‹ La vie au desertChapitre 161 sur 175 · CE QUI S'ÉTAIT PASSE A SAINT-DENIS LE JOUR DU DUEL · texte numérisé non relu

CE QUI S'ÉTAIT PASSE A SAINT-DENIS LE JOUR DU DUEL

Lothario était-il mort en effet, comme le supposait Samuel Gelb? Quel était le secret de son étrange et inexplicable disparition?

Pour répondre & ces questions, il est nécessaire quo

nous revenions un peu sur nos pas, et que nos lecteurs nous permettent de les ramener au jour méme du duel fatal entre Lothario et Julius.

Au moment où le comte d’Eberbach sortit de l’ambassade, après avoir souffleté Lothario de son gant en présence de l'ambassadeur, et lui avoir dit d'attendre un mot qu’il allait lui écrire, Lothario ressentit une des plus poignantes émotions qu’il eût éprouvées de sa vie.

Dans son existence jusque-là si facile et si heureuse, où, fortune, position, tout lui avait souri; où le dévoñment même avait été une joie; où l'amour n'avait été d’abord un chagrin que pour devenir une plus charmante espérance, et Où il n’avait eu de transes et de craintes que tout juste ce qu’il en faut pour mieux faire sentir le bonheur, on peut dire que le neveu du comte d’Eberbach n’avait presque pas connu la souffrance.

Mais le malheur lui faisait bien payer en un jour cet arriere.

Ce dur créancier de tout le monde ne lui avait accordé du temps que pour le ruiner d’un seul coup par l’accumulation de la dette et des intérêts.

Lothario était placé dans une situation terrible.

Insulté par l’homme qu'il aimait et qu’il respectait le plus au monde, outragé de la façon la plus humiliante, devant un témoin, sans même soupçonner le motif de l'affront !

Placé entre ces deux lâchetés : ou dévorer un outrage public et ineffaçable, ou frapper son bienfaiteur malade, son père mourant! Passer pour un homme sans courage, ou pour un parent sans cœur! Choisir entre la honteet Vingratitude !

Dilemme fatal, impasse lugubre, d'où il ne pouvait se tirer que par le suicide.

Oui, se tuer, ce fut la première idée qui lui vint.

Mais à son âgel mais quand il était aimé de Frédérique ! la mort était une redoutable et cruelle extrémité.

Et puis, jusqu’à la dernière minute, il y avait encore une chance que la lumière se fit. Ce ne pouvait être qu’un malentendu qui avait poussé le comto d’Eberbach à cet acte de fureur. Le comte pouvait revenir de son erreur funeste ; un hasard pouvait l’éclairer : il fallait espérer jusqu'au bout.

Lorsque Julius fut parti, menaçant et violent, il y eut entre Lothario et l'ambassadeur, entre l’insulté et le t6moin de l’insulte, un long et douloureux silence.

Les idées et les sentiments que nous venons de dire se pressaient et tourbillonnaient dans la tête et dans le cœur de Lothario.

L’ambassadeur était tout oppressé et ne savait que dire,

Enfin Lothario s’efforga de parler.

— Monsieur l'ambassadeur, dit-il, vous êtes un gentilhomme, et vous avez vu ce qui vient de se passer. L'outrage est sanglant. Le comte d'Eberbach est comme mon père, Que faut-il que je fasse?

— Dans une pareille extrémité, répondit l'ambassadeur, nul homme ne peut ni ne doit en conseiller un autro. L'alternative est trop grave pour qu’il me soit permis de prendre une telle responsabilité, Je vous estime et je vous aime, Lothario, Mais, fussiez-vous mon fils, je ne pourrais

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que vous dire : Descendez dans votre conscience, et faites uniquement ce qu’elle vous conseillera.

— Ah! s’écria Lothario, ma conscience est partagée en deux comme mon cœur. D'un côté l'honneur viril, de l’autre la reconnaissance filiale.

— Choisissez, dit l'ambassadeur.

— Le puis-je ? Y a-t-il un choix possible entre l’ingratitude et la lâcheté?

— Cependant, voyons, reprit l'ambassadeur. Monsieur le comte d’Eberbach n’est ni un furieux ni un insensé. Qu'il vous ait toujours aimé et traité paternellement, c’est ce dont témoigne votre douleur même. Pour qu’il ait changé si brusquement de caractère et de conduite envers vous, il faut qu’il ait un bien sérieux motif.

— Vous croyez que j'ai mérité l’affront ? demanda Lo= thario.

— Il le croit, lui. Évidemment, il ne vous aurait pas insulté de cette manière, lui toujours si tendre pour vous, s'il n’était pas convaincu que vous lui avez fait quelque offense irréparable. C’est une méprise, j’en suis persuadé,

— Oh! oui, interrompit vivement le désolé Lothario.

— Eh bien! puisque vous me demandez conseil, le conseil que je vous donne est de tout faire pour remonter à la source de cette méprise. Trouvez quelqu'un qui soit intime avec votre oncle, et tachez de savoir ce qu’il y a au fond de sa colère. D'ailleurs, il ne va pas en rester là; il va probablement vous envoyer un rendez-vous; il faudra des témoins. Les témoins ne permettront pas un duel sans en connaître le motif. Vous saurez donc tout, et vous pourrez prouver à votre oncle qu'il se trompe.

— Oui, Votre Excellence a raison 1 s’écria Lothario, Oh! merci.

— Rien n’est encore perdu. La cause de l’injure, voilà ce qu’il faut savoir.

Lothario quitta l'ambassadeur, un peu plus calme, et remonta dans son appartement,

La cause de l’injure! Peut-être seulement la lettre du comte d’Eberbach allait-elle la lui dire,

Il attendit.

Dans tous les cas, comme l'avait trés-bien dit l'ambassadeur, les témoins auraient droit de demander pourquoi le duel, et il serait encore temps de tout arranger,

— Voici une lettre très-pressée, dit tout à coup un domestique.

Lothario se jeta dessus.

— Allez, dit-il.

Le domestique sortit, anxiété,

Lothario ouvrit la lettre avec

Il lut:

« Je yous ai ingulté. Vous ne pouvez pas ne pas me demander une réparation. Je vous l'offre,

» A six heures, aujourd'hui même, soyez au pont qui précède Saint-Denis. Traversez-le, tournez à gauche et longez le fleuve pendant dix minutes environ. Quand vou serez arrivé à une épaisse rangée de peupliers, si vous n> me voyez pas, attendez-moi,

» Venez ser]. Je viendrai seul aussi. J’apporterai une paire de pistolets. Un seul sera chargé.

» Vous en choisirez-un vous-même,

» Si vous me tuez, cette lettre même vous servira de justification. Je reconnais que je vous ai provoqué et souffleté, que je vous ai mis dans la nécessité absolue de vous battre, sous peine d’être déshonoré publiquement, et que c'est moi qui ai réglé et exigé les conditions du combat.

» Si je vous tue, ne vous inquiétez pas de moi. Je suis dans une situation à n’avoir aucune crainte.

» Mais il faut que l’un de nous deux meure. Au moins un, peut-être tous deux. Je suis trop malheureux, et vous êtes trop misérable.

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