OLYMPIA
— Si c’est une épreuve, dit lord Drummond, je n’en aurai pas le démenti. Je vous quitte, monsieur le comte, et je vous avertis que je vais commander des chevaux à l’instant même. En arrivant à Venise, Olympia m’y trouvera. Vous ne venez pas avec moi ?
— Je suis ambassadeur à Paris, et non à Venise, dit Julius pâle et morne.
— C’est juste. En ce cas, adieu.
— Bon voyage!
Ils se serrèrent la main, et lord Drummond sortit.
Julius mit sa bourse dans la main du domestique.
— Je veux visiter l'appartement, dit-il.
— Comme il plaira à Son Exellence, dit le valet.
Julius parcourut toutes ces pièces, encombrées de malles à moilié faites et de meubles en désordre. Il n’y avait pas à douter : Olympia était réellement partie! Julius se sentitle cœur serré à mourir, et quitta en toute hâte ces chambres pleines, pour ainsi parler, de l'absence d’0lympia.
En bas, il retrouva sa voiture et y monta. Celle de lord Drummond n’y était plus.
— À l'hôtel ! dit Julius au valet de pied.
Les chevaux parlirent au galop. La voiture stationnée quelques maisons plus loin se mit à suivre celle de Julius.
Rejoindre Olympia ! Julius, dans sa première angoisse, y pensa aussitôt, Mais quoi! son métier d’ambassadeur le retenail à Paris. Et d'ailleurs, quand il pourrait retrouver celte femme, à quoi bon? Une artiste fantasque et volontaire, amoureuse seulement de l’art ? Certes, elle ne l'aimait pas. Lui-même, était-il sûr de l'aimer ?,..
Et cependant, il avait beau se dire cela, il sentait que ce départ brisait quelque chose dans son cœur. Cette femmo lui emportait un peu de sa vie, Eh bien, tant mieux! son
seul regret était qu'elle ne l'emportât pas toute.
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La voiture s’arréta à la porte de l’hôtel de l'ambassade; mais Julius ne descendit pas.
— Allez demander si Lothario y est, dit-il au valet.
Lothario était sorti.
— Alors, dites au cocher de me mener chez la princesse.
La voiture qui suivait celle de Julius s'était arrêtée et repartit en même temps qu’elle. De nouveau, elle s'arrêta après deux minutes de marche.
Olympia, qui s’y tenait avec Gamba, se précipita au store fermé qu’elle entrouvrit à demi, et vit distinctement Julius descendre à l'hôtel qu’occupait la princesse,
Olympia se rejeta précipitamment en arrièrre.
— C'est tout ce que je voulais voir! dit-elle avec un sourire d’amertume. Il a sa consolation! Gamba tu peux dire au cocher de rebrousser chemin, et de nous conduire à la barrière du Trône, où nous attend la chaise de poste.
— Ainsi, nous partons décidément? demanda Gamba.
— Oui.
Gamba commença un bond de joie sur lui-même.
Mais il s'arrêta en voyant deux larmes couler sur les joues pales d’Olympia.
I donna l’ordre au cocher, qui repartit sur-le-champ.
Cependant, Julius était reçu par les gens de la princesse avec une sorte de surprise et d’embarras, comme quelqu’un qu’on ne comple pas voir.
On le fit entrer au salon. Il aticndit près d’une demiheure.
La princesse vint alors, enveloppée d’une robe de chambre, maussade, comme dérangée et impatiente.
Elle dit à peine à Julius de s'asseoir.
— Vous étiez occupée? dit-il.
— Non, dit-elle d’un air qui voulait dire oui. Aussi, vient-on à dix ou onze heures du matin chez les gens.
— Vous étiez avec quelqu'un? reprit-il.
— Peut-être, répondit-elle froidement. Et comment va la signora Olympia? demanda-t-elle d’un ton brusque.
— Elle est partie ce matin pour Venise, dit Julius. Je sors de chez elle, je n’ai trouvé personne.
— Vous sortez de chez elle! répliqua aigrement la princesse, et, comme vous n'avez trouvé personne, vous venez chez moi. Mais vraiment, je dois bien de la reconnaissance à cette chanteuse et à son départ, qui me vaut votre visite; vous êtes vraiment trop bon de me donner le rebut de vos actrices.
— Pardon! je souffre... je ne comprends rien à l'accueil que vous me faites, dit Julius, fatigué d'avance de la scène qu'il prévoyait.
— Vous ne comprenez rien, c'est pourtant clair. Hier, vous me donnez rendez-vous à l'Opéra; au moment où j'entre, vous sortez. Je vous arrête presque de force; un quart d'heure après, vous me quittez, sous prétexte de rejoindre un de vos amis. Ce matin, la première personne chez qui vous courez, c'est cette chanteuse, Je vous prie de croire que je n'en suis pas venue à co degré que de pareilles manières puissent m’aller, Si vous ne pouvez mo donner que celles de vos houres que vous laissent vos
mis et vos chanteuses, vous pourrez garder ces heures-là
avec les autres,
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— Cest une rupture? dit Julius en se levant.
— Prenez-le comme il vous plaira, répondit la princesse en se levant aussi. É
— Je suppose que vous avez une meilleure raison que le prétexte que vous m’avez donné, dit Julius; mais je no me sens plus d’âge ni de caractère à forcer la serrure du secret d’une femme. Quand vous désirerez me voir, je suis à vos ordres, Je vous demande humblement pardon de vous avoir si mal à propos dérangée.
Et, s’inclinant profondément, il sortit du salon.
— Allons, se dit-il en descendant l'escalier, je suis rem placé, et elle me fait une scène pour m'empêcher de lui en faire une. Eh bien! tant mieux, ma foi! c’est une chaîne de moins qui m’embarrassera, et ce n’était pas la moins compliquée! Hélas! hélas! ne nous le dissimulons pas, pourtant, c’est de ces chaînes-là qu’est faite la trame de la vie, et quand plusieurs se brisent, l’étoffe se rompt,
Il se fit ramener à son hôtel.
— Lothario est-il rentré? demanda-t-il dans lantichambre.
— Oui, Excellence.
— Priez-le de venir me parler.
Un moment après, Lothario entra.
— Vous m’avez fait demander, monsieur, dit-il,
— Deux fois, dit Julius. Tu es sorti de bonne heure, ce matin.
— Vous aviez quelque chose à me dire? mon oncle, interrompit Lothario.
— Rien, Je voulais seulement te voir. J'avais besoin de voir un visage ami. J'ai passé une triste matinée. Tu sais bien, Olympia...
— Oui, Olympia, répéta machinalement Lothario, comme songeant à autre chose.
En effet, au moment où le comte d’Eberbach avait fait appeler son neveu, le domestique chargé de porter à Mé-
nilmontant les deux lettres qu'il avait écrites à Frédérique et à Samuel, n’était pas encore de retour. Lothario attendait la réponse avec anxiété, et toute sa pensée était à Ménilmontant,
— Eh bien! continua Julius, Olympia est partie,
— Elle est partie? dit Lothario.
— Pour Venise, Je crains, ami, qu'elle ne fasse dans ma vie un plus grand vide que je ne croyais. Pour le combler, je suis allé tout à l'heure chez la princesse. Justement, elle était de l'humeur la plus maussade que je lui aie jamais trouvée, J'étais mal disposé aussi, de sorte que nous nous sommes brouillés sur le coup. Admires-tu ma chance, mon pauvre enfant? Me voilà désormais parfaitement isolé, Mais tu me restes, toi. Tu concois mon souci. Toi qui es jeune, heureux el fort, il faut que tu me relèves et que tu me consoles, Tu es le seul être au monde qui me soit attaché, Tu m'aimes bien, n'est-ce pas, Lothario?
— Sans doute, cher oncle, répondit Lothario préoccupé,
— Qu'est-ce que nous pourrions faire aujourd'hui? reprit Julius, Si tu arrangeais quelque partie, veux-tu ? pow toi de plaisir, pour moi d’oubli.
— Certainement, dit Lothario en se dirigeant rapidement vers la porte,
— Eh bien! qu’as-tu donc? s’écria Julius étonné,
— Rien, dit Lothario. J'avais cru entendre qu’on m’appelait. Je me suis trompé.
Il revint, essaya d’écouter son oncle et de lui répondre. Mais sa distraction était plus forte que sa volonté. Il avait beau s'intéresser aux peines du comte d’Eberbach, son cœur faisait trop de bruit pour qu’il pit rien entendre à l'extérieur. Il lui semblait à chaque seconde que la porte allait s'ouvrir, et il avait des tressaillements subits à l’idée de la lettre qu’il allait recevoir.
Julius remarqua enfin la préoccupation de son neveu, et secoua lugubrement la tête.
— C’est tout simple, se dit-il, je Pennuie! A son âge, fl a en effet mieux à faire que d’écouter les condoléances d’un cœur épuisé. Les rides effarouchent les sourires, et mai ne va pas côte à côte avec novembre. Gardons mon nuage, et laissons lui son rayon.
— Allons, maintenant que je t’ai vu, dit-il à Lothario, tu peux aller à tes affaires ou à tes joies. Va, mon enfant.
Lothario ne se le fit pas dire deux fois ; il serra la main de son oncle, et monta à sa chambre dont les fenêtres, donnant sur la cour, lui permettaient de voir une minute plus tôt le retour du domestique.
Ainsi donc Julius était seul sur terre. Maîtresses, famille, tout l’'abandonnait, Christiane était morte; Olympia était partie; la princesse était courroucée; Lothario était jeune! De tous ceux qui s'étaient mêlés à sa vie, un seul être restait auquel il ne se fût pas adressé ce matin, Samuel, Mais Julius connaissait trop Samuel Gelb pour aller lui demander le dévouement qui console. L’ironie et le sarcasme qui désespèrent, à la bonne heure!
Quelle raison done pouvait le retenir à la vie? Il avalt assez pris part aux affaires publiques pour n’y pas trouver malière à appliquer une intelligence d'homme; mais il avait vu de trop près le néant des individualités, et avec quelle facilité les intrigues et les événements brisent ceux qui se croient le plus nécessaires. Pourrait-il s'attacher réellement à une œuvre que pouvait renverser brusquement le caprice d’une femme? Pouvait-il se vouer à un rêve que la princasse, par exemple, interromprait quand il lui plairait en le faisant rappeler?
Le moyen l'avait dégoûté du but, et il ne s'était pas senti le cœur de s'intéresser à une politique qui exigeait que, pour gouverner un pays, on se fit le pantin d'une femme.
Le comte d'Éberbach était dans un de ces instants où l'on joue volontiers sa vio à pile ou face; mais l'idée du suicide ne lui vint même pas. A quoi bon se tuer? ce n'en était pas la peine, Avec un peu de patience, il sentait qu'il allait mourir,
En co moment, son valet de chambre entra.
— Qu'est-ce? dit brusquement Julius.
— Quelqu'un demande à parler à Son Excellence, dit lo valet.
— Jo n'y suis pour personne, répliqua Julius.
Le valet sortit,
Quelques minutes après il revint.
— Qu'est-co encore? demanda Julius avec impatience.
— Je demande pardon à monseigneur, dit le valet; mais c’est la personne que j'ai déjà annoncée,
— Je vous ai dit que je n’y étais pas.
— Je lai dit, Excellence. Mais cette personne insiste, jurant qu’elle a à vous communiquer des choses de la dernière importance, et qu’elle n’a qu’un mot à vous dire, mais que voire existence dépend de ce mot,
— Bah! dit Julius en haussant les épaules. Un prétexte pour passer la porte.
— Je ne crois pas, fit le valet. Cette jeune personne a l'air si émue qu'elle doit être sincère.
— C’est une jeune fille? dif Julius,
— Oui, monseigneur, une toute jeune fille, autant qu’on en peut juger à travers son voile; une Allemande. Elle a avec elle sa gouvernante, une Allemande aussi.
— Que m'importe? reprit Julius. Dites à cette jeune fille que je suis occupé dans ce moment, et que je ne puis la recevoir.
Le valet allait sortir. Julius, changeant d'idée tout à coup, comme les êtres flottants qui ne tiennent à rien, le rappela.
— Après tout, si elle n’a qu’un mot à me dire, qu’elle entre. C’est une femme, et c’est une compatriote. Ce sont deux titres pour qu’elle n’ait pas fait une démarche inutile.
Le valet sortit et reparut aussitôt, introduisant une jeune fille voilée et toute tremblante.
La femme qui accompagnait la jeune fille était restéo dans la salle d’a côté,