‹ La vie artistique (volume 5)Chapitre 1 sur 24 · A LA MÉMOIRE DE MICHELET · texte numérisé non relu

A LA MÉMOIRE DE MICHELET

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(Test par un dessein très voulu que J'ai inscrit, à la page qui précède, la dédicace de ce petit livre au grand nom toujours oicant de Michelet. Si infime que soit la personnalité de l'écrivain qui formule cet hommage et se réclame de ce glorieux patronage, c'est ici user d'un droit légitime, c'est définir son effort et marquer son désir, que d'évoquer Vceucre de puissante humanité et tardent amour de l'historien de la France, de técritxiin du livre du Peuple.

La suprême beauté de cette œuvre c'est, peut-être, qu'un seul être l'ayant édifiée, elle contienne tant de la me, de Vesprit de tous. L'historien a cherché, Doulutous les collaborateurs. Il a eu les vivants et il a eu les morts, il a eu la nature et l'art, il a eu lesjtapiers des archives et les pierres des ruines.

Tout, il a tout désiré. Son intelligence ardente s'exaltait à rassembler la pie par les pages du liore, pour la rendre de nouveau à r espace ^ pour donner aux hommes conscience d'eux-mêmes. Un liore de Michelet, c'est un passage d'êtres, les phrases vont en caravane vers l'horizon lumineux, toujours plus loin. Il a été l'admirable grever des plus humbles, celui gui écoute, qui recueille, gui redit. Cest un rôle en apparence sacrifié, qui ne tenterait pas les artistes

seulement délicats, obstinés à ciseler quelque menue matière grammaticale, qu'ils disent, qu'ils croient à eux.

Chacun préfère rester à son métier, nivre de sa restreinte production, de son petit arrangement de mots. Chacun son échoppe, sa boutique, sa chapelle, s'il se peut. Que l'on s'isole, que l'on se différencie les uns des autres, par un détail d'orfèvrerie, par une étiquette.

Le triomphe de la personnalité ^est à ce prix. Le moi va resplendir et régner.

Miclieletapréféré courir les hasards, se perdre dans l'océan delafoule, dans la me universelle. Qu'allait donc devenir sa personnalité dartistef n'allaitelle pas sombrer dans une pareille amnturef se dissoudre au contact de ces forces vagues en liberté, en désordre, de ces instincts peu soucieux de la

pensée qui menait à leur recherche?

Il ne s'est pas préoccupé du résultat^ prêt d'avance à disparaître dans cette immensité attirante de la me. Ce qiCil isoulait, c'était se mêler à tout, attirer à lui ces puissances errantes, en garder quelque chose et l'exprimer.

Il se résignait allègrement à être un réceptacle, il donnait sa personnalité, son individu particulier à cette masse confuse, anonyme.

Il se trouve que cette personnalité n'est pas vaincue, absorbée, mais victorieuse, augmentée par les rencontres humaines. Il se trouve que l'artiste est grandi par son art ainsi employé.

Quoi que l'on pense de sa manière dtêtre historique et littéraire, il faut reconnaître que son moi reste un des plus actifs, des plus nettement définis. Et pourtant, ce moi, l'a-t-il assez

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confondu aeec les volontés éparses qui lui cenaient, apportées par tous les soudes! L'a-t-il laissé aller même aux courants des éléments, de la mer, du vent, de l'ouragan des montagnes!

Et toujours il réapparaît, toujours il se retrouve. La voix éloquente se fait entendre à travers les révolutions , entre les rafales. Cest aux accents de cette voix que le monument s'est élevé. Le poète a disparu. Son œuvreest debout, emplie de la rumeur de la foule, du hruiten écho de l'espace.

La tradition de cette grande œuvre, et d^autres similaires, est-elle perdue?

N'y a-t-ilplus contact entre fécrivain et la foule pour laquelle il écrit? Ou bien l'écrivain, par lassitude, par sentiment d'impuissance, ne veut-il pas

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s'adressera tousf Écrire pour touSf cela ne veut pas dire chercher le succès auprès de tous, cela ceui dire penser à tous. Le feuilletoniste, lu par tant et tant d'acides, se soucie peu de son public. Il cuisine indifféremment le mets quelconque désiré par la faim inquiète.

Mais écrire pour quelques-uns ^pour un petit groupe, quelle misère aussi, quel pauvre public incertain, peu stable.

Comme si les grands livres oà les peuples ont trouvé leur nourriture d'esprit, leur réconfort, leur excitant, n'étaient pas, en même temps que des livres populaires, de hautes œuvres (tart. Quel livrecurieuic,spécial,étroitement conçu pour un petit nombre, contient ce que contiennent les Védas, la Bible, les Évangiles, le Coran, l'Imitation? Les drames d Eschyle n'êtaient-ils pas joués pour les citoyens assemblés f Vers qui

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allait Shakspearef Rabelais n'est-il pas humain f Et comme lui, tous ceux qui ont duré? La grande, profonde, tragique histoire sociale et passionnelle de ce temps, faite au Jour le Jour, sous la dictée presque des événements, et parfois en avance, la Comédie de Balzac, n'est-elle pas attirante pour tous, débordante de la oie, de ^émotion de tous? A tous les degrés, les livres subsistants de la littérature, de l'Odysaée au Don Quichotte et au Robinson Crusoë, n ont-ils pas répondu à l'attente ardente de ce que les précieux de tous les temps désignent comme le vulgaire, Pimmense troupeau humain.

Ce troupeau — malgré les révolutions qu'il a faites, malgré ses efforts désespérés pour vivre, son instinct douloureux et tenace, sa persistance de tra-

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tail, malgré son apparition définitive sur la scène, malgré 1789, malgré Î848, malgré 1871, malgré lesuffrage universel, malgré le socialisme, mMgrê le siècle gui est, dit-on, le sien, le fameux siècle des ouvriers, malgré tout — ■ il semble qu'onveuille l'ignorer, lemaintenir dans l'ombre ancienne, comme la figurationconfiuse de l'Histoire. Sous prétexte d'individualisme, ceux qui sont nés de cette masse se détachent de cette masse, s'ingénient à mettre leur moi en formules, se grisent d'observations immédiates, sur eux-mêmes et sur leurs pareils, de rythmes personnels, à peine nés, sitôt évanouis.

Ily a en ce temps un êmiettement certainde la littérature et de ïart, A mesure que l'on va, que l'on mesure les étapes, que l'on voit t étendue occupée par le flux incessant de la vie, on est

déplus en plus stupéfié par l'absence de cetievie essentielle dans l'œuvred'art.

Cette œuvre, trop soucent, se sépare du monde, s'en va agoniser sous la cloche pneumatique.

Le roman, gui a été, gui pourrait être encore VHistoire, n'a guère vécu depuis nombre d'années, chez la majorité des romanciers, gue de la chéiite expérience amoureuse, de la sempiternelle et pauvre aventure physiologique ou pathologique de la femme chercheuse de sensations, monotone héroïne gui relève plus de la douche que de l'analyse psychologique. Nous a-t-on asses raconté, sur tous les ions, cet état d'âme de la femme riche en mal de sexe, incapable de se passionner pour autre chose que pour son cas génital, et qui prétend à l'enthousiasme pour sa morphine et son êther, mêlés

à ses ardeurs et à sa mélancolie f Est-ce pour échapper à l'oiseux de ces histoires, qae les poètes se sont réfugiés ausc arcanes de tort, ont voulu séparer des grâces incertaines de Vobscur? Mais l'abdication, au nom de la formule de V art pour l'art, ne saurait durer, et la question se pose aujourd'hui de savoir si toutes ces forces immobilisées et enchantées vont rejoindre la me. Quelques-unes déjà ont rompu le charme délétère du sommeil et du réce. et les voici chercheuses, hésitantes.

Lescioaces se décideront pour l'action, rejoindront V humanité.

La plupart des peintres^ des sculpteurs, sont aussi restés en marge. Les exceptions, ici comme dans la littérature, ne font que mieux apparaître l'absence de la vie collective. Presque tous, appartenant au groupe social

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ou à la secte, perdus par la manière ou par la mode, se préoccupent d'être en accord avec des affilés ou avec une clientèle, et non acec l'humanité qu'ils pourraient aider à cicre, à découvrir son esprit.

Je laisse de côté ceux qui ne voient dans Part qu'une production négociable, une frivole distraction, une manière de mise en valeur sociale. Je pense aux seuls artistes, gui méconnaîtraieni leur rôle, qui laisseraient tarir en eux la puissance d'action que peut-être ils possèdent, s'ils se refusaient à prendre leur part du destin de tous et préféraient à Ven avant de la solidarité C attitude inutile du dédain.

Ils se mettraient à l'écart du grand mouvement qui est celui de l'humanité, et qui ne sera pas supprimé par le seul fait qu'une esthétique ne C aurait pas

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jugé intéressant. On n^ empêche rien. Il y a dans l'ensemble une force qui est supérieure à notre Jbrce indwidueUe. L'individualité f si puissante chez les êtres représentatifs, se rétrécit, devient toute petite, impuissante, si elle oeui supprimer follement la communication avec ce monde immense d'où, elle oient, qui lui a donné la vie, qui continuera à l'alimenter de sève. Rosny, par le Bilatéral, Carrière, par /e Théâtre populaire, n'ont rienperdu d'eux-mêmes, sesont, aucontraire, augmentés. Pourquoi la séparation? La revendication de l'individualité n^a aucun sens si elle n'est pas sous-entendue pour tous, étendue à tous. La foule, qu'est-ce autre chose qu'un composé dindivi' dualités. Réclamer le droit de tous, c'est donc réclamer le droit de chacun. Créer une aristocratie, ou créer

simplement son moi, que pourrait bien signifier cela, si c'est vraiment la création bornée, la me conquise par quelques-uns ou par un seul? Quelle différence, au contraire, si cette région ahordéepar une élite devient le rendezcous auquel tous sont conviés, si rétape d'affranchissement est indiquée^ si le moi s'augmente des anonymes et leur offre en retour une idée d'eux-mêmes plus consciente, si c'est le moi du grand homme qui pense avec tous et pour tous et donne son esprit et sa me à tous, et non le moi du génie carnassier gui prend son semblable comme jouet et se nourrit de sa substance.

C'estpour toutes ces raisons guesont dédiées à Michelet ces pages écrites au jour le jour sur l'art et la me de ce

temps-ci, atiec une préoccupation de reconncâtre et de suivre le grand courant humain qui traverse l'histoire de notre terre. Cest cette préoccupation, commune à quelques-uns des écrivains^ des artistes de maintenant, qui me fait chercher les manifestations de la oie à traders les expositions, c^est elle qui m'a/ait essayer d'allumer cette petite lumière du Musée du soir au milieu du tumulte de Paris.

Je demande que Von voie dans ces tentatives la preuve qu'un accord peut se faire entre les bonnes volontés de partout, que les désirs semblables se cherchent, se rencontrent, pourront tout à l'heure se changer en volontés agissantes.

Je crois que l'art est destiné, déplus

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en plus, à jouer élans ^acenir un grand râle, que c'est la force que nous avons à notre disposition pour créer une harmonie sociale, une entente humaine, qui n'ont jamais existé. Il y a des exemples de sociétés hiérarchisées, maintenues en factice équilibre, mais au prix de quel silence, de quelle mort des foules.

Aujourd'hui, la masse humaine peut oicre d^une vie personnelle et non représentative, elle sort déjà de Vomhre, elle s'avance, vient occuper la scène de l'Histoire. Il lui faut se reconnaître, parler un même langage, achever de créer la conscience universelle, la vie harmonieuse de l'esprit.

Vart est le signe visible de cette vie de l'esprit. C'est la représentation du monde par des images réfléchies en nous, c'est la rencontre de l'homme avec tout ce qui existe, la preuve de

l'éoeil de V inconscient. Tout ce qui a mené les troupes kumaineSj régi les sociétés, a été Vaffirmation plus ou moins sensible de cette éternelle écolution. Les religions et les politiques sont les pressentiments et les bégaiements de cette humanité à la recherche d'elle-même. Nous avons à continuer l'œuvre de compréhension, à noushâier toujours vers la prise de possession plus complète.

Cette assimilation nécessaire des masses à la nie de Vidée fut commencée, sera achetée par l'art. Les destructions forcées, assainissantes, qui ont été une des besognes d'hier, et qui seront aussi une des besognes dedemain, ouvrent l'espace, marquent le départ détapes nouvelles. Ce qui doit être aperçu nettement, dest quHlfaui enseigner à l'humanité qu'elle est maî-

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tresse de son bonheur, qu'elle doit troueersa joie^ sa JUi, en. elle-même, sur place. Cette philosophie qui n'a été que le lot de quelques esprits, qui est maintenant enpartage à unplus grand nombre, doit devenir créatrice de la beauté, du sort de tous.

Or, une préparation aura été faite, lorsqu'il aura été démontré au plus humble, au plus obscur, au plus ignoré, qu'il est maître de créer de la vie, que le moindre objet façonné par ses mains est aussi animé par la faculté individuelle qui est en lui, quil est à la m^arque particulière de sa sensation et de son esprit. Cest ici que le travail confine à l'art, que dis-jef cest ici qu'ils se confondent, et que tout labeur s'éclaire. Donner:; cet étonnement et ce bonheur à tout homme de lui révéler quHl possède une parcelle du pouvoir

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