LA PETITE SIRÈNE
pourprait, annoncait le retour du soleil, et sous les premiers rayons du jour la mer se calmait peu à peu.
La petite sirène tenait toujours dans ses bras le prince, qui ne rouvrait pas les yeux; elle écarta doucement les cheveux collés sur son beau front et y appuya ses lèvres; mais, malgré ce baiser virginal, le jeune prince demeura évanoui.
Elle apercut enfin l’île vers laquelle elle se dirigeait : des maisons blanchissaient sous les grands arbres, et au milieu d’elles un édifice, qui semblait un palais. La petite sirène nagea vers le rivage et, tirant le jeune prince à terre, le coucha sur un frais gazon émaillé de mille fleurs et à l’ombre d’un beau palmier.
Puis, voyant venir de son côté une troupe de jeunes filles la tête couronnée de fleurs, et le corps enveloppé de manteaux en soie d’aloés, elle rentra dans la mer, mais, s’arrétant à quelque distance, se cacha derrière un rocher, se couvrant la tête et le corps d’écume, pour qu’on ne la vit point; puis, ces précautions prises, elle attendit ce qui allait se passer.
Une des jeunes filles, qui paraissait être la maitresse de ses compagnes, se détacha du groupe tout en cueillant des fleurs, et marcha droil au prince, qu’elle ne voyait pas.
Tout à coup elle l'apereut.
Son premier mouvement fut de fuir effrayée, mais bientôt ce sentiment fit place à une douce pitié. Elle s’approcha doucement et craintive encore ; puis, s’apercevant que le jeune prince élait sans connaissance, elle se mit à genoux près de lui, et lui prodigua les premiers secours.
Le prince entr'ouyrit les yeux, entrevit la jeune fille, puis les referma, comme si cet effort l'avait épuisé, Une seconde fois il les rouyrit, mais cette fois encore ils se refermérent.
Alors, voyant ses efforts impuissants, comprenan|
ni
qu'il lui fallait appeler à son aide le secours de la
science, la jeune fille le quitta, et bientôt des hommes envoyés par elle vinrent prendre le jeune prince et le transportèrent dans le vaste édifice dont nous avons parlé, et qui n’était autre que le palais même d’où était parti le beau jeune homme.
A cette vue, la sirène se sentit si affligée, qu’elle plongea sous l’eau et qu’elle s’en retourna iristement au château de son père.
Elle avait toujours été calme et pensive; mais, à partir de ce moment, elle le devint bien davantage ; ses sœurs, étonnées de sa tristesse et de sa rêverie, lui demandèrent ce qu’elle avait vu là-haut; mais elle ne répondit rien.
Mais presque tous les soirs, elle remonta jusqu’à l'endroit où elle avait quitté le prince. Elle vit comment les fleurs devenaient des fruits, comment les fruits, après avoir muri, étaient récoltés; comment la neige tombée pendant l'hiver sur les hautes montagnes fondait aux mois de mai et de juin; mais elle n’aperçut pas le prince, et, chaque matin, elle redescendait au palais de son père plus triste qu'elle ne l’avait quitté. Sa seule consolation élait de s'asseoir dans son petit jardin et d’entourer de ses bras la belle statue de marbre blanc qui ressemblait au prince; mais elle ne s’occupait plus de ses fleurs, qui, poussant à l'abandon, croissaient à travers les allées, grimpaient autour du tronc et des branches des arbres, si bien que le peut jardin si bien tenu autrefois était devenu un bois impénétrable, dans lequel pas une seule allée n'était praticable, si ce n'est celle qui conduisait à la statue de marbre blanc.
Enfin, ne pouvant plus se contenir, la petite sirène confia son secret à l’une de ses sœurs, Aussitôt, les quatre autres sœurs l'apprirent, mais personne, exceplé cing ou six sirènes de la suite des princesses, qui n’en parlèrent qu'à leurs amies les plus intimes, n'en eul connaissance,
Une d’entre elles était même plus avancée que la
jeune princesse. Elle savait que le beau jeune homme était le fils du roi de l'ile où la petite sirène l'avait conduit; elle avait vu la fête sous le navire, et elle indiqua à ses compagnes le point de la mer où l'ile était située.
Alors les autres princesses lui dirent :
— Allons-y toutes ensemble, petite sœur.
Et se tenant enlacées, guidées par la sirène qui
était si bien instruite, elles montèrent toutes à la
surface de la mer.
Bientôt elles furent en vue de l’île; alors elles nagèrent vers une charmante petite baie, tout entourée de pandanus, de mimosas et de palétuviers; puis, à travers une trouée ménagée évidemment pour le plaisir des yeux, elles virent le palais du prince. |
Il était construit d’une pierre jaune et brillante, avec de grands escaliers de marbre, par lesquels on descendait dans un jardin qui s’étendait jusqu’à la mer. De magnifiques coupoles dorées s’élevaient audessus des toits, et entre les colonnes qui entouraient tout l'édifice, on voyait des statues de marbre pareilles à celles qui ornaient le jardin de la petite princesse, mais si belles, mais si bien faites, qu’elles paraissaient vivantes. Enfin, à travers les vitres transparentes des hautes fenêtres, on voyait, dans de magnifiques salons, de riches rideaux de soie et des tapisseries ornées de grandes figures qui faisaient plaisir à admirer;
Au milieu de la plus grande des salles, il y avait an jet d'eau qui s'élançait jusqu'au plafond dans une coupole de verre, à travers laquelle le soleil se reflétait dans l'eau, et formait un arc-en-ciel, dont la base se perdait dans les tiges des belles plantes qui croissaient au milieu du bassin,
Maintenant, la petite sirène savait où demeurait son bien-aimé prince, et mainte et mainte nuits elle
montait à la surface de l'eau et s’approchait, en
nageant, plus prés du rivage qu’aucune autre siréne n’ayait encore osé le faire.
Un jour, en s’aventurant plus encore, elle découvrit un canal étroit qui s’avançait jusque sous un grand balcon de marbre, lequel projetait son ombre sur l’eau, et à sa suprême joie, sur le balcon elle apercut le jeune prince, qui, croyant être seul, regardait la mer étincelante sous un magnifique clair de lune.
Puis, un autre soir, elle le vit voguer dans une magnifique gondole, avec de la musique et des lanternes de toutes couleurs; elle se mit alors dans son sillage, se cachant derrière son voile argenté, et le prince, qui la vit de loin, crut que c'était un des cygnes de ses bassins qui se hasardait à la mer.
Une autre nuit, elle vit des pêcheurs qui péchaient aux flambeaux; elle s’approcha d’eux jusqu’à entendre ce qu’ils disaient. Ils parlaient du prince et en disaient beaucoup de bien; alors elle se réjouissait de lui avoir sauvé la vie, la nuit où il roulait au milieu des vagues : elle se souvenait combien sa tête avait reposé doucement sur son sein et combien elle l'avait embrassé avec amour. Mais, hélas ! une pensée sombre attristait la jeune princesse, c'est que lui ignorait tout cela et qu’il ne pouvait rêver d’elle comme elle rêvait de lui.
Elle continua à aimer de plus en plus la terre et ses babitants : le monde des hommes lui semblait bien plus beau et bien plus grand que Je sien. Ils pouvaient, à l'aide de leurs navires, glisser sur les eaux presque aussi rapidement qu'elle avec ses nageoires et sa queue de poisson. Puis ce qu'elle ne fi pouvait pas, ils le pouvaient, eux, soit à pied, soit” à cheval, soit en voiture, franchir les montagnes, s'élever au-dessus des nuages, traverser les forêts et les champs, aller enfin bien au delà de l'horizon, qui, au lieu d'être morne comme celui de la mer,
s'étendait mulliple et varié,
LA PETITE SIRENE 55
Ah! c'était ce que l’on voyait au dela de ces horizons de la terre que la petite sirène eût bien voulu connaître. Elle interrogeait ses sœurs, mais ses sœwrs, aussi ignorantes qu’elle à ce sujet, ne sayaient que lui répondre.
Alors elle questionna la vieille reine douairière, qui connaissait le monde d’en haut et qui lui nomma tous les pays qui s’étendaient au-dessus de la mer.
— Mais, demanda la jeune fille, lorsque les hommes ne se noient pas, ils doivent vivre éternellement?
— Non, répondit la vieille reine, ils meurent comme nous, et la durée de leur vie, au contraire, est encore plus courte que la nôtre. Nous vivons, existence moyenne, trois cents ans, et lorsque nous mourons notre corps se dissout en écume et monte à la surface de la mer. Si bien que nous n’avons pas même une tombe où nous reposions au milieu de ceux qui nous sont chers. Une fois morts, nous n’ayons pas même d'âme immortelle et ne reprenons jamais une nouvelle vie. Si bien que nous ressemblons au vert roseau qui, une fois brisé, ne peut plus reverdir. Les hommes, au contraire, ont une âme qui, émanée de Dieu, vit éternellement, même
après que, leur courte vie achevée, le corps qu'elle
habitait retourne à la terre. Alors elle monte, à travers l'air limpide, vers les brillantes étoiles, de même que du fond de la mer nous nous élevons à la surface de l’eau; là elle trouve des jardins magnifiques, inconnus aux vivants, et où elle jouit éternellement de la présence de Dieu.
— Et pourquoi n’avons-nous donc pas une Ame immortelle? demanda la petite sirène attristée. Quant à moi, je sais que je donnerais volontiers les trois siècles qui me restent à yivre pour devenir un êlre humain, ne fût-ce qu'un seul jour, et espérer avoir ainsi ma part dans le monde céleste,
— Tu ne dois point penser à cela, dit la vieille
reine; car nous sommes ici-bas bien meilleurs, et surtout bien plus heureux que les hommes ne le sont là-haut.
— Ainsi done, reprit mélancoliquement la jeune fille, se parlant plus encore à elle-même qu'à la vieille reine, ainsi donc je mourraiet flotterai, blanche écume, sur la surface des mers; ainsi donc, une fois | morte, je n’entendrai plus l'harmonie des vagues, et ne verrai plus les belles fleurs, ni le soleil d’or quand il se lève, de pourpre quand il se couche. Que pourrais-je donc faire, 6 mon Dieu! pour obtenir de vous une âme immortelle, pareille à celle des hommes! |
— Il n'y a qu'un moyen, répliqua la vieille reine.
— Oh! lequel, dites, dites? s’écria la jeune princesse.
— Si un homme t'aimait tant que tu lui devinsses plus qu’une sœur, plus qu’une mère, plus qu'un père, si toutes ses pensées, si tout son amour étaient en toi, si le prêtre mettait sa main droite dans la tienne, si vous échangiez le serment de fidélité dans ce monde et dans l’autre, alors son âme passerail dans ton corps, et tu aurais ainsi une part dans la béatitude des hommes.
— Mais alors lui n’en aurait plus, d’ame!
La vieille reine sourit.
— Mon enfant, dit-elle, l'âme est infinie, comme elle est immortelle. Qui a une âme peut donner une part de son Ame et cependant la garder tout entière. Mais ne te leurre pas d'un vain espoir; cela ne peut jamais arriver. Ce qui, au fond de la mer, est magnifique, c'est-à-dire ta queue de poisson, serait sur la terre une affreuse difformité. Que veux-tu? les pauvres hommes n'en savent pas davantage et n'y voient pas plus loin, et ils préfèrent ces deux stupides supports qu'ils nomment des jambes, à cette gracieuse queue de poisson resplendissante d'écailles de toutes
nuances,
Mais la petite sirène se mit à soupirer et, malgré l'éloge qu’en faisait sa grand’mére, regarda iristement sa queue de poisson.
— Allons, allons, dit la vieille reine, qui ne comprenait rien à la tristesse de sa petite-fille. Rions, nageons et sautons pendant les trois cenis ans que nous avons à vivre. Vraiment, c’est bien assez long, et il arrive même un âge où l’on trouve que cela l’est trop. Quant à l’âme, puisque le Dieu des hommes nous l’a refusée, passons-nous-en; une fois morts nous n’en dormirons que mieux; en attendant, il y a ce soir bal à la cour.
Il y avait bal, en effet.
Ce bal était quelque chose dont l'imagination des hommes ne saurait se faire une idée. La muraille et le plafond de la salle étaient faits d’un verre épais mais transparent, des milliers de coquillages gigantesques, les uns d’un rose tendre, les autres d’un vert nacré, ceux-ci ayant toutes les nuances de l'iris, ceux-là toutes celles de l’opale, étaient rangés autour de la salle, dont ils formaient les parois. Un feu bleuatre les éclairait, et comme les murailles étaient transparentes comme nous avons dit, la mer en était éclairée à un quart de lieue à la ronde, et l’on pouvait voir les innombrables poissons, grands et pelits, qui venaient, attirés par la clarté, coller leurs museaux contre les murs de verre, et qui paraissaient, les uns d'un rouge de pourpre, les autres couverts d’une cuirasse d'argent ou d’or. Enfin au milieu de la salle, qui formait un carré qui pouvait bien avoir une lieue sur chacune de ses faces, coulait un fleuve immense où les habitants de la mer, males et femelles, dansaient en s’accompagnant les uns de lyres faites avec des écailles de tortue, les autres de leur propre chant, et tout cela avec de si douces voix, avec une si har- Monieuse musique, que quiconque les eût entendus cût avoué qu'Ulysse avait été le plus sage des hommes
de boucher avec de la cire les oreilles de ses male-
LE PERE GIGOGNL
lots, afin qu'ils n’entendissent point le chant des sirènes.
Si triste qu’elle fût, — et peut-être même parce qu'elle était triste, la petite sirène chanta mieux qu’elle n’ayait jamais chanté, et toute la cour applaudit des mains et de la queue. Un moment elle se sentit une grande joie au cœur, car si modeste qu’elle fut, force lui fut bien de croire qu’elle avait la plus belle voix que puissent jamais entendre les habitants de la terre, puisqu'elle avait la plus belle voix qu’eussent jamais entendue les habitants des eaux; mais ce triomphe même la fit se ressouvenir du monde d’en haut; elle pensa à son jeune prince, dont la figure était si belle, dont la tournure était si noble, et tout cela se mêlant au chagrin de n'avoir point une ame immortelle, elle fut prise d’un si grand besoin de solitude, qu'elle se glissa hors du château, et tandis qu’à l’intérieur de la salle de bal tout était joie et chant, elle s’assit tristement dans son pitet jardin. De là elle entendit le son des trompes, dont la joyeuse fanfare traversait les profondeurs de l’eau, et elle se dit :
— Maintenant, il navigue à coup sûr à la surface de la mer, celui qui a toutes mes pensées, et entre les mains de qui je voudrais pouvoir remettre le bonheur de ma vie mortelle et immortelle. Eh bien! je veux tout risquer pour obtenir son amour, puisque son amour peut être mon dame. Donc, pendant que mes sœurs dansent dans le palais, je vais aller trouver la sorcière des eaux, dont j'ai toujours eu si peur, car on la dit fort savante, et peut-être pourra-t-elle m'aider et me conseiller.
Alors la petite sirène sortit de son jardin, et nagea vers le tourbillon derrière lequella sorcière demeurait. Non-seulement jamais elle n'avait fait ce trajet, mais elle avait toujours évité de venir de ce côté,
En effet, là, pas de fleurs; là, pas d'herbes ma-
rines ; rien que l’eau troublée et le sol nu, un sol de
LA PETITE SIRENE
sable gris sous l’eau qui tourbillonnait avec un effroyable fracas, pareil à celui que feraient cent roues de moulin, et qui entrainait tout dans son mouvement de rotation.
Or, il fallait que la petite sirène trayersat tout cet effroyable désordre de la nature pour arriver chez la sorcière des eaux; il n’y avait pas d’autre chemin.
Mais, le tourbillon traversé, on était encore loin d’être arrivé chez la vieille magicienne : il fallait alors, suivre une longue bande de limon chaud et bouillonnant, que la sorcière appelait sa tourbière, et derrière laquelle, au milieu d’un bois étrange, était située sa demeure. Tous les arbres et tous les arbustes de ce bois étaient des polypes, moitié plantes, moitié animaux; chaque tronc avait l’air d’une hydre à cent têtes, qui sortait hors de terre; chaque branche un long bras décharné, avec des doigts qui ressemblaient à des sangsues enroulées. et dont chaque membre se mouvait depuis la racine jusqu’au faite. Tout ce qu'ils pouvaient saisir ils l’attiraient à eux, l’entouraient de leurs replis et ne le rendaient jamais.
La petite sirène, en touchant la lisière de la hideuse forêt, s’arrêla épouvantée : son cœur battait d'angoisse, et elle fut sur le point de retourner sur ses pas, mais elle pensa au jeune prince, à l’âme des hommes, et le courage lui revint. Elle attacha ses longs cheveux flottants sur sa téte, afin que les polypes ne pussent pas les saisir; elle croisa les deux mains sur son cœur, afin d’offrir de moins de prise possible, et glissa ainsi comme les poissons glissent dans l'eau, à travers les affreux polypes, qui étendaient vers elles leurs longs bras et leurs doigts armés & la fois d’un ongle pour retenir leur proie, et d'une bouche pour la sucer; entre ces bras étaient de nombreuxsquelettes, aux ossements blancs comme de l'ivoire; ces ossements étaient ceux des marins qui avaient péri dans les tempétes, et qui avaient coulé
à fond, des gouvernails, des caisses, des squelettes
d'animaux de terre, et même celui d’une petitesirène se distinguaient entre les tiges de ces arbres monstrueux, qui formaient au fond de la mer une vallée plus terrible que celle des Bohom-Upas, à Java.
Enfin, elle arriva au centre de la forêt, Là, au milieu d’une clairière marécageuse, se tordaient de gros et gras serpents de mer, montrant leur ventre marbré de taches d’un jaune pâle, d’un blanc livide et d’un noir terreux.
Au milieu des serpents s'élevait, construite avec des ossements humains, la maison de celle que la
petite sirène venait chercher.
C’est dans ce hideux sanctuaire que la sorcière était assise; elle donnait à manger dans sa bouche à un énorme crapaud, absolument comme chez nous une jeune fille tend avec ses lèvres un morceau de sucre à un petit serin; elle appelait les plus gros et les plus visqueux de tous les serpents, ses favoris, et elle les laissait s’enrouler autour de son col et se jouer sur sa poitrine.
Au bruit que fit la petite sirène en entrant, elle leva la tête ; la princesse allait parler, mais la vieille sorcière ne lui en donna point le temps.
— Je sais ce que tu veux, lui dit-elle, et il est inutile que tu me l’apprennes; c'est, au reste, bien stupide de ta part; car si je fais selon ta volonté, cela te portera malheur, ma belle princesse. Tu voudrais, je le sais, échanger ta queue de poisson contre deux supports comme les hommes en ont pour marcher, afin que le prince puisse devenir amoureux de loi, et que tu obliennes par lui une
âme immortelle.
Et la sorcière se mit à rire aux éclats, de telle
facon que le crapaud tomba de son épaule et que les serpents effrayés s’enfuirent.
— Ma foi, tu arrives bien à propos au reste, ajouta la soreiére, 2 partir de demain au lever du soleil, je perds ma puissance et n’aurais pu t'aider que dans unan. Je yais donc te préparer une boisson avec laquelle, avant que le soleil ne se léve, tu nageras vers la terre, tu t’assoiras sur le rivage et tu la boiras. Alors ta queue disparaitra, et il te poussera en place ce que les hommes appellent des jambes. Au reste, les tiennes seront les plus mignonnes el les mieux faites qui se puissent voir, étant faites par moi; de plus, tu conserveras ta marche ondulante, et aucune danseuse ne pourra se mouvoir aussi légèrement que toi, mais aussi à chaque pas que tu feras, il te semblera que tu marches sur des lames #anchantes ou sur des pointes aiguës, et quoique ton sang ne coule pas, tu éprouveras les mêmes douleurs que si ton sang coulait.
Si tu veux souffrir tout cela, je Vaiderai.
— Oui, dit résoliment la jeune fille des eaux, car elle pensait au jeune prince et à l'âme immortelle; oui, je le veux.
— Réfléchis, dit la sorcière, ce que je te dis est sérieux, quand une fois tu auras obtenu la forme burmaine, jamais plus {tu ne pourras redevenir sirène. Jamais plus tu ne pourras retourner près de tes sœurs à travers les profondeurs des eaux, nÿretourner au château de ton père, et si tu n’obtiens pas l'amour du jeune prince, c’est-à-dire s'il n'oublie pas pour toi son père et sa mère, que corps et âme il ne se donne pas à toi, si le prêtre n’unit pas vos deux mains afin que vous deveniez mari et femme, tu n’obliens pas non plus une Ame immortelle, et le premier jour où il sera marié avec une autre, lon cœur se brisera, et tu seras changée en écume sur la surface de la mer.
— Que tout cela s'accomplisse ainsi que tu le dis,
répliqua la petite sirène avec fermeté, mais en devenant pale comme une morte.
— Ce n’est pas le tout, dit la sorcière, tu comprends bien que je ne rends pas de pareils services gratis; et sois prévenue à l'avance, je ne demande pas peu. Tu as la plus jolie voix de toutes les filles des eaux, et c’est surtout avec cette voix mielleuse que tu comptes faire la conquête du prince. Eh bien, cette voix, il me la faut; je veux ce que tu possèdes de mieux en échange de ma précieuse boisson, et je dis précieuse, attendu que je dois y verser de mon propre sang, afin que la boisson, destinée à te couper la queue, devienne tranchante comme un rasoir.
— Mais si vous me prenez ma voix, que me restera-i-il? demanda tristement la pauvre petite sirène.
— Ta belle forme, ta marche gracieuse, tes yeux splendides; c’est bien assez, Dieu merci, pour tourner la tête aux hommes. Eh bien! tu te tais! auraistu perdu courage?
— Non, répondit la jeune princesse, je suis, au contraire, plus résolue qué jamais.
— Eh bien alors, tire-moi ta petite langue, je la couperai en guise de payement, et alors tu auras ma précieuse boisson.
— Soit! répondit la sirène.
Et la sorcière mit sa marmite sur le feu, afin d'y préparer sa boisson enchantée.
— La propreté est une belle chose! dit-elle; et elle prit une poignée de serpents avec laquelle elle nettoya la marmite, puis elle se perça la poitrine, et y laissa tomber quelques gouttes de son sang noir.
Comme la marmite était presque rouge, ces gouttes de sang furent immédiatement réduites en vapeur, et cette vapeur simulait d'étranges formes; alors la
sorcière y versa de l’eau de la mer, méla à cette eau
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des plantes qui ne poussent que dans les profondeurs de l'Océan, y jeta d’autres ingrédients complétement inconnus à la science humaine, et lorsque le tout commença de bouillir, le bruit de cette ébullition ressemblait aux grognements d’un crocodile qui pleure.
Enfin la boisson fut prête, et à l'œil il était impossible de faire aucune différence entre elle et l’eau la plus limpide qui eût coulé d’un rocher.
— Tiens, prends! dit la sorcière ; mais donne-moi ta langue en échange.
Sans dire un mot, sans pousser une plainte, sans manifester un regret, la petite sirène se laissa couper la langue par la sorcière, et en échange elle reçut la boisson enchantée. ;
— Si les polypes te saisissent en ten allant, lui cria la sorcière lorsqu’elle fut à une dizaine de pas de son repaire, tu leur jetteras, sur un endroit quelconque du corps, une seule goutte de ma boisson, et à l'instant même leurs bras et leurs doigts se détacheront de toi.
Mais la pelite sirène n’eut pas même besoin de recourir à ce moyen, car à son approche les polypes s’écartérent, effrayés de l’éclat du flacon, qui brillait dans sa main comme une étoile.
Elle traversa ainsi, sans accident aucun, le bois, le marais, le tourbillon.
Alors elle put voir le chateau de son père. On avait éteint toutes les lumiéres dans la grande salle de danse, et probablement tout le monde dormait. Mais la petite sirène ne se hasarda d'en réveiller aucun habitant, car, sa langue coupée, elle était muette, et au moment de les quitter pour toujours, elle n'edt pu leur dire adieu, Seulement, on eût dit que le jour de sa mort était déjà venu et que son cœur allait éclater.
Seulement, elle se glissa dans le jardin, cueillit
une fleur de chacun des jardins de ses sœurs, envoya
sur ses jolis doigts mille baisers vers le palais où dormaient son père et la vieille reine, et monta à travers les eaux azurées jusqu’à la surface de la mer.
Le soleil n'était pas encore levé lorsqu’elle aperçut le palais du prince, et qu’ense trainant elle gravit les premières marches de l’escalier de marbre. La lune brillait au ciel, et toute la terre semblait endormie.
La petite sirène se tourna vers le balcon où elle avait plusieurs fois vu paraître le prince, elle murmura tout bas les deux mots : Je t'aime! qu’elle ne pouvait plus dire tout haut, et elle avala la liqueur enchantée.
Au même iastant il lui sembla qu'un glaive lui traversait le corps, et elle tomba sans connaissance.
Lorsqu'elle revint à elle, le soleil venait de se lever à l'Orient et resplendissait au ciel comme un œil de flamme. Elle éprouvait une douleur aiguë et quelle eût trouvée insupportable si, en levant les yeux, elle n’eût vu devant elle le jeune prince. Il fixait sur elle ses yeux noirs comme du jais, et cela si amoureusement qu’elle dut baisser les siens et que ce regard pénétra jusqu’au fond de son âme. Ce fut alors seulement qu’elle s’apercut qu'elle n’avait plus sa queue de poisson, mais les plus charmantes jambes et les plus jolis petits pieds qu’une fille des hommes ait jamais possédés. Seulement en même temps elle vit qu’elle était nue, et elle s’enveloppa de son épaisse cheve-
lure comme d'un voile.
Le prince lui demanda qui elle était, et comment elle était venue là; mais elle, ne pouvant lui répondre, le regarda avec ses grands yeux bleu foncé, et cela si tendrement, qu'il n'y eût pas eu à se méprendre à leur expression, quand même, en le regardant, elle n'eût pas mis la main sur son cœur.
Alors il la prit par la main et la conduisit dans son palais : à chaque pas qu'elle faisait, il lui semblait, ainsi que la sorcière l'avait prédit, qu'elle marchait
sur des fers de lances et sur des couteaux tranchants :
mais elle souffrait volontiers cette douleur, si grande qu’elle fat, et à la main du prince elle marchait si légère, qu’on eût dit non pas une jeune fille, mais une vapeur flottante, si bien que tous ceux qui la voyaient passer s’émeryeillaient de sa marche gra-
cieuse et ondulante.
On lui donna des habits magnifiques, de soie et de satin ; elle était la plus belle parmi toutes les jeunes filles. Mais elle était mueite et ne pouvait plus ni chanter ni parler. De belles esclaves, achetées dans toutes les parties du monde, entrèrent et chantèrent devant le jeune prince, et le roi et la reine. L'une chanta mieux que les autres, et le jeune prince battit des mains et lui sourit. Ces applaudissements et ce sourire affligèrent fort la petite sirène, car elle eût chanté bien mieux que celle qui avait le mieux chanté, si elle n’avait pas fait le sacrifice de sa voix à la sorcière des eaux.
Alors elle pensa tristement.
— Oh! s’il savait que, rien que pour être près de lui, j'ai donné à tout jamais ma belle voix!
Puis, après avoir chanté, les esclaves dansèrent des danses charmantes, accompagnées d’un excellent orchestre : alors la petite sirène se leva, car, on se le rappelle, elle dansait aussi bien qu’elle chantait. Elle se dressa sur la pointe de ses petits pieds, et elle commença de glisser sur le parquet avec une grâce et une légèreté inconnues chez les hommes; à chacun de ses mouvements on lui découvrait une beauté de plus, et ses yeux parlaient au cœur presque aussi éloquemment que l’eût fait sa voix et bien mieux que ne l'avait fait le chant des esclaves,
Tout le monde était enchanté, surtout le prince, qui l’appelait son petit enfant trouvé, et encouragée par les éloges de celui qu'elle aimait, elle dansa de mieux en mieux, bien que, chaque fois que ses pieds touchaient la terre, il lui semblât que des pointes
aiguës lui déchirassent les chairs. Lorsque le ballet
fut fini, le prince lui dit qu’elle resterait toujours prés de lui, et elle obtint la permission de se coucher devant sa porte, sur un coussin de velours.
Et comme de jour en jour il s’attachait davan: tage à elle, il lui fit faire un costume d’homme, pour qu'elle put l'accompagner à cheval. Ils parcouraient ainsi les bois pleins des émanations matinales ou des fraîches senteurs du soir. Les branches les plus basses caressaient leurs épaules quand ils passaient, et les oiseaux chantaient au-dessus de leurs têtes en jouant dans la verte feuillée. Elle gravissait avec le prince les plus hautes montagnes, et quoique le sang coulat de ses pieds délicats, au point que ce sang laissät une trace derrière elle, elle le suivait en souriant, jusqu’à ce qu'ils vissent au-dessous d’eux les nuages fuir comme des essaims d'oiseaux qui s’envolent vers les contrées étrangères.
Puis quand, la nuit, tout le monde dormait auprès du prince, elle sortait du palais, gagnait l’escalier de marbre, le descendait légère et silencieuse comme un fantôme, etrafraichissait ses pieds brülants dans l’eau froide de la mer.
Alors elle pensait à ceux qui habitaient les profondeurs de l'Océan.
Une auit, ses sœurs montèrent à la surface de la mer, se tenant enlacées comme c'était leur habitude ; elles vinrent à elle, glissant à la surface des eaux et chantant tristement. Elle leur fit signe, etelles la reconnurent. Alors elles vinrent jusqu'à l'escalier de marbre, s’assirent autour d’elle et lui racontèrent combien toutes elles avaient été affligées. Alors elles reyinrent chaque nuit, et chaque nuit, tandis que le prince dormait, la petite sirène venait au bord de la mer.
Une fois, elle vit au loin la vieille grand’mére, qui depuis bien des années n'élait pas venue à la surface des eaux, Le roi des mers était près d'elle, avec sa
couronne sur la tôle, Ils tendaient leurs bras vers
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elle; mais, quelque signe qu’elle leur fit, ils ne voulurent pas s’approcher du rivage.
Au reste, de jour en jour, elle devenait plus chère au jeune prince; seulement, il ne l’aimait point comme on aime sa maîtresse ou sa femme, mais comme on aime une bonne et aimable enfant ; si bien que jamais l’idée ne lui venait de l’épouser, et cependant il fallait qu’elle devint sa femme, ou alors il lui fallait dire adieu à cette âme immortelle, et le jour des noces du jeune prince avec une autre, elle serait changée en écume et flotterait à la surface de la mer.
— Est-ce que tu ne me préfères pas à toutes les autres? semblaient dire au jeune prince les beaux yeux de la petite sirène, quand il la serrait entre ses bras et baisait son front pur et uni comme le marbre.
Et son regard était si expressif que le jeune prince la comprenait.
si Oui, lui répondait-il, tu m’es la plus chére des jeunes esclaves qui m’entourent, car tu as le meilleur cœur de toutes, tu m’es la plus dévouée, et tu me rappelles une belle jeune fille que je vis une fois et que probablement je ne reverrai plus. J'avais été faire une promenade sur un navire. L’ouragan nous surprit au milieu d’une fête, le navire sombra et les vagues me jetèrent sur le rivage, non loin d’un temple sacré, dont plusieurs jeunes filles faisaient le service intérieur, La plus jeune, la plus belle de toutes me trouva éyanoui sur le rivage et, à force de soins, me fit revenir à moi. Je la vis comme dans un rêve, car mes yeux ne s’ouyrirent que pour se refermer presque aussitôt, Qu’est-elle devenue? je n'en sais rien, C'était la seule que je pusse aimer et que j'aimerai jamais d'amour en ce monde, Mais tu lui ressembles, chère petite, et tu es dans mon cœur comme l'ombre de son image, aussi ne me séparerai-je jamais
de toi.
Mais il y avait loin de cette promesse plus amicale qu’amoureuse de ne jamais se séparer d’elle à ce qu’ambitionnait la petite sirène, c'est-à-dire que le prince mettrait sa main dans sa main, l’épouserait en face d’un prêtre et la préférerait à son père et à sa mère.
Aussi pensait-elle en elle-même :
— Hélas! Il ne sait pas que c'est moi qui lui ai sauyé la vie. Il ignore que c’est moi qui l’ai porté à travers les vagues, soulevant sa tête hors de l’eau, que c'est moi qui l’ai déposé sur l'endroit du rivage où l'herbe était la plus douce et la mousse la plus épaisse, que j'ai vu le temple, la jeune fille qui en sortait, ef que j'étais cachée, jalouse, derrière une vague, tandis que celle qu'il me préfère essayait vainement de le rappeler à la vie que je lui avais conservée,
Et la petite sirène, qui ne pouvait point parler, soupira, les larmes aux yeux.
— Celle qu'il aime appartient sans doute au temple sacré; sans doute elle a fait des vœux éternels qui la séparent du monde, et jamais plus il ne la reverra; je suis auprès de lui, moi, je le vois chaque jour, je l'aime, et après celui d'être aimé de lui, l'aimer est encore le plus grand des bonheurs.
Et les jours s’écoulaient, et la petite sirène avait atteint sa dix-huitième année.
De son côté, le jeune prince avait vingt-cinq ans.
Mais voilà qu'un matin le bruit se répandit que le prince allait épouser la fille du roi de l'ile voisine, et ce bruit se confirma bientôt, car on commença d'équiper dans le port un magnifique navire, Il es!
vrai que les gens mal instruits, — on peut-être trop
bien instruits, — disaient que le prince n’allait faire qu’un simple voyage d'agrément. Mais au fond, un bruit sourd persistait que le véritable but de cette course était son union avec la fille du roi son voisin.
Mais, malgré ce bruit si généralement répandu et l'amour qu’elle avait pour le prince, la petite siréne secouait la téte en souriant, car mieux que personne elle connaissait les pensées secrètes de l'héritier de la couronne.
— Je dois faire ce voyage et voir la princesse, lui avait-il dit; mes parents désirent ce voyage, mais ne m'y contraignent pas. Je ne saurais l'aimer, car je n’aimerai jamais qu’une femme qui ressemblera à cette jolie fille du temple qui m'a sauvé la vie. Et, comme jusqu’a présent je n’ai trouvé que toi qui lui ressemble, ce serait plutôt toi qu’elle que j’épouserais, mon pauyre enfant muet aux yeux d’azur.
Et il baisa les lèvres vermeilles de la fille des eaux, déroula sa longue chevelure, et joua avec elle comme il en avait l'habitude ; puis, tombant dans une douce mélancolie, il appuya sur son cœur la tête de la belle enfant, de sorte que celle-ci rêva de félicité terrestre et d’ame immortelle.
Ce qui n’empécha point que la petite siréne n’éprouvât une certaine terreur en s’embarquant, car elle faisait partie de la suite du prince.
— Tu n’as cependant pas peur de l’eau, ma pauvre enfant muette, lui dit le prince. Et comme elle lui faisait, en souriant, signe que non avec sa jolie tête, il lui parla des tempêtes qui bouleversent l'Océan, et de l’une desquelles il avait failli être victime, des poissons étranges que les plongeurs avaient vus dans les profondeurs de la mer, des richesses que contenaient ses abimes, et la petite sirène souriait aux récils du prince, car elle savait mieux que personne ce qui se passait au fond de l'Océan.
Par les nuits sereines, aux beaux clairs de lune,
quand tout le monde dormait, jusqu'au timonnier |
qui élait au gouvernail, la petite sirène était assise sur le pont, et regardait à travers les eaux; elle croyait alors distinguer le palais de son père; sur le seuil du palais sa vieille grand’mére, avec sa couronne d’argent sur la tête, regardait la quille du navire, et dans le sillage azuré ses quatre sœurs, qui se jouaient les mains entrelacées. Elle leur faisait signe, elle leur souriait, elle eût voulu leur faire comprendre qu’elle était heureuse. Mais le capitaine monta sur le pont et donna un ordre : les matelots accomplirent la manœuvre commandée, ses sœurs eurent peur et plongérent, de sorte qu’elle erut que ce qu’elle avait vu était un flocon d’écume.
Le jour suivant, le navire entra dans le port de la magnifique capitale du roi voisin; toutes les cloches étaient en branle, et au haut des tours les trompettes sonnaient des fanfares, tandis que les soldats, tambours battants, drapeaux déployés, baïonnettes étincelantes, passaient une revue. Chaque jour amenait une fête : les bals et les soirées se succédaient; mais la princesse n’était pas encore arrivée. On l’élevait, disait-on, au loin et dans un temple sacré, pour l’accomplissement d’un vœu que sa mère avait fait dans sa grossesse.
Là, disait-on, elle avait appris toutes les grâces mondaines et toutes les vertus royales.
La petite sirène était plus que personne curieuse de voir la princesse et de la juger. Elle courut sur le port dès que l’on signala le navire qui la ramenait,
Mais à peine l’eut-elle aperçue que les jambes lui manquèrent, qu’elle poussa un soupir et s’affaissa en pleurant sur le gazon.
Elle avait reconnu la jeune fille que, le lendemain de la tempête, elle avait vue porter secours au prince évanoui.
Quant au prince, il n'hésita pas un instant,
— Cest toi, s'écria-t-il en courant à elle les bras
LA PETITE SIRENE 63
étendus, c’est toi qui m'as sauvé, lorsque, étendu comme un cadavre, je me mourais sur le rivage !
Et il serra sur son cœur la jeune princesse qui rougit.
Et, à cette vue, la petite sirène ne conserva plus aucun espoir, car le prince venait de retrouver non pas la ressemblance de celle qu'il aimait, mais celle qu'il aimait elle-même.
Et lorsqu'il retrouva la fille des eaux, ignorant que chacune de ses paroles était un poignard avec lequel il lui déchirait le cœur :
— Oh! que je suis heureux, lui dit-il; ce que je désirais le plus au monde vient de m'être accordé. Réjouis-toi donc de mon bonheur, ma chère petite muette, car de tous ceux qui m’entourent tu es celle qui m'aime le mieux.
Et la petite sirène lui baisa la main en souriant; mais derrière ce sourire, il lui semblait que déjà son ‘ “eur se brisait.
En effet, on se le rappelle, le jour ot le prince se marierait, elle devait mourir, et son corps devenir une blanche écume, flottant à la surface de la mer.
Le jeune prince avait annoncé tout haut sa résolution de prendre pour femme la princesse sa voisine. De sorte que toutes les cloches bourdonnaient, que toutes les fanfares sonnaient, que tous les tambours battaient bien autrement encore que le jour de son arrivée,
Les hérauts parcouraient les rues à cheval et proclamaient le mariage; sur tous les autels on bralait des huiles odorantes dans des lampes d'or et d’argent; les prêtres balangaient leurs encensoirs, Enfin le fiancé et la fiancée se rendirent à l'église, se tendirent la main, et reçurent la bénédiction nuptiale de la bouche de l'évêque.
La petite sirène assistait à la cérémonie, quoiqu'elle
souffrit mille martyres; mais, au milieu de cela, son
amour pour le prince était si pur et si dévoué, qu’un sentiment-de bonheur se mélait à toutes ses souffrances. Mais, quoique toute vétue d’or et de soie, elle portait, comme première fille d'honneur, la queue de la robe de la fiancée, quoiqu’elle eût la première place dans le chœur, après le prince et la princesse, elle ne vit rien de la cérémonie sainte, elle n’entendit pas la musique solennelle. Elle songeait à sa nuit de mort, et à ce que lui faisait perdre l’amour du prince pour une autre que pour elle,
Le même soir où ils avaient reçu la bénédiction nuptiale, le prince et sa femme descendirent sur le navire, les canons de la côte tonnaient, tous les pavillons des navires en rade flottaient au vent, et, sur le pont du bâtiment, on avait dressé une tente magnifique d’or et de pourpre, où les deux jeunes époux devaient passer la nuit.
Le capitaine donna l’ordre d’appareiller; la brise gonfla les voiles, et le navire glissa sur une mer si calme, qu’à peine pouvait s’aperceyoir que l'on n’était plus sur la terre ferme.
Lorsque la nuit fut venue, on alluma des lampes de toutes couleurs, et les marins se mirent à danser joyeusement sur le pont. La petite sirène pensa alors à sa première sortie du palais de son père, le jour où elle avait eu quinze ans. Cette nuit-là elle avait assisté à un pareil spectacle, mais cette fois ce n'était plus du fond de l'eau et le cœur tranquille qu’elle le contemplait, c'était du pont et le cœur brisé.
Et cependant, sur un signe du prince, elle se mêla au tourbillon de la danse; et comme elle dansait mieux que personne, tous témoignèrent leur admiration par de grands cris.
Elle, de son côté, soutenue par l'ivresse de sa douleur, n'avait jamais si bien dansé; quoiqu'il lui semblAt marcher sur des lames tranchantes et sur des pointes aiguës, elle ne s'en occupait point, car son
pauvre cœur était bien autrement déchiré; elle sa
vait que c'était le dernier soir qu'elle voyait le prince, qu’elle le contemplait et qu'elle respirait le même air que lui, qu'elle voyait enfin la mer profonde et le ciel étoilé. Une nuit éternelle, sans pensée et sans rève, l'attendait, elle qui n’avait pas d'âme et qui n'avait pas pu en conquérir une.
Jusqu'à près de minuit l’on fut sur le navire dans la joie et dans l’allégresse. Elle, au milieu de cette joie, souriait et dansait avec des pensées de mort dans le cœur. Le prince embrassait sa belle fiancée, et celle-ci jouait avec les beaux cheveux du prince, et, appuyés l’un à l’autre, ils se rendirent au lit de repos qui les attendait sous la tente magnifique.
Le silence se fit sur le navire; le timonnier seul était au gouvernail. La petite sirène appuya ses beaux bras blanes sur le bastingage en regardant venir l’aurore du côté de l'Orient, car c’était au premier rayon du jour qu’elle devait mourir. Là, elle vit ses sœurs monter du fond de la mer à sa surface. Elles étaient päles comme elle, car elles savaient le sort qui attendait leur sœur; leurs beaux cheveux ne flottaient plus au vent ; ils étaient coupés.
Elles s’approchérent si près du navire qu’elles purent parler à leur sœur.
— Qu'avez-vous fait de vos cheveux? leur demanda celle-ci par geste.
— Nous les avons donnés à la sorcière afin que tu ne meures pas cette nuit, dirent-elles. Et en échange elle nous a donné un couteau que voici. Regarde comme il est affilé, comme il est pointu et comme il coupe. Eh bien! avant le lever du soleil, il faut que tu l'enfonces dans le cœur du prince. De son sang, (u te frotteras les pieds, et tes pieds disparaitront pour faire place à ta queue de poisson. Alors tu redeviendras une sirène; tu te laisseras glisser dans la mer, et tu vivras trois cents ans, comme nous, au lieu de mourir dans une heure et de devenir de l'6-
cume salée, Dépéche-toi, — toi ou lui devez mourir
avant le lever du soleil. Notre vieille grand’mére a eu tant de chagrin, que ses cheveux blancs euxmêmes sont, comme les autres, tombés sous le couteau de la sorcière. Tue le prince, et reviens parmi nous. Hate-toi; vois cette raie rouge au ciel. Dans quelques minutes, le soleil va se lever, et il ne sera plus temps.
Et, jetant le couteau sur le pont, elles s’enfoncèrent sous les vagues en jetant un soupir étrange.
La petite sirène ne toucha pas même au couteau, et comme, en effet, la raie rouge dont avaient parlé ses sœurs commençait de paraître à l'horizon, elle se leva, marcha droit à la tente, en écarta le rideau, et vit la belle épousée dont la tête reposait sur la poitrine du prince.
Elle se pencha vers le groupe, qui semblait de marbre, posa ses lèvres sur le front du prince, regarda le ciel, où l'aurore grandissait de plus en plus, contempia er.core une fois le beau jeune homme qui, en réyant, murmurait le nom de sa femme, sortit de la tente, ramassa le couteau et le jeta dans la mer.
L'endroit où il tomba bouillonna aussitôt comme s’il avait creusé un gouffre, et le sommet des vagues s'empourpra de sang.
Alors la petite sirène jeta un dernier regard au prince, regard plein de dévouement et d'angoisse à la fois, puis elle s’élanca du haut du pont dans la mer.
A peine eut-elle touché i’eau, qu’elle sentit son corps se fondre en écume. Mais, chose singulière, elle ne perdit point le sentiment, et n’éprouya rien de ce que l'on doit éprouver quand on meurt.
C'est-à-dire que pour elle le soleil resta brillant, l'air doux, l'eau transparente.
Seulement au-dessus d'elle, entre le ciel et la mer, elle distingua ce qu'elle n'avait pas pu voir avec ses yeux terrestres, c'est-à-dire des centaines de créa-
tures transparentes, avec des voiles bleus et des ailes
LA PETITE SIRENE
blanches, et à travers les corps, les voiles, les ailes, elle distinguait le navire avec tous ses agrès, la vapeur qui s'élevait de la terre, les nuages empourprés par l'aurore qui roulaient au ciel. Ces créatures célestes parlaient entre elles un langage qui n'était point perceptible à l'oreille humaine, mais si doux qu'il était une mélodie; elles se soutenaient dans l'air presque sans avoir besoin de mouvoir leurs ailes et par leur propre légèreté.
Puis, à son grand étonnement, la petite sirène vit que de l’écume qu’elle avait produite, se formait un corps pareil à celui de ces créatures divines, que des ailes lui poussaient et qu’elle aspirait à s'élever dans les airs.
— Où vais-je? d’où viens-je? demanda-t-elle ; car elle avait cessé d’être muette, et sa voix, maintenant, résonnait comme celle des belles créatures qui flottaient dans l’air.
— Tu viens de la terre, lui dirent-elles; et, née fille des eaux, iu es transformée en fille des airs;
ton passage dans le monde des mortels a été ton
temps d’épreuyes; maintenant, tu es une de nous;
écoute donc ce que le Seigneur tout-puissant a décidé de nous :
Comme les filles des eaux, nous n’ayons pas d'âme immortelle, mais nous pouyons en gagner une par
nos bonnes actions, Comme les filles des eaux, nous
avons trois cents ans À vivre; mais nous avous cet avantage sur elles, que notre sort dépend de nous. ‘
Tu n’as pas obtenu l’amour et le bonheur des filles de la terre, mais tu as obtenu le martyre. On s’élève plus près de Dieu par le dévouement que par le bonheur. Tu as souffert, tu t’es résignée, et Dieu a permis que tu t’éleyasses jusqu’à nous.
Maintenant, tu peux, par de bonnes œuvres, te procurer une âme.
— Oh! s’il ne faut que cela, dit la petite sirène, Je suis bien sûre de l'avoir.
Alors elle leva vers le soleil du Seigneur ses yeux reconnaissants, el lorsqu'elle les abaissa vers la terre, elle revit le navire, et, sans être vue par eux, le prince et sa femme qui regardaient avec émotion l’écume blanche, en laquelle le matelot qui veillait pendant la nuit au bord du navire leur avait dit qu’elle avait été changée.
Invisible alors, elle effleura de ses cheveux le front de la jeune épouse, du bout de son aile fit, comme une brise légère, voltiger ceux du prince, puis, après ce dernier adieu, elle s’éleva jusqu'aux nuages roses qui flotiaient dans les champs du ciel, et disparut dans l'éther.
Voilà,
chers enfants, l'histoire de la petit
sirène,
oc
COTTLIEB LE TOURNEUR
Berlin, mes chers enfants, est, comme vous le savez, la capitale de la Prusse, Mais, ce que vous ne savez pas, c’est que, sous le règne de ce roi bossu et à longue queue nommé Frédéric le Grand, il existait à Berlin un excellent ouvrier tourneur nommé Gottlieb.
Lui, n'avait pas de queue, était droit et beau de visage : il pouvait avoir de vingt-quatre à vingt-cinq ans.
Sa figure rayonnait de franchise et de gaieté,
Mais à ces avantages physiques, il joignait quelque chose de plus précieux encore : il avait été, sinon au collége ou à l’université, du moins à l'école. il savait lire, écrire, compter ; il dessinait suffisamment pour se faire à lui-même certains modèles nou-
eaux qui n'avaient pas peu contribué à le mettre en vogue, où plutôt à mettre en vogue le patron chez lequel il travaillait, de sorte que chaque maître étail ambitieux d'avoir dans son atelier un si brave compagnon,
Aussi les camarades de Gottlieb, qui avaient commencé par être jaloux de lui, avaient-ils fini par re-
connaitre franchement sa supériorité et le traiter
avec toutes sortes d'égards, tandis que les simples apprentis le regardaient avec admiration, en disant :
— Ah! si je pouvais un jour devenir aussi fort que lui!
Par malheur, cette supériorité porta un mauyais fruit: elle enfanta l’orgueil.
Non pas l’orgueil à l’endroit de son état — ce n’etit rien été, car l’orgueil lui eût fait faire de nouveaux progrès, mais l’orgueil à propos de toutes choses.
Or, l’orgueil a presque toujours une compagne encore pire que lui: c’est l'envie,
Ce fut par ce point faible que le mauvais esprit Vatlaqua.
Gottlieb avait d’abord voulu être le premier en science et le premier en bonne conduite parmi ses compagnons; mais bientôt cette louable émulation ne lui suffit plus: il voulut être le mieux mis, le plus fort et le plus adroit aux exercices du corps. Si à cet égard il se voyait surpassé par quelque autre, il concevait pour lui une antipathie qui dégénérait en haine, et ne trouvait de repos que lorsqu'il avait, non
pas égalé, mais surpassé son rival,
C'est une triste passion que celle de l’enyie, mes chers enfants, et qui devait être pour Gottlieb, comme vous allez le voir, la source des plus affreux tourments.
Tous les dimanches, Gottlieb allait se promener, de deux heures à cing heures, c’est-à dire entre son diner et son goûter, sur la place des divertissements. Toute la classe d'ouvriers à laquelle appartenait Gottlieb, et même la classe supérieure de la bourgeoisie, se réunissaient aux mêmes heures sur celte place. Là, on jouait à toutes sortes de jeux, au tonneau, aux quilles, au ballon, au cochonnet; les enfants, de leur côté, jouaient à la toupie, au sabot, au bouchon, aux billes, à la balle, au cerf-volant et au cerceau. Les femmes et les vieillards s’asseyaient sur des bancs plantés à leur intention; les hommes se tenaient debout ou se promenaient en causant des affaires du temps.
Gottlieb avait l'habitude, lorsqu'il arrivait sur la place, d'y produire une certaine sensation. On se retournait à son approche, on le suivait des yeux lorsqu'il passait, et l’on murmurait tout bas: C’est le beau Gottlieb, Vouvrier tourneur.
Un dimanche, Gottlicb alla, selon son habitude, sur la place des divertissements, mais, à son grand étonnement, il n’entendit point le murmure habituel qui s'élevait à son approche, L’attention hebdomadaire dont il était l’objet ne se manifesta point, Tout le monde, hommes, femmes et enfants, couraientaux quilles, et formaient 14 un immense cercle autour d'un bomme grand et maigre, qui avait défié les meilleurs joueurs,
Cet homme portait le costume d'un ouvrier endimanché, et il excitait l'étonnement général par l'adresse avec laquelle il lançait la boule, et par le succès qu'il eblenait.
Gottlieb fendit la presse et arriva au premier rang,
Deux choses le blessèrent vivement, d'abord l'at-
tention que la foule, à son détriment, accordait à cet homme, et ensuite l’habileté réelle qu'il déployait à un jeu où Goltlieb avait la prétention de surpasser tous ses compagnons.
Aussi, emporté par son orgueil, Gotilieb offrit l’inconnu de jouer contre lui un thaler.
Il espérait que l'inconnu n’oserait pas risquer une pareille somme; mais ilse mit à rire, tira une poignée de thalers de sa poche et en laissa tomber un près de celui que Gottlieb avait jeté à terre.
Mais au lieu de surpasser l'étranger comme il l’espérait, Gottlieb fit blanc sur blanc, ce qui ne iui était jamais arrivé.
Vous savez, mes chers enfants que l’on appelle faire blanc passer au milieu ou à côté des quilles sans en renyerser une seule.
Et à chaque blanc que faisait Gottlieb, l'étranger poussait un rire désagréable à tout le monde, mais particulièrement à Gottlieb.
Cependant, comme par complaisance, l'étranger laissait prendre à Gottlieb un certain nombre de points, mais aussitôt que Gottlieb approchait du chiffre qu'il fallait atteindre, en un ou deux coups |’inconnu l’atteignait, le dépassait et gagnait la partie, abattant, s’il était besoin, les neuf quilles d’un coup, ce que Goltlieb, non-seulement n'avait jamais fait, mais n’ayail jamais vu faire à personne,
Gottlieb joua deux heures avec l'inconnu, sans plus de succès une partie que l’autre, el perdit six thalers, ce qui élail son gain de toute la semaine.
Mais ce n'étaient point ces six thalers qui lui faisaient le cœur gros, c'élait la honte d'être battu devant toute celle foule si souvent témoin de son triomphe.
Aussi, à la dernière partie, furieux, hors de lui, aveuglé par la colère, Gottlieb était-il prêt à jeter sa boule à la tête de l'inconnu; mais il eut le vague sentiment que, plus adroit que lui, l'étranger serait
peut-être aussi plus fort, et qu'il réjouirait les spee-
tateurs, dont quelques uns ne cachaient point leur satisfaction, par le spectacle d’une double défaite.
Il se contenta donc de murmurer entre ses dents:
— Il n’y a qu’un sorcier qui puisse jouer aux quilles comme cet homme y joue.
Mais, si bas qu’il eùt machonné ces paroles, 1’étranger les avait entendues.
— Si un long exercice et une grande adresse, ditil d’une voix calme, sont de la sorcellerie, oui, je suis sorcier; mais j'ai joué aux quilles par toute l’AIlemagne, et quoique partout j'aie gagné, je ne mesuis jamais entendu faire un pareil reproche.
Et, ramassant son thaler à lui, le seul qu'il eût eu besoin de mettre au jeu, et les six thalers que Gottlieb avait successivement tirés de sa poche, il les mit tranquillement dans son gousset, en faisant au pauvre compagnon quelques éloges ironiques sur la facon dont il jouait aux quilles, et en lui souhaitant meilleure chance pour le dimanche suivant.
— Restez-vous donc ici jusqu’à dimanche ? lui demanda Gotilieb.
— Non, répondit l'étranger avec son ricanement sinistre, mais je reviendrai bien volontiers, si vous voulez prendre votre revanche.
Ainsi provoqué, Golilieb n’osa refuser.
— Eh bien soit, dit-il, je vous attends.
— A dimanche donc, reprit l'étranger.
Et, saluant la foule, il s’éloigna en sifflant un air si singulier, que personne, non-seulement n'avait entendu siffler cel air, mais même siffler de la facon dont sifflait l'inconnu.
Aussi, lant qu'on entendit l'étrange mélodie, personne n'eut-il l'idée de l’interrompre par ses paroles, de même que, tant qu'il fut visible, personne n'eut l'idée de regarder d'un autre côté que celui par lequel il s'éloignait,
Gotlieb semblait, comme les autres, étre sous le
charme,
Mais lorsque les yeux se détournérent de l'étranger, ils se tournérent vers Gottlieb.
Alors courut par la foule comme un écho du rire de l’étranger; toute bienveillance semblait éteinte dans les cœurs à l’endroit du pauvre Gottlieb, et ce fut à qui lui jetterait la raillerie.
Gottlieb eût bien voulu tomber sur celui des railleurs qui était le plus prés de lui; mais il comprit que, s’il tombait sur celui-là, tous les autres tomberaient sur lui.
On lui faisait payer en un jour tous ses triomphes de l’année.
Gottlieb, tout enragé qu'il était au fond du cœur, se contenta donc de dire :
— C'est bien, on verra dimanche,
Et il se retira.
Mais il se retira avec une intention.
C'était de s’enfermer dans sa chambre, où il avait des instruments et du bois, d’y tourner un jeu de quilles et une boule, et de s'exercer tous les jours, afin de disputer le dimanche suivant la victoire, s’il ne pouvait la remporter.
Ce qui l'avait humilié, c'était la plénitude de sa défaite.
Comme c'était un très-habile ouvrier que Gottlieb, son jeu de quilles et sa boule furent achevés pour le lendemain à l’heure du diner,
Dans l’ardeur qu’il avait mise à son travail, 11 n’avait ni soupé, ni déjeuné. Il se contenta de manger une grande assiettée de soupe, mit un morceau de pain dans sa poche, prit sous son bras ses quilles, dans sa main sa boule, s’achemina vers le jardin, et, refermant avec soin la porte derrière lui, il chercha un endroit propice à son étude.
L'endroit fut bientôt trouvé; c'était sous une allée de tilleuls qui, par la régularité de sa double ligne, devait servir de conducteur à l'œil,
Il dressa les quilles, mesura la même distance que la
veille, c'est-à-dire dix-huit pas, et se mit à jouer seul.
Là, il retrouva son adresse première.
Il abatlit bien deux, trois, quatre, cing, et même six quilles, mais jamais, comme l’étranger, il ne put abattre les neuf d’un seul coup.
Gotilieb mettait une telle action à cette espèce de répétition, qu’il comptait comme s’il jouait réellement.
il enayait quatre-vingt-onze, qu'il avait amassés en vingt coups, et par conséquent il ne lui restait plus que neuf à faire, lorsqu’en revenant à sa place et en se retournant pour lancer sa boule, il vit, à son grand étonnement, l'étranger debout et les bras croisés près du jeu de quilles.
Une sueur froide courut par tout le corps de Gottlieb. Par où avait-il pu pénétrer dans le jardin, quand il croyait avoir fermé la porte avec tant de soin?
L’étranger ne parut pas remarquer l’étonnement du compagnon tourneur.
— Ah! ah! dit-il, commes’il eût compté les quilles abatlues depuis le commencement de la partie, quatre-vingt-onze ! C’est maintenant qu'il faudrait abattre les neuf quilles d’un coup.
— Impossible, murmura Gottlieb avec un soupir.
— Bah! impossible, reprit l'étranger, parce que vous vous y prenez mal. — Tenez, prêtez-moi votre boule, et vous allez voir comment on en fait neuf d'un coup.
Util s’approcha de Gottlieb qui, espérant surprendre le secret de l'inconnu, lui mit sa boule dans la main,
L'inconnu, sans même viser, lança la boule, et abattit les neuf quilles,
— Vous le voyez, dit-il, ce n’est pas plus difficile que cela.
Gottlieb plongea sa main avec colère dansses cheveux ; il s’en fût volontiers arraché une poignée.
L'inconnu éclata de rire,
Il y avait dans ce rire quelque chose de métallique et de strident qui exaspérait Gottlieb.
Il en revenait à l’idée qui lui était déjà passée par l'esprit sur la place de divertissement, c’est-à-dire de tomber sur l'étranger et de l’assommer.
Mais en l’examinant, en le voyant si sec et si nerveux, Gottlieb comprenait que ce n’était pas une victoire facile, mais que c'était à coup str une Intte dangereuse.
En ce moment, l'étranger lui posa la main sur l'épaule.
Gottlieb tressaillit; il lui sembla que cing ongles aigus lui entraient dans la chair.
Cependant on eût dit qu’une puissance surnaturelle le fixait à sa place.
— En vérité, lui dit l'inconnu, je t'avais cru jusqu'ici un homme intelligent, Gottlieb, mais à ma grande honte, je vois que je m'étais trompé.
— Pourquoi cela? demanda le tourneur.
— Mais parce que, désirant apprendre mon secret, au lieu de chercher à entrer en amitié avec moi
pour que je te le communique, tu songes de quelle
| facon tu pourras te venger d’un bomme qui n’a d’au-
tre tort à ton égard que d’être plus fort que toi aux quilles.
Gottlieb regarda l'étranger avec étonnement ; il v2nait de lire au plus profond de sa pensée.
Mais, éludant une réponse directe, trop embarrassante à faire pour lui :
— Il y a donc un secret? demanda-t-il,
— Sans doute, qu'il y a un secret, répondit l'inconnu.
— El ce secret, tu peux me l'apprendre ?
— Non-seulement je puis te l'apprendre, mais mais même je ne demande pas mieux.
Gottlieb fil un mouvement de joie qui n'échappa point à l'inconnu,
— Cependant, lui dit celui-ci, tu connais trop le
monde, compagnon, pour ne pas savoir que l’on ne donne rien pour rien.
— Ah! ah! fit Gottlieb.
— Au reste, que t’importe, si je te demande une chose qu'il te soit facile de m’accorder?
— Eh bien! voyons, que me demandes-tu? fit Gottlieb.
L'inconnu se gratta l’oreille.
— Parle donc! insista Gottlieb.
— Attends donc, lui dit l’inconnu, il me faut le temps de réfléchir. Je voudrais te traiter en ami, et, comme je te l’ai dit, te demander quelque chose qu'il te soit facile de m’accorder. Par exemple, t’engagerais-tu à me promettre de ne plus jamais boire de la bière blanche?
— Oh! non, quant à cela, non! Je ne ferai jamais une telle promesse ! s’écria Gottlieb avec fermeté. Je suis un véritable enfant de Berlin, et je ne saurais vivre sans bière blanche; aussi, demande-moi autre chose, ou garde ton secret.
— Eh bien, voyons, je veux être bon prince. Engage-toi, pendant tout le reste de ta vie, à jouer aux quilles au moins trois fois par semaine.
— Oh! quand à cela, s’écria Gottlieb enchanté, de grand cœur, et je te fais volontiers une promesse qui me procurera tous les deux jours un délassement agréable.
Et là-dessus il frappa amicalement dans la main de l'inconnu; mais au moment où les deux mains se touchaient, il sembla à Gottlieb que tout son sang s’allumait dans ses veines ; une gaieté extraordinaire ‘anima; il se mit à sauter de joie.
— Eh bien, à la bonne heure, voilà comme tu me plais, lui dit le grand maigre; finissons done notre marché : je te donne la faculté de renverser les neuf quilles à chaque coup, ce qui assure la victoire sur tous les joueurs de quilles de l'Allemagne, et même de France, et toi tu Vengages à jouer aux quilles
trois fois la semaine; est-ce bien cela?
— C'est cela ! s’évria vivement Gottlicb.
— Seulement, prends garde à toi, si tu netiens pas ta parole! reprit l'inconnu d’un ton menaçant.
— Sur quoi faut-il faire serment? demanda Gottlieb.
— Sur ton salut éternel ! dit l'étranger.
— Je le jure! fit Gottlieb en étendant la main.
— Oh! dit l'étranger, cela ne se pratique pas ainsi; tu connais Je proverbe qui dit : Verba volant; scripta manent. Ecrivons.
Et, fouillant dans sa poche, il en tira du papier, de l'encre et une plume, dressa un contrat en règle, et invita Gottlieb à le signer.
Gottlieb prit lecture du contrat, et, comme il ne contenait que ce qui avait été convenu, il signa sans difficulté.
L’étranger relut à son tour le papier, le plia en quatre, et le fourra dans sa poche, en riant de ce rire qui avait tant inquiété Gottlieb, et qui, cette fois, lui fit courir un frisson dans les veines.
— Là, dit-il, tout est maintenant en règle. Du moment où tu as buriné ton paraphe sur notre convention, tu as reçu la faculté que tu désirais; tu es maintenant le plus fort joueur de quilles qu'il y ait au monde; seulement n'oublie pas de jouer trois fois par semaine, Si une seule fois tu oublies, tu es perdu. Tu as juré sur {a félicité éternelle, et tu m’appartiens, car je n’ai pas besoin de te dire, je présume, que je suis Satan,
Toutefois, ajouta le mauvais esprit, comme poussé par une force supérieure, je dois te déclarer une chose, c'est que notre contrat devient nul du moment où tu trouves un joueur plus fort que loi.
Mais, ajouta-t-il en riant de son rire diabolique, je suis tranquille, je sais bien que tu ne le trouveras point.
A ces mots, l'étranger disparut tout à coup, sor-
tant de scène comme il y était entré, et laissant Gottlieb seul et stupéfait.
Car Gottlieb savait maintenant à quel joueur de
quilles il ayait eu affaire.
COMMENT GOTTLIEB FUT PROCLAME LE ROI DES QUILLES, MAIS NE TROUVA PLUS PERSONNE QUI YOULUT JOUER AVEC LUI.
L’émotion qui s’était emparée de Gottlieb à la disparition de |’étrange compagnon avec lequel il venait de tire son pacte ne fut pas de longue durée, car bientôt la pensée de la précieuse acquisition qu'il venait de faire chassa tout autre sentiment de son cœur.
— Ah! s’écria-t-il dans sa joie, comme ils vont ouvrir les yeux et la bouche, les autres, en me yoyant renverser les neuf quilles à chaque coup ! Ils vont devenir enragés de jalousie, et personne n’osera plus élever la voix contre moi. Toutes les neuf à chaque coup! On m’appellera le roi des quilles, et l’on viendra de toute l'Allemagne pour m’admirer. On m'invitera dans tous les quilliers, et l’on donnera des fêtes en mon honneur.
Et quand je pense au peu que me coûte un pareil talent, car, au bout du compte, qu’ai-je promis? De jouer aux quilles trois fois par semaine, voilà tout, et ma supériorité doit durer jusqu’à ce que je trouve quelqu'un de plus fort que moi, c’est-à-dire toujours. Le plus grand joueur du monde, puisqu'il n’y a que neuf quilles au jeu, n’en pourra pas renverser plus de neuf, Hourra! je suis l'homme le plus heureux de la terre!
Tout à coup son front se rembrunit; cette pensée lui était venue que peut-être l'étranger n'avait fait
que s'amuser à ses dépens : cette réflexion, en effet,
lui causait une terrible anxiété; en conséquence i? redressa les quilles abattues, ramassa la boule, cou~ rut à la distance ordinaire, et, tout tremblant d’émotion, lança la boule.
L’inconnu ne l'avait pas trompé, les neuf quilles tombérent.
— Toutes les neuf! s’écria Gottlieb en sautant de joie.
Et il les redressa de nouveau et de nouveau les abattit.
Il continua de jouer ainsi jusqu’à ce que la nuit fût venue, car il éprouvait une indicible sensation de joie à la chute de ses neuf quilles, si bien que, s’il y eût eu de la lune au ciel, il eût passé la nuit à jouer tout seul.
Mais quand l'obscurité fut si épaisse qu’il ne put voir à quatre pas de lui, force lui fut de rentrer, il se consola en saut qu'il rentrait pour prendre du repos.
Seulement Gottlieb avait trouvé le mot, mais il chercha inutilement la chose; il se roula sur son lit plus de trois heures ayant de pouvoir s'endormir ; puis, une fois endormi, il fit les rêves les plus bizarres, se réveillant en sursaut de dix minutes en dix minutes, heureux de n'avoir fait que rêver; il va
sans dire que l’homme grand, sec et maigre jouait
toujours le principal rôle dans ses visions.
Le lendemain, Gottlieb, en se levant, se sentit tout brisé; aussi résolut-il de se reposer en jouant. Il se leva, mit ses vêtements du dimanche, alla chez son patron et lui dit qu'une indisposition lui étant survenue, il ne pouvait travailler ; il demandait done un congé de vingt-quatre heures, promettant de ratlraper incessamment le temps perdu,
Le patron fit la moue, mais il lui accorda sa demande, ne voulant pas contrarier un si habile ouvrier : d'ailleurs, son visage portait les traces de Ja
fatigue de Ja veille et de l'insomnie de la nuit,
Gottlieb, ayant congé, se mit à flâner par la ville; mais, s’il faut le dire, il ne faisait guère attention à ce qui se passait autour de lui, ne pensant qu’à sa science, et voyant toujours les neuf quilles sauter en l'air au contact de la boule; aussi ne tarda-t-il pcint, sans même avoir eu la volonté d’y venir, à se trouver sur la place de divertissement.
Il n’y avait encore personne.
Gottlieb regarda sa montre ; il n’était en effet que dix heures du matin, et la place de divertissement n’était réellement fréquentée que dans l'après-midi. Le jeune ouvrier s’assit à la porte d’un cabaret, se fit donner un pot de cette bière blanche à laquelle il avait refusé de renoncer, et s’abandonna à ses réflexions.
Mais les réflexions se résumaient toutes dans ces six mots :
Toutes les neuf à chaque coup!
Il but une première choppe de bière, puis une seconde, puis une troisième; alors la lassitude de la veille et l’insomnie de la nuit commencèrent à agir sur lui. Il s’endormit, murmurant encore dans son sommeil : Toutes les neuf à chaque coup.
{| dormit ainsi jusque vers deux heures de l’aprèsmidi, heure à laquelle le jardin commenca de se remplir de monde, et où les premières quilles furent dressées sur le quillier, Mais à ce bruit, qui pénétra au plus profond de son sommeil, il se réyeilla tout à coup joyeux et dispos.
D'un saut il était sur le quillier et s’écria gaiement :
— Bonjour à tout le monde. Voilà ma mise, J'en suis.
Les joueurs étaient en partie ceux de la veille, et, comme ils avaient encore en fraîche mémoire sa mauvaise chance de la veille avec l'étranger, ils commencèrent À goguenarder, se réjouissant d'ayance de
lui gagner son argent,
Mais pour cette fois leur erreur fut grande.
Gottlicb, à leur grand étonnement, renouvela te miracle opéré la veille par l'étranger, renversant les neuf quilles à chaque coup, de sorte qu’en peu d’instants il eut gagné une somme assez ronde.
Cette adresse surpassait celle de l'inconnu qui, quoique jouant de première force, avait de temps en temps laissé deux ou trois quilles debout.
Aussi les joueurs commencèrent-ils de chuchoter entre eux, et comme Gottlieb continuait d’abattre les neuf quilles à chaque coup, un de ses compagnons, plus mauvaise tête que les autres, donna un coup de pied dans les quilles, en disant que Gottlieb était un mauvais drôle et leur gagnait leur aient à l’aide de quelque tour infernal.
Mais Gottlieb se mit à rire, disant que chacun était libre de penser ce que bon lui semblerait. La veille, il avait fait à l'étranger le même compliment qu’on venait de lui faire, et tout le monde s’était moqué de lui. Il ajouta qu'il avait attentivement étudié la ma-
nière de procéder de l'inconnu, qu'il s'était, le même
soir, exercé tout seul à faire le grand coup, et qu'a-
près une foule d'épreuves inutiles, il avait enfin trouvé le secret.
Ces paroles, qui pouvaient être la vérité, parurent logiques aux autres joueurs, qui réprimandèrent celui qui s'était emporté; mais Gottlieb continuait d’abattre les neuf quilles à chaque coup, et par conséquent empochait les enjeux à chaque partie. Gelui qui avait déjà insulté Gottlieb revint à la charge, et cette fois trouva ses compagnons disposés à le soutenir, En effet, au lieu de l'admiration qu'il avait cru exciter, le trop habile joueur n'avait fait naître que le mécontentement; les uns, et c’étaient les moins acharnés, prétendaient que Gottlieb était un escroc qui employait un coup connu de lui seul; les autres allaient plus loin, prétendant que Gottlieb s'était
donné au diable, et que, voulût-il ne pas abattre les
on
neuf quilles, il ne pourrait pas; tous ensemble étaient d'accord qu'il ne fallait plus, sous aucun prétexte, jouer avec un homme qui était d'avance sûr de gagner.
Le jeu cessa done; mais comme Gottlieb continuait de railler ses camarades, les traitant de mauvais joueurs et de poltrons, bientôt, des railleries on en vint aux injures, et des injures aux violences, si bien qu'à la fin d’une mélée où la garde fut forcée d’intervenir, on reporta notre roi des quilles tout meurtri à la maison.
Cependant il ne put s'abstenir, tout meurtri qu'il fût encore, de retourner le surlendemain au quillier, Il avait sa promesse à remplir envers l’étranger.
Mais il en fut de la deuxiéme fois comme de la première, et de la troisième comme de la seconde, si ce n’est cependant que les disputes devenant de plus en plus acharnées, les suites de cette troisième visite au quillier furent si graves, que Gottlieb n’osa plus y retourner.
Force lui fut donc de chercher, à une autre extrémité de Berlin, un quillier auquel ilne fût pas connu ; mais il eut le même sort, et le deuxième jour le roi des quilles fut mis à la porte du second comme du premier.
Gottlieb se mit donc à chercher un troisième endroit.
Mais, quoique la ville de Berlin ne manque pas d'endroits où l'on joue aux quilles, la mauvaise réputation de notre jeune tourneur se répandit si vite en tout lieu, qu'il en arriva à ne plus pouvoir se montrer sans être l’objet de mille injures et de mille violences,
Or, n'oubliez pas, mes chers enfants, qu'en vertu de son pacte avec Satan, il était obligé de jouer trois fois par semaine. Il en résulta que ne pouvant plus
jouer à Berlin, force lui fut de quitter la ville pour
aller chercher ailleurs des gens qui voulussent bien jouer avec lui.
Au reste, rien nele retenait dans la capitale de la Prusse. Son premier patron l’avait renvoyé à cause de sa paresse. Le second ne l’avait gardé que quinze jours; le troisième, deux; et lorsque sa chance aux quilles avait été connue des autres patrons, aucun n'avait voulu prendre chez lui un homme que l’on accusait d’être en relations avec le diable.
Gottlieb fit donc son paquet, et, la valise sur le dos, le baton à la main, il partit plein d’espoir pour
l'étranger,
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