JULIUS D'EBERBACH
»”Paris, 20 août 1829. »
Olympia, attérée elle-même, laissa tomber la lettre de ses mains,
— Il y à deux semaines que celle lettre est écrite, reprit-elle aussi morne que Lothario, et le comte d'Eberbach dit qu'il se marie dans quelques jours.
— Ma lettre s'est croisée avec la sienne! s'écria Lothario désolé,
— Ainsi, demanda Olympia, celle que vous aimez, c'est colle Frédérique ?
— Oui, madame,
— N'est-ce pas la jeune fille dont on a parlé chez lord Drummond, la pupille de monsieur Gelb ?
— Elle-méme, madame.
— Il devait y avoir du Samuel là-dedans! s’écria-t-clle,
Et, prenant une résolution soudaine :
— Ne vous désespérez pas, Lothario; partons sur-lechamp pour Paris. 1] se peut encore que nous y arrivions à temps. D'ailleurs, vous avez écrit au comte d'Eberbach, à votre départ de Berlin; il a votre lettre maintenant. Ainsi, soyez tranquille, Votre oncle vous aime. Fiez-vous à moi. S'il est temps, et Dieu permettra qu’il soit temps, je vous promets de tout arranger.
— Dieu vous entende, madame. :
— Ma chaise de poste est à Landeck. Nous allons retrouver mon frère et partir, Venez, venez vite.
Lothario ne prit que son chapeau etson manteau, donna en passant quelques ordres aux domestiques élonnés et ravis de ce brusque départ, et Olympia et lui coururent plutôt qu’ils ne marchèrent sur la route de Landeck.
En moins d’un quart d'heure ils arrivèrent à l'auberge.
L’aubergiste était sur le seuil de sa porte.
— Je pars, dit Olympia, Vite les chevaux! Où est mon frère ?
— Votre frère est sorti, madame, répondit l’aubergiste consierné, lui, de voir partir sitôt des voyageurs qu'i comptait loger plus longtemps.
— Oh! quel contre-temps ! Il n’a pas dit où il allait?
— Il n’a rien dit du tout, A peine a-t-il eu fait déposer les paquets dans la chambre, qu’il s'est mis à courir dt côté du château d’Eberbach,
— Du côté du chaleau d’Eberbach? reprit Olympia. Et nous en venons! Cinq frédéries à qui le trouvera avant une demi-heure,
— Cinq frédéries! répéta l'hôtelier ébloui.
Il appela trois ou quatre enfants qui jouaient sur lo seuil de la porte,
— Eh! vous autres, dit-il, vous étiez à quand madame est arrivée, Vous avez vu son frère ?
— Ce beau monsieur avec un gilet vert? dit un des ga mins.
— Et une cravate rouge? reprit un autre.
— Justement.
— Oh! oui, que je l'ai yu! dit un troisième, même qu'avec son rouge et son vert, il était plus brillant qu'un perroquet.
— Alors, vous le reconnaîtriez ?
— Oh! quo oui.
— Eh bien! deux florins pour celui do vous qui le rain’nera ici avant une demi-heure,
Ils étaient déjà en route. -
— Attendez, dit Olympia. Il doit y avoir par là une chevrière, une nommée...
— Gretchen !
— Gretchen, cost cola, Vous trouverez mon frère avec les chèvres, Vous lui direz qu'il vienne tout de suite,
Les trois potils garcons partirent an galop, entendant los deux florins promis leur tinter aux orcilles tous les carillons de toutes les mules d'Espagne,
— Quand mon frère arrivera, dit Olympia à l’aubergiste, } que la voiture soit attelée. Donnez-moi votre compte, je vais vous le payer, pour que nous n’ayons plus qu’à partir.
Olympia ne s'était pas trompée sur l'endroit où l’on pourrait retrouver Gamba. Pour Gamba, Landeck n’était habité que par une seule personne, par Gretchen.
A peine débarqué, il avait couru à la recherche de celle qui avait touché son cœur. ~
L’aubergiste l'avait flatté en disant qu'il avait pris la peine de ranger les malles dans la chambre. Ii avait tout jeté péle-méle, ses paquets et ceux d’Olympia, trouvant qu’il aurait le temps de remettre de l’ordre dans tout cela, le soir, et qu’il avait mieux à faire pour le quart d'heure.
Il avait pris ses jambes à son cou, et Olympia n'avait pas eu plus tôt le dos tourné, qu’il s'était enfoncé dans la montagne.
Tl avait cherché Gretchen à la place où il la trouvait autrefois. Mais elle n’y était plus. L’herbe, tondue tout le printemps de ce côté de la colline, ne suffisait plus aux chèvres, et Gretchen les menait maintenant dans un autre endroit.
Gamba avait donc perdu une heure à sauter de roche en roche, à monter, à descendre et à remonter.
Tout à coup, en escaladant une roche à pic pour abréger le tournant d’un sentier, au moment où il mettait la main au rebord de la pierre pour s'élever, il se trouva nez à nez avec une chèvre :
— Ah! te voilà, toi, la Grise? s’écria-t-il avec une explosion de joie.
Il avait reconnu une des chèvres de Gretchen.
1] sauta sur le rocher, prit la chèvre par la tête et l’embrassa fraternellement.
— Où est ta maîtresse ? lui demanda-t-il.
La chèvre n’eut pas besoin de répondre. En relevant la tête, Gamba aperçut Gretchen.
— Ah! enfin, dit-il,
Et d’un bond il fut auprès d'elle.
Gretchen lui tendit la main, qu’il serra d’abord, puis qu’il couvrit de plusieurs gros baisers.
— Vous me reconnaissez ? dit-il tout joyeux,
— Certes, mon ami, répondit-elle,
— Moi, j'ai reconnu votre chèvre. Mais comme je suis content! Je vous ai fièrement cherchée, par exemple. Vous n’étes plus du tout à la même place. Mais je crois bien! il y a trois mois passés, Moi, je ne pourrais pas rester à la même place deux minutes.
El, comme pour prouver ses paroles par l'action, il sautait et gambadait, allait de Gretchen aux chèvres, et d’une chèvre à l’autre,riant, pétulant, heureux.
Gretchen, elle aussi, était heureuse de le revoir. Mais son bonheur était grave et recueilli, comme la nature avec laquelle elle avait toujours vécu.
— Savez-vous une chose, Gretchen, dit Gamba : c'esl queje mesuisénormément ennuyé là-bas. Etvous, qu’est-co que vous êtes devenue sans moi? Vous m’aviez promis de penser à moi; avez-vous au moins tenu votre promesse ?
— Oui, dit Gretchen; comment n'aurais-je pas pensé à vous: vous êles maintenant le seul ami que j'aie au
monde
— Ah! bien, n'importe! dit-il. Vous n’en avez pas hesoin d’autres, si je vous aime pour cent. Et c’est comme cela que je vous aime, entendez-vous. J'ai dit à ma sœur: Viens à Landeck, ou bon soir. Tant que sa saison, on ap= pelle ça une saison, tant que sa saison a duré, et que l’art, le maestro, le directeur, l’opéra fait pour elle et les applaudissements l’ont fait chanter, je n’ai pu trop rien dire, Ah! on l’a applaudie, par exemple, ma parole d'honneur! Paris, ce n’est rien! Je voudrais bien voir leurs chanteuses. de Paris, si on lui permettait de chanter auprès d’elles, Il n'y en aurait pas une capable de miauler une note, Casserolles, va! Mais, voyez-vous, l’engagement fini, je me fiche de la musique! J'ai dit à ma sœur : On l'a applaudie, tu as ta part, il me faut la mienne. Landeck est un pays charmant, et ce séjour enchanteur est encore embelli par la présence d’une femme que j'aime. Car j'ai dit à ma sœur queje vous aimais, Gretchen, et elle en a été très-contente et m’a beaucoup approuvé. En outre, je lui ai adroitement vanté l'air des montagnes pour entretenir la voix. Je lui ai juré que ça lui ferait le plus grand bien de venir passer | automne ici.
— Et qu'est-ce qu’elle a répondu ? demanda Gretchen.
— Elle a répondu : « Je veux bien, et je te l’aurais proposé. » Elle est excellente. Voyez-vous, je suisle frère d'un ange.
— Vous allez donc vous établir à Landeck ?
— Pour un mois. Êtes-vous contente? Ah! ne le soyez pas si vous voulez, je suis content pour deux. Tra la la, tra la la! Me voilà avec vous pour un mois,
Gamba se mit à danser en chantant.
— Et ce n’est pas tout, reprit-il. Après ce, mois nous retournerons, c’est vrai, à Paris, où m'a sœur a encore quelque chose à faire. Mais ensuite, je reviendrai, moi, et si vous voulez, pour toujours. Vous avez peut-être oublié, Gretchen, que je vous ai dit, quand je suis parti, que j'aurais à vous faire une demande quand je reviendrais. Eh bien! voici tout franchement ce que c’est...
— Hohé! monsieur! cria une voix.
Gamba se retourna, et vit un petit gars qui accourait essoufflé et qui lui faisait de loin des signes.
C'était un des petits garçons aux deux florins.
— Eh bien! qu'est-ce qu’il ya? demanda Gamba visiblement contrarié.
— Ilya, monsieur, dit le petit garcon, que votre sœur est là-bas qui veut qus vous reveniez tout de suite, tout de suite.
— Pourquoi faire?
— Parce que j'aurai deux florins si vous ¢tesa l'auberge dans un quart d'heure.
— Qu'est-ce que cela me fait que tu aies deux florins! répondit Gamba, fort ennuyé d'être dérangé au début d'une déclaration si importante et si délicate.
— Votre sœur repart tout de suite pour Paris, reprit l'envoyé,
— Pour Paris! s'écria Gamha, frappé au cœur,
— Oui;on met les chevaux à la voiture. Votre sœur a l'air bion inquiète et bien pressée, et elle a dit: Quel malhour! quand elle @ su que vous n'éliez pas là,
Gamba s’appuya contre une chèvre.
— Ah bien! si c'est comme ça que nous passons l’automne ici!... Ma foi, tant pis! qu’Olympia parte si elle jyeut, moi, je reste.
Mais Gretchen reprit gravement, aprés un silence :
— Non, Gamba ; vous ne pouvez pas laisser votre sœur partir seule. Vous me l’avez dit l'autre fois, et vous aviez raison. Elle a sans doute quelque motif très-sérieux de partir plus tôt qu'elle n'avait compté. Accompagnez-la, Gamba ; vous reviendrez.
— Oui, mais quand? s’écria Gamba. On sait quand on s'en va, sait-on quand on revient? Qui me répond que ces tristes affaires où Olympia est engagée ne nous retien- Gront pas à Paris tout l'hiver ?
— Eh bien! reprit Gretchen, moi, j'y fais un voyage tous les ans au printemps, nous nous y retrouverons.
- — Dien sûr? vous viendrez? dit Gamba, tout triste. . —Bien sûr.
» — Mais comment serai-je averti de’ votre arrivée? — Je vous écrirai.
— Enh! sais-je seulement où nous logerons? Écrivez alors à Gamba, poste restante. J'irai tousles jours à la poste. Cela me distraira et me consolera un peu.
— C'est convenu. Au revoir, Gamba.
— Hélas ! vous en prenez vite votre parti, vous. Au revoir, Gretchen. Au revoir, à Paris peut-être. C'est égal, j'aimerais bien mieux vous revoir ici, en plein air, que dans ces affreuses villes où il y a des plafonds qui écrasent tout. Qui m’assure qu’à la ville vous voudrez bien m’aimer encore un peu? Je vous connais ici, je ne sais comment vous serez là-bas.
— Toujours la même pour vous, mon ami, mon cousin, mon frère. Mais adieu. On vous attend.
Le petit garcon tirait en effet Gamba par son habit.
— Monsieur!... vous allez me faire perdre 1165 deux florins, mon bon monsieur, disait-il d’un ton moitié d’humeur, moitié de prière.
— Adieu donc, Gretchen, dit piteusement Gamba.
Il aurait bien voulu faire souvenir Gretchen que l’autre fois elle l’avaitembrassé, mais la présence du petit garçon en empêcha le timide Gamba.
— Adieu, répéta-t-il.
Gretchen lui tendit la main. Il se contenta d’une bonne étreinte, où il mit toute sa tendresse et toute sa douleur.
Puis, non sans se retourner plus d’une fois, il prit la route de Landeck, précédé et harcelé par le petit garcon.
Quand ils arrivèrent les chevaux étaicnt à la voiture. Le généreux hôtelier donna cing florins au petit garçon qui avait trouvé Gamba, quatre florins aux deux autres, et garda quatre frédérics pour lui.
Olympia et Lothario montèrent dans la voiture.
Il yavait une place pour Gamba, mais il voulut à toute force monter sur le siége. Il avait besoin d'air, Le chagrin l'étoufrait.
Et pourtant, de ces deux hommes, dont l’un quittait et l'autre rejoignait une femme aimée, le plus malheureux n'élait pas celui qui la quillait,
AARIAGE TESTAMENTAIRE
Rien de suave, de poétique et de charmant comme Frédérique dans sa robe de noce. Rien de plus pur et de plus chaste que cette blanche figure sous ce voile blanc.
Le matin de cet étrange mariage, Frédérique était un peu étonnée, un peu inquiète, un peu triste; mais son doux visage ne faisait que gagner à cette émotion.
Samuel et Julius la regardaient, celui-ci avec toutes les effusions d’une tendresse joyeuse, celui-là avec une amertume concentrée.
La beauté calme de ce front de jeune fille mettait dans le front de Samuel de sombres et terribles pensées. Sa colère douloureuse redoublait à la voir si ravissante d’une part, et, de l’autre, si résignée.
Samuel aurait voulu que Frédérique fût laide, puisque ce n'était pas pour lui qu’elle était belle.
Ou, du moins, il aurait voulu qu’elle n’acceptit pas si facilement un mariage qu’il lui avait conseillé. Il était irrité contre elle de ce qu’elle n’avait pas résisté, de ce qu’en lui obéissant elle n'avait pas l'air de souffrir, de ce qu’elle ne semblait pas faire cela à contre-cœur, de ce qu'elle ne paraissait pas retenir des larmes.
Frédérique ne laimait done pas du tout! Elle lui avait promis d'être à lui, il lui avait rendu sa parole, mais elle n'aurait pas dû la reprendre. Il ne lui pardonnait pas d'avoir fait ce qu'il lui avait demandé.
C'était à elle à refuser, à rejeter la proposition qu'on lui faisait d’épouser un malade, un moribond. Dans ce moment, Samuel s'imaginait presque que, si elle n'avait pas consenti à entrer dans son plan, il en aurait été heureux. Il y aurait perdu la fortune de Julius; mais qu'importe! Il y aurait gagné de se savoir aimé. A cette heure où Frédérique lui échappait, il la préférait à tous les millions du comte d’Eberbach. Il se repentait de l'avoir autorisée à ce mariage, de lui avoir transmis l'offre de Julius. Il se disait en ce moment qu’il ne la lui aurait pas transmise, s'il avait su qu'elle l'accepterait,
Et elle ne s'agitait pas plus que s’il était question do l'avenir d'une autre! Plus elle était douce et limpide, plus il était soucieux et troublé, Cette sérénité amassait en lui des tempêtes. Cet air d'innocence céleste le poussait au crime infernal. L'ange excitait au mal le démon. =
Tandis que les femmes de Frédérique mettaient la dernière main à la toilette de la mariée, Samuel, qui était venu la chercher avec Julius, regardait d'un œil de rage lo regard attendri dont celui-ci accompagnait tous les mouvements de la jeune fille,
— Tu as raison, pensait-il, enivre-toi de sa vue, Profite du moment où tu le peux encore. Amasso dans cette minuto le peu d'émotions qu'il faut pour to tuer. Il y a ici
deux émotions qui te sont mortelles : la tienne et la mienne. Si tu échappes a l’une, tu n’échapperas pas a l'autre. La nature proportionne peut-être la passion à la force. Mais si ton amour de pére te manque, ma jalousie d’amoureux ne te manquera pas.
— Etes-vous prête, Frédérique? demanda Julius à la jeune fille.
— Tu es bien pressé! dit Samuel. Il n’est pas l'heure.
— Si fait, reprit Julius. C’est pour midi, au Temple, et voilà déjà onze heures.
— Je suis prête, monsieur le comte, dit Frédérique.
Julius, Samuel et Frédérique entrèrent au salon de réception.
Le mariage civil devait y être célébré. Il ne s’y trouvait pourtant que les quatre témoins, dont Samuel et ’ambassadeur d’Antioche, qui, selon l’usage du monde diplomatique, venait marier son collègue. La cérémonie fut vite terminée, Au bout d'un quart d'heure, Frédérique était, selon la loi, comtesse d’Eberbach.
Puis tout le monde monta en voiture, et l'on se dirigea vers ce même temple des Billettes, où, quelques mois auparavant, Lothario avait passé de si doux et de si poignants dimanches, à voir Frédérique et à n’oser lui parler.
Le souvenir de ces heures émues revint sans doute au cœur de la jeune fille, car, en entrant dans le temple, son lumineux visage s’obscurcit d'une ombre de mélancolie,
C'était bien dans ce temple qu’elle avait rêvé qu’elle se marierait, mais ce n’était pas le mari qu’elle avait rêvé, désiré peut-être. Certes, elle ne se repentait pas d’avoir consenti à réjouir tes dernières heures de ce noble et généreux malade, vers lequel elle s'était tout d’abord sentie portée comme vers un père. Elle n'avait pour le comte d’Eberbach que des sentiments de reconnaissance et de dévouement. Mais la reconnaissance et le dévouement ne sont pas toute la vie; la fille n’est pas toute la femme.
C'était la faute de Lothario. 11 n'avait cu guère de persistance. Il n'avait pas même lutté. Dès le premier mot, il avait renoncé. fl n’avait aucun reproche à faire à Frédérique, c'était plutôt à elle à lui en vouloir, Que pouvaitelle, pauvre jeune fille, sans père ni mère, recueillie par charité, sans force et sans droit? Au lieu que lui, un homme, pouvait se remuer, essayer, parler à monsieur Samuel, parler à son oncle, Au lieu de cela, il était parti.
Elle était bien naive de penser encore à lui, qui, certainement, ne pensait guère à elle. Dans cet instant où elle avait la faiblesse de se laisser aller aux souvenirs qu’elle avait retrouvés à la porte, il faisait sans doute la cour aux belies dames de Vienne, et il avait oublié celte petite fille avec laquelle il avait ébauché une amouretle par passetemps et par désœuvrement. Qu'elle se mariât ou non, cela lui était bien égal. La preuve qu’il ne s'en souciait nullemoult, c'est que le comte d’Eberbach, sur sa demande à elle, lui avait écrit qu'il se mariait, et qu’il n'avait pas juué que ce fût la peine de revenir,
Frédérique rejetait tous Jes torts sur Lothario, Et puis, il faut le dire, elle n'était pas encore dans l'âge ignorant où les passions creusent bien profondément leur sillon
dans le cœur d’une femme. La rupture du rêve qu’ell avait noué un-moment aux regards de Lothario lui causai plutôt un regret vague qu’une souffrance réelle, En outre sa nature tendre et délicate, plus qu’énergique et perso nelle, Jui faisait trouver une sorte de bonheur suffisan dans la pensée de se sacrifier au bonheur d’un autre, et |; joie du comte d’Eberbach la consolait de sa tristesse,
Le regret que lui inspirait la vue de ce temple, où se yeux s'étaient si souvent rencontrés avec ceux de Lothario n’apparut qu'un moment sur sa jeune et gracieuse figure et ne fut pas remarqué des nombreux amis et de la foule illustre accourue à la célébration du mariage de l’ambas: sadeur de Prusse. <
On la trouva seulement un peu sérieuse ; mais quand une femme serait-elle sérieuse, sinon en se mariant? et l’on trouva Julius un peu pâle; mais on savait qu'il rele: vait de maladie, et, pour ces indifférents, ce qui était abattement et faiblesse ne fut que distinction et élégance.
Julius avait fait effort pour aller jusqu’au bout de la cérémonie. Frédérique, ne le trouvant pas encore assez rétabli, avait voulu faire remettre le mariage; mais Julius l’avait conjurée de ne pas l’affliger d’un nouveau retards
Précisément à cause de son état de santé, il n'était pas as-
sez sûr du lendemain pour rien ajourner, Samuel s'était joint à Julius, craignant que le brusque retour de Lothario ne vînt bouleverser tout.
Le comte d’@berbach était heureux. Une seule chose:
manquait à sa joie: la présence de Lothario.
Jusqu'au moment de monter en voiture, il l'avait attendu, Encore maintenant, il croyait à toute seconde le voir apparaître.
‘Pourquoi n’était-il pas venu ? Comment n’avait-il pas donné à son oncle cette preuve d’affection, dans une cir constance si décisive ? 11 était impossible que sa rancune eût persisté jusqu’à ce point. Evidemment, il s'était mis en route. Son rotard s’expliquait par quelque accident, par une voiture brisée, par un motif en dehors de sa vo= lonté. Mais il allait arriver d’une minute à l'autre.
Et, de temps en temps, Julius tournait la tête vers la foule, espérant rencontrer les yeux de Lothario.
Mais la cérémonie religieuse s’acheva comme la cérémonie civiie, sans que Lothario pardt. z
On revint à l'hôtel.
Julius espérait toujours. En admettant qu’un accident eût retardé d'uns heure l’arrivée de Lothario, il avait pu arriver trop tard pour s'habiller et pour venir au temple. Mais il était sans doute dans ce moment à l'hôtel, et Julius allait le trouver en descendant de voiture, i
Cette espérance fut encore trompée. Une ombre passa sur les yeux de Julius; mais en voyant Frédérique descendre avec Samuel de la voiture qui précédait la sienne, il oublia Lothario pour ne plus songer qu'à Frédérique.
Divers amis étaient venus du temple à l'hôtel, pour féliciter les mariés. Le salon fut rapidement encombré. Ju= lius reçut les félicitations et répondit aux remerciments, Mais c'élait trop de tout co mouvement et de tout ce bruit pour sa débilité de convalescent,
Le LL eS ee
—————————— Tee ae
Tout à coup Samuel, qui ne le quittait pas des yeux, le vit pâlir.
Il accourut à lui.
— Ou’as-tu donc?
— Rien, dit Julius, qui se sentait chanceler. Une défaillance. Mais c’est passé.
— Viens, dit Samuel.
Et se retournant vers les assistants :
— Vous permettez, n’est-ce pas? Madame la comtesse d'Eberbach reste d’ailleurs pour vous faire les honneurs. monsieur le comte a besoin d’être un peu seul, et revien= dra tout à l'heure.
— Tout à l’heure, répéta Julius.
Et, s'appuyant sur le bras de Samuel, il passa avec lui dans son cabinet. |
Au moment de franchir la porte, Samuel Gelb se retourna et fixa un regard étrange sur Frédérique.
Il y avait dans ce regard un singulier et farouche mélange de passion et de courroux, On eût dit qu’il avait besoin d’emporter dans ses yeux la trace vivante de cette beauté divine, pour s’affermir dans quelque affreux dessein.
Ce dernier regard jeté, il entraîna vivement Julius.
Ceux qui le remarquèrent en cet instant furent frappés do l’expression de sa physionomie. Du malade et du médecin, le plus pâle n’était pas le malade.
Julius, rentré dans son cabinet, tomba sur un fauteuil,
— Tu l'as voulu! dit Samuel d’un air sombre.
— Quwai-je voulu ? demanda Julius d’une voix mourante.
— Je l'avais prévenu que toute émotion l'était funeste, Vai fait mon devoir. Tu ne m’as pas écouté, tant pis pour toi.
— En quoi ai-je désohéi? dit Julius.
— En tout, s’écria Samuel, Tu faisais de Frédérique ta femme, pour avoir le droit de la faire ta légataire. Il s’agissait d’une formalité, tu en fais une émotion. Eh bien! meurs | tu l'as voulu,
En disant cela, par saccades, et comme dans un accès de fièvre, Samuel avait versé de l’eau dans un verre.
Puis il avait pris dans sa poche une toute petite fiole, en avait laissé tomber deux ou trois gouttes dans l’eau, et s'élait mis à remuer le tout avec une cuiller de vermeil.
— Regarde-toi dans la glace, dit-il à Julius, vois comme tu es livide.
— Tu n’es pas déjà si rosé, toi qui parles, répondit Julius, remarquant I’horrible pâleur de Samuel. Mais, au lieu de me gronder, tu ferais mieux de me guérir, Donno= moi ce verre que tu vas briser à force de l'agtier.
En effet, la main da Samuel tremblait, et la cuiller secouée se heurtait violemment aux parois du verre,
— Pas encore, dit Samuel. Il faut que cette potion re pose quatre ou cinq minutes,
Et il posa le verre sur la table.
— Te guérir, reprit-il d'une voix rauque ot étrangléo, C'est bien facile à dire, Tu pouvais to guérir toi-même, cela dépendait de toi, jo l'avais indiqué le moyen: l'apaisement de l'âme pour le salut du corps. Il fallait m’écouter, tu aurais vécu,
— Je ne tai jamais vu ainsi, dit Julius, le regardant avec surprise. 6
Samuel s’essuya le front. Des gouttes de sueur froide y roulaient. Il haussa les épaules, avec un geste qui voulait dire :
— Allons! est-ce que je suis un enfant!
Mais il avait beau faire, beau se gourmander, beau se mépriser, il n'avait plus son sang-froid accoutumé.
Cependant il fitun violent effort sur lui-même et sembla prendre une résolution définitive.
— La potion doit commencer à être préte, dit-il,
Et il prit le verre sur la table.
Julius tendit la main.
— Donne, bien que je commence à me remettres
Mais, au moment où il se soulevait de son fauteuil, il aperçut à terre une lettre qu'il avait fait tomber de la table en s’asseyant, et qu’il n'avait pas remarquée.
Un éclair lui brilla dans les yeux.
— Qu'est-ce que cette lettre? dit-il.
Il avait cru reconnaître sur l'enveloppe l'écriture de Lothario.
Samuel remit le verre sur la table, content, malgré son apparente fermeté, de ce retard involontaire.
Julius ramassa la lettre.
C'était, en effet, l'écriture de Lothario.
— Elle sera venue pendant que nous étions au temple, dit-il en la décachetant. On l'aura montée ici, et l'on aura oublié de m’en avertir, dans le brouhaha de la cérémonie.
Il ouvrit avidement la lettre, et se mit à la lire. Comme avait fait Lothario à Eberhach, Julius n’eut pas plutôt jeté les yeux dessus, qu’il poussa un cri.
— Qu'est-ce donc? demanda Samuel.
Julius ne répondit que par un gesle de la main, et contiaua sa lecture jusqu’au bout.
Quand il eut fini, posant la main sur son Cœur, qui battait à rompre sa poilrine :
— Ah! mon pauvre Samuel, dit-il d’une voix saccadée, je crois que j'aurai plus besoin de ton cordial que nous ne pensions, Voici une seconde émotion qui vaut la première. Mais celle-là, ajouta-t-il avec un sourire triste, tu ne m’accuseras pas de me l'être donnée expres.
— Mais qu'est-ce done que Lothario l'écrit? répéta Samuel.
— Lis, dit Julius.
Samuel prit la lettre.
— Un mot encore, interrompit Julius. Tu m'as avoué, et jo ven remercie, que j'élais atteint mortellement, et
qu'il n'y avait plus pour moi d'espérance, j'entends d'es-
* pérance lointaine, Tu m'as dit, sur mes questions pres-
santes, que je ne survivrais pas, que mon mal me tuerait, que je n'en reviendrais pas! Samuel le crois-lu toujours?
— Tu ne penses pas, répondit durement Samuel, que ce soient tes imprudences d'aujourd'hui qui puissent me faire changer d'avis,
— Bien, reprit Julius, Ainsi, selon (oi, Jo suis condamné,
om,
— À moins d’un miracle.
— Dieu soit loué !
— Pourquoi cette joie ? demanda Samuel stupéfait. — Lis cette lettre, répondit Julius.
Et Samuel lut.
« Berlin, 28 août 1829.
» Mon cher et bien aimé oncle,
» C'est trop! trop de bonté dans votre cœur, trop de douleur dans le mien! Ii faut enfin que mon âme éclate et se brise devant vous, et que vous y voyiez mon secret.
» Vous avez dû et vous devez me trouver bien ingrat. Les apparences sont contre moi, je le reconnais, et toute votre indulgence ne peut pas aller contre elles. Ma conduite, assurément, vous semble inexplicable. Vous qui avez été toujours si prodigue de bonté pour moi, vous, mon père, je vous ai quitté, et dans quel instant? Au moment où vous étiez encore malade ! Moi dont c'était le devoir, et, croyez-moi, dont c’était le bonheur, de vous soigner, de passer la nuit à votre chevet, de vous donner ou plutôt de vous rendre ma vie; vous n'avez pu comprendre quel motif m'avait fait partir de votre maison, au seul moment ou ma présence y était nécessaire.
» Eh bien! mon bon oncle, vous me pardonneriez, j'en suis sûr, si vous saviez ce que J'ai souffert avant de me décider à ce départ qui n’a pas été la moindre de mes souffrances. Vous avez cherché l'explication de ma tristesse et de ma fuite dans ma froideur vis-a-vis d’une jeune fillerécemment mtroduitechez vous. Vousavez cru, vous ne l'avez pas dit par délicalesse, mais je ai deviné, vous avez cru que je pourrais Être inquiété dans mes intéréls et dans mes espérances par ta cart de votre smitié que cette jeune file pourrait m'eulever. Vous avez cru que c'était Phérilier qui souffgait en moi, que j'étais jaloux de votre affection on avide de votre argent, que je naissais mademoiselle Frédérique,
» Mon cher vacle, je ne hais pas mademoiselle Frédérique : ic rame,
» Je l'aime et elle ne m'aime pas! Tout mon secret est dans ces deux mots.
» Concevez-vous maintenant V’existence que j'ai menée à l'hôtel pendant trois semaines, sachant qu’elle ne m’aimait pas, l’entendant de sa bouche, et l’ayant toujours devant moi, comme la figure vivante de mon désespoir, sans pouvoir délourner mes yeux de cette vision charmante et navrante | Avais-je tort de vous dire que vous me pardonneriez lorsque vous sauriez ce que j'ai souffert?
» Vous étiez en danger, je ne pouvais pas quitter Paris, Mais un jour, les médec:as ont dit qu'ils répondaient de vous. Alors la force ina manqué pour supporter ce supplice de toutes les minutes. Jo me suis enfui, Votre iné— puisable benveilianre m’excusera,
» Udlas! non orcle, re rn'en voulez pas. Ma fuite ne m'a pas tant grolité, Avez. EL je co suis guère moins malheureux ici que à-bas, J'étais malheureux de voir made-
moiselle Frédérique ; je suis malheureux de ne pas la voir.
Voilà toute la différence. J’ai eu beau mettre la distance entre elle et moi, aller de ville en ville, son image ect ma douleur m’ont suivi partout. Je suis à Berlin ce que j’élais il y a trois mois à Paris, ce que j'étais il y a trois semaines à Vienne, ce que je serai toujours partout.
» Jaime avec désespoir. Si mademoiselle Frédérique est à un autre, si elle n’est pas à moi, je mourrai.
» Votre fils désolé, » LOTIARIO. »
Samuel remit tranquillement la lettre dans son pli ct la rendit à Julius.
— Tu as lu ! dit Julius.
— Que comptes-tu faire ? dit froidement Samuel.
— Je compte mourir.
Et sur un geste de Samuel :
— Tu me l’as promis, ajouta-t-il.
— Eh bien ! après ? répliqua Samuel.
— Après ? c’est juste. Attends, dit Julius.
Tl ouvrit un bureau qui était auprès de son fautcuil, prit dans un tiroir un paquet cacheté de noir, rompit le cachet, tira du papier une feuille de papier blanc, écrivit quelques lignes et signa.
— Qu’as-tu fait ? demanda Samuel, qui suivait avec anxiété les mouvements de Julius.
Julius referma et cacheta le paquet, qu’il remit dans le
bureau.
— Ce que j'ai fait? répondit-il à la question de Samuel ; j'ai modifié mon testament, voilà tout.
Samuel tressaillit.
— J'ai fait Lothario mon légataire universel, poursuivit Julius, à une condition.
— Laquelle ?
— À la condition qu’il épouscra Frédérique.
Samuel fut plus fort que ce coup qui l’atteignait en pleine poitrine. Pas un muscle de sa figure ne bougea.
— Tu comprends? dit Julius. Je mourrai bientôt; alors Frédérique épousera Lothario. Quand même elle ne l’aimerait pas, à moins de le hair elle obéira à ma dernière volonté, Et puis, Lothario n’héritant que si elle l'accepte pour mari, il dépendra d’elle de l’enrichir ou de le ruiner; et, tu connais son grand cœur, elle consentira, sinon par amour, au moins par générosité. Es-tu content?
— De quoi? demanda Samuel d’un air sombre.
— Mais du calme qui va tomber dans mon cœur. Frédérique maintenant va m'être deux fois sacrée, et elle devient deux fois ma fille, puisqu'elle est la fiancée de Lothario.
Samuel réfléchissait,
— À présent donne-moi cette potion, dit Julius; car il faut que je vive au moins jusqu'à ce que cette affaire soit arrangée avec Frédérique.
Samuel prit le verre, alla vers la cheminée et jeta la potion dans les cendres,
— Que fais-tu donc? demanda Julius surpris.
— Cotte potion a trop attendu et ne vaut plus rien, répondit Samuel, absorbé dans une méditation profonde.
En revenant de la cheminée, il passa devant une fent-
a ES meee eae ae
tre. Un bruit de roues et de chevaux retentit dans la cour. Samuel regarda machinalement et jeta un eri.
Julius courut à la croisée.
Une chaise de poste s’arrétait au perron, Lothario en descendait.
— Lothario! s’écria Julius.
Au même moment, Frédérique, inquiète de l'absence prolongée de Julius, entrait dans le cabinet.
Elle entendit ce nom, ce cri: Lothario! Elle vit le mouvement de Julius et de Samuel, et frappée comme d’un coup de foudre, chancela et tomba inanimée sur le tapis.