‹ La vie au desertChapitre 103 sur 175 · EDMÉE DE JUVIGNY · texte numérisé non relu

EDMÉE DE JUVIGNY

J'avais craint d’éprouver, au point où j’en étais arrivé, un de ces sentiments d’hésilation qui doivent accompagner un acte d’impiété; ear c'était peut-être un acte d’impiété que de venir, avec une pensée profane, troubler cette morte dans son tombeau.

Mais, au contraire, j'éprouvais cette satisfaction sainte que donne le sentiment d’une promesse accomplie. Puis j'allais la revoir, elle, avant que la décomposilion du sépulcre se fût emparée d’eile j'allais la revoir plus belle de la majesté de la mort, et ma mémoire conserverait éternellement l’empreinte qu’elle allait recevoir, J’appuyai le ciseau contre la jointure des deux parties du cercueil et je frappai. Le ciseau pénétra jusqu’à l’intérieur, et je pesai dessus,

Mon Dieu ! c’était vous qui me donniez la force et la confiance ; il me semblait accomplir une œuvre non pas humaine, mais céleste; il me semblait que, par celte élroite ouverture que j'allais faire, j'insufflais, dans ce cadavre bien-aimé, l'air, la lumière, la vie!

Les coups se succédèrent, le bois cria, les ais se disjoignirent, une ouverture assez grande apparut pour que je pusse introduire ma main. Je pris un point @appui, et, pesant d'un côté, tirant de l'autre, J'arrachai le couvercle du cereucil, que Gratien croyait avoir cloué pour l'éternité,

Je demeurai muet, immobile, sans haleine,

Elle venait de m’apparaitre, la chère morte, plus belle que je ne l'avais jamais vue dans la vie, trans-

figurée pour ainsi dire, déjà rayonnante de l’auréole céleste !

Elle était blanche comme une vierge, au milieu d’une jonchée de fleurs qui n’avait pas encore eu le temps de se faner et qui mélaient leur acre odeur à son doux parfum; elle était couchée sur des coussins de satin noir, ses mains de marbre croisées sur sa poitrine et tenant un crucifix d’argent.

Ses longs cheveux, ses cheveux qu’elle m'avait légués, ces beaux cheveux que je venais prendre et qui étaient le seul héritage de mon amour, accompagnaient son corps dans toute sa longueur, en laissant rouler sur le satin noir leurs ondes dorées !

A cette vue, à la vue de mon trésor perdu, mon cœur se serra, toutes les voix de l’amour crièrent en moi et s’élevèrent à Dieu pour lui demander compte de tant de douleur. Mes sanglots revinrent, mes larmes jaillirent, et, incapable de résister plus longtemps à l’altraction funèbre que, malgré la mort, à cause de la mort peut-être, elle exerçait sur moi, j'appuyai mes lèvres sur les lèvres d’Edmée, comme pour briser le sceau fatal que le trépas y avait mis.

Mais à peine les avais-je touchées, que je poussai un cri et me rejetai en arrière... IL m'avait semblé* sentir ces lèvres aussi frémissantes sous les miennes que pendant ces nuits de délire et d'amour où elles me disaient : « Je Vaime! » à travers nos mille baisers,

L'illusion avait été réelle jusqu’à l'épouvante,

Je restai appuyé à la muraille, les yeux dilatés et fixes, en murmurant :

— Edmée ! Edmée ! Edmée !

La porte du tombeau s’ouvrit.

Le cri que j'avais poussé avait été entendu de Zoé et de Gratien ; ils craignaient qu'il ne me fût arrivé malheur,

— Laissez-moi, leur dis-je, laissez-moi !

Ils obéirent ; mais, par la porte entr’ouverte, l'air froid de la nuit avait pénétré jusqu’à mon front et y avait glacé la sueur qui le couvrait,

Je ne savais si je dormais ou si j'étais éveillé, Je jetai les yeux autour du sépulcre ; ils s’arrétérentsur la petite Vierge : elle semblait me sourire,

Je me jetai à genoux devant elle, et, levant les yeux avec un geste désespéré :

— Oh! Vierge divine, sainte madone, mère de Dieu, source de tant de joie, baume de toute douleur, lui criai-je, vous qui voyez ce que je soufre, ayez pitié de moi !

Il se fit un silence, J’attendais les bras étendus, les yeux fixes. Il me semblait qu'à tant de soulfrance et à tant de foi un miracle était dû,

Tout à coup, au milieu du silence, une voix faible comme le premier murmure de la brise prononça mon nom.

Je me redressai comme si l'ange de l'espoir m'avait soulevé par les cheveux, et, du même mouvement, je me rejélai sur le cercueil,

Oh! cette fois, ce n'élait pas une illusion! Au contact de mes lèvres, sous la rosée ardente qui tombait de mes yeux, le cadavre frissonna, Je le pris dans mes bras, je l'arrachai du cercueil, je le soulevai vers la Vierge avec une suprême prière, une de ces prières sans paroles qui traversent l'espace et qui montent au ciel aussi vile que la foudre en descend,

Mais, à défaut de ma voix, une autre voix répéla pour la seconde fois mon nom, Gette fois, ce n'ütail pas une illusion! Non-seulement j'avais entendu celte voix, mais je l'avais sentie vibrer dans ce corps que soulenaient mes mains...

C'était sur mon cœur que le reste du miracle devait s’accomplir. Je me jetai sur le canapé, l’enveloppant de mes bras; j’appuyal mes lèvres sur ses yeux; sous mes baisers, ses yeux s’ouvrirent; elle me regarda un instant avec l’élonnement d’un enfant qui sort d’un long sommeil, et, par un dernier effort, rompant tous les liens qui l’attachaient encore 4 la tombe :

— Max, me dit-elle, en me jetant les bras autour du cou, je le savais bien, moi, que tu viendrais |...

La porte se rouvrit une seconde fois, et, par l’entre-bâillement, je vis les figures effarées de Gratien et de Zoé.

— Oh! venez, venez ! leur criai-je : elle vit ! elle m'aime ! Nous sommes bénis du Seigneur !

Et, sans comprendre ni demander autre chose que ce qu'ils voyaient, ils vinrent tous deux, avec des cris de joie, se jeter aux pieds d’Edmée.

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