LA RELIGION
Me voici arrivé aux contradictions. Quelques voyageurs prétendent que les Nouveaux-Zélandais croient que l’âme de celui qui a été mangé est, ainsi que son corps, condamnée à un feu éternel.
Je n’ai jamais eu la confirmation d’une pareille croyance. Comme elle se rencontre chez d’autres peuples océaniens, on aura commis ure erreur en la leur attribuant. A Bornéo, à Sumatra, et sur d’autres grandes terres, ainsi que chez l’Australien, l'âme en peine de celui qui a été dévoré, erre sans cesse et sans repos autour du tombeau (l’ondoupa) de ses pères. Quelques peuples même ont un Elysée (le Balaton hyppa, Y Ata myra), d'où les âmes des vaincus sont à jamais proscrites. Les Zélandais, tout en croyant à la survivance de l’âme-du corps, ne parlent pas du séjour des bienheureux. Ils ont plusieurs dieux outre le grand Atoua, le principal; mais le nombre de ces dieux est illimité, et chaque chef qui meurt victorieux devient dieu à son tour.
Voilà, du moins, ce que j'ai pu comprendre de plus clair dans leur barbare théologie; et l'action de couper la tête de son adversaire, l'élever par les cheveux au-dessus de sa bouche, afin de boire le sang chaud qui s'échappe des jugulaires et de la carotide; l’action d'avaler son œil gauche, de mâcher ses muscles avec enthousiasme afin d'hériter d'une étoile, d'une âme, n'est-ce pas se préparer à être dieu, quand Ja mort surviendra, dans la paix ou dans le combat?
Il ya toujours des sacrifices humains après la mort d'un chef, et les Zélandais mangent les victimes, quoique ce ne soit pas obligatoire.
Le nombre des esclaves immolés varie selon le rang du chef qu'on pleure, car la tribu redoute la puissance du chef qu'elle a perdu, La mort n'a pas affaibli le principe d'autorité, Ce sacrifice a lieu alin d'apaiser la waidoua, l'âme du mort, d'arrêter sa colère, qui tomberait sur les survivants de sa famille et de lin procurer des esclaves pour le servir parmi
les dieux dans l'autre monde. Un coup de massue (meré) abat les victimes désignées au moment ou elles y pensent le moins.
La religion ordonne alors que les corps des esclaves soient déposés sur celui du chef; mais il arrive souvent que les sacrificateurs préfèrent les manger. A l'exemple de nos ancétres du vieux continent, les Gaulois et les Germains, ils sacrifient des hommes au commencement de la guerre et pendant ses dernières péripéties.
Quoique les Zclandais ne se cachent pas d’être cannibales, leurs chefs cherchent parfois cependant à s’en excuser. Ainsi, Marsden dit qu'ils se font le raisonnement suivant :
— Les grands poissons de la mer se mangent entre eux; les grands poissons mangent les petits poissons ; les petits poissons mangent les insectes; les chiens mangent les hommes; les hommes mangent les chiens, et les chiens se mangent entre eux; les oiseaux de lair s’entre-dévorent aussi ;.enfin, les dieux dévorent un autre dieu. Pourquoi, entre ennemis, ne nous mangerions-nous pas?...
— Mais, répondit Marsden au chef qui discourait ainsi, je ne vois pas qu’un dieu ait jamais dévoré un autre dieu.
Schongui, le grand chef, qui était présent, répondit :
— Cela s'est vu, se voit et se verra. Quand je suis allé en guerre vers le Sud, j'ai tué une grande partie des habitants, puis j'ai eu peur que leur dieu ne voulüt me tuer pour me manger, car je suis un dieu; alors j'ai tué le dieu de ces étrangers : c'était un reptile; j'en ai mangé une partie, et j'ai réservé l'autre pour mes amis. Cette nourriture sacrée nous a mis à l'abri de son ressentiment.
Outre le grand dieu, l’Atoua. outre les chefs vainqueurs qui deviennent dieux après leur mort, il ya encore un dieu pénate pour chaque tribu, dieu représenté tantôt sous la forme d’une plante, tantôt sous celle d’un animal, d’un reptile, d'un insecte, d'un oiseau,
C'est ce même Schongui que Dumont-d’Urville a interrogé sur les sacrifices humains et sur l'habitude de manger les vaincus et les victimes; mais Villustre navigateur n’a pu recueillir que des faits déjà confus, faux ou falsifiés pour la plupart ; il a passé trop rapidement devant cette terre, ce qui ne l’a pas empêché de laisser un travail qui seul suffirait à la gloire d'un navigateur : les reconnaissances, les plans, l'hydrographie de quatre cents lieues de côtes sur les deux îles Ikana-mawi et Tavai-Pounama.
Il ya, d'ordinaire, suspension d'armes après la mort du chef qui tombe le premier dans le combat,
Il arrive que le parti qui n’a pas perdu son chef réclame le corps du défunt; si la tribu est intimidée, elle livre le corps, ainsi que la femme du chef, qui est mise A mort aussitôt, et qui même se livre volontairement aux ennemis, si elle aime son mari.
Les prétres et les prétresses dépècent les cadavres, les divisent en morceaux, en mangent quelques-uns, offrent le plus grand nombre à leurs idoles, et consultent les dieux sur l'issue de la guerre actuelle, Pendant leurs cérémonies et leurs prières, les autres chefs et le peuple s'accroupissent autour des avikis (prêtres) et gardent un profond silence en se couvrant la téte avec leur natte de phormium, de peur
que leurs regards profanes ne troublent des saints mystères.
Puis le combat recommence ou la paix se fait, selon les augures; dans ce cas, il n’y a pas de déshonneur à ce que la tribu livre le corps de son chef, car ce n'est que dans un but religieux, et le cadavre n’est pas dévoré.
Dans d’autres circonstances, après la mort d’un chef, il est d'usage que la tribu victorieuse suspende le combat pour offrir un sacrifice à ses dieux, surtout si elle s’est emparée du cadavre du chef. La femme de ce chef vient se livrer d'elle-même aux vainqueurs et est mise à mort. Alors les principaux prêtres et les principaux chefs préparent le corps du défunt. Fandis que la grande prétresse et les femmes des chefs préparent de leur côté celui de la femme, les corps dépecés sont rôtis devant des brasiers; certaines portions sont offertes aux dieux, selon des rites par— ticuliers. Les arikis, par intervalie, prennent de petits fragments de cette chair sacrée, et les mangent dans un grand recueillement, en ayant l'air de consulter les dieux sur l'issue de la guerre.
Si les dieux se montrent favorables à la tribu, le combat recommence, sinon la tribu, quelle que soit sa force numérique, et malgré les avantagos déjà remportés, retourne dans ses pus (villages fortifiés). Comme plus haut, les guerriers, pendant cette cérémonie, se voilent la face et gardent un profond silence.
La cérémonie religieuse terminée, le festin commence, les chairs rôties sont partagées entre les chefs et les principaux guerriers, qui les mangent avec ferveur surtout. Si la guerre n’est pas interrompue, les plus grands chefs font la provision de plusieurs morceaux d'élite qu’à leur retour ils distribueront à leurs amis absents.
C’est un honneur insigne, c’est une haute marque de distinction.
Quand les distances à parcourir pour le retour sont considérables, et qu'il est à craindre que la viande sacrée ne se corrompe, on opère une espèce de transubstantiation. Le grand-prètre prend un morceau de bois nommé rakau-tapou, et le met en contact avec les chairs consacrées, tandis qu'ilrécite de longues prières.
Ce morceau de bois est ensuite soigneusement enveloppé dans une natte et confié aux soins d'un personnage {aboué (sacré, inviolable). Quand les guerriers sont arrivés au chef-lieu de la tribu, le grandprêtre reprend le rakau-tapou, le couvre d'un monceau de tranches de pore et de patales et récite encore de longues oraisons. Puis le morceau de hois est enlevé, jeté au loin dans un endroit solitaire, où, aucun regard profane ne le reconnaitra ; alors cette chair de pore et les patates ont reçu qualité de chair humaine, de chair sacrée, et les habitants qui n'ont pas été à la guerro les dévorent avec délices.
Deux Anglais racontent qu'ils ont assisté à lim molation d'un esclave des îles Kedji. L’oreille étant un morceau trés-estimé, deux des chels se les résorvèrent ; ils en prirent chacun une et la mangèrent, après l'avoir trempée dans le sanboul, mélange de sel et d'épices.
Les assistants se précipitèrent ensuite sur le con damné, qui respirait encore, et chacun coupa à méme le corps, le morceau qui lui convenait,
Bientôt après, mais seulement par déférence pour les deux Anglais qui assistaient à cette exécution, on frappa la viclime au cœur afin de lui donner le coup de grâce.
Le code des Battas condamne à être mangés viyants ceux qui se rendent coupables d’aduliére, ceux qui commettent un vol de nuit, les prisonniers de guerre, ceux qui, étant de la même famille ou de la même tribu, contractent mariage entre eux; enfin ceux qui attaquent traitreusement les habitants d’une maison ou ua homme isolé. Un tribunal institué ad hoe prononce sur ces crimes. Après les débats et le jugement, les juges boivent chacun un verre de kawa ou d'autre boisson fermentée, comme pour ratifier la sentence, et l'exécution a lieu, sans délai, en présence
.de tout le peuple.
Mais, en cas d'adultère, une dernière formalité est nécessaire, indispensable: il faut que les parents du coupable ou des coupables assistent au supplice.
Comme je le disais plus haut, le mari, la femme, ou les personnes le pius directement offensées, ont te droit de s‘adjuger les oreilles du condamné: chacun selon son rang, choisit son morceau, le chef des juges coupe ensuite la tête et la suspend comme un trophée à l'entrée de sa cabane,
La cervelle, à laquelle on attribue des vertus magiques, est conservée dans une courge. Les intestins ne sont pas dévorés ; mais la plante des pieds et le cœur,accommodés avec du riz et du sel,sontregardés comme un plat délicieux.
Les chairs sont toujours mangées crues ou grillées sur le lieu du supplice, et l’usage du vin de palmier et des autres liqueurs fortes est sévèrement interdit dans ces festins judiciaires, auxquels les hommes seuls ont le droit d'assister ; parfois aussi on recueille le sang dans des tiges de bambou.
Les femmes, au mépris de la loi, usent de mille subterfuges, et emploient toutes leurs séductions pour participer en secret à cette horrible curée.
Quelques voyageurs affirment que les Battas préfèrent la chair humaine à toute autre, mais qu'ils ne s’en repaissent que pendant la guerre et après des condamnations à mort.
D'autres narrateurs les accusent d’immoler, en temps de paix, de soixante à cent individus esclaves par année,
Le christianisme, qui n’a pas encore fait disparaître le cannibalisme de Sumatra, a cependant diminué le nombre des pratiques les plus barbares.
Ainsi, aujourd'hui, les Battas ne mettent plus à mort leurs parents quand l’âge les a reudus inutiles comme trayailleurs ou comme guerricrs.
Jadis, chaque année, à l'époque de la maturité des citrons, on voyait des vieillards se soumettre d’euxmêmes au supplice. La famille s'assemblait, la victime, allnissde par l'âge, recueillait toute son énergie, s'élançait vers une branche d'axhre, et y demeurait suspendue par les deux bras jusqu'à ce que, ses lorces l'abandonnant, elle tombat sur le sol.’
Alors, les eufants et les voisins qui avaient dansé on rond autour d'elle en chantant le refrain : Quand le fruit est mir, il faut qu'il tombe, se précipitaicnt sur elle, Vassommeaient, dépeçaient ses membres et dévoraient ses muscles, trempés dans le samboul ou saupoudrés de kart!
Quand un Anglais offre du thé’et du lait à un Battas, souvent le Battas repousse le lait avec mépris et répond :
— Les enfants seuls boivent du lait; les Battas boivent du sang.
Quelques-uns de ces détails sont empruntés aux récits de Siamford-Raffles, ancien gouverneur des établissements anglais de Sumatra, et qui, parmi ses compatriotes, passe pour étre un narrateur assez digne de foi.
La plupart des voyageurs assurent que les Malais ne sont plus anthropophages; mais je me souviens qu’un capitaine baleinier américain, qui me fil cadeau d’une fiolé d'huile de Cajeput recueillie & Ombaï, dans l'archipel des Moluques, m'a dit que trois de ses matelots, en 4846, étant descendus furtivement à terre à Ombai, attirés par des femmes, disparurent, et que, le lendemain, quand il alla à leur recherche, avec tout son équipage armé jusqu'aux dents, il acquit la conviction qu'ils avaient été massacrés et dévorés pendant la nuit; il trouva dans une cabane des lambeaux ensanglantés de leurs vêtements et des ossements frais et neltoyés, comme si des chiens en avaient fait curce, étaient éparpillés autour d’un foyer encore chaud.
Les Dayac-Kayangs, les Tidouns, les Badjous, tribus indépendantes qui vivent dans l'intérieur de la grande terre de Bornéo, sont encore anthropophages, tandis que les Dayac musulmans et les populations malaises du littoral, qui se livrent à une continuelle piraterie, ont renoncé depuis longtemps au eaunibalisme. Seuls, les peuples de l’intérieur mangent leurs prisonniers de guerre, qu'ils offrent en holocauste à la Divinité pour la remercier de leur avoir accordé la victoire. y
Un chef meurt-il, des sacrifices humains ensanglantent les funérailles. L'homme et la femme adulteres sont condamnés à mort, comme chez les Battas. Mais ils peuvent se racheter du supplice en mettant à mort plusieurs de leurs esclaves qu'ils donnent ensuite à dévorer au peuple, en expiation du crime.
Malgré leur canuibalisme, les Badjous du district de Maladou sont les indigènes les plus avilisés de Bornéo.
On prétend que les hohémiens zingaris qui errent de nos jours dans toutes les contrées ce l'Europe, et dont nous voyons souvent les escouades vagabondes traverser nos campagnes, vivant de rayines et exerçant un mystérieux commerce, sont originaires de la côte nord-ouest de Bornéo, où ils forment plusieurs tribus, connues sous le nom de biadjak-xingaris. Leur religion est mélangée de rites musulmans et de rites sanguinaires.
M. de Rienzi rapporte qu'un biadjak-zingaris lui disait que, d'après un radjah de son pays, les morceaux du corps humain les plus délicats étaient, crus ou rôtis, les oreilles, la paume des mains, la plante des pieds, les mollets et les joues, et qu'on préférait les hommes noirs aux blancs ; — que la chair des jeunes gens était douce, succulente, mais que cello d'un homme de quavante-cing à cinquante ans élait de plus haut goût,
ll ajoutait qu'après le combat, les chefs avaiont seuls le privilége de couper la tête des prisonnieys pour en boire le sang eucore chaud qui s'échappait des ve nes eb des artères,
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Nous avons vu les mêmes préférences, les mêmes délicatesses chez les Nouveaux-Zélandais.