LES HOMMES DU GOUVERNEMENT
Il était dix heures du soir quand nous arrivimes à la ferme de O’Neid. Les bâtiments bordaient la route ; la porte et les fenêtres étaient protégées par une grille de fer formant une petite cour, où deux grands chiens lévriers, de cette race que les Anglais de la Nouvelle-Galles du Sud ont perfectionnée et entraînée pour chasser le kanguroo, montaient la garde en aboyant à chaque bruit insolite. Hs nous accueillirent avec tant de fureur, qu'ils donnèrent l'alarme à la maison, de sorte qu'avant même que nous eussions sonné, un guichet s’ouvrit à l'un des contrevents du premier étage,
Il fallut parlementer avec madame O'Neid.
Ces précautions ne sont pas inutiles dans un pays encore à moitié couvert de forêts où rôdent des bushrangers (coureurs de buissons) échappés soit des prisons d'Hobart-Town, soit du pénitentiaire de Maquarie, soit des autres ateliers de correction de la colonie,
Enfin, sur l'ordre de sa maîtresse, une servante vint nous ouvrir, Les chiens, apaisés d'abord par la voix de la servante, puis nous reconnaissant pour chasseurs, nous suivirent jusque devant une énorme cheminée où brûlait une vieille souche de chêne rouge. Mistress O'Neid descendit; elle venait nous faire les honneurs de la maison en l'absence de son mari, qui n'était pas encore de retour d'une excursion dans le Haut-Derwent.
C'était une charmante jeune femme que mistress O'Neid; mais elle avait pour nous un grand défaut,.. elle ne savait pas un mot de francais. Heureusement, à notre pantomime, aussi expressive que celle des
tomains dans le ballet des Sabines, elle comprit que nous mourions de faim, et bientôt un immense rosbif, un grand pot dale et un pain cuit du jourapparurent sur la table.
Merveilleux n’attendait probablement que ccla pour perdre un reste de mauvaise humeur qu'il avait conservé. Il redevint bon camarade, et le souper commençait le plus gaiement du monde quand les aboiements des chiens annoncèrent un nouvel arrivant.
— C'est le maître de la maison qui revient, dit mistress O’Neid; les chiens sont joyeux.
En effet, au bout de quelques instants, la porte s’ouvrit, et O’Neid entra. :
L’accueil fut d’abord aussi cordial que nous pouvions le désirer; mais, tout à coup, ayant apercu le rosbif sur la table, il prit un air sévere ;
— Vendredi! s’écria-t-il; de la viande un vendredi |
Et, s’élançant sur le plat, il l’enieva maleré nos efforts, est le déposa dans une armoirequ'il ferma à clef, et, pour plus grande sûreté, il mit la clef dans sa poche.
Il est vrai qu’il ordonna à la servante de faire une omelette,
— Catholique! rosbif! catholique! murmura-t-il en arpentant la chambre à grands pas.
Maitre O’Neid, ce soir-l}, perdit beaucoup dans notre estime. Je ne sais si ce fut par préyention, mais nous trouvames l’omelette exécrable. Et, comme nous étions éreintés, nous allämes nous coucher immédiatement.
Ma chambre communiquait, par un petit escalier de service, avec la salle à manger, où nous avions si bien commencé et si mal fini notre malheureux souper.
De cette chambre, j’entendais une conversation très-animée entre le colon et sa femme,
Jeus la curiosité, non pas d'écouter ce qu'ils disaient, je ne comprenais point assez l'anglais pour cela, mais de voir ce qu’ils faisaient.
J'étais intrigué par un bruit de fourchettes accompagnant leur dialogue.
Je sortis done du lit et regardai par le trou de la serrure, ÿ
Notre brigand d’frlandais ¢fait attelé à son rosbif et mordait à belles dents dans la chair saignante.
J’eus un instant l'envie de rentrer dans la salle, comme si j'avais oublié quelque chose; mais les hypocrites me révoltent, ils me font honte, et je remontai, Je racontai la chose à Merveilleux, et nous résolûmes, tant la conduite de notre hôte nous paraissait révoltante, de partir le lendemain avant le jour sans lui dire adieu,
En effet, à cing heures du matin, nous quittions Ja maison sans avoir réyeillé personne, sauf un des lévriers qui vint nous faire la conduite jusqu'à la porte, :
Nous n'avions pas le temps de chasser; il fallait regagner au plus vite le débarcadère du bateau à vapeur. Cette fois, nous suivimes tout simplement la grande route, de sorte qu'après une heure de marche, nous étions de retour 4 Kanguroo-Pointe.
Nous avions fait, en einquante minutes, le chemin qui nous avait pris quatorze heures la veille.
A sept heures, nous débarquions au quai de la Douane.
Du quai de la Douane, nous aperçümes un grand concours de peuple qui se dirigeait vers la prison.
Des £ —
Nous nous informâmes, et nous apprimes qu'on |
allait pendre quatre hommes du gouvernement ; par politesse, on ne dit jamais : un convict, un déporté.
Comme nous ne devions appareiller qu’a onze heures, nous avions tout le temps d'assister à l'exécution.
J'avais vu pendre au Brésil; je n'étais pas faché d'étudier la différence qui devait naturellement exister entre une pendaison portugaise et une pendaison anglaise.
Au Brésil, on pend comme on pendait autrefois en France, avec l'échelle et la potence classiques ; je ne m'étendrai donc pas sur cette sorte de supplice; je n’apprendrais rien à personne.
Aux colonies anglaises, l'appareil est différent.
Nous allons, au reste, essayer de rendre ce que nous avons vu. L’impression fut assez vive pour qu'aujourd'hui encore aucun détail de l'exécution ne m’échappe.
Si l’on n’a pas oublié le rosbif de la veille, on se souviendra que nous étions au samedi matin.
L'échafaud avait été dressé pendant la nuit.
Ce qui m’étonna en arrivant sur la place, c’est que cet échafaud occupait la cour de la prison ; seulement, sa hauteur était calculée de façon à ce que les condamnés apparussent à mi-corps derrière le faite de la muraille.
J'interrogeai mon voisin.
— Pourquoi, lui demandai-je, au lieu de dresser l’échafaud sur la place publique, le dresse-t-on dans la cour même de la prison ?
— Oh! me dit-il, vous n’y perdrez rien pour cela, Vous les verrez pendre du dehors, mais ils mourront derrière le rideau de la muraille; l'agonie à lieu ici dans la coulisse; c’est bien plus décent que par l'ancien mode, d’après lequel, en Espagne, au Brésil et en Portugal, le patient est lancé en plein vent dans l'éternité; et puis, ajouta mon voisin, croyez-vous qu'il ne soit pas prudent, au milieu d’une population comme la nôtre, et quand on dispose d'aussi peu de forces militaires, de mettre une muraille entre le supplice et la populace?
En effet, une poutre supportée par deux piliers placés en dedans du mur de la prison apparaissait posée parallèlement au faite du mur, un peu en arrière de lui, et s'étendant à cinq pieds environ audessus.
A cette poutre, on voyait attachés séparément quatre bouts de corde neufs, bien savonnés et reluisant au soleil,
Des quatre condamnés, trois étaient des bush-rangers, coureurs de buissons, prisonniers évadés qui pillaient et incendiaient les fermes et les cottages isolés.
Le quatrième travaillait à Port-Arthur, et avait assassiné un gardien pour lui voler un peu de tabac.
Cette privation de tabac avait déjà engendré plusieurs rixes graves, mais pas encore de meurtres, et l'on disait qu'une fois la punition intligée, le gouverneur, dans la crainte de voir se renouveler un pareil crime, accordait désormais comme récompense une certaine ration de tabac à tout condamné qui s'en rendrait digne par sa conduite.
L'obligeant voisin qui m'avait déjà donné ces détails eût la bonté, à mia sollicitation, de continuer son métier de cicerone,
Il m’expliqua que, derrière la muraille, et caché par elle, il y avait un plancher à bascule sur lequel monteraient les condamnés, de manière à ce que le haut de la muraille leur servit de rampe ; et, quand ils auraient la corde au côu, le plancher ferait bascule.
— Vous comprenez alors ce qui arrivera, ajouta mon voisin.
Je comprenais parfaitement.
Cependant il y avait retard.
L’exécution était annoncée pour neuf heures, et il était neuf heures cinq minutes.
La foule commençait à pousser ces ignobles grognements qui n'appartiennent qu'aux multitudes anglaises.
Enfin, à neuf heures dix minutes, les tambours résonnent. Trente soldats habillés de rouge, trente, colosses irlandais, commandés par un frêle gentleman en tunique bleue, débouchent par David street et se
‘Tangent en bataille sur la place, au pied du mur de la
prison et au-dessous du gibet. L'officier glapit un commandement : les Irlandais prennent le port d'arme, et un monsieur en paletot jaune et en chapeau gris apparaît sur l'échafaud et salue gracieusement la foule. — C’est Je bourreau !
Il dépose son chapeau sur le parapet, passe sa main dans ses cheveux pour les ramener coquettement d'un côté de son visage, tire de sa poche un petit paquet de linge blane qu'il place dans le chapeau, se penche vers l'intérieur de la prison et fait un signe.
En ce moment, je sens que l’on me frappe sur l’éprule. Je me retourne : c’est le capitaine Jay, mon capitaine, qui, lui aussi, a eu la curiosité de voir une exécution australienne.
Il a dans la bouche une énorme chique, ce qui indique qu'il s'attend à de grandes émotions.
Les matelots, dans la tempête, reconnaissent, en général, l'opinion que le capitaine Jay a du danger à la grosseur de sa chique.
La chique du capitaine Jay est plus ou moins grosse; mais On aurait autant de peine à le prendre sans chique qu'on a de peine à prendre sans vert un écolier qui joue au vert au mois de mai. Au reste, nous ferons bien plus ample connaissance avec le capitaine Jay.
Une rumeur s'élève.
Disons quelle est la cause de cette rumeur.
Le signe que le bourreau venait de faire avait pour but de prévenir le directeur de la prison que tout était prêt, et que l’on n’attendait plus que les condamnés.
En vertu de cet avertissement, les condamnés apparurent lentement et les uns après les autres derrière la muraille,
C'étaient quatre jeunes hommes, dont le plus vieux pouvait compter trente ans.
Ils avaient les mains libres, mais les coudes attachés derrière le dos.
Le bourreau les place les uns aprèsles autres sous le bout de corde qui leur est destiné; il enroule chaque bout de corde autour de leur cou, et, l'extrémité libre des bouts de corde étant terminée par un gros nœud en forme de pomme de pin, i fixe ce nœud sous l'oreille droite de chacun, de sorte que, dès que le plancher aura basculé et fait son jeu, et que le corps sans appui sera abandonné à sa propre pesan-
8 LES BALEINIERS a EE AS UC GT
teur, le nœud se heurtera violemment contre Yapophyse mastoide, la tête sera déjetée de côté, il y aura luxation des premières vertèbres cervicales, rupture de la moelle épinière, et mort instantanée, sans les convulsions, sans les gambades de la pendaison strangulatoire.
C’est un perfectionnement qui fait honneur au génie anglais. C’est le confortable introduit en matière de peine de mort.
Le bourreau adressa un nouveau signal du côté de la prison. Aussitôt arrivèrent, en murmurant des prières, un ministre presbytérien qui se plaça derrière les deux premiers patients ; un méthodiste, qui eut affaire au troisième, et, pour le quatrième, un prêtre catholique en surplis blanc.
Vint ensuite le noir personnage d’un shérif avec sa grosse perruque et les dossiers du procès.
Lofficier irlandais leva son épée, les tambours résonnèrent, les bruits de la foule s’éteignirent, et le magistrat lut à haute voix les condamnations.
A la fin de chaque acte, sa voix stridente répétait lentement cette formule anglaise :
« Et le condamné sera pendu, pendu, pendu, jusqu'à ce que mort s’en suive. »
Dans l'intervalle des lectures, on entendait les prières des prêtres.
Le premier de ceux qui allaient mourir était déjà pâle comme un mort.
Les trois autres s’efforcaient de sourire, mais d’un sourire hideux, qui leur faisait une physionomie pareille à celle de Thomas Idle d’Hoggart, et ils inclinaient la tête comme pour répondre à ceux qui, dans la foule, leur criaient :
— Bravo, Peter!... Bravo, John}...
Thom |... Farewel! farewell!
Pendant ce temps, le bourreau, automate terrible, accomplissait son œuvre avec l’insensibilité d’une mécanique.
Il prit et déplia les linges blancs.
C’étaient quatre serviettes ayant un cordon cousu aux quatre angles.
Il placa une serviette sous le menton de chacun de ces hommes, comme s’il allait leur faire la barbe.
Puis il releva cette serviette sur la figure et Ja rattacha sur la nuque pour envelopper la tête du patient, de sorte que ces quatre têtes ressemblèrent à quatre boules blanches informes.
Alors les exhortations des prêtres devinrent plus pressantes, et le regret de la vie ou le repentir semblèrent s’éveiller dans le cœur des condamnés : des sanglots étouffés soulevèrent les voiles; des larmes les tachèrent aux environs des yeux, et le catholique essaya, mais vainement, de porter la main à son front pour faire le signe de la croix.
Je regardai le capitaine Jay; il était pâle comme les servieltes qui couvraient le visage des condamnés.
Mais la foule commença à s'irriter des lenteurs de l'exécution : cette parodie de mort est hideuse et fait frissonner les plus endurcis.
Elle dure depuis plus d'un quart à'heure.
Le bourreau comprend ce murmure: il inspecte ses cordes, congédie le shérif et les prêtres, salue et se couvre,,,
Puis, saisissant à bras-le-corps un des poteaux, il frappe du pied, et tout disparait,
Bravo,
Pendant une seconde, les cordes brandillérent ; mais, presque aussitôt, elles se tendirent et devinrent roides et immobiles comme des cordes de plomb de sonde.
Parmi les cris poussés dans la foule, j'avais reconnu le cri du capitaine Jay.
Je me retournai de son côté.
1 avait lair d’étrangler.
— Qu’avez-vous donc, capitaine? lui demandai-je.
— Mille tonnerres! dit-il, j'en ai avalé ma chique.
Je crus qu'il plaisantait.
Le geôlier ouvrait les grandes portes de la prison, pour que les assistants pussent s’assurer de la mort des suppliciés.
— Venez-vous les voir, capitaine ? demandai-je à Jay.
— Non, merci, j'en ai assez comme cela; je retourne à bord. Ne vous faites pas attendre.
— Dans dix minutes, capitaine.
Et le capitaine Jay tira à grands pas du côté du port.
Je suivis la foule.
Je vis alors les quatre pendus droits et roides, les pieds à un mètre du sol, à peu près.
Le gentleman exécuteur se tenait près d’eux en chef de file, et semblait dire aux curieux :
— Voyez comme ils ont peu souffert!... Voïlà ce qui s’appelle de la besogne bien faite, j'espère !
En effet, on n’apercevait aucune trace de convulsions ; la tête seulement s’inclinait fortement sur l’épaule gauche, par suite de l’action du fameux nœud en pomme de pin.
La langue sortait d’un demi-pouce hors l'angle de la bouche. En quittant la cour de la prison, je passai près d’une femme et de quatre enfants qui pleuraient, accroupis au pied d'une borne; près d'eux, sur un plat d’étain, brillaient quelques pièces de monnaie de cuivre.
— C’est la famille d’un des pendus, disait l'un.
— C’est une banquet disait l’autre.
Je pris congé de mon ami Merveilleux, que ce spectacle avait fort impressionné; peut-être songeaitil que, si la veille il m'avait envoyé son coup de fusil, il aurait pu lui en arriver autant qu'aux quatre messieurs du gouvernement. Au bout de dix minutes, comme j'en avais pris l'engagement, j'étais à bord de l'Asia.
RÉGIONS ANTIPODIQUES
Ce n'était point une plaisanterie ; le capitaine Jay avait bien réellement avalé sa chique. En arrivant à bord, je le trouyai très-malade : il faut bien peu de nicotine pour empoisonner un homme, et le capitaine Jay était tout simplement empoisonné,
Je commeneai par lui faire prendre un vomitif pour expulser la cause, et je combattis les effets avec du lait et du café,
Deux heures après notre retour à bord, il était assez fort pour commander en personne l'appareillage.
Nous descendimes le Derwent, ce fleuve qui se
oo ee UE EEE ES EnSEEnS En nn Renner RU ERE
nomma d’abord la rivière des Français, lorsque Bruni d’Entrecasteaux le découvrit.
Le pilote qui nous reconduisait au large était un colosse que n’oublieront jamais ceux qui l'ont vu une seule fois... Un jour, il eut, je ne sais pour quel motif, la fantaisie de se tuer d’un coup de pistolet,
L'explosion lui enleva la mâchoire inférieure, creusant une effroyable cicatrice qui défigure cette tête énorme dont le sourire épouvante.
Les bords du Derwent sont partout défrichés et cultivés. Des cottages, comme les Anglais seuls savent les bâtir, égaient les plantations; chaque cottage est l'embryon d’un village futur.
Le courant nous entrainait rapidement vers l'île Bruni, dont la pointe nord vient mourir en pente douce et sablonneuse au milieu de l'embouchure du fleuve. Le tronc gigantesque d’un arbre mort la signale de loin sur notre droite, à peu près à la hauteur de Vilot des Lapins, sur lequel s'élève une haute tour à feu à éclipses de cinquante-neuf secondes.
Ces îlots dépassés, nous entrons dans Storm-bay (la baie des Tempétes). Disons, en passant, que jamais baie ne fut mieux nommée.
Pendant que le tangage commence, jetons un regard sur celte terre que nous allons quitter, et embrassons d’un regard les contours, les baies et les montagnes de cette nouvelle Angleterre.
La terre de Van-Diémen, ou de la Tasmanie (on lui donne indifféremment ces deux noms), est au grand continent australien ce que l'Angleterre est au continent de l’Europe, le détroit de Bass est le Pasde-Calais de l’hémisphère sud. |
Nous laissons à droite le détroit d’Entrecasteaux.
Le passage est difficile et nécessite un bon pilote.
La première frégate française qui ait osé le franchir était commandée par M. Laplace et pilotée par le méme monstre humam qui nous reconduit au large.
Notre pilote nous quitta par le travers de la baie de l’Aventure, cette baie où Fourncaux devait rejoindre Cook quand leurs deux navires se séparèrent dans une tempéte, alors que le grand navigateur avait pris à tâche de révéler au monde, avec ses propres découvertes, les découvertes de Tasman; — découvertes que l'esprit étroit, égoiste et ambitieux des marchands de la Compagnie des Indes voulait ensevelir dans le plus profond secret, comme si elle eût craint que des compagnies rivales ne vinssent s'y enrichir à son détriment.
Nous rangeons de près l’île Pingouin, et, à l'aide de la longue-vue, nous pouvons entrevoir à la fois, et le cap Fluted et le cap Frédéric-Henry, ses deux limites nord et sud.
La mer du détroit et la mer de Storm-bay étranglent l'ile Bruny par le milieu, en formant un isthme étroit, mais long de six milles, qui relic entre elles les deux grandes parties de l'île,
Le cap Fluted tire son nom d'une agglomération de rochers dont les assises, au lieu d'être horizontales, sont verticales et canneltes,
Un rocher gigantesque, cannelé comme les précédents et nettement séparé de la côte, sert de vigie au
ap Frédéric-Henry,
A quatorze lieues de nous, à bäbord, de l'autre
côté de Storm-bay, apparaissaient les basaltes du cap Raoul et de Vile de Tasman,
Cette ile fut la première terre que découvrit Tasman sous ces latitudes.
Le cap Raoul, avec ses curieuses masses basaltiques, taillées en colonnades, ressemble de loin à un temple grec qui aurait perdu ses murailles et sa toiture, — au temple du cap Sunium, par exemple.
La baie Mauvaise, la rivale de Storm-bay, s'étend entre la tête de Tasman et l'île Bruny.
Arrivé li, le pilote nous quitte, et nous gagnons le large, en perdant de vue Pedra-Bianca et le rocher d'Eldystone, les deux premières vigies qui signalent l'approche de la terre de Van-Diémen.
Il est temps, je crois, de dire maintenant un mot de l’Asia et de son équipage.
L’ Asia est un navire à trois mats, sans perroquet
de fougue, — ce qu’on appelle un trois-mdts pieu.
Sa capacité est de six cents tonneaux ; son équi-
page se compose de trente-six hommes, compris les
mousses.
On construit aujourd'hui des navires élégants et grands marcheurs, mais qui, après quinze ou vingt ans de voyage, sont éreintés, cassés, rapiécés, et
. dignes tout au plus de servir de pontons, ou bons à
être dépécés pour en vendre le cuivre et la ferraille.
Notre Asia ne connait point ce danger et ne le connaîtra pas de longtemps; le jour où elle cessera de torcher de la toile, comme on dit en langage de matelot, c’est qu’elle aura sombré sous voile, ou se sera brisée sur quelque écueil.
Car le bois de teck, ce bois de l'Inde que les tarets ne peuvent perforer et quine pourrit jamais, a été employé pour confectionner sa membrure, ses courbes et sa quille.
Des Américains l'ont mise sur chantier voilà plus de soixante ans ; elle a été naturalisée française après 1815, et nos arrière-petits-enfants la reverront encore dans quelque bassin de l’un de nos ports, de même qu'à Marseille nous admirons, au retour de sa campagne, la vieille barque l'Indus, vénérable troismats construit aux environs de l'an 1600.
L’ Asia a été armée pour la pêche depuis longues années. Auparavant, elle faisait les voyages des colonies de l'Amérique du Nord et des Indes; elle a done rendu à son armateur M, Winslow, du Havre, dix fois le prix de son achat, et elle lui rapportera probablement encore le double et le triple de ce qu'elle lui a déjà rapporté, si quelque sinistre ne l'arrête pas en route.
C’est une marcheuse de moyenne force; mais elle se comporte admirablement dans les gros temps, et nous n'avons jamais craint qu'une baleine morte ou vivante pit la blesser en faisant bélier sur ses flancs.
Et cependant, combien de navires moins faibles d'échantillon ont été endommagés par les coups des cétacés en fureur !
En 1836, la Lydia, navire de Nantucket, a coulé bas par suite d'une voie d'eau qui s'élait déclarée, à quelques pieds au-dessous de la flottaison, un jour qu'un cachalot la frappa de son large museau carn.
Le navire Anu-Alexander, capitaine John de Blois, de New-Bedfort, a été défoncé par une baleine blessée, Elle se rua la tête la première sur les bancs furins du mit d'artimon : il s'ensuivit une large voie d'eau, et
Je navire coula bas le 30 avril 1854; vous voyez que l'accident est encore tout frais.
Les hommes de l'équipage, réfugiés dans leurs embarcations, furent recueillis deux jours après, par un navire qui croisait dans ces parages et conduits à Paita, côte du Pérou.
Le journal qui raconte ce fait a sans doute été mal traduit; on aura écrit baleine pour cachalot, car l’accident a eu lieu vers le 5° degré de latitude sud, et Jes cachalots seuls habitent les mers tropicales : les baleines ne fréquentent que les zones tempérées froides et glaciales,
En i850, le navire baleinier l'Esseæ, commandé par le capitaine Parker Cook, eut son taille-mer emporté par un.cétacé.
Je me souviens qu’étant en croisière sur la Pallas, aux alentours de Juan-Fernandez, Vile de Robinson Crusoé, unebaleinefranche, cherchant son petit qu’on avait harponné, et devenue folle de douleur en reconnaissant les traces du sang qu'il perdait par sa blessure, donna un coup de tête sur nos bordages ; le navire tressaillit au choc, et dans sa quille, et dans sa mature, etl’on reconnut plus tard, en déchargeant les pièces d’huile, qu'un bordage avait été fracassé : par bonheur, aucune voie d’eau ne se déclara.
Le Journal du Havre raconte, dans son numéro du 3 juillet i852, que le brick la Pauline, du Havre, a sombré sous voile, après avoir reçu plusieurs coups de queue de baleine par le bossoir de tribord ; le navire courait alors avec une vitesse de sept nœuds et demi par bonne brise ouest-sud-ouest. L’équipage, de neuf hommes et un passager, erra pendant trois jours au gré des vents et des flots, et fut recueilli dans un complet état d’épuisement par le Crusador.
La Pauline était cependant un navire tout neuf et qui effectuait le retour de son premier voyage.
Je passe sous silence beaucoup d'autres sinistres.
Or, je le répète, nous n'avions point pareille crainte à bord de l’Asia.
Or choisit d'ordinaire, pour la pêche, des navires neufs et très-solides ; comme je le disais plus haut, l'équipage varie detrente-six à quarante-six hommes, selon que l’on doit armer quatre ou cing embarcations.
Le capitaine Jay, qui nous commandait et dont j'ai dit deux mots à propos de l'exécution des quatre bush-rangers, avait été du nombre de ces moniteurs de pêche que les armateurs du Havre appelèrent en France pour servir de guide à nos marins. Jeune, vigoureux, intrépide, adroit, il avait fait son chemin pas à pas. De mousse, il était devenu harponneur, puis chef de pirogue, puis capitaine.
Mais au prix de quelles fatigues, de quelles misères, de quels dangers !
Plus loin, je vous dirai combien de ceux que j'ai connus sont morts à la tâche Si je pouvais me”renscigner sur tous mes anciens compagnons de voyage, je crois que sur les cent vingt-six ou cent trente hommes que j'ai connus dans le cours de trois campagnes de sept années, il n'y en a peut-être pas une douzaine de survivants parmi ceux qui ont continué le métier,
Le capitaine Jay n'épargnait pas ses peines, I prenuit véritablement à cœur son métier de tueur de baleines; il est vrai que, sur une baleine tuée, qui vaut! de huit à dix mille francs, il avait la plus belle part ;
car nous avions tous notre part proportionnelle dans
le produit de l'expédition ; mais, quand méme il se-.
rait resté à bord tandis que l’on donnait la chasse aux cétacés, il n’en aurait pas moins eu son dixième d'huile et de fanons. Il fallait donc lui savoir gré de s’exposer comme le dernier de ses matelots.
Nous ayons passé du batiment au capitaine, passons du capitaine aux embarcations.
Nous armions quatre embarcations pour courir sus au gibier.
Chaque émbarcation était montée par six hommes: le harponneur devant, l'officier derrière, les quatre rameurs entre eux. L’officier gouvernait l'embarcation, longue de vingt-six pieds, large, dans son bau, de quatre pieds dix pouces, épaisse comme le petit doigt dans ses bordages. Il la gouvernait avec un aviron de queue aussi long que l’embarcation, et ce gouvernail avait l'avantage de faire tourner, pivoter la pirogue sur son centre, sans qu’elle perdit du ter-
rain comme elle en perdrait en laissant arriver pour.
virer de bord, avec le gouvernail ordinaire.
Les hommes maniaient un aviron de quinze pieds, excepté celui du milieu, qui en avait dix-huit, et le harponneur ne quittait son siége de rameur que lors-
. qu’il lui était ordonné de saisir le harpon pour atta-
quer la baleine. Ces embarcations, si légères, si minces, pointues à l'avant comme à l'arrière, et cintrées comme un chapeau à claque, bondissent de lames en lames, taillant la cime des vagues sans en toucher le creux, et volent comme volerait un javelot lancé par une machine, comme volerait un caillou ricochant sur l’eau d’un lac, comme volerait une bombe tirée à ras de terre.
- Le fond de la pirogue est percé d’un trou, que maintient bouché un morceau de liége garni de toile, le nable. Quand la pirogue est hissée sur ses palans, on enlève le nable, et l’eau qu’elle contient s'écoule.
Elles sont cependant lourdement chargées, ces pirogues; vous allez voir; d'abord, un baquet circulaire placé entre les deux banes du milieu et contenant quatre cents pieds de cordes. — Ligne de pêche, grosse comme le pouce, bien flexible, bien goudronnée, bien solide surtout, car elle est formée de trois torons, réunion-de seize fils carrets fabriqués avec le meilleur chanvre de Norwége et de l'Amérique du Nord. La ligne de pêche américaine était, de mon temps, la plus estimée; mais il paraîtrait que, depuis lors, les cordiers de Normandie ont fait de grands progrès, et peuvent lutter avec avantage contre tous les cordiers du monde.
Près de la baille à ligne, on place une ancre à grappins pesant une cinquantaine de livres, puis une drague carrée de planches de chêne fortement bardées de fer, et que l'on amarre au bout de la ligne lorsque la baleine, s'enfuyant, en a épuisé toute la longueur,
Cette drague suffit A modérer la vitesse de la baleine ou du cachalot par la résistance qu'elle offre en coupant perpendiculairement le sillage de l'animal qui s'enfuit. Vient ensuite un baril fermé qui content trente livres de biscuit, même plus, et un fanal préparé avec bougies, briquet, mèches, amadou et allumettes placées dans une boîte en fer-blane herme= tiquement fermée,
L'équipage d'une embareation perdant le navire de vue et s'égarant dans la nuit a dû plus d’une fois
ae < ae oe
sl italia um Gal
son salut à ce baril de précaution et au petit tonne- Jet d’eau qui l'accompagne.
Joignez à tout cet attirail un bidon d’eau douce, un ou deux petits baquets, une voile avee son mate-
o oi . .
reau et sa livarde, une hachette, un couteau à gaine, |
deux sébiles pour verser hors du canot l’eau qui peut s’y embarquer, puis des harpons, des lances, des louchets tout emmanchés et prêts à fonctionner.
Le harpon est un dard en fer formant un angle obtus d'environ 120°, dont deux côtés ont trois pouces de long et sont aiguisés sur leurs bords. Le troisième côté forme un angle rentrant du sommet duquel part une tige de fer de trois ou quatre pieds de long, et qui se termine par une douille dans laquelle s’emboîte le manche qui sert à le lancer. Le fer de la tige doit être malléable et se tordre sans se casser,
La lance a la forme d’une spatule ou d’une feuille |
de laurier d’un pouee et demi de largeur dans son
plus grand diamètre, sur deux et demi de longueur. Elle est finement aiguisée et peut sortir facilement de la plaie qu'elle a faite, ce qui est le contraire du harpon. Comme le harpon, elle s’emmanche à l’aide d'une douille.
Le louchet a la forme d’un trapèze aiguisé sur trois côtés et ayant sa douille sur le côté le plus petit.
On peut admettre que chaque pirogue tout armée pèse un millier de kilogrammes.
La pirogue du capitaine est placée sur l'arrière, à tribord. Elle est maintenue au-dessus des bastingages à l'aide de pistolets, daviers ou porte manteaux garnis de poulies et de palans.
Le second officier du bord commande la seconde embarcation placée à babord, le long des haubans d’artimon.
La troisième embarcation, sous les ordres du lieutenant, ou troisième officier, a ses pistolets de suspension entre le grand mât et le mât de misaine, à bâbord.
Enfin, le dernier officier dirige le quatrième canot, qui se hisse au-dessus du pavois mobile à tribord, par où entrent sur le pont les lanières de gras enlevées au cadavre de la baleine.
Quand une baleine est signalée et que les pirogues sont descendues à la mer pour lui appuyer une chasse, comme vous le verrez plus tard, vingt-quatre hommes manquent à bord, et nous sommes à peine une douzaine de manœuvriers pour tenir toujours le navire au vent des chasseurs, — Tristes manceuvriers ! un médecin, des malades, un mousse, un novice, un maitre d'hôtel et un cuisinier,
Et maintenant que tout est dit sur l'Asia, sur son capitaine et sur ses embarcations, en route, et au
hasard du bon Dieu !