DEUX ANCIENS AMIS
Le lendemain matin, vers dix heures, Samuel achevait de déjeuner avec Frédérique, 1 se leva.
— Rentrerez-vous bientôt ? demanda la gracieuse jeune lille.
—Le plus tôt que je pourrai, répondit-il. Mais, en sortant, je ne vous quitte pas autant que vous croyez. Je ne travaille que pour vous, et vous êtes au fond de toute ma vie.
Il prit son manteau ct son chapeau.
— Adieu, dit-il à Frédérique.
— Oh! fit-elle, je vais au moins vous conduire jusqu’à la grille de la rue.
— Prenez garde, chère enfant, vous n’étes pas très-couverte, et l’air est vif encore.
— Bali! dit-elle en ouvrant la porte et en le précédant dans le jardin, le printemps commence. Voyez le charmant rayon ! Tous les bourgeons sortent, regardez, Je veux sortir aussi, moi.
— Oh! murmura Samuel, frappé de la mystérieuse harmonie qui appareillait cette ravissante fille et cette ra= dieuse matinée; oh! printemps, jeunesse de l’année; jeunesse, printemps de la vie!
Et, comme pour s’arracher à l'émotion qui le gagtiait, il ouvrit précipitamment la grille.
Samuel pressa cette petite main blanche et fine avec une apparente tranquillité que démentit la flamme de ses yeux.
Puis, il franchit la grille, et marcha rapidement jusqu’au bout de la rue sans se retourner une seule fois.
— Oui, pensait-il en froissant du poing son manteau, elle m'aime comme un père, voilà tout. C’est de ma faute. Je Vai adoptée, je l'ai élevée, je Yai soignée, je me suis conduit en père. Et puis j'ai plus du double de son âge. Quant à mon intelligence, à ma science, à ce que je peux avoir dans l'esprit de supérieur au vil troupeau des hom= mes, ce n’est pas à cela que les femmes se prennent, Qu'est-ce qu’elle en ferait de ma science? Imbécile que je suis! j'ai méprisé la surface, la dorure, ce qui frappe les yeux, ce qui se voit. Belle manière de se faire aimer : se faire invisible !
Elle ne me connaît pas. Jusqu'à co que je lui aie traduit en signes palpables et matériels ma valeur et ma person= nalité, elle est en droit de me dédaigner et de me repousser. D'ailleurs, elle deyinerait ce que je vaux, à quel titre en serait-elle touchée ? Que je sois un ‘grand chimiste, un penseur au-dessus du vulgaire, un génie libre, qu’est-co qu'elle y gagne ? On est savant pour soi. Cela ne donne rien aux autres. Au lieu que la richesse et le pouvoir se parlagent. Si j'étais millionnaire ou ministre, alors je pourrais lui dire : Puise à pleines mains dans ma bourse ou dans mon crédit! Alors je serais quelque chose pour Cle; je luigervirais; elle serait bien forcée de me compter, fiche et puissante, voilà ce qu'il faut qu'elle soit pour mo},
C’est une noble et généreuse nature, elle mesurera la reconnaissance au bienfait, Je lui ai donné le pain et lo vêtement qu'il faut aux enfants, elle m'a rendu une ten= dresse filiale, Je lui donnerai la splendeur et Vorgueil qu'il faut aux femmes; elle me rendra... me rendra-t-ello l'amour?
Il marchait A grands pas, au pas de ses pensées ct
avail alleint déjà les premières maisons de la chaussée, U
atteignait aussi ses plus profonds et ses plus sombres desseins, et se disait : :
— Riche d’abord, c’est par là qu'il faut commencer, puisque les Honorables brutes qui gouvernent l'Union de Vertu évaluent l'âme à zéro et ne donnent lés grades que contre de argent comptant. Mais comment faire fortune tout de suite? Les millionnaires ne s'improvisent pas. J'ai laissé passer bien des occasions, et je me trouve attardé maintenant. Imbécile !... Oh ! mais si je trouve désormais une fortune à ma portée !... x
Qui est-ce qui est riche parmi les gens que je connais ? lord Drummond. Bah ! il est veuf, mais il a un fils en Angleterre. N’a-t-il pas aussi deux frères? Enfin, il traîne après lui toute une famille,
Il n’y a donc qu’un Julius! Il ne s’est pas remarié. Alors, ni enfant, ni femme. Quant à son frère, c’est moi. Il me semble que voilà une fortune sur laquelle j'aurais bien quelques droits. La moitié m’appartient en stricte justice, bien que ces honnêtes lois sociales m'en aient dépouillé, Nous verrons. Aurai-je encore quelque influence sur Julius après une séparation si longue? Autrefois je l'aurais mené au bout du monde en lui attachant le fil de malien à la patte. Je suis curieux de le revoir, :
Samuel était arrivé a la barriére.
Il était si préoccupé qu'il n’aperçut pas une femme du peuple enveloppée d’une sorte de grosse mante qui, se trouvant sur son passage, tressaillit et se hata de cacher son visage derrière son capuchon,
Samuel fit signe à une voiture de place, y monta et dit au cocher :
— À l'ambassade de Prusse, rue de Lille,
Une demi-heure après, il traversait la cour de l'hôtel de l'ambassade, montait le perron et entrait dans une vaste : antichambre où se tenaient plusieurs valets habillés d’une riche livrée,
Tl dit son nom. Un des valets sortit et revint aussitôt,
Samuel, dirigé par lui, franchit un salon, et fut intro= duit dans un grand et haut cabinet plein de dorures et de peintures.
Julius se leva de devant une table chargée de papiers et vint rapidement au devant de lui,
Ils se prirent la main et se regardèrent un instant en silence,
— Samuel!
— Julius!
Julius était ému dans ce premier mouvement. Pour Sa muel, il observait déjà Julius.
— Tu viens avec Lothario ?'demanda Julius,
— Non, je suis venu seul,
— Tiens, Lothario m'avait demandé à taller chercher avec une de nos voitures, Il sera arrivé trop tard, Mais que je Le regarde ! Il me semble, en te revoyant, que je revois ma jeunesse. Mais qu’es-tu devenu? Pourquoi as-tu si brusquement quitté l'Allemagne ? Qu’as-tu fait pendant si longtemps? Où élais-tu que nous ne nous sommes pas rencontrés ? Causons,
Il le fit asseoir devant la cheminée,
— Ce que je suis devenu? répondit Samuel, Oh! mon
Dieu, je suis resté ce que j'étais. Jai le désagrément de tapprendre que je ne suis ni roi, ni prince, ni ambassasadeur. Je suis, comme devant, un pauvre diable de sa— vant, plus soucieux de mon cerveau que de ma fortune. J'ai totalement négligé de me faire une position, et je ne me suis nullement agrandi, sinon en dédain pour ce que tu dois respecter, De ce côté, j'ai poursuivi mon but: accroître ma force et ma liberté morales, apprendre les hommes et les choses, savoir. J'ai par-ci par-là, comme médecin, ou par des traductions et des travaux de science, gagné de quoi vivre. Mais j'ai toujours réservé le meilleur de ma pensée pour l’étendre et l’enrichir encore. J'ai étudié, voyagé, cherché. Pourquoi nous ne nous sommes pas rencontrés? C'est qu’il y a dix-sept ans j'ai quitté l’Allemagne à cause d’un grand dessein manqué que mon orgueil ne veut pas dire, et que, depuis ce temps, retenu à Paris par un sentiment profond que mon cœur veut taire, je ne suis sorti de France que pour sortir d'Europe, il y a cinq ans,
— Où donc es-tu allé ? interrompit Julius. .
— J'avais toujours eu envie d'aller demander ses secrets à cette terrible et dévorante nature de l’Inde, la terre des tigres e poissons. Or, un beau jour, ayant réuni la somme nécessaire pour réaliser ce rêve, je me suis embarqué pour Calcutta. Je suis resté trois ans dans l'Inde, et, tu peux m’en croire, je n’y ai pas perdu mon temps. Ah! j'en ai rapporté des secrets et des miracles qui auraient étonné même ton père, l’illustre chimiste et honotable baron d’Hermelinfeld. Vois-tu, la nature sait tout, et quand on linterroge, elle répond. Mais les hommes sont distraits par leurs intrigues, par leurs affaires, par leurs ambitions, et cherchent la puissance dans des portefeuilles, lorsqu'il y a dans des brins d’herbe de quoi supprimer les empereurs et abrutir les génies.
L'accent calme et froid dont Samuel prononça ces paroles impitoyables embarrassa Julius, qui chercha à détourner la conversation.
— Je Vai vu avec lord Drummond, dit-il, Tu le connais beaucoup ?
— J'ai fait sa connaissance dans l'Inde, repartit Samuel. Je lui ai sauvé la vie. Lord Drummond est un gentleman fantasque. Il avait apprivoisé une panthère dont il était fou, et qu'il ne quittait pas plus qu'une maîtresse, Elle montait dans sa voiture, elle mangeait à sa table, elle couchait dans sa chambre. Un jour qu'à demi-étendu sur son canapé il causait avec ton serviteur, sa panthère, couchée À terre à bord du canapé, léchait son bras nu qu'il laissait pendre. Mais, à force de le caresser, n'est-ce pas là le dénoûment de toute caresse? la bôte sentit du song sous la ripe de sa langue Apre, Tout à coup elle enfonca ses crocs dans le bras de lord Drummond. Il était perdu. Moi, je tirai tranquillement un pistolet de ma poche et je tuai raide la panthere.
— Je tonçois qu'il te soit reconnaissant.
— Sa reconnaissance a consists d'abord à vouloir me tuer,
— Te luer | — Oui, figure toi que, débarrassé de l'élreinte de l'ani=