OU GOTTLIEB FRISE DE BIEN PRES LA DAMNATION ETERNELLE
Dans un autre temps, un pareil voyage eût eu pour Gottlieb un grand charme, car, en sa qualité d’Allemand, c'est-à-dire de rêveur, il eût savouré toutes les beautés de la nature, mais dans la disposition d’esprit où il était, il ne fitattention à rien. Pensant toujours aux maudites quilles, il jeta à peine un regard sur les montagnes et les vallées, et ne s'arrêta pas même à l’ombre de la forêt que le soleil faisait étinceler des nuances les plus charmantes et les plus variées.
Un autre se fût arrêté à écouter le murmure des feuilles, le bruissement de la source et le chant des oiseaux; mais pour lui tous ces bruits étaient sans charmes, et il n’entendait que le roulement des boules et le fracas des quilles qui tombaient.
Lorsque, dans le lointain vaporeux, il voyait poindre une ville ou village, il ne remarquait pas la beauté du site; il ne songeait pas s’il y trouverait du travail; il se demandait :
— Pourrai-je ¥ faire ma partie de quilles?
Son voyage ne lui apporta done ni plaisir ni in-
struction. Il était toujours préoccupé et triste, se
trouvant désappointé dans ses espérances de bonbeur, Au lieu des égards et des honneurs qu'il croyait voir venir au-devant de lui ou marcher à sa suite, il ne rencontrait que jalousie et persécution. En effet, il ne put séjourner nulle part plus de huit jours, bien heureux encore quand il pouvait quitter sain et sauf le pays cu il avait passé ces huit jours.
Peu à peu, à la suite de toutes ces injures reçues, de toutes ces querelles soulevées, ses allures devinrent tellement suspectes qu’on le prit pour un vagabond, et que la police exerça sur lui une sévère surveillance.
Mais Gottlieb ne regrettait ni sa réputation tachée, ni son honneur perdu; non, sa seule inquiétude était d’en arriver à une semaine où il lui serait impossible de jouer trois fois aux quilles.
Chaque fois que cette pensée se présentait à son esprit, tout son corps tremblait d’effroi, et qu'il y eût en vue ou non une ville ou un village, il se mettait à courir comme un fou, pour trouver nn endroit où il y eût un quillier.
Celui qui l’eût rencontré courant ainsi, l'œil hagard, le visage effaré, l’eût pris bien plutôt pour un criminel poursuivi par sa mauvaise conscience que pour un ouvrier habile, maître dans son état, ou pour un beau joueur, sachant faire tomber les neuf quilles d’un seul coup.
Aussi finit-il par maudire son habileté extraordinaire, surtout lorsqu'il lui arrivait pendant une moitié de semaine de ne point trouver l’occasion de jouer,
Dans cette situation, il suppliait alors le premier venu de faire une partie avec lui, et parfois, quand un refus répondait & sa demande, il jouait avec le garcon qui dressait les quilles, pour ne pas tomber dans les griffes de Satan!
Six mois se passérent ainsi.
Gottlieb, pendant ces six mois, devint de plus en
plus misérable : s’adonnant à la boisson d’abord pour s’étourdir, et ensuite par habitude.
Un jour, il arriva dans un village près des frontiéres de la Silésie. C'était un samedi, et il n’avait encore joué que deux fois dans la semaine; aussi en-
tendit-il avec joie, en approchant d'un cabaret, le
bruit des boules et des quilles, et les cris du garçon :
qui les dressait.
Il jeta vite sa valise sur un banc et courut au jeu, heureux d’avoir, cette fois encore, échappé à son ennemi infernal.
Mais cette bienheureuse rencontre, qu'il regardait comme un bonheur, faillit au contraire amener sa perte.
Gottlieb se mit donc à jouer, mais il ne trouvait plus de plaisir au jeu, ne jouant plus que par nécessité, et toujours avec angoisse.
Lestrois premiers coups, il renversa les neuf quilles sans que les joueurs fissent aucune observation ; mais voyant qu'il ne manquait jamais son coup, ils commencèrent bientôt à manifester leur mécontentement, du mécontentement ils passèrent bientôt aux injures, et des injures aux coups de poing. Bientôt les coups de poing parurent insuffisants, et l’on se lança des chaises à la tête. Au milieu de l’escarmouche, Gottlieb attrapa une bouteille par le goulot, et en assena un coup terrible sur la tête d’un jeune tisserand. La bouteille se brisa, et le jeune homme tomba à terre, évanoui et baigné dans son sang,
Alors il se fit un silence de mort : tous regardèrent avec terreur la victime, et Gottlieb, frémissant à la pensée de ce qui pouvait lui arriver, profita du trouble, saisit sa valise, et s'élança vers la porte du cabaret, Mais, au seuil, il trouva les gendarmes qui venaient, appelés par le bruit, et qui lui mirent la main sur le collet.
Gottlieb voulut se disculper; mais, d'un accord
unanime, tout le monde tomba sur lui, l'acousant
d’avoir suscité la querelle et d’être un suppôt de Sa-
tan, ou tout au moins un vagabond ou un malfaiteur ;
on l’accompagna ainsi jusque chez le bourgmestre,
ù il arriva déchiré, saignant, et mourant de fa- . tigue.
Le magistrat, qui n'avait pas en ce moment le temps d’entendre contradictoirement les parties, commença par donner l’ordre d’incarcérer Gottlieb, jusqu’à nouvel ordre.
Voilà donc notre pauvre tourneur, le beau jeune homme dont l’ambition était d’être toujours le premier de tous, enfermé dans une sombre prison, avec la triste perspective de n’en sortir que pour aller au bagne, peut-être même pour monter à l’échafaud.
Mais ce n'étaient ni l’échafaud ni le bagne qui occupaient la première place dans sa pensée, c'était de ne pouvoir faire ses trois parties de quilles dans la semaine, et par conséquent d’appartenir à Satan, en vertu du pacte qn’il avait signé.
Ce fut avec cette terrible pensée qu’il était perdu, non-seulement dans ce monde mais encore dans l’autre, que Gottlieb se jeta sur la paille de son ca-
chot,