CRISES
Samuel et Lothario poussèrent une exclamation de surprise en apercevant Frédérique.
— Vous ici! s’écria Samuel.
— Mademoiselle Frédérique! diten méme temps Lothario.
— Oui, dit Julius, mademoiselle Frédérique, qui, poussée par son généreux cœur, a pris la peine de venir ici pour me rendre un grand et réel service.
— Un service? répéta Samuel en regardant Frédérique toute tremblante, Quel service ? Je ne croyais pas que Frédérique connût le comte d’Eberbach.
— Nous ne nous connaissions pas il y a une heure, répondit Julius; mais nous avons fait connaissance, et maintenant nous sommes de vieux amis.
— Voilà une amitié nouée bien vite, fit Samuel en fixant son regard profond sur Julius.
— Mais qui ne so délicra pas si aisément, dans mon cœur du moins, et qui me tiendra obligé, tant que durera ma vic... Il est vrai que, probablement, ce ne sera guère.
Un étrange éclair passa dans les yeux do Samuel. Cet improvisateur du mal concevait subitement une idée,
Il recommenca sa question,
— fin somme, je suis curieux de savoir quelle raison si
considérable a pu amener ici Frédérique, sans qu'elle ait
cru devoir m'en averur.
— Tu peux et tu dois tout savoir, reprit Julius, et je te le dirai dès que nous serons seuls. Oh! ne craignez rien, mademoiselle, continua-t-il en rassurant du geste la jeune fille inquiète, vous n’avez rien fait que de noble et de pur, et je vous engage ma parole que Samuel n’aura pour vous que des félicitations et des remerciments. De quoi s’offen= serait-il? Je te le répète, mon cher Samuel, je ne connaissais pas plus mademoiselle que mademoiselle ne me connaissait. Ah! je comprends maintenant l’enthousiasme de Lothario, qui n’avait fait que l’entrevoir, et je comprends aussi le soin jaloux avec lequel tu nous la cachais, méchant avare! Mais, à présent, tu ne nous la déroberas plus, J'enfoncerai tes portes, et j’escaladerai les murs de ton jardin s’il le faut; et, comme elle a su venir à moi sans te ie dire, je saurai au besoin aller à elle malgré toi. La reconnaissance ne doit pas être moins forte que le bienfait,
—Mais reconnaissance de quoi? demanda encore Samuel.
— Curieux obstiné! dit Julius. Eh bien! soit! tu le sauras tout de suite, si tu veux venir avec moi quelques minutes dans le cabinet d’a côté.
— Pourquoi pas ici?
— Parce qu’il y a dans cette affaire un secret, et que je ne puis parler ni devant mademoiselle Frédérique, ni devant Lothario.
Samuel hésita un moment à laisser Frédérique et Lothario seuls ensemble. Mais une retiexion le tranguillisa. Il était assez sûr de Frédérique pour savoir qu'après ce qu’il lui avait dit le matin, elle serait la première à décourager les espérances de Lothario. Frédérique ne laisserait certainement personne dire un mot téméraire à la fiancée de Samuel. Et, dès lors, il valait mieux, au contraire, en finir tout de suite, et qu’elle dit elle-même à Lothario qu’il n'avait plus à penser à elle. La réponse à la lettre que Lothario avait écrite le matin serait plus significative et plus définitive, faite par Frédérique que faite par Samuel.
Cependant, un surcroît de précaution ne parut pas inutile à Samuel. Il alla vers la porte du salon par laquelle il était entré avec Lothario, et il appela $
— Madame Trichter!
La vieille gouvernante entra.
— Madame Trichter, lui dit Samuel, vous allez tout à l'heure retourner à Ménilmontant avec mademoiselle Fré= dérique, Attendez ici avec elle que je sois revenu.
— Viens-tu? dit Julius.
— Me voici.
Julius et Samuel entrèrent dans le cabinet, laissant Frédérique et Lothario tête-à-tête. Hélas! un tôte-à-tôête à trois.
La présence de madame Trichter gônait visiblement Lo- {hario. Dans ce moment, si près de la lettre qu'il avait écrite, il ne se sentait pas le courage de parler de choses banaless et comment parler du sujet de sa lettre devant un témoin!
Cependant, quand retrouverait-il cette occasion? S'il la laissait échapper, était-il sûr de jamais revoir Frédérique hors de la présence de monsieur Samuel Gelb? Etait-il sûr môme de la revoir? Et puis, Vhorrible anxiété qui lui serrait la poitrine à Vidéo d'apprendre l'impression que lui
avait causée sa lettre, l'emportait sur toute considération et sur toute crainte, Il se décida à parler.
— Mademoiselle, lui dit-il d’une voix troublée, ça été pour moi une grande surprise et une grande joie de vous trouver ici. Mais vous feriez ma joie bien plus grande encore si vous daigniez me permettre de profiter de cette rencontre inespérée pour vous entretenir du seul sujet qui m'occupe le cœur.
— De quoi voulez-vous parler, monsieur? demanda Frédérique un peu réservée et froide.
— J'espère, mademoiselle, que vous vous en doutez, dit Lothario balbutiant presque.
— Je vous assure, monsieur, que je ne m’en doute pas du tout.
— Vous n’avez done pas reçu la lettre que j'ai pris la liberté de vous écrire?
— J'ai reçu une lettre de vous, dans laquelle vous me demandiez ma bienveillance pour je ne sais quelle chose sur quoi monsieur Samuel Gelb devait me consulter,
— Et il vous a consultée?
— Il n’a pas jugé nécessaire de me consulter sur une communication où il n’était pas question de moi.
— Où il n’était pas question de vous! s’écria le jeunc homme étonné.
— Monsieur Samuel Gelb me l’a dit,
— Et vous a-t-il montré la lettre que je lui ai écrite?
— Ce n’était pas la peine puisqu'elle ne parlait pas do moi.
— Elle ne parlait que de vous! dit Lothario. Je sollicitais de monsieur Samuel Gelb l'autorisation de me présen= ter chez lui, et c’était... eh bien! c'était pour lui demander votre main.
Frédérique palit. Samuel l'avait donc trompée! Les pressentiments de son cœur avaient eu raison. Un flot de joie inonda son âme.
Mais aussitôt elle se souvint, et ce qu’elle avait promis lui revint à la mémoire,
Elle se rappela qu’elle n’était plus libre, et qu’elle était engagécenversl’homme auquel elle devait d’être au monde”
— Merci, monsieur Lothario, dit-elle en luttant contre son émotion; merci d’avoir songé à une pauvre fille sans nom et sans fortune, vous noble et riche, vous qui n’avez qu'à choisir entre les plus riches et les plus belles, Je suis bien profondément touchée de votre pensée, je vous assure. L'isolement où j'ai vécu jusqu'ici me rend plus précicuse ct plus sensible qu'à une autre celle marque d'eslime que vous me donnez?
— Eh bien!
— Mais, quelque sentiment que me fasse éprouver votro démarche, je dois vous arrêter au premier pas d'une illusion qu'il n'est pas en mon pouvoir de réaliser.
— Comment! s'écria Lothario.
— Je ne suis plus libre, monsieur Lothario, Jo no pourrai jamais vous appartenir, par la raison quo jo ne m'appartions plus,
— Jo m'y altendais! dit Lothario désolé,
Une grosse larme se forma à sa paupière et Frédérique
détourna les yeux, comme si elle craignait que l’attendrissement ne la gagnat aussi.
— Ne m’en voulez pas, dit-elle,
— Comment vous en voudrais-je? dit Lothario. Il ne dépend pas de vous de m’aimer.
— Il ne s'agit pas d’aimer, reprit Frédérique. Je vous aimerais, que je n’en serais pas plus libre.
— Oh! moi, dit Lothario, je crois à la toutc-puissance de ceux qui aiment. Il n’y a pas d'obstacles qu’on ne surmonte, en le voulant bien.
— Il y en a, répondit-elle. Il y a le devoir, la reconnaissance, le payement d’une dette sacrée. Mais croyez que je n’oublierai jamais ce que vous avez voulu faire pour moi. De loin ou de près, je serai toujours votre sœur.
— Et la femme d’un autre, dit Lothario.
Frédérique baissa la tête, ne trouvant plus de mots pour réfuter une tristesse qu’elle partageait peut-être elle-même.
— Ah ! cela devait être, dit Lothario ; je n'ai jamais eu de bonheur. Mon père était mort quand je suis né; ma mère est morte avant que j'aie pu la connaître. La perte de ma mère n’eût pas été complète, si je ne vous avais perdue aussi,
— Monsieur Lothario!... s’écria Frédérique, comme entraînée vers lui par un mouvement qu'elle prenait pour de la compassion, et qui devait être de la sympathie.
Elle allait en dire plus, peut-être. Mais à ce moment Samuel et Julius entrèrent.
Samuel jeta un regard rapide sur Frédérique ct sur Lothario.
— Bien! pensa-t-il en voyant l'air d'abattement de Lothario, je ne m'étais pas trompé ; elle lui a dté toute espérance. Au reste, je saurai par madame Trichler ce qu'ils se sont dit.
Pendant le court entretien des deux jeunes gens, Julius, de son côté, avait tout révélé à Samuel.
— Mais comment Frédérique a-t-elle pu savoir cela? avait demandé Samuel, J'étais seul dans mon cabinet avec l'envoyé de la Charbonnerie, La chambre de Frédérique est séparée par le palicr. Aurait-elle écouté à la porte? Mais dans quel but? J aurait done fallu qu'elle sat d'avance que nous allions causer de choses importantes? Enfin, n'importe ! le fait est qu'elle a tout entendu.
— Heureusement pour moi! dit Julius.
— Oui, certes ! car j'aurais été fort empêché de te sauver. J'aurais bien fait tout ce que j'aurais pu pour cela; j'ai déjà commencé; et, au risque de mo compromettre, j'ai parlé pour toi et j'ai répondu de toi,
— Jo lo sais, interrompit Julius. Frédérique me l'a alt. Pourtant, est-ce que tu m'aurais prévenu ?
Samuel connaissait son Julius, et le ton dont la question était faite lui dicta sa réponse.
— Aurais-je pris sur moi cette sorte de trahison? J'en doute, répondit-il, Dans mes idées, l'humanilé vaut plus qu'un homme, quel qu'il soit. J'aurais bien risqué pour toi mon sang, mais non la Charbonnerio, Si brave, si loyal ot si fort quo je to suppose, j'aurais craint, en te révélant
le péril, de te donner la tentation de l'éviter à tout prix.
— Tu aurais agi en homme, dit Julius; et j'aurais été le premier à f’approuver. Mais sois tranquille, et n’en veux pas a Frédérique de m'avoir averti, elle, qu'aucun serment ne liait. Sa démarche n’a pas compromis Vassociation, sois-en persuadé, et je n’aurai besoin de dénoncer personne pour me tirer d'affaire. J'ai un moyen de me préserver qui ne coûtera pas un seul cheveu à un seul de tes frères, Tu peux remercier Frédérique en toute sécurité.
— À la bonne heure! dit Samuel pensif, Maintenant, parlons d’Olyntpia. Est-elle partie ? L’as-tu revue ?
Julius fit comme s’il n’avait pas entendu l'interrogation,
— Mais quel ange tu nous cachais ! reprit-il. Si tu savais comme ta Frédérique a été charmante et bonne ! Quel trésor de candeur, de beauté et de grâce que cette jeune fille !
— Tu trouves? dit Samuel d’un ton singulier.
— Dans quel ciel, démon, as-tu rencontré une pareille créature ? continua Julius. Je n'ai jamais tant cru à la parenté des âmes que depuis une heure. 11 me semble que Frédérique n’est pas pour moi la première venue. Est-ce souvenir, est-ce pressentiment? sa physionomie, l'accent de sa voix, tout en elle a remué soudain dans mon cœur des fibres que je croyais mortes.
— Comme tu Vallumes! dit Samuel, qui écoutait et qui réfléchissait ; tu en parles comme un amoureux!
— Amoureux! dit Julius en secouant la tête, tu sais bien que cela n'est plus de l’âge ni du caractère que m'a faits la vie. Le temps est passé. Mais il y a autre chose que l'amour. Il y ala sympathie profonde, intime, dévouée. De toutes les femmes que je connais, Frédérique est assurément celle qui répond le mieux chez moi à cé besoin daffection... comment dirai-je ? paternelle, qui survit dans l'âme à l'amour éteint.
— L'autre jour, c'était Olympia, dit Samuel. O la changoante nature! La girouette de ton cœur tourne à toutes les brises.
— Non, dit Julius, Olympia, co n’était pas la même chose. D'abord, je n'ai jamais aimé chez Olympia que le souvenir d’une morte, une ombre, un fantôme.
— Et la princesse, esi-ce aussi une ressemblance quo tu adorais en elle ?
— Oh! dit Julius, ne me parle vas de ces faux caprices qui s'évoillent quand sommeillo la passion vraie. Je l'ai puis Christiane, je n'avais aimé personne.
Pour ce qui est de la princesse, j'ai rompu avec elle ce malin même, Quant à Olympia, ello n'est plus à Paris.
— Partie! Tu l'as laissée partir? dit Samuel.
— Assez sur ce sujet, je l'en prie, répondit Julius, qui devint pile. En ce moment, Olympia roule vers Venise. Eh bien! je ne courrai pas après elle ! Mais à quoi penses-
déjà dit que, dt
lu, Samuel ? Tu as l'air d'un conspirateur qui médile la mort du tyran.
— Rentrons auprès de Frédérique, reprit Samuel sans sortir de sa À prsissos — Attends, dit Julius,
Le comte a'Lberbach alla à un menble d’“hane ciselé de
* était servie, ct l'on passa dans la salle à manger.
—— ‘ dessins charmants, l'ouvrit, et prit, dans un tiroit que fermait un secret, un admirable collier de perles fines, —
— Viens, maintenant, dit-il, 1
Ils rentrèrent dans le salon. Julius alla à Frédérique
— Mademoiselle, lui dit-il, voici un collier qui a pour moi ce prix unique qu'il a appartenu à ma mère, et qu'il. a été porté par ma femme. Je l'aurais donné à ma fille, si Dieu m'en avait accordé une. Vous avez été pour moisi dévouée et si filiale, que je vous demande la permission de vous l’offrir. Ce sera pour votre parure de noces.
Ce dernier mot fit rougir Frédérique et lui mit aux yeux un sourire triste. 7
Elle voulut d’abord refuser.
— Je suis pénétré de votre bonté, monsieur le comt dit-elle ; mais je suis trop pauvre pour porter des Ris de cette valeur.
Julius insista avec grâce et prière.
— Allons, Samuel, prie avec moi, et dis à mademoiselle qu’aupres de sa figure ce collier sera pauvre.
— Frédérique aurait tort de refuser, après ce que tu lull as dit, intervint Samuel. Ce ne serait vas un collier qu'elle refuserait, ce serait un père. |
— Voulez-vous être ma fille? répéta Julius.
— Oh! merci! j'accepte, dit Frédérique en prenant le collier. a
— C'est à moi à dire merci, s’écria Julius ravi. Mais puisque vous étes en train de m’accorder ce que je vous demande, j'ai encore quelque chose à solliciter. Je vous en prie, ne nous quittons pas aujourd’hui. Jai cruellement souffert ce matin. Finissons du moins, ensemble et dans la joie, cette journée commencée dans la solitude et la douleur. ÿ
— Accordé, dit Samuel. a
— Tu es un ami! reprit Julius, Sans vous, je ne sais pas trop ce que je scrais devenu. Lorsque mademoiselle Fré= M dérique est arrivée, je me sentais dans un état de prostvation et d’abattement où je n'étais pas encore tombe. J'ai t vraiment besoin de ne pas rester seul aujourd’hui. Voici M l'heure du diner. Vous allez diner avec moi en famille.
— Tout ce que tu voudras, répondit Samuel. |
— Merci.
Julius sonna et donna les ordres. Un quart d’heure après, un domestique vint annoncer que Son Excellence
Julius fut gai, mais il mangea peu. La nuit passée à la vente, le départ d'Olympia, la rupture avec la princesse, la brusque apparition de Frédérique dans sa vie, c'étaiont là plus d'émotions que n’en pouvait supporter, en une seule journée, sa nature épuisée, 11 était las et faible. Frédérique prenait soin de lui comme une fille, s'inquiétait de lui, le forçait à manger et à parler, et Julius, pour lui complaire, tachait de se contraindre à l'enjouement et au sourire,
Mais tous les efforts qu'il faisait le fatiguaient encore, ot il vetombait de plus en. plus éteint et brisé,
Ce n'était pas Lothario qui était capable de mettre de l'entrain dans le dîner, De tout es qu'on disait, il n’'entendait que ce que lui avait dit Frédérique dans lo moment
| où ils étaient restés seuls. Elle ne pouvait être à lui! elle | était liée à un autre! A qui?
| Toutes ces idées se lamentaient dans sa tête, et il fixait sur son assiette, à laquelle il ne touchait pas, des yeux | mornes et désespérés.
| Samuel, seul, parlait, mangeait, vivait, Mais sous sa verve, un spectateur attentif aurait remarqué une sorte de | résolution étrange et sombre. De temps en temps, il regardait Frédérique et Julius d’un air moitié douloureux,
moitié menaçant.
| - Ala fin du diner, Julius, à l’aide de sa volonté et à l’aide du vin, s’'anima un peu. Le sang remonta à ses joucs pales.
Ses yeux se rallumérent. Il causa de tout, de la diplomatie,
| de la cour de Vienne, de son adolescence avec Samuel et | de leurs exploits à l’Université.
I] parlait avec une vivacité fébrile, dont Samuel parut
| s'inquiéter plus que de son apathie d’auparayant.
Samuel jeta un regard sur les pommettes des joues de Ju-
| lius, et eut un froncement de sourcil en les voyant si ar- | dentes.
Heureusement le dîner finissait.
On se leva de table, et le comte d’Eberbach offrit le bras | à Frédérique pour rentrer au salon. Mais, au moment où | ils venaient de passer la porte, Frédérique sentit tout à | coup le bras du comte se raidir et s'arracher du sien.
Julius porta la main à son front, murmura :
— Oh! je me sens mal, très-mall
Et, avant qu’on eût pu le retenir, tomba à la renverse.
Samuel et Lothario se précipitèrent,
Au bruit, les domestiques étaient accourus.
— Vite! s’écria Samuel ; c’est une congestion cérébrale. Pas un moment à perdre. Portons-le sur son lit.
Samuel et Lothavio prirent Julius eux-mêmes et le vortèrent dans sa chambre.
Samuel dit ce qu’il fallait faire, ordonna et se multiplia. Avant qu’un médecin pdt être appelé, il prit sur lui de mettre en œuvre les réactifs les plus violents, et, au bout d'une heure, Julius reprit un peu connaissance,
En ouvrant les yeux son premier geste fut de chercher quelqu'un qui n’était pas dans la chambre.
Samuel comprit son regard.
— Tu demandes Frédérique, n'est-ce pas? dit-il.
Un signe imperceptible de Julius répondit oui.
— Allez la chercher au salon, dit Samuel à un domestique.
Frédérique accourut.
— Suuvé ! lui dit Samuel. — Ah! Dieu m'a exaucée! s'écria Frédérique,
— Vous avez donc prié pour moi? demanda Julius d'uno Voix faible et lente,
— Oli! oui, j'ai prié et de lout mon cœur |
— Eh bien! vous m'avez sauvé tous, vous par votre prière, toi par ta science, Samuel, et toi, Lothario, par tes soins. Tous, je vous remercie,
— No parle pas tant! dit Samuel,
— Sil un mot encore, Promettez-moi tous deux, Prédé- Tiquo et Samuel, que vous ne me quilterez pas plus que Lothario, Vous voyez que, si vous navies pis été 1h, j'étais
mort. Vous êtes nécessaires à ma vie ; ne vous en allez pas si vous voulez que je vive.
— Tu épuises tes forces avec toutes ces paroles, reprit Samuel.
— Je me tairai quand vous m’aurez promis de ne pas vous en aller.
— Voyons, nous te le promettons, répondit Samuel. Calme-toi. Nous ne te quitterons que guéri ct debout.
— Merci! dit Julius en laissant retomber sur son orcil- Icr sa tête pâle et maigrie, mais où se dessina un sourire.
COUSIN ET COUSIKZ,
Dans ce même mois d'avril, quelques jours après les incidents que nous venons de raconter, la campagne de Landeck et d’Eberbach était charmante à voir.
La gaieté du printemps élait partout, Un air tiède et vivifiant hâtait l'éclosion des premières feuilles, ct le clair soleil rajeuni riait à la verdure qui grimpait à travers la cole.
Au milieu des roches dont la sévérité s’adoucissait aux caprices de la mousse et du lierre, une figure, roche ellemême, immobile et muette, était accroupie, la tête dans ses mains, Autour de cette femme, des chèvres couraient, sautaient et dansaicnt.
C'était Gretchen.
Tout à coup la chevrière tressaillit ct leva la tête,
Dans la route qui était à ses pieds, elle avait entendu une voix chanter. Cette voix, inculte et naive, chantait une chanson bohémienne qui remonta brusquement au cœur de Gretchen, comme un souvenir de son enfance. Elle avait certainement entendu cette chanson-là quand elle était toute petite. En un instant elle revit tout le passé ; sa vie errante lui revint dans le refrain. Oui, c'était bien l'air aveclequelon l'avait bereée; trente ans avaient pu s'écoutor depuis sans en effacer une note dans son âme. Elle hy re trouvait tout entier.[0h1 l’on n'oublicrait pas en cent ans les chants que vous a chantés votre mère !
Gretchen so dressa et se pencha sur la route, Elle vonlait voir celui qui lui rapportait ainsi toute son enfance dans un couplet,
Elle aperçut un étranger qui sembla à la naive paysonne vêtu avec un grand goût ct un luxe supérieur,
Il avait, en effet, un gilet rouge vif, un pantalon bleu clair brodé d'agréments blanes, et uno cravato jauno à paillettes d'or,
L'étranger venait droit à elle, En Vapereevant il fit un mouvement de joie, comme un homme qui trouve ce qu'il cherche,
Mais il réprima aussitôt co mouvement,
— Oh! des chèvres! s‘éeria-t-il dans un mauvais allo mand patoisé Mitalien et do francais; quel bonheur de rencontrer des chèvres !
Il s'élança avec une prestosse inouie sur la pointe des
roches, et bondit jusqu’à Gretchen, qu’il salua. Puis il se mit à caresser gravement celles des chèvres qui n’avaient pas pris la fuite à sa vue.
— Vous aimez les chèvres ? dit Gretchen, singulièrement intérressée par ce personnage bizarre,
— Les chèvres et les rochers, répondit l’inconnu, c’est tout le charme de ma vie. Quant aux chèvres, je les aime pour deux raisons : D'abord à cause de leur légèreté et de leurs cabrioles. Voyez-vous, madame, ces chèvres, qu'on appelle des bêtes, réalisent, dès leur naissance et sans nulle peine, l'idéal des tours de force et d’agilité que les hommes les plus honorables n’atteignent pas toujours en toute une vie de sueurs et d’études, Moi, toute mon amhition, depuis que je suis au monde, a été de parvenir à leur ressembler. A force de science, je me suis rapproché de leur instinct. Je suis une chèvre.
Et, pour donner un échantillon de son savoir à la chevrière :
— Tenez, dit-il, en lui montrant une chèvre qui sautillait au rebord extrême du précipice.
Et, se mettant à quatre paltes à la place même de la charmante bête, il se mit à tourbillonner sur lui-même.
— Arrétez ! cria Gretchen effrayée,
— Vous voyez, dit l'étranger revenant, comme les chevres sont supérieures aux hommes: quand c'était voire chèvre, vous n’aviez pas peur. Vous l’estimiez plus que moi.
La sauvage Gretchen était un peu émerveillée et effarouchée de ecs manières pétulantes. N'importe, ce vif et souple personnage plaisait, sans qu’elle sit pourquoi, à cette fille patiente et rigide.
— Je vous disais, reprit l'étranger, que j'aimais les chèvres pour deux raisons : la deuxième, c’est leur humeur vagabonde, Elles ne peuvent tenir en place. Par là encore nous nous ressemblons. Les chèvres sont les bohémiennes
des animaux.
— Vous êtés Bohémien? demanda Gretchen, subitement attachée.
— Jnsqu’au bout des ongles.
— Ma mère aussi était Bohémicnne, dit la chevrière,
— Vrai ? Mais alors nous sommes de la même race.
Ce rapport établit vite entre eux une sorte d'intimité.
— Ali! j'avais bien besoin de trouver ici quelqu'un qui me comprit ! s'écria le Bohémien.
Is causèrent longuement de la Bohême, de la vie en plein air, des chèvres, du bonheur de ne pas être empilé dans les maisons des villes, de la joie de croître librement avec les arbres et les plantes, et d’avoir du moins à l'âme des ailes que les oiscaux seuls ont au dos,
Puis tout à coup l'étranger s’aperçut qu'il avait oublié l'heure.
— On m'attend, dit-il. Mais j'espère bien que notre connaissance ne se terminera pas là, Nous sommes de vicux amis maintenant. Où vous reverrai-je demain?
— Ici, dit Gretchen, à la même heure,
— A la même heure, Ce n’est pas moi qui y manquerai. Mais jo me sauve, Je vais Ctre grondé pour être resté si
longt mps,
Et, saluant la chevrière, il se mit à dégringoler de rocher en rocher, à la grande terreur de Gretchen, qui crut qu’il arriverait en morceaux. Mais il tomba lestement sur les pieds, fit un nouveau salut, et se mit à courir dans la route, au tournant de laquelle il disparut un instant après,
Le lendemain, l'étranger et Gretchen furent exacts au rendez-vous.
Ils causèrent, comme la veille, des choses communes et des instincts communs qu’ils avaient dans leur passé et dans leurs cœurs. 1
Au moment de se quitter, l'étranger demanda encore à
revoir Gretchen le lendemain.
— Vous logez done à Landeck ? demanda la chevrière.
— Oui, nous y sommes pour quelques jours encore.
— Vous n'êtes pas seul ?
— Non, je suis avec ma sœur. Nous venons de Paris et nous allons à Venise. Ma sœur est une très-fameuse can= tatrice qui tire de son gosier autant d’argent qu’elle veuf, C’est pour cela que vous me voyez ce beau gilet rouge qui a tant attiré votre attention hier. Je peux m'acheter autant de gilets rouges que je veux. On l’attend à son théâtre. Mais elle a voulu prendre par le Rhin et par la Suisse. Fantaisie d’artiste. En arrivant à Landeck, le pays lui a
plu, elle a voulu s’y arrêter, et elle m’a prévenu que nous.
resterions ici quelque temps, Qu'est-ce qui peut la retenir ici? dit Gretchen. — Ce château, dit l'étranger, en montrant le château
d'Eberbach, dont la silhouette se détachait à gauche sur le —
ciel lumineux. Ma sœur est une savante, que cela intéresse de regarder comment les pierres sont taillées. Elle prétend que ce château est plein de meubles rares et historiques qu'il faudrait vingt ans pour admirer en détail. Elle s’amuse à un tas de décorations, de menuiseries et d'archi- {ectures, que j’en ai eu la migraine pour avoir essayé d'y aller une fois avec elle. Ma foi, maintenant, je la laisse y aller seule, J'aime mieux lair et les bois. Je n'ai pas un estomac à digérer les pierres.
Gretchen secoua la tête.
— Ah! oui, dit-elle, à présent les domestiques montrent la maison pour de l'argent à qui veut la voir. Le chateau est aux passants. Après cela il font bien. Le maître Pabandonne. Puisqivil n’en veut plus, elle est à qui veut la prendre. Ah! cette maison si vide a pourtant été pleine de joie.
— Qu'est-ce done qui s’est passé dans ce château ? demanda le Bohémien.
— Des choses bien gaies et des choses bien lugubres, dit Gretchen.
EL elle raconta la douloureuse histoire de ces amours et de ces morts, toujours vivante dans son cœur,
Le temps et Vexallation naturelle à ses idées avarent ajouté à ces joyeux et funèbres événements une sorte de pocsie mystique, Toute cette histoire de Julius et de Chris-
tiane était pour elle comme une légende.
Le rôle de Samuel y était formidable et étrange. Samuel |
y avait les proportions de Satan, C'était le génie du mal, (vouyant plaisir à contrarier les prospérités humaines, ct fiisant taire, avec son ricanement diabolique, les chants
ot les baisers des anges.
Cependant ce démon, dans son récit, semblait plus méchant, en somme, à travers la haine de la conteuse que par ses propres actes, car Gretchen se garda de parler des violences de Samuel, et de l’enfant, et de la cause du suicide de Christiane.
~ Quand le nom de Christiane lui venait aux lèvres, des larmes lui venaient aux yeux. On sentait que sa tendresse avait survécu tout entière à la pauvre morte, et que leurs deux cœurs étaient restés indissolublement unis à travers la profondeur de Vabime.
— Non, s'écria-t-elle, Christiane n’est pas morte. Elle vit en moi et ailleurs. Et ce qui survit d’elle vengera ce qui en est mort. Qu'elle dorme en paix, nous sommes là pour elle, et le méchant ne nous échappera pas!
Un fauve éclair jaillit de sa prunelle à ces mots :
— Adieu, dit-elle, A demain, si vous êtes encore à Landeck. Assez pour aujourd’hui. Quand je pense à ce Samuel, ma haine me rajeunit de dix-sept ans, et jen ai pour un jour à ne plus pouvoir parler d'autre chose, A demain.
Et, se levant, elle s’enfonça dans Jes roches de la côte, où ses chèvres la suivirent.
Le lendemain, le Bohémien la trouva souriante et radoucie.
Elle vint à lui la première.
— Je vous ai quitté brusquement hier, dit-elle. C'est qu'il y a des choses auxquelles je ne puis pas penser de sang-froid. Ne parlons plus de cela, oublions ce chateau et tout ce qui s’est fait ici. Causons de votre passé, à vous, de votre patrie errante, de la vie libre et voyagcuse que j'ai menée comme vous toute petite. Oh! j'ai dans l'es: rit bien des souvenirs confus de belles villes pleines de soleil; de forêts qui étaient comme des églises, dont les troncs d'arbres étaient les orgues; des montagnes, vrais autels du bon Dieu. Quelle est, de toutes les villes que vous avez vues, celle que vous aimez le micux ?
— Venise, dit l'étranger.
— Et pourquoi ?
— Parce que c’est une ville qui ne ressemble pas aux autres, une île toute seule dans l’immensité des eaux. On y est en pleine mer.
— Une ville où il y a de l’eau dans les rues, n'est-ce pas? dit Gretchen, comme cherchant à préciser une image qui lui révenait dans la mémoire,
— Oui, dit le Bohémien. Une ville bâtie par les poissons,
— Oh! je m'en souviens, fit-elle. Et de grandes places! et des grands palais! Ma mère aussi aimait Venise.
— Votre mère y a habité ? Comment s'appelait-elle ?
— Elle s'appelait, de son nom de famille, Gamba.
— Gamba ! s'écria le Bohémien. Mais c'est mon nom aussi.
— Vous vous nommez Gamba?
— En toutes lettres. Mais attendez done. Votre mère ne vous a-t-elle jamais parlé d'un frère qu'elle avait?
— Très-souvent, dit Gretchen, Mais elle s'était fâchée avec son père pour avoir aimé quelqu'un malgré lui, Alors elle avait pris la fuite et n'avait plus donné de ses nou velles à son père ni à son frère, Et puis, l'homme qu'elle aimait est mort, lui laissant une fille, qui est moi-même,
Elle allait me portani de ville en village, gagnant misérablement sa vie, quand un saint homme, pasteur à Landeck, l’a recueillie, Va instruite dans sa religion, et Va nourrie jusqu’à sa mort. Elle n’a plus quitté ce pays
— C'est donc pour cela que nous l'avons cherchée inutilement partout.
— Comment?
Gamba lui-même, aussi stupéfait que ravi de la proyidentielle rencontre, reprit tout ému :
— Gretchen, le frère de votre mère était mon père.
— Est-ce possible? s'écria Gretchen.
— C’est certain. Vous allez voir. Mon père aimait tréscordialement sa sœur, dont le départ lui causa un vif chagrin. Il n’osa trop rien dire, tant que son père fut au monde. Maisile vieux ne fut pas plus tôt sous terre, que mon père se mit à courir le pays dans l'espérance de retrouver sa sœur. Je crois, ma parole, que nous avons fait toute l'Europe, moins ce trou de Landeck. En mourant, il me recommanda encore de continuer ma recherche. J’arrive trop tard pour ma tante, mais au moins je trouve sa fille. Donnez-moi une bonne poignée de main, Gretchen, vous êtes ma cousine-germaine.
— Cest bien vrai? demanda Gretchen défiante.
— Je vous montrerai demain mon passeport, qui vous prouvera que je m’appelle bien Gamba. D'ailleurs, quel intérêt aurais-je à vous tromper?
— C'est juste, dit la chevrière,
Et elle lui tendit la main, qu'il serra fraternellement.
— Eh bien! reprit-elle, puisque nous voilà cousinsgermains, votre sœur est ma cousine, Est-ce que je ne la verrai pas ?
— Impossible, dit Gamba embarrassé. Ma sœur est une personne fantasque et passablement fière. Tel que vous me voyez, elle me renie très-souvent. Les succès qu'elle a eus sur les théâtres l’ont rendue hautaine, et il faut qu'elle soit ma sœur pour que je lui pardonne la manière dont elle est quelquefois avec moi. Elle est descendue chez un aubergiste nouvellement établi à Landeck, et tout le temps qu'elle ne passe pas au chateau à étudier les grimaces des bonshommes de bois ou de pierre sculptés sur les meubles ou sur les murs, elle le passe, enfermée dans sa chambre, à apprendre une partition nouvelle que son directeur lui a envoyée, Mais vous me direz : Qu'est-ce que c'est que cela, un directeur et une partition? Ce serait trop long à vous expliquer. Laissons donc ma sœur tranquille et parlons de vous : il me semble que j'ai des choses à vous dire,
A ce moment, Gretchen dressa vivement la tôle, Elle avait entendu, dans le sentier creusé entre les roches, un bruit de pas.
Elle s'avanca un pou et vit venir une femme voilée qui se dirigeait du côté du château.
Le voile cachait absolument tout le visage de la femme dont le corps élait enveloppé d'un châle épis.
— C'est votre sœur? dit Gretchen à Gamba, sans le lui demander, et comme averlie par un instinct infaillible,
— Oui, dit Gamba,
Olympia s’approchait, grave et muette, sans voir Gamba ni Gretchen, cachés tous deux par un creux de rocher.
Tout à coup, elle se trouva en face d’eux.
En apercevant Gretchen elle parut éprouver une con= motion.
Gretchen, elle, était profondément émue. Elle ne se raisonna pas, elle ne résista pas. Prise d’un besoin impérieux d’arréter cette femme voilée et de lui parler, elle s’élanca :
— Madame! s’écria-t-elle.
Mais Ja main nerveuse de Gamba lui saisit le bras.
— Cela offenserait ma sœur t dit-il.
Et il retint la chevriére.
Olympia continua sa route, et descendit jusqu'au bout du sentier sans même se retourner une fois,
Gretchen se remit un peu.
— Pardonnez-moi, Gamba, ¢’a été plus fort que moi! dit-elle, Je ne sais pas ce que j'ai ressenti en voyant votre sœur ; mais, si vous ne m’aviez pas retenue, j'aurais couru à elle, et levé, je crois, son voile. J’avais besoin de voir son visage.
— Heureusement que j'étais là, dit Gamba. Elle vous en aurait voulu fièrement,
— Qu'est-ce que j'avais donc, vraiment? reprit Gretchen. Quelque chose s’est bouleversé en moi. Il vient si peu de monde au château maintenant! Monsieur Lothario y apparaît de loin en loin, et c’est tout. Monsieur le comte d’Eberbach, jamais. Et puis, cette femme en voile noir, en deuil, ne disant rien, comme une statue qui marche... Il m'a semblé voir ame en peine de ma pauvre Christiane, venant visiter le château qui a abrité sen amour, tout son bonheur et tout son malheur,