UN HERITAGE IMPREVU
Au rendez-vous du lendemain, Gamba arriva tout triste,
— Qu'est-ce que vous avez donc? lui demanda la chevrière,
— J'ai, dit-il, que nous partons.
— Quand?
— Dans une heure,
— Déjà? s'écria-t-elle,
— Ah! fit-il les larmes aux yeux, voilà un mot dont je vous remercie, Mais, allez, c'est encore bien plus déjà pour moi que pour vous, Hélas! ma sœur m'emmène. Mais, avant de partir, j'ai deux choses à vous dire,
— Quoi donc?
— Premièrement, j'ai un compte à régler avec yous,
— Un compte?
— Un compte d'argent,
Gretchen fit un mouvement,
— Attendez, reprit Gamba, Mon grand-père, qui était
votre grand-père aussi, faisait d'assez bonnes recettes, et, comme il n’Glait pas mal avare, il en résulte qu'il a laissé quelques sacs dans sa paillasse. Son héritage n’a pas été loin de dix milles florins,
— Dix mille florins! dit Gretchen.
— Dix mille, dont la moitié naturellement revenait & votre mère, Comme elle n’était pas là lorsque le vieux a trépassé, mon père a fait deux parts de la somme : cing mille dans une poche, cing mille dans l’autre. Ce qu'il a fait de sa part, Dicu et les cabaretiers le savent. Mais, quant à celle de votre mère, il se serait fait hacher en morceaux plutôt que d’y toucher. Elle est entière, pas une baïoque n’y manque. Mon père a suivi son père, et je suis resté avec le dépôt. Votre mère n’est plus là pour que je le lui restitue ; c’est donc à vous qu’il revient. Tenez,
Gamba tira de sa poche une bourse de cuir.
— Les cing mille y sont, dit-il, en bon or. Ils vous appartiennent... Prenez-les.
Et il tendit la bourse.
Gretchen la repoussa.
— Non, dit-elle. Gardez cet argent. Qu’en ferais-je dans ces rochers où je ne connais que mes chèvres? Vous qui allez dans les villes, vous en avez plus besoin que moi.
— C'est à vous, insista Gamba.
— Je vous le donne, répéta-t-elle.
— Je ne l'accepte pas, reprit-il. J'ai plus d’argent qu’il ne m’en faut. Ma sœur gagne tout ce qu’elle veut, et cene sont pas les florins qui nous manquent, je vous le promets. Aurais-je des pantalons bleus brodés de blanc comme ce= lui-ci, si l'argent me manquait? Je pourrais me faire ferrer en or, comme la mule du pape. Prenez celte bourse, ou je la jette dans un de ces trous où elle sera perdue pour tout le monde,
— Eh bien! j'accepte, dit Gretchen, enfin décidée.
Elle prit la bourse.
Gamba fit le soupir de satisfaction profonde d’un diplomate qui a réussi dans sa première mission.
Et Gretchen reprit :
— Vous ¢les un honnête garçon de m'avoir gardé ma part, et de m'avoir cherchée. Après tout, cet argent me servira. Je ne suis pas avare, Dieu merci! mais depuis plusieurs années, je fais tous les ans un voyage à Paris, et, si peu que je dépense, j'ai bien de la peine à mettre de côté la petite somme qui m'est nécessaire pour ne pas mourir de faim. Je vais déposer la bourse que vous me donnez chez le pasteur de Landeck, et, grâce à vous, je n'aurai plus besoin de m’assujettir pour gagner de l'argent, à certains services et à cerlaines obligations qui gènaient mon indépendance et ma sauvagerie. Merci.
— Vous allez à Paris tous les ans? demanda Gamba,
— Oui.
— C'est un drôle de goût, Moi, je n’y suis allé qu’une fois, et je vous assure que je n'ai pas envie d'y remettre les pieds, C’est une belle ville, mais c’est une ville.
— Ce n'est pas par plaisir que j'y vais? dit la chevrière,
— Pourquoi donc alors?
— Par devoir. Mais ne m'en demandez pas davantage,
C'est mon secret. Je ne puis le dire a personne.
. = Pas même à votre cousin?
— Pas même à mon cousin. Je n’en parle qu'aux morts,
— Pas même à votre... commença Gamba.
Et il s’arréta tout court.
— À mon... demanda Gretchen.
— Rien, dit Gamba, balbutiant.
Tly eut un moment de silence.
— Vous aviez, reprit Gretchen, une seconde chose dont yous vouliez me parler?
— C'est justement cela, dit Gamba ému et embarrassé. Voilà. Je voudrais trouver des mots pour vous dire ce que j'éprouve, mais je ne sais pas comment, C'est la première fois que cela m'arrive. Je suis tout je ne sais quoi. Vous devriez bien m'aider.
— À quoi?
— À vous dire que... je vous aimes — Que vous m’aimez?
— Ma foi, oui, le mot est lâché, Je me suis habitué à vous, voilà tout. De vous voir tous les jours, vous ici, vos chèvres là, elles commençaient à m’aimer, elles; tenez, en yoilà une qui me lèche les mains; chère petite, val Eh
bien, je me suis figuré, comme un imbécile, que c'était
pour toute la vie, que cela n’allait jamais finir, et que nous causerions comme cela tous les jours. Eh bien! il faut que je parte. Ah! que le diable emporte les théâtres, les directeurs, l'orchestre et toute la musique! Je voudrais qu’un grand tremblement renfonçât toutes les villes au fond de la terre! Vraiment, je vous aime tant, que je voudrais ne yous avoir jamais connue. Ou bien, non, j'aime encore mieux vous avoir connue, et être triste. :
— Pauvre garçon! dit la chevrière, touchée malgré elle.
— Vous me plaignez, reprit Gamba; vous faites bien. Vous êtes bonne. Alors, promettez-moi que vous ne m’oublierez pas.
— Je yous le promets.
— Et que vous désirerez que je revienne?
— Je vous le promels encore.
— D'abord, si yous le désirez, je reviendrai. Et quand même vous ne le désireriez pas, je veviendrais tout de même,
Gretchen sourit,
-~ Si cela vous fait tant de peine de partir, dit-elle, pourquoi ne restez-vous pas ?
— Jo dois tout à ma sœur, répondit avec mélancolie Gamba ; elle me demande de l'accompagner, disant qu'il n’est pas convenable qu’elle coure toute seule les grandes routes. Elle est assez belle et assez riche pour tenter les voleurs de toute espèce. Mais soyez tranquille, je vais m'ennuyer beaucoup là-bas ; elle verra que je suis triste, et, comme elle est très-bonne au fond, elle me permettra de revenir, et, une fois ché, si vous me permettez de rester, vous verrez que je ne partirai jamais d'ici, Co pays me plaît, j'en aime les chèvres. Je m'y fixerai volontiers,
— À bientôt alors, dit la chovrière en lui tendant la main,
— À bientôt, Gretchen, Oh! l'année ne se passera pas
, ? F à sans que vous me revoyiez, et sans que je vous demande
quelque chose.
— Quelle chose? lui dit-elle. ’
— Vous le saurez, dit Gamba. Vous êtes déjà ma cousine ; mais... Mais...
— Nous causerons de tout cela quand vous reviendrez, interrompit Gretchen. Mais partez content, et soyez sûr que je penserai trés-souvent à vous.
— Adieu, dit Gamba.
Et il eut un air gêné que la chevrière remarqua.
— Qu'avez-vous ? dit-elle.
— J'ai, reprit le pauvre garçon, que voici l'instant de yous quitter, et que je voudrais bien emporter un souvenir de vous,
— Quel souvenir?
— Oh! rien; ce que vous voudriez : un brin d’herbe que vous auriez cueilli.
— Non! s’écria Gretchen assombrie. Pas d'herbes ni de plantes. Cela nous porterait malheur. Les fleurs me haissent, et je les hais. 4
— Vous ne me donnerez donc rien? dit Gamba tout attristé.
— Si! je vous donnerai quelque chose.
— Vrai? fit Gamba.
— Embrassez-moi, mon cousin.
Gamba appuya énergiquement ses lèvres ravies sur les joues brunes de la chevriére.
— Diable et tonnerre L Je suis trés-gail s'écria-t-il avec une larme dans les yeux.
Et, se précipitant sur les chèvres l’une après l'autre, 1l les embrassa toutes,
— Adieu, vous aussi, dit-il, Vous êtes bonnes. Vous avez donné à votre maîtresse l'exemple de m'aimer.
Il se retourna vers Gretchen.
— Au revoir, dit-il. Finissons là-dessus. Nous ne trouverions rien de mieux. J’emporte cela. J'aime encore mieux cela qn’un brin d'herbe. Adieu... A bientôt,
Et il se mit à courir de toutes ses forces jusqu'à ce qu'il fut hors de la portée des yeux de Gretchen.
Gretchen resta pensive.
— C'est un honndte garçon, pensa-t-elle, Il reviendra. Aimée de lui! Voudrais-je et pourrais-je l'être? N'importe, je pourrais compter sur lui au besoin, et je ne serais plus seule maintenant, s'il fallait protéger la fille de ma chère Christiane.
QUE L'AMOUR RESSEMDLE BEAUCOUP A LA HAING
Samuel avait tenu la promesse qu'il avait faite à Julius: Il avait installé Frédérique et madame Trichter dans uno chambre de l'hôtel de l'ambassade, et il avait couché luimême dans une pièce voisine de la chambre du malade,
NN eee ———
Tous deux n’avaient pas quitté Julius.
Le comte d’Eberbach avait passé par toutes les alternatives du mal et du mieux. Samuel avait désespéré plusieurs fois de sa vie, puis la souffratice avait semblé vaincue, puis elle avait repris le dessus.
Pendant huit jours, Julius resta au lit, sauvé le matin, perdu le soir.
Le huitième jour, un mieux sensible se déclara.
Ce jour-là, il devait y avoir, pour la troisième fois, une consultation des quatre ou cinq grandsmédecins que compte toujours Paris.
Tl était un peu plus de midi. Dans la chambre du malade, Frédérique, penchée à son chevet, lui faisait boire une tasse de tisane.
Samuel, assis au pied du lit, observait. N’observait-il que la maladie ?
Julius rendit la tasse à Frédérique, qu’il remercia par un regard d’attendrissement.
— Eh bien? lui demanda-t-elle, trouvez-vous cela bon? Cela vous fait-il du bien ? Vous sentez-vous mieux ?
— Oui, répondit le comte d’Eberbach, c’est bon, comme tout ce qui vient de vous. Mais ce qui me fait le plus de bien, ce n’est pas votre tisane, c’est votre présence. Soyez tranquille, vous m’en tirerez. En entrant ici, vous y avez apporté tous les bonheurs. Le méme jour, vous avez trouvé moyen de me sauver deux fois la vie. Je vivrai, ne fût-ce que pour que tant de soins charmants n’aient pas été en pure perte, et je me sens forcé de ressusciter par reconnaissance.
— Ne parlez pas tant, répliqua Frédérique, surtout pour dire des choses si exagérécs.
Samuel observait toujours, avec ce coup d’œil profond et impénétrable qui lui était particulier,
A ce moment, Lothario entra.
J] salua grayement et froidement Frédérique, qui lui rendit une révérence non moins cérémonieuse. Il serra la main de son oncle, puis il vint dire un mot bas à Samuel,
— Ah! dit Samuel tout haut, ce sont les médecins que nous attendons.
— Pourquoi les as-tu fait encore venir? pour nous déranger? dit Julius. Je n'ai confiance qu’en toi, et tu suffirais bien tout seul, Pour le coup, d’ailleurs, ils arrivent trop tard; je suis guéri.
— C'est pour qu'ils me le disent que je les ai fait venir.
— Puisqu’ils sont la, dit Julius, introduis-les, et que ce soit fini.
— Je m'en vais, dit Frédérique.
Et elle fit un pas vers la porte.
— Non, restez, dit Julius. Je veux que vous restiez. Si ma santé n'éloit pas présente quand ils vont m’examiner, ils me trouveraient très-malade el me prescriraient les remèdes les plus ennuyeux.
— Eh bien, reprit Frédérique, je vais me mettre la.
Elle alla s'ogenouiller à un prie-Dieu, à demi-caché dans le retour du lit,
Samuel ouvrit la porte et fit entrer les médecins,
Il leur ract
nta les
nouvelles phases de la maladie do
Julius, depuis leur derniére visite. Puis eux-mémes interrogèrent et examinèrent ensemble.
Au bout d’une demi-heure, les médecins et Samuel se retirèrent dans le salon pour se consulter. fe
Frédérique et Lothario restèrent seuls avec Julius.
Il yeut un moment de silence, et le regard de Julius allait, pensif, du jeune homme à la jeune fille,
— Frédérique? appela-t-il.
Elle se leva du prie-Dieu et accourut.
— Eh bien! ont-ils eu Pair content? demanda-t-elle.
— Oh! ce n’est pas de cela qu'il s’agit, dit Julius. Nous avons le temps toute la journée de parler de ma maladie et de moi. Mais puisque nous nous trouvons une minute tous trois ensemble, sans personne qui nous entende, il faut que je vous dise quelque chose que j'ai sur le cœur.
— Qu'est-ce donc, dit Frédérique?
— Je veux vous demander à tous deux, mes enfants, ce que vous avez l’un contre l’autre.
— Ce que j'ai contre monsieur Lothario? reprit Frédérique confuse.
— Mais je n’ai rien contre mademoiselle Frédérique, reprit Lothario très-froidement.
— Je me souviens d’un temps, il n’y a pas plus de dix jours de cela, où, pour avoir entrevu Frédérique une seule fois, Lothario ne parlait d’elle qu'avec une admiration enthousiaste. L’approcher, lui parler, la voir seulement, c'était une ambition impossible. Eh bien! mon cher Lothario, elle est venue, tu la vois, tu lui parles. Et, au lieu d'être ravi et radieux, tu es devenu sombre, tu sors quand elle entre, tu te tiens dans une réserve hostile. Quel mal fa-t-elle fait? Elle m’a soigné et guéri. Est-ce comme cola que tu l'en récompenses ? Est-ce comme cela que tu m'aimes ?
— Vous vous trompez, mon cher oncle, dit Lothario; je trouve toujours mademoiselle Frédérique d'une beauté et d'une grâce charmantes, et ce n’est pas certes le service qu’elle nous a rendu et qu’elle nous rend tous les jours qui me refroidirait pour elle; mais ce n’est pas une raison pour l’importuner de mon admiration hors de propos.
—]ly a autre chose dans ta réserve que de l'indiscrétion, insista Julius. Tl faut qu’il se soit passé quelque chose entre vous.
— Il ne s'est rien passé, je vous le jure.
— Rien du tout, répéta Frédérique.
— Frédérique n'est pas avec toi comme elle est avec tout le monde. Elle, si bonne, si souriante, si cordiale, elle semble mal à l'aise devant toi, comme tu es gêné devant elle. Tenez, dans ce moment même, Croyez-vous que vous ayez l'air fort naturel l’un et l'autre? Vous vous contenez, et vous recouvrez cela d’une apparence digne et calme. Mais au fond, il y a je ne sais quoi que vous me cachez. Voyons, mes enfants, ce n’est pas bien pour moi qui suis malade, et qui vous aime tous deux, de séparer ainsi les deux moitiés de mon cœur; il doit y avoir quel que malentendu là-dessous, Vous allez vous expliquer devant moi et vous raccommoder. Allons, diles-moi tout de suite CG que vous avez.
— Nous n'avons rien, dit Frédérique,
— Nous ne pouvons pas nous réconcilier, dit Lothario, puisque nous ne pouvons pas et ne devons pas être fachés.
— Si vous n’étes pas fâchés, pourquoi ne vous vois-je pas gais et affables comme il convient à votre âge ? Enfin, vous n’avez aucune raison d’être moroses ct d’allonger des figures graves. La santé qui me revient n’est pas un motif suffisant pour expliquer votre tristesse. Ou bien voulezvous que je croie qu’on me cache mon état réel, et que je suis plus en danger qu’on ne me le dit et que je ne l’imagine?
— Oh! vous êtes guéri, mon oncle! s’éeria Lothario,
— Eh bien! si votre tristesse à tous deux ne vient pas de moi, elle vient de vous. Donc, je vous démande une dernière fois de vous réconcilier, et de vous donner une fraternelle poignée de mains devant moi. Voyons, que celui des deux qui m’aime le mieux tende la main le premier. Frédérique, vous êtes la meilleure; est-ce vous qui commencerez ?
Frédérique fit un mouvement comme pour tendre la main, et puis se retint. Quelque sentiment qu’elle éprouvât au fond du cœur, il y avait, depuis la conversation qu’elle avait eue avec Samuel, une barrière infranchissable entre elle et Lothario. A quoi bon encourager, ne fûtce que d’un geste, un rêve qui ne devait pas se réaliser? Il valait mieux en finir tout de suite, il était plus sensé, et aussi plus clément de ne pasle laisser naître d’abord que de ie tuer plus tard. Frédérique ne voulait permettre d’espérance ni à Lothario, ni à elle-même.
— Jo vous en prie, Frédérique, répéta le comte d’Eberbach.
— Monsieur Lothario avait raison tout à l'heure, répondit-elle, On ne se réconcilie que quand on est brouillé.
— Elle ne veut pas commencer, reprit Julius en se tournant vers Lothario, et elle fait bien. C’est à toi évidemment à lui demander pardon et à revenir le premier. Allons, Lothorio, prouve que tu sais faire quelque chose pour moi.
Lothario n’osa pas lever les yeux sur son oncle, de peur de ne pas pouvoir résister à un regard.
— Mon cher oncle, dit-il, les médecins tardent bien ; permettez-moi d'aller les retrouver. Vous ne m’en voudrez pas si celle consultation m'intéresse plus que tout au monde,
Et, traversant la chambre, il sortit précipitamment.
Julius retomba découragé sur son lit et se tourna la tête contre le mur.
Que pouvait-il y avoir entre Lothario et Frédérique? que pouvait-il être survenu dans l'âme de Lothario, si froid maintenant pour celle dont il parlait autrefois avec tant de chaleur et d'enthousiasme? L'aimait-il, et élait-il jaloux ? Les soins prodigués par Frédérique à un malade lui déplaisaient-ils? Regardait-il son onclecomme « un autre? »
Ou bien, n'était-ce pas l'amoureux qui souffrait en lui, était-ce, hélas! l'héritier? La subite introduction d'une étrangère dans l'affection de l'oncle, dont la fortune lui appartenait en quelque sorte, l'inquiélait-elle et effrayaitelle ses espérances? Lui qui jusqu'à présent avail été le seul enfant de Julius, n'était-il pas tourmenté de voir tout à coup une jeune fille presque inconnue venir lui dive: partageons?
Cependant Lothario n'avait jamais témoigné de penchant à l’avidité et à l’avarice. Mais ce n'était pas une raison. Julius avait trop pratiqué les hommes et la vie pour ignorer que le plus souvent c’est l’occasion qui fait le caractere, et que les ‘instincts, inconnus de tous et de ceuxmêmes qui les ont, surgissent à limproviste quand leurs intérêts sont menacés. D'ailleurs y a-t-il réellement, il se le demandait, des cœurs assez nobles et assez fermes pour faire bon marché de la richesse? Les plus vigoureuses natures fondent comme la neige aux rayons des louis d’or. Tous les hommes sont égaux devant l'argent.
Sans doute, tout venait de là. Lothario avait entrevu Frédérique à Ménilmontant, il l'avait trouvée belle, il en avait parlé avec admiration comme un jeune homme parle de toute jolie femme qu'il vient de rencontrer, et puis, il n’y avait plus pensé. Et cetle impression fugitive et momentanée n’avait pas tenu contre le souci de voir Prédérique installée chez son oncle, et prête à lui disputer la moitié de son héritage.
Et la pauvre Frédérique avait subi ce revirement. A la fatigue de soigner l'oncle, elle avait ajouté la mauvaise humeur du neveu. Julius lui devait encore cette reconnaissance.
Il se retourna vers elle.
— Ma bonne Frédérique, dit-il, pardonnez-moi la maussaderie de Lothario. Soyez avec lui comme il vous plaira, vous êtes ici chez vous, et je ne veux pas que vous vous gêniez en quoi que ce soit. Certes, j'aurais bien souhaité que tous ceux que j'aime pussent s'aimer, mais il n’en sera que ce que vous désirerez. Et, dans tous les cas, soyez bien sûre que je ne vousen voudrai pas, et que je ne vous préfère personne.
— N'attachez, monsieur, aucune importance, réponditelle un peu triste mais calme, à la facon dont monsieur Lothario peut se comporter vis-à-vis de moi. Je ne lui demande que ce qu’il me donne, et je lui sais gré de rester avec moi dans les termes de la politesse et de la réserve; il ne me doit rien de plus. Si je suis ici, ce n’est pas pour lui, il le sait bien, c’est pour vous; et encore les soins que vous voulez bien que je vous donne, j'en suis assez payée par le plaisir que j'ai à vous les donner.
— Chère fille! interrompit Julius.
— Croyez ce que je vous dis, monsieur le comte, poursuivit Prédérique; je me suis tout d'abord et naturellement sentie portée vers vous d'une affection profonde, qui se récompense elle-même, Je n'ai jamais été si heureuse que depuis que j'ai eu le bonheur de vous servir et de vous être un peu utile.
— C'est avec des mots comme ceux-là, Frédérique, que vous n'avez guéri. 4
— Monsieur Lothario n’a pas à me remercier ni à m'aimer. Je n'ai pas agi pour lui; jo n’ai agi que pour vous et pour moi.
— Allons! pensa Julius, ils ne s'aiment pas, et ce n'est
pas la jalousie de Lothario qui souffre, C'est donc sa vanilé. O misérable nature humaine!
Et pourtant Julius doutoit, il voulait douter encore.
La porte s'ouvrit; Samuel et Lothario entrèrent,
——X—ee ee
Samuel était tout joyeux,
— Sauvé! dit-il, Les médecins ont été très-contents.
— Tres-contents du malade, et irés-contents du médecin, ajoula Lothario. Monsieur Samuel Gelb ne peut pas vous dire quelles félicitations ils lui ont faites pour la manière dont il vous a traité, mais je vous le dis, moi.
— Je n’avais pas besoin de l’avis des médecins, dit Julius, pour savoir tout ce que je devais au dévouement et à la science de Samuel.
— Nous répondons de ta vie, dit Samuel, voulant détourner la conversation. Ce n’est plus maintenant qu'une affaire de patience. Les médecins ont dit que la convalescence serait probablement très-longue. Il faudra bien des ménagements, bien du temps et bien des soins pour terenouveler et te refaire cette santé épuisée par ton insouciance effrénée de la vie.
— Oh! maintenant, je puis attendre, dit Julius. Je vous |
aurai fous pour m'aider à vivre.
— Vous aurez monsieur Samuel et mademoiselle Frédérique, dit Lothario.
— Et toi aussi, Lothario! je te compte, crois-le bien.
— Oh! moi, reprit Lothario, depuis que monsieur Samuel et mademoiselle Frédérique ont consenti à loger à l'hôtel de l'ambassade, je vous suis beaucoup moins nécessaire.
— Que veux-tu dire? demanda le comte d’Eberbach. Allons! c'est sûr, mes tristes soupçons avaient raison, pen= sait-il.
— Mon cher oncle, continua Lothario, non sans un visible embarras, maintenant je suis, Dieu merci, tout à fait rassuré sur votre chère vie. Il faut penser un peu aux affaires. Nous les avons singulièrement négligées depuis huit jours. Néanmoins, vous vous souvenez peut-être que je vous ai touché un mot avant-hier qui nécessiterait l’envoi à Berlin de quelqu’un de sûr.
— Achève, dit Julius.
— Eh bien! mon cher oncle, vous voilà remis, Vous n’¢tes pas seul; moi de moins, vous serez encore plus entouré que vous ne l'avez été depuis bien des années.
— Tu veux partir, interrompit Julius,
— Je ne vous suis pas indispensable ici, et je vous scrai utile là-bas.
— Je me moque bien de Berlin! dit Julius. Je ne yeux pas que tu me quittes.
— Mais les affaires commandent, insista Lothario.
— Il n’y a pas d'affaire qui tienne, répliqua Julius. Aussi bien, souffrant comme je suis, je compte donner ma démission, Je l'aime mieux que mon ambassade.
— Mon bon oncle, dit Lothario, je suis profondément touché de toutes vos bontés, mais je ne peux pas accepter ce sacrifice, Permettez-moi de vous répéter que ce départ est absolument essentiel, Au reste, je ne serai pas dehors plus d'une quinzaine de jours,
— Mais j'ai besoin de toi ici. Comment l'ambassade, puisque tu parles de l'ambassade, ira-t-elle sans toi?
— Monsieur Samuel, qui nous a rendu tant de services
depuis trois mois, est maintenant bien assez au courant
pour tenir ma place, plus utilement que je ne le ferais moi-même,
— Voyons, parle-lui, Samuel, dit Julius; car pour moi, je n’ai pas la force de lutter, et je suis à bout de prières,
Samuel avait écouté toute cette discussion sans pronon= cer une parole; mais un sourire imperceptible qui sedessinait à ses lèvres, disait assez qu'il comprenait le senti= ment de Lothario.
Au premier mot de départ qu'avait laissé tomber Lotha= rio, un éclair de joie avait passé dans les yeux de Samuel, Sans doute, il était heureux que l’amoureux de Frédérique le débarrassât d’une rivalité inquiétante. De plus, ce besoin que ressentait Lothario de s'éloigner de Frédérique était la meilleure preuve qu’il était en désaccord avec elle.
Peut-être aussi l’absence de Lothario servait-elle d’aus tres projets dont Samuel n’avait parlé à personne.
Samuel ne pressa done nullement Lothario de rester.
— Monsieur Lothario sait micux que nous, dit-il, où sa présence est le plus nécessaire. 11 est certain que, si son voyage doit empêcher ta démission d’ambassadcur, une séparation d’une quinzaine de jours ne vaut pas que tu renonces aux services que tu peux rendre à ton pays. Frédérique et moi nous nous engageons à redoubler de soins, moi comme secrétaire, elle comme garde-malade, et à faire fout ce qu’il dépendra de nous pour qu’il ne te manque personne. "
— Tu porsistes à vouloir me quitter, Lothario? dit Julius.
— Ille faut, mon oncle.
— Dis que tu Je veux, ce sera plus vrai. Ainsi, rien n’est complet, toute joie avorte, et tu me gates ma convalescence. Enfin, fais à ta volonté,
— Merci, cher oncle.
— Ilme remercie de mon chagrin! Et quand partiras-tu ?
— Plus vite je partirai, plus vile jo serai revenu.
— Tu pars aujourd’hui?
— Je pars tout à l'heure.
— Adieu donc, dit Julius attris(é ct incapable de résister davantage,
En ce moment une voiture entra dans la cour, et un claquoment de fouet se fit entendre,
— Voici les chevaux, dit Lothario.
— Déja! dit Julius, Tu étais donc bien décidé d'avance?
— C'est l'intérêt de tout le monde ici que je parte, reprit Lothario, Quand les médecins ont dit tout à l'heure que vous étiez hors de péril, j'ai fait commander les chevaux,
— Adiou alors, Lothario, dit Julius,
— Adieu, mon oncle,
Et Lothario embrassa Julius avec effusion.
Puis il salua froidement Frédérique, Mais elle vit bien qu’il était tout pale.
— Adieu, mademoiselle, dit-il.
La voix lui manquas il tondit la main à Samuel.
— Oh! moi, dit Samuel, je vous accompagne jusqu'à la voiture,
Et ils sortirent tous deux, laissant Julius morne et Frédérique plus émue qu'elle n'aurait voulu Pavouer,
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