‹ La vie au desertChapitre 135 sur 175 · D LOTHARIO. D · texte numérisé non relu

D LOTHARIO. D

Lorsque Samuel eut achevé la lecture de cette lettre, il Ta froissa violemment entre ses mains avec colère. - Que répondre à ce jeune homme? Le fond de la réponse n’était pas ce qui l’embarrassait. Il refuserait, cela allait sans dire. Mais quel prétexte donner ?

S'il n’y avait que ce Lothario, ce ne serait rien; la première raison venue serait trop bonne ; Lothario se fâcherait s’il voulait; tant mieux!

Mais il y avait Julius, que Lothario ferait intervenir. Il y avait Julius, qui s'étonnerait que Samuel ne voulût pas recevoir son neveu ; qui en demanderait la cause, qui la discuterait, qui se brouillerait. Et se brouiller avec Julius, c'était se brouiller avec ses millions.

Que dire à Julius, pour qu’il ne s’irritât pas du refus? Alléguer la difficulté de laisser un jeune homme s’introduire auprès d’une jeune fille, le tort que cela pourrait faire à la réputation de Frédérique ? Mais, puisque Lothario venait précisément pour elle ! Est-ce que le mariage ne ferme pas la bouche à tous les méchants propos? A moins d'avouer qu’il ne voulait pas que Frédérique se mariât, et qu'il so la réservait pour lui-même? Mais était-il maitre de ne pas la laisser choisir ?

— Allons, bon! s’écria Samuel en s’accoudant furieusement sur la table; voilà que je vais être obligé de laisser entrer ici cet imbécile en gants blancs et en bottes vernies! Voilà que je vais être obligé d’assister à son amour d'enfant, qui touchera plus un cœur de femme qu'une passion amère et sombre comme la mienne! Et je me contiendrai pendant que là, sous mes yeux, un voleur s’efforcera de décrocher la serrure de mon coffre-fort ! Et je roulerai des yeux féroces et risibles dans un coin comme un Bartholo stupide!

A la fin, je commence à avoir du malhenr! Rien ne mo réussit plus. Jamais jo n'ai vu les choses plus rebelles et plus lentes à se plier au gré de la volonté humaine. Lo Génie s'y briserait. Les trois Gtres quo je voulais tenir, m'échappent à la fois. A l'heure qu'il est, Olympia es! sans doute en chemin, emportant mes projets dans s matles. Quant à Julius, son incognito dans la Charbonnerie, soulevé à demi par moi-même, est peut-être maler moi déchiré tout à fait, et l'ambassadeur de Prusse court un récl danger de mort bien avant l'heure et l'occasion que j'avais disposées dans mon esprit!

En avance du côté de Julius, je suis en retard du eût

de Frédérique. Voici un intrus qui vient me la disputer avant que j'aie pris mes mesures de défense. J'ai voulu ne moffrir à elle qu’avec la puissance et la richesse, qui pourraient compenser ce qui me manque en jeunesse et en bonne mine; j'ai travaillé pour elle sans le lui dire, ct, pendant que je m’occupais de lui préparer un sort supérieur et doré, un sot qui n’a rien fait et qui n’a rien été pour elle, qui est né tout simplement avec tout ce que je tâche de conquérir à force de pensée et d’audace, un en= fant est entré, et m’a peut-être dérobé ce cœur, toute mon espérance, toute ma joie, tout mon rêve!

Comme un tisserand mal habile, je n’ai pas tenu ma trame partout égale, j'en ai perdu de vue un côté pour aller plus vite de l’autre, et elle me manque à l'endroit le plus précieux.

Il se leva plein d’idées hostiles, fit quelques pas dans son cabinet, et alla se poser devant une glace, où il se regarda fixement les yeux sur les yeux.

— Est-ce que réellement tu baisserais, Samuel! se dit-il avec une sorte de rage et de haine contre lui-même? Comment vas-tu faire pour réparer ici le temps perdu , pour retenir là le temps trop pressé? II faut se hater et prendre une décision rapide. Sinon , réfléchis, voici ce qui te menace: Julius peut mourir d’un instant à l’autre, frappé par le poignard des Carbonari, ou tomber tout à coup d’épuisement. Dans l’état des choses, il laisserait évidemment toute sa fortune à ce Lothario. Alors, il ne resterait plus qu'un moyen d’avoir une part de l'héritage : ce serait de marier Frédérique à l'héritier, et de compter, pour vivre, sur la munificence du mari et sur la reconnaissance de la femme.

Mort et massacre! s’écria Samuel en marchant à grands pas dans son cabinet : il ne me manquerait plus que de finir de cette façon. I] ne me manquerait plus que d’être le parasite d’un ménage. Ainsi, intelligence, courage, témérité, mépris des lojg humaines et divines, et, d’un autre côté, tout le soin que j'ai pris de cette chère créature, toute la tendresse et tout le dévouement que je lui ai voués, tout aboutirait à cette infamie! Je mangerais les mietles qu'ils daigneraient me jeter.

Non, je ne m’embourberai pas dans ce vil dénoñment, Je lutlerai. Et d'abord je m’exagère peut-être le péril , je m'inquiète comme s'il m'était démontré que Frédérique fût amoureuse de ce jeune homme. Quelle folie! elle l'a vu un quart d'heure, Elle est trop fière pour se jeter au cou du premier venu. Elle ne l'aime certainement pas. Si elle m’aimait, moi? Elle me connaît, elle me voit tous les jours, elle m'a deviné peut-Clre,

Si elle ne m'a pas deviné c'est ma faute, Qu'est-ce qui m’empéchait de lui parler? Je ne lui ai jamais dit que je l'aimais autrement que d'amitié, Quoi d'élonnant qu'elle n'ait jamais vu en moi qu'un protecteur, qu'un père ? C'est à moi de Vavertir de sa méprise, Oui, je lui dirai tout, Pardieu! j'ai en moi assez de flamme pour faire reluire mes paroles, Je l'éblouirai des rûves que j'ai dans l'os prit, Jo ferai resplondir à ses yeux fascinés toutes los illu-

minations d'une pensée prôle à foudroyer le monde s'il la

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gêne. Je lui apprendrai ce que je suis, et ce que je sens pour elle, Ah ! je la convaincrai, et cile verra la différence de celui qui a sa splendeur dans Pidée de son front, avec celui qui l’a à l’épingle de sa cravate.

Oui, je ferai cela; pas demain, mais aujourd'hui, mais tout de suite. Allons!

Et c’est alors que, sortant aussitôt de son cabinet, Sa= muel alla frapper à la chambre de Frédérique.

Elle ouvrit, comme nous l'avons vu, {out émue et sur= prise.

— Je ne vous dérange pas, Frédérique? dit Samuel d’une voix douce et presque suppliante.

Frédérique était encore trop troublée pour pouvoir répondre.

— C’est que j'ai à vous parler, reprit Samuel, qui n'était pas beaucoup moins troublé qu’elle, Pai à vous parler de choses sérieuses.

— De choses sérieuses ? répéta la pauvre enfant, dont le cœur battait fort sous son corset.

— Ne vous alarmez pas, Frédérique, dit Samuel; ne pâlissez pas. Il n’y a rien dans ce que j'ai à vous dire qui doive vous effrayer. D'ailleurs vous savez, et j'espère n’avoir jamais manqué une occasion de vous le prouver, que je n’ai pas au monde un plus vif souci que votre bonheur.

Frédérique se remettait et se sentait peu à peu rassurée, moins encore par les paroles de Samuel que par le ton de douceur et le regard affectueux qui les attendrissaient. Mais à mesure que Frédérique se rassurait, Samuel, lui, se troublait de plus en plus, et ne savait par où commencer ce qu’il avait à dire.

Cependant, Frédérique attendait, 11 fallait se décider.

— Ma chère Frédérique, dit-il avec un sourire contraint et presque triste, vous ne vous doutez pas, j'en suis bien sûr, de ce dont je veux causer avec vous.

— Mais si, je crois que je m’en doute, répondit Frédérique.

— Comment! dit Samuel soupçonneux. Que croyezvous? que devinez-vous ?

— Je ne devine pas, dit Frédérique, je sais que vous venez de recevoir une lettre.

— Et vous savez de qui?

— Oui, de monsieur Lothario.

Samuel retint un geste de colère.

— Oh! je ne sais pas seulement cela, poursuivit Frédérique, qui no s’apergut pas de l'émotion de Samuel. Jo sais encore que vous devez me consulter sur ce que ren= ferme la lettre,

— Est-ce tout ce que vous savez? demanda Samuel pâle ot les poings crispés.

— C'est tout, répondit Frédérique. Je ne sais pas ce que la lettre renferme.

— lrédérique, dit Samuel, pour @tre si bien au courant de ce que fait monsieur Lothario, vous l'avez donc revu ?

L'accent dont Samuel prononça ces mots était trop courrouce pour que Frédérique pdt s’y méprendre,

— Mon Dieu! mon ami, dit-elle, voila que vous allez

vous irriler encore injustement contre moi, Je vous jure

que monsieur Lothario n’est pas revenu ici, et que je ne lui ai pas parlé.

— Alors, comment savez-vous qu’il m’a écrit ce matin?

— Il ma écrit en même temps qu’à vous, tu

— Où est la lettre? demanda Samuel dont les yeux s’ale lumèrent. FF,

— La voici. fai

Elle lui tendit le billet de Lothario. 11 le prit et le lut rapidement, Il respira. ,

— Eh bien! dit-il un peu apaisé, que conjecturez=vous — de cette lettre, fort vague et fort banale ?

— Mon Dieu ! rien, mon ami, je...

— Je suis sûr, interrompit Samuel d’un ton de sarcasme amer, que, sur ces quatre mots de politesse insignifiante, vous vous êtes imaginée subitement que monsieur Lotha= rio, ce blond, cet élégant, ce beau monsieur Lothario, qui. est premier secrétaire d’ambassade à vingt-cinq ans, qu sera millionnaire à trente, était tombé éperdument amoureux de vous, et venait vous demander pour femme? Avouez que vous l'avez cru.

— Mais, mon ami... balbutia la pauvre fille toute décontenancée,

— Eh bien! si vous Pavez cru, vous vous êtes trompée absolument, je suis fâché de vous en prévenir. Ce n’est nullement votre main que monsieur Lothario me demande. Je regrette d’avoir oublié sa lettre dans mon cabinet, sur ma table, je vous l’aurais montrée, et vous auriez vu que monsieur Lothario ne pense guère à vous.

— Mais, mon ami, que vous ai-je donc fait? S'écria Frédérique prête à pleurer. Vous avez jamais elé si dur pour moi.

— Pardonnez-moi, Frédérique, dit Samuel d'une voix tout à coup émue. Ne m’en voulez pas d'être méchant; ce n’est pas ma faute, c’est que je souffre.

— Vous souffrez? demanda la charmante fille oubliant son chagrin pour penser à celui d’un autre. Et qui est-ce qui vous fait souffrir ?

— Vous.

— Moi} s’éeria Frédérique stupéfaite.

— Oui, vous. Pas volontairement, chère 4mo angélique. Je ne yous accuse pas.

— Comment, alors?

— Jo vais vous le dire. Écoutez, Frédérique ! je suis jaloux de yous.

— Jaloux de moi ?

— Oui, follemont et désespérément jaloux, Je vous aime. Jo ne voulais pas vous parler de cela encore. J'attendais un anniversaire, un annivorsaire prochain, celui du jour où jo vous ai trouvée, il y aura dans quatorzo jours dix sept ans, Il me semblait que cette date m'était heureuse et bonne, et je voulais Vassocier à ma prière, Et puis, je m'élais imposé à moi-même certaines conditions pour mériler d'ôlro accueilli de vous avec quelque bienveillance. Mais l’occasion se présente aujourd’hui, jo ne suis pas libre de toculer, il faut que je laisse déborder mon cours

Frédérique écoutait, surprise, presque offrayée,

— Frédérique, continua Samuel, depuis dix-sept ans,

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j'ai travaillé, j'ai étudié, j'ai souffert, j'ai lutté à droite et à gauche, j'ai fait des efforts à décourager cent hommes. Eh bien! au bout de cette persistance et de cette fatigue, il n’y avait pour moi qu'une récompense : votre bonheur.

: — je le sais, dit Frédérique. Croyez-le bien, mon ami, j'ai le cœur plein de reconnaissance pour vous. Je ne vous en parle pas souvent, parce que je n’ose pas; mais je sens bien profondément, allez, tout ce que je vous dois. Vous m'avez recueillie, vous m'avez élevée, vous avez été mon père et ma mère; je n’existe que par vous. Mais soyez persuadé au moins, que vous n’avez pas nourri une ingrate, et que, si j'ai jamais une occasion de m’acquitter envers vous, je ne la laisserai pas échapper,

— Une occasion? dit Samuel. Vous en avez une aujourd’hui. Vous en avez une tous les jours.

— Que puis-je faire?

— WMaimer. Aimez-moi, ef nous sommes quittes, et toute la reconnaissance est désormais de mon côté. Frédérique, m'aimez-vous ?

— Oh! de tout mon cœur.

— Oui, mais comment m’aimez-vous ? reprit Samuel. On dit aussi à son père et à son frère qu’on les aime de tout son cœur. Frédérique, vous qui me croyez généreux, vous allez me trouver égoiste, vous qui me remerciez de vous avoir donné, de vous avoir prêté, et que je suis un usuriér avide qui ruine ceux qu'il oblige. Frédérique, écoutez : je né vous aime pas comme ma fille et comme ma sœur. Mon espoir, mon rêve, ma passion, est ‘d’obtenir de vous que nos deux destinées restent unies dans l’avenir, comme elles l’ont été dans le passé, que nous soyons entièrement l’un à l’autre, que vous deveniez ma femme!

Il se tut, tremblant, et attendant l'effet que sa demande produirait sur Frédérique.

La jeune fille ne répondait pas une parole. Cette brusque métamorphose d’une protection paternelle en passion d’amant lui causait surtout un étonnement pénible et profond, Elle s'était habituée à voir dans son tuteur un ami austère et sérieux, supérieur à elle par l’âge et par . l'esprit, et l'idée qu’elle s’en faisait élait précisément le contraire des idées de familiarilé tendre et d'égalité charmante que suscitait en elle le mot mariage.

Liie demeurait done muette, toute pâle et toute glacée.

Samuel lut sur son visage toute son impression, et out tin moment de découragement,

— Je vous fais peur et pitié? dit-il,

— Oh! pas pilié! dit Frédérique.

— Peur ! soit, reprit-il en se relevant, fier et presque beau. Peur! parce que je ne suis pas un de ces passants frivoles qui n’ont pas uno idée dans la tote et qui n'ont de plein que leur goussel; parce que j'ai ponsé, parce que j'ai vécu; parco quo jo porte sur ma figure la traco do co que j'ai fait et vu; parce qu'au lieu de mettre à vos piods uno bourse comme pour vous acheter, j'y mots un esprit éprouvé, une Ame trompéo à tous les courants de la vie, un réservoir accumulé de connaissances et d'expérience, Et pourtant, qu'est-ce qui devrait le plus sollicilor et toucher une femmo intelligente? Un cœur faible et pucril

qui se donne élourdiment à er as | ea eee au seuil de la vie, parce que c’est la première femme qu’il rencontre, ou un cœur viril et puissant qui a tout connu, tout pesé, la puissance, la science, le génie, et qui, de tout ce qu’il ya au monde, ne veut qu’elle, ne cherche qu’elle, n’accepte qu’elle ? la richesse et le pouvoir, c'est pour vous les donner, cest pour être digne de vous. Je me fais une si haute idéé de vous, que je voudrais avoir des montagnes d’or pour monter dessus et pour atteindre à votre hauteur. Voilà comme je vous aime. Il me semble qu’à moi seul je ne vous vaudrais jamais, et que, pour vous égaler, il faut que j'aie avec moi tous les biens du monde.

Cependant, je vous assure que je ne suis pas un homme tout à fait à dédaigner. Vai tenté et j'ai fait des choses qui vous paraitraient peut-être grandes, si je vous les racontais, J'ai eu dans le cerveau, et j’y ai encore peut-être des desseins qui changeraient la face de l’Europe. Eb bien! je vous apporte tout cela. Tout est à vous. Tout ce que je vaux, tout ce que j'ai été, tout ce que je serai, vous ap~ partient; d'autant plus que, je le sens bien, je ne puis être rien que par vous. Je vous en prie, ne me dédaignez pas. D’autres que vous m'ont méprisé; je les ai brisés. Mais vous, je vous aime, je ne vous briserais pas; je mourrais, Soyez bonne pour moi. Je vous jure que je ne vous propose pas un mari sans valeur. Je pose sous vos talons un front qui a regardé en face l’empereur, Soyez bonne, voulez-vous ?

Cette passion Apre et vaste embarrassait et troublait de plus en plus l’âme candide de Frédérique, La naive enfant se sentait mal à l'aise sous cet amour, comme un pauyre oiseau qui verrait tout à coup s’abattre sur lui l'ombre des grandes ailes d’un aigle.

— Mon ami, dit-elle consternée, excusez-moi si je ne sais comment. vous répondre. Je m'attendais si peu à ce que vous me dites! Vous voyez comme je suis émue, Je ne puis rien vous répondre, sinon que je n’existe que par yous, etque par conséquent mon existence est à vous. Faitas-en ce que vous voudrez.

— Est-ce bien vrai? s’écria Samuel plein de joie.

— Oui, reprit Frédérique; mon devoir est de vous obéir

ct de faire tout ce qui dépendra de moi pour que vous soyez heureux.

Ce que voulait seulement Samuel, c'était de prendre en quelque sorte possession de cette Ame et de cetto vie. A lui ensuite à faire le reste et à changer peu à pou cette docilité on amour, La soumission de Frédérique le rendit done presque aussi heureux qu'un aveu.

— Vous me parlez aves bonté,mais avec tristesse, ajou-tat-il pourtant, Réfléchissez, enfant. Il y a doux choses dans Ie mariage, le mari et la position, Quant à la position, je m’engaged vous la faire splendide ethaute, au delà de vos rÔ VOS

— Oh! co n'est pas la position, dit Frédérique.

— Est-ce le mari alors, dit doucement Samuel. Voyons,

ma chère enfant, ajouta-t-il avec un effort, votre vie est si simplo et si pure, on pout l'approfondir sans grand’ peine. Vous n'ôlos: gudre allée dans lo monde, vous n'avez vu personne... Si fait, pourtant, vous avez vu ce jouno homme, un quart d'heure, Frédérique, serais-jo assez malhoureux

pour que ce qu’il a pu vous dire pendant un quart d’heure fût mis par vous en balance avec ce que jai fait pour vous pendant dix-sept ans? :

— Oh! non, certainement, dit Frédérique, les yeux baissés et le cœur palpitant.

— Non? Oh! merci! dit Samuel, larrétant à ce mot. Je ne ve veux rien vous dire, rien vous demander de plus aujourd’hui. Je vous ai ouvert mon cœur, vous avez été bonne et généreuse; c’est beaucoup, C’est plus que je n’espérais. Maintenant que je vous ai dit mon rêve et que vous ne l'avez pas repoussé, je suis content. Laissons faire les événements, et laissez-moi faire.

Il se leva, et lui prit la main.

— C'est à mon tour, dit-il, d’être reconnaissant et de vous le prouver. Il me semble que, quand on est heureux, rier n’est impossible. Et je suis heureux, grâce à vous, Frédérique. Merci encore, merci. A bientôt,

fl lui baisa la main et sortit brusquement,

Jamais, dans les plus grandes choses qu’il eût entrepri= ses, il ne s'était senti une telle émotion au cœur. En comparant le résultat de son entretien avec Frédérique à ce qu’il avait redouté d’après la lettre de Lothario, il se figurait que le plus difficile était fait, et il regardait la question comme résolue, Il descendit l'escalier, le pas et le cœur légers.

Il entra dans la salle à manger et prit son chapeau.

Il y trouva madame Trichter qui tricotait.

— Ma bonne madame Trichter, lui dit-il, je sors pour dix minutes, nn quart d'heure tout au plus. Quelqu'un viendra peut-être pour me demander si je ne le rencontre pas en route. Vous prierez cette personne de vouloir bien m’attendre, et lui direz que je ne puis tarder plus de quelques minutes,

Il avait besoin de marcher, de s'épanouir au soleil, de respirer le grand air !

Mais Frédérique, elle, avait le cœur hien serré.

Monsieur Samuel Gelb son mari! Jamais cette idée ne lui était venue. Il y avait dans la nouvelle et douloureuse situation que cette conversation venait de lui faire, quelque chose qui répugnait à sa pudeur comme à son espérancel

Et monsieur Lothario ? Il l'avait donc trompée ? Que signifiaient ses assiduités au temple, que signifiait le mot qu'elle avait reçu de lui le matin? Il l’avait trompée; mais dans quel but? Était-ce possible qu’il eût menti si gratuitement, quand il devait bien savoir qu’un mot de monsieur Samuel Gelb la préviendrait du mensonge!

Que n’cût-elle pas donné pour lire la lettre qu'il avait écrite à monsieur Samuel Gelb? Celui-ci l'avait laissée, avait-il dit, dans son cabinet, sur sa table. Il venait de sortir; elle l'avait vu traverser le jardin; elle l'avait entendu fermer sur lui la porte extérieure, Ordinairement, quand il sortait, c'était pour toute la journée,

Elle se leva comme instinctivement,

— Non, so dit-elle, ce serait mal.

Elle hésita,

— Mais, pensa-t-elle, mon ami m'a dit qu'il regrettait de ne pas avoir apporté la lettre de monsieur Lothario, ct qu'il mo l'aurait montrée,

Elle lutta encore un moment, puis se décida.

— Cest justement dans l'intérêt de mon ami que je veux la lire, se dit-elle, pour voir à quei point monsieur Lotha- Tia n’a abusée, et pour ne plus jamais penser à lui.

Elle sortit fiévreuse de sa chambre, traversa le palier, et entra dans l’appartement de Samuel.

Elle courut à la table et chercha dans les papiers.

La lettre n’y était pas.

— Il m'a dit : Mon cabinet, pensa-t-elle; il a peut-être voulu dire : Mon laboratoire.

Elle entra dans le laboratoire, séparé du cabinet seule= ment par une portière.

Mais là encore elle ne trouva rien.

Elle chercha haletante, éperdue, absorbée. La lettre n’était pas dans le laboratoire non plus.

Tout à coup un bruit de pas la réveilla en sursaut. On entrait dans le cabinet.

Elle entendit la voix de Samuel, qui disait :

— Donnez-vous, monsieur, la peine de vous asseoir.

Il y eut un bruit de chaises, et la voix de Samuel reprit .

— À qui dois-je, monsieur, l'honneur de votre visite ? :

Frédérique se sentit froide d’épouvante. Le laboratoire n'avait d’issue que par le cabinet. Que dirait monsieur Samuel Gelb s’il la surprenait là, et quelle excuse trouverait elle à sa curiosité ?

Par bonheur, la portière empêchait qu’on ne la vit.

Elle retint son souffle et se blottit dans un coin, pâle d'eftroi.

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