D JULIUS D'EBERBACH. D
Cette lettre éteignit la dernière lueur d'espérance qui restait au cœur de Lothario.
Elle ne disait pas un mot du grief que le comte d’Eberbach croyait avoir contre son neveu, et elle Ôtait à Lothario toute chance d’en rien apprendre, en exigeant un duel sans témoins.
Pourtant, il sentait de plus en plus, au fond de cette affreuse situation, une affreuse méprise qu'il fallait éclaircir à tout prix. Il avait beau fouiller ses souvenirs, il n’avait rien fait qui autorisât ni même qui expliquât la violence du comte,
Il avait des torts peut-être envers son oncle. Fiancé et marié par lui à Frédérique, il n'avait peut-être pas assez ménagé la susceptibilité d'une position délicate et exceptionnelle entre toutes.
Il n’avait pas assez respecté la jalousie du comte d’Eberbach, il n’avait pas assez eu soin de ne pas donner méme de prétexte à ses soupcons, il avait méconnu ses ordres en revoyant deux ou trois fois Frédérique sur la route d'Enghien.
Mais de ces obéissances, excusables par son âge, par son amour et par les termes où le comte lui-même l'avait placé vis-à-vis de Frédérique, de ces écoles buissonnières de l'amour, à des torts réels, à une offense sérieuse, à une injure qui justifidt les représailles du comte d’Eberbach, il y avait un abime, Ce n'était pas assurément pour des fauies de cette nature que son oncle pouvait le flétrir du mot qui terminait sa lettre, et l'appeler : un misérable.
Oh! il y avait là-dessous quelque chose, quelque machination, quelque trabison ! Mais qui lui révélerait le mot de cette sombre énigme ?
Aller droit à son oncle, lui demander une explication ot le forcer à tout dire, Lothario n'y pouvait plus penser. Co serait d'ailleurs s'exposer à de nouvelles violences de-
| vant ceux qui pourraiorg être là, devant les domestiques,
devant tout le monde. Et il y avait déjà assez de publicité sur cette triste et sombre aventure,
Puis, si filial que fat Lothario, et si désespéré de se trouver en lutte avec celui qui avait toujours été si bon pour lui, il était homme, et tout son sang se révoltait à l'idée duller demander des explications à un homme qui l'avait
souffleté deux fois dans la même journée, de ce gantet de
| celle lettre,
A qui donc s'adresser ? à monsieur Samuel Gelb peutêtre!
Cui, monsieur Samuel Gelb lui avait donné des preuves d’une amitié sincère, à lui et à Frédérique.
Lui, amoureux de Frédérique, maître de son avenir, la tenant par le passé et par son serment, il avait eu la magnanimité de renoncer à elle et de la donner à Lothario, Et depuis, sa générosité ne s'était pas démentie un seul instant.
Il avait sans cesse pris le parti de Frédérique et de Lothario contre les maussaderies du comte d’Eberbach. C’était là un ami solide, qui ne ferait pas défaut dans une circonstance aussi décisive.
Monsieur Samuel Gelb, d’un autre côté, était le seul ami du comte d’Eberbach; il savait peut-être quelque chose ; il pourrait intervenir au besoin,
Lui seul était capable de tout éclaircir et de tout préserver.
C'est alors qu’il alla à Ménilmontant. C’est alors que Sa- ‘muel, caché et enfermé dans sa mansarde, fit dire qu’il était absent, et que Lothario lui Jaissa un mot dans lequel il lui disait le malheur qui venait de lui arriver, le conjurant, Sil rentrait, de courir chez son oncle ou de youloir bien passer à l'ambassade, de voir enfin ce qu’il y avait à faire dans cette déplorable circonstance.
Remonté dans sa voiture, Lothario eut un accès de découragement profond, Si monsieur Samuel Gelb ne rentrait pas? Et il ne rentrerait pas, =»
S'il rentrait, ce serait pour diner. I serait trop tard.
Qui aller trouver? Frédérique? Mais c’eût été s’exposer à rencontrer le comte d’Eberbach, à paraître le braver encore. Sans qu’il en eût la moindre preuve, son instinct avertissait clairement Lothario que c'était à cause d’elle que ce duel avait lieu. C'était elle qui le faisait, ce n’était pas clle qui pouvait l'empêcher.
Alors Lothario n’avait plus personne... Si, il avait encore quelqu'un...
Olympia !
Oui, en effet, comment n’y avait-il pas pensé plus tôt? Olympia ne lui avait-elle pas fait promettre que, s'il courait jamais quelque danger que ce fût, il l'en préviendrait immédiatement !
Ne lui avait-elle pas dit qu’elle pouvait tout sur le comte d'Eberbach, et que, pourvu qu’elle fût avertie à temps, elle le sauverait de toute catastrophe qui pouvait lui venir de la volonté de son oncle!
Elle s’abusait peut-être, ello s’exagérait peut-être l’influence qu’elle avait sur le cœur du comte d'Eberbach. Mais Lothario n’en était pas à faire le difficile avec ses chances et à en dédaigner aucune,
Olympia lui avait, d'ailleurs, parlé d’un ton si pénétré ets1 sûr do ce qu'elle disait, qu'il l'avait crue sur le mo-
ment; à plus forte raison la croyait-il maintenant, qu'il n'avait plus d'espoir qu'en elle,
Il arrêla donc son cocher, et lui dit d'aller au quai Saint- Paul,
Ti était un peu plus d'une heure quand il se fit annons cer chez la cantatrice.
Olympia, en le voyant entrer, fut frappéo de l’expression accablée de sa physionomie.
— Qu’avez-vous donc? dit-elle en accourant à lui.
— Vous m'avez demandé d’avoir toute confiance en VOUS...
— Eh bien? interrompit-elle.
— Eh bien! il n'arrive un grand malheur,
— Vile! qu'est-ce que c'est? demanda-t-elle pâlissantes
— Voici, dit Lothario.
Et, balbutiant de douleur et de honte, il raconta l’in= sulte publique que son oncle lui avait faite.
Olympia l'avait écouté, conslernée, sans dire une parole.
Quand il eut fini ;
— Et vous ne devinez pas la cause de la colère de votre oncle ? demanda-t-elle..
—— Je n’en ai pas le moindre soupçon, dit Lothario. Tout ce que j'ai à me reprocher à son égard, c’est, vous le savez, d’avoir rencontré deux ou trois fois Frédérique sur la route d'Enghien, depuis qu’il nous a défendu de nous voir seuls. J'étais à cheval, elle en voiture. Nous avons causé chaque fois cing minutes, Sur mon âme, je n’ai pas d'au tre tort que celui-la. Il n’est pas possible que ce soit pour un motif aussi léger que mon oncle se soit porté à un excès de cette nature,
— Oh! murmura Olympia, il y a du Samuel Gelb la dessous. "
— Monsieur Samuel Gelb n’a eu rien à dire contre nous.
— Desdemona et Cassio sont innocents, répondit la chan= teuse, et cependant Yago, avec une parole, les fait tuer par Othello. Je vous avais dit de vous défier de cet homme,
— Pourquoi m'en voudrait-il? demanda Lothario.
— Les méchants n’ont pas besoin de raison pour hair, Lour méchanceté suffit. Et puis, vous lui avez pris une femme qu’il aimait.
— Je ne la lui ai pas prise, c’est lui qui me l'a donnée. S'il est furieux que l'avenir de Frédérique m'apparlienne, il avait un moyen bien simple de faire qu’elle ne fût pas à moi, c’élait de la garder.
— Quelquefois on donne, et ensuite on regrette ce qu’on a donné. D'ailleurs, il avait peut-être des raisons que nous ne savons pas, Je ne me charge pas de vous éclairer ses trames ténébreuses. Mais, allez! je le connais, et je con= nais le comte d’Eberbach, et je vous réponds que dans le gant qui vous a frappé au visage, il y avait la main do Sa muel Gelb!
Lothario hésitait devant une conviction si résolue.
— Croyez-moi, insista-t-clle. Il y a des choses qu'il est inutile que je vous dise, et qui vous convaincraient. Mais, dans ce moment, l'essentiel n’est pas de savoir de qui vient le coup, c’est de le parer. Depuis que vous avez reçu la lettre de votre oncle, avez-vous fait quelque choso?
Lothario reconta sa visite à Ménilmontant, et le billet
qu'il y avait laissé,
— Ainsi, c'est à lui que vous avez pensé d’abord! s'écria-t-elle. Mais, n'importe! Ce n’est pas l'heure des récriminations et des reproches. Il est encore temps. Soyez tranquille. Je vous remercie d’être venu. Je vous sauverai, et je sauverai le comte d’Eberbach. Je vous aime comme mon fils, et lui... il saura bientôt peut-être comment je Yaime.
— Merci, merci, madame,
— Ah! reprit-elle, votre salut à tous deux me coûtera cher, mais le sacrifice que j’ai toujours reculé et que je ne voulais faire qu’à la dernière extrémité, je l’accomplirai, quand je devrais en mourir.
— Oh! madame, dit Lothario, je ne veux pourtant pas que mon salut soit acheté d’un tel prix.
— Laissez-moi faire, enfant. Laissez faire Dieu, qui est dans tout ceci. Voyons, arrangeons tout, A quelle heure, dites-vous, que le comte d’Eberbach vous a donné rendezvous au pont de Saint-Denis?
— À six heures.
— Bon! pourvu que vous partiez à cinq heures, ce sera assez tôt. Cela nous donne trois heures de répit et de réflexion. Ces trois heures, faites-en ce que vous voudrez. Vous allez me quitter, sortir, vous promener, voir vos amis, faire vos affaires, sans trouble, sans inquiétude, exactement comme si rien n’était arrivé. Ah! soyez certain que, de nous deux, ce n’est pas vous qui avez le plus à trembler, à douter, à souffrir, Mais n'importe! l'heure devait venir; elle est venue,
— L'heure de quoi? demanda Lothario tout étonné,
— Vous le saurez. Ainsi, allez vous promener au soleil. Moi, pendant ce temps-là, je penserai, jo réfléchirai, je prierai surtout. A cing heures, vous viendrez ici, et je vous dirai ce que j’aurai résolu. Mais soyez pleinement tranquille, dès ce moment il n’y a plus de péril pour vous.
— Oh! madame} dit Lothario, ne sachant s'il devait croire,
— Ah! reprit-elle, je n’ai pas besoin de yous prévenir que, parmi les amis que vous pouvez aller voir, j'excepte monsieur Samuel Gelb. Vous avez déjà fait une bien grande imprudence en allant à Ménilmontant. Par bonheur, vous ne l'avez pas trouvé. Ne retournez pas à l'ambassade, votre billet l'y amènerait peut-être, et il vous donnerait quelque conseil perfide qui compromettrait tout, Vous me jurez, n'est-ce pas, de ne pas l'aller voir et de faire tout pour l'évitor?
— Je vous lo jure.
— Bien. Allez maintenant. A cinq heures. Soyez exact,
— A cing heures,
Lothario sortit, rassuré malgré lui. Celte certitude d'Olympia avait fini par passer en lui,
Cinq heuressonnaient lorsqu'il remonta l'escalierd'Olympia.
Il la trouva grave ot triste,
Il allait recommencer à s'inquiéter ; elle remarqua son impression et se mit à lui sourire.
— N'ayez pas peur, dit-elle, Vous Mes sauvé, Co n'est pas votre avenir, à vous, qui m'altriste, allez,
= list-co done le vôtre? demanda-t-il.
Elle ne répondit pas.
— Vous avez une voiture en bas, dit-cile en se Ie vant.
— Oui.
— C'est bien. Partons.
— Vous venez avec moi? demanda-t-il avec surprise.
— Oui, nous partons ensemble. Quel inconvénient y voyez-vous ?
— Mais je vais au rendez-vous du comte, répondit-il.
— Eh bien! ce n’est pas vous que ie comte y trouvera, c'est moi.
— C’est impossible! s’écria Lothario.
— Pourquoi impossible?
— Parce que j'aurais l'air de fuir, d’avoir peur, d'envoyer une femme à ma place pour attendrir un adversaire ; parce que le comte me mépriserait; parce que je serais déshonoré! C’est impossible!
— Votre honneur ? dit Olympia. J’y tiens plus que vous. Ecoulez, Lothario, Je vous parle sérieusement. J'ai connu votre mère, entendez-vous. Eh bien! c'est au nom de votre mère que je vous parle. Sur la mémoire de votre mère, je vous donne ma parole que votre honneur ne court aucun risque dans ce que je vous propose. Me croyez-vous, maintenant?
— Madame, dit Lothario avec hésitation et trouble.
— D'ailleurs, continua-t-elle, vous serez là. Vous vous tiendrez dans la voiture, à quelques pas de l’endroit où je parlerai au comte d’Eberbach. Si le comte, après que je ui aurai parlé, ne court pas à vous et ne vous embrasse pas, et ne vous remercie pas, vous serez libre de paraître et de terminer l'affaire comme votre honneur le commandera. De cetle façon, vous n'avez plus d'objeetion à ce que j'aille avec vous, je suppose?
— Madame, madame, il ne s'agit pas ici de compromis ou de biais de femme. Vous ne m’abusez pas pour me sauver ? Madame, sur tout ce qui vous est cher au monde, vous me jurez que, si vous n’apaisez pas le comte, je pours rai toujours offrir ma vie à sa colère!
— Oui, précisément ; sur tout ce que j'ai de plus cher au monde, je vous le jure, Lothario.
Lothario hésitait encore,
— Allons, partons toujours, dit-il comme avec regret, Les doutes veulent des heures, et nous n’avons que des minutes.
Ils montèrent en voiture et roulèrent rapidement vers Saint-Denis,
Mais, en route, les scrupules assaillirent de nouveau le fler jeune homme, Envoyer une femme à sa place dans une affaire qui ne pouvait so passer qu'entre hommes, il y avait là quelque chose qui répugnait insurmontablement à son caractère,
— Mon cher enfant, lui dit Olympia, vous ne faites pas attention que nous ne sommes pas dans des circonstances de tous les jours, Hélas} notre situation à tous est encore bien plus exceptionnelle que vous ne vous lo figures. Co n'est pas lo moment de nous arrûler aux susceptibilités vulgaires, I s'agit ici do choses et de misères uniques, entondez-vous bien ? Songez combien de fois déjà le défaut
de confiance vous a fait manquer votre bonheur. Si vous nous aviez parlé, au comte d’Eberbach ou à moi, de votre amour pour Frédérique, vous seriez son mari à l'heure qu’il est, et aucun de ces sinistres événements ne serait arrivé. Ne retombez donc pas toujours dans la même faute. Au nom de notre bonheur à tous, fiez-vous à moi.
— Oui, dit Lothario, mais il y a quelque chose de plus fort que tous les raisonnements : le comte d’Eberbach m'a donné un rendez-vous, et il croira que je n’y suis pas venu.
— Il ne le croira pas, répliqua la cantatrice. Je lui dirai tout d’abord que vous êtes là, tout près, à ses ordres.
— Vous commencerez par lui dire cela, n’est-ce pas? Yous me le répétez, vous me le jurez encore?
— Je vous le jure. O mon fils, sachez donc bien que votre honneur et votre bonheur sont, en ce moment, l’unique intérêt de ma vie.
Ils arrivaient au pont.
— Nous voici arrivés, dit Olympia. Où est le lieu du rendez-vous ?
— A gauche, dit Lothario anéanti. Il faut marcher dix’
minutes, Jusqu'à une rangée de peupliers.
— Bien.
Elle frappa à la vitre de devant pour faire arrêter.
— Vous allez rester dans la voiture, dit-elle à Lothario. Moi, j'irai à pied.
Et, sans laisser à Lothario le temps de réfléchir et de répéter ses objections, Olympia descendit et ditelle-même au cocher d’aller à droite, à cent pas du pont, et d’attendre.
— Bon espoir | cria-t-elle à Lothario, et aussi sans doute à elle-même.
Lothario retomba accablé, éperdu, la tête entre ses mains, dans un coin de la voiture.
Pour Olympia, elle se mit à marcher le long de la Seine.
Le jour déclinait. Le couchant moirait l'eau de ces lueurs éclatantes et sombres à la fois qui mêlent dans une dernière lutte le jour et la nuit.
L'air tiède se tempérait de la fraîcheur du soir. Des bergeronnettes, que l'approche d’Olympia dérangeait sans les effrayer, s’envolaient devant elle et allaient se poser à quelques pas plus loin.
Des nids, qui commencaient à s'endormir, jasaient encore doucement dans les arbres de la rive.
Olympia marcha vite, et comme sans réfléchir, jusqu'à la rangée de peupliers.
Elle regarda autour d'elle, Lo comte d’Eberbach n'était pas arrivé.
Elle aperçut une petite anse ombragée de quelques saules. Elle s'y assit dans l'herbe, Là, elle attendit, voyant sans être vue.
Une ardente émotion faisait sauter son cœur dans sa poitrine,
— L'heure est venue! murmurait-clle,
Tout à coup elle tressaillit,
Un homme enveloppé d'un grand manteau svavancait lentement de son côté, cherchant des yeux autour de
lui,
Lorsque cet homme ne fut plus qu’à deux pas d’elle, elle se leva brusquement.
OU OLYMPIA DIT A JULIUS QUI ELLE ESTe
— Olympia! s’écria le comte d’Eberbach, stupéfait.
— C’est moi-même, dit Olympia en s’avancant. Vous ne vous attendiez pas à me trouver ici.
— Je ne vous savais pas même en France, répondit Ju- © lius. Mais, reprit-il en se remettant, comment êtes-vous à cette place ? Saviez-vous donc que vous m’y trouveriez ?
— Je le savais.
— Je comprends alors, dit le comte, dont le front s’obseurcit.
— Qu'est-ce que vous comprenez? demanda Olympia.
— Je comprends que celui que je m'attendais à trouver ici a essayé de vous envoyer au rendez-vous, pour tenter un accommodement impossible, ou pour demander une grâce qu’il n’obtiendra pas. J'en suis fàché, je le croyais au moins brave.
— Ce n’est pas une grâce qu’il lui faut, répondit gravement Olympia, ce sont des excuses.
— Des excuses, à lui! au misérable! s’écria Julius. Ah! il a bien fait de ne pas venir me dire cela lui-même, je n’aurais pas eu la patience de le laisser achever. Mais qu’il n’espere pas m’échapper, le lâche! je saurai bien le retrouver.
— Vous n'aurez pas à le chercher bien loin. Il est ici.
— Où cela?
— À cinq minutes du chemin. Il voulait venir, c'est moi qui l'ai forcé d'attendre. Quand je vous aurai parlé, il sera à vos ordres, si vous persistez dans votre dessein.
— Si j'y persiste!
— Mais vous n'y persisterez pas quand vous m’aurez entendue.
— Après comme avant. Ecoutez, madame, toute parole est inutile. Ce n’est pas là une affaire qui regarde les femmes. Je vous remercie de la peine que vous avez prise, mais vous-même ne pouvez rien ici, rien absolument. Tout est décidé. Si celui que j'attends est là en effet, le plus court est qu'il vienne tout de suite, et le seul service que vous puissiez nous rendre à tous deux, c'est de nous épargner l'attente et l'ennui d’un retard sans but.
— Vous voulez vous battre avec votre neveu, dit Olympia, parce que vous lui croyez des torts vis-à-vis de vous, Lt si ce n'était pas lui le coupable ?
Le comte d’Eberbach haussa les épaules.
— Si je vous en donnais la preuve? insista la cantatrico.
— Si ce n'était pas lui le coupable, qui donc le serait?
— Qui? Samuel Gelb,
Si peu préparé qu'il fût à cette réponse, Julius fut frappé de la netteté et de la certitude do laccusation.
Mais réfléchissant :
— Samuel ? dit-il. Allons donc! C’est facile, quand on est soupçonné, de rejeter les soupçons sur un autre.
— Ce n’est pas Lothario qui accuse Samuel Gelb, c’est moi.
— Pardon, mais je ne vous crois pas, madame, répondit-il,
— Je vous répète que j'ai des preuves, dit Olympia.
— Je ne vous crois pas. Samuel, depuis quinze mois, ne m'a pas quitté; il m'a prodigué les marques d’effusion, d’abnégation et de dévouement. Avant de douter de lui, je douterais de moi.
— Écoutez, Julius, dit Olympia d’une voix profonde et presque triste, la nuit ne sera tout à fait tombée que dans une heure. Dans une heure, vous pourrez aussi bien vous battre avec Lothario. Il fera encore assez jour, et d’ailleurs, pour un combat à bout portant, il suffit de la lueur des étoiles. Donnez-moi cette heure. Nous avons été longtemps séparés, plus longtemps que vous ne pouvez croire.
C’est Dieu, je vous le jure, qui a lui-même amené cette rencontre, à cette place et à ce moment, dans cette solitude silencicuse, devant la nature, avec les arbres et le fleuve pour seuls témoins. Oui, c’est dans un lieu comme celui-là que je devais vous dire les choses qui m’oppressent le cœur depuis tant d'années.
Julius, donnez-moi cette heure, Entre nous aussi il s’agit d’un duel, d’un duel suprême et terrible, dot tous deux nous pouvons sortir avec des cœurs plus morts que si des balles de pistolet les avaient traversés. L’instant est solennel pour tous deux, je vous le jure. Julius! Julius! il le faut, donnez-moi cette heure.
Elle était tombée assise, comme prosternée, sur une sorte de banc naturel formé par un tertre d'herbe. Elle avait jeté son chapeau loin d’elle, Ses cheyeux flcttaicnt sur son pile visage.
Elle avait saisi les mains de Julius et les serrait convulsivement.
Et elle parlait avec une émotion si vibrante, et elle était si belle ainsi, et, dans la vague clarté du crépuscule, elle ressemblait tant à Christiane, que Julius se sentit subjugé et comme charmé.
Cette heure seulement, répéta-t-elle, et, ensuite, Julius, vous ferez ce que vous voudrez,
— Une heure, soit, dit-il; j'y consens; madame,
— Merci! 6 mon ami!
Pas un ¢tre vivant autour d'eux. Les oiseaux même ne jetaient plus que des cris rares et qui sentaient déjà le sommeil, Le silence et la mélancolie du soir enveloppaient Julius et Olympia.
A leurs pieds, le flot touchant la rive d'une étreinte mourante, et, sur leurs tôles, la brise dans les peupliers tressaillant faiblement,
Olympia parla.
— Oui, dit-elle avec une mélancolique amertume, Samuel Gelb est votre ami; il ne vous a pas quitté depuis quinze mois; il vous a soigné, guéri, marié, entouré, Et moi, je vous ai abandonné brusquement, sans vous dire adieu; je vous ai sacrifié à la musique, à un opéra, à un
rôle, que sais-je? Eh bien! Samuel Gelb vous trahit, entendez-vous, et moi, je vous aime!
— Vous m’aimez! dit Julius étonné et incrédule.
— Oui, et comme jamais femme ne vous a aimé.
— Voilà qui est pour moi bien nouveau, reprit-il.
— Ou bien ancien. Mais on oublie tant au monde! Je ne vous en veux pas. Il y a tant d’années que je vous ai aimé!
— Tant d'années! dit-il. Nous ne nous étions jamais rencontrés il y a dix-huit mois.
— Vous croyez? reprit Olympia. Pauvre destinée humaine! On a toujours dans son passé des choses qu’on n’a pas sues et des choses qu’on a oubliées. Laissez-moi vous rappeler ce que vous avez oublié, et vous apprendre ce que vous n’avez pas su.
Où, quand, et dans quelles circonstances je vous avais vu, connu, aimé, vous le saurez tout à l'heure. Mais sans remonter si haut encore, vous souvenez-Vous Seu— lement de la première année où vous êtes venu à la cour de Vienne?
Vous jetiez votre vie aux amusements, aux dissipations, aux prodigalités, aux folies de toute nature.
Vous aviez une soif inextinguible d'émotion, de passion, de bruit. Il semblait que vous aviez en vous tous les instincts du plaisir qui, comprimés quelque temps par je ne sais quelle jeunesse sérieuse et chaste, faisaient brusquement explosion et envoyaient jaillir aux quatre coins de la ville des éclats de votre cœur.
Dans le tourbillon orageux qui vous emportait violem= ment d’un excès à un autre, vous n'avez pas pu remarquer dans l'ombre, à côté de votre existence pleine d'éblouissements, une pauvre âme humble et triste, qui vous regardait et vous épiail, jour et nuit, avec douleur.
Ce morne témoin de vos joies mauvaises, c'était moi.
— Vous? interrompit Julius. Mais il y a seize ou dix-sept ans de cela.
Olympia poursuivit, sans répondre directement à l'exclamation :
— Vous aimiez, dans ce temps-là, une danseuse italienne du Théâtre-Impérial, appelée Rosmonda. Je vous dis les noms pour que vous voyiez à quel point je sais et me souviens.
Elle refusait de vous écouter; mais vous n’étiez pas de caractère à céder ni à reculer devant aucun scrupule, ni le scrupule d'autrui, ni le vôtre.
Un soir, au théâtre, la Rosmonda dansait. Vous étiez dans votre loge d'avant-scène. Au moment où lo ballet était près de finir, vous vous levâtes debout, et là, à haute voix, devant toute la salle, vous défendiez à qui que co fût de jeter des fleurs ou des couronnes à la Rosmonda.
Le jeuno comte de Heimburg, qui était dans la loge en face do la vôtre, ne jugea pas devoir tenir compte de l'injonction, et lança un gros bouquet à la danseuse.
Le lendemain vous le blessiez gravement en duel.
A la représentation qui suivit, on ne jeta pas ae bou quet à Rosmonda; mais le public, comprenant que sous
celte persécution il y avait de l'amour, et qu'on pouvait
yous être désagréable en vous ohéissant trop, siffla la danseuse à outrance.
Rosmonda rentra dans sa loge, et vous fit dire qu’elle vous attendait,
Le lendemain, au théâtre, vous donnâtes le signal de jeter des bouquets, il y eut pluie de fleurs.
J'avais assisté à toute cette aventure. Mais cet amour pouvait n'être qu’un caprice. Je ne désespérai pas.
Vous n’en faisiez pas moins, à travers ce scandale, à ia duchesse de Rosenthal, une cour assidue.
La duchesse passait pour une vertu impérieuse et fière. Attendre que sa résistance pliât, cela n’était pas dans vos mœurs. D'ailleurs, après votre esclandre du théâtre, elle avait au moins un prétexte irréfutable. Une nuit, vous escaladiez son balcon, vous brisiez sa fenêtre, et vous pénétriez de vive force chez la duchesse comme un voleur, pour n’en sortir qu’au matin comme un conquérant.
Mais cet amour pouvait n’étre que de la vanité. J’attendis encore.
Il y avait alors, à la porte de Carinthie, une boutique où l’on vendait, à la mode allemande, des gâleaux et du café. Cette boutique était tenue par une toute jeune femme de vingt ans à peine, restée veuve avec une petite fille blonde de quinze ou seize mois. La marchande était ravissante. Elle s'appelait Berthe, et on l’avait surnommée, contrairement à la reine de la légende, Berthe aux pelits pieds. x
Tout le monde parlait de sa beauté, personne ne parlait de sa coquetterie. Elle était à la fois très-avenante et trèsdigne : rieuse et sérieuse,
Dès le premier jour où vous l'aviez vue, vous vous étiez dit qu’elle vous appartiendrait.
Mais ce n’élait pas une aclrice ni une duchesse; elle vous montra sa petite fille, et vous dit : voilà mon amour! Jeune, noble, puissant et riche, vous ne pouviez rien sur elle.
Votre désir, irrité par l'obstacle, prit bicntôt le caractère d’une passion véritable, Vous ne quittiez plus la porte de Carinthie. On a beau être du peuple et avoir le ferme dessein de se conduire honnêtement, la plus chaste femme est touchée d’un amour qui persiste. A la longue, Berthe commençait à vous regarder avec des yeux moins indifférents.
Vous n’étiez pas seulement noble et riche, vous étiez beau, et elle oubliait le seigneur pour voir le jeune homme.
Mais sa fierté la sauvait. Le bruit de vos amours était venu jusqu’à elle, et elle ne voulait pas être la troisième dans votre cœur, Quand vous lui disiéz que vous l’aimiez, elle vous demandait avec un sourire mélancolique si vous la preniez pour la duchesse Rosenthal ou pour la danseuse Rosmonda.
Alors vous fites une chose : vous donnâtes rendez-vous, un jour de fête publique, à la duchesse et à la danseus, dans la boutique de la porte de Carinthie, Elles en étairct l'une ct l'autre à céder à vos fantaisies, et elles vinrent,
Et là, devant la foule des oisifs et des curieux, vous présentates Berthe à madame de Rosenthal et à Rosmonu,
en leur déclarant que c'était la seule femme que vous aimiez et que vous n’en vouliez pas aimer d’autres,
De ce jour, Berthe vous appartint.
Pour que vous, gentilhomme, tête fantasque, mais no= ble cœur au fond, vous en fussiez venu à faire publique= ment affront à deux femmes qui n’avaient d’autre tort envers vous que d’être vos maîtresses, il fallait que Berthe vous occupât bien sérieusement et bien entièrement
Jessayai encore un moment de me faire illusion. Mais, & partir de ce jour, on n’entendit plus parler de vous; les théâtres et les salons ne vous virent plus; votre nom ne retentit plus dans aucun scandale. Il n’y avait plus à en douter, vous aimiez Berthe.
Après un mois d’attente, je désespérai, et je quittai Vienne.
Eh bien! suis-je au courant de votre passé? Convenez-vous que je vous connais depuis longtemps?
— Je vous crois, madame, dit le comte d’Eberbach confondu. Mais ce que vous me dites n’est pas une preuve. Vous me rappelez des extravagances auxquelles toute la ville de Vienne a assisté et que vous avez pu, à la rigueur, recueillir dans les propos des oisifs ou dans les pamphlets des gazetiers. |
— Oui, mais voici, reprit Olympia, une chose que je n’ai pu lire dans aucun journal et que personne à Vienne n’a pu savoir. Vous aviez à votre service, à cette époque, un domestique de confiance qui s'appelait Fritz. Eh bien! chacun des trois soirs où vous vous rendites pour la première fois chez Rosmonda, chez madame de Rosenthal et chez Berthe, Fritz vous remit un billet cacheté qui, les trois fois, contenait la même phrase.
— C'est vrai, dit Julius renversé,
— Voulez-vous que je vous dise quelle était cette phrase?
— Dites.
— Chacun des billets ne contenait que ceci : Julius, vous oubliez Christiane.
— C'était donc vous qui m’écriviez? demanda Julius.
— C'était moi. Pavais gagné volre domestique
— Mais si C’élait vous, et si vous m’aimiez comme vous me le dites, madame, s’écria le comte d’Eberbach, pourquoi essayiez-vous de ressusciler en moi ce souvenir, moins mort que vous ne le pensiez peut-lre? Madame, madame, quel intérêt aviez-vous, pour vous défaire de rivales d'une heure, à en réveiller une, la plus dangereuse et la plus durable de toutes?
Olympia ne répondit pas.
— Je quittai Vienne, reprit-elle, et je retournai à Ve~ nise, J’aimais mieux vous perdre tout à fait que de vous partager avec d’autres, Je vous aimais, non par caprice ou par vanité; je vous aimais d’un amour saint et profond, d’un amour jaloux et pur, qui vous voulait tout entier, comme je me serais donnée tout entière.
Mais vous éliez à tant de femmes que vous n’étiez plus à personne, et si vous étiez à quelqu'un c'était à Berthe, Je partis done, et je tachai de vous oublier, In’y avait entre nous que l'espace, ce n'était pas assez. Je tichai do mettre entre nous l'infini : l'art,
Jusque Dern Den. amer acts eut | "ghee SE eo pire ane e je n'avais cherché dans la musique qu’une existence honorable et indépendante.
Je chantais pour avoir du pain et des robes, sans les acheter au prix qu’on fait payer aux filles pauvres. Le pain et, tout au plus, les applaudissements, voilà ce qu'était pour moi le théâtre. A partir de ce moment, j’y cherchai autre chose. *
J'y mis ma vie, mon cœur et mon âme. Cette passion dont vous ne vouliez pas, je la donnai à la musique, aux grands maîtres et aux grandes œuvres.
Dans les premiers mois, cela ne me fut pas une compensation suffisante. Mais peu à peu l'idéal me saisit et me fit un monde à côté et au-dessus du monde réel. Je n’ou-
bliais pas, mais j’eus pour vous le sentiment doux et mé= lancolique qu’on a pour la mémoire d’un être cher.
Il me semblait que vous étiez mort; oui, par un singulier effet de l’immortalité de l’art, il me semblait que vous qui viviez au milieu du monde, des fêtes et des plaisirs, vous étiez mort, et, moi qui n’exislais plus que dans l’art, qui étais à l'écart de tous et de tout, qui n’avais plus d’émotion ni d'intérêt que pour des personnages chimériques et pour des souffrances imaginaires, il me semblait que c'élait moi qui élais vivante.
Je ne retournai plus à Vienne ; seulement, tous les ans, j'y envoyais, bien à son corps défendant, mon pauvre Gamba, pour savoir ce que vous deveniez. La première fois, il m’apprit que votre amour pour Berthe avait fini et que vos esclandres avaient recommencé.
Puis, chaque année, il revint avec des récits scandaleux et des aventures bruyantes. Et moi, de plus en plus, je me réfugiai dans l'amour de Cimarosa et de Paisiello.
Cependant les années passaient, Cette vie toujours ar dente et enflammée vous avait peu à peu usé.
Enfin, quand on vous envoya l'an dernier à Paris, je pus espérer que vous alliez rompre avec toutes ces passions et tous ces plaisirs.
J'étais à Paris avant vous, résolue cette fois à vous voir, à vous approcher et à éprouver sur vous l'effet de cette ressemblance que je savais exister entre moi et la femmo que vous aviez perdue,
— Ah! vous saviez aussi cela, madame, dit le comte,
— Je crus d'abord avoir réussi, continua Olympia. Au moins, vous m'avez fait croire que le souvenir de la pauvre morte, Je vous ramenais à votre premier amour pour rajeunir votre cœur, pour l'épurer et pour en faire sortir, avant d'y entrer, toutes ces frivoles et misérables galanteries qui avaient si longtemps usurpé la place des sentiments sincères ot profonds, Vous redeveniez peu à pou celui que j'avais souhaité, celui que vous aviez été peut-être avant cette vie brûlante et corruptrice de Vienne.
Mais, au moment où je touchais à mon rûve, la vie de Vienne est venue brusquement vous re: la por=
j'avais ranimé en yous
ugir dans
sonne de cette princesse dont vous aviez été l'amant, Ohf le soir de la Muette, à l'Opéra, lorsque je vous ai vu en- {rer dans votre loge avec cette femme hautaine, dépravée, insolente, j'ai senti que la frivolité et le plaisir ne Mchent plus jamais l'homme qu'ils ont pris une Lois, Ma dernière
OS Ses tk 5 ce
illusion s'est brisée, et j'ai fait à Paris ce que j'avais fait à Vienne dans les mêmes circonstances : j’ai fui encore, monsieur, et, tout éperdue de douleur, je suis repartie le jour mème pour Venise.
Eh bien! maintenant, je vous le demande à vous-même, croyez-vous que je vous aime, et que vous pouvez avoir confiance en moi?