MORT LU PRINCE AZOR
Le soir même, le prince Azor et Renardino se livrèrent, dans le palais, aux perquisitions les plus minutieuses : l’un, pour retrouver la personne du roi; l’autre, les trois cent mille sequins qui lui avaient été enlevés; mais leurs recherches furent inutiles.
Le roi n’était plus au palais. Emporté par Pierrot, il dormait en ce moment d’un sommeil de plomb dans la maisonnette du bûcheron; ses liens avaient été coupés, et, de temps en temps, la bonne Marguerite lui faisait respirer des sels d’une odeur si pénétrante et si aiguë, que le pauvre monarque faisait d’affreuses grimaces et s’appliquait en dormant de grands coups de poing sur le nez,
De son côté, le bûcheron, accoudé sur la table, couvait avidement des yeux une éblouissante trainée de sequins qui réflélait en rayons d’or les pales clartés de la lampe.
Cependant, le prince Azor, qui commençait à devenir fort inquiet, fit placer des sentinelles aux grilles du palais, et passa toute la nuit en conférence avec le seigneur Renardino. Une chose le préoecupait surtout; c'était l'absence des troupes du roi, que Cœur-d'Or, sur l'avis de la vieille mendiante, avait emmenées avec lui le soir pour escorter Fleurd’Amandier,
Kenardino, qui ignorait cette circonstance, se
perdait en mille conjectures sur cette singuliére disparition, et, bien qu'il n’en dit rien, entrevoyait vaguement quelque malheur.
Le jour venait de poindre, quand le capitaine des troupes du prince Azor entra dans la chambre.
— Qu’y a-t-il de nouveau? demanda le prince.
— Sire, la nuit a été tranquille, répondit le capitaine; seulement les soldats de garde ont aperçu un fantôme qui a erré toute la nuit autour des grilles du palais. L’un d’eux a cru reconnaître dans ce fantôme l’homme blanc qui se disait l’ambassadeur du roi de Bohème et que vous avez voulu mettre à mort; mais, que ce soit lui ou tout autre, je ne dissimulerai pas à Votre Altesse que cette apparition affecte au plus haut degré le moral de votre armée.
— Comment! les laches ont peur d’un fantôme! fit le prince d’une voix stridente. Eh bien, capitaine, il faut brusquer les choses. Sortez du palais avec toutes mes troupes, et mettez la ville à feu, à sac et à sang!
Le capitaine s’inclina et sortit.
Une minute après, il rentra tout effaré,
— Prince, dit-il, nous sommes bloqués; le roi de Bohéme, a la téte de son armée, cerne toutes les issues du palais et somme Votre Altesse de se rendre |...
— Sang et mort! qui parle ici de se rendre? reprit le prince Azor d’une voix terrible. Capitaine, apportez-moi ma cuirasse et ma lance, faites ouvrir les grilles du palais, que je disperse en un tour de main toute cette canaille,
— Prince, vous ne m'avez pas compris, dit le capilaine; je vous répèle que nous sommes bloqués. Les clefs de toutes les grilles du palais ont été soustraites cette nuit et nous ne pouvons sortir,
— Les clefs soustraites? et qui a eu l'audace?
— Cet homme blanc qui a rôdé toute la nuit et dont je vous parlais tout à l'heure; il vient de les re-
mettre à l'instant même au roi, votre ennemi,
— Bas les armes! s’écria tout à coup une voix me- !
nacante, bas les armes, ou yous étes morts!
C'était Coeur-d’Or qui se précipitait dans la chambre, suivi du roi de Bohéme et de son armée.
Furieux de se trouver pris au trébuchet, le prince Azor s’adossa à la muraille et se disposait à vendre chèrement sa vie, lorsque le seigneur Renardino le saisit par le bras et lui dit à voix basse :
— Tout beau, prince, tout beau! Remettez votre épée dans sa gaine et laissez-moi faire; la partie n’est pas encore perdue.
S’ayancant alors vers le roi:
— Sire, lui dit-il, je ne puis revenir de l’étonnement où je suis. Que se passe-t-il donc et que signifie tout cet appareil de guerre? Est-ce ainsi que vous exercez l'hospitalité envers les princes qui briguent l'honneur de s’allier à votre royale maison?
— Hein? Que voulez-vous dire, seigneur Renardino? s’écria le roi.
— Je dis, reprit Renardino d’une voix grave et solennelle, que le prince Azor, ici présent, pour cimenter la paix entre vos deux royaumes, a l’honneur de solliciter de Votre Majesté la main de Son Altesse Royale, haule et puissante princesse Fleurd’Amandier,
A cette péripélie inattendue, les assistants poussèrent une exclamation de surprise. Pierrot paraissait confondu et sifflait un air entre ses dents pour se donner une contenance, tandis que le roi lui disait tout bas:
— Qu'est-ce que vous me chantiez donc cette nuit, avec votre histoire de poudre, seigneur Pierrot?
— Le prince Azor attend votre réponse, sire, reprit Renardino,
A ces mots, la vieille mendiante, qui se trouvait à côté du roi, lui dit à l'oreille :
— Répondez vite que vous agréez sa demande,
mais offrez-lui, pour l’éprouver, le combat d'usage,
— C'est juste, je n’y avais pas songé, dit le roi; merci, ma bonne vieille; et se tournant vers Renardino :
— J'accepte de grand cœur l'offre d'alliance que veut bien nous faire notre beau cousin le prince Azor, mais à une condition, c’est que, suivant l’antique usage de notre Bohême, il soutiendra aujourd’hui même, dans un tournoi, la lutte à toutes armes, à pied et à cheval, contre tout venant.
— Accepté, dit le prince Azor.
— Eh bien! prince Azor, je te défie! s’écriérent à la fois Cœur-d'Or et Pierrot, qui jétèrent, l’un son gantelet, et l’autre, son chapeau de feutre à ses pieds.
— Insensés! cria le prince Azor d’une voix tonnante ; malheur à vous!
Et il releva les gages du combat.
Une heure après, tout avait été préparé pour le tournoi. Les deux armées étaient rangées autour du camp, en ordre de bataille, et le roi, ayant à sa droite Fleur-d’Amandier, à sa gauche le seigneur Renardino, était assis sur une estrade qui s’élevait au milieu de la lice.
Le prince Azor, fièrement campé sur son coursier noir, attendait immobile, et la lance en arrêt, le signal du combat.
Tout à coup le clairon sonna, et l’on vit apparaître à l'extrémité de l'arène, monté sur un ane, et n’ayant d'autre arme offensive qu’une longue fourche qu'il avait prise dans les écuries du palais, sir. Pierrot,
casque en tête et cuirasse au dos. Après avoir salué
gracieusement le roi, il piqua des deux et courut sus
au prince Azor, qui, de son côté, arrivait sur Jui comme la foudre.
Dès cette première passe, notre héros aurait été infailliblement écrasé, si l'âne qu'il montait, et qui n'avait jamais assisté à pareil exercice, ne se fat mis
à braire d'une façon si bruyante et si désespérée, que
le coursier du prince Azor se cabra d’épouyante, et sauta par-dessus le baudet et son cayalier.
Rudement secoué sur sa selle, le prince fut obligé de se tenir à la crinière de son cheval pour ne pas perdre les arcons, tandis que Pierrot poursuivait triomphalement sa carrière, trottant menu sur son âne, sa fourche à la main.
Arrivés aux deux extrémités de la lice, les deux champions firent volte-face et jouèrent de nouveau des éperons. Mais, cette fois, le choc fut terrible, et Pierrot, atteint en pleine cuirasse par la lance de son adversaire, alla rouler avec son âne à plus de cent pas de là. Monture et cavalier ne donnaient aucun signe de vie.
Les soldats du prince Azor poussèrent un hourra.
— Silence dans les rangs! eria le roi, et qu’on ap-
pelle un nouveau champion.
Cœur-d'Or, revétu d’une magnifique armure et monté sur un cheval blanc, fit son entrée dans l’arène. Il salua courtoisement le roi et Fleur-d’Amandier en baissant le fer de sa lance, et prit place a Vextrémité de la lice, en face du prince Azor.
La trompette donna le signal, et les deux champions s’élancérent l’un sur l’autre; leur rencontre au milieu de l’arène retentit comme un coup de tonverre; les chevaux plièrent sur leurs jarrets de derrière et les lances volèrent en éclats, mais aucun des deux chevaliers n’avait bronché.
— Allons, mes braves, c'est à refaire, dit le roi; et deux lances neuves furent données à nos champions pour recommencer la lutte.
Dans ce nouvel assaut, Cœur-d'Or fut blessé à l’6paule, et le prince Azor, désarçonné, roula dans la poussière, mais il se releva aussitôt, saisit sa hache d'armes, et se mit en état de défense.
Cœur-d'Or, jetant sa lance, prit également sa hache
d'armes, et sauta en bas de son coursier,
des coups à fendre des montagnes; mais les vaillants champions n’en paraissaient pas même ébranlés.
Le combat durait depuis une heure sans avantage marqué d'aucune part, quand Cœur-d’Or, affaibli par sa blessure, fit un mouvement de retraite. Tout à coup son pied rencontre un obstacle, il chancelle et tombe... D'un bond, le prince Azor est sur lui, l’étreint à la gorge et tire son poignard.
A ce moment suprême, un cri se fait entendre, cri terrible, déchirant, comme celui d’une mère qui voit périr son enfant ; c’est Fleur-d’Amandier qui l’a poussé.
A ce cri, Cœur-d'Or se ranime, rassemble ses forces et parvient à se débarrasser de l’étreinte de son adversaire; alors il se relève, prend sa hache à deux mains, la fait tournoyer dans l’air, et en assène un coup si violent sur la tête du prince Azor, qu'il brise son casque en mille pièces et pourfend le prince Azor de la tête aux pieds.
— Oufl il était temps! s’écria le roi, qui souffla avec force comme un plongeur qui revient sur l’eau; Cœur-d'Or l’a échappé belle!
— Victoire! victoire! vive Cœur-d'Or ! crièrent les troupes du roi, tandis que les soldats du prince Azor, muets et immobiles, mordaient leurs lances de colère.
Le vainqueur fut porté en triomphe, au son des fanfares, jusqu'au pied de l’estrade royale, mais il perdait tant de sang par sa blessure, qu’en recevant accolade du roi il tomba évanoui dans ses bras.
Le bon monarque, tout en émoi, le déposa aussitôt sur son trône, et s'apprôtait à lui frapper dans les mains, quand Fleur-d’Amandier, qui était pâle comme un lis, détacha son écharpe, et, se mettant à genoux, banda de sa belle main la blessure du pauvre chevalier, Soit que ce remède fût effleace,
soit qu'il y ait je ne sais quoi d'électrique dans le
La lutte fut terrible; c'étaient de part et d'autre | contact de la personne aimée, soit ceci, soit cela,
toujours est-il, mes enfants, que Cœur-d’Or fit un mouvement et ouvrit les yeux. Un éclair de bonheur illumina ses traits en voyant, agenouillée devant lui, la jeune princesse, dont toute la figure se couvrit d'une charmante rougeur.
— Ob! de grace, lui dit-il, restez ainsi; si c’est un rêve, ne m’éyeillez pas!
Je ne sais combien de temps cela aurait duré, si la vieille mendiante, qui se glissait partout, n’eût touché de la main l’épaule de Cœur-d’Or, qui se leva soudain, guéri de sa blessure.
A ce prodige, Fleur-d’Amandier ne put retenir un cri de joie. C’était la seconde fois de la journée que son secret lui échappait. Il n’y avait plus moyen de s'en dédire : elle aimait Creur-d’Or.
Arrivons maintenant à Pierrot.
Nous l'avons laissé, mes enfants, couché tout de son long sur l'arène, à côté de son âne, qui avait les quatre fers en l’air. Ni l’un ni l’autre n’avaient remué pied ou patte pendant le tournoi; mais, aux cris de victoire poussés par les soldats du roi de Bohème, Pierrot s’était relevé brusquement, avait couru sur le lieu du combat, et pris sous la cuirasse du prince Azor un petit billet plié en quatre.
— C'est bien cela, avait-il dit, et il s’était dirigé vers le roi pour le lui remettre.
Or, Sa Majesté, complétement rassurée sur le sort de Cour-d’Or, dissertait en ce moment avec son grand ministre sur les éyénements du jour. Tout & coup, le seigneur Renardino palit; il venait d’apercevoir le billet aux mains de Pierrot.
— Donnez-moi cette lettre, dit-il vivement, donnezmoi cette lettre. Et il se jeta sur lui pour s’en saisir,
— Après Sa Majesté, s'il vous plait, seigneur grand ministre, avait répondu notre héros.
— Pierrot a raison, repartit le roi, Il s'est passé aujourd'hui des choses si étranges, que je veux tout
voir maintenant par mes propres yeux,
Il prit incontinent le billet. :
Prompt comme l'éclair, le seigneur Renardino tira de sa poitrine un poignard, et il allait en frapper traitreusement le roi, quand Pierrot, qui avait toujours à la main son instrument de combat, enfourcha par le cou le grand ministre, et le cloua net sur l’estrade.
— Maintenant, sire, dit-il, vous pouvez lire tout à l'aise.
Et le roi lut à voix basse ce qui suit :
« Au prince Azor, Albertini Renardino.
» Prince, toutes mes mesures sont prises. Je vous livrerai cette nuit le roi de Bohême pieds et poings liés. — Le pauvre sire n’y voit pas plus loin que son nez. — Je vous raconterai à votre arrivée toutes les sottises que je lui ai mises dans l’esprit au sujet de la reine et de Pierrot. — Vous en rirez de bon cœur. |
» Vite, vite à cheval, bel Azor, et la Bohême est à
vous!
» Votre amé féal,