UN DRAME DANS LA SALLE
Enjambons quelques semaines.
Au bout de ce temps, toutes ces trames, si solidement nouées par Samuel Gelb, étaient pourtant, sinon rompues, au moins singulièrement relachées,
Un des maîtres de ce temps a dit :
« L'événement providentiel apparaît après l'événement humain. Dieu se lève derrière les hommes, Niez tant qu'il vous plaira le suprême conseil, ne consentez pas à son action, disputez sur les mots, appelez force des choses ou raison ce que te vulgaire appelle Providence; regardez à la fin dun fait occompli, et vous verrez qu'il a toujours produit le contraire de ce qu’on attendait quand il n'a point été établi d'abord sur la justice. »
Samuel Gelb élait un de ces audacieux et puissants esprits qui se passent de Dieu. Aussi, malgré sa force et son énergie, plus d'un échec l'avait averti déjà sur sa route qu'une volonté supérieure et invincible dispose des propositions des hommes.
Ainsi, il s'était dit : L'Union de Vertu veut la mort de Napoléon ; si je frappe l'empereur, je serai dans l'Union ce que je soubaiterai ; je monterai d'un seul bond l'escalier de l'influence et du commandement ; je serai chef parmi les chefs, I s'était dit cela, et il s'était mis à l'œuvre. Il avait pris toutes ses mesures; il avait calculé le moment
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où Napoléon, recommencant la guerre, avait contre lui les mères et l’Europe, et où la mort de l’empereur tuait du même coup l'empire. Il avait choisi l'assassin qu’on ne voit pas, qu’on n’arréte pas, qu’on ne surprend pas en flagrant délit du geste, qui s’insinue, qu’on respire avec l'air, le poison. Et, en remettant la lettre à Trichter, il avait pensé: Voila ce qui me fait monter au premier échelon !
C'est ce qui l’avait fait descendre au dernier!
Les partis ne pardonnent pas les tentatives avortées. La Tugendbund en avait voulu à Samuel de l'avoir compromise sans succès. La réussite eût fait son action gloricuse, l'échec la faisait ignominieuse. Il avait été rejeté comme la pire espèce de criminel : l’auteur d’un crime manqué,
Donc, ce qui devait l’élever l'avait fait décheoir; ce qui devait le mettre au sommet de l'Union de Vertu, l'avait mis en dehors ; ce qui devait faire de lui un des rois soulerrains de l'Allemagne l'avait réduit à s'enfuir précipitamment de l'Allemagne et à n’y pas remettre les pieds.
Et cependant, avec cette sourde obstination de homme contre les lois inexorables, il revenait à la charge et il recommençait cette lutte impie et grandiose d’Ajax contre les dieux.
Les machinations que nous lui avons vu préparer dans l'intérêt de son ambition et de son amour tourneront-elles cette fois encore contre lui ? Ses plans, si profondément et si ténébreusement combinés d'après la connaissance de l'humanité en général, et du caractère de Julius en particulier, sont-ils destinés à lui devenir encore un coup des embarras et des entraves? On va le voir.
Nous avons demandé à nos lecteurs la permission de sauter plusieurs semaines,
Vers le milieu d'avril 1829, on jouait à l'Opéra la Muette, alors dans sa nouveauté et dans sa vogue.
Ce n’était pas seulement la musique d’Auber, si vive et si française, qui faisait courir Paris aux représentations de la Muette. Il y avait, dans le sujet même, un rapport intime avec la situation politique dont on ne se rendait pas comple, et qui prenait les esprits à leur insu. La révolution prochaine, encore invisible à l'horizon, semblait se réfléter d'avance dans celte révolte du peuple de Naples. Tous les instincts de liberté, qui allaient éclater si formidablement tout à l'heure, et jeter par terre un trône séculaire, trouvaient leur expression dans les notes insurgées d’Auber. L'air si entraînant :
Amour sacré de la patrie, Soutiens l'audace et la fierté; A mon pays je dois la vie,
Tl me devra la liberté 1
Gtait chaque fois bissé et acclamé, Un gouvernement intelligent aurait étudié ces symptômes de l'esprit public, el so serait conduit en conséquence, Mais les gouvernements ne se doutent jamais des révolutions que le lendemain,
Samuel, n'étant pas le gouvernement, était venu ce soirli, à l'Opéra, titer le pouls à l'opinion publique. Le pre-
mier acte s’achevait, quand il entra au balcon. Toutes les places étaient prises.
Il obtint de l’ouvreuse de rester debout dans un coin, d'où il ne voyait pas la scène ; mais ce n’était pas pour la
cène qu’il venait.
Le premier acte finit; le balcon se désemplit. Samuel s'avança et regarda dans la salle, comme cherchant quelqu’un.
Olympia était dans une loge de face du premier rang; Lothario était avec elle. Samuel eut un geste de méconiontement.
— Va-t-il rester là toute la soirée? grommela-t-il entre ses dents. Il faut pourtant que je la voie seule. Il a lair de n'être pas mal avec elle. Ah çà, est-ce qu’il ferait concurrence à son oncle? J'y ferai attention. Il est jeune et beau, qu’il prenne toutes les femmes, excepté deux, Olympia et l’autre. Du reste, je ne sais pas pourquoi je suis toujours si prompt à m’inquiéter. Quant à Frédérique, il ne l’a pas même revue depuis deux mois, et, pour ce qui est d’Olympia, il est venu lui faire une visite de politesse dans l’entr’acte, et voici qu’il la quitte.
Lothario, en effet, se levait et prenait congé de la cantatrice. Au moment où Samuel, croyant Olympia seule, allait sortir pour aller à sa loge, il vit se pencher à côté d’elle la tête de Gamba.
— Bon! au frère, à présent ! murmura-t-il.
Et il resta au balcon.
Le deuxième acte commença. Renfoncé dans son angle, Samuel chercha la loge de l'ambassadeur de Prusse, Julius n’y était pas : Lothario et un autre secrétaire l’occupaient seuls,
Aprés l’acte, Samuel, las d'attendre, alla se faire ouvrir la loge d’Olympia.
— Elle renverra son frère, se dit-il.
Il entra, et salua profondément. Olympia le recut avec une froideur hautaine et une politesse glaciale.
Pourtant elle fit ce que Samuel avait prévu.
— Mon cher Gamba, dit-elle, tu serais bien bon d'aller voir sur l'affiche qui est-ce qui danse dans le ballet,
Gamba comprit sans doute ce que cela voulait dire, car il jeta un regard suppliant à Olympia.
— Oui, dit-il, mais à condition que je reviendrai pour l'acte du ballet, Tu sais que c’est le seul que j'apprécie, et je n'ai pas avalé deux actes de musique pour manquer précisément la pantomime,
Et il sortit de la loge.
— Pardonnez-moi, madame, dit Samuel en s'assoyant, de vous priver un moment de votre frère. Jo sais trop que je ne le remplace pas, Et cependant n'est-on frère que par le sang et par la chair? Ne l'est-on pas aussi par l'esprit, par la parenté des idées qu'on peut avoir sur la vie, ou des projets qu'on peut avoir arrangés ensemble ? J'en jure par l'opinion que j'ai de vous et par celle que j'ai de moi-
ome, plus que celui qui vient de nous quitter, je suis votre frère et vous êles ma sœur,
— Vous aviez à me parler ? dem inda la cantatrice, cous
pant court à celte direction de l'entretien,
— Je venais, dit Samuel, vous demander des nouvelles de mon très-excellent ami le comte d’Eberbach ? Comment se porte son amour ?
— Mal, répondit Olympia.
— Allons donc! c’est impossible !
— Non pas, c’est certain. Les premiers jours, il était trèsamoureux, très-tendre, très-respectueux, et j’ajouterai trèscharmant, Mais depuis une quinzaine de jours surtout, il a changé à ne plus le reconnaître. Il est maintenant inégal, capricieux, morose.
— C'est que vous n’avez pas voulu vous donner la peine de le prendre, dit Samuel, Les hommes sont si bêtes que
‘la grandeur et la simplicité les repoussent plus qu’elles ne les attirent. C’est par la petitesse et par l’habileté qu’on les relient, Il y a toutes sortes de moyens de les apprivoiser, et la beauté ni l'esprit ne sont rien sans la manière de s'en servir. Vous, vous êtes belle et spirituelle, et vous vous laissez faire. C’est insensé! Vous êtes toute charmante, vous vous prodiguez, vous êtes bonne, vous êtes absurde. Vous avez satisfait ses caprices, au lieu de les irriter par la résistance. Il vous a priée de vous habiller d’une certaine façon qui lui rappelle une femme à laquelle il trouve que vous ressemblez; il vous a demandé de mettre des châles de telle couleur, de vous coiffer de telle manière. Vous vous êtes prétée à toutes ses fantaisies avec une patience et une douceur parfaitement maladroites, permettez-moi de vous le dire. L’obstacle est le principal aimant du désir humain, et c’est même naïf à dire : ce qu’on a, l'on ne le désire plus.
— Que voulez-vous? dit Olympia. Ce qu’il aime, ou plutôt ce qu’il a aimé un moment en moi, ce n’est pas moi, c’est ma ressemblance avec une autre femme; c’est une morte, c’est une figure disparue quia emporté avec elle sa vie dans la tombe. Pouvais-je me refuser à contenter ce souvenir sacré ? Je n'étais pas jalouse de cette morte ; il l'aimait, et je Vaidais à l'aimer. Mais, maintenant, je crains bien qu’il ne l'ait oubliée, elle aussi, après tant d’autres, et que la pauvre morte ne soit expirée pour la seconde et dernière fois,
— Mais, demanda Samuel, si vous croyez réellement qu'il ne yous aime plus autant que dans les premiers jours, pourquoi n’avez-vous pas suivi mes conscils dans le commencement, et pourquoi n’ayez-yous pas profilé de sa passion naissante et ardente pour parler sérieusement mariage ct l’engager ?
— Je suis bien heureuse de ne l'avoir pas fait, répondit Olympia. Je le connais aujourd’hui, Je sais que ce n'est pas l'homme dont vous m'aviez parlé, Vous me le peigniez doux, triste, accablé d'une mémoire toujours chere, et, à travers cela, plein d’abnégation et de tendresse, dévoué à qui l’aimait, reconnaissant envers qui le comprenait. II a peut-être élé ainsi autrefois, Mais, en ce cas, la vicqu’il a menée a bien flétri en lui cette fleur de sentiment. Il est maintenant égoiste, exigeant, absorbant même, I faut que toute pensée soit à lui, Il a les volontés impéricuses de Ja faiblesse et de la maladie, Il ne donne rien de son âme, et il veut tout de la vôtre. Moi, pour qui l'art est devenu
toute la vie, puis-je consentir, par exemple, à renoncor à
jamais au théâtre, et peut-être à la musique, comme il le demande? Lord Drummond est moins despotique.
— Qu'importe! dit brusquement Samuel, puisqu'il a si peu de temps à vivre.
Olympia le regarda en frissonnant.
— Ne dites pas cela! s’écria-t-elle. Je ne le crois plus, je ne veux plus le croire et je ne veux pas que vous le croyiez plus que moi. Vous ne pensez pas ce que vous dites, n’estce pas? Je vous ai deviné. Vous voulez m’engager. Ne me dites pas qu’il va mourir, parce qu’alors je serais capable de me sacrifier et d’accepter tout. Mais non, le comte d’Eberbach, j'en conjure Dieu, a encore de longues années à vivre. Et je ne suis pas celle qu’il faut pour accompagner ces années, Il y a encore en moi, malheureusement peut= être, trop d’ardeur et trop de vie. Pai bien réfléchi. Ce n’est ni une femme ni une maîtresse qu’il lui faut, c'est quelque chose comme une fille, Tout ce qui ressemble à une volonté, à un désir, à une passion ou à une idée un peu forte, le fatigue non-seulement chez lui, mais chez les autres, Or, il y aura toujours en moi un regret amer qui lirriterait, le regret de Mozart et de Rossini. Je me sacrifierais sans le sauver, et, au lieu de le consoler, je lui ferais du mal,
Samuel regardait fixement Olympia.
Elle poursuivit :
— Dans quelques années, je ne dis pas : Quand je n’aurai plus la puissance de ma voix, quand je serai moins près de l’enthousiasme de mon parterre de Naples, de Venise ou de Milan, quand j'aurai moins d’aspirations et plus de souvenirs, je serai sans doute moins incapable de ce rôle de sœur de charité que vous voulez me donner près de ce cœur endolori. Mais aujourd’hui, mon âme est trop remuante encore, ef jai les mouvements trop brusques pour ne pas le froisser.
Samuel interrompit Olympia.
— Vous ne pensez qu’à lui, dit-il. Mais vous? Qu’appelez-vous vous sacrifier? Est-ce de gagner dix millions?
— Oui, répondit-elle, si ces dix millions me coûtent un mensonge. Tromper le comte d’Eberbach, et le faire croire à un sentiment que je n’éprouverais pas, c’est ce qui me sera toujours impossible. Je suis trop fière, et, si vous voulez, trop sauvage, pour me contraindre à une pareille hypocrisie, Je ne suis comédienne qu’au théâtre.
Samuel s'aperçut qu'il avait pris un mauvais moyen. Il essaya d'un autre.
— Ah çà, dit-il, nous discutons sur le vide, Nous partons de ce point que Julius est changé. Mais où avez-vous trouvé ce changement? Quant à moi, qui vois le comto d'Eberbach tous les jours, je ne trouve aucune différence dans ses sentiments à votre égard, et il me parle de vous avec la même admiration passionnée que lo premier jour.
— Je ne vous crois pas, dit Olympia.
— Mais en quoi sa conduite est-elle différente?
— Je vous répèle que c'est un autre homme.
— Mon Dieu! les hommes ne sont pas tout d’une pièce, et ne se ressemblent pas à toutes les minutes. À moins d'a voir un amoureux en bois, il faut s'attendre à voir l'hommo le plus épris avoir des instants d'humeur et de maussade-
rie. Les hommes ont leurs affaires qui ne les lâchent pas, leurs soucis qui entrent avec eux partout où ils vont, leurs cnnuis qui les traquent jusqu'aux pieds de leurs maîtresses. Julius peut avoir dans ce moment une préoccupation ficheuse qui ne vous touche en rien. Qui sait s’il n’a pas recu de son gouvernement quelque communication qui le tracasse? Il peut lui être arrivé quelque chose de Berlin ou de Vienne.
— Oui! s'écria Olympia éclatant, c’est ce qui lui est ar= rivé de Vienne qui me l’arrache!
— Qu'est-ce donc qui est arrivé? demanda Samuel.
— Une femme?
— Une femme! répéta Samuel avec un étonnement qui n'était peut-être pas très-sincère.
— Oui, faites semblant de ne pas le savoir, reprit Olympia, d’un accent ému, et, malgré elle, amer. Croyez-vous que je sois aveugle ou imbécile, et que je ne m'’aperçoive de rien? Croyez-vous que je n’aie pas mon orgueil aussi, moi, et que je ne me dise pas que, quand on me quitte, il faut qu’on ait une raison? Je sais, ne niez pas, j'en suis sir! je sais, et vous savez comme moi, qu'il y a quinze jours, juste au moment où le comte d’Eberbach a semblé se refroidir pour moi, il est arrivé de Vienne une femme, une veuve, jeune encore, riche, noble, éclatante toujours, une beauté célèbre, une influence puissante en Autriche, Je sais que celte femme a été la maîtresse de Julius, qu'il la aimée et qu’il l’aime toujours. Elle n’a pu rester loin de lui. Et, tout à coup, elle est arrivée à Paris. Je vous défie d’oser dire non. Et alors, elle le tient par tous les côtés,
par son amour non éteint, par son ambition. Niece de qui vous savez, alliée à la famille impériale, elle peut, à son gré, l’élever ou le briser. Elle est venue loger dans le faubourg Saint-Germain, à deux pas de l'hôlel de l'ambassade de Prusse, Amour ou peur, dès qu'il l'a revue, il s'est détourné de moi. C’est cette impéricuse beauté qu’il aimo, oi, s'il se marie, c’est elle qu’il épousera. Eh bien! qu’il l'épouse,
Olympia prononça ce mot avec une sorte de colère douloureuse qui alluma dans l'œil de Samuel un éclair de joie et d’ironie.
— Ah! s'écria-t-il, yous êtes jalouse ! vous l’aimez!
La cantatrice se redressa.
— Qu'est-ce que cela vous fait? demanda-t-elle. Je vous trouve hardi de jouer avec mon cœur. Vous n'en tes pas où vous croyez, si vous espérez mo tenir. Il ne s'en faut de rien, je yous en avertis, que je ne quille Paris demain, co soir, tout à l'heure. Depuis dix jours, je suis attendue à Venise. J'ai un engagement que je ne puis rompre. Un création, dans un opéra de Bellini, m'attend là-bas, J’oublicrai tout, passé et avenir, bercée par celte grande con lation, la musique, ma vraie vie, mon bonheur, mon idéal réel!
Samuel sourit,
A ce moment, l'orchestre sa remplissait de musiciens ; on commençait à rentrer dans la salle, l'entr'acte allail finir,
— Voilà lo troisième acte qui va commencer, dit Sa
muel, et votre frère qui se fait ouvrir la loge. Je reviendra