‹ La vie au desertChapitre 33 sur 175 · PRETE-MOI TA PLUME POUR ECRIRE UN MOT · texte numérisé non relu

PRETE-MOI TA PLUME POUR ECRIRE UN MOT

Le soir du même jour, la reine fut ramenée en triomphe au palais, portée par les trente-deux esclaves noirs, qui s’étaient fait tirer l’oreille pour reprendre, après plusieurs mois de repos, l’exercice pénible du palanquin. =

Sa Majesté tenait 4 la main une jolie cage en fils d’argent, où chantait tristement, en regardant du coin de l’œil l’azur du ciel, le petit oiseau qu’elle avait enfin retrouvé.

Monté sur un grand cheval blanc que ses écuyers lui avaient amené à la tour, le roi marchait à l’amble, serrant au plus près le palanquin; il se sentait si heureux de revoir la reine après une si longue séparation, qu’il ne la quitta pas des yeux un seul instant pendant toute la route.

Le lendemain, Cœur-d’'Or épousa Fleur-d’Amandier, et reçut en apanage les États du prince Azor.

Les noces furent célébrées avec la magnificence qui

est d’usage dans les contes de fées, ‘>rsqu’un roi épouse une bergère, ou qu’une princesse épouse un berger. La fée du lac, qui s'était rendue dès le malin au palais sur un char de diamant traîné par deux beaux-cygnes blancs comme l’albâtre, présida à la cérémonie nuptiale et bénit les deux amants de sa baguette d'or, en leur promettant solennellement devant toute la cour d'être marraine de leur premier-né.

Le seigneur Renardino fut puni comme il le mérilait de sa méchanceté et de sa trahison : tous ses bens furent confisqués, rendus aux malheureux qu'il avait injustement dépouillés; lui-même, destilué de tous ses titres, fut revêtu d’habits grossiers,

et voué aux plus viles fonctions de la domesticité.

Le roi de Bohême, en reconnaissance des bienfaits de la fée, donna l’ordre à son trésorier de distribuer de riches aumônes à tous les mendiants du pays, et ft construire dans les jardins du palais un magnifique bassin de porphyre, où de charmants petits poissons rouges furent logés et entretenus aux frais du gouvernement.

Quant à Pierrot, mes chers enfants, il n’avait eu garde de se montrer pendant la cérémonie du mariage de Cœur-d’Or et de Fleur-d’Amandier, tant il avait peur que la résolution qu’il avait prise la veille n'en fat ébranlée ; mais à Vheure du festin il reparut, prit sa place au banquet, et sa blanche figure, voilée jusqu'alors d'un léger nuage de tristesse, rayonna comme aux plus beaux jours. Quand le repas fut terminé, il se leva de table avec un grand effort, descendit à la maisonnette du bücheron, et le pria de lui prêter sa plume pour écrire un mot.

Par ce mot, il donnait aux bonnes gens, pour améliorer leur vieillesse, trois cent mille sequins d’or, ceux-là même qu'il avait si subtilement escamotés au prince Azor, et que le roi l'avait prié de conserver pour prix de ses services.

L'acte dressé, il se jeta au cou du vieux et de la vieille qui pleuraient, les embrassa tendrement; puis, s’essuyant les yeux avec la manche de son pourpoint, il mit à son bras son panier de voyage et sortit de la maisonnette.

Alors on entendit une voix qui chantait dans l'avenue du palais lair dont je vous ai déjà tant parlé.

Le roi, la reine, et tous les gens de la cour écou-

térent, mais Ja voix allait s’affaiblissant, et s’éteignit

bientôt dans l'éloignement.

1 C'était Pierrot qui venait de partir à la recherche d’une autre patrie, et de nouvelles aventures que je vous conterai une autre fois, mes chers

enfants,

PR nd 1) um

Il ÿ avait une fois un jeune paysan qui s'appelait Pierre. Son père et sa mère, en mourant, l'avaient laissé orphelin.

I résulta de cet événement que, n'ayant plus de

parents, il demeura complétement son maitre; et |

quoiqu'il fût trés-affligé de la perte de l'auteur de ses jours, il se sentait néanmoins très-fier de son indépendance, et surtout il était charmé que personne n’eût le droit de lui assigner des tâches, et de passer son temps à fläner dans les champs, en s’abandonnant à la paresse, péché auquel il élait particulièrement enclin. Au reste, s’il élait permis de se livrer à ce défaut, un des plus grands, mes chers enfants, que l’on puisse reprocher à l’homme, Pierre eût eu le droit d’user de la permission; son père et sa mère avaient été fort économes, et lui avaient laissé une jolie petite ferme, bien montée en toutes sortes de besliaux, sans compter les poulets, les canards e

t les oies.

I] avait aussi des granges pleines de blé, et tout autour de la ferme des meules de foin hautes comme des montagnes.

Mais maître Pierre, — car c'était ainsi qu'on l'ap-

pelait depuis la mort de ses parents, — mais maitre

LA

Pierre avait sans doute oublié que toutes ces choses doivent nécessairement dépérir si elles ne sont point entretenues par les soins d'un maitre laborieux; en conséquence, il vivait à l’aise, sans jamais s'inquiéter du lendemain; son plus grand plaisir, et de ce plaisir il faisait à peu près sa seule occupation, c'était de dormir dans son lit de huit heures du soir à huit heures du matin; et sur le gazon, de huit heures du. matin à huit heures du soir.

Il va sans dire qu'il se réveillait régulièrement quatre fois par jour : à dix heures, à midi, à trois heures et à cinq heures, c'est-à-dire aux heures des repas.

D'après cela vous voyez, mes chers enfants, qu'il n'ya pas grand'chose à dire de Pierre. Mais vous allez voir ce qu'il advint de tout cela, et comment il ful puni,

Un jour, que selon son habitude il était étendu au soleil, s'efforçant autant que possible de ne penser à rien, une vieille oie couveuse s'approcha de lui, lui fit un salut avec son long col, et lui dit d'une voix calme, claire et distincte :

— Maître Pierre, Pomment yous portez-vous ?

Pierre se retourna et ouvrit de grand yeux, car,

pour être sincère, nous devons avouer qu'il fut on

ne peut plus surpris d’entendre parler une oie.

Cependant cette surprise pialla point jusqu’à la crainte, et comme s’il ny avait pas quelque chose de surnaturel dans ce qui lui arrivait, il répondit:

— Grand merci, madame l’oie, je me porte assez bien.

Et il referma les yeux, sans lui demander : ef yous? ce qu’exigeait la plus simple politesse.

Mais l’oie, aprés un instant de silence, et s’apercevant qu’il commencait de ronfler :

— Ne vous endormez pas, lui dit-elle, maître Pierre, car j'ai longuement à causer avec vous, et cela, croyezmoi, tout à fait dans vos intérêts.

— Ah! ah! fit Pierre; voyons, mais ne soyez pas trop bavarde, car j'ai bien envie de dormir.

— Eh bien, maître Pierre, vous saurez donc que je suis une oie.

— Parbleu! dit maitre Pierre, je le vois bien que vous êtes une oie, et il faut être ce que vous êtes pour me réveiller dans mon premier sommeil quand vous n’avez rien de plus intéressant à me dire.

— Attendez donc, maître Pierre, non-seulement je suis une oie, mais encore une fée.

— Oh! oh! fit maître Pierre, qui avait entendu parler de fée quand sa pauvre mère l’endormait avec degtenten en le berçant sur ses genoux.

— Je suis une fée, continua l'oie, et chaque œuf que je ponds donne à celui qui le possède le pouvoir de souhaiter ce qu'il désire en le cassant. Toutefois, je ne puis pondre que ‘quinze œufs pour une même personne, J'en ai précisément ce nombre en ce moment dans mon nid; ainsi donc, heureux mortel que vous êtes, puisque je vous offre mes quinze œufs, vous pouvez commencer vos souhaits sur-le-champ,

A peine Voie ayait-elle cessé de parler que maitre

Pierre oubliait son envie de dormir, et, chassant sa paresse, était sur pied, cherchant le nid, le trouyait, comptait les œufs qui s’y trouvaient, et, quant au nombre, reconnaissait que l’oie avait dit la vérité.

— Eh bien, demanda l’oie qui l’avait suivi en tortillon, ai-je menti? ;

— Jusqu’a présent, non, répondit Pierre; mais il n’y a rien de bien étonnant à ce que vous ayez pondu quinze œufs. Le miracle serait qu’ils eussent le pouvoir que vous dites.

— Essayez! répliqua l’oie.

Pierre prit vivement un œuf dans le nid, et s’appréta à le lancer à terre,

— Attendez, attendez, maitre Pierre, dit l’oie; il faut d’abord faire un souhait, sans quoi vous auriez cassé un œuf en pure perte. k

— Bon! que vais-je souhaiter? demanda Pierre tout pensif.

— Suivez mon conseil, dit l’oie, souhaitez de de-

venir oiseau; c’est une chose fort agréable, je vous

assure.

— Ah! ma foi oui, dit Pierre, et vous me rappelez que bien des fois, en voyant passer, aussi haut que les nuages, les grues, les oies et même les hirondelles, j'ai souhaité de devenir oiseau; done, je désire être oiseau!

En disant ces paroles, il lança l’œuf contre un pavé et le brisa,

Aussitôt ses sabots furent lancés au loin, son chapeau se balança un instant dans les airs et disparut; de la commotion qui se fit en lui, iltomba sur le dos. ”

oe

Mais aussitôt il se releva, se regarda dans le ruisseau et reconnut qu'il avait pris la forme d'une grue gigantesque. a

Or, Pierre se sentait très-mal à son aise sous cette nouvelle enveloppe; il n'osait marcher sur ses lon-

gues jambes, son grand bec claquait, et tout en claquant laissait échapper des cris de terreur.

— Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria-t-il, car il avait conservé la faculté de parler, je ne pourrai jamais y tenir; je ne veux pas ¢tre un oiseau : je désire redevenir Pierre comme auparavant.

Au bout d'une minute, il était redeyenu Pierre comme il l'avait désiré, Il regarda autour de lui, vit ses souliers à dix pas, son chapeau à vingt; mit les uns à ses pieds, l’autre sur sa tête. Puis il toussa, cracha, fit aller ses bras en moulin à vent pour s’assurer qu'il était redevenu lui-même, et toutes les fonctions qui appartiennent plus particulièrement à l’homme qu'aux autres animaux étant accomplies, il commença de se rassurer.

— Ouf! dit-il, c'était un piége.

— Vous vous trompez, lui dit l’oie, ce n’était pas un piége le moins du monde; seulement, vous vous êtes tant pressé dans votre désir, que vous n’avez pas pris le temps de préciser votre souhait. Le génie chargé de l’accomplir venait de vous entendre parler de grue, il a cru que devenir une grue était l’unique objet de votre ambition, et il vous a servi selon ce qu’il a cru être à votre goût.

— Non-seulement je ne veux pas être une grue, s’écria Pierre, mais même je ne veux plus être oiseau, Oh! la la! je me sens encore tout endolori; j'entendais craquer mes os que c’était pitié. Non, non! je veux être un personnage important, un soldat. Ah! oui, un soldat, un officier, comme ceux qui, dernièrement, ont traversé le village il y a huit jours,

Et prenant un autre œuf, il le lança de toute volée bots une pierre,

L'œuf éclata, ét l'on eût dit qu'en éclatant il mettait le feu à toute une batterie de canons.

Ce" brtit, si terrible qu'il fot, alla encore en s'aug-

mentant,

C'était en effet celui du canon. *

Pierre, en habit d’officier, était au milieu d’une grande bataille, ou plutôt faisait partie d’une armée assiégeante qui batfait une ville en brèche: les balles sifflaient à ses oreilles, les boulets ricochaient autour

de lui, les obus soulevaient la terre sous ses pieds,

et lui sautait à droite, à gauche, ou gambadait sur

place, selon que ies projectiles lancés de la ville le menacaient sur ses flancs ou à sa base.

Pierre avait l’habit d’un soldat, mais il n’en avait point le courage,

— Oh! s’écria-t-il, quel horrible état que celui de militaire, et que je voudrais donc être hors de tout ceci.

Au moment où il proférait ce souhait, un boulet mettait le haut de son casque en pièces et le renversait sur le dos.

Pierre se crut mort, et resta un instant dans la position où il était; mais n’entendant plus aucun bruit, il sé hasarda à relever la tête et à regarder autour de lui. Il était couché sur la paille au milieu de la cour de sa ferme, et sa vieille oie, aboyant à ses côtés, semblait le regarder avec surprise.

Pierre fit un effort et se trouva assis. Il essuya la sueur qui coulait de son front, il humecta ses lèvres, car sa bouche était desséchée par la poudre, par la fumée et surtout par la frayeur.

En ce moment il aperçut dans le jardin de son yoisin un arbre couvert de pommes.

— Oh! dit-il, que je serais heureux si je me trouvais tout à coup au haut de ce pommier avec des pommes plein mon chapeau.

Et, sans consulter son oie cette fois, il prit un œuf et le cassa.

Au même instant, älmse trouva sur la plus haute branche de l'arbre, avec des pommes plein son chapeau, à

Mais le pauvre Pierre n'eut pag le temps de jouir

du butin qu'il venait de faire. A vingt pas de lui ap- parut, furieux, le propriétaire du verger, armé d'une

énorme gaule dont il appliqua une effroyable volée

sur les épaules de l'infortuné maraudeur, lequel,

sans perdre de temps, se souhaita chez lui, où il re= vint immédiatement.

— Pourquoi done tournes-tu ainsi le dos, et secoues-tu ainsi les épaules? lui demanda l'oie.

Mais lui, au lieu de répondre à cette question :

— Viens, dit-il, j'ai à te parler.

Et tous deux rentrèrent dans la salle principale de la ferme, où ils veillèrent ensemble, réfléchissant sérieusement, et discutant sur ce qu'il y avait de “mieux à faire.

— Une bonne idée! dit tout à coup Pierre. ,

— Laquelle? demanda l’oie.

— Je vais, dit Pierre en prenant un œuf, souhaiter des masses d'argent; et pour le coup, par ma foi, nous serons heureux, il me semble.

Il n'avait point achevé que l'œuf était cassé, et que le couvercle de la huche où d'ordinaire on mettait le pain se soulevait, repoussé par les écus.

Pierre courut à la buche, dressa le couvercle contre le mur, et, avec de grandes exclamations, se mit à contempler le trésor qu’elle contenait.

L'oie, de son côté, monta sur une chaise, et, allongeant le cou, se mit à en faire autant de son côté.

Tous deux restèrent absorbés, jusqu’à la fin du jour, dans cette contemplation. ©

Puis, le soir venu, Pierre chercha le plus grand cadenas qu'il put trouver, afin de le mettre à sa porte, car la crainte des voleurs commençait à le prendre, ce qui ne lui élait jamais arrivé auparavant,

Vers minuit, il se jeta sur son lit pour essayer de dormir, tandis que l'oie se promenait de long en large devant la huche pleine d'argent, comme une sentinelle devant la Banque, Enfin, vers deux heures

du matin, voyant que le sommeil ne venait pas, il LA

s'en alla à la fenêtre, où il resta à compter les étoiles jusqu'à ce que parût le jour.

Quoique Pierre, comme il vous a été facile de vous en apercevoir, ne fût pas un garçon de beaucoup d'esprit, il commença de reconnaître, cependant, que c'était une facon très-sotte @utiliserla bonne fortune qui lui était arrivée que de désirer être oiseau,

être soldat et manger des pommes. Son dernier sou-

hait lui paraissait moins déraisonnable que les au- =.

tres. Mais depuis que la réalisation s’en était opérée, il avait déjà éprouvé de grands soucis à l'endroit de

sa fortune. j

Aussi, lorsque Voie, placée en faction devant la porte, s’approcha de la fenétre :

— Je vous avouerai, madame l’oie, dit-il, que je pense que tout ce que nous avons fait ou plutôt tout ce que j’ai fait jusqu’ici est absurbe. Ne connaissezvous pas un autre moyen d'être riche“d’avoir quelqu'un pour garder nos trésors, et de les regarder seulement lorsque nous aurions besoin d’y prendre une poignée d’or ou d'argent.

L’oie regarda Pierre d’un air narquois. +,

— Eh! pourquoi ne seriez-vous pas roi? lui ditelle. Les rois, d’ordinaire, n’ont d’autres embarras que de dépenser leur argent, attendu qu'ils ont un ministre des finances qui en répond et des soldats qui le gardent.

— Ah! peste, dit Pierre, je n'avais pas encore pensé à cela, Je serai roi, je vous en réponds, et pas plus tard qu’à l'instant même.

Et prenant aussitôt un des œufs, qui, par miracle, se trouvaient toujours à la portée de sa main, il le jeta sur le seuil de la porte,

En un clin d'œil la métamorphose s’opéra, et Pierre se trouya au milieu d’une grande salle, avec avec une fraise trés-roide au cou, une couronne trèslourde sur la tête et une longue queue à son man-

(eau,

of er

er

Fs

tz,

Autour de lui, tout le monde saluait profondé-

ment.

Pierre, ne sachant que répondre à tous ces saluts, se leva et demanda à quelle heure le déjeuner serait prêt.

Il lui fut répondu que Sa Majesté serait servie à neuf heures du matin.

Pierre avait grand’faim; d'habitude, comme nous “avons dit, il se réveillait à huit heures, et, en général, il ouvrait la bouche en même temps que les yeux.

Il demanda si, en attendant, il ne pourrait pas prendre une tasse de café ou manger un morceau de fromage.

Mais aussitôt, il lui fut répondu que, quant à son - café, il l'avait déjà pris, et que, quant à un morceau de fromage, c'était une nourriture un peu bien vulgaire pour un prince de son rang,

En ce moment Pierre vit son oie qui lui faisait la

révérence, et qui lui demandait avec ce petit ton goguenard qu'il avait déjà remarqué en elle :

— Comment vous trouvez-vous, sire?

— Peuh! fit Pierre, si le métier de roi signifie faire les volontés des autres et ne pas faire les siennes; ne pas manger quand on a faim, ou diner avec cette fraise au cou, laquelle m’empéchera d’ap procher ma cuiller ou ma fourchette de ma bouche, je vous déclare, madame l’oie, que je suis prêt à abdiquer. Mais comme il fait, au reste, un beau soleil, je vais descendre dans mon jardin et m’étendre sur

le gazon.

Mais à peine le roi Pierre avait-il prononcé ces paroles, qu'un homme s'approcha de lui tout effaré, en disant :

— Ne faites ‘pas cela, sire, si vous ne voulez pas risquer votre précieuse vie,

— Eht pourquoi, demanda Pierre, risquerais-je ma | 3

ieuse vie à m’étendre sur le gazon ?

— Mais, parce que je viens de découvrir un complot terrible contre Votre Majesté.

— Vous?

— Oui, moi.

— Vous êtes donc mon ministre de la police?

— Votre Majesté veut rire; elle doit bien me connaître, puisque c’est elle-même qui m'a nommé,

— Ah diable! fit Pierre; ainsi, l’on veut m’assassiner?

— Trente conjurés se sont réunis cette nuit et ont juré avec les imprécations les plus horribles que si vous échappiez à la balle, vous n’échapperiez pas au poignard, et que si vous échappiez au poignard, yous n’échapperiez pas au poison.

— Eh! madame Voie, fit Pierre en se retournant du côté de son conseiller emplumé, que dites-vous de tout ceci?

— Je dis, répliqua l’oie que je trouve la position fort grave, à moins que cette conspiration ne soit une invention de yotre préfet de police.

— Et dans quel but inventerait-il une pareille fable?

— Dans le but de faire croire qu’il est nécessaire, J'ai connu des ministres de la police qui ne se maintenaient à leur place qu’à l’aide d'un complot qu'ils inventaient chaque semaine; quelques-uns sont restés huit ou dix ans en place par ce moyen, tout naif qu'il semble au premier abord,

— Ob! oh! oh! fit Pierre; rangez-yous, ma mie.

— Pourquoi faire?

— Pour me laisser passer, donc!

— El où allez-vous?

— J'ai envie de déjeuner à l'instant même avec un morceau de jambon, couché au soleil, sur le gazon, Or, comme j'ai un morceau de jambon pendu à la

poutre de ma cuisine, comme j'ai un magnifique

gazon à la porte de ma ferme, je m’en retourne simplement chez moi.

— Attendez, sire, dit dE en venant ce matin avec vous, j'ai eu soin de prendre mes œufs avec moi; ainsi, dans le cas où vous auriez envie, avant de retourner chez vous, d’essayer de l’accomplisseint de quelque autre souhait, passez-vous-en la fantaisie plutôt que de retourner tout simplement chez vous, pour ronger un os de jambon, ce qui me parait, au bout du compte, un assez triste déjeuner.

— Sur mon âme, dit Pierre, je ne sais trop que désirer, et je me sens fort combattu, — Ody a-t-il un œuf?

— Sous le fauteuil de Votre Majesté.

Pierre se baissa avec beaucoup de difficultés, parce que ses habits étaient empesés, et prit un œuf.

— Au bout du compte, dit-il, je crois que l'amiral commandant une flotte est l’homme le plus indépendant qui soit au monde, attendu qu'il passe sa vie à naviguer sur des mers lointaines où aucun contrôle ne le peut poursuivre; d’ailleurs, autant que je puis m'en souvenir, l'uniforme d’un amiral est très-majestueux, , |

Et, comme Pierre n’était pas long, une fois qu’une détermination était prise, à la mettre à exécution, l'œuf qu'il tenait à la main fut brisé incontinent; et, aussitôt, Pierre se transforma en un amiral de soixante-dix ans, avec un emplâtre sur l'œil, une canne à bec de corbin, et une jambe de bois; tous ces inconvénients étaient rachetés par une magnifique béquille en bois d'acajou.

— Ah! jarnibleu! s'écria Pierre, je voulais deve-

nir un amiral, mais non pas un amiral en retraite,

avec un œil et une jambe de moins, sans compter

que j'ai soixante-dix ans, et que, par conséquent, je ’ ’ ] >

puis mourir d'un moment à l'autre.

“— Mais, dit oie, permettez-moi de faire observer … à Votre Seigneurie que l’habitude n’est pas de nommer des amiraux de vingt ans, et l’on n’atteint guère à ce grade que lorsque l’on n’est plus bon qu’à res=

ter chez soi. *

— Allez au diable! dit Pierre tout en gémissant; vous êtes une sotte, ma mie, et de peur qu'il ne m'arrive malheur sous cette misérable enveloppe, je bird moi-même, +

Et, l'ayant souhaité, il se retrouva dans la cuisine de sa ferme, avec son oie perchée sur sa table devant lui. -

Mais une chose à laquelle l’oie ne s’attendait pas, c'était à la colère de Pierre; Pierre était furieux dr: ‘à la table était un Gace il le prit et se mit à courir après la méchante bête qui l’avait entraîné dans une | succession d'aventures si désagréables: mais Voie n’était pas d'humeur à se laisser tuer si facilement: tout en courant, elle se mit à crier plus haut que lui, lui reprochant son ingratitude, lui rappelant les immenses faveurs qu’elle lui avait accordées, et dont vingt autres, qui eussent eu le bon sens qui lui manquait, à Jui, n’eussent pas manqué de profiter. - à

Elle lui démontra enfin si clairement que c'était lui qui était une oie, et elle une créature d'esprit, qu'il finit par se donner des coups de poing dans le visage, et avouer que c’élait lui qui avait tort.

— Écoutez, lui dit l'oie; il faut vous instruire en

voyageant, mon ami. Je vous ai souvent vu lire des

livres de voyage.

— En effet, dit Pierre, ce sont les seuls qui m’amusent; il y en a deux surtout dont je ne puis me lasser : Robinson et Gulliver. ;

— Eh bien done! fit Voie, pourquoi ne devien-

driez-vous pas le héros d'un livre semblable?

— Eh! eh! ceci n’est point une mauyaise idée, fit Pierre; supposons que je devienne wre -

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Robinson Crusoé et que j'aie une ile tout entière à

moi.

Je le veux, je le veux, je le veux! s’écria-t-il avec

Et il prit un œuf et l’écrasa sous son pied.

enthousiasme.

Par malheur, Pierre avait oublié de désigner la |

dimension dont il voulait son île assis sur un simple rocher; — le vent et la mer fai- ‘saient rage, et les ‘oiseaux des tempétes voltigeaient autour de lui en poussant des cris lamentables et discordants.

Comme Robinson, Pierre était abandonné dans

une île déserte.

7 is quelle île, bon Dieu! une roche de six pieds 4 carrés, juste assez d’espace pour dire qu'il était ” ree. e $ Mais le serait-il longtemps? Les vagues semblaient furieuses de l’avoir laissé échapper, et elles heurtaient en se brisant contre l’écueil, comme si elles eussent juré de le ressaisir et de l’entrainer dans les profondeurs de la mer.

— Oh! malheureux que je suis! s’écria Pierre tout grelottant de froid et de frayeur; comment vais-je retourner à la maison maintenant? Je ne pourrai vraiment le faire que s’il me pousse une queue et des nageoires, et encore, je crains tellement l’eau que, tout poisson que je serais, je n’oserais me hasarder dans lamer.

A péine eut-il achevé cette phrase qu'il entendit un certain cancannement qui ne lui était pas inconnu, Il se retourna du côté d'où venait le bruit, et vit son oie qui $e Balançait sur les vagues.

— Eh! lui dit-elle, mon cher Pierre, il y a poisson et poisson.

— Mais c'est vrai, dit Pierre, il y a les poissons volants, +

Pi.

— Allons done, dit l'oie d'un air gouailleur, à quoi

“ous servirait d'avoir lu tant de voyages pour savoir *

: il se trouva done

cela, ou, les ayant lus, de ne pas vous en souvenir dans l’occasion.

— Où sont les œufs? demanda Pierre.

— À votre droite, dans le creux du rocher.

— Ah diable! fit-il, savez-vous qu’il n’y en a plus guère, ma mie.

— Libre à vous de les ménager et de rester sur votre île.

— Non, par ma foi! et pas un ne peut être mieux employé qu’à me tirer d'ici. Donc, encore clarté,

Et il cassa l’œuf, en souhaitant de devenir un poisson volant.

Aussitôt il sentit ses oreilles s’allonger en inter-

minables nageoires transparentes, tandis que ses

jambes se collaient l’une à l’autre en s’amincissant,

et que ses pieds, se mettant à ce que l’on appelle, en terme de danse, la première position, devenaiert une magnifique queue.

En même temps une irrésistible puissance le poussa à l’eau.

Pendant quelques instants, quelque peur qu’ett eue Pierre un instant auparavant de l’élément liquide, il y flotta fort agréablement, et il commençait à trouver que l'existence d’un poisson volant était une

existence pleine de sensualité, lorsqu'il vit monter des profondeurs de la mer un monstre cinquante fois plus gros que lui, qui, la gueule ouverte, menaçait de l’engloutir.

Alors, aussi vivement qu'il s'était jeté à la mer et s'était servi de ses nageoires, le pauvre Pierre sauta en l'air et se servit de ses ailes, et cela’avec tant de succès, qu'au bout d'un instant il se trouva élevé de plusieurs mètres au-dessus des flots,

Mais, à peine était-il là, se félicitant de cette nature amphibie de laquelle il avait fait choix, effleurant de temps en temps les sommets dune vague

pour Prafraichir ses ailes, qu'un cri pergant, parti

; ae de la région des nuages, vint le faire tressaillir; 11 se tourna de côté pour regarder en l’air, et vit un point blanc qui allait grossissant avec une effrayante rapidité à mesure qu'il se rapprochait de Jui. C'était un albatros, genre d'oiseau trés-friand de poissons volants. Il avait le bec tout ouvert, les serres toutes étendues ; le pauvre hére se sentait déjà à moitié dévoré.

Par bonheur, la crainte le paralysa, et, au lieu de se servir de ses ailes pour essayer de fuir, il les plia, ou plutôt elles se replièrent sur elles-mêmes, et il tomba si rapidement lui-même à la mer, que, quelle que fût la rapidité de son ennemi, il était déjà à cing ou six pieds sous l’eau, lorsque le bec de celuici er effleura la surface

Mais à peine avait-il retrouvé dans l’élément liquide l’usage de ses nageoires, qu'il vit remonter du fond de la mer ce même monstre marin auquel il avait déjà échappé une fois, et qui, cette fois, ne le manqua que parce qu'ayant mal pris ses mesures, sa gueule se referma à deux ou trois centimètres de sa queue.

— Malédiction sur moi, s’écria Pierre, si je reste cing minutes de plus dans l’eau ou à lair ! Vite, vite la terre ferme. Je veux être à cent pas de ma maison.

Ce souhait était à peine formulé que Pierre se retrouvait sur la grande route qui passait devant sa ferme, au seuil de laquelle il venait tomber, épuisé de fatigue.

Il se releva, et enfonça la porte d’un coup de pied,

La porte s’ouvrit avec violence, et Pierre aperçut dans la cuisine sa vieille oie, qui pensa tomber à la renverse de saisissement; et en effet la pauvre béte

ut bien quelque raison d'être épouvantée, car Pierre avait couru d'an tel train pour rentrer chez lui, que la mélamorphose n'avait pas eu le temps de s'opére 3 complétement, et que Pierre, redevenu

homme par tout le reste du corps, avait encore sa

LE PÈRE GIGOGNE in

téte de poisson, ce qui lui donnait l'aspect le plus à étrange du monde.

Cette dernière aventure avait presque guéri Pierre de la manie dé casser des œufs d’oie. Il passa done sept ou huit jours assez tranquille, se remettant au coin d’un bon feu, ou étendu sur le gazon, des fatigues deses métamorphoses et surtout de ses voles: Cependant, de temps en temps sa pensée vagabonde se rattachait à l’idée de faire quelque nouvel essai, ne fat-ce que pour voir s’il lui réussirait mieux que les anciens. Et tout bas, sans toucher aux œufs, il formulait, au sujet de choses inconnues, des

souhaits plus bizarres les uns que les autres. Com e

tous les gens oisifs, il rêvait à toutes Qu de p jets imaginaires; mais hâtons-nous de dire que, . fidèle à sa paresse, aucune intention de travail nee mélait jamais à ses projets.

Seulement, comme il ne pouvait plus dormir ainsi qu’autrefois, il flanait toute la journée dans sa ferme, suivi de sa vieille oie, qui se tortillait derrière lui, et lui débitait une foule de bétises, ainsi que les vieilles oies ont l’habitude de le faire ; mais, à la fin, cette flânerie et les cancans de son oie le fatiguèrent de telle façon qu'il résolut de casser encore un œuf,

Mais que désirer? Il ignorait ce qu’il voulait être, mais pour rien au monde il n’eût voulu redevenir ce qu'il avait été.

Plus d'oiseau à longues pattes, plus deysoldat risquant d'être tué à chaque instant, plus @argent à garder pour vivre dans l'inquiétude, plus de roi, ne mangeant pas à son heure et plus gêné dans ses habits de soie que les vieux paladins dans leur armure de fer, plus d’amiral estropié, borgne, boiteux et marchant avec une béquille, plus de rocher battu par les vagues el usurpant insolemment le nom | d'ile, plus de poisson volant poursuivi par les requins dans l'eau et par les albatros dans l'air, Non,

non, il lui fallait un posle tranquille, une positions

solide où il y eût bien à boire, bien à manger et rien à faire.

C'était difficile à trouver.

Au moment où il cherchait, plongé dans ses réflexions les plus profondes, il entendit près oe un grognement qui lui sembla plein de jubilation. 0 partait d’un toit à porc, placé derrière lui.

Pierre s’approcha, se dressa sur la pointe du pied, regarda par une solution de continuité qui s’étendait entre la couverture et la muraille, et put contempler le tableau d’une séduisante paresse et d’un bonheur aussi parfait qu'il est possible de le goûter dans ce monde. P 1 etre de ce bonheur était personnifiée dans un cockon gras à lard, couché sur la paille fraiche, les yeux à demi clos, et ne remuant les oreilles et la gnéae que juste ce qu'il fallait pour effrayer les mouches,

— Ah, pardieu! dit Pierre, comment n’avais-je point pensé à cela? Sur ma foi, voilà un être heureux, Où je ne m’y connais pas. Il a une nourriture abondante sans être obligé de prendre la peine de Ja gagner. Il dort tant qu'il veut; la mobilité de ses oreilles et de sa queue lui permet de chasser les mouches sans même avoir besoin de se réveiller. Vite un œuf, un œuf, un œuf!

On sait qu’en ce cas Pierre n'avait qu’à étendre la main, el que les œufs étaient toujours là,

Il prit un œufet le brisa,

Aussitôt il se trouva étendu sur la paille fratche, avec une auge pleine de son à portée de son groin,

Il est juste de dire que, pour cette fois, le premier sentiment qu'il éprouva fut celui d’une félicité parfaite, Il étira délicieusement ses membres à la bienfaisante chaleur du soleil, il dévora avec infiniment de satisfaction quelques belles pommes tombées d'un

arbre voisin, puis il s’abandonna à ce délicieux état

de somnolence qui l'avait séduit, un instant auparavant, chez son congénère.

Mais à peine avait-il eu le temps de se plonger dans cet état de délicieuses réveries, qui n’est plus la veille et qui n’est pas encore le sommeil, qu'un homme, d’une mine fort peu gracieuse, entra sans cérémonie dans le toit de Pierre et commença par lui fourrer les doigts entre les côtes, pour s’assurer de la quantité de chair et de graisse qui les recouyrait.

Cela fut d'autant plus désagréable à Pierre, que du temps qu’il était Pierre, il était fort chatouilleux ; aussi eût-il bien voulu lui dire : ce que vous me faites la, non-seulement est inconvenant, mais encore trèsdésagréable; pour être devenu cochon, on n’en a pas moins les côtes sensibles ; laissez-moi tranquille ! laissez-moi tranquille !

Mais l’homme, qui paraissait peu se préoccuper de ce a pouvait être agréable ou désagréable à Pierre, continuait à le tater aux endroits les plus secrets avec un sentiment de satisfaction croissante. Enfin, tout en chantonnant un petit air des plus gais, il commença de relever ses manches comme quelqu'un qui serait sur le point d'entreprendre un ouvrage quelconque. Comme cet ouvrage paraissait trés-évidemment se rapporter à Pierre le cochon, celui-ci ouvrit un œil, pour ne pas être pris à l'improviste. Mais l'homme ne s'inquiéta aucunement de ce surcroît d'attention, et, à l’indicible terreur de notre héros, il tira de sa ceinture un couteau de l'aspect le plus effrayant, puis, le couteau entre ses dents, prit Pierre par une oreille et par une patte, le retourna de façon à le maintenir entre ses genoux; lui tata le cou pour découvrir le bon endroit, et, l'ayant trouvé, il y posa le pouce, tandis qu'il tirait de ses dents son couteau avec l'autre main.

Pierre comprit que s'il tardait un instant à se faire

reconnaitre, i allait re égorgé sur place,

— Eh morbleu ! s’écria-t-il d’une voix aussi distincte qu'il était possible de l’exiger sortant du groin d'u porc, je ne suis pas un cochon, animal!

Le charcutier laissa échapper son couteau, ses genoux tremble cessèrent de retenir Pierre; il rampa à reculons, sur ses mains et sur ses genoux, jusqu’à ce qu’il fut sorti du toit; alors, il se releva, et s'enfuit à toutes jambes.

Pierre saisit le couteau, et comme ses mains etses pieds d'homme lui étaient déjà revenus et qu'il ne lui restait que sa tête de cochon, il se mit à le poursuivre, bien déterminé à lui faire faire connaissance avec la trempe de sa lame.

Le charcutier se retourna, et, se voyant poursuivi par un monstre ayant le corps d’un homme et la tête d’un cochon, il poussa, @effroyables cris, et alla se jeter tout droit dans une rivière où il faillit se noyer, et dont il ne se retira qu’avec des efforts si burlesques, que Pierre, qui venait enfin de retrouver sa téte d’homme, éclata de rire, et laissa tomber son couteau, forcé qu'il était de tenir ses côtes des deux mains.

Pierre retourna à sa maison et y rentra riant encore, ce qui fit que la vieille oie, qui n’était pas habituée à le voir revenir avec ce visage, vint à lui pleine de confiance, lui demandant quelle chose lui était arrivée qui put le mettre dans une telle gaieté.

Pierre lui raconta l’histoire du charcutier.

Après quoi tous deux soupérent en tête-à-tête.

Au dessert, Pierre, qui était d'excellente humeur, dit à sa convive :

— Madame l’oie, à la prochaine fois, je veux être quelque chose de joli, car je suis dégoûté des oi- Seaux, des poissons et des quadrupèdes. Donc,

oyons, parlez-moi en amie : quel conseil me donnezvous pour que les choses ne tournent pas à mon déplaisir?

— Sur ma parole, dit l’oie, je n’en sais vraiment

rien; car, quelque choix que vous fassiez, yous devez

vous apercevoir que plus les œufs tirent à leur fin, plus vous changez lentement, et il y a des cas où il pourrait être insupportable de prendre peu à peu le for d'une créature singulière. .

— Vous avez raison, dit Pierre, et j’ai, en effet, trouvé mes métamorphoses, soit pour me transformer, soit pour redevenir moi-même, plus 1ehtes à chaque fois; seulement je pensais que ce serait joli et léger d’être papillon. Il n’y a pas de fatigue à voltiger au-dessus des fleurs. Ils ont un charmant logis, puisque d'habitude c’est le calice d’une rose ou la corolle d’un lis. Voyons, que pensez-vous d’un beau

papillon ? je me tiendrais dans mon jardin et je l’em-

bellirais de ma propre présence.

— Ma foi, répendit Voie, qui commençait ac

dre la responsabilité qu’elle prenait en donnant conseil, je suis d’avis, mon cher Pierre, que vous agissiez d’après vos propres inspirations ; quant à moi, je désire autant que possible ne plus me mêler désormais de ces sortes d’affaires.

Mais, quand Pierre avait une chose dans la fée, il fallait qu’il s’en passat la fantaisie : il prit done l’avant-dernier œuf et le cassa sans hésiter souhaitant de devenir un superbe papillon.

Pierre était assis sur un escabeau boiteux, avec la

vieille oie en face de lui.

— Ah! dit la vieille oie, voici vos cornes qui poussent, voici vos pattes qui poussent, voici vos ailes qui poussent: elles sont vraiment splendides"

Mais Pierre faisait d’effroyables grimaces. à

— Est-ce que vous souffrez? demanda la vieille oie.

— Je me sens très-mal à mon aise, répondit Pierre. Aïe! comme cela me fait mal à jgpoitrinel Oh! la, la, mon dos! est-ce que je deviendrais bossu? Oh! mes bras, oh! mes jambes, oh! mon...

Pierre s'arrêta là sans que la vieille oie pdt savoir

ce qu'il allait dire, car sa téle élant devenue celle

api Pierre éprouva une grande fatigue à e parler. F

La métamorphose, au reste, fut bientôt complétement achevée; tout son corps se couvrit de duvet. Il était devenu ce magnifique papillon bleu, jaune et A que l’on appelle le porte-queue.

Comme la fenêtre était ouverte, il s’envola par la enétre, voltigea un instant au soleil, passa par-dessus le toit et se trouva dans le jardin.

L’oie, qui lui avait entendu dire que c'était là qu’il comptait demeurer, ay attendait.

Elle l'y trouva donc, et quoiqu’elle fat loin d’être une fleur, il vint voltiger autour d’elle.

— Voila qui est charmant, disait le papillon; os adorable existence, se laisser flotter dans l’air,

irella rosée, vivre de miel et de parfums. Je ne suis

plus un homme, je ne suis plus même un papillon, je suis un dieu!

— Il y a cependant une chose qu'il faut vous rappeler, lui dit l’oie; certainement votre vie sera gaie. et agréable, mais elle sera courte, car les papillons,

à ce que j'ai entendu dire, sont rangés par les hommes au rang des créatures éphéméres, ce qui vous donne un jour de vie, vingt-quatre heures peut-être. fl est vrai que le bonheur ne se mesure pas à la durée, et que l’on peut être plus heureux en douze heures que pendant toute une longue vie.

— Peste! s’éeria Pierre, vous m’y faites songer. Moi aussi, corbleu! j'ai entendu dire cela; imbécile que je suis, si javais encore mes poings, je me cognerafflln'tetc. M'être donné l'embarras d’un changement qui durera si peu, et peut-être encore, par le temps que j'ai mis à prendre cette charmante forme, aurai-je celui de mourir avant de la quitter!

— En ce cas, Pierre, dit l’oie, il n’y a pas une

À minute à perdre ; mon ami, souhaitez de redevenir vous-même : alerte! alerte il me semble que vous

LE

faiblissez}

~ En effet, la peur avait paralysé Pierre, et il était

tombé sur le gazon.

— Je yeux redevenir moi! je veux redevenir moi ! s’écriait Pierre. ’

Mais, comme nous I’avons dit, les métamorphoses deyenaient de plus lentes en plus lentes; plusieurs heures s’écoulérent avant qu’il put se débarrasser de son costume de papillon, et le soleil commençait à disparaître lorsque Pierre rentra dans sa maison accompagné de l’oie,

Pierre. était tellement brisé, qu'il se coucha et s ‘endormit aussitôt.

Le lendemain, lorsqu'il se leva, il se rappela qu'il ne lui restait plus qu'un œuf, aussi éprouvait-il une grande répugnance à employer celui-là légèrement.

Ce dernier œuf, c'était toute Ja fortune de Pierre.

Aussi alla-t-il s'asseoir sur un bane, à la porte de la ferme, et se mit-il à méditer sérieusement,

L'oie l'avait suivi sans qu’il y fit attention.

Tout à coup Pierre tressaillit en entendant sa voix. ‘

— A quoi pensez-vous, Pierre? lui demanda l’oie.

— Je pense à quel souhait je dois employer mon dernier œuf, répondit celui-ci.

— Oh! ne vous tourmentez pas decela, mon pauvre Pierre, répondit l'oie; vous casserez votre dernier œuf sans savoir d'avance ce que vous deviendrez. Vous n’y pouvez rien, et votre volonté a maintenant perdu toute son influence. Seulement vous pouvez renoncer à le casser, et par conséquent renoncer au bénéfice ou à la perte de la chose inconnue. Quant à moi, ne me demandez. pas de conseils; j'aurais trop peur d’influencer votre décicision, et que, cassant l'œuf sur mon avis, il ne vous arrival malheur.

— En tous cas, demanda Pierre, en supposant que je sois mécontent de ma transformation, pourrais-je

redevenir moi-même?

— Sans doute; mais, qui sait le temps que vous y mettrez!

— Eh bien! quoi qu'il arrive, je m’en mogue, dit Pierre, et puisque j’ai si mal choisi jusqu'ici, peutêtre vaut-il mieux que je n’aie pas le choix. La curiosité l'emporte chez moi sur la frayeur; si je ne cassais pas ce dernier œuf, toute ma vie je me répélerais qu’il contenait peut-être mon bonheur. Je l’ai ici dans ma poche, sous ma main; je vais donc le casser sur-le-champ.

Et, tout en parlant, il lança l'œuf contre la muraille,

A l'instant même il sentit des milliers de plumes qui commencaient de lui percer la peau. Il glissa du banc sur lequel il était assis et se trouva sur une paire de larges pattes emmanchées de jambes trèscourtes; ses yeux lui montrèrent un long bec jaune qui le fit loucher, si bien que, hors de lui-même, il cria à sa vieille amie :

— Au nom du bon Dieu! mais quelle bête suis-je donc?

— Une oie! une oie! une oie! s’écria celle-ci.

Et elle tomba dans les convulsions d’un fou rire, tandis que le sang de Pierre bouillait d’une furieuse indignation.

— Que signifie cela? s’écria-t-il. Je crois, Dieu me pardonne, que yous yous moquez de moi.

— Oh! mais c’est qu’en vérité, reprit l’oie aussitôt qu’elle put reprendre haleine, c’est que non-seulement vous êles une oie, mais encore c’est que vous êtes Voie la plus horriblement gauche qu'il soit possible de voir, Vous vous tortillez ridiculement, vous avez la voix criarde, vous louchez à faire peur; excusezmoi donc si je ris, mon cher Pierre, mais je vous assure que si vous pouviez vous voir, vous ririez aussi.

Pierre, tout déconcerté, s'en alla en tortillant la

queue dans la basse-cour, de laquelle il ne sortit que

lorsqu’il fut, & force de volonté, 16 ou lui-même.

La leçon avait élé rude; aussi ne ferma-t-il pas

Veil de toute la nuit suivante, et le lendemain, jetant sa faucille sur son épaule, il se prépara à aller travailler dans les champs que lui avaient légués ses bons parents. e

— Bonjour, Pierre, dit la vieille oie, qui barbotait à la porte; où allearons si matin?

— Vous le voyez, répondit Pierre assez brusquement, je vais travailler.

— Mon Dieu! mon Dieu! fitloie d’un ton goguenard, nous n’en finirons donc jamais avec les merveilles.

Mais Pierre, se redressant :

— Sot oiseau, lui dit-il, va-t’en rejoindre tes pareils dans ma basse-cour. Moi, je suis revenu à la raison. Je vois d'aujourd'hui seulement combien j'avais été fou de négliger les biens que m'avait donnés la Providence, pour perdre mon temps à des recherches qui ne m'ont donné que des déceptions et des ennuis, désirant toujours être ce que je ne

suis pas, au lieu de tirer parti de ce que je pus et

par-dessus tout, pour comble de sottise, demandant

des conseils à une oie qui avait fini par me faire

aussi bête qu’elle. Mais écoutez bien, ma mie, ma

résolution est inébranlable : je ne veux plus rêver

aux choses impossibles; je suivrai les laborieux exemples qui m'ont été donnés par mes bons parents, et je tiens pour assuré qu'en marchant dans cette voie je n’aurai rien à désirer dans l'avenir,

En disant ces mots, Pierre s’en alla aux champs, où, de ce jour, il travailla assidûment, comme doit

le faire un jeune fermier laborieux; et lorsque,

| devenu grand, il arriva à l’âge d'homme, il évita tou-

jours les mauvaises sociétés et les sots conseils, ne cassant plus jamais d'autres œufs que ceux qu'il

mangeait à son déjeuner,

BLANCHE DE NEIGE

ie Un jour d’hiver, la neige tombait par flocons,

comme si le ciel semait des fleurs d’argent sur la |

terre.

Il y avait une reine, qui était assise et qui cousait prés d’une fenétre de son palais.

Cette fenêtre était de bois d’ébéne du plus beau noir.

Et, comme la reine était occupée à regarder tomber la neige, elle se piqua le doigt avec son aiguille.

Trois gouttes de son sang coulèrent sur la neige, et firent trois taches rouges.

En voyant combien ce sang de pourpre tranchait avec la blancheur de la neige, la reine dit : — Je voudrais avoir un enfant dont la peau fût ausel blanche que cette neige, dont les joues et les lèvres fussent aussi rouges que ce sang, et dont les yeux, les cils et les cheveux fussent aussi noirs que celle ébène.

Juste en ce moment, la fée des Neiges passait, dans sa robe de givre; elle entendit la prière de la reine

et l’exauea,

Neuf mois après, la reine mit au monde une fille,

blanche de peau comme la neige, rouge de lèvres et de joues comme le sang, noire d'yeux, de cils et de cheveux comme l'ébène.

Mais la reine n’eut que le temps d’embrasser sa fille, et elle mourut, en disant qu’elle désirait que Venfant s’appelat Blanche de Neige.

Un an après, le roi prit une autre femme.

Celle-ci était fort belle, mais aussi orgueilleuse et aussi vaine que la première était humble et douce.

Elle ne pouvait supporter cette idée qu'aucune femme du monde put l’égaler en beauté.

Elle avait eu une fée pour marraine; cette fée Jui avait donné un miroir qui avait une étrange facullé.

Quand la reine se regardait dans ce miroir et disait : « Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays? » le petit miroir répondait : « Belle reine, c'est toi qui es la plus belle. »

Et l'orgueilleuse reine était satislaile, car elle savait que le miroir disait toujours la vérité.

Cependant Blanche de Neige grandissail et devenait de jour en jour plus jolie; si bien qu'à dix ans, elle était belle comme le plus beau jour; plus bell même que la reine.

Or, un jour que celle dernière disait & son mi-

roir : « Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays? » le miroir, au lieu de lui répondre comme d'habitude : « C’est toi, » lui répondit : « C’est Blanche de Neige. »

La reine fut toute bouleversée : elle devint verte de jalousie; ce qui ne l’embellit pas.

A partir de ce moment, chaque fois que la reine rencontrait Blanche de Neige, son eceur se retournait dans sa poitrine, tant elle haissait la jeune fille.

Or, l’orgueil et la jalousie, ces deux mauvaises

plantes de l’âme, allèrent toujours croissant dans son

cœur, comme l’ivraie dans un champ; de sorte que,

ne pouvant plus reposer ni jour ni nuit, un matin, |

elle fit venir un chasseur et lui dit :

— Emporte cette enfant dans la forêt, afin qu’elle |

ne reparaisse jamais devant mes yeux. Tu la tueras et tu m’apporteras son cœur, comme preuve qu’elle est bien morte, et je ferai manger son cœur à mes chiens; il y a assez longtemps que ceux de la jalousie mangent le mien.

— Mais le roi? demanda le chasseur.

…— Le roi est à l’armée; je lui écrirai que Blanche de Neige est morte, et il n’en demandera pas davantage.

Le chasseur obéit, emmena l'enfant dans la forêt; mais, lorsqu’il eut tiré son couteau de chasse pour tuer Blanche de Neige, celle-ci, voyant qu’elle courait danger de mort, tomba à genoux et se mit à pleurer en disant :

— Ab! cher chasseur, je t'en prie, laisse-moi la vie; je courrai dans la forêt si loin, si loin, que personne ne saura que j’existe, et je ne reviendrai jamais à la maison.

Et Blanche de Neige était si belle, que le chasseur en eut pilié.

— Allons, va, cours dans la forêt, pauvre enfant!

lui il,

Et, en disant cela, il pensait :

— La forét est pleine de bêtes fauves: elles l’auront bientôt dévorée. ,

Cependant un poids bien lourd lui était enlevé de dessus le cœur.

Un jeune daim se leva : le chasseur lui envoya une

| flèche et le tua; puis il l’ouyrit, lui prit le cœur, et

l’apporta à la reine.

La reine, croyant que c'était le cœur de Blanche de Neige, le fit manger à ses chiens, ainsi qu’elle l'avait dit. .

Quant à la pauvre enfant, elle était donc restée seule dans la forêt, comme elle l'avait promis : elle se mit à fuir, et courut tant qu’elle eut de forces.

Mais les ronces s’écartaient devant ses pas, et les bôtes féroces la regardaient passer sans lui faire Pi cun mal.

Vers le soir, elle aperçut une petite maisonnette.

Il était temps; ses jambes ne pouyaient plus la

porter, 4

La maisonnette était charmante : située dans un site pittoresque, avec une source à dix pas d’elle et de beaux arbres fruitiers dans un jardin.

La jeune fille but quelques gouttes d’eau à la

| source dans le creux de sa main, et entra dans la

maisonnette pour se reposer, La porte en était poussée seulement.

Tout était petit dans cette maison, mais tout y

élait propre et net au dernier point. Il y avait une

petite table couverte d’une nappe, et, sur cette nappe, sept petites assiettes.

Chaque assiette avait sa petite cuiller, son petit couteau, sa petite fourchete et son petit gobelet.

A la muraille étaient adossés sept petits lits, avec des draps blancs comme neige,

La jeune fugitive, qui avait grand’faim, mangea,

| sur une des petiles assietles, un peu de légumes

BLANCHE DE NEIGE

et du pain, but une goutte de vin dans un gobelet; car elle ne voulait pas tout manger et tout boire, ce qu’elle n’eût point eu de peine à faire, si elle eût mangé et bu à son appétit.

Puis, comme elle était fatiguée, elle s’avisa à se coucher dans un des lits.

Mais aucun des six premiers lits ne lui convenait : l’un était trop court, l’autre était trop étroit,

Il n’y eut que le septième qui lui allat bien.

Elle s’y coucha, et, après s'être recommandée à Dieu, elle s’endormit.

Quand la nuit fut tout à fait venue, les sept maitres rentrérent.

C’étaient sept nains, qui exercaient la profession de chercheurs de minerai dans la montagne,

Ils allumérent sept lumières, et alors ils virent que quelqu’un était venu, car rien n’était plus dans le même ordre où ils l’avaient laissé.

Le premier dit :

— Qui s’est donc assis sur ma chaise?

Le second dit :

— Qui donc a mangé dans mon assiette?

Le troisième dit :

— Qui done a grignoté mon pain?

Le quatriéme :

— Qui donc a mangé ma part de légumes ?

Le cinquiéme :

— Qui s’est servi de ma fourchette?

Le sixième :

— Qui a coupé avec mon couteau ?

Et le septième :

— Qui a bu dans mon gobelet?

Alors le premier regarda tout autour de lui, et s’aperçut que quelqu'un était couché dans le lit du septième nain, qui était le plus grand de tous.

— Tiens! demanda-t-il à son camarade, qui done est couché dans ton lit

Tous les autres nains accoururent et dirent :

mm ment th

Le Dans le mien aussi l’on a essayé de se coucher. Mais le septième, regardant Blanche de Neige qui

dormait, appela les autres,

Les sept nains restèrent saisis d’admiration en voyant la jeune fille, qu'éclairaient leurs sept lumières.

— Oh! mon Dieu! s’écriérent-ils en chœur, que cette enfant est donc belle!

Etils en étaient si réjouis, qu’au lieu de l’éveiller, ils la laissèrent couchée dans le lit.

Celui dont Blanche de Neige avait pris le lit coucha à terre sur une jonchée de fougères sèches.

Le lendemain, quand vint le jour, Blanche de Neige s’éveilla, et fut fort effrayée en voyant les sept nains grouiller dans la maisonnette.

Ceux-ci s’approchèrent d'elle et lui demandèrent :

— Comment t’appelles-tu?

— Je m'appelle Blanche de Neige, répondit la jeune fille.

— Comment es-tu venue dans notre maison? lui demandèrent encore les nains.

Alors elle leur raconta que sa belle-mère avait voulu la faire mourir, mais que, le chasseur lui ayant, sur sa prière, laissé la vie, elle avait trouvé la maisonnette, y était entrée, et, ayant faim et étant fatiguée, y avait soupé, s'était couchée et s’élait endormie.

Les sept nains lui dirent :

— Si tu veux faire notre ménage, notre cuisine et nos lits, laver, coudre, tricoter, enfin tenir Ja maison propre et nelle, alors tu pourras rester avec nous, et rien ne Le manquera.

— Trés-volontiers, dit Blanche de Neige.

Et, toute lille de roi et de reine qu’elle était, ell’

uais de

resta chez les sept nains, fil leur ménage et vune, en ordre, l'événement que Le matin, lesnains parlaient pour ne se plaga de nouilscherchaient leur minerai d'or, ¢

132 di LE PÈRE GIGOGNE

Le soir, ils revenaient et trouvaient leur repas servi.

Tout le long du jour, la jeune fille restait donc seule, et il y avait peu de matins où les nains, qui l’aimaient comme leur enfant, ne lui dissent en la quittant :

— Ne laisse entrer personne, Blanche de Neige;

défie-toi de ta belle-mère; un jour ou l'autre, elle |

apprendra que tu es vivante et te poursuivra jusqu'ici.

Et, en effet, la reine, croyant être débarrassée de Blanche de Neige, était restée deux ans, à peu près, sans consulter son miroir. Et, pendant ces deux ans,

l'enfant, devenant jeune fille et embellissant cha-:

Elle partit pour la montagne des sept nains, arriva à la maisonnette et frappa à la porte en disant :

— Belle marchandise à vendre... eta bon marché!

Blanche de Neige, qui, ainsi que d’habitude, avait fermé la porte en dedans, regarda par la fenétre et dit :

— Bonjour, bonne femme ! Qu’avez-vous à vendre?

— De bonnes marchandises, ma belle enfant, ré-

| pondit-elle; de jolis lacets pour les brodequins, de

que jour, était restée bien tranquille et, disons plus, |

bicn heureuse chez les nains.

jolies ceintures pour la taille, de jolis velours pour les colliers.

— Ab! pensa Blanche de Neige, je puis bien faire entrer celte honnête marchande.

Et elle ôta le verrou de la porte.

La vieille entra, lui montra sa marchandise, el

| Blanche de Neige lui acheta un beau petit velours

Mais enfin, un jour la reine fut prise d'une |

vague inquiétude, se placa devant son miroir et dit :

— Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays?

Et le miroir répondit :

— Belle reine, tu es la plus belle dans toutes les villes de ton royaume ; mais Blanche de Neige, dans la montagne, chez les sept nains, est mille fois plus belle que toi.

La reine fut effrayée; elle savait que le miroir ne pouvait mentir; elle vit donc bien que le chasseur l'avait trompée, dès que Blanche de Neige était

vivante.

Alors elle se mit à songer comment elle parviendrait à faire mourir Blanche de Neige; car sa jalousie, elle le sentait bien, ne lui laisserait aucun repos tant

Mu ‘elle ne serait pas la plus belle du pays. Et Blanvsavina done de se grimer la figure et de se

en eut pilié, eille marchande foraine.

— Allons, va, Cot déguisée, elle était méconnais-

noir pour mettre en collier.

— Ah! mon enfant, dit la vieille, que vous êtes

| belle! mais vousserez bien plus belle encore avec ce

collier, Laissez-moi done vous le nouer derrière le cou, que j'aie le plaisir de voir comme il vous va bien.

Blanche de Neige, ne se défiant de rien, se mil devant elle pour qu’elle lui passat au cou le ruban. Mais la vicille le lui serra si fort, que Blanche de Neige, sans ayoir le temps de pousser un cri, en perdit la respiration et tomba comme morte.

La reine la crut morte tout à fait.

— Ah! dit-elle, tu as été la plus belle, mais tu ne l'es plus.

Et elle sortit vivement,

Vers le soir, les sept nains revinrent au logis, et furent fort effrayés en trouvant leur chère Blanche de Neige étendue sur le sol et comme morte.

Ils virent bien tout d’abord que c'était le velours noir qui l'étranglait : ils le coupèrent; et Blanche de Neige, commençant à respirer, revint à elle peu à

peu,

ae

BLANCHE DE NEIGE

Les sept nains lui dirent alors ;

— La vieille marchande foraine n’est autre que la reine ta belle-mère. Prends donc bien garde à toi, maintenant que te voila averlie, et ne laisse entrer

personne dans la maison quand nous n’y serons

pas.

La méchante reine, rentrée chez elle, demeura

elques jours tranquille, car elle se regardait, maintenant qu’elle croyait Blanche de Neige morte, comme la plus belle du pays.

Cependant, un beau matin, elle alla en minaudant à son miroir, et lui dit, plutôt par habitude que par doute :

— Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays?

‘Et le miroir lui répondit :

— Belle reine, tu es la plus belle dans toutes les villes de ton royaume; mais Blanche de Neige, dans la montagne, chez les sept nains, est dix mille fois plus belle que toi.

En entendant cela, la reine jeta un cri de rage, et tout son sang reflua vers son cœur.

Et, en effet, elle était très-effrayée, car elle voyait bien que Blanche de Neige était encore en vie.

— Ah! maintenant, dit-elle, je veux imaginer quelque chose qui anéantisse à tout jamais ma rivale en beauté,

Et, comme elle connaissait la magie, elle fit un peigne empoisonné,

Alors elle se déguisa de nouveau, revétit l'aspect d’une autre vieille femme, quitta la ville, gagna la montagne, arriva à la maisonnelte et frappa à la porte en criant :

— Belle marchandise à vendre, et pas cher!

pis ww to

Blanche de Neige regarda à la fenêtre et dit :

— Passez votre chemin, bonne femme; je ne dois pas vous laisser entrer.

— Mais tu peux au moins regarder, dit la vieille.

Et elle tira son peigne, qui relyisait comme s’il était d’or, et l’éleva en l'air.

— Oh! dit l'enfant, comme mes cheveux noirs paraîtraient bien plus noirs encore s’ils étaient relevés par ce beau peigne d’or!

Blanche de Neige et la vieille femme ne tardèrent pas à tomber d’accord sur le prix.

Mais alors la vieille lui dit :

— Maintenant, laisse-moi entrer, afin que je te pose ce peigne à la mode de la ville d'où je viens.

La pauvre Blanche de Neige, sans défiance aucune, laissa entrer la vieille. Mais à peine celle-ci eut-elle mis le peigne dans les cheveux de la jeune fille que le peigne fit son effet et que Blanche de Neige tomba sans connaissance,

— Chef-d’ceuyre de beauté, dit la méchante reine en sortant, j'espère maintenant que c'est fait de toil...

Par bonheur, cela se passait vers le soir. La méchante reine n’était donc pas sortie depuis dix minutes, que les nains rentrèrent.

En voyant Blanche de Neige étendue sur le sol, et soupçonnant de nouveau sa belle-mère, ils aperçurent dans ses cheveux un peigne d'or qu'ils ne lui connaissaient pas, et se hätèrent de l’enlever.

A peine le peigne fut-il hors des cheveux de la jeune fille, que Blanche de Neige revint à elle et raconta à ses bons amis les sept nains ce qui s'était passé.

Alors ils lui recommandèrent plus que jamais de se tenir en garde et de n'ouvrir à personne.

Une quinzaine de jours après l'événement que nous venons de raconter, la reine se plaça de nou-

veau devant son miroir, et dit:

— Petit miroir pendu ati mur, quelle est la plus belle de tout le pays?

Le miroir répondit :

— Belle reine, tu es la plus belle dans toutes les villes de ton royaume; mais Blanche de Neige, dans la montagne, chez les sept nains, est cent mille fois plus belle que toi.

En entendant cette réponse, la reine se mit à trembler de colère.

— Oh! cette fois, s’écria-t-elle, il faut que Blanche de Neige meure, dût-il m’en coûter ma propre vie.

Alors elle s’enferma dans une chambre isolée où ne pénétrait jamais personne, et qui était le laboratoire où elle préparait ses poisons; et, là, elle fit une pomme de calville qui avait une splendide apparence : blanche d’un côté, ronge de l’autre. Blanche de Neige n'avait pas le teint plus blanc; Blanche de Neige n’ayait pas les joues plus roses.

Mais quiconque mangeait le plus petit morceau de cette pomme devait mourir en l’avalant.

Quand la pomme fut terminée, la reine se déguisa en paysanne, et, quittant la ville, gagna la montagne et arriva devant la maisonnette des sept nains.

Elle frappa à la porte.

Blanche de Neige se mit à la fenêtre et dit:

— Oh! cette fois-ci, je n’ouvre pas; les sept nains me Vont trop bien défendu, et, d’ailleurs, j'ai été moi-même trop bien punie d’avoir ouvert.

— Bon! dit la paysanne, je ne voulais qué te donner celle pomme, que j'ai cueillie à ton intention, Blanche de Neige,

— Je n'en veux pas, dit celle-ci, car peut-être estelle empoisonnée,

— Ah! quant à cela, tu vas bien voir le contraire, Jit la paysanne.

Et, prenant son couteau, elle la coupa en

deux,

— Tiens, dit-elle, je mange le côté blanc, mange le côté rouge.

Mais cette pomme avait été faite avec tant d’art, que le côté rouge seulement était empoisonné. |

Blanche de Neige lorgnait la pomme, et, quand elle vit que la paysanne mangeait le côté blane, elle ne put résister à son désir; elle tendit la main et prit le côté rouge.

Mais à peine eut-elle mordu dedans, qu’elle tomba morte à terre.

La paysanne monta sur le banc, regarda par la fenêtre, et, la voyant étendue sans souffle, elle la contempla avec des yeux cruels, et dit: ;

— Blanche de Neige, rouge comme sang, noire comme ébéne, cette fois les sept nains ne te réveilleront plus.

Et quand, reyenue au palais, elle consulta son miroir en demandant :

— Petit miroir pendu au mur, quelle est la plus belle de tout le pays?

Le miroir lui répondit :

— Belle reine, tu es la plus belle non-seulement du pays, mais de toute la terre. ;

Et son cœur jaloux eut enfin du repos, autant toutefois qu’un cœur jaloux peut en avoir.

Quand les nains revinrent à la fin de leur journée, qu'ils trouvèrent Blanche de Neige à terre, et qu'ils virent que cette fois elle ne respirait plus, ils la relevèrent, la délacèrent, la peignèrent, la lavèrent avec de l’eau et du vin, et, l'ayant couchée dans sa robe blanche, ils se mirent à la pleurer pendant trois jours.

Alors ils songèrent à lV’enterrer; mais, comme elle avait la mine aussi fraiche qu'une personne vivante, comme elle avait toujours ses belles couleurs roses, ils se dirent:

— Nous ne pouvons pourlant pas mettre en terre

un pareil Lrésor de beauté,

Et ils s’en allèrent chez des verriers de leurs amis, nains comme eux, et ils leur firent faire un cercueil tout de glaces transparentes comme une chasse de saint; puis ils couchèrent la jeune fille dedans sur un lit de fleurs, écrivirent en lettres d’or son nom sur le Pees et y inscrivirent sa qualité de fille de roi.

Après quoi, ils déposèrent le cercueil sur le point le plus élevé de la montagne, et l'un d’eux resta auprès pour le garder.

Et les animaux sauvages s’approchérent eux-mêmes du cercueil de Blanche de Neige et la pleurèrent.

Le premier animal qui vint fut un hibou; le second, un corbeau, et le troisiéme, un pigeon.

Blanche de Neige resta trois ans dans le cercueil sans dépérir en rien.

Les fleurs sur lesquelles elle était couchée se fanérent; mais elle resta fraiche comme si elle était une fleur immortelle.

Au bout de trois ans, celui des nains qui gardait le cercueil, — ils se relayaient tour à tour pour remplir ce soin pieux, —au bout de trois ans, celui des mains qui gardait le cercueil entendit de grands sons de trompe et de grands abois de chiens.

C'était le fils unique du roi d’un royaume voisin qui chassait, et que l’ardeur de la chasse avait entrainé au delà de sa frontière et jusque dans le bois des nains,

Il vit le cercueil; dans le cercueil la belle Blanche de Neige, et, sur le cercueil, ce que les nains y avaient écrit, "

Alors il dit au nain qui le gardait ;

— Laisse-moi emporter ce cercueil, et je Le donnerai ce que Lu voudras.

Mais le nain répondit :

— Ni moi ni mes six frères ne le voudrions pour tout l'or du monde,

— Alors, faites-m’en cadeau, dit le fils du roi; car

BLANCHE DE NEIGE

je sens que, puisque Blanche de Neige est morte, je ne me marierai plus jamais. Je veux done l'emporter dans mon palais et la respecter et l’honorer comme ma bien-aimée.

— Eh bien, dit le nain, revenez demain; j'aurai consulté mes frères, et j'aurai vu quelle est leur intention.

Il consulta ses frères, qui eurent pitié de l'amour du prince; de sorte que, le lendemain, quand le jeune homme revint, le nain lui dit :

— Prenez Blanche de Neige, elle est à vous.

Le prince fit placer le cercueil sur les épaules de ses serviteurs, et, les accompagnant à cheval, les yeux toujours fixés sur Blanche de Neige, il reprit le chemin de ses États.

Mais il arriva que les deux premiers porteurs trébuchèrent sur une racine, et que, dans la secousse imprimée à Blanche de Neige, celle-ci rejeta la bouchée de pomme qu’elle avait mordue, sais que, par bonheur, elle n'ayait pas eu le temps d’avaler.

A peine le morceau de pomme fut-il sorti de la bouche de Blanche de Neige, que celle-ci rouvrit les yeux, poussa du front le couvercle du cercueil et se dressa tout debout,

Elle était redevenue vivante.

Le prince jeta un cri de joie.

A ce cri, Blanche de Neige regarda autour d'elle.

— Oh! mon Dieu! demanda-t-elle, où suis-je?

— Tu es près de moi s'écria le fils du roi tout joyeux.

Et alors il lui raconta ce qui s'était passé, ajoutant :

— Blanche de Neige, je l'aime plus que quoi que ce soit au monde; viens avec moi au palais de mon père, et Lu seras ma femme.

Le prince avait dix-huit ans, I était le plus beau prince, comme Blanche était la plus belle princesse qu'il y eût au monde, Il n'eut done pas de peine à se

faire aimer de celle qu'il aimait.

Blanche de Neige arriva au palais du prince. Et, comme c'était une jeune personne accomplie, le père du prince l’accueillit pour fille.

Un mois après, le mariage se fit avec grande pompe et grande magnificence.

Le mariage fait, le prince voulait déclarer la guerre à la méchante reine qui avait si fort persécuté Blanche de Neige; mais celle-ci dit :

— Si ma belle-mère mérite punition, c’est au bon Dieu et non à moi de la punir.

La punition ne se fit pas attendre : la petite vérole se déclara dans les États de la méchante reine, et elle fut atteinte de la contagion.

Elle n’en mourut pas, mais ce fut bien pis, elle en fut défigurée.

Or, comme pas un courtisan n’avait osé lui dire le malheur qui lui était arrivé, il advint que, lorsqu'elle put se lever, la première chose qu'elle fit fut de se trainer vers sou miroir.

— Petit miroir pendu au mur, lui demanda-t-elle, quelle est \a plus belle de tout le pays?

— Autrefois, répondit le miroir, c'était toi; mais, aujourd’hui, tu en es la plus laide.

En entendant ces mots terribles, la reine se regarda, et, en effet, elle se trouva si hideuse, qu'elle poussa un cri et tomba à la renverse.

On accourut, on la ramassa, on essaya de la faire revenir à elle, mais elle était morte.

Restait le vieux roi.

ll ne regretta pas fort sa femme, qui l'avait rendu trés-malheureux,

Seulement, de temps en temps, on l'entendait

soupirer ;

— A qui laisserai-je mon beau royaume? Ab!

si ma pauvre Blanche de Neige n'était pas morte! —

On rapporta à Blanche de Neige ce qui se passait, et combien elle était regretiée par son vieux père.

Alors elle se mit en route, accompagnée du jeune prince son époux, et, comme elle attendait à la porte du vieux roi tandis qu’on était allé lui demander s’il

voulait recevoir la femme du jeune prince son voisin,

qui était la plus belle princesse que l’on püt voir, elle lui entendit dire en soupirant :

— Ah!si ma pauvre Blanche de Neige vivait encore, nulle autre princesse qu’elle ne pourrait dire : « Je suis la plus belle princesse du monde. »

Blanche de Neige n’eut pas besoin d'en entendre davantage, elle s’élanca dans la chambre du vieux roi en s’écriant :

| — O mon bon père, Blanche de Neige n’est pas | morte, elle est dans tes bras! Mon bon père, embrasse ta fille! i

Et, quoique le vieux roi n’eût pas vu Blanche de Neige depuis quatre ans, il la reconnut à Vinstant méme; et, avec unaccent qui fit pleurer de joie les anges, il s’écria :

— Ma fille bien-aimée! mon enfant chérie! ma Blanche de Neige 1...

Le lendemain, le vieux roi, las de régner, laissait

ses États à son gendre, lequel, à la mort de son père,

réunit les deux États en un seul, de sorte qu'il se trouva pouvoir laisser au fils qu’il eut de Blanche de

| Neige un des plus grands et des plus beaux royau-

| mes de la terre,

Fe = al EME ee ——

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