‹ La vie au desertChapitre 130 sur 175 · TT · texte numérisé non relu

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dans la soirée, je vous ramènerai Julius, et vous lui pardonnerez. Après ce que vous m'avez dit, j'en suis sûr,

Et, saluant la chanteuse, il se croisa avec Gamba, qui rentrait.

— Elle aime Julius! pensait-il. Je la tiens, elle.

— Qu’as-tu à avoir cet air triomphant ? lui demanda subitement une voix.

Il leva la tête. C'était Julius.

— Tu arrives? dit Samuel,

— À l'instant même, repartit Julius.

— Tu viens dans la loge d’Olympia?

— Non.

— Tu vasa ta loge?

— Non. Faisons un tour de foyer.

Ils se mirent à marcher dans le couloir, accostés çà et là par des amis, diplomates, députés, journalistes, tous portant un nom dans la politique ou dans les lettres. Ils causèrent, de cette conversation leste et vive, propre à la France, qui court d’un sujet à l’autre, et qui fait tenir dans cing minutes l’art et la civilisation, l'humanité et les femmes, Dieu et le diable.

Le rang officiel du comte d’Eberbach n’empécha pas qu’on ne parlat politique avec liberté entière, En France, on discute en riant ; les adversaires se serrent la main, les principes ennemis se {utoient dans les foyers des théâtres jusqu’à la veille d’une révolution, et, le lendemain, ils se tirent des coups de fusil sur les barricades.

On causait aussi un peu de l'Opéra. Les critiques et les musiciens trouvaient que c'était la plus mauvaise partition d’Auber. Les gens du monde et les bustes du foyer n’a= vaient pas d'opinion.

La clochette sonna, et bientôt le foyer et le couloir furent vides,

— Viens-tu dans la salle? demanda Samuel à Julius.

— Pourquoi faire? dit Julius. Nous sommes bien ici. On est mieux assis, et l'on n'entend pas la musique.

Soit, reprit Samuel. D'autant plus que je ne suis pas faché d’être un moment seul avec toi. J'ai à te gronder au sujet d'Olympia.

— Je l'en prie, ne me gronde pas. Je hais les disputes, ot toute discussion me fatigue.

— Tant pis pour toi, dit Samuel. Il ne fallait pas alors t'embarquer dans une affaire où tu ne voulais pas rester. Tu m'as employé là-dedans; je suis allé de l'avant; je tai précédé, je l'ai annoncé, et maintenant tu me plantes là et tu te retires. Quelle opinion veux-tu que la signora Olympia ait de moi? quel personnage m'as-tu fait jouer? Au moins, donne-moi tes raisons. Qu'est-ce qu'elle t'a fait? Elle te tenait tant à cœur; qui diable a pu te désenchanter en un clin d'œil? Elle n'est pas moins belle qu'il y a un mois. Elle a toujours la même figure; pourquoi n'as-tu plus les mêmes yeux?

— Est-ce que je le sais? dit Julius impatienté, Je l'ai atmée ot je ne l'aime plus voilà la vérité, Quant à la cause, demande-la au mystère qui fait pousser les plantes et qui les fait so fétrir, J'ai sans doute aimé cette femme uniquement parce qu'elle me rappelait Christiane, Tu dis

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qu’elle est restée la même; non, elle n’est pas restée la même. Je l’ai aimée tant qu’elle a été pour moi ce qu’elle avait été d’abord, une créature mystérieuse, une image du passé, un souvenir. Mais quand je l'ai vue tous les jours, elle est devenue une femme. Une femme vivante. Un être particulier et distinct, et non plus le reflet et le portrait d’une autre. J'aurais continué à l’adorer; je l'aurais épousée, peut-être, si elle avait continué à êlre ce que je la voulais. Mais il aurait fallu qu’elle ressemblât toujours à une morte, qu’elle fût immobile, une ombre palpable que j’aurais regardée et qui n'aurait pas remué, Hélas! elle vit, elle parle, il y a plus, elle chante! O mon cher Samuel, dis que je suis visionnaire, dis que je suis malade; mais ce chant admirable , ce chant divin qui vous transporte me met hors de moi, comme une fausse note horrible; pour moi, cette voix si pure détone, crie et jure! Olympia ne ressemble à ’humble et douce Christiane que de visage. C’est une artiste fière, volontaire, puissante. Un jour que, dans une heure d’illusion, croyant revoir Christiane en elle, je lui ai dit que je la voulais pour femme, t'imagines-tu qu’elle m’a demandé si j’exigerais qu’elle renoncat au théâtre? Et comme, attristé de la question, je ne répondais même pas, figure-toi qu’elle m’a dit que. pour quelques années au moins, ce sacrifice serait au-dessus de ses forces. Alors, sous la fille du pasteur, j’ai vu reparaître brusquement Ja fille du Bohémien.

— Ainsi, dit Samuel, tu lui en veux surtout d’être vivante?

— Oui, dif Julius, c’est la morte seulement que j'aime.

— Tu lui en veux ce vivre ? insista Samuel. Tu en veux 2 la statue d'être animée? Et si cette âme que tu lui reproches étaii pleine de toi? si elle ne vivait qu’en toi?

— Que veux-tu dire? demanda Julius.

— Je veux cire qu’elle t'aime!

— Elle m'eime” dit Julius.

— Oui, elle est jalouse de la princesse! poursuivit Sa= muel, décidé à frapper un grand coup, et observant sur Julius l'effet de cette révélation.

— Ah! cela te touche enfin? continua-t-il.

— Cela m’effraie, repartit Julius.

— Comment! reprit Samuel désappointé.

— Ii ne me manquerait plus que d’être aimé par une femme comme Olympia. Mon pauyro ami, regarde-moi donc. Je suis trop las, trop triste, trop désabusé pour que la passion ne me fasse pas peur. Ce qu'il me faudrait aujourd’hui, c'est le calme, c’est l'oubli. Que veux-tu, bon Dieu ! que je fasse d’une femme jalouse, passionnée, violente?

Samuel le regarda entre les deux yeux.

— Tu aimes donc la princesse? demanda-t-il avec inquiétude, Tu penses à l'épouser, peut-être?

— Je ne me remarierai jamais, Christiane seule aura porté mon nom, Je ne l'aurais donné qu'à celle qui aurait

(16 son image parfaite. Mais Olympia, qui a sa figure, n'a

pas son âme, Je le garde donc. Quant à la princesse, son arrivée subile m'a surpris et contrarié, Je ne tiens nullement à elle; je ne l'aime pas et je ne la crains pas. Elle

peut me faire rappeler. Mais je me soucie médiocrement de ma position. Je suis assez riche pour n’avoir besoin de personne, et le métier d’ambassadeur n’a rien de prodigieusement amusant. Il faut ne l’avoir jamais été, comme toi, pour avoir envie de l'être. Rien donc ne me forcait à ménager la princesse, sinon qu’une ruplure ouverte eût amené des luttes et des déchirements. Ma foi, j'ai reculé. Je suis resté lié, non par amour, mais justement par l’in= différence,

Samuel fut effrayé de cette apathic.

— Allons, dit-il, il est de mon devoir de te secouer. Tu tendors dans la neige, C’est la mort.

— Tant mieux, dit Julius.

— Mais moi, dit Samuel, je ne puis m’associer à un suicide. Voyons, réveille-toi. Viens voir Olympia. Elle n’a jamais été plus charmante.

— Que m'importe?

— Elle n’a jamais tant ressemblé à Christiane.

— Raison de plus pour que je n’aille pas la voir. Je me reprendrais à cette apparente ressemblance, et demain la vérité reviendrait me faire payer l'illusion d'un moment,

— Alors, pourquoi es-tu venu ici ce soir?

— Pour te prendre, répondit Julius. Oublies-tu que nous avons ce soir une {roisième réunion de cette vente à la= quelle tu m’as déjà conduit deux fois?

— Il est trop tôt, dit Samuel. Ce n’est que pour minuit, Nous irons après le spectacle.

— Partons tout de suite, je t'en prie, insista Julius. Nous irons tuer le temps où tu voudras; mais j'ai une raison pour ne pas rester ici.

— Laquelle?

— C’est que la princesse doit venir ce soir pour la fin de la Muette, en sortant d’un raout du ministre de Bade. Elle m'a fait dire qu’elle viendrait dans la loge de l'ambassade. Or, si je reste, je serai obligé de lui tenir compagnie. Allons-nous-en.

— Tu préferes la politique à la princesse ? dit Samuel, tachant de le trouver vivant au moins par un côl6,

— Oui, dit Julius, parce que dans la politique que nous faisons, nous risquons nos vies.

— Cadavre! pensa Samuel avec une rage sourde. Mais à quoi bon maintenant le mener là, s’il refuse de me suivre où je veux!

Il s’efforça encore de le décider à entrer dans la salle et à ne pas partir sans avoir dit au moins bonsoir à Olympia. Mais ce fut impossible.

— Ne me tourmente pas, supplia Julius. Ce bruit et cette lumière me fatiguent. Je n'ai jamais compris le plaisir de l’éblouissement et de l’étourdissement, Je n'ai pas l’ambition de devenir aveugle et sourd.

— Lothario avait quelque chose à te dire, essaya encore Samuel,

— I) me le dira demain matin, répliqua Julius,

— Il s'inquictera de toi.

— Jo vais lui faire dire par un valet de pied que je suis obligé de partir, et que je le prie de reconduire la princesse, Sortons,

ik Qt

— Sortons donc, dit Samuel,

Ils descendirent l’escalicr.

Ils étaient sous le vestibule, et allaient pousser la porte, quand elle s‘ouvrit.

Une femme entra, grande, les yeux bleus et durs, les cheveux d’un blond ardent, belle, souriante, hautaine.

Elle était au bras d’un vieillard très-quelconque, lequel était le ministre de Bade.

— Tu vois, avec tes retards! murmura Julius avec humeur à l’oreille de Samuel.

La princesse vint droit 4 Julius.

— Comment, vous partiez, monsieur le comte ?

Il balbutia :

— Il est si tard; j’ai cru que vous étiez retenue et que vous ne viendriez pas.

— Me voici. Votre bras.

Et, quittant sans façon le bras du ministre de Bade, elle prit celui de Julius.

— Vous permettez, n’est-ce pas? dit-elle ensuile au ministre assez piteux.

Julius jeta à Samuel un regard de victime modérément résignée,

— Eh bien! montons-nous? dit la princesse.

— Tout de suite, madame, répondit Julius.

Et se retournant vers Samuel :

— En ce cas, à minuit. Je te rejoindrai.

Et il remonta l’escalier avec la princesse, le ministre de Bade à côté d’eux.

Samuel hésita un moment, puis se décida à remonter aussi.

Il rentrait au balcon, lorsque la princesse et Julius entrérent dans la loge de l'ambassade.

La princesse ne manqua pas à la mode des jolies femmes, qui est de renverser quelques fauteuils quand elles arrivent au spectacle pendant un acte, Aussi toute la salle se retourna de son côté, et aussitôt toutes les lorgnettes furent braquées sur cette femme, grande comme Diane et blonde comme le soleil.

Olympia regarda comme tout le monde.

En voyant cette femme avec Julius, elle palit, et mit son bouquet devant son visage pour cacher son trouble.

— Qu'avez-vous aonc, lui demanda lord Drummond, qui venait d'entrer dans sa loge.

— Rien, dit-elle,

Le troisième acte finissait.

La toile n'était pas tombée qu’elle se tourna vers lord Drummond,

— Voudriez-vous me donner le bras jusau'à ma voiture? dit-elle.

— Vous partez sans entendre la fin? dit lord Drummond,

— Oui, j'en ai assez. Et puis, je me sens un peu fatiguée,

— Partons, dit lord Drummond,

Samuel avait remarqué l'émotion d'Olympia, I se précipita pour la rejoindre,

Elle était déjà dans l'escalier, courant et fuyant presque, au bras de lord Drummond,

En voyant lord Drummond avee elle, Samuel n'osa pas l'arrêter et lui parler, Mais il aborda Gamba qui les suivait ¢

— Est-ce que la signora se trouve indisposée? demandat-il.

— Oh! non, signor, répondit joyeusement Gamba ; au contraire, elle ne s’est jamais mieux portée; car, tandis que lord Drummond était sorti une seconde pour demander son manteau, elle m'a dit: Gamba, fais nos paquets celte nuit; nous parlons demain au point du jour pour Venise.

Et Gamba sortit lentement, laissant Samuel foudroyé.

— Ah çà, se dit-il, que diable vais-je aller faire avec lui maintenant à celte vente?

LA CHARBONNERIC.

Samuel Gelb, en sortant seul de l'Opéra, se demandait sérieusement s’il ne ferait pas mieux de ne pas aller à la vente.

A quoi bon maintenant? Ce n’était pas de ce côté que les choses pressaient. La nouvelle imprévue que lui avait jetée en passant ce stupide Gamba avait dérangé et dérouté tous ses desseins.

Le plus urgent n’était pas de pousser Julius, c'était de retenir Olympia. i

Mais comment la retenir? L’amertume de la cantatrice lorsqu'elle avait parlé de la princesse, son émotion quand elle avait vu entrer dans la loge de l'ambassade l’impérieuse maîtresse de Julius, et, plus que tout cela, sa résolution de partir tout de suite pour Venise, prouvaient à Samuel qu’elle aimait le comte d’Eberbach.

Nul doute que si Julius voulait courir chez elle, il ne pit la décider à rester. Mais par quel moyen obtenir de ce Julius, si las et si indifférent, qu’il allât chez Olympia à l'instant même, et qu’il eût l’énergie de tenir à empêcher son départ?

Samuel résolut d'essayer, cependant, et se dirigea vers l'endroit où il était convenu entre Julius et lui qu'ils se rejoindraient toujours, au Pont-Neuf, à l'entrée de la rue Dauphine,

En arrivant, il trouva, en etfet, Julius qui lattendait.

—Tu es en retard, dit Julius. J'ai eu le temps de reconduire la princesse, et me voici le premier.

— C'est que je suis venu à pied, et toi en voiture, répondit Samuel.

— Allons ! reprit le comte d'Eberbach, en route! et mène-moi à la vente.

— En route! répliqua Samuel ; mais ce n'est pas à la vente que je le mène,

— Où est-ce donc ?

— Chez Olympia.

— Ah! encore! dit Julius avee un mouvement d'humour,

— C'est peut-être la dernière fois, dit Samuel.

— Comment! que veux-tu dire? demanda Julius étonné.

— Je veux dire, reprit Samuel, que, si tu ne vois pas la signora Olympia ce soir, tu ne la reverras probablement jamais.

— Explique-toi.

— Elle part demain pour Venise.

— Bah ! ce n’est pas possible.

— Cest le contraire qui est impossible. Ne t'ai-je pas |

dit, dans le foyer de l'Opéra, qu’elle taimait et qu’elle était jalouse ? Et, cinq minutes après, tu viens Vétaler en public devant elle avec la princesse ! Olympia est trop fière pour assister à tes galanterics, elle te quitte pour son autre amant, qui, lui, ne lui fait pas d’infidélités : PArt. Elle te laisse à {a princesse et retourne à sa musique.

— Elle n'aime donc réellement? dit Julius qui, tout blasé qu’il était, ne put se défendre d’un sentiment d’amourpropre. |

Et cette pensée le réchauffant et le faisant un peu revivre :

— Mais c’est que je ne sais pas si je pourrais me passer delle ! ajouta-t-il. Je me suis habitué à l'aller voir. Je ne veux pas qu’elle parte. Tu as raison, courons chez elle.

— Courons, répéta Samuel.

— Attends pourtant, reprit Julius, se ravisant et s’arrétant. D'abord, je te connais : tu me dis peut-être cela pour me rattacher à elle. Conviens que c’est une plaisanterie ou un moyen, Elle ne doit pas partir, Avoue que ce n'est pas vrai.

— Je te donne ma parole, dit gravement Samuel, qu’elle

‘est décidée à partir dès le matin.

— Qui te l’a dit?

— Gamba, à qui elle a recommandé de tout préparer cette nuit-même.

— Gamba! un fou dont ce départ est la marotte ! Elle a peut-être dit cela en l'air, et puis elle aura changé didee. Un moment de dépit féminin. Je te parie que nous la trouverons demain à son hôtel,

— Je ne crois pas, répondit sérieusement Samuel.

— Bah! tu verras.

— Je ne crois pas,

— Eh bien ! après tout, dit Julius, il me plait den courir la chance. Quand même elle partirail, j'y gagnerais deux choses : je saurais si elle n'aime, et je saurais si jo l'aime. En attendant, viens nous distraire à la vente.

— C’est là une distraction cruelle, objecta Samuel. Pendant que tu te distrairas, cetle femme souffrira à causo de toi, et il aura dépendu de toi de la consoler.

— C'est toi qui me fais de la morale! s'écria Julius,

— De fait, je deviens inepte, pensa Samuel,

Et, changeant brusquement de façon :

— Ton parti est pris d'aller à la vente? demanda-t-il,

— Très-pris,

— Jin ce cas, vas-y seul, Moi, je retourne à Ménilmontant,

— Pourquoi faire?

— Pour me coucher, pardien! Jo crois qu'il est bien l'heure de dormir,

— Soit, dit Julius, Tu m'as présenté A la vente et m'y

as accompagné une seconde fois. Je puis bien y aller seul maintenant, Bonsoir.

Et il fit quelques pas.

— Il ne manquerait plus que cela! murmura Samuel, Vimbécile irait a tort et à travers, et serait capable de se compromettre à contre-temps. je voulais bien qu'il se compromit, mais de la manière et jusqu’au point qui me conviendrait. Bon! voilà que j’en suis à veiller sur lui, à présent ! Attends-moi donc, cria-t-il.

Et il rejoignit Julius.

— Ah! tu viens? dit eclui-ci,

— Puisque tu ne veux pas venir avec moi, il faut bien que j'aille avee toi.

— Ala bonne heure! Mais hâtons-nous, car tous ces retards nous ont fait perdre bien du temps; nous arriverons qaand tout sera fini. Et ce serait dommage ; ils sont vraiment curieux, ces libéraux !

Ils se mirenten chemin, Julius empressé, Samuel maussade.

Au moment où se passe cette histoire, la Charbonnerie était loin du degré de puissance et d’ardeur qu’elle avait atteint dans les derniers temps de la Restauration.

Née au moment où l'invasion de la France, par la coalition étrangère et la popularité de l’empereur, accrue par le martyre de Sainte-Hélène, donnaient une prodigieuse activité aux idées d'opposition contre les Bourbons, la Charbonnerie s’était propagée avec une immense rapidité d’un bout du pays à l’autre.

De la vente suprême, présidée par le général Lafayette, et installée à Paris, la volonté commune rayonnait dansun nombreinfini de ventes particulières formées de villeen ville. Ce qui faisait la force et la sécurité de cette vasteassociation, c'est que, tout en agissant en commun sous l'inspiration de la haute verte, les ventes spéciales s'ignoraient réciproquement et n'avaient aucun rapport entre elles. Tl était interdit, sous peine de mort, & tout Charbonnier appartenant à une vente de s’introduire dans une autre. De cette manière, la police pouvait découvrir une, deux, quatre, dix ventes, sans découvrir l’ensemble de l’organisation, Et l'on était en sûreté tant que le secret restait sur la vente suprême.

Pourtant, pour faciliter les communications, on forma des ventes centrales. Chaque vente particulière élisait um député, Vingt députés formaient une vente centrale, la-

quelle, à son tour, nommait un député pour correspondre avec la haute-vente.

Los réceptions des Charbonniers n'avaient rien de Vap= pareil fantastique que leur a prôté l'exagtration de lesprit de parti: Les masques et les poignards sont ici une pure invention, Les admissions, au contraire, Se faisaient avec la plus grande. simplicité, sur la présentation dun ou plusieurs membres, dans le premier local venu, sans

aucune espèce do solennité.

Le récipiondaire jurait seulement de garder lo silence sur l'existence de la société et de ses actes, de n’en conserver aucune trace écrile, de ne garder aucune nole ni au-

cune liste, de ne copier même aucun article du règlement, ot l'on s'en vapportail à son honfheur, garanti par celui

DIEU DISPOSE. 47 een“ mme

de l’affilié qui l’avail présenté et par la peine terrible qui eût suivi la violation de ce serment.

Il serait curieux de rechercher aujourd’hui les noms

1} “des Carbonari. La liste comprendrait une grande partie des

hommes qui ont occupé pendant les dernières années des positions importantes dans la politique et dans l’administration.

Voici la composition d’une seule vente prise au hasard, pour donner une idée du personnel. Il y avait une vente dont le député élait monsieur de Courcelles fils, aujourd’hui représentant du peuple, et qui comptait, parmi ses membres, messieurs Augustin Thierry, l'historien de la Conquête de l'Angleterre par les Normands ; Jouffroy, depuis professeur de philosophie, député et membre de l'Institut; Ary et Henri Scheffer, les deux peintres; le colonel d’un des régiments de ligne composant la garnison de Paris ; Pierre Leroux, etc.

Les membres non militaires, obéissantà une mesure prescrite à toute la Charbonnorie, s’exercaient au manicment du fusil. Monsieur de Courcelles fils était linstructeur de monsieur Augustin Thierry.

Ce ne serait pas une chose sans intérêt de chercher ce que sont devenus, depuis, la plupart de ces conspirateurs, et combien de démentis ont été donnés à ces commencements ultra-libéraux. Beaucoup de ces ardents ennemis de la royauté sont aujourd'hui de fougueux réactionnaires, -et n’ont conquis l'influence et les places que pour dépasser en absolulisme et en excès de toutes sortes ceux qu'ils ont dépossédés, -

Voici quelques-uns des noms des ayocals qui ont plaidé pour les sergents de la Rochelle : Boulay (de la Meurthe), Plougoulm, Delangle, Boinvilliers, Barthe, Mérilhou, Chaixd'Est-Ange, Mocquart, etc.

Parmi ceux qui fravaillèrent, malheureusement sans succès, à l'évasion des quatre sergents, il y avait Ary Scheffer et Horace Vernet,

L'exécution des quatre sergents de La Rochelle fut le plus touchant et le plus triste épisode de la Charbonneric. Cette quadruple mort restera comme une tache de sang à la face de la Restauration. Bories et ses camarades faisaien£ partie d’une société secrète dirigée contre le gouvernement, c'est vrai; mais l'hostilité ne s'était nulle part traduite en actes; il n’y avait pas eu commencement d'exécution ; aucun fait de révolle ou de résistance, pas même d’indiscipline, ne pouvait leur être reproché, Leur mort fut donc une violence sans excuso et sans motif,

Disons-le à l'honneur du progrès et de la République, un procès analogue a été jugé par la cour d'assises, 28 mars 1850, et n'a entraîné qu'une punition insigni flante. Il s'agissait d'une société politique secrète, constitu sous le nom de Légion de Saint-Hubert, organisée en b faillons et en compagnies, ayant ses chefs, ses ofliciers, ainsi que son signe de ralliement, et dont les membi prôlaient un serment ainsi conçu : « Nous jurons devant Dieu de mettre notre vie à la disposition de Henri Bourbon, notre roi légitimo, et de la sacrifier plutôt q

de trahir notre serment, » Les acousés avaient été arn

au milieu mème d’une de leurs séances. Conspirer pour {a monarchie en République, cela vaut bien conspirer pour la République en monarchie. Eh bien! la République a été plus clémente que la royauté. L’échafaud ne s’est pas relevé pour cette conspiration : la peine la plus forte a été un mois de prison.

Le procès de Saumur suivit de près celui de la Rochelle, et, dans toute la fin de 1822, les supplices ne discontinuèrent pas.

Tous ces échafauds amassèrent des ressentiments et se mèrent des rancunes profondes, qui devaient éclore et éclater en 1830. Mais, en attendant, les timides furent effrayés; la Charbonnerie perdit une partie de son prestige, qui avait consisté dans la puissance mystérieuse et irrésistible qu'on lui prétait. Les masses affiliées croyaient jusque-là suivre des influences hautes et souveraines auxquelles le gouvernement n’oserait jamais toucher, et de-

vant lesquelles ja justice reculerait. Quand on vit que les tribunaux condamnaient tout ce qui leur tombait sous la main, la panique se mit dans les rangs, et ce fut une débandade presque complète.

L’anarchie s’en mêla. Deux partis se formèrent : l’un, dont étaient Lafayette et Dupont (de l'Eure), voulait la république; l’autre, patroné par Manuel, voulait qu’on réservât à la nation le choix du gouvernement. Les divisions s'aigrirent; on en fut bientôt aux accusations réciproques, et la Charbonnerie, qui avait commencé par le dévouement, s’acheva en intrigues.

Avec la Charbonnerie finit Pére des conspirations. Il faut en conyenir, tout en pleurant et cn glorifiant les martyrs qui ont combattu de cette façon pour la cause de la liberté

venir, les conspirations sont un anachronisme dans ui femps de représentation nationale et de liberté de la presse. A quoi bon se cacher dans une cave ou s’enfermer dans une chambre pour se dire tout bas qu’on déteste le gouvernement, quand on peut le dire tout haut dans les journaux et à la tribune? Ce sont des précautions perdues, et, ce qui est plus triste, du sang perdu.

Combien y a-t-il eu de conspirations sous le Consulat, sous l'Empire, sous Louis XVII? Laquelle a réussi ?

La vraie conspiration, c'est lentente, en plein soleil, de toutes les idées, de tous les instincts, de tous les besoins; c'est la sainte croisade de la civilisation contre les ténèbres, du passé contre l'avenir : c'est le suffrage universel.

Et cette conspiration-là ne craint pas d'être découverte, car elle se montre; et elle ne craint pas d'être vaincue, car en tête de sa liste elle écrit le nom du peuple tout entier,

Cependant, en 1829, l'approche d'événements qu'on sentit déjà vaguement gronder à l'horizon rendait quelque mouvement et quelque animation à la Charbonnerie frangaise, Voyons donc ce côté des coulisses d’une révolution ; nous vorrons l'autre ensuile,

Julius et Samuel frappèrent à la porte d'une maison de la rue Copeau, et montèrent au troisième élage,

Kien, dans la maison ni dans l'escalier n'avait une apparence le moins du monde suspecte, Samuel et Julius mon laiont chez un ami qui, tous les mois, donnait un punch

à une pelle reunion d'intimes, Quoi de plus naturel?

En entrant dans l’antichambre, ils allérent à une table sur laquelle il y avait, à côté d’une chandelle allumée, une feuille de papier où étaient déjà écrits une quinzaine de noms. Samuel signa : Samuel Gelb, et Julius signa : Jules Hermelin. Puis, ils mirent chacun deux francs dans un tiroir préparé. C'était la cotisation mensuelle qui subvenait peut-être aux frais de la réunion. L’ami qui recevait pouvait être pauvre, ses amis pouvaient vouloir que leur plaisir ne lui coutât rien. Quoi de plus légitime?

Lorsque Samuel et Julius arrivèrent dans la seconde pièce, ils y trouvèrent quinze ou seize personnes déjà réunies. Un des assistants, qui occupait un grade élevé dans Farmée, prenait la peine de donner quelques conseils à un jeune homme qui désirait sinstruire dans le maniement du fusil, et l’on avait eu soin de tendre le plancher de triples paillassons pour que le bruit de la crosse n’allat pas troubler le sommeil des voisins. Quoi de plus méritoire ?

On causait bien politique, et méme assez vivement, dans deux ou trois groupes. Mais où ne cause-t-on pas polilique en France, et de quoi n’y cause-t-on pas vivement?

Julius, ou plutôt le commis-voyageur Jules Hermelin, s'approcha d’un de ces groupes et se mêla à la coniversation.

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