‹ La vie au desertChapitre 142 sur 175 · DIFFICULTÉ DE DONNER · texte numérisé non relu

DIFFICULTÉ DE DONNER

Trois mois après la scène que nous venons de raconter, c'est-à-dire au commencement d'août 1829, le comte d’Eberbach, & demi étendu sur une chaise longue, causait avec Frédérique, en ce moment seule dans sa chambre,

Les rideaux, épais et fermés, laissaient filtrer ça et la quelques minces filets du soleil d’août, qu’on sentait chaud et brûlant au dehors.

Ainsi que l'avait prédit Samuel Gelb et les médecins

appelés en consultation, la convalescence de Julius avait .

été longue, si longue qu’au bout de trois mois elle aurait encore.

Julius commençait pourtant à se lever, Maisil était si faible et si abattu, qu’il n’avait pu sortir encore que deux fois en voiture, et qu’on avait même été forcé de le rame= ner presque aussitôt, incapable qu’il était de supporter la secousse du payé et le bruit de la rue, C’est à peine s'il pouvait rester debout quelques instants. Il n’était pas plus tôt levé qu'il ressentait le besoin de son lit,

Samuel lui interdisait sévèrement tous les excitants qui, pour lui ajouter une force factice avaient achevé de lui Ôter tout ce qui lui restait de force réelle, Julius obéissait aux prescriptions de Samuel. Car maintenant, soit qu’en voyant la mort de près il se fût mis à la craindre, soit que quelque affection, en renouvelant son âme, l’eût rattaché à Vexistence, le fait est qu’il tenait à la vie, et qu’il faisait tout pour vivre.

Il avait, lui auparavant si désireux du tombeau, des moments d’impatience et de colère contre cette invincible langueur qui le clouait sur un fauteuil de convalescent, et qui faisait de sa chambre une ébauche de la tombe,

Et ni lui ni Samuel ne pouvait prévoir l'instant où il pourrait surmonter cette étrange faiblesse,

Une seule chose lui donnait du courage : la présence de Frédérique. Car, pour Lothario, hélas! il était absent encore, et ses lettres, depuis trois mois, remettaient son retour de semaine en semaine,

Mais pendant ces trois mois qui venaient de s'écouler, les soins touchants et le dévouement filial de la blonde jeune fille ne s'étaient pas démentis une seule minute, Pour remplacer Lothario, elle s'était doublée, C'était quelque chose de charmant que cette fraîche et vivace figure se prodiguant à ce jeune vicillard pâli et mourant, que cette fontaine de vie so répandant à profusion sur celte organisation tarie plus qu'à moitié, que toute cette jeunesse mettant dans celle chambre plus de vie et de santé que la maladie ne pouvait en prendre.

Chaque jour des côtés, non développés encore, de l'Ame de Frédérique, so révélaient aux yeux ravis de Julius. Comprimée jusque-là par l'amère et sévère ironie de Sa-

mucl, la candide et croyante créature s’épanouissait mieux auprès de la bonté tendre et un peu faible du comte d'Eberbach. Elle pouvait mettre dans son affection pour lui cette protection gu’aiment tant les femmes. Elle lui pré- {ait son bras pour marcher, elle lui faisait la lecture; il ne mangeait avec appétit que ce qu’elle lui servait. Elle se sentait nécessaire! privilége dont les mauvais cœurs abusent pour se vendre plus cher, et dont les bons profitent pour se donner davantage.

Ce jour-là, comme les autres, Frédérique était auprès du comte d’Eberbach, attentive à ses moindres désirs, arrangeant ses oreillers et ses coussins, épiant ses besoins dans ses yeux.

— Sortirez-yous aujourd’hui, monsieur le comte? demanda la jeune fille. :

— Si j'en ai la force, répondit Julius; mais j’attendrai que la chaleur du jour soit un peu apaisée; car ce soleil est lourd à porter. Mais soyez tranquille, ma chère Frédérique, je sens que je reprends au fond. Toutes vos peines auront un terme. Vous êtes si gracieusement bonne pour moi que je serais bien ingrat de ne pas guérir tout à fait et tout de suite.

— Voulez-vous que je vous lise quelque chose? vous ennuyez-vous ?

— Je ne m'ennuie jamais quand vous êtes là, Frédérique. Je ne m'étonne plus de m'être ennuyé si longtemps. C'est que je ne vous connaissais pas. Mais si vous avez cette complaisance, continuez-moi la lecture que vous m’avez commentée hier. J'ai toujours eu le goût des poètes, mais il me semble que je ne les comprends complètement que depuis que vous me les lisez.

Frédérique alla prendre un volume de Goëthe qui était sur une table, et revint s'asseoir auprès du comte d’Eberbach.

Elle ouvrit le livre et allait se mettre à lire lorsque Samuel entra.

I] avait à la main une petite fiole qu’il déposa sur la cheminée.

— Ah! te voilà, dit Julius.

— Oui, dit Samuel. Et je t'apporte une nouvelle,

— Une nouvelle qui me concerne ?

— Une nouvelle qui concerne tout le monde,

— Qu'est-ce donc?.

— Le ministère Martignac est décidément tombé. Le ministère Polignac le remplace, La nomination paraîtra demain au Moniteur.

— Ce n'est que cela, ta nouvelle? dit Julius, en apparence indifférent,

— Diable! s'il t'en faut d'autres, tu es difficile. C'est tout simplement la guerre qui commence, La provocation part du roi, tant pis pour luil Vois-tu, cette nomination sora dalée du 8 août 1829, Eh bien! sans être un grand sorcier, je te parie que le 8 août 1830 Charles X ne sera plus sur le trône, La destitution du ministère de Martignac, cost la démission de la royauté,

— Qu'est-ce que cela me fait? répondit Julius, Je ne me soucie plus de la politique, J'ai à te parler de choses bien autrement sérieuses,

————— Eee

Frédérique se leva.

— Je vous laisse, dit-elle.

— Oui, permettez-moi de vous renvoyer, ma chère fille, dit Julius en souriant. J'ai à causer avec Samuel de choses qui vous regardent trop pour que vous puissiez les entendre. Mais vous pouvez sortir sans regret, vous ne serez pas absente de notre entretien, croyez-moi.

Frédérique sortie, Samuel déboucha la fiole qu’il avait apportée, la vida dans un verre, et vint à Julius.

— Bois, dit-il.

Julius prit le verre.

— Qu’est-ce donc, demanda-t-il, que cet étrange élixir que tu me fais prendre depuis quelques jours, ct qui glace, ce me semble, dans mes veines, le peu de chaleur que mon sang y conserve encore?

— Bois, te dis-je, enfant qui rechignes devant une medecine à prendre. Ton sang brûlé a besoin que je le refroidisse ; il ne peut retrouver un peu d’animation que dans l’engourdissement, comme après une nuit d’orgie on se refait dans le sommeil. Ceci est le suc d’une plante que jai découverte dans l'Inde. C'est une réparation d’une puissance incroyable. Ce breuvage conserve le sang dans cette sorte de glace. Mais, que diable! tu n’as pas besoin d’être fringant et jeune! Pourvu que tu vives! Tu n’exiges pas que je te rende tes vingt ans; je te promets de ten ajouter une douzaine.

— Une douzaine d'années? dit Julius. C’est plus que je n’en réclame et que je n’en espère, et c’est justement làdessus que je veux te poser une question, pour moi solennelle.

Il but et reprit :

— Écoute, ami, je suis un homme et nous sommes seuls. Tu me connais assez pour savoir que je suis capable de tout entendre. Donc, j'entends, je veux que tu me dises mon état réel,

— Mais... tu le sais.

— Non pas. Ton amitié pour moi t’a jusqu'ici poussé à me montrer Pavenir en beau, à ne me parler que des bonnes chances, à me promettre tout. Mais, vois-tu, je ne crains qu’une chose, c’est d’être pris au dépourvu; c’est de m’en aller subitement, sans en avoir conscience, sans le savoir. Tu es un trop grand médecin pour ne pas connaîlre, à une semaine près, les instants qui me sont comptés. Eh bien! je demande, jexige comme un service que tu m’apprennes toute la vérité,

— Tu le veux? dit Samuel hésitant.

— Je le veux et je Ven prie. Et une chose qui va te retirer lout scrupule, c’est que, quoi que tu me dises, tu ne me diras rien de pire que ce que je me dis moi-même, Celle prostration que je ne puis vaincre m’avertit assez. Je ache de temps en temps de me relever de ce lit et de ce fauteuil, et de me tenir droit, mais je retombe bien vite, La position horizontale est déjà une habitude pour moi. De là au tombeau il n’y a pas loin, Voyons, mon vloux camarade, au nom de notre enfance et de notre jeunesse, combien me reste-t-il de minutes?

— Tu veux toute la vérité? répéta Samuel,

— Toute la vérité, dit Julius,

— Eh bien, le probable, mais songe que c’est souvent l'invraisemblable qui arrive, le probable est que ta vie est, en effet, épuisée. J'espère encore. Suse, tu le vois, des moyens héroiques. Tu parles de minutes, je te réponds que tu vivras encore des mois, peut-être des années, Mais, puisque tu me le demandes en ces termes, je ne crois pas que tu aies devant toi cette longue série de jours que révent, si souvent en vain, les hommes les is robustes et les mieux constitués.

— Merci, Samuel, dit Julius. Je te suis reconnaissant de m'avoir parlé ainsi. Tu m'as rassuré, d’ailleurs. Tu me promets des mois, et je n’espérais pas même des semaines.

— Au reste, reprit Samuel, la durée de la vie dépend encore bien plus de toi que de mes remèdes. L'essentiel est d'éviter toute émotion plus forte que toi. Une imprudenee te tuerait sur le coup.

— Cela étant, dit Julius, il est temps que Lothario re-

icune. Je vais lui écrire une lettre encore plus pressant que les autres. Je ne comprends pas ce qui peut le retenir à Berlin, malgré les vingt lettres que je lui ai écrites depuis trois mois. Il ne peut plus dire maintenant que c’est à cause de l’ambassade, puisque j'ai envoyé ma démission, et que j'attends mon successeur d’un instant à l’autre,

— Tu luias écrit de hater là-bas ton remplacement. Il remplit ta volonté.

— Mais non, je sais que mon remplaçant est désigné. A présent tout est donc fini, et Lothario nous serait plus nécessaire ici qu'autre part. Quand mon successeur va arriver, Lothario le mettrait au courant, et je voudrais même, et j'obtiendrais sans doute qu’il restât tout à fait auprès de lui : Lothario est trop jeune, lui, pour me suivre dansma retraite, Il est parti pour quinze jours, et ces quinze jours ont déjà duré trois mois, et il ne parle pas de revenir. Il a fait un voyage à Vienne. Il n’écrit que des réponses va= gues et brèves. Il a évidemment quelque chose,

— Eh! il a une maîtresse, dit Samuel.

— Qu'en sais-tu? demanda Julius, qui aurait bien voulu

ns

se reprendre à cette explication.

— Je sais son âge, répondit Samuel. Qu'est-ce quo tu veux qui retienne un jeune homme, beau, charmant, spirituel et riche? Ne te souviens-tu pas de ce qu'est Vienne? Toutes les femmes lui auront sauté au cou. Nous autres, nous sommes graves, moroses, austères. Tu joins à cela d'être malade. Je ne voudrais pas calomnier ton neveu, rois c'est un jeune homme. [i y à un contresens absurde à vouloir enfermer un garcon de sa figure dans une charbre de malade. C'est bon pour Frédérique qui n'a pascommencé de vivre, et pour moi qui ai fini. Mais Lothario s'amuse, ot il fait bien, Tu n'es pas assez égoiste pour lui en vouloir. Ne t'inquiète plus de lui, si tu l’aimes. Tu plains quelqu'un qui ne se plaint pas, sois-en certain.

— N'importe ! dit Julius, je vais lui écriro une dernière lettre, et je suis sûr qu'il ne me laissera pas mourir sans l'avoir revu.

— Oh! dit Samuel, situ ne veux que cela, il aura, j'espère, bien le temps de se brouiller avec toutes ses mats

DIEU DISPOSE. 17 ee ee

tresses et de revenir avant qu'il ne soit Pheure de dicier ton testament.

— L'heure peut sonner plus tôt que nous ne pensons. Il est temps qu’il fasse ses préparalifs de retour, et que, moi, je fasse mes préparatifs de départ.

— Que veux-tu dire?

— Je veux dire qu’en effet, je vais, selon ta parole, dicter mon testament.

— Bon! encore une fois tu n’en es pas là, s’écria Sa-

uel.

— Qu'importe! dit Julius, que je le dicte une semaine plus tôt ou plus tard? A quoi bon remettre une chose nécessaire? Je serai plus tranquille, ce devoir accompli. J'aurai une inquiétude de moins dans l'esprit, je ne craindrai pas de m’en aller sans avoir remercié ceux qui m'ont rendu service, et je ne m’en porterai que mieux. Au reste, ce west pas d'aujourd'hui que j’y pense. J'ai déjà arrèté dans ma pensée ce que je veux faire. Inutile de le dire que je ne tai pas oublié.

Samuel fit un geste de refus.

— Oh! je sais, reprit Junus, que ton ambition est plus haute que l'argent. J'ai voulu seulement que tu n'eusses jamais besoin de personne. Les nécessités matérielles sont les barreaux de la cage où la société enferme les grands cœurs et les grandes idées, Tu ne refuseras pas la liberté et le plein air. D'ailleurs, ce n’est pas un don que je te fais, c’est une dette queje te paye, et tu ne voudras pas que mon tombeau te fasse banqueroute. Passons à Lothario.

Samuel écoutait, impassible en apparence, ému au fond.

— Lothario est mon seul parent, poursuivit le comte d'Éberbach. Et encore il n’est mon parent que par alliance. J'ai fait sa part. Je lui donne le château d'Éberbach et ce qu’il faut pour y vivre seigneurialement. Il y trouvera le souvenir de sa tante Christiane, qui l'a aimé comme elle savait aimer, Jaime micux que ce soit lui qu'un autre qui habite avec ce souvenir. Reste maintenant Frédérique.

Il y eut un moment de silence.

Julius ne savait comment continuer. Samuel regardait Julius, attentif et profond, pareil au poëte dramatique qui suit le mouvement et l'intonation qu'il a indiqués à l’acteur chargé d'interpréter sa pensée.

Samuel prit la parole.

— Ceci est plus embarrassant, dit-il, Tu n'as, en somme, que quarante ans, Il est difficile qu'un homme, jeun encore, et connu par toutes sortes de bonnes fortunes, lègue une somme considérable à une jeune fille sans lui léguer en même temps...

— Le déshonneur, n'est-ce pas? dit Julius en soupirant. C'est juste, et je me le dis bien. Mais que faire!

— Je te le demande, répliqua Samuel voulant le forcer à dire son dernier mot.

— J'avais bien pensé, reprit Julius, à tourner la diff) culté en maxiant Frédérique à quelqu'un que j'aurais eu

Io droit d'enrichir, Par exemple Lothario...

— Lothorio! interrompit Samuel avec un accent de monace.

— Tout aurait été simple. si Lothario et Frédérique s'étaient aimés. J'aurais laissé tous mes biens à Lothario qui, en l’épousant, les lui aurait naturellement apportés. Jai cru un moment que Lothario l’aimait, au ton dont il m'avait parlé d’elle la première fois qu’il l'avait entrevue. Mais, depuis, j'ai reconnu que je m'étais trompé. S'il l'aimait, il ne s’entéterait pas à rester éloigné de la maison quand elle y habite. A moins qu’elle ne l’ait repoussé et découragé d’une façon décisive. Dans tous les cas, qu’il ne l'aime pas, ou qu’il soit retenu là-bas par une autre, ou que ce soit Frédérique qui ne veuille pas de lui, il n’y a pas à songer à les marier. Et pourtant je ne vois pas d'autre moyen qu’un mariage.

— Ni moi non plus, dit Samuel, fixant toujours sur Julius son regard percant et impénétrable.

— Mais quel mari prendre que j'aie le droit de faire riche? Je ne puis léguer une somme importante qu’à Lothario ou a loi. Et tu es pour Frédérique un mari plus impossible encore que Lothario.

— Ah! tu trouves? dit Samuel.

— Sans doute, il y a la disproportion d'âge; et puis ton caractère. Je doute, à te parler franchement, continua en riant Julius, que ta nature soit faite pour rendre bien heureuse une femme.

— Mais, dit Samuel avec quelque amertume, il est possible que Frédérique ne pense pas là-dessus absolument comme (oi?

— Si elle pensait autrement, reprit sérieusement Julius, je l'avoue que je serais le premier à la dissuader d'un acte qui, pour moi, ne serait chez elle que l'irréflexion de la reconnaissance.

— Je plaisantais, dit Samuel glacial. Mais tu as sans doute trouvé un meilleur moyen d'enrichir Frédérique sans Ja compromettre.

— J'en ai trouvé un, en effet.

— Parle, dit Samuel.

— C'est que c’est embarrassant et attristant à dire, reprit Julius. En deux mots, j'ai fait ce raisonnement : Le mariage n’est ici que le prétexte et l'accessoire; or, la cause la plus légitime qui me permette de léguer à Frédérique une parlie considérable de ma fortune, c'est. c’est qu'elle soit ma femme.

— Eh bien! j'y avais pensé, dit tranquillement Samuel.

— Tu y avais pensé? reprit Julius non sans mélancolie. C'est qu'en effet c'est le plus simple, et que par là tout s'arrange. Et pour ce mariage... de transition, où trouver dans des conditions meilleures et plus sûres un époux... qui n'on soit pas un. Moi, je no serai pas une bien longue gûne dans sa vie. Dans quelques mois, je serai mort, et elle sera riche. Avec tout autre, son mariage est une chaine, avec moi, c'est la liberté.

— Rien de plus juste.

— Ainsi, tu ne désapprouves pas mon idée, Samuel?

— Jo l'approuvo pleinement,

— Tu aimes véritablemont Frédériquel Je ne Vennuierai pas longtemps, va. Kilo aura toulo sa vio à etre indépen= dante. Et moi, les jours qui me restent seront consolés et

éclairés par elle, Désormais, sa sollicitude filiale, si char

mante, sera son devoir et mon droit. Eh bien! puisque tu es de mon avis, veux-tu te charger de la sonder? Tu comprends : de ma part, l'ouverture est un peu délicate, et je ne veux ni qu’elle s’effarouche ni qu’elle se méprenne.

— Je ferai tout ce qu'il te plaira, dit Samuel,

— Elle est dans sa chambre, reprit Julius. Tu serais bien excellent d'aller lui parler tout de suite.

— J'y vais. :

— Merci. Tu n’as, ajouta Julius avec un sourire triste, que ces deux choses à lui dire: d’abord, que je mourrai bientôt, que je le lui promets, qu’elle soit bien tranquille. Et puis que jusque-là, ma tendresse ne veut, ne peut, ne doit être que paternelle. Ne me présente pas, cela va sans dire, comme un mari, mais comme un père.

— Sois sans inquiétude. Je la persuaderai.

— Va. C'est à elle, non à moi, que tu rends service,

Samuel sortit,

En allant à la chambre de Frédérique, ä murmurait entre ses dents :

— Je lui avais pourtant dit qu’une imprudence pouvait le tuer raide. Et celle-ci peut compter pour une! Une tendresse paternelle! je voudrais bien voir qu'il en eût une autre. Mais s’il croit que je vais m’en rapporter à sa parole! Ah! que tu le veuilles ou non, j'y mettrai bon ordre! L’imbécile! il pouvait se sauver en me la donnant. I a manqué cette chance. Tant pis pour lui! Il faut que Frédérique l'épouse, puisque c’est le seul moyen mainie= nant. Mais, au rebours de ce qui se passe dans Hamlet, je réponds que les plats refroidis de la noce pourront servir à une autre cérémonie. Faisons d’abord le mariage, il ne restera plus qu’à défaire le mari.

Il était devant la porte de la chambre de Frédérique,

— Il s’agit maintenant de préparer l’autre partie de la comédie tragique.

Il frappa à la porte, et Frédérique vint ouvrir,

L'ANAIGNÉE REPAIT SA TOILE,

En entrant dans la chambre de Frédérique, Samuel prit un air lugubre.

Son plan d'imposture était simple:

— Elle sait que je l'aime, s'était-il dit, ef je vais lui de mander sa main pour un autre. Ce n’est pas là une grande marque d'amour, pour clie qui ne sait pas à quel point je

suis décidé à trancher ce nœud à peine noué. Eh bien! justement, il faut que ce soit là une preuve d'amour. Il faut que je paraisse renoncer momentanément à elle, pour elle. Je profiteral dé celte occasion pour me faire grand ct ginéroux à 608 yous, et pour me donner le prestige d'une abn ion 10, Je vols maintenant quo c'est toujours de cette faron qu'on réuesit, ct qu'il faut mentir

pour qu’une femme vous croie et vous aime. J'aime Frédérique, je mentirai

Frédérique fut frappée de la figure morne de Samuel.

Elle le regarda tout inquiète, i

— Quy a-t-il donc? demanda-t-elle. Est-ce que monsieur le comte d'Éberbach serait plus mal depuis que je Vai quitté. ; od

— Non, tranquillisez-vous, Frédérique, Ce n’est pas lui qui esi le plus malade ici.

— Qui done est malade?

— Asseyez-vous, dit Samuel; j'ai à vous parler.

Frédérique s’assit; Samuel prit une chaise près-d’elle.

— Je vous écoute, reprit la jeune fille. FES

— Oui, dit Samuel, il y a, dans cette maison, dans cette chambre, quelqu’un qui souffre, à cette heure, plus que le comte d'Éberbach.

"— Qui donc?

— Moi. j

— Vous, mon ami, s’écria Frédérique. Qu'avez-vous donc?

— Quand vous nous avez laissés seuls tout à l'heure, le

comte d’Eberbach et moi, Julius vous a dit que yous ne seriez pas absente de notre conversation. Il m’a, en effet,

parlé de vous. H a formé, à votre sujet, un réve qui me jette dans la plus cruelle perplexité,

— Un rêve où je suis mêlée ?

— Un rêve qui dérange tous les miens. Je vous aime Frédérique, vous le savez, et je crois que vous le sentez J'ai pour vous autre chose qu'une affection paternelle; je vous aime avec jalousie. Alors vous comprendrez et vous me pardonnnerez le premier moment de douleur que m'a causé ia prétention de Julius. Il m'a demandé votre main.

— La main? Et pour qui? balbutia la jeune fille qui eut dans les yeux un éclair d'espérance.

Pour qui, en effet, le comte d’Eberbach pouvait-il demander la main de Frédérique, sinon pour son neveu, pour Lothario, dont il avait enfin compris le départ ou qui lui avait écrit sa confidence ? .

Mais le premier mot de Samuel éteignit dans Je cceur de la pauvre enfant cette aube d'espoir et de joie.

— Le comte d’Eberbach m'a demandé votre main pour lui, dit-il.

— Est-ce possible ? s'écria Frédérique altérée.

—Cela devait arriver. Comment, en vous'voyant si douce, si dévoude, si belle, tous les jours, à chaque instant, comment ne vous aurait-il pas aimée ? La pensée de se séparer de vous maintenant attriste sa convalescence. Il voudrait vous empêcher de le quitter jamais, ct quel meilleur moyen de vous relenir près de lui que de vous ¢pou~ sor? *

— Il y en aurait un autre, pensa Frédérique.

Mais cle né dit pas une parole.

— Voilà donc sur quoi il m'a chargé de vous consulter, poursuivit Samuel ; il croit sa mort prochaine, et je crains qu'il ail trop raison; et il voudrait, avant de mourir, avoir au moins la joie de vous nommer sa femme.

— Sa femme ! murmura Frédérique.

range caprice d'un cœur

— Oui, comprenez-vous cot 6

DIEU DISPOSE. 79 SP La Toe eaten qui va cesser de baltre? Je sais bien qu'il ne vousdemande | d'argent, -je suis heureuse de pouvoir vous prouver absolument que de lui continuer cette affection filiale dont | qu'entre la richesse et vous, je ne préférerai jamais la Tie ‘vous lui consolez ses dernières heures. Je sais bien | Chesse. ; qu'il vous respectera comme son enfant. Mais moi, qui — Diable ! j'ai été trop touchant, pensa Samucl. Modévous aime, moi qui ai conçu et exprimid avant Julius le! Tons le sentiment. désir qui est ma vie, je ne puis supporter tranquillement Et, serrant la main de Frédérique : qu’un autre, füt-ce un ami mourant, donne avant moison — Merci, dit-il ; je n’oublicrai jamais ce que vous venez nom à celle qui a promis de porter le mien. de me dire; mais je n’accepte pas. D'ailleurs, il ne faut rien s’exagérer. Je me raisonnerai. Ce mariage, je le sais trop, ne sera pas de ceux dont la jalousie la plus ombrageuse puisse s'effaroucher. C'est un moment à attendre. Et ce moment sera court, je vous en réponds.

Il prononga ces derniers mots d’un ton résolu et singulier qui fit frissonner Frédérique.

— Il est donc bien malade ? demanda-t-elle.

— Oh! il n’a pas six mois à vivre, si cela peut s’appeler vivre que de languir, inerte et expirant sur un fauteuil. Aussi ce n’est pas lui que je rdoute.

— Qui donc redoutez-vous ? dit Frédérique.

— Vous, reprit Samuel après un silence,

— Comment? fit-elle, ne comprenant pas ce qu'il voulait dire.

— Je vous ai fait une promesse, en effet, dit lentement Frédérique, et vous pouvez compter que je la tiendrai. Je suis à yous, et vous n’aviez pas besoin de me consulter pour répondre à monsieur le comte d’Eberbach. Je refuse.

— Oui, vous êtes un ange, dit Samuel; mais moi ai-je le droit d’abuser de votre générosité. et puis-je répondre à votre dévouement par mon égoisme? Faut-il que, pour me rendre heureux, deux êtres souffrent? surtout quand ces deux êtres sont l’homme que j'aime comme un frère, et la femme que j'aime, plus qu'une sœur ? Ne suis-je pas

tenu, sous peine d’être un misérable, à renoncer à une joie d’où résulterait pour lui la mort, pour vous la pau-

vreté ?

— Vous avez bien pu, orpheline et pauvre, me permet- Il s'arrêta, comme luttant ct reprenant des forces pour Pay CP P AR E j crie tre de vous aimer et me promettre que vous seriez à moi. es

Mais quand vous serez comtesse d’Eberbach et riche...

— N'achevez pas, interrompit-elle. Mon présent, mon avenir, quels qu'ils soient, ne peuvent pas faire que mon passé ne soit pas. Et c'est mon passé qui me lie à yous

— Allons donc ! pensa Samuel.

— Je vous répèle ici, poursuivit Frédérique, ce que je vous ai dit à Ménilmontant. Je vous appartiens. Si vous me défendez de céder au dernier vœu du comte d’Eberbach, je vous obéirai. Si vous croyez que nous devons lui faire cette suprême joie, je ne refuserai pas d'adoucir à un mourant le rude passage de cette vie à l’autre ; mais mon engagement vis-à-vis de vous ne Scra pas rompu pour Cela. Ce sera un ajournement, rien de plus. Qu'est-ce que la richesse et le rang peuvent faire au sentiment et au devoir ? Ne serai-je pas toujours celle que vous avez recnoillie et élevée? Ne vous devrai-je pas toujours d’être au mondo? Mon changement de fortune ne sera qn’une raison de plus d'être à vous. Je ne cesserai pas d'être votre débitrice, juste au moment où je pourrais vous payer. Quand j'étais pauvre, vous veniez; si je suis riche, j'irai à vous.

— Merci! s'ocria Samuel, joyeux pour de bon et sans

LA

Il reprit :

— Mon ami se meurt. I] ne vit plus que par cette espérance suprême. La briser, c'est briser son existence. C'est véritablement un meurtre. Le dissuader de celte pensée ? impossible, Il y tient avec cette obslination passionnée qui est particulière aux enfants et aux mourants. Mon amitié lutte douloureusement ayec mon amour. Je sens qu'il y a presque un crime à refuser à une pauvre âme qui va s’éleignant, cette joie suprême qui ne fait tort à personne dans ce monde et qui lui ferait emporter dans

“l’autre un sourire,

— Vous êtes bon, dit Frédérique, touchée de l'accent dont Samuel prononçait ces paroles généreuses.

— Mais ce n’est pas à Julius que je pense surtout, reprit Samuel, je pense à vous. Ce mariage vous fait à l'instant même riche à milllions, et donne à votre beauté, à volre esprit, à votre cœur si charmant, la plus magnifique et la plus éblouissante hordure que vous ayez jamais pu entrevoir dans le plus téméraire de vos rêves. Ai-je le droit de vous priver de cet avenir de flamme et de splendeur? Puis-je le vouloir, si jo vous aime? Ce serait À maudire l'amour, s'il consistait à appauvrir une femme qu'on aime! Jo ne yeux pas quo vous me maudissiez.

— Ne craignez rien, mon ami, répondit Frédérique altendrie. Vous me connaissez trop pour croire que j'allach tant d'importanco à l'argent. Je ne sais pas co qu'on peul on faire, Elevéo dans la solitude, je n'ai jamais eu de besoins, et j'ignore à quoi peut servir le luxe, N'ayez done pas peur que je vous reproche jamais de m'avoir [il manquer une occasion de richesse, Si monsieur le com! d'Eberbach était pauvre, et s'il n'y avait là que les dernioys jours d’unc noble existence à consolor, j'aurais pu regretter de n'être pas libre, Mais du moment qu'il s'uxi

Mélange, cette fois. Cette certilude mo donnera la force de m'immoler au bonheur de Julius. Ainsi, yous acceplez ?

— M'y aulorisez-vous ? dit-elle, — C'est moi maintenant qui vous en prie, dit Samuel,

— Alors, j'acceplo,

— Jo vais porter cette bonne nouvelle à Julius tout de suite, car il doit attendre dans une impatience cruolle, A

nlôt, et encore morci,

Ii sorlit, laissant Frédérique on proie à une én ation inoxprimable,

tle, la femme du comte d'Eberl ! Cette bru: pio

Ne

modification dans sa destinée la troublait profondément, Ce n’est pas qu’elle sesentit triste. Elle avait pour le comte une tendresse réelle et sincère. Certes, un tel mariage ne répondait guère à l’idée qu’elle s'était faite dans ses rêveries du bonheur et de l'amour. Ce n’était pas cette intimité affectucuse d’une part, respectueuse de l'autre, qu’elle s'était figurée en pensant à l’homme dont elle serait la femme. Mais ce n’était pas entre le comte d’Eberbach et Lothario qu’elle avait le choix, c'était entre le comte d’Eberbach et Samuel Gelb.

Ef, a tout prendre, la nature fraternelle et facile de Julius lui faisait moins peur que le caractère sévère et dominateur de Samuel.

Samuel, en sortant de la chambre de Frédérique ne rentra pas tout d’abord dans celle de Julius, mais s'arrêta dans la pièce qui la précédait, et, appuyant son front à la roisée, pomenant ses doigts sur les vitres, et regardant machinalement dans la cour, respira et songea. Il avait besoin, si fort qu'il fût, de se reposer un instant de la dure besognequ’il venaitde commencer et qu’il allait poursuivre.

La joie n’était jamais qu’un éclair dans cette âme sombre et profonde. En rentrant chez Julius, le plaisir qu'il avait éprouvé à arracher le consentement de Frédérique, et à lui faire promettre qu’elle serait à lui après comme avant la richesse, était déjà totalement éclipsé, et avait fait place à un nuage de maussaderie amère.

— Voilà donc où j'en suis arrivé à force d’habileté, de combinaisons et de fatigue, se disait-il. J’en suis arrivé à ne plus compter que sur la vertu humaine : Je compte sur la parole de Frédérique et sur la noblesse de Julius!

Tout mon plan est basé sur ceci, que Frédérique, une lois riche, une fois comtesse, une fois libre de tout ce qui ja maintient en mon pouvoir, se souviendra du serment qu'elle m’a fait pauvre et ployée; que la comtesse se souvicndra du bâtard, que le million se souviendra du pauvie! Tout mon avenir, tous mes calculs, toute ma grandeur, toute ma solidité reposent sur ce sable mouvant : la fidélité d’une femme.

Quant à Julius et à sa promesse de traiter Frédérique en fille et non autrement, je m'arrangc'ai de façon à ce qu'il wait pas le temps de faiblir. Il l'a voulu, tant pis pour lui! Je ne pouvais pas faire autrement, Les pères meurentayantlesenfants, C’est la loi de la nature. fl mourra avant Frédérique, il mourra le jour deson mariage. C’estdit.

Toul est pour le micux. Julius mort, je ramènerai Frédérique à Ménilmontant. Je suis son tuteur. Le moins que puisse faire Julius, est de me nommer son exécuteur leslamontaire, Je tiendrai Frédérique éloignée de Lothario.

Pendant ce temps, les. événements politiques suivront leur cours. Le ministère Polignac est un défi auquel la France va répondre par une révolution, Évidemment, cette révolution d'un grand peuple échappera aux mains qui prétendent la diriger, Elle ira au delà de leur volonté cl les noiera dans son courant. Je serai puissant, je scrai riche, je serai ce que je voudrai, je dominerai co chaos qui va résuller d'un monde qui se dissout et d'un monde qui se conslilue, Je tiendrai Frédérique par l'admiration. Que sera ce puéril Lothario, à côt6 du Napoléon de la dé-

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L'avenir est à moi. Tous vont m’aimer, tous vont me bénir.

A commencer par Julius lui-mème. Hé! hé! c'est vrai! il me devra de mourir en plein bonheur, lui qui végétait dans l’apathie et dans la satiété.

Mais hâtons-nous de tout terminer, «2 crainte que Lothario ne revienne trop tôt, et ne nous mette des bâions dans les roues,

Et il entra dans la chambre de Julius.

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