La vie au desert
Le désir de voir les élections de Londres m'avait amené, il y a deux ans, dans la capitale de la Grande- Bretagne. Un beau matin, en compagnie d'Alexandre ct d'un de nos amis communs, nous entrions dans la
Tamise par Gravesend, et, une fois débarqués sur
le quai, nous nous faisions transporter tous les trois, dans un cab, à Leicester-Square,
Une des con: dérations qui m'avaient déterminé à loger à Leicester-Square, c'est que Leicester-Square élait dans le voisinage de Coventry-street, et qu'à Coventry-street Gordon Cumming faisait son exhibition.
Maintenant, qu'est-ce que Gordon Cumming?
Je vais vous dire cela, chers lecteurs
Il faut vous avouer que je suis grand amateur de voyages. non-seulement des voyages que je fais, mais de ceux que je lis. — On ne pcut pas aller partout de sa personne, comme disent les généraux en chef dans leurs bulletins, mais le livre à la main on peut suivre le capitaine Cook en Océanie, Levaillant en Afrique et le Père Huc en Chine.
Tout enfant j'ai été bercé par des voyages.
J'avoue encore une faiblesse : — c'est qu’étant chasseur, les voyages qui m'amusent le plus sont ceux qui contiennent des récits de chasse.
Or, il y a deux ans à peu près, à la suite d'une expérience de balles explosibles, à Montfaucon, dont le publica été entretenu, dans un journal très-savamment rédigé, la Science contre le Préjugé, par mon savant ami, le docteur Meynard, — expérience qui avait parfaitement réussi, nous dinames en compagnie de médecins, de savants, de chasseurs et d'artistes.
Jules Gérard assistait à ce diner : Jules Gérard, le lueur de lions, vous savez, et qui en est à son vingtneuvième lion.
H y avait encore là um Anglais, pardon, je me trompe, un Écossais, grand chasseur, grand yoya- £eur; arrivant-de l'Inde, où il était resté neuf ans, où il est retourné depuis, et où il avait chassé le tigre, comme tout Anglais ou Écossais qui a visité l'Inde.
On parla des lapins de Bondy, des chevreuils de Villers-Coterets, des daims de Compiègne, des cerfs de Fontainebleau, des sangliers de Montargis, et, en montant toujours, on en arriva aux tigres du Pundjab et aux lions de l'Atlas.
— Connaissez-vous Gordon Cumming? demanda ossais à Gérard.
de
Cest après vous l'homme qui a tué le plus de lions
C'est vrai, il en a tué vingt-deux.
mon kK
— Oui nom seulement.
Sans compler cinquante éléphants, soixante
rhinoceros, et cinq ou six cents antilopes de toutes
— Je sais cela, dit Jules Gérard, et je comple aller a Le tout expres pour faire à Cumming une visite de confrère
J'étais profondément humilié; il y avait à Londres un hon avail luc vingt-deux lions, Gimquante
éléphants, soixante rhinocéros, et cing ou six cents antilopes de toutes espèces, cf je me connaissais pas cet homme!
— Quand allez-vous à Londres? demandai-je à Gérard.
— Oh! je ne sais précisément pas, répondit-il.
— Moi, j’y vais dans quelques jours; le premier de nous deux qui fera le voyage annoncera à l’autre où l'on trouve Gordon Cumming. Où demeure-t-il ? demandai-je à Mackenzie. — C'était le nom de mon Écossais.
— Où il demeure? je n’en sais rien. Mais son théâtre est situé Conventry-street.
—Comment, son theatre! Test direeteurde théâtre?
— J'aurais du dire son exhibition.
— Cher ami,, qu'est-ce que son thédére? qu'est-ce que son ewhibition? Je suis profondément ignorant. Renseignez-moi.
— C'est-à-dire que dans une grande galerie tapissée de peaux de lions, de peaux de tigres, de peaux de serpents empaillés, de cornes de springboks, de gemsboks, de hartlebeests, de wildbeasts, de défenses delephants et de cornes de rhinocéros; il raconte lui-même ses chasses, faisant passer sous les-yeux de ses auditeurs, au fur et à mesure qu'il parle, les différents tableaux représentant les scènes les plus émouvantes de ses travaux herculéens.
— Nous irons voir cela, Mackensie.
— Quand vous voudrez.
« Quand vous voudrez » était bien facile à dire. Moi aussi, comme Gérard, j'avais des empéchements pour aller directement à Londres; d'ailleurs, pour aller à Londres, je m'étais donné un prétexte, et ce prétexte me fixait une époque.
J'avais prétendu, vis-à-vis de moi-même, que j’avais besoin de voir les élections anglaises.
Vous comprenez bien que ce n’était pas vrai, et qu'à moins d'être atteint de dépravation politique, on n'éprouve pas de pareils besoins.
Mais quand je désire une chose, l'argent me manque parfois, les prétextes jamais.
I] en résultait que tous les jours je parlais à Mac kenzie de Gordon Cumming, lui faisant questions sur questions,
Lcoutez, me dit-il un jour, il y a une chose bien
simple à faire en attendant que vous le voyiez, lui.
SSA fe : : =
— Laquelle?
— Lire son voyage.
— Il l'a donc écrit?
— Oui, et le volume vient de paraître sous le titre du Lion hunter in south Africa. C’est fort intéressant.
Révoil, un de mes amis, grand amateur de chasse et habile chasseur, se trouvait la et corrobora le dire de Mackenzie; il connaissait l'ouvrage et savait où le trouver. .
— Obligez-moi, mon cher, lui dis-je, de m/aller quérir ce volume. Vous savez où, sans doute?
— Mais, chez Fowlez, libraire au Palais-Royal.
— Parfaitement.
— Dans un quart d'heure, mon livre.
— Je ne peux pas aller à pied au Palais-Royal et être revenu dans un quart d’heure.
— Prenez une voiture alors.
Pour mon biographe, il y aura tout un monde de réflexions philosophiques, physiologiques et morales, dans ces mots : — Prenez une voiture.
Que de fois, pour une chose qui valait vingt sous, mais que je voulais avoir tout de suite, ai-je fait prendre une voiture qui coûtait. deux francs!
Je ne sais pas si Revoil prit ou ne prit pas la voiture, mais, ce qu'il y a de certain, c’est qu'un quart d'heure après, il rentrait triomphalement, le livre de Gordon Cumming à la main.
Je me jetai sur le livre, et, comme fait un enfant, je courus aux gravures.
Les gravures étaient dighes du sujet.
C'étaient des éléphants faisant sauter, arbre par arbre, des forêts en l'air; c'étaient des rhinocéros donnant la chasse au chasseur, au lieu de la recevoir de lui; c'étaient des myriades de chiens sauvages, la gueule ouverte et la queue roide, entourant le narrateur dans l'intention bien visible de le dévorer; c'était Gordon Cumming, aidé de son petit Boschisman, tirant par la queue un boa de vingt-cinq pieds de long, où assassinant, à coups de couteau, un hippopotame dans une mare; ¢ étaient, enfin, fixés sur le papier, les rêves les plus fantastiques que puisse faire un chasseur, soit pour son compte, soit pour le compte des autres.
En une nuit et une journée je déchiflrai le volume compact de Gordon Cumming, contenant à peu près
trois de nos volumes ordinaires,
Je n’en fus que plus avide de voir Gordon Cummimg et de causer avec lui.
Voila pourquoi je vous disais, chers lecteurs, qe je n'étais tout particulièrement logé à Leicester Square, pour être dans le voisinage de exhibition de Gordon Cumming.
J'y étais.
Je courus aux affiches.
Tous les jours, Gordon Cumming avait séance de sept heures à dix heures du soir.
Les samedis seulement la séance était de jour, de trois à six heures de l'après-midi.
Nous étions justement arrivés un samedi.
J'allai d’abord assister à mon élection a Southwark, — mais les élections n'étaient devenues qu’une chose secondaire.
C'était Gordon Cumming que je voulais voir.
Par bonheur les mectiugs étaient finis à deux heures, de sorte qu'à trois heures précises j'étais à l'ouverture du théâtre; j'entrai un des premiers et allai me placer sur une des banquettes les plus rapprochées de l’avant-seène:
De là je regardai tout autour de moi.
Les sonvenirs de Mackenzie lui avaient été fidèles; la salle était bien telle qu'il me l'avait décrite : ee n'était le long des murailles que peaux de lions, peaux de tigres, peaux de panthères.
Il y avait la fameuse peau du boa de vingt-quatre pieds de long, que, dans la gravure, Cumming et som Hottentot tiraient par la queue.
Il y avait des cornes de toutes les espèces, — par milliers; — les cornes, on ne les comptait plus.
Il y en avait de courbes, de droites, de tordues, d’embranchées, de pointues, d’obtuses, de fourchues, de mates, de luisantes, de rugueuses.
C'était, comme ett dit un gamin de Paris, oo Molitre, s'ileût vécu de nos jours, c'était le désarmement complet de la garde nationale:
L'abord du théâtre était défendu par une haie de cornes de rhinocéros et de défenses d'éléphants pesant de cinquante à trois cents livres.
L'avant-scène était pavée d'écailles de tortues grandes comme des capotes de cabriolet.
Le spectacle était dans la salle avant d'être sur Le theatre.
Un piano placé à ma droite se fit entendres
mr ————————————————————
Au milieu de toute cette décoration cornue, ce piano, jouant des polkas, faisait le plus drôle d'effet qui se püt voir.
Le piano annonçait l'apparition de Gordon Cumming.
Gordon Cumming, leste et vigoureux Ecossais de cing pieds six pouces, agé de quarante-cing ans à peu près et vêtu de son costume national, se glissa entre le rideau et l'encadrement, puis s’avanca sur le proscénium.
Ii fut salué par de nombreux bravos : il était évident que les spectateurs étaient en partie des gens qui venaient, mais surtout des gens qui revenaient.
J'applaudis, comme les autres, et même plus fort que les autres. Cumming me remarqua et, sans savoir qui j'étais, me fit un salut particulier.
Puis il commença son speech.
Ceci c'était autre chose. Je comprends parfaitement l'anglais, lorsque je le lis, pourvu que ce ne soit pas un poëme de Burne ou de Byron, mais je n’entends pas un mot de l'anglais quand on le parle.
A plus forte raison quand celui qui le parle est un Écossais.
Par bonheur, je savais mon Gordon Cumming par cœur.
Ce qu'il disait, au reste, n’était qu’une espèce de discours préparatoire sur son enfance vagabonde, au milieu des lacs, des torrents, des rochers et des précipices.
La toile se leva, et l’on vit, en peinture bien entendu, un enfant de quinze ans suspendu à une longue corde et essayant d’effaroucher deux énormes Oiseaux.
C'était Gordon Cumming dénichant des aigles.
A partir de ce moment, toute la vie de l'Écossais passa sous les yeux du lecteur: chasse aux springhocks, chasse aux gemsbocks. chasse aux hartle-
beasts, chasse aux wildbeasts, chasse aux girafes, hasse aux rhinocéros, chasse aux éléphants, chasse aux lions.
A partir de ce moment je compris parfaitement, et je pris, je l'avoue, un énorme intérêt aux aventures de ce voyageur, racontées et expliquées par luimême,
Nous n'avons aucune idée de cette sorte de spec-
tacle en France,
Chez les Anglais, peuple pratique, ils sont familiers.
Si vous allez à Londres, chers lecteurs, allez voir Gordon Cumming, s'il s'y trouve encore. i
Il va sans dire que je fis passer mon nom au chas- | seur et que je restai après le départ des autres auditeurs. Nous causames une heure ensemble.
Gordon Cumming parle assez facilement le francais. Ce fut une seconde représentation, mais cette fois pour moi tout seul.
Le livre de Roaleyn Gordon Cumming d’Alltyre, dont la traduction, faite sous mes yeux par Révoil, a été revue et corrigée avec le plus grand soin par moi, se recommande de lui-même, et prendra sa place, pour la garder, à côté des ouvrages de Delegorgue et de Gérard.
Roaleyn Gordon Cumming, né en Écosse en 1822, passa les premières années de son enfance dans le comté de Moray. C’est 1a que lui vint la passion de la chasse et de l’histoire naturelle.
La pêche aux poissons des grands fleuves fut, dès l’âge le plus tendre, son jeu favori, et c’est aux bords des rivières, aux sommets des montagnes et dans les fourrés les plus sombres des forêts de son pays natal, que Cumming, recherchant la solitude, contemplait la grandeur et la magnificence de la nature.
Avant son entrée au collége d'Éton il était déjà possesseur de nombreux trophées, fruits de ses exploits; il les regardait avec fierté et enthousiasme, et se comparait au vainqueur du lion de Némée.
En 1839 il partit pour les Indes et s'engagea dans la cavalerie légère de Madras. Au cap de Bonne-Espérance il eut l’occasion de chasser les bêtes féroces. Dans son séjour aux Indes il fit collection de spécimens d'histoire naturelle, et acquit une commission dans le Royal-Vétéran, mais, voyant qu'il n’y avait rien à gagner, il changea une troisième fois de corps, et s'engagea dans les Cap-Riflemen en 1841.
Tous ses rêves étaient pour les chasses les plus
extraordinaires que son imagination pouvait lui sug-
gérer ; aussi, voyant que la discipline militaire serait toujours un obstacle à sa passion exclusive, il donna sa démission afin de recouvrer son entière liberté d'action, et se mit à suivre la noble carrière qu'il s'élait tracée dès son jeune âge.
Dans ses chasses il avait adopté un costume carac=
téristique.
Les bras nus et des vêtements de plusieurs couleurs lui donnaient l’air d’un Gaulois oublié par mé-
garde dans les grandes forêts de l'Inde. En Écosse, sa fortune personnelle avait pu lui procurer de bons morceaux de venaison et de riches vêtements ; mais, dans l'Inde, il préférait une tranche d’éléphant ou quelque peau de lion due à la force et à l'adresse dont il se sentait capable. C’est en 1842 qu'il résolut de faire une expédition dans le sud de l'Afrique.
Pour cette expédition ilse mit en quête de personnes expérimentées, s’informant de tout ce qui pouvait être nécessaire à ce voyage et de tout l'équipement en général. Il s’adjoignit un individu du nom de Murphy (commerçant de l'intérieur, qui avait plus que personne les connaissances nécessaires sur les frontières et adjoints des territoires de la Gricqua, situés au-dessus de la rivière du Grand-Orange). Ce Murphy lui présenta un autre commercant réputé pour ses hautes connaissances des parties du pays que Cumming désirait explorer. Les wagons (voitures) de ces deux personnes étaient construits de maniére à renfermer tout ce qui était nécessaire à la vie de l’homme et tout ce qu'il pouvait désirer dans une pareille contrée.
Gordon Cumming, sur un de ces modèles, fit construire deux voitures qui lui rendirent de grands services; car non-seulement il avait à penser aux besoins de chaque jour, mais il collectionnait sur son passage tout ce qui lui paraissait offrir une certaine curiosité.
Il prit à son service quatre domestiques : le premier, qui était un Anglais nommé Long, devait remplir les fonctions d'intendant.
Ce Long était un ancien cokney ou badaud de Londres, qu’il prit encore sur la recommandation de Murphy. 3
Mais, une fois en route, cet intendant le laissa de côté en abandonnant la petite caravane pour suivre une certaine fille aux yeux noirs qui avait été engagée comme laveuse pour toute la durée du voyage.
Les deux autres domestiques étaient des natifs de Grahaurstown.
Le cocher, du nom de Kleinboy, était un Hottentot fort et actif, de la race des Mozambiques, avec les joues osseuses et la tête lainée.
Puis un nommé Cobus, de la même race, et deux Européens, nommés Stofulus et Hendrick.
Ils se mirent en marche le 28 octobre 4843 , fayorisés par un fort beau temps.
Gordon Cumming commença alors les chasses hardies de l'éléphant, du lion, du rhinocéros et autres animaux dangereux.
Cinq ou plutôt six années se passèrent de la sorte, et enfin Gordon Cumming retourna en Angleterre, où il parvint, il y a deux ans, sain et sauf, rapportant ces trophées qu'il montre aujourd'hui avec fierté, ainsi que des dessins panoramiques des principales vues d’un brillant et long voyage.
ALEXANDRE DUMAS