‹ La vie au desertChapitre 150 sur 175 · DISTILLATION DE POISON · texte numérisé non relu

DISTILLATION DE POISON

Cette explosion soudaine et imprévue de la jalousie de Julius produisit, dès le lendemain, un notable changement dans les relations des principaux personnages de cette histoire.

Comme Julius l'avait ordonné, Lothario no reparut plus à Enghien.

Comme Frédérique l'avait dit à Lothario, elle se mit à voir Julius tous les jours, soit à Enghien, soit à Paris.

Seulement elle allait plus souvent à Paris qu'il ne venait à la campagne pour ne pas le fatiguer, et puis parce qu'elle avait besoin de mouvement et d'activité matérielle pour tromper le vide qu'elle avait dans l'âme,

Frédérique faisait tout ce qu'elle pouvait pour que lo comte d’Eberbagh ne s'aperçût pas qu'elle était triste et qu'il lui manquait quelque chose ou plutôt quelqu'un, A

la surface, elle était souriante, et elle tachait d’égayer à force de grace et de dévouement l’ennui amer du comte.

La rupture entre Julius et Lothario s'était tant bien que mal raccommodée. Lothario venait quelquefois à l’hotel ; lorsqu'il y trouvait Frédérique, il tressaillait comme d’une souffrance intérieure, restait peu de temps, et avait toujours au dehors quelque affaire pressante. Dans sa tendresse pour Frédérique, comme dans son respect pour le comte, il y avait une évidente réserve. Il semblait leur en youloir presque également à tous deux : à lui d'avoir commandé ; à elle d’avoir obéi. ©

Samuel, lui, avait pris ouvertement parti pour les deux jeunes gens contre la jalousie du comte d’Eberbach.

Il ne se génait pas pour déclarer très-durement en face à Julius que ce n’était pas cela qui avait été convenu, que la première condition de son consentement au mariage avait été qu’il ne se considérerait jamais que comme le père de Frédérique et qu’il ne lui avait pas donné sa chère fille d'adoption pour qu’il la rendit malheureuse.

Et comme Samuel disait tout cela tout haut, comme il ne manquait pas une occasion de donner tort à Julius, comme il revenait à tout propos sur le droit qu’avaient Lothario et Frédérique de s'aimer et de se le dire, Frédérique et Lothario se tournaient peu à peu vers lui comme vers leur protecteur naturel.

Les soupçons qu’Olympia avait essayé d’inspirer à Lothario étaient maintenant bien loin de l'esprit du jeune homme. Samuel, évidemment, était le meilleur et le plus sûr ami qu’il eût au monde.

Un traître eût pris sa défense en tête à têle et lui eût donné raison en cachette ; mais Samuel le défendait surtout en présence de Julius, Il agissait en plein jour; il n'avait pas deux-visages, etil parlait dans l'hôtel de Julius de la même façon que dans la petite maison de Ménilmontant.

Samuel allait aussi visiter Frédérique à Enghien, J) lui demandait pardon de lui avoir conseillé ce mariage et d’avoir uni sa jeunesse à Vagonie taquine et chagrine du comte d’Eberbach. Mais il avait cru à Ja parole de son ami,

Au reste, il ne fallait pas trop en vouloir à Julius, c'était souvent sa maladie qui parlait plutôt que lui-même, La lampe de sa vie, au moment de s'éteindre, jetait de convulsives lueurs qui lui éclairaient les objets d’un jour bizarre et faux. Tout cela élait moins la faute de Julius que la sienne, à lui, Samuel, qui aurait dû se dire que les choses, dans de telles conditions, ne pouvaient pas lourner différemment, et qui n'aurait pas dû donner son consentement au mariage.

Mais il l'avait fait uniquement pour lo bonheur de Frédérique,

Samuel gagnait ainsi de jour en jour dans l'amitié do Frédérique, Elle lui demandait conseil et ne voulait plus se conduire que selon son avis. Samuel jurait de Ja servir, dût-il se brouiller avec Julius; et, en effet, en revenant d'Enghien, il allait chez le comte d’Eberbach, et il fallait voir comme il le querellait.

De quel droit Julius s'opposait-il à un amour qu'il avait

encouragé, sinon créé lui-même? D'ailleurs, s’il croyait employer le bon moyen pour séparer Lothario de Frédérique, ilse trompait étrangement. Les nobles natures comme celles du jeune homme et de la jeune fille étaient plus tenues par la confiance que par « les verroux et les grilles. » Et, à son avis, la défiance et la rigueur de Julius justifieraient tout de la part de Lothario et de Frédérique, On les gênait assez pour qu’ils pussent se croire dispensés de se gêner, et Julius serait probablement bien surpris un jour de reconnaitre que sa tenacité avait produit précisément le contraire de ce qu’il en avait attendu. Des gens d'honneur, prisonniers sur parole, ne pensent même pas à faire un pas hors de la limite assignée ; mais si on les espionne, ils se jugent en droit de tout oser pour s’échapper. La captivité autorise l’évasion.

Une fois, Samuel entra chez Julius avec une expression singulière de triomphe grondeur et triste.

— Qu'est-ce que je te disais! s’écria-t-il brusquement.

— Qu’y a-t-il ? demanda Julius qui palit.

— Ne ai-je pas prévenu cent fois, dit Samuel, qu’en défendant à Lothario et à Frédérique de se voir devant témoins, tu les pousserais et tu les autoriserais à se voir en secret ?

— Is se sont vus en secret? fit Julius de plus en plus pôle.

— Et ils ont bien raison, insista Samuel,

— Où se sont-ils vus? à Enghien ? Lothario a osé y re= tourner ?

— Pas à Enghien, ni à Paris.

— Où done, enfin?

— Ils se sont vus sur la route.

— En secret ? demanda Julius exaspéré.

— Quand je dis en secret, je veux dire que le jour où ils se sont rencontrés, par hasard, cela est évident, ce jourlà était avant-hier, précisément le jour où, madame Trichter étant indisposée, Frédérique est venue seule, Lothario

faisait une course à cheval. Son cheval s’est croisé avec la:

voiture de Frédérique. Naturellement, le cocher, en re= connaissant Lothario, a arrêté ses chevaux

— Je le chasserai !

— Fort bien ! Mets l’antichambre et l'écurie dans ta cons fidence à présent.

— Samuel, achève ; qu’est-il arrivé ?

— Mon Dieu, il est arrivé que Lothario est descendu de choval et qu'ils ont échangé quelques mots que madame Trichter n’a point entendus. Voilà, jusqu’à présent, le plus clair de tes velléités jalouses. Tu ne supprimes pas le ren= dez-vous, tu supprimes le témoins

— Je vais parler à Frédérique, s'écria Julius.

— Continuation du même système, répondit l'imperturs bable Samuel. Pour réparer le mauvais effet de la tyrannio, tu vas redoubler de tyrannie, Frédérique te répondra qu'elfe ne peut pas empêcher Lothario de se promener sur la route d'Enghien, et que, même au point de vue des convenances, elle prêterait matière aux interprétations du monde, si elle passait devant le neveu deson mari sans s'arrêter pour lui dire un mot, surtout quand ce neveu est connu pour être

plutôt son fils. Si tu fermes la bouche à ses raisons, et si tu |

en appelles encore à ton aulorité, tu continueras ce que tu as déjà si bien commencé, tu lui dteras tout scrupule.

— Mais, alors, démon, pourquoi me dire cela? reprit Julius, essuyant la sueur froide de son front. Pourquoi me forturer encore de cette rencontre ?

— Julius, reprit gravement Samuel, je t'ai parlé de cette rencontre comme d’un avertissement ct d’une lecon pour toi. J'approuve pleinement Frédérique et Lothario. A leur place, je n’agirais pas autrement. Je suis convaincu qu’aucune mauvaise pensée n’aurait jamais germé dans leur cœur et que les soupcons ont pu seuls en semer en eux, et je trouve qu'ils ont bien raison de ne pas se soumettre à un caprice absurde et inexplicable.

Julius était retombé sur un fauteuil, muet, immobile, attéré. Samuel maitrisa, derrière lui, un rire silencieux, puis reprit brusquement :

— Au reste, puisque tu dis que je te tourmente, c'est bon, tu peux être tranquille, je ne t'en parlerai plus. Ah! puisque c’est comme cela, pardieu ! quand je saurais qu'ils se voient tous les jours, je veux que le diable m’emporte si désormais je l'en ouvre la bouche!

Et, là-dessus, Samucl partit, laissant ses poisons pro duire leur effet,

CCUP DZ Fourrr,

Julius sentait bien, au fond, que Samuel avait raison, et que la meilleure manière de lier Frédérique et Lothario, c’eût été de les laisser libres. Dans les moments où il retrouvait un peu de sang-froid, il se faisait des reproches.

Sa bonté et sa noblesse naturelle avaient honte des entra- |

ves qu'il mettait à l'amour de ces deux enfants. Il s’indignait contre lui-même, il se promettait d’èlre différent à l'avenir, de prendre sur lui de ne pas gâter ce qu'il avait

si bien commencé, de ne pas être comme ces donneurs |

ayares qui regrettent et redemandent ce qu'ils ont donné,

Mais sa flottante nature tenait mal toutes ces belles résolutions. Le vent tournait, et Julius se remettat à la souffrance, à l'inquiétude, à la mauvaise humeur, à la colère. Il avait beau se faire les meilleurs raisonnements du monde, et se démontrer que la riguour n'élait pas plus dans son interêt que dans son droit, sa jalousie était plus forte que sa conscience ct que sa raison.

Samuel avait changé de lactique depuis le jour où Julius lui avait reproché do lui avoir rapporté la rencontn de Lothario avec Frédérique, Maintenant, il ne pronongail plus les noms des deux jeunes gens. Quand le comte d'Eberbach lui en parlait, il affectait de délourner la conversation.

Julius, qui s'inquiétait de tout, s'inquiétait de ce silence. En voyant Samuel faire le mystérieux, il en concluait qu'il

y avait donc un mystère. Son imagination travaillait ladessus, et lui faisait des visions de rendez-vous sur les routes, de rencontres fortuites ou cherchées, de complots et de trahisons.

C'était Julius à présent qui interrogeait Samuel.

Si Samuel savait quelque chose, pourquoi ne parlait-il pas? S'il ne savait rien, pourquoi ne disait-il pas qu’il ne savait rien?

Samuel répondait imperturbablement que la manière dont sa premiére confidence avait été recue n’était pas de nature à en encourager d’autres; que Frédérique et Lothario pouvaient bien dorénavant se rencontrer toutes les fois qu'ils voudraient, il se garderait bien de le dire à Julius. :

A quoi bon des dénonciations, dont l’unique effet était de troubler Julius dans sa tranquillité et ses protégés dans leur amour ? Il n’était ni mari ni espion pour se mettre à la piste d’un rendez-vous ? Si Lothario et Frédérique se revoyaient, ils faisaient bien. Ils s’aimaient, ils étaient fiancés par Julius lui-même. Tout ce qu'ils devaient à Julius, c'était de ne pas compromettre son nom, et de se voir se— crètement. Or, ils se voyaient si secrètement, s'ils se voyaient, que Julius lui-même ne s'en doutait pas.

— Il est vrai, ajouta Samuel, que, d’après tous les vau= devilles, le mari est toujours le dernier à s’en douter.

Toutes ces réponses de Samuel se multipliaient et exas= péraicnt les angoisses de Julius. Evidemment, Samuel en savait plus qu'il ne disait. Frédérique et Lothario se voyaient comme auparavant, avec celle aggravation que maintenant ils se voyaient sans témoins,

Et la chose en était bien facile, avec un mari que sa faiblesse retenait dans sa chambre, avec la complicité de madame Trichter, qui, dévouée à Samuel et à Frédérique, n'eût certainement rien trahi, en suppossant qu'il y eût quelque chose à trahir.

Julius en était donc réduit au doute impuissant et inerte, et Samuel l’entretenait dans une vie de soupçons et do tristesse,

Lorsque, par hasard, Frédérique survenait à travers un de ces entretiens où Samuel irritait la jalousie malade de Julius, et, on ne lui précisant rien, lui faisait tout soupconner, Samuel, en la voyant descendre de voiture, disait à Julius :

— Allons! voilà Frédérique qui monte l'escalier, Dis-lui tes soupçons, si flatteurs por elle, Rends-toi odieux, ridi= cule. Joue ton rôle d'Arnolphe et de Bartholo. Tu sais comme la maussaderio ot la violenco séduisent Agnès ot Rosine.

Julius concentrait done en lui-même toute-sa souffrance ot n'en montrait rien à Frédérique, Mais il ne pouvait aller jusou'à la bonne humeur, et son sourire grimacait, Son arrière-penséo Jui échappait fréquemment, Il avait beau so contraindre , il n'était pas maitre d'exclamations amèros qui affigeaient Frédérique,

Elle lui demandait ce qu'il avait; il lui répondait brus= quement qu'il n'avait rien.

Alors, elle interrogeait Samuel, qui haussait les épaulos,

Un mois se passa ainsi, Samuel attisant de plus en plus la jalousie de Julius, lequel devenait de plus en plus morose.

Frédérique, toujours accueillie avec une réserve glaciale, en était venue à redouter les visites qu’elle faisait au comte d’Eberbach, et n’entrait plus à l'hôtel sans un serrement de cœur. La position commençait à n’étre plus tenable.

Julius s’apercevait bien qu'il allait juste au rebours de son désir, et qu'il détachait de lui Frédérique chaque jour davantage, Il luttait contre lui-même, et se disait qu'il était temps d’user d’un autre moyen, d’essayer de la bonté entière et prodigue.

En somme était-ce bien à son âge et dans son état, à quelques pas de la tombe, qu’il fallait se cramponner avec

cette frénésie, pour quelques jours à peine, à une passion terrestre? Ne fallait-il pas laisser la jalousie aux jeunes? Après tout, Lothario et Frédérique étaient dévoués et gé~ néreux, Il valait mieux avoir confiance. Et, quand même la confiance ne les arrêterait pas, n’était-ce donc rien pour lui que d’être aimé et béni pendant ses dernières semaines, et d’avoir autour de lui des sourires.

Il se disait cela, un matin , dans un de ces moments de lassitude et d'abandon que produit la durée de toute lutte inutile, et où l’on se sent disposé à tout livrer pour avoir la paix et le repos. Hélas! ce qui s'appelle le dévouement n’est bien souvent que de la faiblesse et de la fatigue déguisée. #

ulius y était donc résolu; il laisserait libres ces deux enfants qu’il n'avait pas donnés l’un à l’autre pour se mettre entre eux ensuite. Il compléterait son œuvre, Il leur dirait: « Vous êtes libres, et vous ne dépendez que de votre cœur et de votre loyauté; je me fie à vous, et je vous permets tout ce que vous vous permettrez, »

Justement, ce matin-là, Frédérique devait venir déjeuner avec Julius. Il était dix heures moins cinq minutes. Elle devait arriver à dix heures sonnantes. Elle était si exacte!

Dix heures sonnérent. Julius attendit cinq minutes, puis dix, puis un quart d'heure. Frédérique ne venait pas.

A dix heures et demie, Frédérique n’était pas arrivée. A onze heures non plus. A midi, Julius l'attendait encore,

Las d'attendre, il prit tristement sa tasse de chocolat tout seul,

Pourquoi Frédérique n’arrivait-elle pas? Avait-elle un motif qui l'empôchait de vepir? Mais elle aurait prévenu Julius. Qu'est-ce que cela voulait dire?

De nouveau les mauvaises pensées traversèrent la tôte du comte d'Eberbach. Il voulut savoir où était Lothario; il ne l'avait pas vu depuis trois jours.

Il envoya à l'ambassade demander son neveu, et, s'il y était, le prier d'arriver tout de suite,

Le domestique qu'il avait envoyé à l'ambassade revint avec celle nouvelle que Lothario était parti subitement, la veille, pour le Havre, où il devait assister à lembarauement d'émigrants allemands,

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Julius se rappela qu’en effet, Lothario, la dernière fois qu'il l'avait vu, lui avait dit qu’il avait ce devoir à rem= plir, et qu’il pourrait bien partir d’un instant à l’autre.

Il retomba, plus morne et plus triste, ennuyé d’avoir eu son bon mouvement en pure perte.

Il ne s’expliquait pas pourquoi cette coincidence du départ de Lothario et du retard de Frédérique lui causait une impression pénible,

Quoi de plus simple cependant? Frédérique n’avait-elle pas pu être retenue par mille causes, par une indisposition, par un cheval déferré, par un essieu rompu en route! Elle pouvait avoir oublié sa promesse; ou bien encore, elle avait compris que c'était pour diner que Julius lattendait.

Et quant à Lothario, ses affaires lappelaient au Havre, il n’était pas libre de n’y pas aller, et il avait bien fait de partir, La route du Havre ne passait pas par Enghien.

Julius avait beau se faire tous ces raisonnements, il n’était pas tranquille.

A deux heures Frédérique n’était pas encore arrivée.

A trois heures, Julius n’y tint plus.

Il fit atteler, pour aller voir à Enghien ce qu'il y avait.

Mais une réflexion l’arrêta. En y allant lui-même, il risquait de se croiser avec Frédérique, de ne pas la voir, et d'arriver à Enghien juste au moment où elle arriverait 4 Paris, Frédérique, d’ailleurs, ne prenait pas toujours le même chemin pour venir,

Le plus sûr, pour ne pas la manquer, était donc de rester et d'envoyer quelqu'un.

Julius envoya son domestique de confiance, appelé Da= niel, avec ordre de pousser les chevaux et d'être de retour avant deux heures.

Il y avait une heure à peu près que le domestique était parti, lorsque Samuel entra, tranquille et souriant,

Il remarqua tout d’abord l'air inquiet de Julius,

— Qu’as-tu donc? lui demanda-t-il.

Julius lui dit le retard inexplicable de Frédérique.

— C'est pour cela que tu te bouleverses l'âme et Ja figure? dit Samuel en éclatant de rire, Je ne m'étonne pas de l’effet que te font des choses, en somme plus graves, Rassuretoi, Frédérique aura été retardée par une migraine, par une robe à essayer, par rien. Ne vas-tu pas, maintenant, demander Pexactitude militaire à une jeune fille qui aura passé devant un miroir et qui se sera oubliée à S'y regar= der? Beau sujet d'alarme Tu me ferais bien rire si j'en avais lo temps! En dehors de cela, tu vas bien ? En ce cas, adieu.

— Tu me quittes? dit Julius, qui aurait bien voulu avoir quelqu'un pour lui tenir compagnie et pour l’occu= per pendant l'heure @impatience qu'il avait à tuer.

— Oui, répondit Samuel. Je suis entré en passant, pour voir comment tu allais, Mais j'ai une affaire,

— Tu ne dines pas avec moi?

— Non, j'ai un diner politique auquel jo ne puis manquer.

— Resto au moins jusqu'à l’arrivée de Frédérique.

— Jo no peux pas, dit Samuel, Je dine à Maisons, Il est

quatre heures moins un quart. Je n’ai que le temps d’aller. Il s’agit d’une entrevue importante. Toi, tu ne t’occupes plus de la politique. A ton goût. Mais tu-abandonnes la partie au moment intéressant. Quant à moi, je ne pense plus absolument qu’à cela. Je suis plongé là dedans jusqu'aux oreilles. Je dine aujourd’hui avec les hommes qui simaginent conduire le mouvement, mais qui, crois-en ma parole, le suivront. &

— Ne m'en dis pas davantage, interrompit Julius.

— Cela ne t'intéresse pas? demanda Samuel.

— D'abord, je suis indifférent à la politique. Et puis j'ai conservé à la cour de Prusse des relations, J'y écris quelquefois.

Samuel fixa sur Julius un regard profond.

Julius poursuivit avec un peu d’embarras :

— L’écho de ce que tu me dirais pourrait, malgré moi, retentir dans ma correspondance, et, en allant frapper à Berlin, rebondir à Paris. Ne me parle jamais de ces choses, je t’en prie.

— Soit, dit Samuel. Mais, adieu, voici quatre heures.

— Tu ne repasseras pas par ici? demanda Julius.

— Je ne pense pas. Je serai retenu là-bas assez tard dans la nuit, et j'irai tout droit coucher à Ménilmontant.

— À demain donc.

— À demain, dit Samuel.

Et il sortit, laissant Julius en proie à la solitude et aux verplexités.

Samuel était parti depuis trois quarts d'heure, lorsque l’homme de confiance que Julius avait envoyé à Enghien revint au galop des chevaux.

Au bruit de la voiture entrant dans la cour de l’hotel, Julius courut à la fenêtre.

Daniel descendit seul.

Julius se précipita vers l'escalier,

— Eh bien ? dit-il.

Daniel avait la figure tout effarée.

— Qu'avez-vous donc, Daniel? demanda Julius. Avezvu Frédérique?

— Madame la comtesse n’est plus à Enghien, répondit Daniel.

— Pas à Enghien! Depuis quand?

— Depuis ce malin.

— Depuis ce matin! Et elle n’est pas ici? s'écria Julius.

Et entraînant Daniel dans sa chambre, =

— Vite! diles-moi ce que vous savez.

— Madame la comtesse, reprit Daniel, a quitté Enghien de grand matin avec madame Trichter,

— Pour venir ici?

— Non, monsieur le comte; car c'est une chaise de poste qui est venue les prendre. Elles avaient passé la nuit à fairo des paquets. Elles sont parties seules toutes deux, laissant sans ordres les domestiques, qui ont cru que le départ était convenu avec Volre Excellence.

Julius ne trouvait pas une parole, Une idée terrible lui élait venue tout de suite : Frédérique s'était enfuie avec Lothario.

— Oui, voilà pourquoi Lothario était allé au Havre.

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Dans ce moment peut-êlre, ils sembarquaient, ils s’en allaient au delà de l'Océan attendre la mort du mari gênant qui s'obstinait à vivre, et prendre un à-compte sur un bonheur trop lent à se réaliser.

Ah! c'était ainsi que Lothario et Frédérique le remerciaient de tout ce qu'il avait été pour eux, de la bonne pensée qu’il avait eue le matin même! A l'instant où il prenait la résolution de se sacrifier encore une fois, de leur permettre de s'aimer et de se le dire, ils l’offensaient, ils le trahissaient, ils le déshonoraient! L’ingratitude n’attendait même pas le bienfait.

— C’est tout? dit le comte avec un calme terrible, quand Daniel eut fini de parler.

— En parcourant toutes les chambres, reprit Daniel, j'ai trouvé sur la cheminée de madame la comtesse une lettre cachetée, mais sans adresse.

— Donnez donc! dit durement julius.

— La voila.

— C'est bien. Allez.

Daniel sortit.

Julius regarda cette lettre.

— Cachetée du cachet de Frédérique, dit-il. Et pas d’adresse. Pour qui est cette lettre? Ah! bien, il ne manquerait plus que d’y mettre des scrupules.

Il déchira violemment le cachet, et lut, tremblant comme la feuille :

« Mon ami,

» Vous m'avez dit de vous laisser à Enghien un mot qui vous dise l'heure à laquelle je pars. Il est sept heures. Si vous partez à midi, j'aurai donc sur vous cing heures d'avance. Je vous attendrai à l'endroit convenu.

» Vous voyez que je vous obéis aveuglément. Et cependant, je ne quitte pas cette maison sans un étrange serrement de cœur, Vous avez tout droit, non-seulement de conseiller, mais d’ordonner, et ce que vous voulez est toujours bien. Mais cette sorte de fuite m’épouvante. Enfin, à la grâce de Dieu!

» Ilest bien certain que la vie que nous menions ne pouvait durer, et que cette crise violente a du moins une chance de bonheur, Tout allait si mal que nous ne pourrons que gagner au change.

» Hôtez-vous de me rejoindre, car je vais mourir do peur toute seule,

» Votro D FRÉDÉRIQUE. D

Julius froissa la lettre dans ses mains.

— Lothario! Lothario! cria-t-il; le misérable!

Et il tomba à la renverse, l'écume aux lèvres, ct palo ocmme la mort, 4

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