LES FEMMES ARTISTES
1 3 avril 1896.
Cette fois, il y a eu Texposition des travaux de Tannée de M"** Louise Abbema, à la galerie Georges Petit : une exposition assez discrète d'une quinzaine de peintures, d'une trentaine d'aquarelles, d'une demidouzaine de dessins et d'une demi-douzaine d'éventails. Le tout traité dans la manière légère et rapide, avec la préoccupation, ou l'instinct, de l'art dit parisien. L'artiste s'applique surtout à peindre les fleurs, et si elle n'exprime pas la beauté singulière des formes et toute la richesse de la couleur, elle sait au moins indiquer (d'une façon un
peu grêle) le charme de l'arabesque et la gracieuseté ornementale.
Pour les portraits, les figures, l'impuissance à dominer les formes apparaît davantage et les études de paysage, essayées à Belle-Ile-en-Mer, font apparaître le désaccord entre la nature grandiose et la timide manière. Tout est exactement mesuré, mis en place, mais les taches sont superficielles, le modelé est mince, il n'y a pas prise de possession.
C'est d'ailleurs une observation qui pourra être renouvelée souvent, à propos des tentatives des femmes à réaliser l'œuvre d'art.
Malgré cela, il n'y a pas, à proprement parler, d'art masculin et d'art féminin.
Lorsque l'on rédige ces étiquettes, il est sous-entendu que l'on attribue aux artistes hommes toutes les possibilités de qualités viriles : la force, la décision, la puissance, et que l'on aurait plutôt le désir de voir les artistes femmes munies des dons les plus délicats dont nous nous plaisons à orner
leur sexe : la délicatesse, la nuance, la grâce, la subtilité.
C'est une vue simple, et même simpliste, et, tout naturellement, elle ne manque pas de vérité. Cela est ainsi, d'une façon générale, ou cela devrait être ainsi. Mais, la vraie vérité, c'est que l'œuvre d'art complète est une unité très équilibrée qui réunit d'habitude ces qualités que Ton veut séparer et opposer. La force peut contenir la grâce.
La puissance admet la juste nuance. Les plus âpres, les plus terribles ont un secret de délicatesse qui transparaît. Pour ne citer que quelques anciens, quelques disparus : les statuaires égyptiens et grecs, les tailleurs de pierres du moyen âge et de la Renaissance, et ces individus à la personnalité définie :
Michel-Ange, Léonard, Raphaël, Rembrandt, Rubens, Vélasquez, Delacroix, tous ceux-là ne se présentent-ils pas avec des œuvres qui sont de complètes expressions d'esprit, résumant toute la vision de l'existence et révélant des artistes qui réunissent en eux toutes les sensibilités et toutes les aptitudes?
La femme qui créera l'œuvre d'art devra donc être l'égale de ces hommes, se trouver de plain-pied avec eux, sous peine de manifester son impuissance à comprendre l'universalité des choses. C'est ainsi, dira-t-on, que cela s'est passé jusqu'à présent, et la preuve, c'est qu'il n'y a pas un seul nom de femme qui puisse être placé, soit dans les lettres, soit dans les arts plastiques, parmi les quelques noms cités tout à l'heure. Il y a pourtant des noms de femmes inscrits sur des livres, sur des toiles, sur des statues, mais aucun; parmi les plus grands, n'apparaît pourvu de la complète autorité qui est celle des grands créateurs de chefs-d'œuvre.
C'est seulement dans la politique, et dans la politique d'autrefois, que l'on trouverait des femmes auxquelles leur passion, leur ambition, ont donné un génie d'audace et de ruse capable de lutter avec le génie semblable de l'homme.
Il n'y a, en effet, pas grand'chose à répondre à de semblables constatations, mais cela ne fait peut-être pas qu'il puisse y avoir un art essentiellement féminin, et la meil-
léure preuve qui puisse être donnée, à la manière de M. de La Palisse, c'est que cet art féminin n'existe pas. Il y a un art produit par les femmes, avec plus ou moins de bonheur, mais qui ne s'est pas affirmé d'une manière toute-^puissante, qui est resté en route, si Ton veut. N'est-ce pas un point commun avec nombre de productions d'art mises au jour par les hommes ? Dites donc que c'est un art qui en reste aux commencements, qui aborde la surface des choses, qui ne va pas jusqu'à la domination complète. Ce ne sera pas là, à proprement parler, une définition irréfutable des caractères de l'art féminin. C'est la définition de l'art des commençants, des écoliers, de tous ceux qui peuvent montrer un semblant d'assurance, et dont le savoir est embryonnaire et timide. Ce n'est pas la définition forcée de l'art féminin.
Autre chose est de chercher à savoir pourquoi la femme en reste ainsi aux bégaiements, aux influences acceptées ou subies. Les raisons que l'on en pourrait donner sont de deux sortes, et chacun les sait, sans
qu'il soit besoin d*y insister beaucoup après les avoir indiquées : il y a les raisons natu* relies et il y a les raisons sociales.
Aucune nécessité de s'arrêter aux inutiles comparaisons qui ont pour but d'établir l'infériorité du cerveau féminin par toutes les remarques tirées du poids et des circonvolutions. Le cerveau de la femme est en rapport avec la fonction féminine, cela est certain; il participe de l'état auquel la force du mâle a tout d'abord assujetti la faiblesse de la femelle. De plus, il a accepté cette situation où la responsabilité est atténuée, où l'être désarmé, mis à l'abri, a pris l'habitude de se reposer avec confiance sur un être plus fort, et de le Isiisser penser pour lui.
Il y a donc eu (dans des proportions variables, bien entendu, tout ceci change avec les infinies combinaisons de la vie), il y a donc eu, chez la femme, un repliement, une existence sur place, avec des préoccupations immédiates, productrices d'une infinité de faits particuliers de toutes sortes, et l'ignorance presque complète des faits généraux et de révolution humaine. Considérez encore
aujourd'hui, dans les classes instruites, dirigeantes, combien la femme est peu au courant de la marche des phénomènes moraux et sociaux; observez comment elle se désintéresse, par goût, par paresse, par ignorance, de tout ce qui est situé au delà de son horizon personnel, forcément restreint, et vous trouverez sans doute là une explication assez complète de Thésitation visible, chez la femme, à créer l'œuvre d'art.
Tout ceci n'est pas, bien entendu, pour aider aux réquisitoires un peu fatigués des misogynes contre la fameuse infériorité de la femme. Il n'y a pas infériorité lorsqu'il y a rôle nécessaire et irremplaçable. En deux mots, comme en cent, la force de l'amour, que représente la femme, n'est pas précisément une force négligeable, et son pouvoir créateur semble surabondamment prouvé par la fonction maîtresse de la maternité. 11 n'y a trop rien d'étonnant, n'est-il pas vrai^ que la femme n'ait pas trouvé la possibilité de mener de front avec une telle œuvre une autre œuvre, intellectuelle, qu prend aussi l'individu tout entier. Il est très
possible^ il est même sûr,, que des femmes admirablement douées, aussi bien douées que des hommes supérieurs, niaient pas pu donner tout ce qui était en elles de pensée et d*art; parce qu'elles étaient occupées ailleurs et autrement. Le poème de la femme^ c'est rhofnme qu'elle aime, et c'est l'enfant auquel elle donne et redonne sans cesse la vie. Depuis tant de siècles que cette situation existe, la femm^e n'a fait que prendre de plus en plus la manière d'être que lui a assignée l'instinct. On peut bien supposer que son émancipation ne consistera pas à combattre cet instinct, mais à en prendre conscience. Après cela, celles qui s'y refuseront par examen . et réflexion ont bien le droit de choisir leur vie et de disposer d'elles-mêmes. C'est un droit suffisamment sacré et qui ne paraît pas devoir être mieux défini et défendu. Celles-là agiront en connaissance de cause, elles sauront, ou elles seront censées savoir, ce qu'elles refusent et ce qu'elles préfèrent. En tout cas, elles deviendront, sinon des monstruosités, tout au moins des exceptions. Ellls acquerront, mais elles perdront,
puisqu'elles perdront leur fonction de femme» puisqu'elles abrogeront leursexe* Maisau8»i elles pourront n^pondre que si elles manifestent dans toute son étendue et toute sa liberté un génie de pensée dont bénéficiera lespèce, Thumanité ne pourra qu'y trt>uver son compte. Elles auront fait le sacriflce d'elles-mêmes» de leur vie individuelle, & la vie collective. Kt c'est encore là, & n'en pas douter, une vérité irréfutable.
Ces femmes seront exceptionnelles, car la femme de génie est et sera aussi rare que rhomme de génie. Ce seront les femmes artistes. Le rôle sera possible, on peut Tespérer. Aujourd'hui, avec l'àpreté de la lutte, la barbarie et la concurrence, il est terriblement difficile à aborder : demander à celles qui en font l'essai.