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LES VRAIS PRIMITIFS

)o avril 190a

Les primitifs, dans le langage courant, ce sont les artistes chercheurs, obstinés, naïvement naturistes, qui ont précédé, préparé le mouvement de la Renaissance, ou plutôt qui l'ont commencé : en Italie, dès la seconde moitié du XIIP siècle ; au siècle suivant, dans les Flandres, en Allemagne et en France. Il y a aussi les primitifs de l'Egypte et de la Grèce. On considère du même point de vue les initiateurs de chaque école, de chaque pé-

riode d'art, aussi bien dans l'antiquité que dans le monde moderne.

Les histoires de l'art, pourtant, ne font guère mention de ceux que l'on peut nommer les « vrais primitifs ». Seule la ,3cience s'est occupée de les mettre à leur place et de leur rendre la justice qui leur est due.

Cette place est au début de la civilisation humaine, mais avant l'histoire, aux époques perdues, disparues dans les lointains du passé, sans date et sans précision, et auxquelles il a fallu, lentement, péniblement, reconstituer pour ainsi dire un état civil.

Il me paraît qu'à une époque où le public semble se passionner pour les manifestationssculptées, peintes, gravées, de l'esprit de l'homme, il n'était pas sans intérêt, à l'aide de diverses publications d'hier et d'aujourd'hui, de rechercher l'ancêtre presque inconnu, à peine entrevu dans la nuit de la préhistoire, des artistes de maintenant.

Pour trouver la trace des premières^

manifestations instinctives de la faculté artistique de l'homme, il faut aller chercher cet homme bien avant même l'âge de pierre, alors qu'il cassait la branche d'arbre pour s'en faire une arme contre les animaux, dont la chair devait le nourrir, la peau le vêtir, ou contre ses semblablesqui voulaient lui enlever sa proie, le chasser de sa caverne, lui ravir sa femelle et ses petits. Il faut suivre les traces de cet homme dans ses migrations à travers les continents, fuyant à la suite des troupeaux, essayant d'échapper aux cataclysmes, éruptions volcaniques, débâcles de glaces, raz de marées, débordements de fleuves.

Les patientes recherches des archéologues et des naturalistes ont enfin fixé quelques points de la préhistoire, points encore obscurs il y a trois quarts de siècle. Les indices observés, les témoignages matériels recueillis, racontent de façon saisissante les efforts des races et des individus au cours de l'effroyable lutte pour la vit. Il faut vivre d'abord.

apaiser la faim, se préserver du froid.

C'est le besoin commun. Puis naît l'ingéniosité particulière. Quand l'homme persistant, tenace, acharné, est parvenu à s'assurer le nécessaire, le travail de sa pensée en formation ne s'arrête pas. Il se crée d'autres besoins que les besoins immédiats : il imagine d'orner sa personne et sa caverne. I! veut donnera la peau de bête dont il se couvre une forme qui épouse la forme de son corps. Le besoin de s'enorgueillir et de se parer se manifeste en lui lorsque l'idée lui vient d'attacher à son cou les dents de l'animal qu'il a vaincu. La coquetterie naît chez la femme lorsqu'elle compose aussi pour elle des colliers faits de dents et de coquillages. Et qui sait si ces colliers, et les bracelets, et les bagues, ne sont pas tout d'abord les signes de son esclavage ? Quoi qu'il en soit, c'est là le commencement de l'art décoratif. Et l'architecture surgit lorsque notre ancêtre ne se contente plus de l'abri tout fait que lui oflFre la nature, lorsqu'il invente le luxe et le confort et

remplace la grotte par une cabane dressée à l'ombre des arbres, au sommet des plateaux qui dominent les cours d'eau^ à flanc de coteau, au milieu des plaines.

Graduellement, il s'ingénie à fabriquer des armes qui le rendront plus redoutable, des outils qui donneront à la matière une forme de plus en plus en harmonie avec sa destination. La cabane devient insensiblement maison. Le tissu chaud ou léger se substitue â la lourde peau. L'homme alors sent s'éveiller en lui le génie créateur. Il veut imiter la nature, rivaliser avec elle en évoquant les formes qu'il aperçoit, qu'il distingue peu à peu les unes des autres. Il taille dans le bois et la pierre, l'os et l'ivoire, des images qu'il essaie aussi de reproduire à grands traits sur les murailles de son logis.

De ces essais timides et obstinés sortiront l'architecture savante et équilibrée, la sculpture dressée aux vestibules et aux places publiques, la peinture déployée en fresques, tous les objets usuels, de forme raisonnée et gracieuse. Le temple et le

palais, la cathédrale et l'hôtel de ville, sont inclus dans la pauvre bâtisse, et les quelques tracés de lignes et les quelques modelés de formes annoncent déjà la puissance et la grâce futures de la beauté.

Cela résout tout d'abord la question de Vutilité de l'art. L'art, avant de devenir le besoin esthétique se développant en même temps que la richesse de l'humanité, est une nécessité. Il faut donc évoquer les premiers travaux de l'homme pour prendre sur le fait la première réalisation de Tceuvre d'art.

La croûte terrestre creusée, fouillée, explorée, a livré chaque jour ses secrets, mis aujour desparcelles de la vie humaine passée. On y recueille, enfouis à côté d'ossements humains, des objets de silex taillé qui ont fait croire longtemps aux € pierres de foudre ». Mais ce voisinage d'ossements et de pierres devait faire deviner des outils et des armes. Là, nous sommes en présence de la nécessité toute simple, et l'on peut être tenté de refuser toute signification d'art à ces cailloux à

peine dégrossis. Pourtant, il y a tentative de forme par le fait de la main humaine, et, s'il y a forme, il y a art. Autrement, il deviendrait difficile, pour ne pas dire impossible, d'établir nettement le commencement de Part. Hardiment, il faut affirmer que Tart commence à la pierre modifiée. C'est l'instinct avant la réflexion, le bégaiement, le murmure et lé cri avant la parole.

L'ethnologie et la paléontologie s'accordent actuellement pour faire remonter l'existence de Thomme à la fin de la période tertiaire ou au début de la période quaternaire. En 1823, Aimé Boue a découvert dans la vallée du Rhin des ossements humains à côté des restes de grands mammifères dont les races nous sont inconnues. D'autres trouvailles du même genre ont suivi. Des crânes humains ont été exhumés — par Boucher de Perthes en France, par Schmerling en Belgique — de couches géologiques appartenant à la même période : ils étaient également accompagnés d'objets de

silex, massues, haches, outils tranchants..

La période quaternaire est divisée en quatre époques caractérisées par la nature du sol, le climat, la végétation, l'effort industrieux de l'homme et sa coexistence avec différentes espèces d'animaux. Cette division ne s'applique qu'à nos contrées européennes, et les découvertes futurespeuvent apporter des documents de nature à modifier les données actuelles. Les terres d'Asie, d'Afrique, d'Amérique, contiennent vraisemblablement d'autres preuves que celles que nous possédons et révéleront peut-être un jour de nouveaux embryons de civilisation.

Durant la première époque, le climat est chaud et humide, le sol se compose de gravier, de sable et de marne. Ce premier état est révélé par les végétaux que l'on retrouve enfouis et pétrifiés, et qui correspondent à ceux qui croissent dans les régions chaudes et arrosées du globe. La vie animale se manifeste par l'existence simultanée de l'homme et des grands mammifères : tigres, lions, hippopota-

mes, panthères, cerfs, ours, etc., ainsi que des myriades d'oiseaux qui peuplent les forêts et les rochers.

Quels sont à ce moment les besoins de l'homme ? Se nourrir, se préserver des intempéries des saisons, se défendre contre les surprises des fauves. Pour se procurer des vivres, le sol ne lui offre que des ressources insuffisantes, presque nulles. Il lui faut s'attaquer à la bête, qui le guette lui-même. Il n'est pas le plus fort, mais il est le plus intelligent, il devient le plus rusé, et il cherche les moyens de suppléer à sa faiblesse physique. C'est ainsi qu'avec de jeunes arbres ou de grosses branches, il crée l'épieu aiguisé, la lourde massue qui peuvent percer ou assommer. Ses forces sont désormais décuplées et sa victoire possible. Mais il a remarqué qu'une pierre lancée adroitement produit des effets beaucoup plus meurtriers que l'épieu, et avec moins de risques pour lui-même. Il brise donc des pierres en les frappant l'une contre l'autre, pour les

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rendre maniables. Le choc de ces pierres fait jaillir des étincelles, qui peuvent enflammer des feuilles sèches, des brindilles de bois. Le divin feu jaillit, chauffe et éclaire. Désormais, l'homme dispose du plus précieux auxiliaire. Il peut perfectionner ses armes, durcir le bois, le redresser, le travailler. Il continue aussi à fabriquer des outils et des armes de pierre de grandeurs et de formes différentes : pointus et longs pour frapper la bête, coupants, dentelés et minces pour la dépecer.

Quant aux moyens qu'il emploie pour donner une forme à ces morceaux de pierre, on ne peut guère essayer de les déterminer qu'à l'aide d'hypothèses. On suppose qu'après avoir éliminé de grands éclats, la forme définitive était obtenue par un travail plus minutieux de bris et d'usure; que, peu à peu l'industrie de cette taillanderie rudimentaire s'est spécialisée entre les mains de certains individus, et que de là ont pu naître les premiers échanges commerciaux.

Les objets de cette première période que nous possédons sont grossièrement taillés, mais aux époques suivantes, les objets, plus variés, sont plus finement exécutés. Le froid et Thumidité ont créé de nouveaux besoins. Certaines familles d'animaux ont émigré, d'autres les ont remplacées : l'éléphant, le rhinocéros.

Il a fallu se battre contre Tours obstiné pour le déposséder de sa caverne. 11 a fallu faire cuire la viande que le soleil ne desséchait plus assez, il a fallu combattre l'humidité par de grands feux. Cela a nécessité l'invention d'outils nouveaux.

On a vu apparaître des instruments mieux taillés: des scies pour débiter les branchages ; des haches pour fendre les troncs d'arbres, briserles os des animaux abattus dont on veut extraire la moelle ; des pics pour creuser le sol où Ton veut établir un piège ; des racloirspour enlever la graisse des peaux avant de s'en servir.

Cet usage de la peau suggère naturellement à Thomme l'idée qu'il ne suffit pas, pour s'en vêtir, de Tavoir débarrassée des

matières putrescibles et de l'avoir desséchée : il faut encore l'approprier à sa nouvelle destination, lui donner la forme d'un vêtement. Mais ici, les suppositions que l'on pourrait faire seraient plus risquées encore que pour le travail de la pierre. 11 ne reste naturellement aucun vestige des vêtements d'alors. Notre ancêtre a pu tailler la peau à l'aide d'un tranchant de silex, la percer de trous, la coudre, soit avec des herbes résistantes, soit avec des lanières découpées dans la peau même.

Et nous achevons nos suppositions eh imaginant la femme, marquée d'abord de quelque signe comme une propriété du mâle, faisant bientôt de cette marque d'esclavage la parure de son corps et l'arme de sa coquetterie.

De ce qui précède, on peut donc dégager dès à présent que la première manifestation du génie humain a eu pour but de satisfaire le besoin le plus impérieux : la faim ; et que laseconde, produite par une autre nécessité, celle de la résistance au froid, a fait naître le goût de la

parure qui s'identifie sans conteste avec rart.

Mais ce besoin esthétique, j'y reviens, s'affirme plus nettement lorsque l'homme a pu goûter quelque repos, après avoir assuré sa subsistance et son abri. Il n'a plus faim, il ne craint plus le vent et la pluie, il a le feu et la lumière. Enfin, il connaît le charme du désœuvrement.

Mais il ne saurait rester inactif. C'est alors que son cerveau se souvient de ce que ses yeux ont vu, et que sa main s'essaye à fixer les souvenirs de son cerveau. Tout naturellement, après avoir inventé les formes des objets nécessaires à sa vie, il invente le dessin, qui est la confidence de son inquiétude et de son émotion, qui est la preuve de son observation et de son jugement. Par le dessin, l'homme commence à prouver qu'il sent la vie, qu'il cherche à prendre conscience de ce qui l'entoure et de lui-même.

Les deux phases suivantes de l'époque quaternaire marquent un nouveau progrès dans le travail de la pierre. Des

hôtes inconnus sont venus, qui ont obligé Thomme à perfectionner ses moyens : le cheval, Tauroch, le renne ont fait leur apparition. Il a fallu approprier les armes à la chasse de ces nouvelles proies. Le froid est devenu plus sec, plus vif. Les peaux de grandes dimensions ont protégé contre le vent et la pluie l'entrée des cavernes. Les fourrures épaisses ont été utilisées pour le repos et le sommeil, et bientôt il a fallu chercher d'au très matières pour la fabrication d'un outillage mieux approprié aux nécessités nouvelles : l'os, l'ivoire, les cornes de renne ont été employés à la fabrication des sagaies, des harpons, des objets de parure. Les os d'oiseaux ont servi à faire des aiguilles, fines, aiguës, percées d'un chas comme les nôtres.

Dans la dernière période de l'âge quaternaire, le goût de l'ornementation se manifeste de plusieurs façons. On a retrouvé des coquilles que l'on suppose avoir servi à broyer des couleurs servant aux tatouages. Car il est bien possible

que la peau de Thomme et de la femme ait été utilisée pour les premiers essais de l'art du dessin. Le fait du tatouage serait encore révélé par d'autres indices, qui sont des pierres plates servant à pulvériser des matières colorantes, telles que manganèse, limonite, craie, charbon, ocre, et des pierres plus petites, creusées en forme de godets, où Ton mélangeait et pétrissait les couleurs avec de la moelle et de la graisse. Il serait difficile de dire en quoi pouvaient consister les images de ce genre de parure. Si Ton devait s'en rapporter aux observations faites chez certaines peuplades sauvages, en supposant que la similitude des instincts ait pu se traduire par des phénomènes identiques, il faudrait admettre que, pareils aux Australiens, aux Mincopies, aux Tasmaniens, nos ancêtres adoptaient des couleurs et des arabesques appropriées aux circonstances. Cette certitudedu tatouage aux époques préhistoriques pourrait peutêtre s'appuyer sur le Livre d'Enoch, contemporain de l'Ancien Testament, relatant

qu'avant le déluge, les hommes avaient appris à forger des épées, que les femmes connaissaient Tart de se parer de bijoux et de se barbouiller la figure avec de fausses couleurs. Mais peut-être aussi n'est-il question là que du maquillage.

Si nous ne devons pas songera retrouver les premières applications de Tartdu dessin par le tatouage de la peau humaine, nous allons recueillir des témoignages esthétiques précis par l'ornementation de certainsobjets,surtoutceuxde la dernière époque quaternaire, dite période magdalénienne. « Les objets recueillis dans les stations magdaléniennes — dit M. Georges Rivière dans son livre de VAge de pierre^ — révèlent une industrie déjà très complexe, et d'un travail très ingénieux ; on devine que les artisans qui les ont fabriqués ont été souvent préoccupés de donner à leur œuvre une forme élégante, un cachet d'art. Les armes étaient ornées de dessins, de gravures, de sculptures même, auxquels les essais naïfs des sau -

vages de notre temps ne peuvent pas être comparés. »

Si l'on veut savoir où ces primitifs ont cherché leurs inspirations, leurs sujets, leurs modèles, on trouvera qu'ils se sont tout d'abord inspirés de la nature, en s'eflforçant de copier ce qu'ils avaient sous les yeux, et qu'ils ont complété l'ornementation en comblant les vides par descombinaisons de lignes géométriques assez semblables, cette fois, aux exemples que nous rencontrons chez les sauvages de l'époque actuelle.

Les dessins et les pierres taillées représentent des animaux. Dans son ouvrage des Débuts de Vart, M. E. Grosse, professeur à rUniversité de Fribourg-en-Brisgau, dit que « peu de trouvailles préhistoriques ont excité davantage la curiosité générale que les sculptures de l'époque du renne, qu'on a retrouvées dans les grottes de la Dordogne. Parmi les débris animaux et humains, les outils de pierre et de bois, il se trouvait un certain nombre de fragments de bois de rennes cou-

verts de gravures. Celles-ci représentaient, pour la plupart, des animaux si bien dessinés que les zoologistes pouvaient les déterminer à première vue.

C'étaient des chevaux sauvages, des rennes, des aurochs, des bouquetins. Le chef-d'œuvre parmi ces sculptures était u^ poignard en bois de renne dont le manche représentait l'animal sautant; l'œuvre ferait honneur à un sculpteur moderne. »

De fait, ce renne sautant est fort remarquable, les pattes de derrière allongées, les pattes de devant pliées, la tète levée, tout le corps en action pour le bond, pour la détente du ressort. Et ce qu*il y a ici de plus significatif, c'est que la forme de l'ornement épouse absolument la forme de l'objet; que rien n'accroche la main qui doit saisir l'arme, toutes les formes accessoires, les cornes, les pattes, englobées par la forme générale. « Il y a là, dit aussi M. Georges Rivière, une entente ingénieuse de l'appropriation qui rappelle les objets en

ivoire ou en bois de l'ancienne Egypte, notamment une boîte en bois de cèdre formée d'une gazelle qui a les pieds liés, (Musée du Louvre, Galerie égyptienne, salle civile, vitrines M. et N.) »

Si Ton regarde d'autres animaux dessinés par les artistes magdaléniens, on est frappé, nonseulementpar l'exactitude du trait résumé, mais aussi par l'expression juste de la physionomie de l'animal.

Ainsi : la tête du cheval aux lourds naseaux, à l'œil tranquille; le bouquetin dont la bouche débonnaire et le regard endormi disent la douceur de victime; le mammouth aux quatre pieds rassemblés, dont la construction épaisse, solide, exprime si bien le caractère monstrueux.

Il en est encore d'autres : Tours des cavernes, gravé sur pierre, trouvé à Massât (Ariège); la tête d'éléphant en corne de renne, au front bombé comme celui d'un dieu bouddhique, au petit œil finaud, trouvée à la Madeleine ; la sculpture en corne de renne des têtes du taureau et de la vache, aux différences si bien marquées,

trouvée à Laugerie-Basse, d'où provient aussi la plaque de schiste dite du Combat de rennes, où les animaux, achevés ou indiqués, sont vraiment parfaits de contours avec leurs grands bois dentelés, leurs fines pattes, leur soupçon de queue, leur corps épais fourré de poil ras. De même, c'est à Laugerie-Basse que, sur une corne de renne, apparaît l'homme chassant Tauroch. M. Georges Rivière croit voir l'auroch fuyant affolé, la tête basse et la queue relevée, et il affirme, de plus, que le chasseur est couché parce que la place manquait pour qu'il fût dessiné debout. Je vois plutôt un animal qui semble brouter, la tête et la queue basses, le museau et le ventre enfouis dans les hautes herbes, et pour l'homme, il n'y a pas de doute, il rampe pour surprendre la bête, lui lancer le harpon dont on voit la corde. Un autre homme en marche, parmi les herbes d'où sort un ssrpent, a été trouvé à la Madeleine.

A Laugerie-Basse encore, un magnifique poisson, un brochet féroce, sur

corne de renne. A Montgaudier, une truite dodue, la bouche ouverte, le flanc tacheté, et deux souples anguilles. A Gourdan, une tête de saïga à la longue corne, à l'oreille poilue, à l'œil rond, qui flaire des feuilles. Aux Eyzies, une vache blessée à la patte gauche de devant, gravée sur os. A la grotte de Corgnac, un renne blessé à la patte droite de derrière, gravé sur os. A Solutré, la sculpture superbe d'un corps de renne en pierre, aux jambes repliées sous le ventre.

Ainsi, Tart pur s'ajoute insensiblement à l'art d'ornementation et à Tart usuel.

Un objet, parfois, réunit tous ces caractères. Ainsi, le poignard dont j'ai parlé tout à l'heure, trouvé à Laugerie-Basse, en Dordogne, et qui est placé au musée de Saint-Germain. Les cannelures creusées dans le manche des outils assureront la solidité de la main : de même, les ornements qui peu à peu remplaceront ces cannelures, ces crans.

Enfin, il y a eu les découvertes des

dessins gravés sur les parois de la grotte de la Mouthe (Dordogne), découverte par M. E. Rivière, et ceux qui ont été relevés dans la grotte des Combarelles, également dans la Dordogne, par MM. le D-* Capitan et l'abbé Breuil. Il y a là des animaux très étonnants : mammouth, bouquetin, renne, cheval. Ces figures, qui sont d'une netteté parfaite, occupent une surface de deux cents mètres de développement, et peuvent être considérées comme la double indication de la fresque et du bas relief.

Selon M. Gabriel de Mortillet, dans ses Origines de la chasse, de la pêche et de l'agriculture y les premiers objets ayant un caractère d'art nettement marqué remonteraient à la fin de la troisième époque de l'âge quaternaire. Ils ont été découvertsdansles«rejetsd'habitation».

Ce sont des fragments de pierre, d'os ou de corne, portant des gravures au trait. La plus ancienne de ces gravures serait l'image gravée sur os trouvée dans la grotte de Chaffaud (Vienne), et repré-

sentant deux biches. Le grand développement a eu lieu, il faut insister, pendant la période magdalénienne : < Les gravures et les sculptures sont en si grand nombre et disséminées en tant de stations, dit M. G. Rivière, qu'on a Timpression d'être en présence d'un peuple tout entier épris d'art ; quelque chose de pareil, toutes proportions gardées, à ce que fut la Grèce antique. »

Nous pouvons donc dire que si d'autres découvertes doivent nous mieux éclairer sur l'effort de la pensée de nos ancêtres, ce que nous possédons révèle déjà une des phases les plus intéressantes du développement du génie humain. On peut chercher la signification des choses, le lien entre l'objet et son ornementation :

le phoque dessiné sur une dent d'ours ; Tours, le loup et le renard décorant ce que l'on a nommé arbitrairement des bâtons de commandement; des animaux blessés, en fuite ou abattus, figurant sur des armes. Parfois, c'est le rébus indéchiffrable, comme cette femme enceinte

dessinée dans l'espace vide entre les jambes d'un renne. Les scènes de chasse sont au contraire caractéristiques. J'ai dit le chasseur d'auroch, et l'homme qui voit un serpent surgir de la brousse. Il est, sur un bois de renne, une autre scène de chasse à l'auroch. La bête, blessée à l'épaule, paraît vouloir attaquer son assaillant, qui s'est couché pour ojGfrir moins de prise aux redoutables cornes.

Jusqu'ici, nous voyons l'homme prendre comme éléments de son art les êtres et les objets qu'il a sous les yeux, de préférence chez les animaux qui l'intéressent évidemment par leurs apparitions brèves, leurs mouvements furtifs, la menace ou le bienfait qu'ils représentent. Rien d'étonnant si l'homme s'attache ainsi tout d'abord à la représentation des animaux. Rien ne peut le frapper davantage que ces formes en marche, et il faut songer aussi qu'il est chasseur et pêcheur, s'il n'est pas encore agriculteur et éleveur de bétail.

Sa curiosité et son intérêt inspirent donc tout naturellement ses premières œuvres d'art. D'autres œuvres symbolisent deâ événements, traduisent despensées. C'est là un trait commun entre l'homme préhistorique et le sauvage actuel. Les dessins des Australiens, représentant des mains rangées dans différentes positions, ont un rapport direct avec les images allégoriques de l'époque quaternaire, où l'on voit également des mains aux doigts levés qui paraissent faire des signaux.

Le musée de Saint-Germain possède un fragment de sagaie avec des rangées de mains, qui constitue un curieux exemple de ce genre.

Telles sont également ces combinaisons de lignes croisées, ondulées, en zigzags, en chevrons, que l'on observe non seulement sur les manches d'outils et les poignées d'armes, où leur utilité se démontre d'elle-même, mais encore sur des objets de parure : colliers, bracelets, pendeloques, où ils constituent une ornementation et peut-être un langage.

€ Quelquefois, dit M, Georges Rivière, on trouve des figures géométriques plus compliquées, des losanges, des dentelures ou même un sujet formé de la réunion de plusieurs éléments. » Une remarque a été faîte sur l'absence de cercles et de triangles dans les combinaisons de lignes adoptées par nos ancêtres : on explique cette lacune par la difficulté qu'ils auraient rencontrée à tracer ces figures avec un seul burin de silex. Pour le cercle, passe encore! Mais le triangle! Je donne aussi telle quelle l'explication tout au moins ingénieuse sur l'absence de la bouche dans certains dessins représentant des êtres humains:

les artistes auraient voulu dire par là qu'une image ne peut parler.

La terre de France peut- elle être considérée comme la principale patrie du premier art? Oui, jusqu'à présent. Car, tandis que des fouilles pratiquées à l'étranger n'ont donné que des résultats insignifiants : un spécimen de gravure en Angleterre, un autre en Belgique, un

dernier en Suisse, nous avons en France quantité de stations dans les Charentes, TAriège, les Landes, la Dordogne, TAlIier, le Tarn-et-Garonne, la Haute- Garonne, l'Aude, le Gard, la Savoie, la Haute-Savoie, la Somme, la Vienne, l'Yonne, la Côte-d'or, le Jura et la région des Pyrénées, d'où sortent à chaque instant des documents nouveaux sur l'art des primitifs préhistoriques.

Chose singulière au premier aspect, et que l'on s'explique à la réflexion, l'époque magdalénienne disparaît pour faire place à une période de transition où lart proprement dit semble ne tenir aucune place. Les fouilles qui s'appliquent aux âges néolithiques nous montrent surtout un progrès industriel. C'est à ce moment que les premiers travaux d'agriculture sont essayés, que naissent le tissage, la vannerie, les filets de pêche, la poterie composée d'ustensiles tels que la cuiller en terre, la lampe, la batte à beurre.

Ces manifestations viendraient à l'ap-

pui de la thèse des historiens supposant que les premiers Européens ont été absorbés par une race d'hommes venus de l'Orient, apportant avec elle une organisation qu'elle a imposée. D'autres croient que nos contrées ont pu être abandonnées et rester désertes pendant plusieurs siècles.

La première de. ces opinions s'appuie sur le caractère des témoignages recueillis aux profondeurs du sol : la forme des crânes humains s'est modifiée; des animaux et des végétaux nouveaux se sont acclimatés, et les semences des plantes sont d'origine asiatique; des instruments plus perfectionnés, quoique en pierre encore, sont mis en usage: le tranchet, la hache; la chasse est négligée pour la pêche ; c'est alors que l'homme abandonne les grottes et les cavernes et construit des habitations en branchages, reliés à l'aide de joncs et de roseaux, dont les cités lacustres retrouvées au fond des eaux ont révélé la nature.

Quoi qu'il en soit, il est difficile d'ex-

pliquer la disparition de l'art graphique à une époque où il avait atteint une forme égale, sinon supérieure, à celle de Tart égyptien à ses débuts. On ne peut attribuer cette disparition à des soucis impérieux de vie matérielle, car la parure continue d'affirmer la coquetterie et le loisir. Cette coquetterie peut, à la vérité, se satisfaire à peu de frais : des colliers faits de dents et de coquillages retenus par un fil, des anneaux d'os ou d'ivoire ornés de cristal taillé, de quartz, d'albâtre, de jais ou d'ambre, incrustés la plupart du temps sans avoir subi aucun travail de préparation, de polissage; des pendeloques qui sont probablement autant des amulettes pour conjurer le mauvais sort que des objets de parure ; des ceintures, des plastrons confectionnés au moyen de morceaux d'ivoire découpés en lames et reliés par des ficelles, des coiffures en coquillages et plumes d'oiseaux, que l'on suppose avoir appartenu aux chefs.

On peut admettre qu'un nouveau

genre de vie s'est manifesté, amenant d'autres préoccupations. Le fait est que Ton constate à cette époque une grande activité dans la fabrication des tissus :

les stations néolithiques contiennent des spécimens d'étoffes qui ressemblent assez aux étoffes des Egyptiens. On a retrouvé les outils qui servaient au tissage, ce sont des peignes dont les dents sont retenues au sommet par des cordes recouvertes de bitume, des fuseaux en terre séchée, des poids pour tendre les fils en hauteur, des châssis servant à former la trame.

Ainsi les changements se sont portés sur l'activité industrielle : le bois et l'os sont travaillés avec plus de soin; de nouveaux instruments, des armes perfectionnées apparaissent, et aussi les premières manifestations du culte des morts qui se décèle par les ossements déposés dans les cavernes et les grottes abandonnées.

Donc, si l'art usuel continue de se manifester par les objets, les étoffes, les.

parures, Tart du dessin proprement dit subit un arrêt. Il y a eu transmission, cela est certain, mais il faudra atteindre les temps historiques pour observer une renaissance, des recherches qui ressemblent singulièrement aux recherches et aux réalisations des artistes magdaléniens. Ces disparus de la préhistoire, ces € vrais primitifs » de Tart, méritent donc bien notre hommage et notre reconnaissance, puisqu'ils ont» les premiers, essayé de fixer le mystère de la nature, la beauté de la vie. Si humbles au milieu des dangers, si menacés par tout Tunivers, ils sont les annonciateurs de Thumanité future, les dépositaires du long travail des siècles. Ils ont sauvegardé à travers tout la petite flamme de la pensée, vacillante et précieuse comme la flamme née de Tétincelle de leurs silex.

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