LA TERRE DE VAN-DIEMEN
Nous avions pêché des baleines pendant un long semestre sur les côtes de la Nouvelle-Hollande, et nous étions depuis un mois en relâche à Hobart- Town, principal port de la Tasmanie, lorsque le capitaine nous prévint que le départ était fixé au X-5 mars, c'est-à-dire dans trois jours.
C'était juste le temps de m'acquitter d'une promesse que j'avais faite.
On sait que la terre de Van-Diémen, découverte par Abel-Jansen Tasman (d'où lui vient le nom de Tasmanie que lui donnent les Anglais), découverte, disons-nous, par Abel-Jansen ‘Tasman, le 24 novembre 1642, est maintenant une colonie péniten-
tiaire. Elle se divise en deux grands comtés : cet de Buckingham et celui de Cornouailles. La mère patrie, qui est bien quelquefois une maratre, y déporte ses criminels; mais, comme le sol y est d'une grande fertilité, la plupart des convicts (on appelle ainsi les déportés), les Irlandais surtout, au lieu de. retourner mourir de faim dans leur pays, préfèrent, quand la liberté leur est rendue, s'établir dans la colonie, sur les terres que le gouvernement leur concède, Ces Irlandais, captifs ou libres, riches où pauvres, ont une grande affection pour nous autres Français, Ils s'enorgueillissent de toucher la main d'un Français, et le plus elfronté de nos mousses, le plus infime de nos matelots est pour ces braves gens un être supérieur, non-seulement parce qu'il est Français, mais surtout parce qu'il est catholique.
Un colonirlandais établi dans une crique de Double- Bay venait chaque semaine vendre ses légumes, ses fruits et ses fourrages à Hobart-Town, et prenait ses repas à Victoria-Tavern, restaurant que les officiers des navires en relâche fréquentent habituellement. Quand il nous rencontrait, c’étaient mille démons— trations d'amitié, et il nous engageait à venir le voir, et à chasser aux environs de sa ferme en nous promettant bonne réception sous son toit. Nous résolimes de mettre à l'épreuve l'hospitalité du brave O'Neid, — c'était le nom de notre Irlandais, — et, le 2 mars au matin, le bateau à vapeur qui fait en une demi-heure le trajet d'Hobart-Town à Kanguroo- Pointe, nous emporta, mon ami Merveilleux et moi, vers le but de notre excursion.
Quatre ans auparayant, nous nous étions rencontrés au sud de Sainte-Héléne, moi montant la Pallas, Merveilleux montant le Cachalot. Les navires s'accostérent; il y eut game, comme disent les Anglais, c'est-à-dire réunion des capitaines et visites mutuelles. Merveilleux vint me voir en sa qualité de confrère, ayant appris que j'étais un peu souffrant ; de là notre connaissance, notre amitié. Ce jour-là, nous échangeämes des livres. C’est un bonne habi-
tude: on renouvelle ainsi sa bibliothèque en pleine |
mer. Il me donna un Montaigne en quatre volumes. charmante édition de Crapelet; moi, je lui donna une douzaine de volumes des Mémoires secrets sur Louis XV et les Mémoires de Dangeau, puis uous nous séparämes,
-Nous ne nous étions pas revus depuis lors, quand nous nous retrouvâmes à Sullivan-Cove, dans la rivière d'Hobart-Town, où nous montions, lui la Salamandre et moi l'Asie.
Là, je lui remis trois de Ses volumes, le quatrième était perdu; lui, il ne savegt pas même ce qu'il avait fait des miens. C’était doné avec ce vieux compagnon que nous allions mettre à @xécution nos projets de chasse chez O'Neid.
A Kanguroo-Pointe S'élève un joli village bâti avec une pierre superbe| qui ressemble à notre pierre
alors que les indigènes les habitaient encore, n’a pu, malgré toute la poésie de ses descriptions, qu'en donner une esquisse au-dessous de la vérité. Je renverrai à lui, n'espérant pas mieux faire que lui.
J'aurais bien voulu rencontrer quelques membres de ces noires tribus que les Anglais ont expulsées de Vile et déportées sur les ilots ‘du détroit de Bass, où l'on cherche à leur inoculer par la force les bienfaits de la civilisation. Cette variété de nègres océaniens disparaît de jour en jour. Un faible bras de mer sépare la Tasmanie de la nouvelle Hollande, et cependant, si l’on en croit M. Lesson, les deux peuples, si voisins l’un de l'autre, ont une origine difitrente. Sous les mêmes latitudes, à quatre ou cinq cents lieues vers l’est, les peuplades de la Nouvelle-Zélande sont pour ainsi dire blanches. Plus au nord, on retrouve l’espèce nègre, rouge, cuivrée et malaise ; ce cinquième monde, composé peut-être des fragments d'un immense continent broyé par quelque grande révolution géologique, offre dans ses enfants tous les types humains des quatre mondes anciens.
N'ayant pas rencontré de Tasmaniens, je n'ai pu vérifier ce qu’en a dit Péron. « Les femmes, racontet-il, ont le crane si dur, que, quand elles veulent allume: le feu, elles cassent les branches d'arbre sur leur tête, au lieu de les casser sur le genau, comme fout nos ménagères. »
Les aborigènes de la Tasmanie disparaissent de jour en jour, non pas comme les Indiens de l'Amérique du Nord, par la maladie et les luttes entre leur race et la nôtre, mais Pores un système arrêté par le gouvernement anglais. On leur fait une chasse continuelle, on les traque comme des bêtes fauves, et, une fois capturés, on les déporte individuellement ou par bandes sur les îles du détroit de Bass. La, on les habille, on les nourrit, on leur fait cultiver la terre et on leur apprend des métiers. Malgré tous ces bienfaits, dès qu'ils peuvent se sauver, jeler bas leurs habits et revenir tout nus dans leurs forêts natives, ils disent adieu à ce petit bourg forcé et demandent un asile à leurs grands bois, où on les traque de nouveau
de liais, et de la briqae rouge, ce qui donne à ce | pour les ramener de nouveau dans ce paradis qu ils ont
village tout neuf un certain air de fraternité avec les maisons du temps de/ Henri IV. Cette ville future commande la tête de la grande route conduisant aux défrichements de la côte est. Nous quittames bientôt cette grande route, et, nous dirigeant sur les indicacations que l'on nous avait données et sur le soleil, nous tirames à vol d'oiseau vers la ferme de O'Neid, distante de six kilomètres à peu près, disait-on, A cinq cents pas de là route, nous nous trouvions déjà perdus au milieu! des forêts que la hache et le feu commengaient à peine d'éclaircir. Leur aspect est indescriptible ; le crayon serait impuissant et le pinceau n'en donnerait qu'une faible idée, Comment rendre les effets d'ombre et de lumière, de verdure et de terre retournée? Comment faire comprendre le pittoresque de ces troncs d'arbres fiaichement déchirés, de ces souches noireies par le feu, de ces mousses couleur d'émeraude, de ces broussailles fantastiques et de ces fougères colossales ? Ce n'est plus ni l'aspect des bois d'Europe, ni celui des foréls vierges de l'Amériques; — d'espace en espace, la main de l'homme a respecté quelques fourrés impéaétrables, spécimens
de ce qu'ét vient ces solitudes il ya cinquante années,
Notre grand naturaliste Péron, qui les a visité
le mauvais goût de ne pas apprécier à sa juste valeur.
Les Anglais y ont mis un tel entétement, qu'il ne restait plus guère, de notre temps, qu'une tribu de ces malheureux dans un canton boisé de la pointe du nord-ouest, et qu'aujourd'hui les survivants de cette tribu sont allés, selon toute probabilité, rejoindre leurs compagnons à l'écolè mutuelle des îlots du détroit,
Je reviens à notre chasse. Le gibier était rare : pas de kanguroo, pas d’opposum, pas de dasyures (thylacinus cynocephalus), pas de phascolones, ni d'échidnés, ni de phalangers, ni d'écureuils, ni de wombat, ni de dewils-natives, espèces de loup-hyène autochthone de Van-Diémen, et qu'on ne retrouve plus de l'autre côté du détroit de Bass, de même qu'on ne retrouve pas sur la terre de Van-Diémen loi seau-lyre (menwra superba), autochthone de l'Australie.
D'ailleurs, il eût été difficile que notre chasse fût meilleure, chassant sans chiens, dans un pays inconnu, où, à chaque pas, les fleurs, les herbes et les arbres s’offvaient à nos yeux sous d'étranges aspects et provoquaient notre Clonnement et nos investigations, En France, Ja lougère dépasse à peine notre
ceinture; en ‘Tasmanie, sous le nom d'alsophilla dieksonnia, elle grandit de près de cent pieds. La hache a jonché le sol d’eucalyptus globosus et d’eucalyptus résinifère, magnifiques bois de construction ; les lepto spermon ne sont plus des espèces de genêts, mais des arbres gigantesques, et nous nous arrétions sans cesse devant des massifs d’arbustes pour cueillir la glycida, les limodorum, la richea glauca et des espèces incroyables de sensitives, plus sensitives encore que celles d'Europe, puisqu'elles se referment non-seulement au toucher, mais au seul bruit de l'insecte qui passe ou du papillon qui vole.
Les premiers voyageurs qui ont visité cette terre n'ont pu pénétrer dans ces forêts, où, grâce à la cognée, nous chassons maintenant. « Elles étaient alors si épaisses, dit Péron, que leur ombre était mortelle, et qu'en certains endroits jamais les rayons du soleil n'avaient pénétré jusqu’au sol. »
Je tire de temps en temps un coup de fusil inutile sur quelques-unes de ces jolies perruches cateitas qu'on vend aujourd’hui cent francs pièce à Paris, et qui, du temps du navigateur Flinder, traversaient Stoymbay par bandes si longues et si épaisses, qu'un jour, assure-t-il, elles l'empêchèrent de prendre la hauteur du soleil à midi. Il y avait bien un peu de ma faute ; j'étais, ce jour-là, d’une maladresse remarquable. Enfin, je parvins à me glisser à Ja portée d'un de ces charmants animaux qui becque- {ait les sporules d’une diksonnia. Je fis feu, et elle tomba à mes pieds couchée sur le dos, brillante, coquette et gracieuse encore, repliant dans son agonie ses pattes et son col bleu de ciel sur son plastron de carmin.
J'allongeais la main pour la ramasser, lorsque je vis s’agiter la mousse qui couvrait le sol, et sortir de dessous ce tapis vert la tête hideuse d'un serpent noir, F
l'aire un bond en arrière et frapper cette tête de la crosse de mon fusil, fut l'affaire d'un instant; le corps du reptile se contracta et se tordit : je lui avais cassé les vertèbres cervicales sans endommager la tête, et prudemment je le maintins pressé contre le sol pendant cinq minutes au moins. Mort, je l’examinai : c'était bien le terrible black-snake, le serpent noir, dont la morsure passe pour être toujours mortelle. I n'avait que trois pieds de longueur et, dans sa partie la plus grosse, un pouce de diamètre, Je ne sais à quelle famille d'ophydiens il appartient ; j'ai seulement remarqué qu'il portait au-dessous de chaque œil une glande remplie d'une humeur visqueuse, et que deux crochets mobiles et percés d'un canal communiquant avec cette glande sont implantés dans sa mâchoire supérieure.
Cette organisation est semblable à celle de la vipère, quoique ce reptile ne soit pas une vipère,
Je l'enveloppai dans mon mouchoir et le mis dans mon carnicr, près de la perruche.
La perruche dort aujourd'hui, imprégnée de sublimé corrosif et roulée dans une feuille de vélin, et elle dormira ainsi jusqu'à ce que, les ailes étendues, la tête haute, les paupières illumintes par deux perles et les pattes crochetées sur un moritoir d'ébène, elle se réveille en France.
Quant au black-snake, il est non moins précieusement conservé; plongé dans son bocal plein d'ulcool, il fait partie des prinepaux ornements dé ma
cabine, et, de temps en temps, il me donne le frisson, quand inopinément mon regard tombe sur lui; je me souviens alors que sa téte ef ma main se sont HUE à deux ou trois pouces de distance l’une de “autre.
Il 2 MERVEILLEUX
Ces deux exploits m'avaient retenu en arrière, tandis que mon compagnon continuait d'aller en avant; de sorte que, lorsque j’eus fini d’empaqueter soigneusement la perruche et prudemment le blacksnake, j’eus beau regarder autour de moi, je ne vis plus Merveilleux,
Quoique bien meilleur tireur que moi, il avait manqué deux ou trois coups à belle portée. J'avouerai que je ne lui avais pas ménagé les plaisanteries que l’on se fait ‘entre chasseurs. Mais elles devaient d'autant moins le blesser que, sous le rapport de l'adresse, j'étais resté son cadet.
Et cependant j'avais cru m’apercevoir que mes railleries l'avaient blessé. |
Je ne doutai pas qu’il ne se füt éloigné à dessein,
Cela me contrariait doublement : d'abord, parce que cela prouvait qu’il prenait au sériéux une plaisanterie de chasseur; ensuite, parce que, ne sachant notre chemin ni l'un ni l’autre, nous pouvions nous perdre, et faire, séparés, un long voyage qu'au bout du compte il était plus agréable de faire ensemble,
J’appelai de toutes mes forces; il ne répondit pas.
Cela ne m'inquiéta pas trop; il pouvait bien m'avoir entendu et ne pas vouloir me répondre.
Mais, d'un moment à l’autre, il trouverait occasion de tirer, et il tirerait.
C'est ce qui arriva.
Un coup de feu retentit à cinq cents pas de moi; je courus dans la direction du bruit,
Comme j'arrivais, Merveilleux venait de recharger et de tirer de nouveau, et, de nouveau, il avait manqué; mais, en m’apercevant, il voulut avoir l'air d'avoir au moins touché une perruche qui s'envo+ lait à tire d'ailes, et il se mit, en conséquence, à courir après elle; mais, en courant, il rencontra une racine d'arbre, tomba et déchira son pantalon.
Ce dernier accident l'exaspéra, et, comme j'avais l'indiscrétion d'en rire, enchanté de trouver un gaillard aussi maladroit que moi, ce que je croyais chose impossible, il se retourna de mon côté, pâle de colère, et, dans un accès de folie, il me mit en joue...
Je crus qu'il voulait rire, et je le mis en joue moimème,
Il fit trois ou quatre pas vers moi.
Je fis trois ou quatre pas vers lui.
Tout à coup, il jeta loin de lui son fusil comme pour ne pas céder à une tentation maudite, vint à moi ot me serra convulsivement la main,
Il était livide et tremblant.
— (ju'avez-vous donc? lui dis-je.
— Klien, dit-il; seulement, je evois que, dans un moment de colère, j'ai failli vous tuer. Pardonnez- Moi,
I n'avait point voulu plaisanter; c'était facile à
voir à la pâleur de son visage, à la contraction de ses muscles, à ses paroles brèves et serrées.
Ceux dont les belles années de la jeunesse se sont écoulées entre le ciel et l’eau, ceux dont le caractère s’est aigri sous l'influence d'un long et monotone séjour à la mer, ceux dont le sang s’est brûlé à manger de la viande salée et du biscuit de mer, ceux-là seuls comprendront comment, à quatre mille cing cents lieues du pays natal, dans une forêt de la Tasmanie, pareille chose peut arriver, non-seulement entre deux compatriotes,mais encore entre deux amis.
Trois ans après cet événement, j'étais de retour à Paris, et m'étais refait étudiant. En ma qualité d'étudiant, je prenais mon café et fumais mon cigare, un soir, au café de la Rotonde, rue de l'Écolede-Médecine, et je racontais à deux ou trois amis cet épisode de mon existence. |
Tout en racontant, je laissai éteindre mon cigare.
— Oh! la bonne histoire! cria l’un des auditeurs tandis que je me levais et que, dans la demi-obscurité, je me dirigeais vers la lampe qui brüle sur l’autel de Vesta des fumeurs.
— L'imprimerez-vous? me dit un autre.
— Pourquoi pas, répondis-je, puisqu'elle est vraie?
— Allons donc! dit un troisième, tu vas me faire accroire qu'il y a un homme qui en puisse tuer un autre parce qu'il a manqué une perruche et déchiré son pantalon!
— Que voulez-vous! c’est comme cela.
En ce moment, un inconnu, qui, au reste, comme on va le voir, ne devait pas rester longtemps inconnu pour moi, se leva, et, pour m'épargner la peine d'aller jusqu’à la lampe, fit ce que l’on fait souvent entre fumeurs, me présenta son cigare {out allumé. Nous approchames nos deux têtes, nous aspirâmes en même temps nos deux cigares, nos deux cigares jetèrent une lueur sur nos deux visages, et je poussai une exclamation d’étonnement.
— Eh! Merveilleux! m’écriai-je.
— Eh! mon Dieu, oui, Merveilleux, en personne! Présente-moi à ces messieurs, mon cher, que je puisse leur affirmer que ce que tu leur as dit était l'exacte vérité, et que jamais, dans ta vie aventureuse, tu n'as été si près de la mort que pendant celte seconde où je t’ai tenu au bout de mon fusil,
C'était, en effet, mon ami Merveilleux, qui répéta mot pour mot à mes amis le récit que je venais de leur faire.
Revenons au fait et sautons de trois années en arrière, de France en Tasmanie, du café de la Rotonde à cette forêt de la terre de Van-Diémen. Nous y verrons Merveilleux qui ramasse, tout honteux, son fusil, et qui, sans savoir où il est, s'oriente tant bien que mal pour arriver à la ferme de notre ami O'Neid,
Nous marchâämes longtemps sans échanger une seule parole, faisant de la botanique par contenance. Nous sentions l'un et l'autre Je besoin qu'un tiers intervint pour briser la glace entre nous, et nous remettre un peu en joie, Mais qui diable rencontrer hors de la grande route que nous avions eu l'imprudence de quitter pour faire une chasse maussade ? qui donc, si ce n'est quelque groupe de forçats travaillant sous le fouet des argousins? Nous n’etimes pas même cette distraction,
. Mais nous en eûmes une autre, comme on Va voir.
Tout en continuant notre route à travers la forêt, je trouvai un petit sentier frayé, indiquant trace de civilisation. Merveilleux me suivit. Le sentier faisait un coude. Je courus à ce coude, et, à trois cents pas devant moi, j’apercus un gentleman en habit bleu qui marchait devant nous. Il entendit le bruit de nos pas, se retourna, nous vit, comprit que c'était à lui que nous en voulions, et s'arrêta pour nous attendre.
Puis, quand nous fiimes à dix pas, nous reconnaissant pour Français :
— Bonjour, messieurs, dit-il en estropiant notre langue avec une confiance qui prouvait son désir de nous être utile; la chasse est-elle bonne?
Merveilleux, encore honteux de ce qui venait de se passer entre nous, garda le silence.
Ce fut done moi qui fis les frais de la conversation tout en suivant le sentier.
Je lui répondis que la chasse était exécrable, en. mettant, bien entendu, la platitude de notre carnassière sur le compte, non pas de notre maladresse, mais du manque de gibier.
—- Ah! dit-il écorchant toujours rfotre langue et avec plus d'humanité que jamais, oh! yes, plus d’opossuni, plus de kanguroos, plus de dyasures, plus de natives-dewils. Les défrichements les ont fait fuir dans les forêts encore inexplorées du nordouest; — en revanche, si vous aviez eu des chiens, vous auriez fait lever les lapins à chaque pas. Ces lapins sont d’origine civilisée; mais ils sont devenus sauvages, et, dans vingt ans, ils seront marsupiaux.
Cela voulait dire qu’il pousserait une poche aux lapins, une poche sous le ventre comme à l'opossum, comme au rat à ventre rouge. comme, en général, à tous les animaux mammifères de l'Australie et de la Tasmanie.
C’est peut-être exagérer cette puissance de transformation qu’une terre nouvelle exerce sur les animaux qu’on y importe; aussi, je donne cette opinion, non pas comme la mienne, mais comme celle du gentilhomme à Vhabit bleu.
J'étais tout prêt à me brouiller avec lui à propos de ce puff de naturaliste qu'il comptait me faire avaler, lorsque, tirant de sa poche un charmant petit oiseau, moins brillant peut-être, mais plus délicat, plus mignon que l’oiseau—mouche des tropiques, et gros comme cette fève parfumée que les priseurs enferment dans leur tabatière :
— Tenez, me dit-il, voilà pour vous consoler le diamant de la Tasmanie ; passez un fil dans ses narines, attachez une balle de petit calibre à ce fil, et pendez l'oiseau par les pattes dans un flacon d'alcool; la pesanteur du plomb fera qu'il se tiendra droit dans le liquide qui baignera son plumage sans le soulever ni le maculer; puis, quand vous serez à Paris, un habile préparateur en fera une merveilleuse miniature. Ne le videz pas, c'est inutile; il a été tué ce matin par wn de mes hommes.
— Un de vos hommes ?
— Oui, un de mes hommes, et, sur ce, bon voyage! suivez ce sentier, vous verrez bientôt Double-Bay, et, puisque vous allez chez O'Neid, vous n'aurez qu'à tourner sur la gauche, à un quart de lieue d'ici; au bout de quelques pas, vuos rejoindrez
oo
la grande route et vous la suivrez ensuite jusqu’à sa ferme.
Et, ce disant, il disparut dans un taillis d’eucalyptes.
Je me retournai vers Merveilleux pour l’interroger de l'œil. :
Quel était donc ce gentleman si complaisant, si gracieux, si aimable et dont les allures semblaient cependant empreintes d’une certaine géne? Ce n’était point un déporté, un convict, comme on dit; il n’en avait pas le costume. C’était, selon toute probabilité, un riche planteur des environs, puisqu il avait parlé de ses hommes. Toujours est-il qu'il joignait à ses manières polies un certain langage scientifique de bon aloi; car, dans quelques paroles qu'il avait dites en employant une langue qui n’était point la sienne et qu'il parlait assez mal, il avait esquissé à grands traits l'assiette géologique de la terre de Van- Diémen.
Il était deux heures de l’aprés-midi quand nous aperçümes les eaux de Double-Bay, sillonnées par quelques sloops et par des chaloupes baleiniéres. Depuis six heures, nous voguions dans la*forét ; la chaleur nous écrasait; il n’y avait pas moyen d’aller plus loin sans se reposer. É
Nous nous assimes à quelques cents pas du rivage, sous l'ombre d’un podocarpus aspleniifolius, et bientôt, en dépit de mes souvenirs du terrible serpent noir, le sommeil me prit.
Merveilleux se hâta de me rejoindre dans le pays des songes, où je venais de me lancer à corps perdu.
J'aurais dormi jusqu’au lendemain, je crois, si mon compagnon ne m'avait pas réveillé.
Il était nuit close, et nous crevions de faim tous les deux, n'ayant rien mangé depuis le matin sept heures.
Il n’y avait pas de temps à perdre si nous voulions trouver un souper et un gîte,
Nous nous secouâmes, et nous tournâmes à gauche, comme nous avait dit de le faire le gentleman à Vhabit bleu, espérant trouver, selon ses indications topographiques, la grande route à quelques pas.
Mais nous étions dans un jour de malheur; la grande route semblait reculer devant nous. Si j'avais eu seulement une galette de biscuit, j’eusse préféré attendre le retour du soleil, plutôt que de marcher au hasard sur ce terrain inconnu et accidenté où chaque pas ressemblait à une chute, L'air était doux et tiède et le sol couvert d'un moelleux tapis de mousse, et j'aurais pu vérifier si les bruits qui retentissent dans le silence des nuits de la Tasmanie sont d'une autre nature que les bruits du vieux monde, Les intonations de la brise sont-elles pareilles ? La mer qui déferle sur. les basaltes du cap de Tasman mugit-elle comme l'Océan mugit sur les côtes de l'Amérique ou contre les falaises d'Etretat? Les oiseaux se taisent-ils comme chez nous pendant toute la nuit pour ne s'éveiller qu'au point du jour? Enfin, n’y a-t-il pas des voix, des chansons, des mélodies, qui ne résonnent que sur cette terre, dernier promontoire des continents vers le pole Antaretique ?
C'est que je conserve encore aujourd'hui, que me voilà rejeté au milieu du tumulte des villes, les sou venirs de plus d'une belle nuit passée sans sommeil et en plein air sous différentes latitudes,
Au Brésil, ce sont des bruits mystérieux sortant
| des profondeurs des forêts vierges qui entourent la
baie de Sainte-Catherine; puis des souffles de lamantins errants sur les flots et se confondant avec les hurlements des jaguars, qui descendent la nuit sur le rivage pour y dévorer les poissons que la marée abandonne en se retirant.
Aux îles Malouines, dépourvues de collines et d'arbres, le vent n’a qu'un rhythme; il passe bruyant et monotone, et porte au loin les cris mélancoliques et plaintifs des pingouins.
Dans le golfe de Talcuhana, au Chili, on entend les vagissements des veaux marins de la Quirine, les remous de la Mocha et le vol des grands oiseaux de proie nocturnes!
A la Nouvelle-Zélande, on est saisi d’une terreur involontaire quand d'innombrables chiens sauvages hurlent sur les rochers de port Cooper. Plus d’une fois j'ai dormi sous la hutte des indigènes de Tavai- Pounamou, et je frissonnais quand j’entendais la voix stridente d’une vieille femme qui, au lever de la lune, quittait son tarala (4) et adressait une longue prière au Big-Man, au Grand-Étre, à Dieu.
C'est encore à la Nouvelle-Zélande, sur la lisière des forêts du port Olive, que j'ai oui ces mélodieux concerts donnés par les oiseaux, deux heures avant que le jour paraisse. Quand le ciel est bleu et la brise caressante, le philédon à cravate, le merveilleux toui, le roi des rossignols de tous les pays, fait alors jaillir de sa gorge, éparpille, égrène, des milliers de roulades plus souples, plus trillées, plus sonores que celles du gosier de la Persiani, et le kaeu-kaou-pa, la grosse palombe, roucoule en contre-basse ; la pie de mer, l’oiseau-moqueur, le perroquet Nestor accompagnent ce chant, et l'oiseau vert à sonnette marque la mesure avec un fin fin lin pareil à celui d'un triangle.
Et le concert dure jusqu’à ce que le soleil s’allume comme un phare, au sommet des monts Kaïkaldas.
Voilà à quoi je songeais en marchant pensif à côté de Merveilleux, quand tout à coup un feu brillant comme un feu de bivac apparut à cent pas de nous.
Nous nous dirigions rapidement de ce côté, quand une voix bien connue se fit entendre.
‘était celle de notre gentleman à l'habit bleu, qui, lui aussi, marchait dans la direction du feu.
Il rit beaucoup de notre sommeil trop prolongé, et offrit de nous mettre lui-même dans le bon chemin si nous voulions l'attendre un instant.
— Mais nous allons vous suivre, lui dis-je, c'est bien plus simple.
— Non, répondit-il, c'est impossible; je vais vie siter mes hommes.
— Pourquoi impossible? Et quels sont vos hommes ?
— Le feu que vous voyez est celui d'un poste de convicts occupés aux défrichements de eette contrée; ces convicts sont des Canadiens, et les gardiens ont ordre de ne laisser approcher d'eux aucun l'rançais ; mais attendez-moi ici, Attendezen silence; j'ai, chaque fois, plusieurs postes à visiter : je suis médecin.
(1) Lit de jones.
Cela tombait à merveille.
— Ah! confrère, m'écriai-je, pourquoi ne Rous l'avoir pas dit plus tôt?
Il était déjà loin. Un quart d'heure après, il revint.
— Tous les ouvriers des clearing-gangs (ateliers de défrichement) jouissent d'une bonne santé, dit-il en nous rejoignant, et, si vous avez faim, suiyez-moi.
Quelques minutes après, nous étions sur la route.
— Bonsoir, messieurs, dit-il alors ; je suis forcé de vous tourner le dos. Vous serez chez O’Neid dans une heure; la première maison que vous trouverez à votre gauche est la sienne.
Et il disparut de nouveau sans que nos instances aient pu le retenir un moment de plus.
C'était un confrère, en effet.
Un confrère qui, malgré son air dégagé et son ton tranchant, avait quelque chose en lui de timide, de gêné, de honteux... On nous dit plus tard qu'il était convict lui-même,
Tl avait eu des malheurs à Londres; mais, arrivé À Ja colonie, on utilisa ses talents, et, muni d’un fiketof-leavi (un permis de circuler), il parcourait les postes de défrichement de ce comté de l’île.
Ill :