‹ La vie au desertChapitre 146 sur 175 · TROIS RIVAUX · texte numérisé non relu

TROIS RIVAUX

Julius et Samuel n’avaient vu descendre de voiture que Ie seul Lothario.

Olympia, en effet, avait refusé d’accompagner Lothario chez le comte d’Eberbach, avant de savoir posivitivement où en était le drame qu’elle venait dénouer, ou nouer peut-être. Elle avait quitté la voiture à la barrière, et avait pris, avec Gamba, un fiacre pour rentrer dans Paris.

Résolue à une démarche décisive, dont elle n’avait pas confié le secret à Lothario, elle ne voulait pas la faire inutilement et sans être bien certaine qu’il était temps encore.

Il avait donc été convenu que Lothario irait d’abord seul à l'hôtel du comte d’Eberbach.

Si le mariage n'était pas encore accompli, il devait dire à Julius qu’Olympia avait besoin de le voir immédiatement pour une affaire extrêmement grave. Dans le cas où le comte d'Eberbach ne voudrait pas aller chez la cantatrice à cause de son prochain mariage, ou ne le pourrait pas à cause de sa maladie, alors Lothario enverrait un mot à Olympia, qui accourrait en toute hâte à l'hôtel et saurait bien arriver à Julius.

Mais s'il était trop tard, Olympia avait fait prendre à Lothario l'engagement de ne pas prononcer son nom, Samucl, Julius et tout le monde devraient absolument ignorer son retour et sa présence à Paris. Cachée et secrète, elle agirait plus sûrement et plus efficacement,

Voilà pourquoi Lothario était venu seul.

En entrant dans la cour de l'hôtel, les voitures, le mouvement inusité et l'air de fête le frappèrent d'un sombre pressentiment,

Il so précipita dans l'escalier.

À ce même moment, Samuel et Julius portaient Frédérique évanouie sur un canapé.

Le regard interrogateur de Julius allait de Frédérique à Samuel.

— L'aime-t-elle donc? demanda-t-il.

Samuel haussa les épaules sans répondre et alla sonner. ?

Madame Trichter accourut,

— De l’éther ! dit Samuel.

Comme madame Trichter revenait avec un flacon, Lothario entra, pâle et comme égaré. Il n'avait pas fait un pas dans cette maison en fête sans apprendre tout du pre mier indifférent.

Julius courut au devant de lui et lui ouvrit ses bras.

Lothario s’y jeta sans pouvoir retenir ses larmes qui jaillissaient malgré lui de ses paupières.

— Pardon, mon oncle, balbutia-t-il; soyez heureux, moi je vais mourir.

— Enfant! dit Julius ; regarde-moi donc, et vois lequel de nous deux est le plus près de la mort.

Alors seulement Lothario aperçut Frédérique sans connaissance sur le canapé; Samuel et madame Trichter la lui avaient masquée jusque-là en se penchant sur elle pour lui faire respirer le flacon.

— Mademoiselle Frédérique malade ! s'écria-t-il avec un tressaillement.

— Ce n’est rien, dit Julius. La fatigue d’un pareil jour, l'émotion inévitable, et puis ton retour si brusque, tout cela l’a un peu troublée. En entendant Samuel prononcer ton nom, elle s’est trouvée mal.

— Voici qu’elle se ranime, dit Samuel.

Lothario, tout éperdu et défaillant à son tour, tomba à genoux devant le canapé. Il regardait fixement ce beau visage plus blanc que sa couronne blanche. Il prit instinctivement la main de Frédérique froide comme le marbre.

Mais tout à coup il sentit à cette main l'anneau de ma riage. Il la laissa retomber, et la repoussa presque, avec un mouvement d’amertume et de colère.

Le comte d'Eberbach, qui l'observait, remarqua bien co geste.

— Allons, sois homme, Lothario, dit-il, Mais aussi ajoutat-il, doucement, c'est ta faute. Pourquoi ne m'as-tu pas parlé? Pouvais-je deviner le mal que j'allais te faire? Lorsque tu as reçu la lettre où je l'annonçais mon prochain mariage avec Frédérique, pourquoi n’es-tu pas arrivé en toute hâte ?

— Eh ! répondit Lothario, vous m'avez écrit a Berlin tandis que j'étais à Eberbach. Votre lettre m'a suivi, et dès que je la reçois, j'accours, déjà trop tard. Mais vous qui êtes resté ici, je vous ai écrit il y a huit jours, une lettre où je vous disais tout, et vous avez dd l'avoir à temps.

— Ta lettre ? elle arrive à l'instant même, dit Julius, et j'achevais à pcoine de la lire lorsque la voiture est entrée dans la cour.

— Elle ne peut pas avoir mis huit jours à venir, dit Lothario.

— Demande à Samuel, reprit Julius. Et tiens, vois tolmême,

Le comte d'Eberbach prit la lettre sur la table tt la tendit à son neveu.

Samuel, en apparence tout occupé de Frédérique, suivait leurs mouvements d'un œil inquiet,

— Justement! vous voyez? s'écria Lothario avec roproche,

— Qu'est-ce donc! demanda Julius,

— Nous sommes aujourd'hui le 7 septembre, at le tim=

bre de Paris est du 5. 11 y a donc deux jours que vous avez |

cette lettre.

— C'est singulier, en effet, dit Julius, en regardant l’enveloppe de la lettre. Par quelle fatalité a-t-on pu négliger de me remettre cette lettre le jour de son arrivée ? Mais, tu crois à ma parole, je pense, Lotbario. Sur l'honneur, je n’en ai eu connaissance qu’il y a dix minutes. Elle m'a fait même un effet assez foudroyant, je le jure ; Samuel est là pour te le dire.

— Frédérique revient avec elle, chut ! dit Samuel,

Julius et Lothario ne virent plus que Frédérique.

Le premier regard de la jeune mariée, regard incertain et troublé, tomba sur Lothario.

— Lothario ! murmura-t-elle faiblement dans ce vague demi-jour de Ja raison où l’âme n’est encore qu’à moitié réveillée, Lothario!... je vous attendais. Je le savais bien... ce n’était qu’un rêve. Un rêve cruel... Mais nous en serons plus heureux après. Nous voilà réunis. Dieu soit bénil... Lothario vous ne me quitterez plus.

Julius écoutait avec une attention profonde.

Samuel avait aux lèvres un pli d’ironie et de menace.

Pour Lothario, à la fois effrayé et ravi, il avait repris les mains de Frédérique, comme si ce qu’elle disait absolvait un pet ce qu’elle avait fait le matin.

Mais tout à coup les idées redevinrent plus distinctes dans le cerveau de la jeune fille. Son regard s’arréta plus clair sur tous ceux qui étaient présents.

— Ah! je me souviens, dit-elle toute confuse.

Elle retira vivement ses mains de celles de Lothario, so souleva sur le canapé, et secouant son beau front, déjà moins pile, comme pour en faire sortir ce qui y restait de trouble et de désordre:

— Qu'est-ce que j'ai done dit? murmura-t-elle. J'avais le délire, je crois. Pardonnez-moi, monsieur le comte.

— Cest à vous à me pardonner mon enfant, dit Julius grave ef triste, mais calme. Vous n’avez rien dit dont vous ayez à rougir. Votre seul tort est de n’avoir pas été franche et de n’avoir pas eu assez de confiance en moi.

— Mais qu’ai-je donc dit enfin? demanda encore Frédérique inquiète.

— Madame Trichter, interrompit Samuel, si madame la comtesse a besoin de vous, on yous sonnera.

Madame Trichter sortit.

Il y eut une éternelle minute d’un silence douloureux pour tous.

Singulière situation, en effet, entre ces trois hommes, auxquels celle pure et virginale Frédérique appartenait en même temps : à Julius par son nom, à Samuel par son serment, à Lothario par son cœur.

C'est à qui ne prendrait pas la parole, à qui ne répondrait pas à cette question de Frédérique, que Frédérique elle-même n’osait pas répéter : Qu'ai-je donc dit ?

Enfin, Julius souriant avec mélancolie et posant d’un d'un geste tout paternel sa main sur la tête de Krédérique H

~— Mon enfant, lui dit-il doucement, vous &imez Lothario,

Frédérique tressaillit. Mais elle releva le front avec fierté,

— Monsieur le comte, dit-elle, jamais monsieur Lothario ni personne n’a eu le droit, lorsque je ne portais pas encore votre nom, de dire qu’il eût découvert en moi un signe quelconque de cet amour. Je ne suppose pas, ajouta-elle en défiant Lothario de son regard limpide et tranquille, que qui que ce soit ait pu se croire autorisé à parler en mon nom et à me prêter des sentiments que je n’ai jamais témoignés. .

Lothario fit un geste de chagrin comme pour écarter ce soupçon.

— Je ne sais pas, poursuivit Frédérique, quels mots vides de sens ont pu m’échapper tout à l'heure quand je n’ayais pas ma connaissance, mais on ne fait pas attention aux choses qu’une femme peut dire dans la fièvre, et personne n’a le droit de m’accuser d’aimer monsieur Lothario,

— Personne, excepté moi, ma fille; mais je ne vous accuse pas. Je n’accuse dans tout ceci que votre silence et mon aveuglement. J'aurais bien dû penser que, dans une maison où il y avait un jeune homme et un moribond, ce n’était pas le moribond qui devait vous avoir pour femme. Votre manière d’être vis-à-vis l’un de l’autre, votre froideur et son départ, qui aurait dû peut-être m’ouvrir les yeux, me les ont troublés. Il est trop tard pour prévenir le mal, mais il est peut-être encore temps de le réparer.

Samuel regarda Julius avec inquiétude.

— Que voulez-vous dire? s’écria Lothario.

Julius se tourna vers Frédérique.

— Ma chère enfant, dit-il, voici sur cette table une lettre que Lothario m'avait écrite de Berlin, et dans laquelle il me disait qui. vous aimait, et qu’il me priait de demander votre main à Samuel.

Lothario fit un geste.

— Tu parleras tout à l'heure, dit le comte d’Eberbach.

Il reprit :

— Par un malentendu qui s’expliquera peut-être plus tard, cette lettre ne n’a été remise qu’au moment où il n'était plus temps de faire ce qu’elle demandait. N’importe ! Maintenant, Frédérique, ce n’est plus de Samuel que vous dépendez, c’est de moi; c’est à moi qu’il appartient de disposer de vous. Je vous répète, après, la déclaration que je vous ai faile avant: ce mariage fait de moi votre père. C'est donc à moi de répondre à Lothario, qui demande la main de ma fille, et je réponds que je la lui accorde,

Lothario et Frédérique retinrent un cri, et attendirent que le comte d’Eberbach se fut expliqué plus entièrement,

Quant à Samuel, pas un muscle ne bougea sur son vis sage de bronze.

— J'accorde à Lothario la main de Frédérique, répdta Julius, parce que je ne l'ai épousée quo pour la rendre heureuse et que je ne veux pas que ma bonne intention n'ait produit que son malheur,

— Oh! monsieur |... dit Frédérique,

— Ne dites pas non, interrompit le comte, Vous aimez Lothario.

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— Je ne l'ai pas dit, monsicur.

— C’est pour cela que j’en suis plus sûr. Vous ne l'avez pas dit, mais votre évancuissement à son nom, votre joie en le revoyant et surtout votre délire l'ont dit pour vous. Ne résistez pas; comme fille et comme femme, vous me devez deux fois obéissance, et je vous ordonne d’être heureuse. ;

Il y a malheureusement un empéchement que nous ne pouvons plus rompre; il faudrait que vous altendiez quelques semaines ; mais soyez tranquille, En vous suppliant de m'aider à vivre les derniers jours de mon agonie, je vous ai promis de ne pas tarder à mourir. Je tiendrai ma promesse,

— Mon bon oncle! s’écria Lothario. Nous voulons que vous viviez.

— Quand je serai dans la tombe, continua Julius, vous vous marierez, Je viens de refaire mon testament de maniére à vous forcer d’être l'un à l’autre. A partir de ce moment, mes enfants, votre père vous fiance. Frédérique, je vous le donne pour mari; Lothario, je te la donne pour femme. En attendant le jour où vous pourrez vous ma- Tier, vous serez comme deux fiancés qui s'aiment et qui se le disent. Sirs de l'avenir, le présent vous trouvera patients. Vous vous verrez tous les jours et vous bénirez chaque instant de votre existence, sachant qu’il vous rapproche du temps souhaité, Voyons, est-ce bien arrangé ainsi? Êtes-vous contents ?

-- Oh! mon cher oncle! dit Lothario avec des larmes dans ies yeux.

Mais Frédérique garda le silence. Elle regardait Samuel foujours immobile.

— Et yous, Frédérique, lui dit Julius, yous ne dites rien?

— Monsieur le comte, dit lentement la jeune fille, je suis profondément pénétrée, croyez-le bien, de votre générosité si noble et si tendre; mais il ne dépend pas de moi de acceptor.

Lothario palit.

— Pourquoi cela ? demanda le comte d'Eberbach,

— Quand j'aurais pour monsieur Lothario, poursuivit Frédérique, les sentiments que vous croyez, je ne suis pas libre.

— Puisque vous avez mon consentement, dit Julius.

— Il y en a un qui manque, dit-cile.

— Lequel?

— Celui de mon autre père; celui de monsieur Samuel Gelb.

— Maintenant, dit Julius, c'est à moi que vous appartenez.

— A vous aujourd'hui, à lui hier. Non pas seulement à cause du passé, pour les soins qu'il a pris de moi, pauvre enfant abandonnée, sans père ni mère, pauvre fille ignorante, sans toit ni vêtements. Mais j'appartiens encore à Samuel Gelb, par la parole que je lui ai donnée.

— Quelle parole? demanda le comte d'Eberbach.

— J'ai promis que si j'avais le malheur de survivre, jo l'épouscrais.

— Luils'écria Julius,

Un étrange soupçon lui traversa l’esprit.

Samuel épouser Frédérique! Ce mariage disproportionné s’il l'avait désiré, lui, Julius, c’est uniquement pour assurer sa fortune à la jeune fille. Mais Samuel, qui n’avait pas de fortune à transmettre, en avait une à recevoir. La veuve du comte d’Eberbach aurait assez de millions pour tenter la cupidité la plus avide. Était-ce donc pour hériter de fui que Samuel lui avait donné Frédérique ?

Frédérique comprit-elle le regard de défiance que Julius jeta sur Samuel ?

— Monsieur Samuel Gelb n’a été, dans toute cette affaire, que parfaitement généreux et parfaitement désinté& ressé. Il m'avait demandé d'être sa femme avant que j'eusse jamais eu l'honneur de voir monsieur le comte d’Eberbach.

— A la*bonne heure, dit Julius ; mais maintenant.

— Quand ila su, poursuivit Frédérique, que monsieur le comte avait pensé à moi, il a eu la délicatesse de me rendre ma parole, et d’ajourner son droit. Et il a fait cela si noblement que monsieur le comte lui-même n’a rien su de son sacrifice.

— Merci, Samuel! s’écria Julius. Tu ne m'avais pas parlé de ce service, pardonne-moi de ne pas m’en être aperçu, Mais puisque tu as été si bon pour moi, tu ne seras pas mauvais pour ces enfants. Il s’agit cette fois d’un bien autre bonheur que tu peux faire, C'est à l’âge qu'ont Frédérique et Lothario que l’amour et le mariage comptent, et que cela vaut la peine de retirer un auage de dessus le soleil levant de deux cœurs pareils! Tu t'es oublié et effacé pour un intérêt moindre que celui-ci. Tu as déjà rendu une fois à Frédérique sa parole; tu la lui rends encore, n’est-ce pas?

Frédérique baissa les yeux, ne voulant pas sans douto qu’on vit l'impression qui pouvait y refléter.

Julius et Lothario regardaient Samuel en face, épiant sur ce front impassible la pensée qui allait décider de deux bonheurs.

Mais aucun regard humain n’eût été capable de percer le masque immobile dont cet homme puissant recouvrait son âme.

— Eh bien} dit Julius.

Le doute le prenait de nouveau. Tl n'attendait, pour soupconner et mépriser Samuel qu’une parole ambiguë.

Samuel releva la tête, comme quelqu'un qui a pris son parti,

— Frédérique, dit-il, devant Julius et devant Lothario, je vous rends votre parole,

— Un éclair de joie passa dans les yeux de Frédérique,

— Merci! s'écrièrent en même temps Julius et Lothario.

— Je n'ai jamais eu qu'un désir à votre sujet, Prédérique, ajouta Samuel en regardant la jeune fille : c'est do vous rendre heureuse, Si vous devez Ôtre plus heurouse avec un autre qu'avec moi, vous Ales libre, ’

— Tu es un brave cœur! dit le comte d'Eberbach, Bt tu me fais un remords d'une mauvaise idée que j'ai eue tout à l'heure à ton endroit,

— Qu'elle mauvaise idée? demanda Samuel.

— Ne m’en parle pas, dit Julius, je l’ai oubliée. Au fond, sous tes airs sceptiques, tu es une noble nature. Pour toi comme pour moi, le plus grand bonheur qu’on puisse avoir est celui qu'on donne. Allons, Frédérique, maintenant, j'espère que vous n’avez rien à objecter. Vous avez mon consentement et celui de Samuel. Après celui de Dieu qui ne se fera pas attendre, il ne manque plus que le votre. <

Lothario recommenga à trembler.

— Monsieur le comte, dit Frédérique, votre fille est prête à vous obéir dans tout ce que vous lui ordonnerez.

— Ah! je suis heureux! s’écria Lothario.

— N'est-ce pas bon, dit Julius à Samuel en lui montrant la joie et l'amour des deux jeunes gens, n’est-ce pas bon de se réchauffer à ce soleil?

Samuel eut la force de sourire; mais Julius n’eut pas plutôt détourné les yeux qu’un nuage de colère et de menace effaça subitement ce sourire forcé.

— Et moi aussi, je suis heureux, reprit Julius. J aurai mes deux enfants auprès de moi jusqu'à ma dernière heure, et, en vous voyant heureux pour moi, je garderai quelque chose de ‘votre bonheur. Voyez-vous, j'avais beau le cacher, j’avais au fond de moi un véritable remords de paraitre prendre pour moi tant de grace, de jeunesse et de cœur. Je rends Frédérique à celui qui la mérite; je la rends à elle-même. A présent, je ne l'ai plus qu’en dépôt, je ne la prends pas, je la garde.

Et, pendant que Julius, Lothario et Frédérique se pressaient les mains et s’abandonnaient à ces effusions et à ces espérances, Samuel, les regardant, adossé à la cheminée, et rêvant profondément, se disait :

— Oui, j'ai bien fait de jeter cette potion dans les cendres. Il ne s'agit plus maintenant de faire mourir Julius, mais de le faire vivre. Le tuer, c’était perdre à la fois mon amour et ma fortune. Le danger n’est plus du côté de Julius désormais, Comme il me l’a dit, ses scrupules imbéciles respecteront la fiancée de Lothario. Et j'ai besoin de lui jusqu’à ce que je me sois débarrassé de l’autre. Il faut que ce soit lui-même qui m’en débarrasse; il faut que cette agonie débile et décrépite me tue cette jeune et forte vie,

PATIENT ET BOURREAUS

= Assez, Samuel! s’écria Julius d'un ton suppliant. Mon cher Samuel, au nom du ciel, n’ajoute pas un mot, Ne me rapporte pas ce qu'ils font. Ne me rapporte pas ce qu’ils disent, Je ne veux plus rien savoir.

Et, tout en parlant, Julius, agité, et la sueur au front, marchait à grands pas dans son cabinet.

Samucl dissimula un ricanement silencieux et haussa

oslensiblement les épaules,

—————— ee EE eee

— Tu ne veux jamais rien savoir, répliqua-t-il, et c’est toujours toi qui m’interroges. Parlons d’autre chose, si tu veux. Je ne demande pas mieux. Qu'est-ce que cela peut me faire à moi que Frédérique et Lothario s'aiment ou ne s'aiment pas. Je ne suis pas le mari de Frédérique. Quel intérêt ai-je là-dedans ? Quant à toi, tu as raison, avec le caractère quinteux et susceptible que tu as maintenant, le mieux que tu puisses faire au fond, c’est d’ignorer, et désormais je ne répondrai plus même à tes que tions.

Julius n’écoutait pas Samuel. Il écoutait une pensée qui parlait bien haut en lui. Tout à coup il s’arréta dans sa marche saccadée, et, d’une voix haletante :

— Ainsi, Samuel, tu es sûr que Lothario a vu encore avant-hier Frédérique à Enghien?

— Je ne suis sûr de rien du tout. Laissons-la ce sujet, Tu me dirais encore de me taire au premier mot qui m’échapperait. Causons politique, veux-tu? Le gouvernement serre la bride au pays; tant mieux! c’est le moyen de le faire cabrer. La compression est le commencement de l'explosion, Les choses vont mal, en apparence, pour la liberté, c’est-à-dire qu’elles vont mal, en réalité, pour la moparchie.

Julius s’etait remis à marcher avec des gestes d’impa= tience. :

— L'on s’agite beaucoup dans les Ventes, poursuivit Samuel en souriant et comme pour irriter impatience de Julius; on s’agite aussi au dehors. On prépare les mines, les traînées sont prêtes; le matin où l’on sy attendra le moins, tout sautera... Et, à propos de Vente, sais-tu que j'ai eu beau chercher, je ne suis pas encore parvenu à m'expliquer pourquoi on ne m’a plus jamais reparlé de toi. On te soupçonnait de ne pas être Jules Hermelin, et l’on avait quelque semblant de raison. Une menace terrible pendait sur ta tôte. On m'avait prévenu. Et puis, plus rien. Je sais bien que j'ai répondu de toi. Mais cela aurait dû plutôt me perdre que te sauver. Comment nous laisse-t-on si tranquilles? Le sais-tu

— Tu ne veux pas me dire, recommença Julius, si tu es sur que Lothario a revu avant-hier Frédérique?

— «Ne me rapporte pas ce qu’ils font, ne me rapporte pas ce qu’ils disent, je ne veux plus rien savoir, » dit Samuel railleur, répétant à Julius ses propres paroles.

— Eh bien! j'ai eu tort tout à l'heure, fit le comte d’'Eberbach, j'aime encore mieux la vérité que l'incertitude.

— Tu es pas dégoûté

— Parle, je t'en supplie. Est-il allé à Enghien?...

Mais pour que nos lecteurs jugent de l'impression que devait faire sur la nature faible de Julius chacun de ces mots tombant comme des gouttes d’eau bouillante, il faut que nous récapitulions tout ce qui s'était passé depuis son mariage avec Frédérique, jusqu'au 15 avril 1830 jour où il avait cette conversation avec Samuel,

[uit mois s'étaient écoulés depuis que, sûr de mourir, le comte d'Eberbarch avait fiancé, pour ainsi dire, Frédérique avec Lothario, of leur avait dit qu'ils n'auraient pas longtemps à attendre. Il espérait alors, en eltet, qu'il no

ee a

tarderait pas à leur laisser la place libre. Mais cela ne faisait pas le compte de Samuel.

Grâce aux arrangements de Julius et au changement qu’il avait fait à ses dispositions testamentaires, il était désormais certain que Frédérique épouserait Lothario.

Premièrement, elle l’aimait. Samuel le savait trop.

Elle avait ensuite, pour obéir au testament du comte d'Eberbach, outre cette raison d'intérêt, secondaire sans doute pour elle, que sans cela elle n’hériterait pas, cette raison de charité, si puissante sur un esprit comme le sien, que Lothario n’hériterait non plus que si elle l’épousait.

Ainsi, l'amour, l’intérét, le fond du cœur de Phomme, et la bonté, le fond du cœur de la femme, tout luttaitcontre la volonté de Samuel.

Et voilà donc pourquoi Samuel avait attendu si longtemps, pourquoi il aurait subi le caprice de Julius en lui donnant Frédérique, pourquoi il se serait soumis à cette souffrance de la voir familière avec un autre : pour aboutir à faire ce qu’il dépendait de lui de faire tout d’abord, pour la donner à Lothario. Tout son travail, tout son sacrifice toute sa jalousie auraient été en pure perte.

Non, cela n’était pas possible! Les choses ne pouvaient pas se terminer de cetle façon; il fallait chercher à préparer un autre dénoûment. Il n’était pas temps que Julius mourût. Sa presence était nécessaire jusqu'à nouvel ordre.

Et Julius vécut.

Samuel changea brusquement d'idée.

Lui, si décidé, un moment auparavant, à vider d'un coup les quelques misérables gouttes de vie qui restaient au fona de ce corps épuisé, il n’eut plus qu’un désir, cc lui de remplir le vase, et il remit tout le sang qu'il put dans ses veines taries. Il chercha dans la science et dans l'imagination des remèdes héroiques. Cette guérison devait être presque une résurrection; il fit des miracles. Pour

se défaire de Julius, il était allé jusqu'au crime; pour le conserver il alla jusqu'au génie.

Il réussit, trop bien peut-être. Trop bien pour lui, et trop bien pour Julius,

Trop bien pour lui, car, à mesure que la santé revenait à Julius, la jalousie revenait à Samuel. Il avait bien voulu marier Frédérique à un agonisant qui allait mourir et qu'il allait y aider, mais il n'avait pas voulu la marier a un convalescent dans la force de l’âge, sinon de Vorganisation, et dont les sens, s'ils ne pouvaient pas se rallumer, pouvaient retrouver encore des étincelles sous les cendres,

Aussi, n’attondit-il pas le printemps pour trouver que la

santé de Frédérique avait besoin de la campagne. Frédérique, élevée en plein air dans le jardin de Ménilmontant, et habituée à y passer même l'hiver, étouflait et s'étiolait entre quatre murs. En outre, Samuel profila de l'occasion pour parler déjà à Julius des inconvénients qu'il y avait sans doute, et pour le monde et pour eux-mêmes, à laisser Frédérique si près de Lothario, la fiancée si près de l'amoureux,

D'un autre côté, disait à Julius ce profond et rusé Sa-

muel, éconduire Lothario et le laisser à Paris, ne serait-ce pas, do la part de Julius, une cruauté? Ne scrail-ce pas

tourmenter à chaque minute Lothario de cette idée que Frédérique allât à la campagne, et la jalousie de Lothario voulait qu’elle y allât seule. :

Samuel, trois semaines après le mariage, était retourné loger à Ménilmontant. Frédérique ne pouvait donc y aller. On chercha dans les environs de Paris, et l’on trouva à Enghien une sorte de charmant petit château en briques rouges avec des volets verts, dont toutes les fenêtres s’ouvraient sur le soleil levant, sur un parc et sur le lac.

Le premier rayon de février y installa Frédérique.

Ce n'avait pas été sans tristesse que Julius s'était ainsi séparé de Frédérique. Non que son affection toute paternelle eût encore changé de caractère, mais il s'était accoutumé à la voir à tout instant, Il avait besoin de reposer ses yeux sur ce doux et jeune visage. La présence de Frédérique était nécessaire au peu d’existence qui lui restait. Elle de moins, la maison était vide. La santé s’en allait avec la garde-malade. Depuis qu’elle n’était plus là, Julius était déjà moins bien portant, et il se sentait tout prêt à retomber, cette fois pour toujours.

Il faisait ce sacrifice à la tranquillité de Lothario. Mais aussi le devoir de Lothario n’eût-il pas été, en revanche, de faire quelque chose pour Julius, qui faisait tant pour lui. Il devait bien, enfin, cette marque de respect et de reconnaissance à son oncle, de patienter jusqu'à sa mort, et d'attendre, pour chercher des rencontres avec Frédérique, que les yeux du mari fussent fermés dans le tombeau,

Or, Lothario, du moins c'était ce que Julius croyait entrevoir dans les demi-aveux de Samuel, était bien loin d'avoir cette réserve et cette délicatesse.

Tout ce qu’il avait fait, c'était de consentir, après que le comte d’Eberbach avait donné sa démission d'ambassadeur, à rester le secrétaire de son successeur. De cette manière, il avait été occupé et retenu loin de Frédérique, il n'avait plus habité sous le même toît. Il avait compris qu'il fallait ménager les apparences, vivre visiblement loin de Frédérique, et retirer tout prétexte aux calomnies et aux médisances.

Mais les devoirs de sa place ne prenaient pas toutes ses heures. L'ambassade de Prusse n'était pas bien loin du magnifique hôtel où le comte d'Eberbach s'était installé rue de l'Université, après avoir donné sa démission, Dès que Lothario avait un moment de liberté, il accourait faire visite à son oncle. C'était d'un neveu tout filial, et, dans le commencement, Julius, si longtemps sevré de tendresse et de soins, se plaisait à regarder et à écouter ses doux amouroux, comine il les appelait.

El puis, quand une apparence de santé lui revint, cette sollicitude de Lothario, devenue moins nécessaire, ne lui sembla plus aussi désintéressée, Ce fut glors que, sur le conseil de Samuel, Julius se décida à louer pour Frédérique la villa d'Enghien, Mais qu'arriva-t-il? C'est que Lothario, qui n'avait pas de raison pour renoncer à ses chères habitudes, partagea ses visites entre Julius et Frédérique. Dès qu'un peu de soleil printanier brillait au ciel et dans son cour, il montait à cheval et allait faire évaporer au grand air les idées qui lui bouillonnaient dans la tête,

Et

Où allait-il? — Du côté d'Enghien, disait Samuel.

RE ———— avant que Samuel le lui dii, la jalousie l'avait déjà dit à Julius.

Julius avait cru, en épousant Frédérique, redorer d’un dernier reflet de joie sa vie expirante : il n'avait fait que l'assombrir. Par une amère ironie, il souffrait précisément per tout ce qui semblait devoir le rendre heureux. Frédérique devenue sa femme, Lothario de retour, la santé reparue, ces trois bonheurs le torturaient.

Avec quels regretsil se retournait vers ces semaines où, couché et moribond, croyant chaque jour qu'il ne verrait pas le lendemain, il était soigné par Frédérique, Lothario et Samuel réunis! Alors sa maison et son cœur étaient au grand complet. Toutes les affections douces se penchaient à son chevet. Frédérique était là comme une fille, Lothario comme un fils, Samuel comme un frère. C'était la famille, Maintenant Frédérique était absente, Lothario m'était plus qu'un rival, Samuel qu’un indifiérent. C'était la solitude.

En lui, le père et l'ami souffraient profondément, Quant au mari, il n’osait pas l’analyser. Etrange et lugubre position que la sienne! Avoir épousé, malade et mourant, une fille plutôt qu'une femme; lavoir, du seuil de la tombe, léguée à un autre; avoir dit à cet autre : Elle est à toi plus qu’à moi, c’est toi qui es dès aujourd’hui son véritable époux; moi, je ne suis que son père; avoir fait cela et revivre! Sentir jour à jour remonter dans ses veines la vic; se dire alors qu’on est marié à une jeune fille charmante, toute parfumée des fleurs et de la rosée de son printemps; se dire qu’on possède une belle et douce créature, que la loi et la religion vous la donnent, et qu'on la donnée! Penser qu’on lui a rendu sa parole et son indépendance, qu’on l’a autorisée à en aimer un autre, qu'elle peut être infidèle sans scrupule, et, sinon se donner, au moins se promettre! Songer qu'on n’est plus pour elle qu'une gêne, un obstacle, un retard, que chaque jour qu'on s’obstine à vivre est un jour qu’on lui vole! Assister, vivant, et sans avoir le droit d’étre jaloux, à l'amour de sa femme pour un rival qu'on s’est créé soi-même! Quel plus intolérable supplice?

Bien des fois, Julius se prit à désirer la mort, seul terme de ce poignant martyre. Par instants, il en voulait à Samucl de lui avoir conservé la vie. Il lui reprochait de lui avoir manqué de parole:

— Tu m'avais promis la mort pour plus tôt que cela, lui dit-il un jour,

Par moments, au contraire, il remerciait Samuel de Vavoir fait vivre. Puisque Frédérique et Lothario n'étaient pas bons pour lui, eh bien, il ne voulait pas être bon pour cux non plus, fl ne mourrait pas, il ne leur ferait pas ce plaisir, 11 souffrirait, mais eux souffriraient aussi.

Samuel n'élait pas beaucoup plus heureux que Julius Lui aussi était jaloux, et doublement : jaloux de Lotharin et jaloux de Julius, Et de plus, dans cette Amo vaste et sombre, toutes les passions s’exagéraicnt et prenaient les proportions démesurées et sinistres que les objets affectent aux heures crépusculaires,

Mais que faire? Frédérique mariée, il n'avait plus prise sur elle que par cette reconnaissance qu'elle avait |

aux services rendus par lui à son enfance et à son adoles-

oo

cence. Malheureusement, pour ce triste douteur, c'était là une médiocre garantie, Dans ses calculs, il comptait cette espérance pour zéro. Ne pouvant agir sur Frédérique, il agissait sur Julius. Ce fut Julius qu’il fit souffrir de sa souffrance. Ce fut Julius à qui il s’en prit à toute heure, qu'il tourmenta, qu'il secoua, et à qui il ne laissa pas une minute de répit. Son amertume et son envie firent si bien, que toutes les rêveries des jours de Julius, que tous les réyes de ses nuits furent traversés par la vision de Frédérique causant d'amour avec Lothario,

En agitant ainsi incessamment l'esprit débile de Julius, Samuel Gelb se proposait deux buts. D'abord Julius, mal remis de sa maladie, n'était pas de force à supporter ces émotions quotidiennes et violentes, et Samuel le rejetait par là dans cette faiblesse et dans cette prostration pliysique qui rassurait sa jalousie vis-à-vis du mari.

Et puis, au moral, le comte d’Eberbach, peu à peu excité contre sa femme et son neveu, était toujours prêt à se jeter entre eux au moment où Samuel voudrait le faire "instrument de sa jalousie vis-à-vis de l'amant,

Samuel done se débarrassait ainsi en mème temps de Julius par Vaffaissement, et de Lolhario par la coière de Julius.

Il va sans dire qu’il n’avait pas la maladresse grossière de dénoncer à Julius Lothario et Frédérique, et de les at laquer en face. Au contraire, il les défendait toujours, Il rapportait des apparences pour les trouver absurdes, des propos de domestiques pour les réfuter. Il justifiait Lothario et Frédérique de fautes dont on ne les accusait pas, Il avait eu l’habileté de tourner les choses de façon que c'était toujours Julius qui soupçonnait, et toujours lui qui disculpait.

Il ya dans!’Ovhello de Shakespeare deux admirables sch nes où Jago souffle à l'esprit du Maure tous les noirs pois sons de la jalousie. En commettant ce crime infâme, et cuasservissant, avec toutes les raffineries de la férocité, le cœur d’Othello, Iago s’y prend de telle manière qu’il a l'air de lui rendre service, et qu'Othello le remercie avec cflu= sion des coups de poignard qu'il lui donne, Il se passait entre Samuel ef Julius quelque chose de comparable à ces deux scènes de l'éternel chef-d'œuvre.

Seulement, ici, la situation se compliquait de ce que le Tago était amoureux de la Desdemone, et jaloux, lui aussi, du Cassio.

La torture que Samuel voulait infliger à Julius, il Péprouvait lui-même, Les transes qu'il communiquail, il les ressentait. Jago était en même temps Othello.

Il y avait deux mois et demi que Frédérique était à Enghien, le matin où Samuel et Julius avaient ensemble la conversation dont nos lecteurs ont entendu les premuicrs mots,

Nous en étions au moment où Julius demandait à Samuel s'il élait bien sûr que Lothario fût alle à Enghien l'avant-voille,

— Je ne suis pas plus sûr qu'il y soit allé avant-hicr, dit Samuel. que je ne ¢ dr qu'il y soit allé aujourd'hui, — Aujourd'hui? demanda Julius, Est-ce qu'il est encore sorti à cheval?

— Je Vai rencontré en venant, ¢pondit Samuel. Il élait à cheval, en effet.

— Où as-tu rencontré ? £

— Je venais de chez moi. Je l’ai rencontré sur le boulevard, à la hauteur de la rue du Faubourg Saint-Denis. Qu'est-ce que cela prouve ?

— Cela prouve, dit Julius en s’asseyant et en s’accoudant sur la table, qu’il allait du côté d’Enghien.

— On peut aller du côté d’Enghien sans aller à Enghien, reprit Samuel en couvant Julius d’un regard froid; et l’on peut aller à Enghien sans y aller pour Frédérique.

— Ainsi, tu penses qu’il y allait? dit le comte d’Eberbach.

— Et quand ce serait, s’écria Samuel, comme irrité, quoi de plus naturel ? Nous sommes en avril; les feuilles poussent, l'air est tiède et doux. Qu’y a-t-il d'étonnant à ce qu’un jeune homme, qui a un cheval, aime mieux l’haleine printanière des bois que l’haleine empestée des rues? La vallée de Montmorency est célèbre et gracieuse. Il y a moins de foule qu’au bois de Boulogne, Pourquoi ne se promènerait-il pas par là ?

— Il rencontrera Frédérique, dit Julius, comme se par= ant à lui-même.

— Il la rencontrerait, continua Samuel, que je suis en- ‘core obligé de l'avouer que je ne verrais encore là rien de miraculeux et de contre nature. La même brise d'avril qui fait chercher les bois à Lothario ne peut-elle pas les faire chercher à Frédérique? Il sort de Paris, et il a raison; elle sort de sa maison, et elle n’a pas tort. Pourquoi veux-tu qu’elle soit moins sensible à la douceur du temps que lui ? Une fois dehors, elle va aux endroits les pluscharmants ; ne faut-il pas qu’elle aille aux endroits les plus hideux? Elie aime les bords du lac; ne vas-tu pas exiger qu’il se mette à les hair? Alors crève-lui les yeux. Sortant au mêmemomentetallant au même endroit, tu trouveraisétrange qu’ils ne se rencontrassent pas. Et, après tout, il serait allé faire une visite à la femme de son oncle, le grand mal!

— Après ce que j'ai fait pour Ini! s’écria Julius en se levant de son fauteuil.

— Tu as été absurde, répondit froidement Samuel. Tui lui as donné ta femme, et tu veux qu’il la refuse.

— Qu'il la refuse! dit Julius les poings serrés.

= Entendons-nous. Je n’accuse pas Frédérique, ni to non plus. Nous sommes tous deux bien tranquilles sur sa pureté. Je ne parle que de son cœur. En d'autres termes, tu leur as dit: Aimez-vous ! Et maintenant, tu ne veux pas qu'ils s'aiment?

— Je ne veux pas qu’ils se lo disent,

— Mais c'est toi qui le leur as dit, insista l'implacablo Samuel.

— Parce que j'ai été généreux pour lui ot pour elle, reprit Julius, est-ce à eux de m'en punir, et doivent-ils me faire une souflrance du bonheur que je leur ai donné? Ah! tu as raison, il y a des instants où jo trouve comme toi que j'ai été absurde, et où je me repens de ce quo j'ai veux de

fait, Je m'en no pas leur avoir lais ‘leur soul

france, et de l'avoir prise pour moi, Ah! Samuel, j'ai pour

de devenir méchant. Je le reconnais aujourd’hui, la mé= chanceté n’est que l'impuissance,

Samuel réprima une contraction des lèvres impercen= tible.

— N’ai-je pas fait pour eux tout ce que j’ai pu? poursuivit Julius. N’ai-je pas tout sacrifié pour rassurer les plus ombrageuses appréhensions de Lothario? Ne me suis-je pas comporté vis-à-vis de Frédérique comme envers la fiancée de mon fils? J'ai poussé ce scrupule si loin que, tout cet hiver, je me suis imposé l'obligation stricte de ne jamais parler à Frédérique que devant toi, devant lui ou devant madame Trichter. Jamais de téte-a-téte, pas méme en plein jour. Et, au premier semblant de coleil, je me suis séparé d’elle, je Vai installée à Enghien, et je suis resté ici, Voilà pourquoi je lai épousée : pour ne plus la voir ! Franchement, est-ce assez d’abnégation ?

— Tu n'as fait que ton devoir, répliqua Samuel impitoyable. Tu as subi les conséquences de ta première faute, tant pis pour toi. Qui te forcait à te mettre dans une situation aussi difficile? Tu n’as que ce que tu mérites. Tu as donné Frédérique à Lothario; elle lui appartient. Il faut done, bon gré mal gré, que tu y renonces. En te séparant d’elle, tu payes ta delle, voilà tout.

— Ma dette! s'écria Julius, agité par le calme de Samucl. Et Lothario ne me doit-il donc rien, lui? A-t-il je droit de répondre au dévouement par l’égoisme, au ser vice par l'ingratitude? Je ne lui ai pas donné Frédérique, je la lui ai léguée; qu'il attende que je sois mort. Je respecte sa jalousie, pourquoi ne respecterait-il pas la mienne?

— Il est le mari, et tu es le père, dit Samuel. Un mari peut être jaloux; un père, non.

— Ah! tu m’exaspères avec tes raisonnements qui me retournent sans pitié sur tous les côtés déchirants de mon imprudence ! Fausse et douloureuse destinée que la mienne ! Gardien d’une jeune fille qui porte mon nom, et dont je ne puis être ni le mari ni le père, je n'ai pas le droit de m'irriler de l'amour d'un autre pour ma femme, et il a le droit de s’offenser du mien.

— Je ne te dissimule pas, reprit Samuel avec son mauvais sourire, que ta position me paraît assez bizarre.

— Samuel, dit le pauvre malade, tu as une manière de me consoler qui redouble ma souflrance, Tu finiras par me rendre fou. Ilya des moments où j'ai envie d'enlever Frédérique, ma femme après tout, et de l'emmener en Allemogne, à Eberbach, Il y à des moments où la tentation du suicide me prend.

— Tu suicider! répéta Samuel d'un certain ton

— Oui, je le comprends, je vais mourir, n'est-co pas?

C'est cela que tu veux dire? Mais qu'elle vienne donc enfin, cette mort tant prédite! N'ai-je done pas été assez seoué, assez troublé, assez tourmenté depuis que je suis au monde? J'ai bien gagné le repos. Ah! que la tombe s'ouvre et que le froid de la terre glace les dernières flammes qui me dévorent lo cœur! Mon bon Samuel, tu me réponds bien toujours au moins que jo no survivral pas à mon malt

— Surtout si tu ajoutes à ton mal physique un mal mo-

600... .eQXx ——x—x—xXxXx«X—«—«—«—«—«———————K—K—x———————————

rai imaginaire, A quoi diable cela te sert-il de Vinquieter comme tu le fais? D’abord, tu es sûr comme moi de la vertu de Frédérique.

— Je ne doute pas d’elle; interrompit Julius, je doute ae moi.

— Cela revient absolument au même, répondit Samuel Gelb. Mais, fût-elle perfide comme l'onde, est-ce qu’elle sort jamais seule ? Suppose que, dans la minute même où nous parlons, elle se promène sur les bords du lac, etque Lothario, après avoir mis son cheval à l'auberge, se soit dirigé précisément du côté où elle se promène, est-ce qu’elle n’a pas avec elle madame Trichter, dont je suis sûr, et que je lui ai laissée pour te tranquilliser? Est-ce qu’un domestique, que tu lui as choisi toi-même, ne l’accompagne pas à quelques pas de distance? Tu es défendu contre Lothario et contre Frédérique. Ne te crée pas de chimères. @

Il y a toujours deux façons de prendre les choses. Pourquoi l’acharnes-tu à ne regarder que le mauvais côté de ta vie? Certainement il dépend d’un esprit mal disposé de mal tourner les incidents les plus simples et les plus droits. Avec de la bonne volonté, il dépend de toi de te dire qu’il n’y a pas de gouvernante ni de domestique qui tiennent, que deux jeunes gens qui s'aiment, et qui ont le droit de s'aimer, et qui sont fiancés, ne sont pas embarrassés de s'entendre ; que les yeux sont souvent plus bavards que les bouches, et qu’un regard en dit plus long gue tous les discours de la chambre des députés. Assurément, si tu tiens à te torturer, tu peux te persuaduer que, dans ce moment même, Frédérique et Lotbario sont ensemble, se parlent des yeux, se disent. Mais qu’as-lu donc? est-ce que tu vas tomber ?

Et Samuel retint Julius qui, en effet, chancelait.

— Ce n’est rien, dit Julius en se remettant un peu. Veux-tu me faire le plaisir de tirer cette sonnet{e ?

Samuel alla sonner. Un domestique parut.

— Faites qu’on attèle tout de suite, dit le comte d’Eberbach.

— Est-ce que tu sors ? demanda Samuel Gelb ?

— Oui, dit Julius.

— Dans l’état où tu es?

— Que m’importe!

— Où vas-tu donc?

— À Enghien.

— Pourquoi faire ?

— Oh! ce n'est pas pour les poignarder, sois tranquille, reprit Julius avec un sourire amer; c'est uniquement pour les supplier.

— Les supplier?

— Oui, les supplier. Ils ne sont pas méchants. Au fond, il est impossible qu’ils n’aient pas quelque reconnaissance pour moi. S'ils me torturent, c'est à leur insu. Je me suis trop posé en père. Ils m'ont pris au mot. Je leur dirai tout ce que je souffre, tout ce que j'ai fait pour eux, tout ce que je continuerai à faire, et, en retour, je les conjurerai d'avoir pilié de moi, de ne pas abuser de ma bonté, de ne pas me rendre leur bonheur en désespoir,

—-Ah! tu vas n'est peut-être pas un mauvais moyen.

leur dire cela? fit Samuel, Eh bien! ce

— Je tacherai, si je le puis, d’être encore une fois indulgent et paternel, reprit Julius. Je dis: je tacherai, car il est bien possible aussi que de les surprendre, 1a, ensemble, loin de moi, profitant de ma confiance et de mon affection pour me dérober une furtive entrevue, cela me mette hors de moi! Il est bien possible que j’éclate, après m'être contenu si longtemps. Il est bien possible que je me décide brusquement, dans quelque accès de colère, à agir, à défaire ce que j'ai fait, à leur rendre à tous deux les insomnies qu'ils m'ont données. Allons! ces chevaux ne seront donc jamais attelés! >

La porte du cabinet se rouvrit, et le domestique reparut.

— La voiture attend, dit-il.

— Viens-tu avec moi? dit Julius en se tournant vers Sa= muel. €

— Oui, certes, répondit celui-ci. Pour toi, comme pour. ces pauvres et innocents enfants, je ne te quitte pas dans ~ les dispositions où je te vois.

Et il suivit Julius, qui était déjà dans l'escalier,

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