‹ La vie au desertChapitre 168 sur 175 · OU OLYMPIA CHANTE ET OU CUNISTIANE NH PARLE PAS · texte numérisé non relu

OU OLYMPIA CHANTE ET OU CUNISTIANE NH PARLE PAS

Cependant, la voix qui chantait dans Vorgue allait toujours versant sur le cercueil de lord Drummond des notes qui ressemblaient à des larmes, recommandant le mort à la grande clémence, lui disant adieu et lui disant au revoir, reconduisant ami qui s’en allait jusqu’au seuil de l'éternité.

— C'est certainement Olympial se dit Samuel. Il faut que je m'informe auprès d’un ami de lord Drummond.

Il sapprocha d’un Anglais qui avait vécu dans l'intimité du mort, et lui demanda quelle etait cette chanteuse trop admirable pour ne pas être célèbre et qu'il ne reconnaissait pas,

— C'est une cantatrice dont lord Drummond a aimé la voix avec passion, répondit l'Anglais, Une cantatrice d’Italie, qui n’a, en effet, jamais chanté en Franco,

— La signora Olympia, interrompit Samuel.

— Justement. Au moment de mourir, lord Rrummond l'a conjurée de lui faire la grâce de venir chanter lo Requiem à son service funèbre, disant que la voix qui lui était si chère le réjouirait encore dans son lincoul, Madame Olympia le lui a promis, et, comme vous voyez, elle tient sa promesse,

— Lord Drummond savait done qu’elle était ici?

— Non, il lui a fait demander cela à Venise, dès la pre-

DIEU DISPOSE. 163 = = a ee

mière semaine de sa maladie. Il se sentait touché mortellement. On lui a répondu que la signora Olympia n’était plus à Venise, et qu’on ne savait où elle était,

— Et vous ne savez pas, dit Samuel, combien il y avait de temps que la signora Olympia était à Paris ?

— Je l'ignore absolument, répondit l’Anglais, qui com-

mença à paraître étonné de la persistance des questions de Samuel. Samuel le quitta, et revint vers Julius.

— C'est, en effet Olympia, lui dit-il, en le regardant fixement.

La figure de Julius ne sourcilla point.

— Ah! fit-il, sans l'ombre d’émotion, qui est-ce qui te Va dit?

— Un ami intime de lord Drummond

— Ah!

— Pasun mouvement, pas une étincelle aux yeux, pensa Samuel en observant le caime de Julius. Ou il n’a plus une goutte de sang dans les veines, ou il dissimule bicn‘ Bah! pourquoi dissimulerait-il? Est-ce qu’il est capable, dans son état et à son âge, d’avoir une telle force et une tello volonté persévérante, lui qui, en pleine jeunesse, à

vingt ans, n’a jamais eu ni volonté ni forcé? Pourlant, si Olympia est ici depuis quelque temps, elle n'y était pas pour lord Drummond, puisqu'il a été obligé de la faire chercher ; elle n’a pu quitter Venise et venir à Paris que pour Julius. Elle a done dû lui faire savoir qu’elle était revenue, Pourquoi ne m'en at-il pas porlé? S'il m'a caché cela, il peut m'avoir caché autre chose. Oh! je sau= rai ce qu'il peut m'avoir caché Ce retour mystérieux d'Olympia cache uh secret. Machineraient-ils ensemble un projet contre moi? Je verrai Olympia. Si elle a vu Julius, elle sait tout ce qui s’est passé à Saint-Denis le jour du duel, et ce que Julius compte faire, Je la ferai parler. Oui, c'est le moyen de tout apprendre. Julius ne veut rien mé dire ; mais ce serait bien le diable si je ne parvenais pas à faire parler une femme!

La messe finissait. Samuel laissa tout le monde sortir par la grande porte, et il alla se poster à la porte de l'orgue,

Il monta dans un flacre et dit au cocher d'allendre.

Puis, baissant les stores, il observa.

Au bout de dix minutes, une femme sortit do l'orgue et monta dans une voiture fermée,

C'était Olympia.

La voiture où elle était montée partit rapidement,

Samuel baissa la glace de devant.

— Suivez, dit-il au cocher, la voiture où vient de monter cette dame. Suivez-la, à une cinquantaine de pas, pour ne point donner de souptons. Lorsqu'elle s'arrtora, vous vous arrôterez.

La voiture d’Olympia s'arrêta rue du Luxembourg, de= vant un hôlel retiré et silencieux,

Samuel, descendant vivement de son flacre, vit Olympla traverser un vestibule et entrer dans un escalier,

Il traversa la cour et entra dans l'escalier,

Il monta dernière elle sans qu'elle s'on apercut. Au premier étage, ello s'arrûta et sonna.

Le bruit des pas de Samuel la fit retourner,

Elle vit Samuel, et ne put s’empécher de palir.

Il la salua en silence.

— Vous ici? dit-elle.

— Cela vous étonne dé me voir chez vous, madame? dit Samuel. Pas plus que cela ne m’a étonné de vous voir à Paris. Excusez-moi de me présenter chez vous si subitement, continua-t-il. C'est que j'ai à vous parler de choses assez graves.

— Eh bien, soit, dit-elle. Entrez.

On venait d'ouvrir la porte, Samuel franchit l'antis chambre et entra dans le salon ‘avec celle qu’il appelait Olympia et que nos lecteurs appellent Christiane.

— Je vous écouté, monsieur, dit Christiane.

— D'abord, madame, permettez-moi de vous faire une question.

— Laquelle?

— Avez-vous revu Julius depuis votre retour à Paris?

— Le comte d’Eberbach?

— Oui.

— Je ne l'ai pas revu, répondit Christiane, et je ne tiens pas à le revoir,

— Ah! dit Samuel d'un air de doute. Et cependant vous êtes revenue à Paris.

— La saison est finie à Venise, dit la cantatrice. Je croyais ce pauvre lord Drummond en Angleterre, et trop loin pour m'empêcher de chanter à l'Opéra, comme l'añnée dernière. En arrivant, j'ai appris qu'il était à Paris, et qu'il était venu s'y faire suigner d’une maladie de poitrine. Je ne le croyais pas malade si gravement. Je me suis enfermée dans un hôtel du faubourg Saint-Germain, et j'y ai vécu en secret, pour faire mes démarches à son insu, craignant qu’il ne les contrecarrât encore. Dorénavant, la musiqué est ma seule passion.

— Soit, dit Samuel, c'est pour l’amour de la musique que vous vous êtes cachée, et le comte d’Eberbach ne vous sait pas de retour. Mais si vous n'avez plus pour lui le sentiment que vous avez eu un instant l’autre hiver, il ne peut pourtant pas être devenu un étranger tout à fait pour vous, et je suppose que vous ne serez pas fâchée que je vous donne de ses nouvelles.

— Il se porte bien? dit Christiane avec insouciance.

— D'abord, il se porte très-mal. Mais ce n'est pas la santé de son corps qui est la plus compromise. Vous ne savez pas ce qui lui est arrivé?

— Si fait, Il s'est marié, je erois, à ce qu'on ma dit,

— I! lui est arrivé autre chose, Tl a tué son nevyou.

— Quel neveu? demanda la cantatrice.

— Lotharlo.

— Ce jeune homme que j'ai vu un soir au soupor da lord Drummond? !

— Lui-méme. Un neveu que Julius aimait comme un fils.

— Et s'il l'aimait comme un fils, pourquoi l'a=t-il tué? Par jalousie, sans doute, — Por jalousie, en effet, — Pauvre jeune homme! dit Christiane, Et la nouvelle

comtesse d'Eberbach, qu'est-elle dovenuo ? Vous voyez qu'il

— ee

ne me reste rien de ma passion pour le comte, prisque je vous parle si tranquillement de sa femme.

— La comtesse Frédérique, répondit Samuel, était allée au château d’Eberbach; c’est ce qui a causé ce malentendu et ce malheur. Julius a reconnu l'innocence de sa femme, mais trop tard. La comtesse est revenue, et s'est réinstallée à Enghien. Je vais l’y voir quelquefois. O misérables cœurs de jeunes filles! Elle aimait ce Lothario, dont la tombe est fermée à peine, et elle l’a déjà oublié ! Elle n’a tout juste de mélancolie que ce qu’il en faut pour donner un air plus touchant à sa beauté. Mourez donc pour une femme!

En parlant, Samuel examinait le visage d’Olympia, espérant y surprendre quelque mouvement involontaire et imperceptible qui lui révélerait quelque chose.

Bien qu’à la rigueur le mystère dont la cantatrice s’enveloppait depuis son retour pût s’expliquer par la raison qu’elle lui en avait donnée, par la crainte d’être encore une fois contrariée dans ses démarches pour chanter sur un théâtre de Paris, Samuel Gelb n'était pas homme à se laisser persuader si facilement.

Il se pouvait bien que la musique fût la raison, mais il se pouvait bien aussi que la musique fût le prétexte,

— Il n’est pire eau que l’eau qui dort, pensait ce sombre esprit accoutumé aux trahisons. Tout cela peut-être une fable convenue entre eux. Elle est bien arrangée, j'en conviens, mais C’est justement pour cela qu’il faut que je m’en défie. C’est trop vraisemblable pour être vrai.

Cependant, il ne pouvait prolonger plus longtemps sa visite.

Olympia-Christiane laissait tomber la conversation à chaque bout de phrase. |

Cet homme, de qui lui était venu tout le malheur de sa vie, lui faisait horreur. Elle évitait de le regarder, car, chaque fois que ses yeux tombaient sur lui, elle avait peine à retenir un geste de répulsion comme à la vue d’un reptile.

Et il était essentiel qu’elle ne se trahît pas, et que Samuel ne se doutât de rien.

Cette lutte mettait dans son attitude une gêne et une tension que Samuel ne pouvait pas ne pas remarquer.

Il se leva.

— Je vous laisse, madame, dit-il à la caritatrice. Et il se dit à lui-même :

— Je reviendrai.

Il sortit, et renvoya son fiacre.

— Oh! pensait-il en marchant dans la rue, elle avaitun »mbarras qui ne peut pas ne rien signifier. Elle craignait évidemment de laisser échapper un mot ou un geste, Je

retournerai la voir.

Elle aura beau se tenir, je finirai bien par trouver une minute où elle s'oublicra et s’épanchera. Il faut absolument que je sache ce que Julius a dans l'esprit, car il serait mort et enterré s'il n’y avait pas quelque chose. C’est cela qui le conserve. Il ne vit que par là.

I y a certainement, j'en jure le diable, un dessein quelcongue qui le relient à l'existence,

— Ah! quand tous les anges y seraient, je saurai ce que

cr Lque ce di cin.

Il retourna chez Christiane, Mais ce fut inutile. Christiane avait eu le temps de se préparer à le voir. Elle s'attendait à ses questions et à sa figure.

ll la trouva calme, souriante, indifférente à Julius, ne Payant pas revu, et ne désirant pas le revoir.

Maintenant que lord Drummond était mort, et qu’il n’y avait plus personne pour faire obstacle à ses projets de théâtre, elle ne se cachait plus ; sa porte était ouverte.

Samuel s’informa auprès de plusieurs journalistes de sa connaissance, et apprit, qu’en effet, il y avait des pourparlers entamés pour l'engagement de la signora Olympia à l'Académie de musique.

Samuel Gelb allait ainsi, de porte en porte, de l'hôtel d’Olympia à l'hôtel de Julius, et de l'hôtel de Julius à Enghien.

Julius n’était pas moins impénétrable qu'Olympia; et Frédérique, si elle savait quelque chose, n’était pas moins impénétrable que Julius.

Samuel trouvait les portes ouvertes, mais il sentait les cœurs fermés.

Comme les hommes d’action inoccupés, n’ayant rien de mieux a faire, il avait plais r à tourmenter les autres. C'é tait toujours cela. Il usait son activité comme il pouvait

Il parlait perpétuellement à Frédérique de la mort de Lothario.

Il avait calomnié la jeune femme en disant à Olympia qu’elle avait pris aisément son parti de la mort de Lothario. .

Quand il prononçait devant Frédérique le nom de Lothario, elle devenait toute triste, et ses yeux s’emplissaient de larmes.

Mais, il avait raison jusqu’à un certain point, ce n'était pas, en apparence, le désespoir d’une femme qui a perdu son amant; c'était une sorte de tristesse douce et résignée, et qui ressemblait plutôt au deuil d’une femme qui pleure un absent qu’à l’amertume désespérée d’une femme qui pleure un mort,

Lothario n'étant plus là, Samuel reprenait ses droits sur Frédérique. Jl ne manquait jamais de lui rappeler ses anciennes promesses et les obligations qui la liaient à lui.

Frédérique le laissait dire, ne niant rien et ne refusant rien.

A travers tout cela, Samuel s’ennuyait, sensation étrange pour lui.

Cette âme terrible et remuante languissait dans ces lenteurs.

Il se sentait las et dégoûté de cette vie. Il avait besoin d’en finir.

Par instants, il avait envie de brusquer le dénoûment; et puis, il se disait qu’il valait mieux attendre que Julius démasquât son plan le premier.

En so fendant à fond sans voir le coup que lui préparait Julius, ilrisquait de s’enferrer.

Il restait ainsi, hésitant entre sa nature, qui lui disaft d'agir, et le raisonnement, qui lui disait d'attendre,

Il aurait fallu qu'un événement vint le presser, et pousser sa main, Tl aurait fallu que le Dieu sortit de la ma= chine, el vint rompre souverainement une situation into-

lévable

aj

Ce... DIEU DISPOSE.

Le Dieu qui sortit, ce fut le peuple.

Pour occuper son impatience, et pour se distraire de ses” propres affaires, Samuel se mélait aux affaires publiques.

Il ne retrouvait un peu d’émotion et de passion que dans la politique.

Depuis quelques jours, la lutte entre le parlement et la royauté, somnolente dans les derniers mois, paraissait vouloir se réveiller.

Le 26 juillet, les ordonnances éclatèrent comme un coup de foudre.

Il y eut un premier moment de stupeur.

Samuel parcourut aussitôt les rues et les faubourgs, espérant que tout allait se lever, et que la nation allait relever à l'instant même l’insolente provocation du trône.

Personne ne bougea de toute la journée.

La colère et Pindignation restèrent parmi les journalistes et les députés.

Le peuple n’eut même pas l’air d’avoir entendu.

— Ah bien! dit Samuel, s'ils supportent cela, je peux retourner en Allemagne; la royauté est éternelle ici.

Il rencontra un redacteur du National qui battait le pavé dans la même intention que lui.

— Eh bien? lui demanda-t-il.

— Eh bien! vous voyez, répondit le journaliste, le peuple ne remue pas. Ah! je commence à croire que le roi et Polignac ont raison. Si la France supporte cela, c'est qu’elle le mérite,

— Où est le roi?

— Le roi vient de partir pour aller chasser à Rambouillet. Voilà le cas qu'il fait de nous. Il ne daigne seulement pas prendre la moindre précaution. Nous en sommes la: un Polignac méprisant la France et ayant raison !

— Tout n’est pas fini, dit Samuel. On peut parler à la foule, J'espère bien que les journaux ne vont pas se taire, malgré l'ordonnance qui les bâillonne. Allons au National.

En passant devant la Bourse, ils trouvèrent un tout autre aspect aux figures. La bourgeoisie était aussi consternée que le peuple était indifférent,

C'était elle, en effet, que frappaient les ordonnances.

Elle seule avait intérêt à la loi électorale que brisaient les ordonnances; elle seule avait des organes dans les journaux auxquels Charles X fermait la bouche.

Quant à résister, elle n'y songeait même pas. Elle était vaincue d'avance. Elle ne pouvait pas supposer que la monarchie eût osé cette mesure énorme sans avoir pris d'avance toute ses précautions, sans être armée, sans être sûre des troupes, sans tenir Paris dans un cercle de baionnettes et de canons,

Un mot du dauphin circulait dans les groupes.

Le maréchal de Raguse lui avait dit qu'à la première lecture du Moniteur la rente était tombée,

— De combien? avait dit le Dauphin,

— De trois francs, avait répondu le maréchal,

— Elle remontera.

Sico n'était pas là le comble de l'imbécilité, c'était la certitude do la force,

Dans les bureaux du National, Samuel trouva tous les principaux journalistes de Paris en train de rédiger la protestation de la presse contre la violence qu’on voulait lui faire. s

La protestation signée, monsieur Coste, du Temps, demanda si l’on s’en tiendrait là, et si l’on ne passerait pas des paroles à l’action.

D’autres rédacteurs du Temps et les rédacteurs de la Tribune se joignirent à monsieur Coste pour obtenir qu'on allât aussitôt essayer de soulever les ateliers et les écoles.

Samuel fit remarquer que jamais l’occasion ne se présenterait plus favorable; que le roi était à la chasse; que monsieur de Polignac s’occupait d’une adjudication au ministére de la guerre; que le gouvernement était dans une heure de vertige, ne craignaif rien et ne prenait aucune mesure; qu’il était donc très-facile d’en avoir raison si l’on ne perdait pas une minute, et que le ro, en revenant de Rambouillet, pourrait trouver, le soir, sa place prise par une révolution.

Mais monsieur Thiers parla contre toute voie de fait.

Il ne fallait pas sortir de la légalité, On avait, en ce moment, une position admirable; pourquoi la quitter? U fallait laisser au pays le temps de juger entre la royauté, qui déchirait la Charte, et l'opposition, qui maintenait la loi.

La conscience nationale prononcerait, le pays serail avec l'opposition, et c'est alors que l’opposition serait très-forte et pourrait entreprendre tout ce qu’elle voudrait contre le trône.

Mais, dans cet instant, que pourrait l’opposition toute seule? Elle ne pourrait que se compromettre et compromettre avec elle le seul obstacle à l’absolutisme monarchique et clérical.

Quels canons avait-elle? Quelle armée? le peuple ne se mêlait pas à la question. Quand tous les journalistes auraient la poitrine traversée par les balles des Suisses, leur mort ferait-elle revivre leur liberté ?

Une goutte d’eau froide suffit quelquefois pour faire

tomber l'ébullition de l’eau bouillante.

La froide parole du petit avocat de Provence apaisa l’exaltation des plus ardents.

On résolut de s’en tenir à la protestation.

Cevendant le National, le Globe et le Temps déclardrent qu'ils paraîtraient le lendemain, malgré les ordonnances.

Le Journal des Débats et le Constitutionnel n'osèrent pas suivre cet exemple, et se soumirent,

Samuel Gelb sortit, furieux et désespérant de tout.

— Rien à fairo, se dit-il, Allons nous enfermer, Toutes ces lAchetés me dégoûtent, Voilà ce qui s'appelle l'opposition. Allons! la France n'est pas mûre. La democratie ona encore pour cent ans à attendre.

Il reprit, morne et amor, la route de Ménilmontant,

En sortant de la barrière, il entendit des violons qu'on râclait dans une guinairette,

Un jardin poussiéreux, qui n'était séparé de la rue que par une haie, était plein de danseurs et do buveurs, C'était

sans doule une noce,

Samuel accosta un ouvrier endimanché qui fumait sa

pipe sur le seuil :

— Vous vous amusez, vous autres? lui dit-il,

— Pourquoi pas? répondit ouvrier.

— Vous ne savez donc pas ce qui se passe à Paris?

— Il se passe quelque chose?

— Le ministére a rendu des ordonnances qui suppriment le droit des électeurs.

— Les électeurs? Qu’est-ce que ça nous fait? Est-ce que nous sommes électeurs, nous autres du peuple ?

— On a supprimé aussi les journaux.

— Ah! bien, les journaux! Est-ce que ça nous regarde, les journaux? Nous ne les lisons pas, c’est trop cher. Ça coûte quatre-vingts francs.

— Eh bien ! justement, il faut que les journaux et l'élection vous regardent, et si vous vouliez...

— Ah bah! dit Pouvrier en lâchant une bouffée, pourvu qu’on n’augmente pas le prix du pain et du vin, le roi peut bien faire tout ce qu’il voudra.

En ce moment une grosse fille réjouie accourut.

— Dis done, cria-t-elle en prenant le bras de l’ouvrier, cest comme ça que tu n'invites à danser et que tu me plantes 1a? On commence, viens vite.

— Me voilà, dit l’ouvrier, qui la suivit,

Samuel rentra chez lui, n’espérant plus rien. Il dina et se coucha.

Le lendemain, il ne sortit même pas. Il se promena toute la journée dans son jardin, fiévreux et las.

La chaleur était étouffante.

— Allons, se diseit-il, tout ce que j'ai fait est en pure perte. Mon but était de dominer un grand mouvement po= pulaire, de gouverner les idées.

fais s’il n’y a pas de mouvement, je ne suis bon à rien et rien ne m'est bon. Je n’ai plus besoin de l'argent de Julius, qu'en ferais-je ?

Julius peut vivre. Qu'il soit éternel, s'il veut. Je ne lui donnerai pas la chiquenaude qui le précipiterait dans la tombe ! Ah! il ne se doute pas que cette indifférence du peuple le sauve, et que cette mort de tous est sa vie.

Le soir s'approchait. Fatigué de marcher, Samuel venait de s'étendre sur un banc.

Tout à coup il tressaillit.

Il avait cru entendre, du côté de Paris, un bruit qui ressemblait à celui d'une fusillade.

Mais non, il s'était trompé sans doute. Il préta l'oreille.

Le bruit recommenca.

Cette fois, il n'y avait pas à douter, c'était bien une fusillade,

Samuel bondit debout.

— Des coups de fusil! dit-il, Ah! alors c'est le peuple, Brave peuple que je calomniais! Ah} mon rève ressuscile.

Vive le peuple! et meure Julius]

QUE CEUX A QUI LES RÉVOLUTIONS PROFITENT NE SONT PAS TOUJOURS CEUX QUI LES FONT.

— À bas Charles X et Julius! répéta Samuel Gelb, se sentant revivre tout entier. Nous allons faire ehacun notre révolution, la France et moi; et je vais travailler à la sienne, tandis qu’elle travaillera à la mienne!

Il remonta vite à sa chambre, prit de l'or dans un tiroir, écrivit quelques lignes, s’arma et descendit vers Pa- Tis.

Il n’entra pas par la première barrière. Il longea les boulevards extérieurs, voulant voir si la banlieue prenait part au mouvement.

L’émotion commençait à la gagner. Des groupes se formaient çà et là. Des orateurs improvisés haranguaient des attroupements, et commentaient en termes énergiques les articles des journaux qui n'avaient pas craint de paraître le matin.

Samuel entra par la barriere Saint-Denis.

Il avait à peine fait quelques pas dans Paris, qu’il entendit un grand bruit et des cris furieux.

— Tucz-le! il faut le fusiller!

11 pressa le pas, et, en tournant une rue, il aperçut une bande d'hommes armés qui venaient d’arréter une voiture.

— Qu’y a-t-il ? demanda-t-il.

— C'est un ministre qui s'enfuit, lui répondit un ouvrier.

— Quel ministre ? dit Samuel.

Mais un homme du peuple venait d'ouvrir la portière.

Il y avait dans la voiture une femme, deux enfants et un homme d’une quarantaine d’années.

Cet homme s’élanea à terre, Samuel le reconnus,

— Oui, je comprends, sa dit-il, Voilà le courage des lis béraux! Ils ont préparé le soulèvement, ils ont lâché le peuple dans la rue, et, maintenant que la bataille est commencée, ils s’esquivent. Ils laissent le peuple se tirer comme il pourra du péril où ils l'ont jeté. Maïs non, je tiens celui-là, il ne s’en ira pas, il combattra aveo nous, j'en ferai un héros malgré lui.

Et, comme l’homme de la voiture se taisait, n’osant pas so fler à ces ouvriers en armes, Samuel parla;

— Que faites-vous, amis? cria-t-il. Ce n’est pas un ministre, au contraire, c'est un défenseur du peuple?

— Son nom? demanda la foule.

— Casimir Périer!

— Casimir Périer! cria le peuple. Vive la Charte

— Qui, mes enfants, vive la Charte! cria Casimir Périer. Et nous la défendrons ensemble, quand nous devrions mourir pour elle! Vive la Chartre

— En triomphe! dit Samuel.

Et l’on rapporta triomphalement vers le champ de ba=

taille ce fuyard de sa victoire,

A quoi tiennent les destinées ! Au moment où on le ramenait de force à Paris, Casimir Périer en sortait pour aller rejoindre Charles X et se mettre à son service.

Cependant, on n’en était encore qu’à la préface de l’insurrection.

Ily avait bien de distance en distance quelques enga-

- gements isolés; mais c'était l'affaire de quelques coups de fusil, et puis on attendait.

L’escarmouche préludait au combat, De fortes patrouilles de ligne se succédaient dans les rues, sur les boulevards et sur les quais. On les laissait passer.

On criait: Vive la ligne! et Vive la Charte! pour assacier, en quelque sorte, l’armée à la cause de l’émeute.

Le peuple et la royauté se regardaient avant de se pren~ dre à bras le corps,

On sentait qu’il s’apprêtait une lutte terrible et décisive.

Un vague frémissement courait dans l'air et annonçait l'orage.

Samuel essaya d'un moyen énergique.

Jl entra chez le premier marchand de calicot qui se trouva sur sa route, acheta trois lambeaux de toile, un rouge, un blanc et l’autre bleu, les fit coudre ensemble, mit cela au bout d'un bâton, et sortit, brandissant ce drapeau tricolore.

Il y avait encore quelques lueurs de jour. Ce drapeau, qu'on n'avait pas vu depuis quinze ans, et qui rappelait tant de gloire, produisit un effet immense, Ce fut comme si le passé revenait après tant d'années d’humiliation et d’abaissement,

Paris sembla se réveiller de la monarchie comme d'un mauyais rêve.

Au même instant, une nouvelle éclata dans la ville, comme le coup de foudre qui commence l'orage,

Le commandement de Paris venait d'être confié à Marmont, duc de Raguse.

Ce nom, synonyme d’inyasion, de Waterloo, de la patria livrée à l'ennemi, des Cosaques galopant, la lance au poing, dans nos places publiques, de la France saignant par cent blessures, de nos musées mis au pillage, de notre drapeau insulté, de toutes nos misères et de toutes nos hontes; ce nom fut comme le gant jeté à la face de toute la gran deur du pays, De ce moment, le duel fut nécessaire,

Il ne s'agissait plus de l'intérêt des électeurs et des jours naux, il s'agissait do l'honneur national.

Le peuple ne se battait plus contre les ordonnances, mais contre Waterloo,

— À bas les Cosnques! cria Samuel, et aux barricades |

Le cri de Samuel gronda et grossit d’échos en échos.

La nuit tombait, Il n'y avait pas grand'chose de possible pour le moment. Mais on se prépara à Ja lutte du lendemain.

La nuit se passa à dépaver les rues et à fortifier les bars ricades,

Ce fut le lendemain 28 que la bataille commença sérieusement. L'école polytechnique sortit et se méla au peuple.

Monsieur Thiers, au premier coup de fusil, alla faire un tour à Montmorency, dans la maison de campagne de madame de Courchamp.

Le combat fut surtout sanglant à l'hôtel de ville.

L’insurrection, garantie par les parapets de la rive gauche, tirait sur les Suisses, qui gardaient la place de Grève.

Samuel était là, debout sur le parapet du Pont d’Arcole, dirigeant le feu, défiant les halles, prodiguant sa vie.

La lutte dura jusqu'à la nuit, et ne se termina pas avec le jour.

A travers la fusillade, Samuel, en se retournant, aper cut un groupe de quatre personnes qui venaient vers les insurgés.

— Vive Lafayettef s’écria-t-i! aussitôt.

C'était en effet Lafayette qui passait avec deux amis et un domestique,

Le vieux général se souvenait de la part qu'il avait eue à la première révolution, et il ne demandait pas mieux que de se mêler à celle-là encore.

Mais son entourage le retenait et l’attiédissait, lui disant que ce n’était pas là une révolution, mais une émeute, et que le peuple netiendrait pas vingt-quatre heures contre les forces royales.

Le général hésilait. Toutefois, il avait voulu voir les choses par lui-même, et il allait à pied de barricade en barricade,

Samuel n’était pas un homme à laisser hésiter por= sonne. :

Ii sauta à bas du parapet et alla droit à Lafayette,

— Général, lui dit-il, vous êtes des nôtres ? Merci,

Et se tournant vers les insurgés :

— Amis, dit-il, le général prend le commandement de la garde nationale, *

— Y pensez-vous, monsieur, dit monsieur Carbonnel, qui accompagnait Lafayette, Vous voulez donc faire fusil= ler le général ?

— Un homme de bonne volonté! reprit Samuel.

— Moi! répondirent vingt voix,

— Le premier veau, dit Samuel, Toi, par exemple, Michel. Va dire partout que la garde nationale est rolablio, et que le général Lafayette la commande,

Michel partit en courant,

— Vive Lafayette! cria-t-on de toutes parts le long du quai, i

Le vicillard était ému, Sa vigille popularité lui remonlait à la tôle,

— Maintenant, dit Samuel, attendez un moment, Vous avez besoin de l'hôtel de ville, Nous allons lo prendre, C'est l'affaire d'un instant,

Pendant ces conversations, la fusillade n'avait pas oessd.

Les troupes, qui voyaiont leurs balles s'aplalir contre

les pierres du quai, commençaient à se décourager. Et puis, dans ces guerres civiles, l'heure avance bien vite où l'armée se souvient qu’elle est peuple aussi, et où le soldat s'aperçoit qu'il tire sur ses frères.

L’hôtel de ville ne se défendait plus que mollement.

— En avant! dit Samuel, et feu!

Une décharge éclata. Cette fois la troupe ne riposta pas. Le peuple s’avanca et traversa le pont, prés la place, sans trouver de résistance. A peine quelques coups de feu isolés vinrent-ils siffler aux oreilles des vainqueurs.

L'hôtel de ville était abandonné; les troupes venaient d’en sortir.

Samuel chercha Lafayette,

Mais le général n’était plus là. Ses amis étaient parvevenus, à force d’instances, à l'emmener.

— Pardieu! dit Samuel, puisque les noms connus nous manquent, nous nous passerons d’eux. L’inconnu a sa puissance aussi.

Et, s'adressant au premier insurgé qui était près de lui :

— Dubourg, veux-tu être le maître de tout?

— Pourquoi pas toi? dit l’autre.

— Oh! moi, les libéraux me connaissent, et il faut quelqu'un qui ait le prestige du mystère.

— Soit, alors.

— Eh bien, installe-toi ici, et gouverne. Nous allons employer la nuit à faire quelques proclamations que nous signerons : Général Dubourg, gouverneur de Paris. Demain, tu prendras un uniforme quelconque, et tu feras un tour sur les quais, à cheval, pour te montrer aux populations. Il nous reste encore à prendre les Tuileries, nous les prendrons, et demain, à midi, la France est à nous! Est-ce dit?

— C'est dit.

Ce fut aussi simple que cela. Dans les moments réyolutionnaires, le mouvement, ne sachant de quel côté aller, est reconnaissant envers quiconque ose le diriger. Le général Dubourg fut réellement pendant douze heures le roi de Paris,

Il décréta tout ce qu’il voulut, Les proclamations furent obcies de gens qui n'avaient jamais entendu son nom,

Le lendemain, ce fut la prise des Tuileries. Les troupes, de plus en plus démoralisées, n'opposaient au peuple qu'une résistance insignifiante.

Samuel fut des premiers qui entrèrent dans ce palais que Charles X avait quitté la veille pour toujours,

Le peuple se vengea sur les portraits du mal que lui avaient fait les hommes. Toutes les toiles représentant des princes ou des rois impopulaires furent crevées à coups de baïonnettes.

La bouffonnerie se mêla à l'héroïsme. Des hommes du peuple passèrent sur leurs chemises ensanglantées les robes de soie des princesses, x

— Ah! le trône! s'écria un insurgé, Qu'est-ce que nous allons en faire?

— Attends, dit Samuol.

On venait d'apporter les morts, tombés dans les quelques minutes qu'avait duré le siége du palais.

Samuel en prit un dans ses bras et lassit sur le trône.

— Enfants! s’écria-t-il, voilà notre roi : un mort! La royauté est morte. Vive la république!

— Vive la république! répétèrent deux mille voix.

Cela fait, Samuel laissa la destruction continuer sans lui.

— Je crois, dit-il, que la révolution est en bon train, et au’il est temps que j'aille dire un mot à Julius.

Il sortit des Tuileries et prit le chemin de l'hôtel du comte d’Eberbach.

Une dée lui vint en route.

— Pardieu! pensa-t-il, j'ai manqué mon affaire. J'avais un moyen bien simple de me débarrasser de Julius, Lui qui parle toujours de son désir de mourir, et qui se plaint de n’avoir plus d'émotions, j'aurais dû l'emmener à quelquelque barricade, où une balle aurait convenablement fait les choses. Mais il est temps encore peut-être. On se bat par-ci, par-là. Je vais lui parler et tâcher de retrouver en lui quelques étincelles démocratiques de sa jeunesse.

Quand il entra dans la chambre de Julius, l’œil de celui-ci s’alluma d’une vague lueur, On eût dit que Julius attendait cette visite.

Mais ce ne fut qu’un éclair imperceptible.

Samuel n’eut pas même le temps de s’en apercevoir, et Julius retomba dans sa somnolence.

— Béveille-toi, s'écria Samuel. Voilà une occasion. Le vieux monde chancelle et va crouler, Viens nous aider à lui donner le dernier coup de pioche.

— Comme te voilà fait! dit tranquillement Julius. Tu es noir de poudre, et tes habits sont en loques,

— Je crois bien, je sors des Tuileries.

— Ah! les Tuileries sont prises?

— Tout est pris. Viens-tu?

— Non, dit Julius.

— Comment! dit Samuel, ce réveil d'une nation ne te réveille pas! As-tu donc le sommeil si dur qu'il puisse résister aux fusillades et aux canons?

— D'abord, résondit Julius, tu es bien heureux de pouvoir l'istéresser encore à ces luttes publiques, jusqu'à y grendre part. Moi qui ne m'intéresse plus à mes propres

ch

affaires, ne veux-tu pas que j'aille m'intéresser À celles des autres?

Et puis, si un intérêt humain pouvait toucher un mourant comme moi, je t'avoue qu'entre l'autorité et l'insur= rection mon effort serait pour l'autorité. Le succès de cette révolution, en France, serait un bouleversement en Allemagne.

Je ne puis plus rien, je le sais, pour ma patrio; mais si quelque chose devait me tenter encore, ce serait l'occasion de la préserver de l'anarchie et de lui assurer la paix, No cherche done pas à m’entratner aux barricades : je n'y serais pas du même côté que toi,

— Eh bien! sois-y, du côté que tu voudras, dit brusque» ment Samuel; viens toujours.

CS To

————————— ee

— Ah! murmura Julius, qui regarda fixement Samuel, comme s’il lisait au fond de sa pensée.

— Devant ou derrière, poursuivit Samuel; cela te ferait vivre!

— Est-ce bien pour que je vive que tu veux que j'y aille? damanda Julius avec le même regard.

— Pourquoi serait-ce? répartit Samuel. Crois-tu que j'aie l'intention de me mettre en face de toi et de envoyer une balle?

— Je plaisantais, dit Julius.

— Je ne te savais pas un tel souci de la vie. Tu répètes sans cesse que ton bonheur serait de mourir.

— Je veux mourir, oui, mais d’une certaine façon.

— C'est un secret?

— C’est un secret.

— Garde-le. Une dernière fois, tu ne viens pas?

— Non.

— Adieu donc.

Et il se hata vers l’hôtel de ville.

Il y avait laissé le général Dubourg maître absolu de la situation.

— À nous deux disait-il, nous allons renouveler la France et l’Europe. L'heure des hommes nouveaux et des choses nouvelles a enfin sonné.

En entrant à l'hôtel de ville , il rencontra le général Dubourg qui en sortait.

— Où allez-vous donc? lui demanda-t-il?

— Je vais chez moi, répondit Dubourg,

— Chez vous?

— Que diable voulez-vous que je fasse ici? Ce n’est plus moi qui commande.

— Qui est-ce donc? s’écria Samuel avec inquiétude.

— C'est Lafayette,

— Comment cela? Pourquoi lui avez-vous cédé la place ?

— Ce n’est pas moi. C’est le colonel Dumoulin, à qui j’avais confié la garde de l'hôtel de ville. Quand Lafayette est arrivé sur son cheval blanc, avec une escorte de dix ou douze personnes, et une vingtaine de gamins qui applaudissaient son cheval, Dumoulin a perdu la tête, Il a dit: «A tout seigneur tout honneur, » et il s’est rangé pour laisser passer le bonhomme,

— Mort-diable! s'écria Samuel en serrant les poings, ils vont nous escamoter notra révolution.

— Oh! c'est déjà fait, Ils ont commencé par installer une commission composée de je ne sais plus qui, et ils ont déjà adressé une proclamation au peuple pour l'endormir, Les députés s'en mêlent. Tout est flambé. Je vais m'enfermer chez moi. Si les coups de feu recommencent, je sortirai.

Il serra la main de Samuel, et s'éloigna,

Le général Dubourg avait raison; do co moment, la cause de la révolution était complétement perdue,

Lafayette, à son âge, n'avait plus l'éner sie qu'il fallait pour conduire un mouvement populaire; d'un autre côté, son ancienne réputation libérale et révolutionnaire lui donnait une influence dangereuse sur les masses,

Samuel entra dans l’hôtel de ville et essaya d’arriver à Lafayette.

Mais un factionnaire était placé à la porte de son cabinet.

— On ne passe pas.

— Déjà ! dit Samuel. La révolution n’a déjà plus ses entrées ici. Eh bien! si l’on ne peut parler au gouvernement, on peut parler au peuple.

En sortant de l'hôtel de ville, il alla dans les groupes armés qui encombraient la place et les rues.

Mais il eut beau parler, la popularité de Lafayette était immense. C'était, pour la foule, la figure de la révolution de 1789 qui ressuscitait.

Samuel ne trouva personne qui voulût croire à ses défiances.

Il n’était pas homme à se décourager facilement. Il chercha plus loin.

A force de chercher, il finit par rencontrer un insurgé qui avait combattu côte à côte avec lui à l'attaque de l'hôtel de ville et à la prise des Tuileries.

— Que dites-vous de ce qui se passe? lui demanda-t-il.

— Je dis, répondit l’insurgé, qu’on nous filoute notre victoire.

— A la bonne heure! je trouve un homme! s’écria Samuel. Eh bien! nous la laisserons-nous filouter?

— Non pas moi, du moins, dit-il.

— Ni moi, ajouta Samuel. Que comptez-vous faire?

— Rien dans ce moment. Le peuple croit en Lafayette. Nous nous ferions hacher si nous touchions à ce vertueux revenant. Il faut nous tenir prêts. La commission qui occupe l'hôtel de ville va sans doute prendre quelque parti qui ouvrira les yeux au peuple. Alors nous pourrons être soutenus. Nous agirons, et rudement.

— J'en suis, dit Samuel. Où nous retrouverons-nous?

— Rue de la Perle, no 4. Jacques Grenier.

— C'est dit.

lls se serrèrent la main et se séparèrent.

Samuel essaya encore de retrouver quelqu'un de ceux qui avaient combattu à ses côtés, mais ses recherches furent inutiles. Le spectacle de la confiance unanime avec laquelle Paris accueillait le nom de Lafayette lui inspira une amertume profonde.

— Les pièces de cent sous ont tort, dit-il. Diou ne protége pas la France; mais, ah çà! est-ce qu'il protégorait Julius? Si la révolution avorte, je recommence à n'avoir plus besoin de ses écus, Qu'est-ce que j'en ferais? Vais-jo donc ¢tre vertueux malgré moi? A quoi vais-je passer mon temps? Tiens, si j'allais chez Laffitte? Mangeons d'abord un morceau,

Il entra dans le premier restaurant qu'il trouva ouvert, et dina, car il n'avait pas pris une bouchée de pain depuis la veille au soir,

La journée finissait quand Samuel entra à l'hôtel Laffilte,

Il y avait foule, Tous les députés libéraux élaiont là,

OES: de MM 7 DeLee a RE EL ae

On attendait la réponse du due d'Orléans, à qui l'on venait d'envoyer proposer la lieutenance-générale du royaume.

Déjà, le matin, monsieur Thiers était allé à Neuilly; mais il n’y avait pas trouvé le duc d'Orléans,

Des le 26, le dug avait quitté le chateau, et était allé se cacher au Raincys

Sur les instances de monsieur Thiers, la duchesse d’Orléans avait envoyé le comte de Montesquiou dire à son mari de revenir, Le comte avait eu beaucoup de peine à le décider; enfin le duc d'Orléans s'était laissé persuader, et le comte de Montesquiou était parti en avant, après avoir vu le duc monter en voiture.

Mais à une centaine de pas, le comte s'étant retourné, vit la voiture de Louis-Philippe rebrousser chemin vers le Rainey. Il fut obligé de retourner lui-même, de recommencer ses exhortations et d'amener celte fois avec lui cet usurpateur indécis.

Il fut convenu que Louis-Philippe attendrait à Neuilly qu'un message signé par douze membres de la chambre des députés vint lui offrir la lieutenance-générale du royaume, Le message élait parti depuis deux heures, quand Samuel arriva à l'hôtel Laffitte, et Von attendait le duc d'Orléans.

— Un prince et un Bourbon! dit Samuel; il n'y arien à faire avec ces gens-là,

Il resta cependant, pour assister à toutes les péripéties et pour épier le moment d'agir,

Le duc d'Orléans arriva vers une heure du matin, et se glissa furtivement au Palais-Royal,

Les douze députés qui lui avaient écrit le message attendirent le matin pour se présenter à lui, et lui faire directement leur proposition.

On sait les hésitations, à moitié feintes et à moitié sincères, avec lesquelles le duc d'Orléans accueillit les premières ouvertures, et enfin son acceptation. Une proclamation fut aussitôt rédigée et envoyée à la chambre des députés qui la salua d’applaudissements. :

I n’y avait plus que Lafayette dont le consentement fût douteux. Nul ne savait si le vieux républicain voudrait d’un prince, et ne proclamerait pas la république. On décida qu'on tenterait une manifestation, et que le duc d’Orléans, accompagné des députés les plus populaires, irait à l'hôtel de ville.

— C'est le moment, dit Samuel.

Ft il alla rue de la Perle, no 4.

Il heurta dans l'escalier Jacques Grenier qui sortait,

— Vite! dit Samuel, nous n’avons pas une minute à perdre.

Et il le mit au courant do tout.

— Le duc d'Orléans à l'hôtel de ville! s’écria Jacques, cost la royauté qui recommence. Il n’y arrivera pas, 808 tranquille, Dans combien de temps v va-t-il?

Tout de suite,

— Diable! dit Jacques, je n'ai pas le temps de prévenir mes amis; mais deux hommes résolus suffisent,

— C'est co que je pensais, dit Samuel: il faut qu'un de

nous deux se mette sur la route, et l’autre au bout, à l'hôtel de ville même. Où aimes-tu mieux être?

— Sur la route, dit Jacques,

— Et moi dans la grande salle de l'hôtel de ville; si tu le manques, je ne le manquerai pas |

— C'est dit, Tu as un pistolet?

— Jen ai deux.

Ils allèrent ensemble jusqu'à la place de Grève.

Là, Samuel, après avoir serré la main de Jacques, le quitta et entra à l'hôtel de ville.

Ils ne s'étaient pas quittés depuis un quart d'heure, qu’un grand mouvement se fit dans la foule.

C'était le cortége du duc d'Orléans qui approchait par les quais.

Le duc d'Orléans, à cheval, précédait monsieur Laffitte, que des Savoyards portaient dans une chaise.

Les cris de joie et de triomphe, qui avaient fêté le cortége au sortir du Palais-Royal, devenaient de moins en moins nombreux.

Lattitude de la population, à partir du Pont-Neuf, était grave, presque menaçante.

— Encore un Bourbon! s’écria un ouvrier près de Jacques. C'était bien la peine de nous battre |

— Sois tranquille, fila, répondit Jacques. Tout n'est pas encore fini.

Le cortége déboucha tout à coup. Le duo d'Orléans affectait de se tourner vers monsieur Laffitte, comme pour s'abriter sous une popularité plus solide que la sienne.

Jacques mit la main à sa poche, en tira un pistolet et visa.

Mais une main lui saisit le bras par derrière et lui arra= cha le pistolet.

Il se retourna. C'était l’ouvrier à qui il avait parlé,

— Qu'est-ce que tu fais? dit l’quvyier.

— Que t'importe? dit Jacques, je ne veux pas de Bour= bon,

— A bas les Bourbons! dit l’ouvrier, Mais attends un autre moment, tu aurais pu tuer Laffitte.

Jacques repoussa l’ouvrier, et ramassa son pistolet qui était tombé à terre. Mais le cortége était passé, et le duo d'Orléans ¢tait entré à l’hôlel de ville.

Jacques essaya d’y pénétrer, Mais les factionnaires lui barrèrent lo passage,

Quand Je duc d'Orléans entra dans la grande salle, il y trouva une foule énorme, Combattants de la veille, élèves de l’école polytechnique, l'épée nue, figures tristes et sévès res, Le général Dubourg était là.

Un député lut la déclaration de la chambre. Peu de volx applaudirent, ;

Le général Dubourg s’ayanga vers Louis-Philippe, otf étendant la main yers la place pleine encore de peuple armé, il dit;

— Vous connaissez nos droits ; si vous les oubliez, nous vous les rappellerons.

— Monsiour, répondit le duc un peu troublé, je suis un honnéle homme,

—Iln’y a pas d’nonnûte homme sur les marches du trône, dit Samuel,

Et, prenant un pistolet, il ajusta et tira,

Le coup ne partit pas.

Samuel regarda son pistolet. Il n’y avait plus de capsule,

Il avait un second pistolet, Il voulut le prendre dans sa poche, Il ne l'y trouva plus,

— Trahison! s’écria-t-il.

La foule était telle que, broyé de toutes parts, il n’ayait

- pas senti la main qui s'était glissée dans sa poche,

A ce moment, Lafayette saisit un drapeau tricolore, le mit dans la main de Louis-Philippe et lui dit ;

— Venez!

Puis, entraînant le duc sur le balcon de l'hôtel de ville, il l'embrassa devant la foule amoncclée,

Ce fut le couronnement de Louis-Philippe. Lafayette venait de le sacrer de sa popularité,

Les acclamations retentirent.

— C’est fini, dit Samuel. Il sera roi dans huit jours, Tous les rêves de ma vie croulent en ce moment, Allons, il faut m'y résoudre, Il n’y a rien à faire.

Tout à coup il releva la tête,

— Si fait, reprit-il, Tout est terminé ici, mais tout peut recommencer encore. Suis-je un enfant ou une femme, pour perdre courage à la première difficulté? Non, rien n’est perdu. I y a une manière de tout réparer, Voyons, réfléchissons un peu.

Et, appuyant son front dans sa main, il pensa profondé» ment.

Après quelques minutes de méditation immobile, il sourit, et un éclair Jui passa dans les yeux.

— J'ai trouvé, dit-il. Ah! je ne suis pas de ceux qui renoncent aisément,

En cinq minutes, il avait bâti dans sa tête un dernier projet qui allait décider de son sort.

Il alla chez Julius.

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