LA VENGEANCE
Le massacre des Européens mis à mort sans combat, traîtreusement abattus et dévorés, ne devrait jamais avoir eu pour but qu’une horrible cupidité, si la conduite des étrangers, arrivant au milieu de ces enfants de la nature, avait toujours été exempte de reproches. Mais, dans la plupart des cas, les barbares ont usé de représailles, et la race civilisée a toujours eu les premiers torts. Il advient aussi parfois que l'équipage d'un navire, à peine au mouillage, attire sur lui, sans le savoir, la vengeance destinée à un autre bâtiment qui a été assez heureux pour fuir, surtout quand le pavillon est le même.
Ces peuplades féroces n’oublient jamais, ne pardonnent jamais.
Il serait trop long de dérouler ici le martyrologe des navigateurs océaniens.
Depuis les quatre hommes de l'équipage de Tasman qui, les premiers des Européens, tomberent sous le meré des Zélandais, chaque année, les archipels de l'Océanie sont ensanglantés par de semblables catastrophes, et les navires quêteurs de tripang, d'écailles do tortue, de phormium, de perles, de bois de sandal, de cachalots y payent fréquemment le tribut du sang,
Les navires de guerre n'en sont pas exempts, témoin la mort de deux jeunes officiers de marine, MM. de Varennes et de Maynard, et des hommes qui montaient leurs embarcations.
C'est le commandant Surville qui, en 1772, a ouvert cette série de représailles qui ne sera épuisée que lorsque la race européo-américaine aura englouti dans son grand courant d'émigration les autochthohes océaniens, qui ne peuvent être domptés qu'à condition d'être anéantis.
D’Entreeasteaux, Marion Dufresne, Crozet, La Peyrouse, auquel on pourrait reprocher des sentiments d'humanité par trop méticuleux avec de pareils ennemis, laissa impuni — et ce fut un grand tort quand on connaît les sauvages de l'Océanie — laissa impuni, disons-nous, le massacre de son collègue le capitaine Delangle, que les naturels de Mahouna (archipel de Samoa) dévorèrent le 23 décembre 1787, ainsi que le naturaliste Lamanon et neufautres marins ou soldats de l’ Astrolabe.
J'oublie le nom de l'ile où M. Hyène, que j'ai connu commandant le navire baleinier du Havre l'Angélina, a péri en 1845 ou 4846. Le navire demeurant sous voile, il descendi£ à terre pour y acheter des fruits et des pores. Il était accompagné de cinq matelots et de mon ami Réncque, chirurgien du bord,
Pas un G’eux ne reparut, et le navire croisa vainement pendant huit jours en vue de l’île.
MM. de Maynard et de Varennes ont été massacrés dans une des baies de la Nouvelle-Calédonie. Cela se passa du temps où M. d’Harcourt commandait l’Aleméne.
Peters Dillon raconte un terrible si¢ge qu’il soutint dans la baie Nacléar (Fidji).
Peters Dillon était un capitaine anglais qui recut mission du consul général de Sidney d’aller à la re cherche de La Peyrouse et de rapatrier, s'il était possible, les survivants de l’Aimable-Joséphine, commandée par Bureau, de Nantes.
Disons d'abord ce que c’est que l'archipel des: Fidji.
L’archipel des Viti ou Fidji, l’un des moins connus et cependant des plus curieux del'Océanie, possède de nombreuses légendes de cannibalisme. Les aventuriers anglais et américains y ont trouvé de magnifiques chargements de bois de sandal, qu'ils ont exploités depuis le commencement du siècle. Mais la plupart ont chèrement payé cette facilité apparente avec laquelleles naturels les ont laissés pénétrer dans leurs forêts.
Bureau, de Nantes, fut une de leurs victimes.
Commandant l’Aimable-Joséphine, il arriva en 1833 à Ambou, l’une de cesiles, avec l'intention d'y trafiquer du carret : c’est ainsi qu'on nomme l'écaille de tortue.
Pendant qu'il était au mouillage, un chef vitien et quatre hommes vinrent lui rendre visite à bord, au moment où il expédiait un canot à terre.
Le chef laissa le canot s'éloigner d'un demi-kilomètre; puis tout à coup il eria à Bureau :
— Capitaine, votre canot coule bast
Bureau prit sa longue-vue pour vérifier le fait, et, tandis qu'il relevait la position du canot, le chef le frappa à la nuque d'un coup de massue de bois de fer, et l'étendit roide mort à ses pieds. Le second oficier et la plupurt des matelots, n'étant pas sur leurs gardes, furent assommés.
Les naturels conduisirent ensuite le navire au fond d'une baie pour le vendre à des Américains. Après quoi, ils dévorèrent Bureau et ses compagnons.
L'Aimable-Joséphine était une petite goëlette qui n'avait que huit à dix hommes d'équipage.
C'étaient les hommes du canot, qui avaient échappé à ce massacre, qu'il s'agissait de rapatrier, dans le cas où ils auraient survécu.
86 LES BALEINIERS tt LLL ALLL LL LT
Chargé de cette double mission. M. Dillon partit donc de Sidney et vint jeter l’ancre dans la baie de Nacléar, où, à son tour, il faillit perdre la vie.
ll était descendu à terre près de la roche Noire, avec dix-huit ou vingt hommes, dans l'intention d’explorer la côte et de couper du bois de sandal. Tout en cherchant ces essences d'arbres, ses homines se séparèrent, Soudain Dillon se vit entouré par un grand nombre de naturels. Il n’y avait pas moyen de regagner la mer. Dillon se réfugia, lui cinquième, sur un rocher à pic.
Par bonheur, lui et ses compagnons avaient leurs armes,
Maintenant, laissons parler Dillon lui-même.
« Nous étions, dit-il, cinq réfugiés sur un rocher, et la place était couvertede plusieurs milliers de sauvages.
» Au pied du rocher, on allumait des feux et l’on chauffait des fours pour faire rôtir les membres de mes malheureux compagnons. Leurs cadavres, ainsi que ceux des deux chefs d'Eïboa, ile voisine, furent apportés devant les feux de la manière suivante : deux des naturels de Nacléar formèrent avec des branches d'arbre une espèce de civière qu’ils placèrent sur leurs épaules.
» Les cadavres de leurs victimes furent étendus en travers sur cette litière, de façon que la tête pendait d’un côté et les jambes de l’autre,
» On les porta ainsi en triomphe jusque devant les fours; là, on les plaça sur l'herbe, dans la position d'hommes assis. Les sauvages se mirent alors à chanter et à danser autour d’eux avec des démonstrations de la joie la plus féroce. Ils traversèrent de plusieurs balles les corps inanimés, se servant, pour cette exécution posthume, des fusils qui venaient de tomber entre leurs mains. Quand cette cérémonie fut terminée, les prêtres commencèrent à dépecer les cadavres sous nos yeux, et les morceaux furent mis au four.
» Pendant ce temps, nous étions cernés de toute part, excepté du côté d'un fourré de mangliers qui bordait la rivière. »
La position était assez mauvaise pour le pauvre Dillon; maisil était résolu, sachant qu'il n’y avait pas
de salut à espérer, à se faire tuer sur place en se dé-.
fendant. Il tenait done bon, toujours prêt à mettre le fusil à l'épaule, faisant feu, de temps en temps, et abattant le sauvage qui s’avançait le plus près de lui, sur le sentier conduisant au haut du rocher,
Deux de ses compagnons, Savage et Louis le Chinois, l'abandonnèrent, et, se fiant aux sauvages qui les engageaient à descendre, en leur promettant qu'il ne leur serait point fait de mal, descendirent effectivement.
Je cède la parole à Dillon et lui laisse continuer son récit :
« Savage, dit-il, fut bientôt au milieu d’eux, ét Louis m'abandonna en se sauvant de l'autre côté avec ses armes,
» — Descends, Peters, me criaient les cannibales, descends, nous ne te ferons pas plus de mal qu'à Savage,
» En effet, ils l'entouraient en riant, et avaient l'air de le féliciter ; mais, tout à coup, les naturels pousstrent un grand eri, et, au même moment, Savage fut saisi par les jambes, et six hommes le tin-
rent suspendu la téte en bas et plongée dans un trou plein d’eau, jusqu'à ce qu’il fût suffoqué. Pendant ce temps, un naturel, s’approchant par derrière du Chinois, lui fit sauter le crâne d’un coup de massue.
» Puis les deux malheureux furent dépecés et mis au four comme leurs compagnons. »
Hs n'étaient plus que trois contre trois mille, et cependant Peters Dillon échappa à ce terrible danger.
Tandis qu’il faisait face à cette foule de furies, abattant, comme nous l'avons dit, un à un les plus hardis des indigènes qui s’aventuraient sur ce véritable sentier de la guerre, une embarcation du Hunter, qui se tenait au large, entendit les coups de feu, se douta des dangers que courait le capitaine et se rapprocha de la côte. Elle ramenait à terre huit naturels qui avaient été à bord et qu’on avait retenus en ôtage pendant que les embarcations faisaient du bois.
On les renvoyait libres avec une caisse de verroteries et de coutellerie, pour racheter la vie des anglais survivants.
Un ambetti (prêtre) s’avanca à leur tête vers Dillon, et lui promit la vie sauve et la faculté de retourner à bord du Hunter, s’il voulait mettre bas les armes.
Dillon refusa, et, comme il n’avait pas de temps à perdre, lui et ses compagnons se retirèrent à reculions, menaçant à chaque instant de casser la tête du prêtre, s’il osait faire un pas en avant vers les indigènes.
La vie de Vambetti était sacrée, et le peuple, plutôt que de la compromettre, laissa le capitaine et ses deux compagnons effectuer leur retraite sans faire aucune démonstration hostile,
Mais, dès que les trois Européens eurent sauté dans le canot, les sauvages accoururent en foule et saluèrent les fugitifs d’une grèle de pierres et de flèches.
Par bonheur, les Anglais étaient déjà hors de la portée des flèches et de la fronde, et ce fut en remerciant la divine Providence qu'ils atteignirent à force de rames le Hunter, qui s'éloigua au moment où le soleil cessait d'éclairer ce terrible spectacle.
Le cannibalisme disparaît de l'Océanie à mesure que l'influence des Européens grandit dans la mer Pacifique... Déjà dans beaucoup de pays, et particulièrement aux fles Sandwich, aux Marquises, à Taili, il est passé à l'état de souvenir.
A la honte de l'humanité, l'histoire nous revèle que des peuples civilisés ont immolé et mangé des hommes...
J'ai laissé de côté les Amériques, l'Afrique et l’Asie; mais le lecteur doit être las de m’entendre parler si longtemps de ces orgies de sang et de ces bombances de chair humaine en Océanie.
La Peyrouse, Delangle, La Place, Dumont d'Urville, d'Harcourt, etc., etc., y ont essuyé de terribles catastrophes, qui, toutes regretiables qu'elles sont, n'approchent pas cependant de celles qui ont si souvent frappé d'humbles aventuriers, pioniers inlatigables du commerce et de la navigation, tels que les baleiniers français, anglais et américains, et ces baliments à cargaison recueillie d'ilot en ilot, tels qu'en commandaient Morell l'Américain, Dillon-Peters l'Anglais, etc., ete.
L'équipage du baleinier l'Union a été rôti en entier aux îles Vili. ,
LES BALEINIERS 57 cm
Le célèbre baleinier Powel du Ramcler est mort à Vavas avec un grand nombre de ses compagnons, en voulant arracher des mains des naturels son aîné, John, dont Ozéla, fille d’Aouloulala, principal chef, était tellement amoureuse, qu’elle voulait s’opposer à son départ.
Pendant que nous péchions à la Nouvelle-Zélande, le navire le Liancourt, du Havre, n’a dû son salut qu'à une bonne brise qui l’emporta loin de Eloudy- Bay. Depuis, il s’est perdu dans la mer d’Otschoke.
Il n’y a pas une.baie, pas une crique de la Nouvelle- Zélande qui n’ait été témoin d’un de ces horribles drames.
Chaque numéro des journaux anglais qui se publient à la baie des îles, à Wellington-Tower, à Nicholson, à Cantorbéry, contiennent des récits de combats que les tribus refoulées à l’intérieur se livrent entre elles, et des saturnales qui suivent la victore.
- Malheur à l’homme blanc qui tombe entre leurs mains,
Il y a deux ans, des naturels du détroit de Cook dévorèrent en entier un poste nombreux de colons anglais qui avaient entrepris le défrichement de je ne sais plus quelle partie du littoral,
La fréquentation des Européens, la colonisation de ces grandes terres que les Anglais ont entrepris sur une vaste échelle font disparaître peu à peu ces horribles coutumes qui, néanmoins, je crois, n’affligeront plus l'humanité que lorsque la race européenne se sera complétement substituée aux indigènes.
Quand le vainqueur mange son ennemi après le combat, il ne croit pas seulement manger son corps, mais aussi manger son âme : c’est un outrage de manger le corps, et c’est un avantage de manger la waidoua, Yâme du vaincu, car ils pensent l’assimiler à leur âme propre. Cette superstition est toute-puissante en temps de guerre, surtout chez les Zélandais : le courage du vaincu s’ajoutera à leur courage, ils héritent ainsi de ses nobles facultés. D’ordinaire, après le combat, on commence par dévorer le corps des guerriers les plus vieux et les plus courageux, les plus tatoués, laissant de côté les corps des jeunes gens qui débutent à la guerre, quoique cependant leurs masses musculaires soient plus appétissantes,
Les vainqueurs veulent donc avant tout s’assimiler, s’inoculer, s’inféoder la vie, le courage des plus grands guerriers, quelque maigres et décharnés qu'ils soient.
Considéré à ce point de vue, le cannibalisme serait presque excusable chez des peuples barbares.
Les Zélandais estiment particulièrement la cervelle et rejettent le reste de la tête.
Nikols, un missionnaire anglican, dit cependant que Pomaré, de la baie des Îles, mangea six têtes entières.
Habituellement, les têtes des chefs sont desstchées, et parfaitement conservées à l'aide d’ingénieux procédés, et, quand une tribu veut faire la paix, elle offre à la tribu vaincue, pour gage de ses bonnes intentions, la tite des chefs qu'elle a perdus.
On en trafique aussi aux environs de la baie des les, et on en apporte un certain nombre en Europe très-bien momifites.
Les os des chefs sont soigneusement ramasats, et
on en fabrique des couteaux, des hameçons, des pointes de flèche, de lance, de javelot, et des ornements de toilette.
Je possède des hameçons armés de fragments d'os humains trés-pointus.
Parfois, on détache la main et l’avant-bras, et on les fait sécher à la fumée d’un feu d’herbes aromatiques. Les muscles, les tendons et les doigts se raccornissent, et le tout forme un croe qu'ils placent dans leur cabane pour y suspendre des paniers, des armes, J’ai vu plusieurs de ces patères. Ils utilisent ainsi les débris du cadavre pour faire sentir à la famille du chef qui n’est plus, que, même après la mort, il est encore l’esclave du vainqueur.
Avant le repas du triomphe, chaque guerrier boit du sang de l'ennemi qu'il a tué de sa main.
L’atoua, le dieu des vaincus, est alors soumis à Vatoua du vainqueur. Kandalle rapporte que, vers le territoire de Soukianga, Schongui mangea l'œil gauche d’un grand chef. L’ceil gauche, selon leur croyance, devient une étoile au firmament, et Schongui croyait que, désormais, son étoile serait plus brillante, et que la puissance de sa vue s’augmenterait de toute la puissance de la vue du défunt.