‹ La vie au desertChapitre 149 sur 175 · PREMIÈRE EXPLOSION · texte numérisé non relu

PREMIÈRE EXPLOSION

L'air préoccupé du comte d’Eberbach n'avait pas échappé à Frédérique ; mais, dans sa candeur d'ange, il ne lui vint pas même à l'idée qu'elle pût être pour quelque chose dans le souci de Julius.

— Qu'est-ce donc que vous avez, monsieur? lui demandat-elle, vous avez l’air tout sombre. Voilà ce que c'est que de m'avoir exilée d’aupres de vous. Je vous le disais bien, Mais parce que vous êtes un homme d’État habitué à con= seiller les gouvernements, vous ne voulez pas écouter les idées d’une petite fille comme moi. kh bien! vous voyez maintenant que vous avez tort. On ne se passe pas si aisé« ment que cela de moi, Savez-vous? Vous vous repentez à présent, Je devrais vous punir en vous tenant rancune et en ne vous allant plus voir du tout. Mais je suis clémente, et, tout au contraire, je m'arrangerai pour vous voir tous les jours. J'en parlais tout à l'heure avee Lothario. Eh bien, voilà que vous vous rembrunissez encore! Est-ce ce que je vous dis qui vous blesse et vous afflige? Décidément, vous avez quelque chose, }

— Oui, repartit brusquement Julius, j'ai quelque chose, en effet.

— Qu'est-ce donc? demanda la pauvre fille un peu émue

du ton sec dont Julius venait de lui répondre,

— J'ai, dit-il. en montrant Lothario, que vous m'appe= lez encore Monsieur, et que vous appelez déjà monsieur que voilà Lothario tout court,

Frédérique rougit,

— Pourquoi rougissez-vous? reprit-il avec un accont presque brutal, auquel il ne l'avait pas accoutumée,

— J'ai eu tort, c'est vrai, répondit Frédérique toute troublée. Vous avez raison. J'y ferai attention à l'avenir, Comme je vous ai toujours entendu appeler monsieur par son nom de baptéme, je lui ai donné le nom que vous lui donniez, Cola me venait naturellement, sans que jo l'aio raisonné, je vous jure,

— C'est de cette facon que vous vous justifies! dit le comte d'Eberbach. Cela vous venait naturellement ! Vos ld vres prononcaient le nom d'elles=mêmes! C'était votro cœur qui parlait!

— Co n'est pas là ce que j'ai voulu dire, essaya do ré pondre Frédérique, Mais soyez tranquille, monsieur, je no ferai plus ce qui vous choque,

Soyez tranquille, monsieur, je ne vous appellerai plus monsieur,

— Vous no le ferez plus; on attendant, vous le faites, Mais co n'est pas mol, Frédérique, que choque cette intimité d'une jeune femme avec un jeune homme, c'est lo

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respect humain, c'est le plus vulgaire sentiment des convenances, Que voulez-vous que pense le monde d'une femme de votre âge qui quitte son mari pour vivre tête-àtête avec le neveu de son mari?

— Monsieur! dit Fréderique blessée.

Mais Julius n’entendait plus que son amère et cruelle jalousie. Il poursuivit :

— Que voulez-vous que pense le monde, d'une femme de votre âge qui profite de la confiance et de la tendresse de son mari pour recevoir dans l'intimité de sa solitude un jeune homme qui l’aime, qui le lui a dit, qui le lui répète? Je ne vous parle pas de moi. Ce que j'ai pu être pour vous je l’oublie. Mais, dans votre propre intérêt, comment ne comprenez-vous pas que, devant vous marier, il ne fallait pas vous compromettre, et que, pour faire respecter sa femme il faut qu’un mari commence par la respecter luimême? Vous êtes donc bien pressés, que vous êtes impatients des quelques semaines qui me restent, et que vous trouvez que je ne meurs pas assez vite ? Ne pouviez-vous pas attendre quelques minutes? Je ne vous parle pas de moi, mais de vous-même. Oubliez ce que j'ai pu faire pour vous, mais pensez à ce que le monde peut dire de vous. Soyez ingrats, mais ne soyez pas aveugles. N'ayez pas de cœur si yous voulez ; mais ayez de l'intelligence.

Julius s’animait toujours en parlant, et une colère fiévreuse rougissait les pommettes de ses joues.

Frédérique, attérée, voulait répondre et ne trouvait plus une parole. N’osant pas regarder Lothario, elle regarda Samuel.

Samuel haussait les épaules, comme ayant pitié de la déraison de Julius.

Lothario, lui, avait eu, à de certains mots du comte, des éclairs de fierté vite éteints par la mémoire des bienfaits. Cependant, on sentait que la reconnaissance du neyeu de Julius luttait avec l'amour du fiancé de Frédérique, Il ne pouvait supporter d'entendre un, homme, fût-ce son oncle, parler de ce ton hautain et souverain à la femme qu'il aimait,

Au dernier mot du comte d’Eberbach, il éclata.

— Monsieur le comte, dit-il d’une voix où le respect était à la surface et la raideur au fond, je vous dois tout, et je subirai tout de votre part. Mais s’il y a dans mes visites ici quelque chose qui yous déplaise, c'est moi qui suis venu, de mon plein gré, et sans que personne m’appelat. C'est donc à moi que vous devez vous en prendre, et je m’afflige, je m'étonne que vous fassiez peser votre mécontentement sur quelqu'un qui n’a rien fait pour le mériter,

— C'est cela! s'écria Julius de plus en plus irrilé. Fort bien! Vous voyez, madame, où nous en sommes. Cest monsieur qui vous défend contre moi ! Mais je voudrais bien savoir de quel droit monsieur défend une femme contre son mari!

— Du droit que vous m'avez donné vous-même, répondit Lothario.

Frédérique se jeta entre eux deux toute tremblante.

— Monsieur, dit-elle à Julius, si l'on m'attaquait, c'est vers vous que je me réfugierais; qui donc pourrait penser

à me défendre contre vous? Tout ceci vient d'un malen-

tendu. Un mot en provoque un autre, et puis il arrive que l’on s’est dit des choses dures quand on n’a que des choses tendres au fond du cœur. Voyons, vous êtes fâché contre moi, contre nous. Vous êtes si bon pour tout le monde, et vous avez été si admirable pour moi, que bien certainement il faut que nous vous ayons offensé à notre insu. Mais croyez bien, au moins, que c’est sans intention, et que, pour moi, je mourrais de bon cœur plutôt que d’admettre une seule seconde la pensée de faire quoi que ce soit qui pût vous être seulement désagréable, Je vous parle sincèrement, vous voyez, me Croyez-vous?

— Des phrases, dit Julius; ce sont des actions qu’il faudrait.

— Que voulez-vous que nous fassions? demanda la pau vre fille. 11 me semble que je n’ai jamais résisté à tout ce que vous avez voulu. Diles-moi un seul acte de ma vie où | je ne me sois pas soumise à votre désir. Qu’ai-je fait que vous n'ayez voulu ou autorisé? C'est vous qui m’avez ap= pris que monsieur Lothario avait pour moi autre chose que de l’aversion, C’est vous quim’avezdit de l'aimer. C’est vous qui nous avez fiancés, qui nous avez unis, qui lui avez dit devant moi : Elle n’est que ma fille, elle est ta femme. En permettant à monsieur Lothario de venir me voir, je n’ai pas cru vous désobéir, j'ai cru vous obéir, au contraire. Si cela vous déplaisait qu’il vint ici, pourquoi ne m'avezvous pas dit de ne pas le recevoir ?

— Il faut donc tout vous dire, éclata Julius, et vous ne comprenez done rien?

— Que voulez-vous que je comprenne? demanda-t-elle.

— Je veux que vous compreniez que, quand j'ai la délicatesse exagérée de me priver de votre présence, Frédérique, par un excès de ménagement pour la susceptibilité de Lothario...

Samuel l’interrompit comme entraîné par l’ascendant de la vérité. |

— Allons! dit-il, ne te fais pas meilleur que tu n’es. Tu as été assez dévoué pour ne pas avoir besoin de surfaire ton dévouement, Est-ce seulement pour Lotharioque tu as éloigné Frédérique ?

— Pour qui donc?

— Eh pardieu ! c’est bien un peu pour toi. Tu m’avoueras que tu l’as éloignée autant pour la séparer de Lothario que pour te séparer d'elle.

—- Eh bien! quand cela serait? s’écria Julius exaspéré. N'est-ce pas mon droit? Si je souffre, si je suis malade, si je suis jaloux?... Après tout, Frédérique est ma femme. Vous Voubliez si souvent que vous finirez par m’en faire souvenir,

Il s'était levé du banc dans l’ardeur de son émotion,

Il s'y laissa retomber, tout pâle, trop faible pour ces emportemens, presque évanoui.

Frédérique, avec autant de pitié que de crainte mainte= nant, se pencha sur lui et prit ses mains toutes froides.

— Monsieur! dit-elle en pleurant presque.

— Toujours monsieur! murmura le comte d'Eberbach.

— Mon ami, reprit-elle, si vous souffrez réellement, alors j'ai tort, Je vous demande pardon. Vous n’en voudrez

DIEU DISPOSE. 105 oo om,

pas à une pauvre jeune fille qui ne sait rien de la vie de ne pas vous avoir deviné et de ne pas avoir consolé une tristesse qu’elle ignorait. Mais dites-moi ce que vous désirez que je fasse à l’avenir, et soyez bien convaincu que je serai heureuse de me conformer à votre volonté, quelle qu’elle soit. Voyons, que voulez-vous que je fasse?

— Je veux, dit Julius, que vous cessiez de voir Lothario.

Lothario fit un mouvement.

Mais Frédérique ne lui donna pas le temps de parler. Elle se hâta de répondre.

— Il y a un moyen bien simple, dit-elle, que monsieur Lothario et moi nous ne nous yoyions pas, et que vous en soyez certain. C’est de mettre entre nous la distance. Le jour de notre mariage, monsieur Lothario vous a fait une proposition que vous n’ayez pas acceplée. Il vous a offert de retourner en Allemagne.

— Il aurait bien fait d’y retourner, dit Julius.

— Je suis sûre, poursuivit Frédérique en contenant et en priant Lothario d’un regard, que monsieur Lothario est prêt à faire maintenant ce qu'il offrait alors, et que, si vous le lui demandez, il donnera sa démission et retournera à Berlin jusqu'à ce que vous le rappeliez vousmême.

Samuel jugea à propos d'intervenir encore. Il n’entrait pas dans ses plans que Lothario s’éloignat ainsi et lui échappat.

— Julius n’en exige pas tant, dit-il ; il demande que Lothario ne vienne pas ici, et non qu’il s’en aille, Ce n’est pas à l’âge de Lothario qu’on se retire de la vie active, et Julius, si mari qu’il soit devenu subitement, n’est pas si peu oncle qu’il veuille briser la carrière et fermer l'avenir de son neveu.

— Eh! sans aoute, dit Julius, maussade de so voir condamné à cette générosité forcée,

Lothario respira.

— Eh bien, mon ami, reprit la vaillante Frédérique, la séparation peut se faire sans que vous compromettiez l’a venir de yotre neveu. Si monsieur Lothario est retenu en France, qu'est-ce qui nous empêche, nous, d'aller en Allemagne? Vous êles presque remis de votre maladie, et vous avez repris des forces, Le voyage ne peut que vous faire du bien. Pourquoi n’irions-nous pas habiter ce beau Château d’Eberbach que vous m'avez promis deme montrer?

Samuel se mordit les lèvres, et attendit, avec autant d’anxiété que Lothario, la réponse de Julius.

Le sombre dessein qu'il avait dans l'esprit croulait si Lothario et son oncle étaient séparés,

Mais la réponse de Julius le rassura.

— Non, dit celui-ci d'un air morne, je ne veux pas et je ne peux pas partir, J'ai quelque chose, j'ai un devoir qui me retient à Paris,

Lothario et Samuel eurent tous deux un geste de soulagement.

— Mais, continua le comte d'Eberbach, élevant la voix et courroucé de toutes ces contraintes, je ne sais pas pourquoi nous nous évertuons à chercher les moyens d'arranger uho choso si simple et qui s'arrange toute seule, Pour

vous empêcher de vous voir, il n’est pas nécessaire qu’il y ait entre vous des centaines de lieues ; il y a ma volonté, et cela suffit. J'entends et j’ordonne que désormais, tant que je vivrai, ma femme ne recoive plus Lothario.

Lothario réprima un mouvement de colère.

Samuel parut choqué de la violence de Julius.

— Comment, dit-il, tu veux qu'ils soient séparés absolument? Ils ne pourront plus se voir, même en ta présence.

— En ma présence, soit, dit Julius. Mais en ma présence seulement.

Lothario leva la tête.

— Mais, monsieur, répondit-il, j'aime Frédérique, moi.

— Et moi aussi, je l'aime! s’écria Julius, éclatant, debout, menaçant, croisant avec Lothario un regard de jalousie et de haine,

Il y eut une seconde où ces deux hommes re furent plus un jeune homme et un vieillard, l'oncle et fe neveu, le bienfaiteur et ’obligé, mais deux rivaux, deux égaux, deux hommes.

Dans cette seconde tout le passé s’abîma ef disparut,

Frédérique épouvantée jeta un cri.

Samuel avait aux lèvres un sourire étrange,

— Lothario! s'écria Frédérique.

Le jeune homme rappelé à lui par cette voix chère et suppliante, se remit un peu. Mais, comme s’il avait peur de ne pas pouvoir se dominer longtemps :

— Adieu, monsieur, dit-il, sans regarder son oncle, Adieu, Frédérique.

Et il s’éloigna à grands pas.

Une minute après, le galop de deux chevaux résonna sur la route.

Julius était retombé, épuisé, sur le bane.

—— Allons, se dit Samuel, voilà le premier acte joué. Il s'agit d'aller vite et de ne pas faire d’entr’actes,

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