XLII
Ma nuit fut plus calme ; cela m'avait fait un bien énorme, de parler d’Edmée et d’ouvrir mon cœur près de se briser.
La journée se passa pour moi à me promener sous les arbres du pare et à regarder, couché au bord de la rivière, les fleurs que je jelais dans le courant et que le courant emportait.
Elles allaient à la Seine et, de la Seine, à l'Océan, c'est-à-dire à l’abime.
C’étail la vie.
Le lendemain matin, 6 novembre, Gratien arriva.
Il m'apportait une lettre d’Edmée ; elle était conçue en ces lermes :
« Bien-aimé de mon cœur,
» Le comte est arrivé le 3 au matin. J’ai été le récevoir au perron. Il m’a baisé la main, puis s’est retiré dans sa chambre, et, moi, je me suis retirée dans la mienne. Toutes les convenances ont donc été gardées devant les domestiques.
» Une fois là, nous avons été aussi séparés que si nous eussions été, lui à Hombourg, et moi à Bernay.
» Rien ne me distrait donc de ton souvenir, mon bien-aimé Max, et je revis dans le passé, en attendant que nous revivions dans l'avenir,
» Le lendemain du jour de son arrivée, il a écrit à Paris. Un instant, il a hésité s'il n'irait pas luiméme; mais, comme C’est à M. Loubon, ton notaire, qu'il écrivait, et sans doute pour lui demander de l'argent qu'il n'a droit de toucher que dans six semaines, il n'aura pas osé lui faire la demande de vive voix. Il a écrit le 4; les lettres mettent deux jours pour aller à Paris et deux jours pour en revenir. En supposant que M. Loubon réponde poste pour poste, 1l aura la lettre le 8, et, si la réponse est favorable, ce dont je ne doute pas, il parüra le 9.
» Le 9, notre paradis nous sera donc rendu.
» En attendant, le 7 au soir, nous nous revoyons chez Gratien; ta petite chambre est prête, bien blanche, bien propre, bien solitaire, jusqu'au moment où nous la peuplerons de notre bonheur et de notre amour,
» His de ma folie; mais, comme personne ne l'a jamais habitée, je l'ai fait bénir par notre bon cure,
» Quel bonheur d’avoir ce digne homme à la place de l’affreux prêtre ! Si j'avais eu l’abbé Morin à mon chevet à l'heure de ma mort, je crois que je serais morte damnée.
» Si, comme je le pense, M. de Chamblay part le9, rien ne Vempéchera de rester chez Gratien jusqu’au moment de son départ.
» Enfin, tu feras tout ce que tu voudras de ces braves gens. Quant à moi, tu sais, mon bien-aimé Max, que, morte ou vivante, je Uapparliens corps et ame. .
» Ton EDMÉE.
» Je t'attends!»
Après avoir donné deux heures de repos à Gratien, je le renvoyai avec une lettre dans laquelle je disais à Edmée qu’à la nuit tombante, je serais le lendemain chez Gratien.
Le lendemain, c’est-à-dire le 7, après déjeuner, je pris congé d’Alfred en lui empruntant sa voiture de voyage. S'il arrivait un malheur, j'étais décidé à quitter la France. Je me ferais conduire dans un port de mer quelconque ; Alfred, prévenu par moi, y enverrait reprendre sa voiture. Je lui dis done adieu comme quelqu'un qui part, non pas pour quatre lieues, non pas pour deux ou trois Jours, mais pour un long voyage.
A quatre heures, j'étais à Bernay et faisais remiser ma voiture sous le hangar intérieur de l'hôtel du Lion d'or. A cing heures, il faisait nuit close.
Je sortis de l'hôtel sans que personne fit attention à moi, et je m’acheminai vers la maison de Gratien en suivant les bords de la Charentone.
Gratien m’attendait sur le seuil de sa porte. Deux fois dans la journée, la comtesse était venue pour s'assurer que rien ne manquerait à l’hôte des jeunes époux; elle avait fait porter de la serre du chateau des plantes à grandes feuilles, comme elle savait que je les aimais ; elle avait transporté la garniture de sa cheminée presque tout entière sur ma cheminée; enfin, elle avait étendu sur mon lit un immense cachemire qui remplissait la chambre du parfum de celle qui l'avait porté.
Je demandai à Gratien s'il avait vu Edmée ; comment elle se portait et si elle avait l’air souffrant.
Elle se portail à merveille, et il l’avait vue tout heureuse à l’idée de me revoir.
Ce cœur pur ne cachait aucun de ses sentiments devant ces cœurs dévoués.
Le feu seul brûlait dans la chambre lorsque nous y entrames. Gratien alluma une bougie et la plaça sur uue table devant la fenétre.
— Que fais-tu? lui demandai-je.
— J’annonce à madame que vous êles arrivé. Oh ! soyez tranquille, elle ne se fera pas allendre.
En effet, dix minutes après, j’entendis un froufrou soyeux dans l’escalier, et je vis paraitre Edmée dans l’encadrement de la porte.
Je la reçus dans mes bras el la trainai en pleine lumière pour mieux la voir.
Jamais je ne l'avais vue plus fraiche, plus brillanle, plus belle. Le bonheur avait rendu à ses joues leur incarnat, terni par la tristesse; ses yeux brillaient d’une flatome dont le foyer était dans son cœur,
Toul en elle élait vivant d’une vie qu’on eût crue immortelle, ;
Ii était impossible qu’un danger de mort menaçâl cet êlre dans lequel l'existence débordail.
Seulement, comme je la dévorais des yeux :
— Pourquoi donc me regardes-tu ainsi? me dilelle,
Puis, comme je secouais la téte sans répondre :
— Tu sais, reprit-elle, il part aprés-demain. Au reste, partant ou restant, je ne suis rien pour lui, du moment que je n’ai plus de procuration à donner et de terre 4 vendre.
— Parle ! lui dis-je ; tu ne sauras jamais combien j'ai besoin d’entendre ta voix.
— Oh! je veux bien. D'abord, j'ai une foule de choses à fe dire. Tu sais où est la serre ?
— Je sais du moins où est une partie de ses plantes.
Et je lui montrai celles qui se dressaient dans l’embrasure de la fenêtre.
— Ecoute-moi, dit-elle, et jnge si j'ai pensé à nous ; une petite maison de deux pièces atüent à la serre ; elle était destinée à servir de demeure à un jardinier qui n’existe pas; ces deux pièces, où jamais nul n’a eu l’idée d’entrer, je les ai fait tapisser de papier grenat, la couleur que tu aimes: je les ai fait meubler avec une vieille chambre du chateau que nous avons dévalisée, Zoé et moi; nous avons fait garnir les cheminées avec du velours que nous avons trouvé dans une armoire; nous ayons fait clouer des tapis sur le plancher. Voilà quatre nuits que le pauvre Gratien ne dort pas et travaille depuis six heures du soir jusqu'à trois heures du matin. Il y a une entrée par la serre, une sortie sur le chemin qui borde le mur du pare; impossible de supposer là le doux nid qui s’y trouve; tu y viendras du dehors, j'irai t'y joindre ou je t'y attendrai ; nous ne serons pas même sous son toit, qui, au reste, est le tien. N'est-ce pas une bonne idée que j'ai eue là et un doux hiver bien chaud que je te promets? Eh bien, tu ne réponds pas?
— Je l'écoute.
— Tu n’es pas joyeux, ravi, enchanté ? tu ne me remercies pas?
— Je t'adore à genoux.
— Vois-lu, c’est que, là-bas, tu m'as humiliée; je me suis apercue que tu m’aimais mieux que je ne Vaimais moi-même; tu m’aimais on eût dit comme un avare qui craint de perdre son trésor, et je ne Vaimais, moi, que comme un avare sûr de conserver le sien.
— Que je suis content, lui dis-je, de te voir heureuse et confiante!
— Heureuse en toi, confiante en Dieu; plus je réfléchis, mon bien-aimé, plus mes idées tristes s’en vont, La Providence m'a forcée de croire en elle. Pourquoi l’aurai-je rencontré si miraculeusement? Pourquoi m'aurais-tu apporté le bonheur? Pourquoi aurait-elle préparé le singulier miracle de mon existence? Pourquoi m'eût-elle fait libre quoique mariée, vierge quoique épouse, si c’eût été pour nous séparer, m’enleyer à toi ou t’enlever à moi ? I me semble qu'il y aurait là quelque cruelle ironie qui n’est pas dans les desseins de Dieu.
Je l’écoutais avec ravissement; chacune de ses paroles emportait une de mes terreurs; j'étais comme un arbre qui, en méme temps que le vent de l'hiver lui enlève ses feuilles sèches, sent, sous un rayon de soleil printanier, pousser des feuilles nouvelles.
La séve de l'espérance montait en moi.
— Wt quand pourrai-je voir ce charmant nid que lu me promels ? M
— Ohlil.y a encore deux jours, ou plutôt deux nuits de Lravail; nous l’inaugurerons aprés-demain, le soir même du départ-du comte, Je vous y invite à souper, Ütes-vous libre, monsieur? Répondez vite, il faut que je m'en aille
— Déjà!
— Je resterai tant que tu voudras et que tu me diras : « Reste! » Mais les domestiques m'ont vue sortir, ils doivent me voir rentrer. Quand nous serons dans notre serre, je n’aurai pas toutes ces craintes; je descendrai par l'escalier de service, et je n'aurai pas de grille à faire ouvrir; alors je serai Juliette et ne voudrai pas te laisser partir. Aujourd'hui, je suis Roméo et je dois m’en aller.
— Oh! lui dis-je, ne parle pas de Roméo et de Juliette ; leur souvenir, aux pauvres amants de Vérone, nous serait un mauvais présage; c'était la veille de leur mort qu'ils ne pouvaient se quitter.
— Nous ne nous quittons pas. De cette fenêtre, tu vois celle de ma chambre; une bougie que je laisse allumée te dit que je suis là et que je pense à toi, méme dans mon sommeil.
— Puis-je au moins te conduire jusqu’à la porte du parc?
— Qui t’en empêche? Viens, nous passerons par le cimetiére, et, a cette heure, certes, nous ne rencontrerons personne.
— Non, m’écriai-je vivement, pas ce soir; pas ensemble, du moins.
— C'est cependant par là que je suis venue; c’était le plus court.
Je sentis un frisson courir dans mes veines.
— Raison de plus, lui dis-je en m’efforçant de sourire, pour ne pas prendre ce chemin-là quand je te reconduis.
— Il est dix heures, madame, dit Zoé en frappant | doucement à la porte,
— Tu vois, me dit-elle,
— Ah! lui dis-je, tu ne sais pas combien il m’en coûte de te quitter ce soir, ou, si tule sais un jour, tu me plaindras.
Nous sorlimes par le jardin; nous suivimes le berceau de vigne et nous nous acheminämes, à travers la campagne, vers la porte du château. Il y avait à peine deux cents pas. A vingt pas de la grille, la comtesse s’arréta.
— À demain, dit-elle.
— A demain? répétai-je en tressaillant.
— Mais sans doute, reprit-elle surprise de mon intonation. Crois-tu que, te sachant ici, je ne trouverai pas moyen de te venir voir?
— Dieu le veuille! murmurai-je.
Elle me regarda tout étonnée.
— Pardonne-moi, je ne sais ce que je dis.
Puis, comme je craignais de me trahir, je lui baisai la main et m/’éloignai à grands pas.
Quand je me retournai, la comtesse et Zoé avaient disparu derrière la grille.
J'étais, moi, à la porte du cimetière. Seul, je ne craignais pas d’y entrer.
En passant devant le presbytère, je m’apercus qu'il y avait encore de la lumière chez l'abbéClaudin.
Je m’approchai de la fenêtre, et, à travers le volet entre-baillé, je vis le digne prêtre assis devant une table et lisant un gros livre qui devait être la Bible, Alors, il me vint une idée; j'entrai.
Comme la porte de la maison de Dieu, la porte de son servileur n'élail pas fermée,
Il se retourna au bruit que je fis en l'ouvrant et me reconnu,
— Soyez le bienvenu, monsieur, dit-il en se levant,
Puis, voyant l’aliération de mon visage :
— Ce ne sont point des consolations que vous venez chercher près de moi, ajoutu-t-il,
— Hélas! mon père, lui dis-je, j'ai un grand
trouble dans le eeur. Un malheur immense me menace; voulez-vous m'aider de vos prières près de Dieu ?
— Dans quelque temps, mes prières eussent été plus efficaces, dit-il avec un triste sourire; Car j'eusse été dans son palais céleste; mais, si loin que j'en sois en ce moment, disposez de moi.
— Une personne qui m’est bien chère, mais que je ne puis vous nommer, courra demain, entre six et sept heures du matin, danger de mort. Priez pour elle, mon père. Dieu, qui sait tout, saura pour qui vous priez. Me
— Demain, de six à sept heures, mon fils, je dirai une messe à son intention; si vous voulez y assister, nous prierons ensemble.
Je lui pris les mains.
— Oh! mon père, m'écriai-je, vous êtes un exemple de la bonté de Dieu sur la terre. Demain, à sept heures du matin, je serai dans l’église.
Je rentrai un peu plus calme; était-il possible que Dieu ne fat pas désarmé par la charité d’Edmée, par la ferveur du prêtre et par ma douleur à moi ?
Je montai à ma chambre et j’allai droit à la fenôtre; la bougie brülait derrière les rideaux de la comtesse, pareille à une étoile derrière un nuage. Elle aussi sans doute regardait de mon côté tandis que je regardais du sien. Je m'assis dans un fauteuil près de la fenêtre, les yeux sur la bougie.
— Hélas! murmurai-je, qui sait si demain cette bougie ne sera pas un cierge, et si, au lieu d'éclairer la comtesse vivante et joyeuse, ce cierge ne brülera pas devant un froid cadavre !
Je ne me couchai point; seulement, vaineu par la fatigue, je fermai les yeux et jé m’endormis vers trois heures du matin.
Les premiers tinlements de la eloche qui sonnait la messe à laquelle je devais assister me réveillèrent. Je tirai ma montre; il élait sept heures précises.
Dans une heure, je saurais ce que j'avais à craindre ou à espérer.
Je descendis, et, traversant le cimetière, j’entrai dans l’église. Le prêtre disait les premières paroles de la messe; j’allai m’agenouiller à la balustrade du chœur.
Je ne sais pas de prières écrites; je ne sais pas le texle de la messe; je ne savais dire qu'une chose :
— Mon Dieu ! Seigneur ! ayez pitié de nous! Mon Dieu ! Seigneur ! ne nous séparez pas !
Au milieu du saint sacrifice, le timbre de l'horloge sonna la demie,
Je ne sais la sensation psoduite par la lame d’un couteau entrant dans le cœur, mais elle n’est certes pas plus aiguë et plus glacée que celle que me fit éprouver la vibration du bronze.
La messe s’avancait, l'heure aussi; le prêtre élevait la sainte hostie vers le ciel, la sonnette se faigait entendre pour m’ordonner de plier les genoux, lorsque tout à coup la porte s’ouvrit avec violence et Zoé entra en criant :
— Au château, monsieur l'abbé! venez vite au château | madame la comtesse se meurt |!
Je jetai un eri, je me trouvai face à face avec Zoé; je voulais parler, interroger, crier; ma voix élait écloulYée dans ma gorge,
Je m'élançai pour lui porter secours, si la chose élaiten mon pouvoir
— N'yallez pas! me cria Zod en m'arrêtant; le comte est près de son lit,
Je n'avais pas prévu celte dernière douleur,
ss
Je chancelai, j’allai à reculons m’appuyer contre un des piliers de la voûte; mais mes jambes faiblirent ; je glissai le long du pilier et tombai sur les dalles de l’église, sans avoir la force de pousser un cri.
J’eus un instant l’espoir que l'ange de la mort nous avait frappés du même coup.
J'étais évanoui.
Lorsque je revins à moi, j'étais couché dans la chambre de l’abbé Claudin et le digne prêtre était assis au chevet de mon lit.
Il suivait avec anxiété mon retour vers la vie, et, en rouvrant les yeux, je vis ses yeux, pleins de compassion et de larmes, fixés sur les miens,
Je fus un instant sans pouvoir comprendre où i’étais et sans me souvenir de ce qui était arrivé,
Puis, de même que la lumière pénètre dans une chambre obscure à mesure que l’on ouvre les volets qui interceptaient le jour, de même peu à peu ma mémoire revint et envahit mon cœur.
Je poussai un cri ; ce cri c’était son nom :
— Edmée! Edmée !
— Priez Dieu pour elle, mon fils ! elle prie Dieu pour vous, répondit le prêtre,
Je saisis les deux mains du prêtre, et, me souleyant sur mon lit :
— Morte! m’écriai-je, Edmée est morte !
— Ce malin, entre sept et huit heures, pendant que vous assistiez à la messe et que je la disais; elle a été précédée au ciel par des paroles de miséricorde et de pardon.
— Oh! mon père, mon père, m’écriai-je, vous ne connaissez pas la vie de cet ange; c'était à elle d’être miséricordieuse et de pardonner.
Je me jetai à bas du lit.
— Où allez-vous ? me dit le prêtre.
— Où je vais? Je vais près d'elle, Croyez-vous que je la laisserai ensevelir el mettre dans sa bière sans la revoir encore une fois ?
— Mon fils, reprit l’abbé-en joignant les mains, votre amour pour la vivante élail un erime; votre présence près du cadavre serait un scandale ; je vous en supplie, ne faites pas cela.
Je retombai sur le lit, brisé par la douleur, perdu dans mes réflexions.
Ainsi, c’élail lui, c'était cet homme, son bourreau, son turtureur, cet homme qui l'avait dépouillée, ruinée, qui, dans un moment de colère, avait tiré un coup de pistolet sur elle ; c'était cet homme qui avait le droit d’ordonner ses funérailles, de veiller à l'exécution de ses dernières volontés ; c’étail lui qui, aux yeux du monde, avait le droit de verser sur elle ses larmes hypocrites, tandis que, moi qu'elle appelait encore, la veille, son bienaimé, sa vie, son âme, j’élais le seul qui ne pdt pas s'approcher d'elle, auquel il fût défendu de secouer le buis sur son linceul, et qui dût la pleurer dans la solitude et le silence.
Je me tordais sur le lit en sanglotant,
— Oh! dis-je au prêtre, au nom du ciel, donnezmoi au moins quelques détails; de quelle mort est-elle morte? où est-elle? où l'avez-vous trouvée ?
— lle était dans sa chambre, couchée sur son lit, avec son peignoir du matin: près d'elle était une cuvelle pleine de sang; je ne sais pas autre chose,
— Vous n’avez pas demandé, vous ne vous êtes pas informé, vous n’avez pas pensé à ma douleur, au besoin que j'aurais d'informations, à mon désir de connaître tous les détails?
— J'ai pensé à une chose, mon fils : c’est que la pauvre créature qui était là gisante devant mes yeux n’ayait plus besoin que d’une chose, de la miséricorde du Seigneur; tandis que vous, vous que j'avais vu chanceler et tomber, vous que j'avais laissé évanoui, vous aviez besoin de consolations : je suis venu.
— Merci, merci, mon père; mais une grâce, une seule, une dernière !
— Dites.
— Priez Gratien d’envoyer chercher sa femme, Zoé était près de la comtesse, Zoé me dira tout,
— Me voici, monsieur Max, dit derrière nous une voix tout en larmes.
— Zoé! m'écriai-je en lui tendant les bras,
Je la serrai contre mon cœur; il me semblait qu'elle m/’apportait quelque chose d’Edmée. Le prétre comprit que le désespoir avait sa pudeur et qu'il devait nous laisser seuls,
— Oh! quel malheur, monsieur! dit Zoé, quel affreux malheur!
Pendant un instant, nous ne pûmes parler ni l’un ni l’autre ; les sanglots nous étouffaient,
Enfin, le premier, je retrouvai la parole,
— Comment cela est-il arrivé, Zoé? comment cela s’est-il fait ?
— Oh! monsieur, jusqu’à minuit, nous ayons travaillé pour la petite chambre, en parlant de VOUS ; deux ou trois fois, elle s’est plainte d’étourdissements et a demandé si je ne voyais pas des taches de sang sur la guipure, Je lui ai répondu que non.
» — Sans doute, j’ai les yeux fatigués, dit-elle. Va dire à Gratien, qui travaille dans la serre, que je ne me sens pas lrès-bien et que tu resteras près de moi,
» — Madame ne veut pas que je l’aide à se déshabiller ?
» — Non, tu me retrouveras couchée; tu dormiras dans sa chambre (c’est-à-dire dans la vôtre), en laissant la porte du cabinet de toilette ouverte,
— Oh! ma chambre, ma pauvre chambre!
quelles heures douloureuses et douces j'y ai passées!
— J'ai fait la commission ; puis je suis revenue ; elle n'avait pas eu le courage de se déshabiller et s'était couchée sur le lit avec le peignoir qu’elle avait mis en rentrant au château. Elle dormait, mais d’un singulier sommeil, étouffé: elle avait une main sur sa poitrine comme si c'était là que fût le mal. Je me suis approchée, ma bougie à la main, presque à la toucher ; elle ne s’est point réveillée, Elle avait la veine du front bleue et grosse,
— Oh! que n’es-tu venue me dire cela, Zoé nous eussions été chercher un médecin à Bernay ; le médecin l'eût saignée, je l’eusse saignée moimême s’il eût fallu, et l'accident terrible ne fût pas arrivé... Mon Dieu! mon Dieu!
— Comment supposer un pareil malheur, monsieur Max ?
— Moi, je le savais.
— Vous le saviez, vous ?
— Oui, oui; dans un de ses moments de double vue, elle m'avait dit que le 8 novembre lui serait fatal; mais, en même temps, elle m'avail recommandé de ne pas le lui dire & elle, sa douleur de me quiller devant être trop grande, Voilà pourquoi je suis venu passer ici la nuit du 7 au 8; voilà pourquoi je ne voulais pas la quitter; voilà pour-
quoi je l’ai reconduite jusqu'à la grille ; voilà pourquoi je faisais dire une messe pour elle au moment ou tu es venue chercher le préire.
— Oh! pauvre cher monsieur, combien vous avez dû souffrir !
— Continue, continue, Zoé : tu ne m’as pas tout dit.
— Moi qui ne savais rien, vous comprenez, dit Zoé, voyant qu’elle dormait, j'ai fait ce qu'elle m’avait dit: j'ai laissé la porte du cabinet de toilelte toute grande ouverte, et j’ai été me coucher sur un canapé pour être tout de suite prête si elie m’appelait. Il y avait cing ou six nuits que nous passions; j'étais écrasée de fatigue, je me suis endormie comme un plomb. Au matin, j'ai été réveillée par la sonnette de madame, J'ai couru dans sa chambre; je l’ai trouvée debout devant sa toilette, vomissant ue sang à pleine cuvette. J’ai voulu sortir, crier, appeler; elle m’a fait signe de venir à elle. J’y ai été; elle m’a jeté les bras autour du cou; je l’ai sentie frissonner par tout son corps; elle a essayé de parler; mais je n’ai entendu que deux paroles, l’une était votre nom... ‘
. —Edmée! chère Edmée! Et quelles étaient ces deux paroles?
— Max, cheveux... Je n’ai pas su ce qu’elle voulait dire.
— Je le sais, je le sais, moi.
— Je l’ai portée sur son lit; elle a poussé un soupir et s’est roidie... Tout était fini, monsieur Max.
— Oh! oh! si vite, si tôt, si jeune!
— Mais je ne pouvais pas le croire; je me suis élancée hors de la chambre; dans le corridor, j'ai rencontré Nathalie.
» — Où allez-vous comme cela? m’a-t-elle dit. Vous ayez l'air d’une effarée !
» — Je vais chercher un prêtre; madamesemeurt!
» — Alors, il faut prévenir monsieur.
» Elle n'a pas trouvé autre chose à dire, la malheureuse ! Elle a été prévenir monsieur, et, moi, je suis venue, Voilà pourquoi je vous ai dit : «Ne venéz pas; Monsieur est près d'elle. »
— Et nos lettres, mon Dieu! et tous nos chers secrets!
— Oh! soyez tranquille, tout cela est déjà dans la chambre de la serre.
— Alors, tu es retournée près d'elle?
— Oui.
— Et...?
— Eh bien, monsieur Max, les deux médecins de Bernay étaient là; ils ont constaté le décès en disant, j'ai retenu le mot : « Il y a roideur cadavérique. » :
— De sorte que...?
— De sorte que, comme M. le comte est pressé de quitter le château, on enterrera madame la comtesse ce soir,
— Mais c'est insensé! m'écriai-je; dans les cas de mort subite, on ne peut enterrer qu'au bout de quarante-huit heures,
— Voulez-vous que nous fassions meltre opposilion par le curé ?
— Non, dis-je à Zoé, non, je la reverrai plus tôt, laisse-le faire. Il est pressé de la quitter, lui; je suis pressé de la rejoindre, moi, Mais comment feront-ils d'ici à ce soir? Ils n'auront pas le temps!
— Hélas ! pauvre chère dame, elle avait toujours dit qu'elle mourrait jeune, de sorte que tout est prêt, jusqu'à la bière, comme si elle avait su qu'elle allait mourir; quand vous êtes descendu dans son caveau, elle n'a pas voulu vous la montrer de peur
de vous faire de la peine ; mais elle était sous l’autel, toute garnie de ses coussins de satin noir.
— Oh! Zoé! Zoé!
— Voulez-vous que je me taise, monsieur Max ? Je yois que je vous fais de la peine,
— Non, non, jamais je ne pleurerai assez. Parle, parle !
Zoé continua en sanglotant :
— Elle me disait, — mais c'était surtout avant de vous connaître, depuis qu’elle vous connaissait, elle ne parlait plus de la mort, — elle me disait :
» — Zoé, quand je serai morte, je veux qu'il n’y ait que toi qui me touches; c’est toi qui m’enseveliras ; tu m’habilleras tout en blanc avec ma robe de noces; tu me mettras mon petit crucifix d’argent entre les mains et des fleurs tout autour de moi; j'ai toujours tant aimé les fleurs !...
» Oh! monsieur, s’écria Zoé en s’interrompant, ce sera fait comme elle l’a ordonné, je vous le promets après l'avoir promis à elle; j'en ai déjà demandé la grâce à monsieur,
— Et qu’a-t-il répondu ?
— llarépondu:
» — Alors, il n’y a pas de temps à perdre, tu sais, c’est pour ce soir,
— Ob! le misérable !... Et où trouveras-tu des fleurs, au mois de novembre ?
-— Oh! monsieur, la serre en est pleine.
Une idée me traversa l'esprit,
— Loé, lui dis-je, ces fleurs, je veux les cueillir moi-même.
— Comment faire, monsieur? Si l’on vous voit du chateau !
— Gratien n’a-t-il pas la clef de la porte extérieure ?
— Quelle clef?
— La clef de la chambre que vous aviez préparée pour nous,
— Oui, il l’a; en m’en allant, je lui dirai de vous l’apporter.
— Zoé, si jamais j'habite le chateau, je le jure, je n'aurai que cetle chambre pour appartement,
— Et la sienne ?
— La sienne sera une chapelle dont son lit virginal et mortuaire à la fois sera l'autel,
— Alors, monsieur Max, vous allez y aller tout de suite,
— Aussitôt que j'aurai la clef,
— Je vous l'envoie par Gratien ; non-seulement il vous dopnera la clef, mais encore il vous conduira ; par bonheur, il fait un brouillard à ne pas se voir à quatre pas; personne ne pourra yous reconnaitre.
— Va, Zoé, va!
Loé s’approcha timidement de moi,
— Monsieur Max, dit-elle, avant qu'on l'en...
Elle chercha le mot qui me ferait le moins de mal.
— Avant qu'on l’enferme, voulez-vous quelque chose d'elle? une boucle de ses cheveux, par exemple ?
— Merci, Zoé! merci, mon enfant! cela me regarde, Na.
Zoé sortit; derrière elle, le prêtre entra.
— Monsieur de Villiers, me dit-il, pardon si je vous quille, mais on demande quelqu'un pour prier près de la comtesse; je ne veux céder mon droit à personne; je prierai pour moi et pour vous.
ll me tendit la main; je la portai à mes lèvres, d'un mouvement si prompt, qu'il ne put m'en empêcher,
— Maintenant, dit-il, vous savez que l'ordre de l'enterrement est donné pour ce soir, Dans les cas
de mort subite, la loi peut exiger que quarante-huit heures s’écoulent entre le moment de la mort et celui de l’inhumation. Voulez-vous que je me fasse Vorgane de la loi?
— Merci, mon père, lui dis-je; faites ce que voudra le comte.
Le prêtre s’inclina et sortit.
Je laissai tomber ma tête dans mes mains; mais, au bout de quelques instants :
— Me voilà, mensieur Max, dit une voix,
Je levai la tête; Gratien était devant moi.
— Hein! fit-il, qui nous aurait dit cela hier ?
Je lui tendis la main.
— Oh ! comme elle vous aimait, la pauvre chère dame! dit-il. Il n’y a que Zoé et moi qui sachions cela. Il n’y a pas à dire, quand nous étions ensemble, elle ne parlait que de vous; il est vrai qu’elle trouvait qui lui répondre.
— Elle vous aimait bien aussi, mes pauvres amis!
— J'avais tant de plaisir à travailler pour elle! Qui m'aurait dit qu’elle me réservait une si triste besogne, oh ! la pauvre chère dame !
Gratien s’essuyait les yeux du revers de sa main en frappant du pied.
— Allons, viens, mon pauvre ami, lui dis-je.
Et nous sortimes.
Zoé avait dit vrai, il faisait un brouillard à ne rien distinguer à quatre pas.
Il y a une certaine consolation, lorsqu'on a la mort dans ]’Ame, à voir la nature triste comme soi,
Grâce À un détour que le brave garçon me fit faire, nous longeämes le cimetière au lieu de le traverser, Cinq minutes après, nous étions à la porte dé la petite maison attenante à la serre.
Je regardai avec soin autour de nous; nous étions bien seuls.
— Donne-moi la clef, dis-je à Gratien.
— Vous n'avez pas besoin de moi, monsieur Max?
— Ce soir seulement, j'aurai besoin de toi, mon ami.
— Tout à votre service, comme vous savez. Vers quelle heure ?
— De neuf à dix heures... Au surplus, nous nous reyerrons avant cela, sois tranquille,
— Au revoir alors, monsieur Max.
Il s’éloigna; j’entrai et je refermai la porte derrière moi.
C'était bien le petit appartement que m'avait dit la comtesse. Hélas ! comme nous y eussions été héureux !
A la tête du lit, il y avait une porte; elle était fermée en dedans. Je l’ouvris, elle donnait dans la serre.
Ainsi que me l'avait dit Zoé, la serre était pleine de ces fleurs d'automne qui sont le dernier adieu du soleil à la terre,
Je les saluai comme les fidèles compagnes d’Edmée; elles allaient l'accompagner au tombeau, condamnées elles-mêmes à mourir comme lle, avant l'heure.
J'entendis crier un pas sur le sable du jardin, Ce pas, c'élait celui de Zoé,
— Oh! dit-elle, je m'attendais à vous trouver là.
— Eh bien, lui demandai-je, que se passe-t-il làbas ?
— L'abbé Claudin est venu et prie près d’elle. Oh! monsieur Max, si vous saviez comme elle est belle dans sa robe de satin blanc, avec ses longs cheveux déroulés ! on dirait une véritable sainte,
J'en étais arrivé à pleurer sans sanglots; les larmes coulaient le long de mes joues, voilà tout.
— Il faudra que tu me donnes une paire de ciseaux, Zoé. :
— Voilà justement les siens, monsieur Max, que j'ai apportés pour couper des fleurs; vous les garderez.
Nous nous mimes à cueillir les fleurs les plus belles ; chacune de celles que je cueillis emporta une larme de moi. Quand Zoé en eut plein son tablier :
— Vous n’avez rien à m’ordonner ? dit-elle.
— Non, Zoé; seulement, tu t’approcheras d’elle à un moment où tu seras seule avec elle, et tu lui diras tout bas: «Il est là, il vous aime, et, cette nuit, il ira vous donner son dernier baiser. »
— Hélas ! dit Zoé, elle ne pourra pas m’entendre.
— Qui sait, mon enfant? c’est un grand mystère que la mort.
— Oh! quant à moi, monsieur, dit Zoé, je suis bien sûre que nous la reverrons un jour.
— Si nous sommes dignes d’aller où elle va, Zoé.
Je rentrai, la tête inclinée sur ma poitrine, et je tombai assis sur mon lit en murmurant :
— O mort! mystère insondable, nuit sans étoiles, océan sans phare, désert sans chemin, es-tu la fin du temps? es-tu le commencement de l'éternité ? Elle-même, l'éternité n’existe pas si elle a un commencement. Est-ce toi qui donnes ton secret à l’homme ? Est-ce l’homme qui devinera un jour ton secret? Le jour où l’homme saura ce que tu es, 6 mort ! l’homme sera l’égal de Dieu! Voilà les deux êtres que j’ai le plus aimés au monde réunis dans ton sem, 6 grande inconnue, ma mère et Edmée... Vous reconnaitrez-vous là-haut, et le premier mot que soupireront vos deux Ames en s’abordant serat-il mon nom ? Il faut que tes portes soient forgées d'acier et de diamant, prison céleste, si ma mère n’est point revenue, et si Lu ne reviens. pas, mon Edmée, pour me dire: « Je t’aime toujours !» Vous avez été, 6 saintes femmes, et vous serez, je vous le jure, mes deux seules amours dans l'avenir, comme vous l'avez été dans le passé; vous êles deux lis auxquels je survis pour les arroser de mes larmes ; fleurs funèbres, vous êtes les seules fleurs de ma vie et votre angélique parfum est le seul que je respirerai ! O ma mère, 6 Edmée, vous qui ne souffrez plus, vous qui savez, priez pour celui qui souffre et qui doute !
On frappa à la porte extérieure; j'hésitai d'aller ouvrir; qui pouvait avoir affaire à moi dans un pareil moment? D'ailleurs, nul ne savait que je fusse Ja.
— Ouvrez, monsieur Max, dit la voix de Gratien ; c'est moi.
Vallai ouvrir; du moment que c'était Gratien, il venait de la part de la mort et je n'avais pas besoin de lui demander ce qu'il voulait.
— Monsieur Max, me dit-il, votre ami M. Alfred de Senonches est chez moi.
» — Va lui annoncer que je suis ici, a-t-il dit; s'il veut me voir, il m’enyerra chercher; s’il peut se passer de moi, il restera seul,
» Je suis venu sans Jui dire où vous étiez, Ai-je eu tort de venir?
— Non, mon ami, non, m'écriai-je, Va lui dire que je l’attends et amène-le.
Gratien partit tout courant,
Cinq minutes après, il revint avec Alfred. J’attendais celui-ci à la porte; je me jetai dans ses bras et l’entrainai dans la chambre.
— Pleure, mon pauvre ami, pleure ! dit-il; une mine de larmes est bien autrement riche et utile qu’une mine de diamants. C’est le soleil qui fait les diamants; c’est Dieu lui-même qui fait les larmes; seulement, il en est avare; heureux ceux à qui il les donne !
— C'est toi, mon ami! c’est toi, mon cher Alfred! m’écriai-je.
> — Sans doute, c’est moi. Cette nuit, je ne pouvais pas dormir; tu comprends, tout ce que tu m’avais raconté me troltait par l’esprit. Sans que cela y paraisse, je Vaime beaucoup, Max.
Je lui serrai la main.
— Jai sonné, j'ai fait réveiller Georges, j'ai fait mettre le cheval au coupé, je me suis dit :
» — Je vais aller à Bernay; s’il n’est rien arrivé, ce sera tant mieux, et je reviendrai sans rien dire. Si le malheur qu'il craignait est arrivé, au contraire, eh bien, Max ne sera pas obligé de pleurer seul dans les bras d’un paysan.
» J’ai appris l’affreuse uouvellè, j'ai laissé à tes premières douleurs la religion de la solitude; puis je suis venu chez Gratien en lui disant :
» — C'est moi; s’il veut de moi, j'irai; s’il n’en veut pas... |
» Mais, je te l'avoue, je comptais bien que iu en voudrais...
» Oh! mon ami! mon ami! je puis t'aider dans
les caprices de ta douleur; je puis, par ma présence, .
motiver ta présence ici. Nous sommes venus ensemble, tu comprends, c’est le hasard qui nous améne tous deux; je mets ma carte el la tienne chez M. de Chamblay, et, ce soir, nous assistons à la messe morluaire, nous accompagnons le cercueil jusqu’au dernier moment, ce que tu ne peux pas faire seul, et ce qui, au bout du compte, est encore une consolation.
— Merci, merci, m’écriai-je; cela me serait impossible; mais, sois tranquille, je lui dirai adieu le dernier; sois tranquille, je la verrai après eux tous,
— Maintenant, que penses-tu de cette mort-là, en consciente?
— Elle est naturelle, mon ami; son mari n'avait rien à espérer de sa mort; d'ailleurs, tu le sais, elle l'avait prévue,
— Et de cette inhumation si rapide?
— Laisse-les faire, Plus tôt elle sera descendue dans son caveau mortuaire, plus tôt je la reverrui.
— Alors, je comprends,
Il me prit la main.
— Max, dit-il, tu n'as pas de mauvais dessein sur toi?
Je secouai la téle en signe de dénégalion.
— Dieu m'a fait la grace de pleurer beaucoup, lui dis-je. ;
— liemercie Dieu, alors. Maintenant, que fais-tu de moi?
— ficoute, je te donne la liberté jusqu'à six heures du soir; à six heures du soir, Lu Le trouveras chez Gratien; j'ai une chambre chez lui; cette chambre donne sur l'église el sur le cimetière, De celle fenêtre, on voit loul, De là, j'assistérai à tout. J'aurai besoin de ta main pour la serrer, de ton épaule pour y appuyer ma lêle; je Uy allendrai; uve fois Edmee descendue au caveau, nous nous dirons adieu, el Lume donneras ta parole de repartir pour Evreux,
— Kt loi, la lienne, que je n'aurai pas à me repentir de t'avoir laissé seul,
— Tu j’as déjà.
— Alors, au revoir! Tâche de pleurer le plus que
| tu pourras; on ne pleure jamais assez; la misan-
thropie est faite des larmes qui sont restées dans le fond du cœur.
Et, m’embrassant une dernière fois, il sorlit.
On eût dit que Zoé attendait le départ d'Alfred pour entrer.
— Te voilà, Zoé? lui dis-je.
— Oui, répondit-elle ; c’est au tour de Gratien; je ne sais pas comment il aura le. courage... Moi, je n’ai pas pu rester, il me semble que chaque clou me serait entré dans le cœur. Mon Dieu; s’écria-t-
élle en sanglotant, est-il done possible qu’il soit si possible de se débarrasser d’elle !
— Qu’apportes-tu là, Zoé?
— Ah! ienez, c’est pour vous, c’est la dernière robe qu’elle avait mise, celle qu’elle avait hier pour aller vous voir. Personne ne s’en souciera que vous et moi; seulement, si je la prenais, moi, ils diraient que c’est pour la robe et non pour elle.
Je pris la robe des mains de Zoé, ou plutôt je la lui arrachai.
— Oh! donne, donne, lui dis-je. __
Et je plongeai ma tête dans les plis du satin, encore tout imprégné de son suave parfum.
—Oh ! Zoé, lui dis-je, que tu es bonne de penser ainsi à moi! Oh! oui, oui, quand j'aurai le courage de revenir ici, je veux vivre au milieu de tout ce qui lui aura appartenu, de tout ce qui l’aura touchée.
— Oh! ce ne sera pas difficile; M. le comte n’y tient pas, allez; il a dit à M. l'abbé Claudin :
» — Vous pouvez prendre tout ce que vous voudrez pour l’église et pour l'hôpital.
» Le fail est qu’on peut faire des nappes d’autel avec ses dentelles, la pauvre martyre!
Nous restames plus d’une heure ainsi à parler d'elle; le temps s’écoulait. La nuit vint.
— C'est pour six heures, me dil Zoé; où irezvous pendant ce temps-là, monsieur Max?
— J'irai chez toi; de ta chambre, je verrai passer le convoi.
Zoé reatra au château: je regagnai sa maison par un détour, J’entendais de confuses rumeurs dans le cimetiére et à la porte de Péglise... Ils étaient encombrés par les pauvres des environs, auxquels elle avait l'habitude de faire l’aumône et qui avaient appris sa mort.
Je montai à la chambre et me mis à la fenêtre. L'église était illuminée comme pour une fête; c'était une fête, en effet : celle de la mort. Comme la veille, une lumière brûlait dans sa chambre. La veille, c'était une bougie; à celte heure, c'était un cierge.
Le malheur de toute ma vie était dans ce changemeal, si peu important en apparence.
Les cloches de l'église sonnèrent, et je vis passer des ombres devant les rideaux; un surcroil de lumière se lit dans la chambre. On venait enlever le corps.
Vous avez, mon ami, perdu au moins une fois dans votre vie un être aimé, Alors, vous savez combien sont poignants tous ces détails morluaires et avec quelle violence ils vous font jaillir les larmes des yeux.
Au moment où je voyais les premiers cierges apparaitre sûr le perron, je sentis une main qui se posait doucement sur mon. épaule, C'élait celle d’Alfred, ,
Je lui serrai la main sans dire une parole; toutes mes facullés étaient concentrées sur celle porte pat laquelle elle allait sortir pour la dernière fois,
Enfin parut le cercueil. Il était précédé des enfants de chœur, de la croix du prêtre et porté par les pauvres.
Je vis alors seulement, et à la lueur des cierges, l'immense quantité de monde qui attendait dans la cour du chateau.
— Tu vois si elle était aimée! dis-je à Alfred.
Le cortége funèbre se mit en marche; le comte de Chamblay conduisait le deuil. Autour de lui étaient quelques-uns des amis avec lesquels, deux mois auparavant, nous ouvrions si heureusement la chasse.
Sur ces deux mois, j'avais eu six semaines de bonheur; il est vrai que c’était d’un bonheur inconnu à la terre.
A mesure qu’il se rapprochait de l’église, le cortége se rapprochait aussi de moi; mais, comme la chambre d'où je le voyais venir n’était point éelairée, nous pouvions tout voir sans être vus. Je me jetai dans les bras d’Alfred.
— Ami, murmura-t-il, les anciens disaient : «Ils sont aimés des dieux, ceux qui meurent jeunes. »
— Oui, répondis-je, mais ceux qui leur survivent?
Le cortége traversa le cimetière et entra dans l’église.
— Veux-tu y venir? me dit Alfred. Il y a tant de monde que nul ne fera attention à nous.
— Viens! lui dis-je en l’entrainant.
Nous descendimes et nous nous cachâmes dans un coin obscur, près de la porte. Je tombai à genoux.
Alfred resta debout, me cachant de l’ombre de son corps.
Je ne sais combien de temps dura l'office des morts; j'étais abimé dans ma douleur.
Alfred me prit par-dessous l'épaule et me souleva,
— Il est temps de sortir, dit-il.
Je lui obéis comme un enfant; mes jambes tremblaient, lout mon corps était secoué de mouvements convulsifs.
Alfred m’entraina derrière un massif sans feuilles, mais assez épais cependant. joint à l'obscurité, pour nous cacher à tous les regards. La pierre qui couvrait l’escalier du caveau était soulevée, et l’on voyait, de ses profondeurs, sortir un rayon de lumière; la porte en était done ouverte.
On déposa le cercueil au haut de la dernière marche; là, on fit la dernière prière et les dernières libations; puis le prêtre et les porteurs descendirent dans le caveau.
M. de Chamblay et ses amis restèrent debout à l'ouverture,
Au bout d'un instant, j'entendis le grincement de la serrure; les porteurs sortirent les premiers, puis le prêtre reparut à son tour, On enleva les étais qui soutenaient la pierre; elle s’abaissa et, en s’abaissant, recouvril l'ouverture, M. de Chamblay dit quelques paroles pour remercier les assistants ; il reprit le chemin du chateau, accompagné de quelques amis; la foule se dispersa; quelques pauvres restérent plus longlemps que les autres à prier près du tombeau ; bientôt ils le quiltérent un à un, et nous reslämes seuls dans le cimetière, Alfred et moi, comme Hamlet et Horatio.
La mort venait de baisser le rideau sur le drame de la vie.
— Et maintenant?... me dit Alfred.
— Maintenant, lui répondis-je, c'est à mon tour; on me l'eût dispulée vivante, personne ne songera à me la disputer morte.
Nous nous embrassames. Je promis à Alfred de
lui écrire de la première terre que je toucherais en quittant la France; je le mis dans son chemia pour retourner à Bernay, et je montai dans ma chambre,
Gratien me suivit. Le pauvre garçon ne m'avait pas perdu de vue; il venait m'offrir ses services et pleurait en me les offrant. Quant & moi, mes larmes étaient momentanément taries; mais je sentais, avec un amer délice, qu’elles n'avaient besoin que d’une occasion pour jaillir de nouveau, plas abondantes que jamais. :
J’avais, en effet, besoin de Gratien. Je lui demandai d’abord de l’encre et du papier; puis, le papier et l'encre apportés, je lui dis d’aller commander des chevaux de poste pour minuit, Le postillon prendrait le coupé d'Alfred au Lion d’or et m'’attendrait à la petite porte du chateau donnant sur le serre.
J'écrivis à M. Loubon que, quittant la France pour un voyage lointain et pour un temps dont je ne pouvais fixer la durée, je le priais de me faire, de ce jour à six mois, ouvrir un crédit de cent mille francs sur la maison Behring et compagnie, de Londres. Je lui récrirais dans un an ou deux, si ce crédit avait besoin d’être renouvelé. Je lui envoyais, en outre, une espèce de testament par lequel, en cas de mort, n'ayant que des parents éloignés et inconnus, je laissais toute ma fortune a Alfred de Senonches.
Un legs de quarante mille francs était alloué à Gratien et à sa femme.
Comme je pliais les deux lettres, Zoé entra. Le comte de Chamblay venait d'envoyer chercher des chevaux à la poste et partait lui-même à dix heures pour Paris.
La nouvelle me fut confirmée par Gratien. A neuf heures et demie, j’entendis les grelots des chevaux de poste, et, à dix heures précises, le roulement de la voiture qui emportait le comte.
Je n’attendais que ce départ,
Je descendis et demandai & Gratien un marteau et un ciseau. Le brave garçon me regarda d'un œil étonné qui voulail dire : « Pourquoi faire?»
— Vous allez venir avee moi, Gratien, lui dis-je.
— Et moi, monsieur Max? demanda Zoé,
— Toi aussi, mon enfant, si tu veux.
Tous deux se regardèrent sans échanger une parole; mais ils s'étaient compris. Nous sortimes de la maison par la porte du jardin, et, da jardin, par la porte du cimetiére.
J'allai droit à la pierre qui recouvrait le tombeau d'Edmée.
Gratien et Zoé échangèrent un signe d’intelligence; ils avaient deviné que e’était là que j'allais.
Je soulevai la pierre seul, Je me sentais la force d’un géant. Gratien plaça les élais destinés à la soutenir; on avail remis au lendemain de les enlever,
— Asseyez-vous sur les marches, dis-je, et attendez-moi,
Zoé me posa la main sur le bras, et, toute tremblante : $
— Qu'allez-vous faire? me dit-elle,
— Rappelle-toi les deux mots, les deux seuls qu'elle a pu prononcer, Zoé.
— Max et cheveux !
— Ses cheveux, elle me les avait donnés, Zoé; j'accomplis son dernier désir,
— Voici les ciseaux, voici la clef; qu'il soit fait selon sa volonté, monsieur Max.
Je me rappelai le mot que vous aviez écrit sur la porte, fermée aussi par la mort, de la maison maternelle et je murmutat :
— Ainsi soit-il!
Puis jé descendis les marches du caveau. J’ouvris la porte et j’entrai, repOussant la porte et laissant la clef engehors. Je n’avais rien à craindre : Gratien et Zoé veillaient sur moi.
Tout, dans le caveau, était dans la même situation que la nuit où j’y étais venu : la lampe au plafond, Ja Vierge sur l’autel, le canapé sur lequel nous nous étions assis, Où nous avions causé si longtemps, appuyés à la paroi de la muraille qui faisait face à la porte.
Il y avait de moins, elle vivante, et, de plus, un cercueil et elle morte.
Mon cœur était le méme; seulement, il était brisé par la douleur.
Mais, chose étrange! à la vue de tous ces objets qui me rappelaient tant de souvenirs, je ne versai pas une larme; j’étais soutenu par une exaltation inconnue: on eût dit que la main de Dieu me poussait.
Je baisai les pieds de la Vierge qu’elle avait tant de fois baisés, et je ne pus réprimer un douloureux sourire. Etait-ce la peine d’avoir tant de foi dans cette image sainte et de venir, à l’aurore du bonheur, en laissant tout ce qu’elle aimait derrière elle, et de venir, à vingt-deux ans, dormir à ses pieds du sommeil éternel?
Je me retournai alors vers le cercueil, posé sur deux tréteaux de chêne et récouvert par un drap de velours noir.
Je soulevai le drap et mis le cercueil à nu.
C'était une bière de bois d’ébéne sur laquelle était inerusté en argent son nom, non pas de femme, mais de jeune fille :