses des quais, à peine troublées par le coup de sifflet d'un remorqueur, étaient charmantes sous les ombrages, et les gens ne savent plus où aller qui avaient choisi cet asile pour leur sensibilité et leur rêverie. D'un autre côté, il est aussi certain que les expositions universelles, avec leur portée, que nous ne pouvons pas toujours apercevoir et qui est liée aux immenses déplacements

d'i&dÎTidus et de peuples, — les expositions, dis-je, ont d'énormes inconvénients pour ceux-là chez lesquels elles s'organisent.

Je ne parle pas seulement des fautes de goût qu'elles peuvent afficher et qui révoltent justement des intelligences éprises d^harmonie et de mesure. A la rigueur, ces fautes de goût peuvent être ignorées de ceux qu'elles offusqueraient, et le moyen bien simple, pour cela, est de ne pas se déranger pour connaître des motifs de tristesse, d'ennui, de colère. Mais il est de mauvais résultats plus graves, puisque l'on a pli mesurer, par les dates des Expositions universelles, l'aggravation de la difficulté de vivre, la pléthore parisienne, l'anémie provinciale.

Ce sont peut-être là' des nécessités historiques, annonces d'un changement social logique, qu'il n'est au pouvoir de personne de retarder ou d'avancer. L'évolution humaine échappe à tous nos sentimentalismes, bafoue tous nos regrets. Elle autorise seulement tous nos espoirs. C'est de

cet angle de vision qu'il faut essayer de la regarder. Acceptons comme elles se présentent la transformation de Paris et l'Exposition universelle de 1900. Souhaitons que l'on nous rende nos arbres, et que la prochaine réunion des nations se fasse ailleurs que dans notre ville. Mais prenons ce que nous pourrons prendre de cette activité qui va se manifester sous nos yeux pendant six mois, visitons cette foire internationale que nous irions voir si elle se tenait à Nijni-Novgorod, et tâchons de deviner, de saisir, de comprendre ce qu'elle contient de labeur, de volonté, de désir d'art, de vie.

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