JULIUS D’EBERBACH, D
Frédérique fut frappée du ton à la fois affectueux et grave qui régnait dans toute cette lettre.
Évidemment le comte lui cachait quelque chose, Il était survenu un incident quelconque qui avait changé les rapports entre eux. La lendresse du comte semblait s'être profondément modifiée, g
Qui donc avait pu le rendre à la fois plus sérieux et plus tendre?
Et quelle était cette personne inconnue qui allait venir chercher Frédérique?
A qui s'adresser dans ce nouveau revirement de sa destinée ?
Frédérique pensa à Gretchen.
Elle avait promis à la chevrière de l’avertir aussilôt qu ello recevrait des nouvelles de Paris,
Elle l'euvoya chercher,
Gretchen accourut,
La chevrière écouta la tecture do la lettre du comte sans dire une parole,
Lorsque la lettre fut finie, elle demecura réveuse et
* dans ses méditations,
— Il faut que je réfléchisse, dit-elle, avant de vous donner un conseil. Cette personne qui doit vous ramener va sans doute arriver dans la journée. Je vous demande seulement de ne partir que demain matin, Moi, je vais em= ployer tout le jour à penser à ce qu’il faut que nous fas= sions ce soir. |
Et elle sortit.
Mille idées contradictoires bourdonnaient dans la tête de Gretchen. Le comte était grave et paternel ; et, d’un autre côté, Frédérique lui avait signalé ce tutoiement inaccoutumé.
Pourquoi ce silence de Samuel? Ses anciens soupçons à l'endroit de Samuel Gelb lui revinrent subitement. C'était lui qui avait machiné le départ de Frédérique à l'insu de Julius; qui sait s’il n’y avait pas là-dessous une perfidie et une trahison de cette méchante ame?
Il aimait Frédérique; il avait voulu l’épouser, Il s'était retiré bien facilement et bien complaisamment devant Julius, et puis devant Lothariof Croire qu'il se fût retiré sans arrière-pensée, qu’il se fût dévoué sincèrement, Gretchen le connaissait trop pour cela. Il avait dQ, évidemment, se donner les apparences du sacrifice, et chercher en dessous à regagner ce qu'il avait paru céder.
Une affreuse idée traversa la cervelle de la chevrière,
La lettre de Julius ne disait pas même le nom de Lothario, Qu’était devenu Lothario là-dedans? Cette omission de Lothario d’une part, de l’autre la familiarité inusitée, ot enfin la gravité presque triste de la lettre, tout cela n'indiquait-il pas que, d'une façon ou d’une autre, le comte d’Eberbach croyait pouvoir maintenant traiter Frédérique comme sa femme ?
Ce misérable Samuel aurait-il arrangé la fuite mystérieuse de Frédérique de telle sorte que Frédérique edt eu Pair d’être enlevée par Lothario ?
L'idée d'un duel entre l’oncle et le neveu ne vint pas à Gretchen ; mais le comte d'Eberbach pouvait avoir traité si mal Lothario que, dans un moment de désespoir, Lothario avait pu faire ce que Christiane avait fait autrefois: se tuer.
Alors tout s’expliquait, la tristesse de la lettre, l’omission du nom de Lothario, le tutoiement, et cette personn pour ramener Frédérique, et sans doute pour la prévarer en chemin à l’affreuse nouvelle qui l’atlendait à son retour à Paris.
Que faire ?
Gretchen, enfiévrée et comme folle, passa toute la jour née à rouler toutes sortes de projets insensés.
Enfin, le soir tombant, elle prit une grande résolution.
Elle se leva brusquement, et, sans s'arrêter une seconde, de crainte que son courage ne faiblit, elle alla droit où elle n’était jamais relournée depuis dix-huit ans, au Trou de l'Enfer,
La nuit était noire.
De grands nuages sombres, poussés par le vent, s’écra= saiont lourdement sur la lune sinistre,
Les spectres des arbres se dressaient dans des attitudes lugubres.
A mesure que Gretchen approchait du terrible abime, son cœur se resserrait, comme broyé entre des tenailles,
Elle arriva.
Son pas fit envoler une centaine de corbeaux qui nichaient au bord du précipice, et qui se mirent à tourbillonner en croassant.
Mais la chevrière ne se préoccupait guère de toutes ces épouvantes extérieures. C’élait la nuit de son cœur qui l'effrayait.
Elle s’agenouilla.
Puis elle s’écria à voix haute:
— Ma Christiane! ma maitresse adorée! chère morte toujours vivante en moi, je reviens, après dix-huit ans, à cet abime qui est ton tombeau, pour te demander ce que je dois faire, et pour suivre la pensée que tu m’enverras, Christiane, si quelque chose des morts leur survit, si ton âme ressent encore les tristesses de ceux que tu as laissés «sur cette terre, si Dieu, à qui j'en appelais, le jour de ta mort, à cette même place, sait toujours protéger les bons et punir les méchants, Christiane! Christiane! Christiane! claire-moi, inspire-moi, parle-moi!
— Gretchen ! dit une voix aerriére elle.
En même temps une main se posa sur l'épaule de la chevriére.
Gretchen se retourna épouvantée.
Mais ce qu’elle vit en se retournant redoubla son épouvante.
Christiane, oui, Christiane elle-même, était là, debout à côté d’elle
Un rayon de la lune éclairait son visage pâle, mais calme.
Elle était vêtue de noir. Elle paraissait agrandie et transfigurée.
Gretchen voulut crier, mais elle ne put articuier une syllabe.
La miraculeuse apparition reprit d’une voix lente ect douce :
— Ne crains rien, ma Gretchen; Dieu t’a entendue, et moi je te bénis. Léve-toi, ma Gretchen, et suis-moi,
Et clle se mit & marcher.
Gretchen se leva et la suivit,