‹ La vie au desertChapitre 31 sur 175 · RENARDINO · texte numérisé non relu

RENARDINO

» P.-S. — N'oubliez pas, surtout, d'apporter avec vous ies trois cent mille sequins convenus. »

— Ah! traître ! ah! pendard! s’écria le roi, qui se tourna vers Renardino, pourpre de colère, et lui mit le poing sous le nez. — Ah! je suis un pauvre sire! Ah! je n’y yois pas plus loin que mon nez! Par ma barbe, tu me le payeras cher!

Et il le fit charger de chaînes et emmener par ses gardes, À

Cœur-d'Or et Fleur-d’Amandier, qui causaient ensemble, n'avaient rien vu, rien entendu de ce qui se passait auprès d'eux; la foudre serait tombée à leurs pieds qu'ils ne s’en seraient pas aperçus,

Maintenant, en route! en route! cria le roi, HI faut

qu'aujourd'hui même justice soit faite à tous. Courons à la tour délivrer la reine.

Au nom de la reine, Fleur-d’Amandier moi O ma bonne mère, dit-elle en joignant les mains, pardonnez-moi, je vous avais oubliée! et, s'appuyant au bras de Cœur-d’Or, elle se réunit au cortége, qui déjà était en marche vers la tour.

Le roi tenait la tête et, tout en cheminant, réfléchissait; il faisait sans doute un calcul, car on le voyait de temps en temps compter sur ses doigts.

Tout à coup il s'arrêta, mais si brusquement et si court, qu'il renversa l'officier des gardes qui marchait derrière lui, son grand sabre à la main. — L’officier des gardes, en tombant, fit choir un soldat; naturellement le soldat en fit choir un autre, celui-ci un troisième, et ainsi de suite, et, de proche en proche, ce ne fut plus sur toute la ligne qu’une jonchée.

— C'est bien, c'est bien, mes enfants, dit le roi, qui crut que ses soldats se prosternaient à terre pour lui rendre hommage. Relevez-vous.

Puis, se tournant vers Fleur-d’Amandier :

— Mon historiographe est-il ici?

— Oui, mon père. Vous savez bien qu'il vous accompagne partout où vous allez.

— Or çà, qu’il vienne et qu’il apporte ses tablettes, J'ai résolu de faire aujourd’hui une bonne œuvre, et je veux qu'il l’enregistre en lettres d’or, pour que la postérité en garde mémoire,

— C'est là une bonne pensée, mon père, et digne de votre bon cœur, —

— Flatteuse! répliqua le roi, en lui donnant du bout des doigts une petite tape sur la joue, Mais, j'y songe, c’est toi que je vais charger de faire cette bonne action.

— Et vous, mon père?

— Moi! ja n'y entends rien, tu le sais bien, Je fais

les choses carrément, voilà tout; mais toi, tu as une voix si douce, une parole si émue lorsque tu donnes aux pauvres gens, qu'ils se sentent heureux rien que de t’entendre. Et puis, tu as dans ta manière, ma chère enfant, je ne sais quelle délicatesse qui double le prix du bienfait...

— Mon père! dit Fleur-d’Amandier en baissant les yeux.

— Voyons, mon enfant, il ne faut pas rougir pour cela. — Ecoute-moi bien : dès l’instant que nous serons de retour au palais, tu porteras de ma part mille sequins d’or à cette bonne vieille qui m'a donné aujourd’hui un si bon conseil, et tu lui diras que c’est le premier quartier de la pension que j'entends lui faire chaque année jusqu’à ma mort...

— Roi de Bohême, je vous remercie, dit une voix qui paraissait sorlir d’un buisson voisin.

A cette voix bien connue, le roi tressaillit et se serra auprès de Cœur-d’Or,

— Qui a parlé? dit-il; n’est-ce pas le petit poisson rouge ?

— Non, sire, c’est la vieille mendiante, répondit Cœur-d'Or.

— Non, Cœur-d’Or, dit à son tour Fleur-d’Amandier en souriant, c’est la fée du lac.

— Fleur-d’Amandier dit vrai, reprit la voix du du buisson : je suis la fée du lac; mais rassurez-vous, roi de Bohême, la fée du lac a oublié vos torts envers le petit poisson rouge, et ne se souvient plus que de vos bontés pour la vieille mendiante. Vous en serez récompensé, Je sais que vous désirez ardemment un fils...

— Oh! oui, s'écria le roi, qui ne put s'empêcher d'exprimer lui-même son désir.

— Votre vœu sera comblé. Avantun an, la reine mettra au monde un prince, qui sera beau comme le jour, et qui, parvenu à l'âge d'homme, accomplira,

par la vertu de ce talisman, des choses merveilleuses.

Aces mots, une magnifique bague d’or, ornée de saphirs, tomba sur Je chemin.

Le roi ne fit qu’un bond pour ramasser le talisman et, le passant à son doigt, il s’écria :

— Oh! bonne petite fée, merci! J'aurai un fils! j'aurai un fils!

Et sur ce, il prit ses jambes à son cou, pour annoncer au plus vite cette incroyable nouvelle à la reine.

Pendant ce temps, les soldats du prince Azor étaient restés sur le champ de bataille; jamais on n'avait vu mines plus penaudes : les pauvres diables étaient là, bouches béantes, se tenant tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, ne sachant que faire de leurs corps.

— Êtes-vous des soldats de carton? s’écria tout à coup leur capitaine d’une voix vibrante, et faut-il vous mettre dans une boîte pour servir de joujoux aux petits enfants? Comment! on tue votre prince à votre nez et à votre barbe, et vous vous amusez à ronger vos ongles! Sabre de bois! N'’êtes-vous plus la grande armée du grand Azor! Ne l’entendez-vous pas qui vous appelle et vous crie vengeance?... A la bonne heure! voilà vos cœurs qui s’enflamment, eh! allons donc! en avant, marche!

A celte harangue, les soldats électrisés partirent du pied gauche, et se mirent, tambour battant, à la poursuite du roi de Bohême.

— Soldats du prince Azor, arrêtez ou vous êtes morts! s'écria la vieille mendiante, qui apparut soudain sur les murailles de la ville, son bâton blanc à la main.

Mais les soldats, unefoislancés, marchaient toujours,

La vieille agita alors son baton, prononca quelques paroles, et tout à coup les bétes féroces peintes sur les remparts lancèrent par les yeux, par le nez, par la gueule, par tout, des cascades de flammes.

Des cris : Au feul au feul se firent entendre.

Les bons bourgeois de la ville accoururent sur les murailles, des sceaux pleins d’eau à la main; ils regardèrent en bas, mais ils ne virent rien que des cuirasses, des casques et des fers de lance.

Voilà tout ce qui restait de l’armée du prince Azor.

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