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LES BARBARES

30 mars 1896.

Les expositions de ce mois de mars sont celles de la Rose-Croix, dans la galerie des Arts-Réunîs, avenue de l'Opéra; de M. Charles Guilloux, chez Le Barc de Boutteville, rue Le Peletier; de M. Maufra, galerie Durand-Ruel, rue Laffitte; de M. Léo Gausson, galerie LajGfîtte; de M. Cari Rosa, galerie des Artistes-Modernes, rue de la Paix; de M. Charles Huard, galerie Vivienne. Demain, le Salon qui est le Salon

des refusés et des dédaigneux du Champde-Mars et des Champs-Elysées, le Salon des Indépendants, ouvrira sa douzième exposition au palais des Arts- Libéraux.

Voilà pour aujourd'hui et demain, mais à chaque semaine suffit sa peine. En notre temps d'inquiétude, de lutte au jour le jour, de difficulté de vivre, de démocratie combattante, il y a eu nécessairement, par le fait du développement de l'instruction, toute une poussée de forces nouvellement écloses et mises au jour, vers les domaines de littérature et d'art qui semblaient ne devoir appartenir qu'à quelques privilégiés en possession du loisir et du savoir supérieur. Beaucoup, très rapidement, ont voulu, non plus lire, mais écrire, non plus regarder des tableaux et des statues, mais en faire. Il y a eu comme une effraction de ces domaines particuliers, dont il était parlé tout à l'heure, réputés inaccessibles, il y a eu un surgissement ingénu de la plèbe mise en liberté par les révolutions payées de misères et de sang.

C'est un phénomène intéressant, qui peut susciter les colères des anciens dirigeants,

surpris de se voir disputer la place par des forces inconscientes et agissantes, par des ignorances injustes et vivaces. Les mandarins de tous ordres ont donc pu crier, crieront encore, à l'invasion de Barbares, à la décadence, à la fin des temps. Comme si les temps pouvaient finir! Ils continuent et ils continueront, par le simple fait de la vie.

Une décadence d'une société, même d'une race, n'est qu'une décadence partielle. Un ordre social nouveau succède à l'ancien . Une race montante hérite d'une race descendante. L'essentiel de l'efiFort humain ne se perd pas. Il se fait sans cesse un résumé des instincts vitaux et des idées viables, et jamais la succession n'est refusée. La civilisation grecque n'a pas péri avec l'ancienne Grèce, ni la civilisation égj'ptienne avec l'ancienne Egypte, ni l'Assyrie, ni l'Inde, ni aucune autre période que notre temps ressaisit par l'Histoire et par la Critique.

L'humanité, tout au contraire, veille avec un soin de plus en plus jaloux sur son patrimoine, et l'invasion des barbares nou-

veaux de la démocratie n'a pas à être considérée avec plus d'inquiétude que les invasions antérieures de barbares moins organisés, à rétat de simples hordes, couvrant un pays comme une inondation. Ce sont des éléments vitaux qui arrivent et qui vont ranimer les ruines, se souder à la vie languissante d'une société à son déclin, lui infuser un sang nouveau.

Il se passe alors, non un miracle, mais un phénomène tout simple, c'est que cette vie inattendue, brutale, et qui effraie, reçoit en même temps qu'elle apporte. Elle n'est pas le fait d'une génération spontanée, elle est atavique et régulière dans son apparent désordre : elle contient des idées de prudence, de prévoyance, des instincts d'évolution, qui se joignent immédiatement à tout ce qu'il reste de viabilité dans la société qu'elle semble devoir abroger. Abroger, non, mais continuer. C'est l'évolution. Les révolutions ne sont que les prises de possession un peu vives des terrains lentement conquis :

elles décident la suppression des inutilités et des hostilités qui s'acharnent à vouloir

vivre et revivre. Suppressions parfois trop rapides, puisque les révolutions sont souvent suivies de réactions, de retours offensifs d'éléments encore vitaux, impossibles à supprimer, et qu'il faut s'assimiler.

C'est la loi de toujours ei de partout, vérifiable dans tous les ordres d'idées, et qui s'aperçoit distinctement dans ce monde artistique, que l'on essaie d'étudier et de définir ici, au cours des événements.

Il arrivera, à cette démocratie qui se manifeste chaque année, dans la production des choses de l'esprit, par l'arrivée de milliers d'inconnus, de jeunes gens, il lui arrivera ce qui doit forcément arriver, qu'elle sera conquise en même temps qu'elle conquerra. Elle apportera son désir, son vouloir, son orgueil, son originalité latente, et, subitement, elle se trouvera en présence de tout le passé humain, qui est déjà en elle sans qu'elle s'en doute, et quoi qu'elle veuille. Elle rencontrera, au fond des retraites de pensée où elle veut pénétrer, tous les esprits vivants et bien vivants de ceux qui ont été ses maîtres et ses éducateurs, de ceux qui

l'ont pressentie, aimée daps l'avenir, armée pour la lutte, libérée enfin. Elle trouvera encore leur enseignement représentatif de toute la vie, enseignement profondément émouvant, puisqu'il représente la belle leçon donnée par ceux qui ont vécu à ceux qui vont vivre.

C'est cette mise en contact qui est décisive. Les impuissants ne comprendront pas.

Ceux qui sont nés pour créer, pour continuer l'œuvre de toujours, pour ajouter leur mot à la phrase, commencée, ceux-là comprendront le chuchotement qui vient jusqu'à eux des obscures époques primitives, la parole plus nette qui leur arrive des temps plus rapprochés, et ils recueilleront cette précieuse tradition nécessaire qui leur donne le savoir et les excite à découvrir à leur tour la vie qui les entoure et la pensée qui est en eux-mêmes.

Essayer de noter les manifestations de ces artistes nouveaux qui cherchent la forme, la lumière, l'expression, la vérité, la beauté, ce n'est pas s'ériger en professeur et en juge.

Quel hommç pourrait prétendre à donner

ainsi la leçon et à rendre Tarrêt ? C'est simplement s'interroger en interrogeant les autres, c'est faire le perpétuel examen de soi-même auquel l'œuvre d'art nous convie.

Chacun peut et doit faire cet examen : celuici est imprimé, voilà toute la différence, et il n'a d'autre utilité que d'exciter tout indi vidu pensant aux joies de la réflexion et à la connaissance de la vie. Accord ou désaccord de l'écrivain avec ses lecteurs, qu'importe, si la curiosité et le désir de ceux-ci sont éveillés : c'est là l'essentiel, et l'œuvre d'éducation ne peut se faire que par cette silencieuse discussion du lecteur en dialogue avec une feuille de papier imprimée.

Pour aller maintenant aux faits, et voir se vérifier les considérations qui précèdent, il n'y a qu'à parcourir les expositions où les toiles, les statues, les dessins, les œuvres de tout genre et de toutes manières éclosent comme des champignons après une averse d'automne.

Le Salon de la Rose-Croix donnera immédiatement l'exemple de la tradition étroitement acceptée dans l'une de ses formes

transitoires, et non dans son esprit vivifiant, dans son mouvement de marche. Se fixer sur l'un des points de l'histoire de l'art, et recommencer, méticuleusement et pauvrement, ce qui a été fait, c'est vouloir l'arrêt et la stérilité. C'est le cas des exposants de la Rose-Croix, non de ceux qui envoient leurs œuvres ici, comme ils les enverraient n'importe où, avec le seul désir de muraille et de cimaise, mais de ceux qui acceptent l'esprit de l'institution, les règles esthétiques de l'Ordre de la Rose-Croix, du Temple et du Graal. Ainsi, M. Armand Point, qui se fait une manière avec l'imitation des Primitifs italiens, poursuivie non seulement dans les procédés matériels de peinture à l'œuf et de peinture à fresque, mais dans les arrangements de personnages, dans les modes de gesticulation, dans les décors de paysages.

Ainsi, M. Léonard Sarluis, qui imite les Primitifs italiens à travers les imitations de M. Armand Point, puis M. Alexandre Séon, M. Alphonse Osbert, et plusieurs autres, qui amalgament aux formules (aux prétendues formules) des Primitifs italiens

les conceptions décoratives de M. Puvis de Chavannes, lequel refusa nettement, on s'en souvient, d'entrer dans la chapelle de la Rose-Croix. Le groupe, d'ailleurs, semble recruté un peu au hasard et va s'affaiblissant d'année en année. L'entreprise était forcément condamnée à dépérir, et M. Joséphin Péladan, qui connaît et aime la bonne peinture, mais qui est le prisonnier de ses théories, ne doit pas être autrement surpris du résultat. Les Primitifs italiens n'étaient pas des systématiques s'affirmant en possession de la vérité, mais des avides de vérité, tout enivrés de la joie de la découverte.

Les autres expositions ouvertes sont des expositions de paysages. Quelle que soil la valeur des œuvres exposées, tous ceuxci sont à bonne école de nature et ils feront bien d'y rester. L'étude attentive, acharnée, des formes et des jeux de lumière d'un paysage est absolument nécessaire pour former un peintre : il apprend là l'ensemble et les nuances, la construction permanente et la poésie de l'heure.

M. Charles Guilloux, après avoir débuté,

il y a trois ans, par de gentilles arabesques dont la répétition devint rapidement fastidieuse, s'est arrêté dans cette voie qui ne conduisait nulle part, et a repris sagement les choses par le commencement, par le travail soucieux de vérité, de précision. Il n'y a qu'à attendre les suites de son enquête bien commencée.

M. Maxime Maufra expose des séries de toiles où les choses sont fortement mises en place, à la façon de maîtres japonais et occidentaux justement réputés, mais le peintre s'arrête trop souvent après ce premier travail, néglige l'atmosphère et l'harmonie, tout le travail lent, presque caché, qui donne aux œuvres leur beauté profonde.

Ses Vues cTEcosse^ à ce point de vue, offrent aux regards une hospitalité déplorable. Mais on peut espérer, après avoir vu d'autres toiles, que la fougue ici visible se changera quelque jour en force, que l'artiste, évidemment doué et amoureux de son métier, renoncera à la fausse audace pour des affirmations plus sûres.

M. Léo Gausson, après avoir, lui aussi,

débuté par des coups de force, est venu au bon travail discret, patient, volontaire, joyeux de sa trouvaille de chaque jour. Il a renoncé aux violentes oppositions, aux éclats de vitraux, non sans valeur, où il se complaisait, et il expose une cinquantaine de petits cadres qui le montrent touché par la poésie de toutes choses, champs, ruisseaux, arbres, cahutes, chemins, et heureux de pouvoir en fixer le reflet et le souvenir.

M. Cari Rosa expose également des paysages, timides malgré l'apparente liberté, et M. Ch. Huard, des dessins, des croquis, des estampes.

D'une façon générale, dans toutes ces expositions, trop de croquis, trop d'ébauches, trop de préparations. Tout de même, les écrivains n'exposent pas leurs notes el leurs brouillons.

6 avril I896.

L'exposition des Artistes Indépendants, ouverte cette année pour la douzième fois, est habituellement l'une des manifes-

tations les plus intéressantes de l'existence artistique du moment. Ce n'est pas que Ton soit sûr d'y rencontrer un chef-d'œuvre, ou même une œuvre qui reste ensuite à jamais classée, avec la date de sa découverte. Pourquoi pas, d'ailleurs? La chose peut fort bien se produire, ici comme autre part, à l'ouverture des portes, un i*' avril. Toutefois, ce n'est pas avec l'idée de la découverte de quelque produit extraordinaire, monstrueux, qu'il faut se mettre en route.

Le chef-d'œuvre ou l'œuvre ne surgit généralement pas ainsi, subitement, n'éclate pas en plein ciel de l'art, à la façon d'un astre qui va nous éclairer, d'un bolide qui va nous écraser. Une lueur annonce son approche et son entrée, et si la critique pouvait prétendre à la précision des calculs astronomiques^ elle déduirait, d'un état atmosphérique et de manifestations individuelles, l'apparition prochaine ou lointaine des résultats et leur caractère logique.

Il n'y a pas à se risquer vers de tels calculs, qui n'ont vraiment leur valeur que d'une manière rétrospective, dans cette criti-

que du passé qui est THistoire. Ici, dans ces examens des faits d'aujourd'hui et des possibilités de demain, l'Histoire est empirique, l'Histoire tâtonne, les prédictions prennent la forme d'une polémique pour les idées, et c'est la passion et Tintuition qui ont chance d'être scientifiques. Heureuse la pensée et heureuse la production qui se trouvent en accord avec l'évolution humaine !

Donc, si nous n'entrons pas au Salon des Indépendants avec l'idée arrêtée d'y découvrir le chef-d'œuvre, aussi rare ici qu'ailleurs, du moins nous y entrons avec la certitude, déjà ratifiée, que nous nous trouverons en plein milieu de travail, en pleine agitation d'apprentissage et de recherche.

Cette agitation sera plus ou moins forte.

Elle a été très fiévreuse, très productrice de discussions, au temps où Georges Seurat (mort en 1891) et les amis qu'il avait groupés s'efforçaient de démontrer et de propager le néo-impressionnisme et sa méthode de division dés tons. De môme, lors-

que les symbolistes, dans leur première ardeur, bien tombée depuis, s*alignaient parallèlement à leurs camarades exposants du néo-impressionnisme. Le cloisonnisme d'Anquetii\ fut la dernière tentative de création d*école dans ces parages. Depuis, les efforts se sont disséminés, les groupes se sont réduits, et la tendance actuelle, chez les nouveaux venus, serait aux expositions individuelles dans n'importe quel endroit, mal éclairé d'habitude, rezndechausséeen location, boutique, couloir, etc.

L'agitation, cette année, chez les Indépendants, est faible, pour les raisons de dispersion qui viennent d'être dites. Parmi les exposants anciens, il reste MM. Signac, Cross, Petitjean, Maximilien Luce et quelques autres néo-impressionnistes ou pointillistes. Du moins, certains sont fidèles à ce procédé monotone de la division exacte et mécanique du ton, et M. Signac, entre autres, s'y entête de plus en plus, perdant, refroidissant tout au moins, dans ses toiles, les qualités de mouvement décoratif dont il fait encore preuve dans ses notations à

Taquarelle. M. Majûmilien Luce a consenti, lui, à réfréner le procédé, et il gagne de maintenir dans ses toiles un effet général solide, coloré, velouté, telles ces Vues de Montmartre et cette Boutique où l'étalage arrive, très simplement, très naturellement, à la somptuosité.

Enfin, il y a ici, sans aucun lien commun * l'appoint de M. Georges d'Espagnat, qui débute trop par des effets de maîtrise, qui fait se cabrer un cheval issu des chevaux de Gériçault et de Delacroix. Mais il y a chez cet artiste une brutalité qui se changera peut-être en force, on aime à le croire devant certaines figures solides, devant de belles études de paysages calmes et tristes. Enfin, dans une toute autre manière, M. Jossot fait preuve aussi de fougue, mais c'est une fougue calculée, une folie mathématique de pince-sans-rire, un agencement de figures grotesques, combiné avec une tranquillité d'architecte omemaniste^ disposant, selon les règles, ses festons et ses astragales. Personne, probablement, ne résistera à Tamusement que dé-

gage la Décoration pour une salle de billard. Le panneau central, surtout, VAccroc^ doit dérider les plus hypocondriaques, par le style et l'expression des bonshommes dressés autour du tapis vert. Le garçon de café, qui débouche une bouteille avec un effort de musculature comme il s'en trouve dans les fresques de Luca Signorelli ou de Michel- Ange Buonarotti, est aussi de la même inspiration. Car il y a de la recette traditionnelle et du dessin d'école chez M. Jossot, qui pourrait bien avoir renoncé à être un professeur correct pour devenir un caricaturiste distingué.

Définitivement, l'intérêt de ce Salon des Indépendants est dans cet envahissement de Tart par un populaire naïf, dont la définition a été essayée aux pages précédentes. C'est la plèbe, soit, toute une série d'individus qui fait songer à la conscription et au suffrage universel. Mais après tout, c'est le sort commun, et nous sommes aujourd'hui, tous, par les rues et sur les places publiques, en marche vers notre destin. Plus nous irons, plus les catégories

vont aller s'efFaçant — j'entends les catégories de privilégiés. Il y a, et il y aura de plus en plus, une baisse sur les situations toutes faites, comme il y a une baisse sur l'intérêt de l'argent. La situation, pour un grand nombre, dépend, dès maintenant, du travail et de l'apport personnels, et il est permis de croire qu'il en sera ainsi pour tous dans l'avenir. Dans ces conditions, où le désir de l'esprit se trouve d'accord avec la nécessité de vivre, rien ne doit moins étonner que cette masse donnant les assauts tumultueux à la région réservée de l'art.

Parcourez le Salon des Indépendants avec cette idée que vous regardez des travaux d'école primaire, exécutés par des élèves de tout âge, de toutes conditions, par des vieux, des jeunes, des pauvres avides d'exister, des gens de classe moyenne inquiets du lendemain, des riches même soucieux d'un métier, d'une occupation, des femmes, des jeunes filles, luttant ingénument pour la vie. Dites-vous bien aussi, quel que soit le résultat que vous avez

sous les yeux, dites-vous bien que tous ceux-là, rassemblés ici, ont été visités par la lumière de la vérité, et que leur travail, si faible, si ignorant, si timide, ou si assuré qu'il soit, est la preuve d'une préoccupation consciente ou inconsciente de la vie supérieure de l'intelligence.

Lorsque vous serez arrivé à cette conclusion, qui n'est pas une conclusion hasardée, vous pourrez , comme à l'école primaire, vouloir plus d'application, plus de suite.

Vous déplorerez que la compréhension soit si lente, et que les élèves nouveaux ne sachent pas tout de suite quelle force est dans le passé, quelle démonstration décisive apporte l'œuvre d'art révolue, quel enseignement nécessaire donne à celui qui veut l'entendre tel vieux maître dont l'œuvre continue de vivre sa vie mystérieuse dans la salle silencieuse d'un musée. Ah! oui, sans doute, pour découvrir la nature à son tour, il faut avoir vécu dans le compagnonnage des ancêtres, il faut avoir suivi, tout au long de l'histoire, les péripéties de cette longue et émouvante découverte des choses.

Maïs comment savoir cela tout de suite?

On n'apprend qu'à ses dépens, et l'expérience est chose personnelle. Tout ceci dit, vous n'aurez aucun éloignement pour les efforts de cette foule, et vous parcourrez avec curiosité cet atelier oii chacun s'exerce avec une si étonnante audace à façonner la difficile œuvre d'art.

Peu y réussissent, cela est certain, et peu donnent l'idée qu'ils y réussiront : mais la proportion n'est-elle pas la même partout, et ne peut-on prévoir, sans jouer à la prophétie, qu'un artiste et une œuvre pourront naître de ces efforts tâtonnants, de ce milieu obscur ?

Pour continuer à enregistrer les bonnes promesses et les quasi-certitudes, il sied de citer les noms de MM. Lebasque, Dufrenoy, Paviot, Rimoneau, Poinat, Âgard, Chaudet, Albert André, Henri Dumont ; M"*" Lisbeth et Manet. Dans toutes ces toiles, de métier déjà sûr ou de charmante recherche hésitante, il y a un sentiment de nature, un contact d'art, un indice de personnalité. A première vue, l'exposant qui

semble représenter le mieux la complète ignorance de Tart du passé, la plus naïve et méticuleuse application à reproduire le spectacle des choses, serait M. Henri Rousseau, célèbre depuis plusieurs années déjà pour sa grosse imagerie, sa peinture d'enseignes, où défilent des portraits aux visages plats , aux yeux de verre, aux bras trop courts, ses paysages aux plans montants, à la topographie enfantinement indiquée , aux arbres frisés et aux personnages taillés en jouets. Mais à la réflexion, si les portraits révèlent en eifet une impuissance parfaite à exprimer la forme, les paysages ne sont pas sans apprêt et peuvent faire supposer un commerce quelconque avec les miniatures orientales. C'est ainsi que, même aux Indépendants, chez le plus barbare en apparence, la tradition prouve sa force et reprend ses droits.

Les autres expositions, après celle-là, ne recèlent pas le même attrait d'inconnu. Il est trop certain que les Pastellistes, réunis galerie Georges Petit, n'ont pas de plus haute

ambition que de continuer de bons rapports avec une clientèle facilement satisfaite, qui se contente tout uniment d'une signature connue et d'une manière admise lorsqu'il s'agit du choix d'une peinture, d'une aquarelle, d'un pastel ou d'une statuette.

C'est ce public qui est véritablement funeste à l'art de ce temps, par son peu de souci de la vraie force, de la réelle originalité. La grande, très grande majorité des acheteurs d'œuvres d'art, connaît l'art par ouï dire, fréquente les expositions aux jours de vernissage, entre rarement dans les musées, a une horreur instinctive de l'inconnu, se refuse, en un mot, à apporter sa part de collaboration à l'œuvre artistique, et cette part, ce serait le goiit, ce serait le choix, ce serait le désir de posséder le témoignage de sa propre sensibilité.

Une pareille inertie est forcément néfaste.

L'artiste, abandonné, s'abandonne, devient machinalement un fournisseur, et les répétitions mécaniques, et les imitations sans apport personnel, abondent. Voulez-vous une transcription aimable, abordable, de tel

maître discuté, dont le génie est trop farouche , dont le talent a trop d'âpreté pour consentir à Tapprivoisement et à la mise en cage? Adressez-vous aux assimilateurs et aux vulgarisateurs : ils adouciront l'amertume, ils modéreront l'allure, ils vous présenteront un produit amoindri et acceptable, qui plaira à tous, auquel tous reviendront après l'avoir une fois goûté.

Cette présentation spéciale est l'article auquel se complaisent nombre de Pastellistes. Beaucoup ne sont pas mieux doués que nos naïfs Indépendants, mais ils ont appris un tour de main, un métier, et les choses vont ainsi. Ils ont été des Indépendants autrefois, et des Indépendants deviendront des Pastellistes. C'est la loi fatale.

Il n'y a donc guère à s'arrêter galerie Petit, où il y a vraiment plus de stagnation qu'il n'est permis. Il suffit de signaler les portraits et l'étude de nu de M. Desvallières, les paysages de M. René Ménard, une Tisseuse Béarnaise de M. Lhermite, une Pluie de M. Pierre Lagarde, des esquisses de M. Roll.

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