‹ La vie au desertChapitre 122 sur 175 · SS Ÿ · texte numérisé non relu

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Julius, il suffisait de voir son visage pour s’en assurer, était plus cette nonchalante et molle nature à qui Samuel ayait eu affaire. Sous son regard éteint, comme sous une eau stagnante un reptile, il cachait l'observation froide d’un diplomate dont Metternich avait été le maitre.

Samuel n’avait-il done aucune chance de le ressaisir ? Autrefois, il se serait retiré avec fierté, comptant sur son attraction fatale pour ramener à ses pieds, soumis et repentant, ce captif de sa supériorité. Mais lui-même était bien changé, et plus profondément peut-être que Julius. ‘| n’avait plus cette apreté et cette raideur qui ne se serait pas baissée pour ramasser un diamant. Une amère expérience lui avait enseigné que la souplesse est plus forte que la force, et que les grandeurs humaines ont la porte trop basse pour qu’on puisse y entrer sans se courber un peu.

Au lieu de laisser Julius dans sa froideur et dans son indifférence, Samuel se mit à examiner, à l’épier sous loutes ses faces, à tourner, pour ainsi dire, autour de son nouveau caractère, afin de voir s'il n’y trouverait pas quelque ouverture par laquelle il pit s’y glisser. Il mit la conversation sur tous les sujets: politique, art, plaisir, cherchant, à tort et à travers, une poignée par où il pût reprendre sa domination d’autrefois.

Et d’abord, dans quels termes était-il au juste avec Julius? Le baron d’Hermelinfeld n’avait-il rien révélé à son fils qui posât entre eux deux quelque barrière insurmonfable? Il était important de s’en assurer.

Donc, fixant sur Julius son regard profond :

— Et le baron d’Hermelinfeld, lui demanda-t-il subitement, me haïssait-il toujours ?

— Toujours, répondit Julius pensif, A son lit de mort, il me recommandait encore avec de vives instances, si je te retrouyais, de t’éviter avec horreur.

— Etc’est comme cela que tu lui obéis ? demanda Samuel en ricanant,

— Il ne m’a jamais voulu donner de raisons, répliqua Julius, Je crois à un préjugé injuste, à une antipathie exagérée, que lon caractère à toi n’était guère propre à adoucir, L'instinct de l'équité s’est sur ce point toujours révolté ct se révolte encore aujourd’hui en moi contre l'obéissance filiale. D'ailleurs, dans cet abandon continu de tout ce qui s'appelle la vie, assez de choses nous ont quittés à l’âge où je suis parvenu, pour qu'on ne sacrifie pas sans des molifs plausibles le peu qui nous reste du passé. Hier, je Vai à peu près reconnu sous ton déguisement, comme tu m'as reconnu sous mes rides. Je n’ai pu m'empêcher de sentir remuer en moi un ressouyenir des années anciennes, Je l'ai appelé. Merci d'être venu’ Mais je ne m'attendais guère à te retrouver, après dix-sept ans, à un bal des Tuileries !

— C'est lord Drummond qui m'y a conduit, dit Samuel. Tu sais quel antiquaire je suis, Je me suis chargé de son costume, Il n'était pas mal, hein? pour avoir été fait à la hâte; car lord Drummond n'est à Paris que depuis quinze jours, En récompense de ce service, lord Drummond, à la prière de cette vicille curiosité toujours jeune en moi, m'a

amenés avec lui,

— Nous voilà donc retrouvés, dit Julius.

— Nous voilà, dit Samuel, bien près l’un de l’autre, et bien loin tous deux de nous-mêmes.

— C'est vrai, reprit Julius. Nos rêves aussi sont morts ou partis. A propos de rêves, demanda-t-il tout à coup qu'est devenue l’Union de Vertu?

Samuel, frappé du ton dont cette question lui était faite, leva vivement les yeux et regarda Julius en face, Mais Julius souriait avec insouciance.

— Je présume, répliqua Samuel, que ton excellence l'ambassadeur de Prusse n’est plus de l’Union ?

— Oh! non, répondit nonchalamment Julius. Il y a longtemps que j'ai rompu avec ces folies de jeunesse. Et puis, Napoléon est mort, dit-il en riant. Pourtant, n’ai-je pas entendu dire que l’Union avait encore des débris ?

— C'est possible, dit Samuel. Mais, depuis dix-sept ans que j'ai quitté l'Allemagne, je suis, naturellement, peu au fait de ce qui s’y passe.

Il détourna l'entretien. I] lui semblait que Julius épiait son visage, et il se sentait piqué d’être en butte aux invesgtiations de celui qu'il venait observer.

— Ah! fort bien, pensa-t-il ; il joue le même rôle que moi; il me sonde comme je l’observe. Allons, ia gagné ; il faut en prendre mon parti. Soit, nous lutterons.

Il fit courir l'entretien sur l'ambition, sur le jeu, sur les femmes, sans trouver dans Julius une fibre sensible. Ou Julius se tenait bien, ou il n’avait pour tout cela qu’indifférence et dédain.

— Par le diable ! se dit Samuel, j’échaufferai cet homme de neige !

— Me suis-je trompé ? dit-il à Julius ; il me semble que l'autre soir, à ce bal, quand la voix de cette femme s’est élevée, la même impression nous a frappés l’un et l'autre.

Julius tressaillit.

— Oh! reprit-il, C'est vrai, je ne sais pas qui est cette chanteuse, mais elle a touché à une mémoire toujours vivante en moi, Pauvre Christiane ! La façon terrible et mystérieuse dont elle est morte m'est sans cesse présente ; j'ai dans le cœur l'abime sans fond où elle est tombée. Or, c'est étrange ! la voix un peu grèle de Christiane lorsqu'elle chantait au clavecin quelque air de Mozart n’avait, quand j'y réfléchis, aucun rapport avec la voix pleine et sûre do la cantatrice masquée... et cependant, j'ai éprouvé ce soir quelque chose comme si j’entendais la voix de Christiane.

— C’est comme moi! dit Samuel.

— Et lorsqu’elle est venue recevoir les remerciments do la duchesse de Berry, certes, sa taille haute et ample ne ressemblait guère à la taille svelte et frèle de Christiane. Et cependant quelque chose s'est troublé dans mes entrailles, comme si jo voyais ressusciter la morte.

Il eut un mouvement de joie en voyant que cette corde encore vibrait chez Julius.

— Eh bien! Julius, reprit-il soudain, veux-tu diner demain avec celte cantatrice ?

— Avec celle?

— Avec elle,

— Oh? oui, répondit Julius,

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es —— — ———— " —— ——————————— —————

Samuel eut peur des hésitations et des réflexions et voujut en rester là pour cette fois. Il se leva.

— C’est convenu, dit-il à Julius. Il faut, pour le moment, que je te quitte; mais tu recevras ce soir même une lettre ou une visite de lord Drummond qui te priera de venir diner demain avec moi, et avec elle.

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