‹ La vie au desertChapitre 167 sur 175 · LA MERE ET LA FILLE · texte numérisé non relu

LA MERE ET LA FILLE

Le premicr cri de Christiane avait été ; Jo veux voir ma fille! Son premier mouvement avait été de courir vers le chateau.

Gretchen avait suivi Christiane.

Gamba avait suivi Gretchen.

Christiane était en proie à une émotion inexprimable. Cet enfant qu’elle avait cru mort, qu'elle n'avait pas mème connu, qui était mort presque ayant de naïlre, cet enfant vivait.

Ainsi, pendant qu’elle so croyait soule au monde, pendant qu'elle chantait sur les théâtres, et qu'elle allait de ville en ville traîner son isolement à travers les foules, pendant qu’elle donnait son âme à tous, n'ayant personne à qui donner sa vie, elle avait une fille!

Elle qui s'était fait cantatrice, ne pouvant plus être femme, elle aurait pu être mère!

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Et comment retrouvait-elle cette fille? Dans quelle situation terrible! Sa fille était mariée 4 son mari!

N'importe ! Elle courait toujours vers le château,

Mais, tout à coup, elle ralentit son pas, Une réflexion Varrétait.

Quwallait-elle dire à Frédérique? Si elle lui disait : Je suis ta mère | Comme Frédérique ne pouvait pas tarder à savoir qu’Olympia était Christiane, comtesse d’Eberbach, c'était lui apprendre qu’elle avait épousé le mari d’une autre, et, chose plus affreuse, qu’elle avait épousé celui qui pouvait être son père.

Et puis, Frédérique interrogerait avidement sa mère retrouvée, Faudrait-il lui révéler tout le passé, lui expliquer les crimes et les malheurs qui l'avaient jetée dans ces cruelles péripéties, épouvanter cette âme pure et virginale du récit des monstrueuses scélératesses de Samuel Gelb? Effroyable récit qui aurait pour conclusion ce mot effroyable : Ce démon est peut-être ton père!

Ce doute affreux qui l’avait vaincue, elle, et qui l’avait précipitée dans le Trou de l'Enfer, allait-elle en bouleverser la chaste ignorance de son enfant ?

Dans ce lugubre pêle-mêle de misères et de forfaits qui avait troublé et séparé la vie de tant d’étres faits pour s’aimer, la Providence, poursuivant toujours son œuvre, comme un fleuve de cristal sous des rochers hideux, avait miraculeusement préservé l’innocente Frédérique.

Elevée par Samuel, mariée à Julius, aimée de Lothario, elle n'avait pas une tache, pas une éclaboussure, pas une ombre à son front limpide et charmant. Était-ce Christiane qui devait lui révéler le mal, qu’elle ne connaissait que de nom? C'était bien le moins que Frédérique, épargnée par l'amant, par le mari et par le monstre, le fût aussi par sa mère !

— Vous réfléchissez et vous souffrez, madame, dit Gretchen à Christiane.

— Non, j'ai pris mon parti, dit Christiane répondant à sa propre pensée aulant qu’à la question, Il ne faut rien dire à Frédérique,

Elle se remit à marcher plus résolument,

Et cependant retrouver sa fille, la retrouver à dix-sept ans, belle, grande, pure, les yeux pleins de clarté et ie cœur plein de tendresse ; n'avoir aux lèvres qu'un mot : Ma fille! et fermer ses lèvres; n'avoir qu'à ouvrir les bras pour y serrer son rôve, ot fermor sos bras; n'élait-ce pas là un effort au-dessus de la puissance humaine ? Christiane pourrait-elle se contenir ? Quand méme sa bouche ne dirait pas une parole, est-co que son geste, ses yeux, ses larmes ne parleraient pas ?

Allons! elle pouvait toujours essayer,

En arrivant près do la grille du château, ello s'arrûla encore, et so tourna vers Gretchen et vers Gamba.

— Vous ne direz pas qui je suis, dit-elle, Moi seule ver rai s'il faut que je me nomme, Vous, pas un mot,

— Soyoz tranquille, dit Gretchen.

— Moi, je sais me taire, ajouta le bohémion, Au resto, vous n'avez pas besoin de moi là-haut, Je vais restor à vous attendre là, au clair de la lune, Je ne sais pas pour-

quoi j'irais me coiffer d’un plafond, lorsque je puis avoir le ciel pour chapeau.

Tandis que Gamba parlait, Gretchen avait sonné et le portier avait ouvert.

A la question de la chevrière, le portier répondit qu'il était tard, et que la comtesse d’Eberbach pourrait bien être couchée.

— Oh! dit Gretchen, elle se relèvera.

Gretchen et Christiane allèrent vers le perron, laissant Gamba sur la route.

La femme de Hans vint leur ouvrir, Frédérique, en effet, venait d’acheyer de souper et était montée dans sa chambre. Mais madame Trichter, que Gretchen demanda, se chargea d'aller prévenir sa maîtresse.

Madame Trichter redescendit, ct fit monter Gretchen et Christiane dans le petit salon contigu à la chambre de la comtesse,

Il n’y avait pas une minute qu’elles y étaient, et que madame Trichter les avait lassées, lorsque Frédérique entra, inquiète de ce qu'on lui voulait et tout émue.

Mais quelqu'un qui éprouvait une bien autre émotion, c'était Christiane.

Elle voyait pour la première fois sa fille, à dix-sept ans! Dieu lui avait supprimé l'enfant pour lui donner la femme. Elle n'avait pas eu sa fille jour à jour, peu à peu, toute petite d'abord, puis plus grande, puis plus grande encore. Elle l'avait tout d'un coup toute faite.

Quoi! cette noble et complète créature était sa fille C'6tait là une idée, c'était là une joie que son pauvre cœur n'avait pas la force de supporter.

Et elle restait là, muette, pâle, le cœur gonflé de larmes, fixant sur Frédérique des yeux pleins d’admiration pour le présent et pleins de désespoir pour le passé. A travers la joie de la retrouver, elle éprouvait une immense douleur à Vidéo des événements qui l'avaient séparée d'elle,

Frédérique se sentit d'abord mal à l'aise sous ce regard si joyeux et si triste. Elle y devinait un mystère.

Elle essaya de rompre le silence.

— Madame? dit-elle d'un ton qui demandait l'explication de cette visite à cette heure,

Christiane ne répondit pas.

— Gretchen me fait dire que vous aviez à me parler, continua Frédérique. ;

— Oh! oui, répondit Christiane. J'ai à vous parler, mats j'ai à vous voir d'abord. Laissez-moi vous regarder. Vous ôles belle!

Frédérique se tut un moment, embarrassée,

— Qui Cles-voug? Qu'avez-vous, madame? essaya-t-elle do demander, Vous paraissez tout émue.

— Qui je suis? répondit Christiano avec une oxplosion de tendresse.

Mais elle se contint.

— Je suis, reprit-elle plus tranquillement, je suis la personne que vous annonce la lettre du comte d'Eberbach,

— Ah! s'écria Frédérique, c'est vous, madame, qui vos nez mo chercher pour me ramener auprès de lui,

Se ee ees —————____

— C'est moi.

— Soyez la bien-venue, alors; monsieur le comte me dit dans sa lettre de vous écouter et de vous respecter comme lui-même. Mais comment va-t-il? Pourquoi n'est-il pas venu lui-même ?

— Il va mieux, et il ira bien tout à fait lorsque vous l’aurez rejoint. Une affaire essentielle à terminer l’a empêché de venir. Oh! sans cela, ni la fatigue, ni la maladie ne l’auräient retenu loin de vous. Ne pouvant quitter Paris, il m’a priée de venir à sa place.

— Pardonnez-moi mon indiscrétion, madame, dit Frédérique, mais la lettre du comte a négligé de me dire qui vous étiez, et je ne sais pas même à qui j'ai l'honneur de parler.

— Je m'appelle... On m'appelle Olympia.

— Olympia! s’écria Frédérique. Vous seriez cette célèbre cantatrice dont monsieur Samuel Gelb m’a quelquefois parlé.

— C'est moi, en effet.

— Pardon encore, madame; mais alors, oui, monsieur Samuel Gelb me la dit, monsieur le comte d’Eberbach vous a aimée.

— Autrefois, c'est possible, répartit Christiane. Oh! mais il y a si longtemps! ajouta-t-elle en jetant un regard de mélancolie douloureuse sur les murailles du petit salon où elles étaient.

— Monsieur le comte vous a aimée quelques mois ayant notre mariage, dit Frédérique, dont le visage prit aussitôt une expression triste et contrainte.

— Qu'avez-vous ? demanda Christiane.

— Excusez-moi, madame, je suis jeune et bien neuve dans les choses du monde. Mais ce monde ne trouvera-til pas étonnant que ce soit vous précisément que monsieur le comte ait choisie pour aller chercher et ramener sa femme ?

— Ah! vous doutez de moi! s’écria Christiane atteinte au cœur.

Des soupçons indistincts traversaient en effet l'âme de Frédérique. Elle se rappelait l'impression qu’elle avait éprouvée en lisant le matin cette lettre où le comte la tutoyait pour la première fois. Ce tutoiement, où elle craignait de reconnaître la familiarité du mari, et cet envoi d'une femme qui, si elle n’avait pas élé la maîtresse du comte, avait été du moins aimée par lui, et qui, dans tous les cas, était une actrice, se mêlaient dans l'esprit de Frédérique et lui inspiraient une inquiétude singulière.

— Vous ne dites rien ? reprit Christiane, Ainsi, vous yous défiez de moi?

— Pardonnez-moi; mais, hélas! qu'est-ce qui me répond do vous, madame? demanda la pauvre Frédérique.

— Moi, dit en s'avançant Gretchen qui avait assisté silencicusement jusque-là à cette pénible scène,

— Vous? répartit Frédérique avec un geste moitié d’espoir, moilié de crainte.

— Oui, moi, poursuivit Gretchen, qui comprit peut-être ces appréhensions; moi qui ai veillé sur vous depuis que vous (les au monde, moi qui ai fait tant de longues lieues

à pied pour voir votre visage quelques minutes, moi qui sais qui vous êtes, et qui est madame.

— Eh bien! dit Frédérique, si vous le savez, Gretchen, dites-le moi, je vous en prie, je vous en supplie.

— Je ne le puis, répondit Gretchen.

— Oh! c’est qu’alors vous ne le savez pas, reprit Frédérique secouant tristement la tête. Ou bien, vous ne tenez pas beaucoup à ce que je vous croie toutes les deux, puisque vous pourriez me convaincre avec un mot, et que ce mot vous ne le dites pas.

— Ilya des secrets dont on n’est pas maître, reprit Gretchen. Au nom de votre bonheur, croyez-moi sans que je parle.

— Enfin, pourquoi aurais-je confiance en vous, lorsque vous n'avez pas confiance en moi?

— Mais la lettre de monsieur le comte d’Eberbach ? objecta Christiane.

— Mon Dieu! elle ne dit rien, cette lettre, répondit Frédérique. D'ailleurs, sais-je, moi, l'empire que vous pouvez avoir sur lui? Sais-je où l'on veut me mener? Oh! je souffre plus que vous de ma défiance. Elle n’est pas dans mon caractère, et je suis bien fachée si je vous offense, madame, mais je suis ignorante de tout. On me dit que j'ai des ennemis, je suis seule, perdue, loin de tout ce qui m'aime et protége, et je suis obligée de prendre garde à ce qu'on me fait faire.

Christiane, attérée, regardait crouler son espérance et sa joie.

— Oh! dit-elle d’une voix profonde, je n'aurais pas cru que ce serait de cette manière que nous nous rencontrerions. Jaurais pensé que rien qu'en voyant ma figure, rien qu’en entendant ma voix, quelque chose en vous se serait ému, un instinct aurait tressailli dans votre poitrine, vos bras se scraient ouverts d'eux-mêmes.

J'aurais espéré qu’en nous mettant en présence l’une de l'autre, en faisant ce double miracle de nous ressusciter toutes deux, en rompant pour nous rapprocher la picrre d’un sépulere, la divine Providence n’éléverait pas entre nous un mur plus dur et plus inflexible que le granit des tombeaux : la défiance.

— Que voulez-vous dire ? demanda Frédérique, attendrie par l’accent et ne comprenant pas les paroles.

— Feoutez, dit Christiane, en fixant sur Frédérique des yeux pleins de tendresse et de larmes,

C'était trop fort pour son pauvre cœur. Elle avait déjà bien assez souffert de ne pouvoir que couver du regard son enfant sans pouvoir l'embrasser; mais se laisser soupconner, mépriser, hair par elle, c'était là une chose audessus de ses forces.

— licoutez, recommenca-t-elle. Oui, je vais parler. Tant pis! Mon cœur déborde, Je ne peux pas être soupçonnée par vous, c’est trop cruel pour moi ; et puis, quand je vous aurai parlé, vous verrez que c'est impossible. Frédérique, vous doutez de la parole de Gretchen ; cependant, elle a dû vous dire qu’elle avait connu votre mère, et qu'elle vous parlait en son nom,

— Ma mère, dit Frédérique, elle n’a jamais voulu me la nommer,

— Et si votre mère venait elle-même...

— Ma mère est vivante ! s’écria Frédérique en tressaillant.

— Si elle était vivante, poursuivit Christiane, et si, sans intermédiaire, cette fois, elle venait à vous, si elle vous disait ce que vous avez à faire, vous déficriez-vous aussi de votre mère ?

— Si ma mère venait à moi, répondit Frédérique toute tremblante, oh! madame, ayez pitié de moi, ne me faites pas une fausse joie; je suis trop jeune, vous me tueriez. Si ma mère venait à moi, elle ferait de moi ce qu’elle voudrait, ct elle n’aurait qu’à faire un geste, je serais trop heureuse de lui obéir absolument et aveuglément.

— Eh bien! s’écria Christiane, eh bien! regardez.

Et, levant la main sur le mur, elle désigna le portrait qui avait tant ému Lothario, et qui avait aussi frappé Frédérique à son arrivée.

— Ce portrait. dit Frédérique,

— Ce portrait, reprit Christiane, c’est celui de ma sœur. N’avez-vous pas remarqué comme il vous ressemble ? Et cette ressemblance ne vous a-t-elle pas dit que vous étiez de la famille ?

— Oh! madame, mais alors 2...

— Frédérique, regarde-moi. Frédérique, embrasse-moi, je suis ta mère |

Christiane jeta ce mot d’un tel cri et d’un tel geste, que Frédérique se sentit remuée jusqu’au fond des entrailles.

— Ma mère s'écria-l-elle.

Et elle se jeta en pleurant et en souriant dans les bras de Christiane.

— Oui, reprit Christiane en la couvrant de baisers; oui, ma fille, mon enfant, mon trésor. Je ne voulais pas te le dire, à cause de choses que tu sauras ; mais cela a été plus fort que moi. Te retrouver défiante, c'était pire que de ne pas te retrouver du tout.

Et Frédérique de son côté disait à travers ses larmes et ses élans de joie :

— Chère mère! vous vous êtes fait attendre dix-sept ans. Mais quelque chose me disait toujours: Elle revien- ‘dra. Quel bonheur! J'ai ma mère! La voila! O chère mère Î{ que je suis donc heureuse de vous revoir !

Christiane répondait à tout cela par des pleurs et des baisers.

Gretchen s'était éloignée un peu pour laisser toute liberté à ces effusions. Elle s'était agenouillée dans un coin du petit salon, et elle priait.

— Ainsi, demanda Frédérique, ce portrait est celui do ma tante?

— Oui, mon enfant, de la mère de Lothario, qui est ton cousin.

— Et mon père ? reprit Frédérique, vous ne m'en parlez pas. Est-ce qu'il n'existe plus?

— Si! il existe,

— Ah! je le connaîtrai done aussi! Comme la Providence est bonne!

— Tu le connais déjh, répondit Christiane,

— Je connais mon père? dit Frédérique,

— Oui, répondit Christiane, Dieu soit béni, jo puis to le

nommer, puisque le ciel, dans sa bonté pour nous, ne lui a mis au cœur pour toi que la seule tendresse qu’il pût, qu’il dat avoir, puisqu'il est resté ton père.

— De qui donc parlez-vous? demanda Frédérique in quiète.

— Chère enfant, ne t’effraie pas à la nouvelle que je vais apprendre. Dieu nous a sauvés dans le passé, et l’a venir s'arrange dans ce moment. N’aie aucune inquiétude. Ton pere.., ton père est le comte d’Eberbach.

— Lecomte! s’écria Frédérique en devenant toute pâle.

— Ne te trouble pas, mon enfant, je te répète que tout s’arrangera pour ton bonheur. Nous déferons ce mariage, et tu épouseras Lothario, Va, me voici prés de toi, il ne tarrivera plus de soucis et de douleur, je les empécherai de passer.

— Mais mon père, interrogea Frédérique, m’a donc bien complétement ignorée jusqu’a ee jour?

— Il ne savait même pas que tu fusses au monde. Oh! ce serait une histoire trop longue à te raconter. Tu la sauras un jour. Ton père et moi, nous avons été bien longtemps séparés. Il m’a crue morte. Comment et pourquoi tout cela est arrivé, ne me le demande pas maintenant.

Ne remuons pas ce douloureux et terrible passé. Mais maintenant ton père sait que je suis vivante. Nous nous sommes revus et reconnus.

Ii sait que je suis sa femme, et il va savoir que tu es sa fille. Deux raisons, dont une seule suffirait pour qu'il revienne à moi et pour qu'il te rende à Lothario.

— Il le voudra, dit Frédérique, mais le pourra-t-il ? Pour tout le monde, pour la loi, pour la religion, je suis sa femme. Dira-t-il que je suis sa fille? Excepté pour Dieu, je serai perdue à jamais. Dira-t-il que vous êtes sa femme, et qu'il s'est marié deux fois ? Vous voyez bien, ma mère, qu'il n’y a pas d'issue, et que le malheur me tient ! Vous avez beau me consoler, mon mauvais sort est plus fort que votre affection et votre dévodment.

— La crise est difficile, en effet, dit Christiane; mais calme-toi, ma chère fille, nous en sortirons.

— Par où?

— Ton père a un moyen.

— Lequel?

— Je ne sais pas; mais il en a un,

— Qui vous l'a dit?

— Lui.

— Il vous a dit cela pour vous tranquilliser, comme vous me tranquillisez dans ce moment. Mais s'il avait un moyen, il vous aurait dit lequel, S'il vous en a fait mystère, c'est qu'il n’gn à pas.

— Il en a un, Il m'a parlé d'un accent qui, je te le jure, ne mentait pas,

— Vous avez beau dire tous les deux, insista Frédérique, je sens bien que nous sommes dans une situation d'où nous ne pouvons jamais sortir,

— Écoute, dit Christiane, ton père nous attend à Paris,

Il faut que nous y allions pour veiller sur lui, d'abord.

SS eee

Eh bien! tu es sa fille et je suis sa femme. Nous nous mettrons à deux pour lui arracher son secret, et il nous le dira,

OU IL EST DÉMONTRÉ QUE LES TULIPES SONT QUELQUE- FOIS PLUS MEURTRIÈRES QUE LES TIGRESSES.

Le 9 juillet 1830, un avis inséré dans tous les journaux annonçait que l'enterrement de lord Drummond aurait lieu le lendemain, et que la messe serait dite à l’église de l'Assomption.

Le lendemain, en entrant dans l’église, la première personne que vit Julius, ce fut Samuel.

Nos lecteurs ont eu probablement le temps d'oublier lord Drummond, cet étrange Anglais amoureux de la voix d'Olympia, après avoir été amoureux des tigresses de l'Inde.

Sa mort n'avait pas été moins singulière que sa vie.

Il était mort pour une tulipe!

Nous avons perdu de vue lord Drummond au moment où il quittait Paris, pour suivre Olympia à Venise.

Il lui avait semblé qu’il aimerait encore mieux l’entendre en public que de ne pas l'entendre du tout, et parta= ger son chant avec les autres que de n’en pas avoir une note.

Mais, à peine arrivé, dès les premières représentations, sa jalousie l'avait ressaisi. Il avait souffert amèrement de he jouir qu’avec la foule de ces accents sublimes qu’il au= rait voulu posséder à lui seul. Tant de rivaux l’obsédaient.

Du moment qu’Olympia était à tout le monde, elle n’était plus à lui.

Et puis, son plaisir lui. paraissait profané par tous ces passants qui y touchaient en même temps que lui. La voix d’Olympia lui répugnait presque, en devenant une sorte de gamelle banale où les plus grossiers instincts venaient tremper la main et prendre leur cuillerée,

Cette émoffon, qu'il aurait voulue chaste, pure, virginale, réservée à un seul, n’était plus, hélas ! qu’une courtisane, triviale, publique, commune à tous les goujats qui auraient trois francs dans leur poche.

Dans ces termes, il n’en voulait plus.

Un soir, au milieu d’une représentation, il se leva, sortit de la salle, rentra chez lui, demanda des chevaux, et, sans même écrire un mot à Olympia, quitta Venise,

Pour essayer de se distraire, il se mit à voyager.

Partout où il passait, il visitait tout : les bibliothèques, les musées, les monuments,

A Coniston, on lui fit voir une collection de tulipes.

La passion des fleurs est une des plus naturelles au cœur de l'homme. Nous sommes faits de terre, et, aussitôt qu'une graine tombe en nous elle y pousse,

Lord Drummond était de ces organisations où la passion

n'a pas d’inlerrégne. Chez lui, la mort d’une manie n'é-

tait que le couronnement d’une autre. Il se dit : Les fem= mes sont mortes, vivent les fleurs, y

Il prit les fleurs comme il avait pris les tigresses et les. femmes, avec fureur. 11 ne pensa plus qu’à elles!

Comme les vrais amateurs, i} se concentra dans une es= pèce, n’aimant que les choses complètes, et sachant bien que la bourse d’un millionnaire et la vie d’un centenaire ne suffiraient pas à la collection d’une seule race.

C'étaient les tulipes qui lui avaient inspiré le goût des fleurs. Il se donna éperduement aux tulipes.

fl en eut bientôt une réunion qu’il trouvait lui-même honorable, et que tout autre aurait trouvée inouie,

Cependant il allait de côté et d’autre à travers Europe, parcourant toutes les villes fleuries, et cherchant si, par hasard, il n’existait pas quelque type oublié par lui.

Les plus célèbres amateurs, empressés à son nom, l'introduisaient dans leurs serres, et lui faisaient admirer leurs plus rares richesses. Mais lord Drummond admirait du bout des lèvres.

On ne lui montrait rien qu’il n’eût chez lui égal sinon supérieur,

Un soir, il était à Harlem, il avait visité toutes les collections renommées, sans trouver mieux qu'ailleurs, et il allait, de guerre lasse, retourner en Angleterre, quand un domestique de l'auberge où il logeait lui parla d’un sien parent qui avait des tulipes.

Ce parent était un pauvre homme qui avait ce goût depuis l'enfance, et qui, au dire du domestique, avait obtenu des résultats prodigieux,

Sa serre n’était pas connue, parce qu'il n’y laissait pénétrer personne, aimant ses tulipes pour elles, et non pour la vanité.

Il ne les avait guère montrées, dans toute la ville, qu’à son cousin; mais, si lord Drummond le désirait, le domestique tacherait d'obtenir de son cousin Tromp la permission de lui amener le noble voyageur. Un voyageur, en passant, effaroucherait Tromp moins qu’un concitoyen toujours là et difficile à éconduire une fois introduit.

Lord Drummond hésita. Une collection ignorée après tant de collections éclatantes et européennes, cela valait-il la peine de rester jusqu'au lendemain ?

C’était sans doute une tuliperie digne d’éblouir un domestique. Cependant, il ne voulut pas manquerune chance, si insignifiante qu’elle pdt être,

Il resta.

Le lendemain matin, le domestique alla chez son cousin, et revint avec une permission obtenue non sans peine,

— À quelle heure mylord veut-il que je le conduise chez mon cousin Tromp? demanda le domestique,

— À l'instant même, répondit lord Drummond.

Et ils se mirent en route,

Ils traversèrent toute la ville.

La ville traversée et les remparts franchis ils ontrovent dans une des plus étroites rues du faubourg,

Lord Drummond commença à se repentir d’avoir eu la candeur de croire un valet sur parole.

Quelle fleur digne de lui pouvait respirer dans cette rue élranglée?

Devant une maison de chétive apparence, le domestique s'arrêta, et, se retournant, dit à lord Drummond ;

— C’est ici.

Le domestique frappa.

Un netit Ec5 ie wurt, voute par l'habitude de travail. ler la terre, misérablement vêtu, vint ouvrir.

— Mon cousin, dit le domestique de l'hôtel, voici le gentilhomme étranger dont je t'ai parlé ce matin

— Monsieur est le propriétaire du jardin que vous m’avez vanté, demanda d’un air de doute ironique lord Drummond, en regardant les habits de Tromp.

— Oh! dit celui-ci, qui remarqua le regard de lord Drummond, et qui ne parut pas s’en soucier, vous ne yenez pas voir mon habit, mais ma collection,

— C'est vrai, dit ’ Anglais. Entrons,

— Ayant d'entrer, reprit Tromp, une question.

— Laquelle ?

— Cest bien certain que vous quittez Harlem aujour- @hui?

— En sortant de chez vous.

— C'est que je n’aimerais pas faire voir mes fleurs à quelqu'un qui viendrait me tourmenter pour les revoir, C'est déjà beaucoup que je vous autorise à en jouir une fois. Elles sont à moi, voyez-vous, et je suis jaloux de ma tulipe comme d’autres le sont d’une femme,

— Je vous répète que je serai loin d’ici ce soir.

— Entrez, alors,

Lord Drummond et le domestique entrèrent dans un couloir obscur et étouffé,

Tromp referma immédiatement la porte derrière eux, ce qui ne contribua pas à diminuer l'obscurité et les ténèbres,

— Allez devant vous sans crainte, mylord, dit le domestique. Il n’y a pas de marche ni de trou.

Au bout de quelques pas, lord Drummond se trouva devant une porte.

— Attendez, dit Tromp.

Et, passant devant lord Drummond, il se mit à ouvrir la porte, laquelle était fermée à triple tour.

La porte ouverte, un flot de lumière envahit joyeusement le couloir.

Ce fut comme une subite irruption de rayons de soleil et de chants d’oiseaux. Un vaste et splendide jardin poussait en pleine terre et croissait en plein ciel,

— Venez et voyez, dit Tromp à lord Drummond éblou. Mais laissez-moi refermer cetle porte.

Il ferma la porte, et reprit :

— Vous voyez qu'il ne faut juger ni les hommes à l'habit, ni les jardins à la maison. J'ai choisi cette maison mal située et mal bâtie, parce qu'elle donne, de ce côlé, sur la pleine campagne, et que mes fleurs ont ici tout l'air et tout le soleil dont elles ont besoin, Trouvez-moi des Neu mieux logées. Moi, que j'habite dans un bouge ou t un chenil, qu'est-ce que cela me fail? je ne comp! pour moi |

Je suis comme ces vieux amoureux qui ont uno |i maîtresse et qui dépensent tout leur argent à la meu)

d'or, de velours et de soie, s'inquiétant peu s'il ne leur reste pas un sou pour se loger proprement eux-mêmes,

Et moi, j'ai plus qu’une maîtresse, j'ai un sérail.

Regardez!

Et, d'un geste et d’un accent où se mélaient le propriétaire, le jardinier et l’amoureux, il se mit à passer la revue de sa collection, la proclamant unique, et prétendant, à chaque tulipe qu’il faisait admirer à son hôte, qu’elle était la plus belle de toutes.

— En voici une, disait-il, qui surpasse tout ce qu’on peut imaginer de plus merveilleux; le rève même se confesse vaincu par une réalité aussi désespérante ; eh bien! ce n’est rien, 'c’est une fleur insignifiante, c’est un méprisable brin d’herbe, à côté de celle que je vais vous montrer.

Et il en montrait une autre, qui était la merveille et le chef-d’ceuvre de la nature jusqu’a la suivante.

Au fond de toutes ces exagérations d’une passion exaltée par la solitude, la vérité était que la collection de Tromp était admirable. C’était, sans comparaison, la plus belle que lord Drummond eût rencontrée depuis son voyage.

Cependant la sienne la valait. Il avait l'orgueil de ne pas trouver, là encore, un type qu'il ne possédât pas luimême. Tromp était un rival, mais non un vainqueur. Lord Drummond ne se sentait pas humilié, et pouvait soutenir la lutte. Ils avaient tous deux, comme au collége, le prix ex æquo,

— Eh bien! dit Tromp, glorieux, avez-vous jamais vu dans vos voyages des jardins qui valussent Je mien?

— Je n'en ai pas vu qui valussent mieux, répondit lord Drummond.

— Vous en avez donc vu qui valussent autant? demanda Tromp, dont le front se rembrunit,

— j'en ai vu un.

— Où cela?

— À Londres.

— Et le propriélaire s'appelle?

— Lord Drummond.

— C’est yous?

— C'est moi-même.

— Votre jardin vaut le mien ? répéta Tromp d'un ton de défi.

— Oui, dit lord Drummond. Je rends cette justice à votre collection qu'elle est au-dessus de toutes celles que j'ai vues depuis que j'ai quitté Londres, et qu'elle n'est pas au-dessous de la mienne, Mais la mienne n'est pas au-dessous de la vôtre. Elles sont égales.

— Eh bien! s'écria Tromp triomphant, voilà qui va déranger l'égalité, vous allez voir! Venez par ici.

Et, entraînant Jord Drummond derrière un mur qui semblait clore le jardin, il l'introduisit brusquement dans une serre presque aussi grande que le jardin lui-mûme,

— Voilà mes vraies fleurs, dit-il, les autres ne comptent pas. Le jardin est l'antichambre de la serre, et les fleurs qui y restent sont les domestiques; mais voici les maîtresses, Si vous avez dos yeux, ouvroz-les,

Lord Drummond jeta un coup d'œil rapide sur la serre, et ful ébloui,

Cette fois, Tromp avait raison dans tout son orgueil, c’était bien une vraie collection de miracles. C’était un musée où s'étaient donné rendez-vous les œuvres les plus réussies de la nature combinée avec l’art.

L’Anglais demeurait immobile, comme hésitant entre tant de prodiges, et ne sachant auquel aller.

Mais tout à coup son ceil tomba sur une tulipe noire, rouge et bleue.

Il palit et s’élanga vers elle,

— Ah! c'est celle-là que vous préférez, dit Tromp avec un petit rire de triomphe et de supériorité. Je vous fais mon compliment. Vous allez tout de suite a la plus belle. Je vois que vous vous y connaissez, et je regrette moins de vous avoir admis ici. Je n’avais pas l'intention d’abord de vous faire voir la serre; le jardin suffisait. Mais vous m'avez défié, et je n’ai pas voulu laisser humilier mes fleurs. Eh bien! l’avez-vous aussi, celle-là ?

— Non, répondit lord Drummond, d’une voix étouffée.

— Ni vous, ni personne, poursuivit Tromp. Elle est uni-

“que. Ah! voyez-vous, c’est ma sultane favorite. J'ai des trous à mes coudes ; eh bien, je ne la donnerais pas pour dix mille francs.

— Et pour vingt mille? dit lord Drummond pâle et les yeux suppliants.

— Ni pour vingt mille, ni pour aucune somme. Un nomme qui aime sa femme ne la vend pas et ne la partage pas. Moi je veux être seul à avoir ma tulipe. Vous ne regardez pas les autres?

— Je les ai vues, dit lord Drummond. Celle-ci suffit à une journée, Un dernier regard, et je vous laisse,

Il jeta sur la tulipe noire, rouge et bleue, un regard d'amour et de désolation, et, sans dire un mot, reprit le chemin du jardin et de la maison.

Tromp rouvrit les deux portes.

Sur le seuil de la dernière, lord Drummond se retourna :

— Merci, monsieur, dit-il, et à revoir.

— Non pas à revoir, dit Tromp, mais adieu. Vous par= tez de Harlem dans une heure.

Lord Drummond ne répondit pas.

Il revint à l'hôtel, suivi du domestique, sans prononcer unc parole,

— À quelle heure mylord veut-il les chevaux ? demanda le domestique au moment où lord Drummond montait à sa chambre.

— Je ne pars pas aujourd’hui, répondit lord Drummond.

Une heure après, lord Drummond sonna, et fit demander le domestique qui l'avait conduit voir les tulipes.

— Allez chez votre cousin, lui-dit-il ; s'il veut me donnev un oignon de sa tulipe pour trente mille francs, vous aurez cinq mille francs pour vous.

— J'y cours, #'écria le domestique épanoui,

Et il descendit les escaliers quatre à quatre,

Lord Drummond attendit son retour avec l'anxiété de l'étudiant de première année qui attend la réponse de la

première femme à qui il ait 086 écrire.

— Après un siècle pendant lequel l'aiguille de la pendule n’avait parcouru qu’une heure et un quart, le domestique reparut.

Il était morne et piteux.

— Eh bien? demanda lord Drummond,

— Il refuse, répondit tristement le domestique.

— Vous vous y serez mal pris, répliqua lord Drummond. Il est inadmissible qu’un homme si pauvre refuse une si grosse somme.

— Je m'y suis pris, dit le domestique, comme quelqu’un à qui l’on a promis cinq mille francs. Croyez que, si je n'ai pas réussi, c’est que la chose n’est pas possible.

— Retournez, dit ’Anglais. Quarante mille pour [ui et dix mille pour vous.

Malgré l’énormité de la somme, le domestique partit avec moins de joie que la première fois.

A la manière dont son cousin avait repoussé la premiere offre, il avait compris que Tromp n’en accepterait aucune,

Il essaya cependant, Mais il revint sans avoir rien ob= tenu.

— C'est un mulct, dit-il à ford Drummond.

— Et vous un âne, répondit celui-ci, qui avait besoin do décharger sa mauvaise humeur sur quelqu’un.

Toute la soirée, il chercha dans sa cervelle un moyen de décider Tromp. Mais comment entamer un homme sur qui l'argent ne mordait pas?

Il ne dina pas. Il n'avait pas faim. Il dormit mal.

Le soleil était à peine levé qu’il frappait à la porte de Tromp.

— Qui va là? cria la voix aigre de Tromp, lequel passa une tête hargneuse à une petite lucarne supérieure,

— C'est moi, répondit lord Drummond.

— Qui? vous!

Lord Drummond. Celui que vous avez bien voulu admettre hier à l'honneur de visiter vos tulipes.

— Vous vous trompez, répliqua Tromp, lord Drum mond n’est plus à Harlem; il m'a donné sa parole d’en partir hier, et un gentilhomme ne manque pas à sa parole, Il est parti,

— Eh bien! que je sois lord Drummond ou un autre, voulez-vous me vendre un oignon de votre tulipe noire, rouge et bleue?

— Non, répondit sèchement le cousin du domestique.

— Rien qu’un oignon! je vous en donne quarante mille francs.

— Vous m'en donneriez cent mille que je refuserais de même, Je garde mes fleurs pour moi. Je suis leur gardien ct non leur entremetteur,

— Mon cher Tromp, je vous en donne cinquante mille francs,

— Jo mo moque de vos guinées; je n'aimo que mes tu= lipes. Vous n’en auriez pas une pour un million.

— C'est décidé ?

— licvocablement,

— Pourtant vous n'êtes pas riche.

C'est ce qui vous prouve que je ne vends pas mes fleurs. :

— Je vous en prie.

— Bonsoir.

Et Tromp, pour couper la conversation, referma brusquement sa lucarne.

Lord Drummond fit un geste de rage. Son désir, multiplié par l’obstacle, lui remuait la poitrine.

Que faire? où aller? Il lui semblait que dorénavant son existence était vide, et qu’il n’avait plus pour horizon qu’un immense désœuvrement.

Il ne tenait plus qu’à une chose au monde: à cette tulipe.

Pour elle, il aurait donné toute sa fortune, et toutes ses autres tulipes.

Et ce misérable Tromp ne voulait la lâcher à aucun prix, Avare, val

Lord Drummond sentait que le bouillonnement de ces idées dans son front commençait à lui donner la fièvre.

— Bon! voilà que je vais être malade, maintenant!

Sans trop savoir pourquoi, il prit, dans la rue où logeait Tromp, la première ruelle qui allait vers la campagne.

Puis il tacha de reconnaitre le mur du jardin de Tromp.

Il n’eut pas de peine à le reconnaître, Le soleil levant rayonnait en plein sur le vitrage de la serre.

De ce côté, le.mur était assez bas, mais il aurait pu, sans inconvénient, ne pas y avoir de mur du tout.

Entre la route et la serre, il y avait un marais large de cinquante brasses, un demi-pied d’eau sur une terre molle. Lord Drummond y plongea sa canne, elle pénétra dans la vase de deux pieds,

Ainsi, pas assez d’eau pour traverser le marais en barque; et, quant à le traverser à pied, on risquait de s’y enfoncer jusqu'aux épaules,

Lord Drummond rentra à l'hôtel, sombre, lugubre, malade de n’ayoir pas mangé la veille et de n’avoir pas réussi le matin,

Il se coucha pour tâcher de réparer l’insomnie de la dernière nuit, Mais il n'eut que quelques quarts d'heure d’assoupissement, plus fatigants que la veille et entrecoupés de rêves incohérents, où il se battait seul contre dix hommes qui lui disputaient un oignon de tulipe.

Le soir, il so leva, sortit de l'hôtel sans être aperçu, gagna la campagne, et vint au bord du marais,

La première jambe qu'il y posa entra dans le sable jusqu'au genou; la seconde, jusqu’à la cuisse.

Malgré sa passion violente, il eut un moment d'hésitation.

Mais la passion fut la plus forte,

Tl continua.

Après quelques pas, il trouva un terrain un peu plus ferme. Puis le terrain se ramollit encore, et il eut de la vase ot de l'eau jusqu'à la ceinture.

Il sentait que sa fièvre redoublait, mais il allait toujours.

Au moment de toucher au mur, le sol manqua tout à fait sous son pied; il disparut jusqu'au cou, etil n'eut que

le temps de saisir une poignée de roseaux poussés au pied du mur. Sa vie tint à un roseau.

N'importe, il était arrivé.

Le principal était fait. Il ne lui restait plus qu’à escalader le mur et à pénétrer dans la serre.

Escalader le mur, ce fut l'affaire d’un bond; pénétrer dans la serre, ce fut l'affaire d’une vitre descellée.

Mais il fallait encore ne pas se tromper de tulipe; et, la nuit, ce n'était pas facile.

Heureusement que la lune était là.

De plus, lord Drummond, la seule fois qu'il était entré dans la serre, avait bien remarqué la place.

Sa mémoire et la lune aidant, il choisit une tulipe, la déterra délicatement, mit à sa place cinquante mille francs en billets qu’il tira de sa poche, et, sortant de la serre, refranchit le mur.

® La lune que Byron a si sévèrement qualifiée, aida encore ce nouveau Léandre à retraverser son Hellespont marécageux.

Il arriva sans encombre à l’autre rive du maris.

Il avait eu la précaution d’y déposer son manteau. Il put cacher dessous sa précieuse tulipe, et aussi la boue dont il était couvert des pieds à la tête.

Il rentra à l'hôtel et regagna son appartement sans avoir éveillé aucun soupçon.

Son but était de se changer, de demander sa chaise de poste, et de sortir de la ville à l'instant même.

Mais auparavant il fallait qu’il jetât un coup d'œil à sa chère tulipe.

Il alluma toutes les bougies et toutes les lampes qu'il y avait dans ses chambres, et quand il eut fail toute la lumière possible, il exposa sa conquête.

Il faillit tomber à la renverse,

il s'était trompé de tulipe.

Au lieu de la fleur unique, il avait pris une fleur banale, connue dans toutes les serres, et dont il avait luimême quatre exemplaires,

Il poussa un cri.

Le domestique, cousin de Tromp, accourut.

En voyant lord Drummond, ainsi cuirassé de boue au milieu de cette illumination, il le crut fou.

— Aidez-moi à me déshabiller, dit lord Drummond.

Il grelottait; membres.

un affreux frisson lui courait par tous les

L’humidité, qu'il n'avait pas sentie dans la lutte et dans la joie du triomphe, lui glacait les os.

On envoya chercher un médecin.

Lorsque lord Drummond fut couché, et tandis qu'on allait chercher le médecin :

— Allez chez votre cousin Tromp, dit-il au domestique;

dites-lui ce que vous avez vu, et portez-lui cette tulipe. I comprendra tout,

Lo domestique partit au moment où lo médecin entrait,

Le médecin hocha la tête. La chose lui parut des plus

graves. Ii craignait tout d'abord une fusion de poitrine, La fièvre ne tarde pas à tourner au délire,

it

SS re

Toute ja nuit, lord Drummond ne parila que de tulipes noires, rouges et bleues. fl n’y avait que celles de cette couleur qui fussent des tulipes.

Les atitres n’existaient pas. Il avait cru en voir d’autres, mais il s’était trompé. Il n’y avait que celles-là au monde. Et il n’y en avait qu’une seule.

C'était bien assez d’une seule tulipé. Excepté celle-là, toutes les fleurs qu’on prenait pour des tulipes n’en étaient pas.

Et mille autres extravagances, toutes dans ce sens.

Le lendemain matin, Tromp vint savoir de ses nouvelles.

En apprenant qu’il était plus mal, il repartit aussitôt, et revint une heure après.

ll demanda à être introduit dans la chambre du malade.

A la vue du possesseur de cette merveille dont la re® cherche lui avait coûté si cher, lord Drummond reprit quelque connaissance, Il eut un intervalle lucide.

Tromp leva vers les yeux du malade un objet qu'il tenait à la main.

— La tulipe! murmura lord Drummond, ne sachant si c'était réel ou s’il continuait les hallucinations de sa raison troublée,

— Oui, la tulipe rouge, noire et bleue, dit Tromp. Vous la méritez, Il y en aura deux. Vous êtes digne de partager avec moi.

— Merci, frère { dit lord Drummond en saisissant la chère fleur et la couvrant de son regard égaré; mais C’est trop tard!

— Oh! que non, interrompit Tromp.

— Si fait, insista l'Anglais, Je suis mortellement atteint. Cette eau m’est entrée jusque dans la poitrine. C’est égal, je vous remercie, Tromp. Ce n'est pas votre faute, vous ne pouviez pas prévoir ce qui est arrivé, J’ai la poitrine prise, Ah! ah! voilà done comme je devais finir, Epargné par les tigresses et par les femmes, les tulipes m'ont tué. Ah! ah! c'est drôle.

Et la folie le reprit.

Lord Drummond traîna encore quelque temps.

Dans un moment plus calme, il profita d'une éclaireie de sa raison pour se faire transporter à Paris, où il aurait toutes les ressources de la science,

Mais la médecine ne pouvait plus rien pour lui.

Après quelques alternatives de mieux et de plus mal, il expira le 8 juillet, les yeux fixés sur sa tulipe,

Il était catholique. Le 10 juillet, l'église de VAssomption, où Se disait la messe des funérailles, était encombrée d’un convoi superbe. Tout le Paris aristocratique était 18.

Nous avons montré plus haut Samuel et Julius se rencontrant,

il y eut une messe en musique. Les plus mornos lamontations des grands maîlres éclatèrent dans la grande voix de l'orgue.

A un moment, l'orgue se tut, et une voix de femme s'é-

leva,

A celte voix, Samuel tressaillit, et regarda Julius.

C'était une voix puissante, profonde, sympathique, et qui allait droit aux entrailles. Le chant qu’elle chantait était digne d’elle. Cette musique ainsi interprétée, c'était quelque chose de désolé et de consolateur à la fois; c'était — là douleur de voir le corps expiré s’en aller dans la terre, et en même temps l’espérance de retrouver l'âme au ciel. C'était la tombe qui se fermait et le paradis qui s’ouvrait.

Samuel se dit qu'il avait déjà entendu cette voix.

— Elle ici! pensa-t-il. Et sans que j'en sache rien! Je la croyais à Venise. Et Julius, lui, savait-il qu’elle était à Paris ?

Il regarda le comte d’Eberbach.

Mais Julius était immobile, et sa figure ne disait rien.

— Suis-je béte! se dit Samuel. Qu'est-ce que je veux que sa figure m’apprenne? Il est déjà mort.

Pourtant, il s’'approcha de Julius, et lui dits

— Mais v’est la voix d'Olympia

— Ah! tu crois? répondit Julius indifférent; c’est possible,

— Cadavre! murmura Samuel; mais pourquoi est-elle revenue ici, et qu'est-ce qu’elle y fait? Pourquoi se cachet-elle? Il y a la-dessous un piége. Oh! je le découvrirai. Mais assurons-nous d’abord que c’est bien elle,

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