‹ La vie au desertChapitre 62 sur 175 · LA MODE · texte numérisé non relu

LA MODE

La mode est une souveraine aussi despotique aux antipodes qu’en France. Les pendants d'oreilles en hippocampe, bizarre petit animal péché sur les algues et qui se conserve desséché, avec sa téte de cheval et son corps composé d’anneaux carrés et terminé en queue recourbée comme celle de la sirène, ne flattent plus les coquettes d’Oéteta.

~ Elles méprisent aussi maintenant le jade vert et la dent de requin, qu’elles portaient fichée dans un trou du lobe de l’oreille, trou qui, du reste, leur est fort commode, car les hommes et les femmes y passent le tuyau de leur pipe quand ils ont fini de fumer. :

Les ornements primitifs ont été remplacés par des pièces de monnaie transformées en pendants d’oreil les et en médaillons, et vous savez déjà que Taillevent plaça avantageusement sa fausse bijouterie en faisant rafle de toute cette monnaie de la péninsule.

Au désir des boucles d'oreilles et des colliers succéda le désir des robes et des châles.

Un jour qu'il pleuvait par torrents et que la péche, la chasse ou la promenade au village étaient impossibles, le capitaine nous offrit un thé dans la grande chambre, et les naturels présents à bord y furent admis.

Le capitaine ménageait une surprise.

Deux matelots, sur un signe qu'il leur fit, apportèrent une caisse que les naturels commencèrent àregarder avec curiosité.

C'était un orgue de Barbarie.

Quand le capitaine les eut laissés regarder tout à leur aise la mystérieuse machine, il empoigna la manivelle et commença à moudre un air à tour de bras,

Les Mahouris jetèrent un cri de stupéfaction et, peu à peu, se reculèrent, cherchant un appui, comme si, dans le ravissement où ils étaient, ils craignaient de ne pouvoir se tenir sur leurs jambes. Puis, ayant rencontré le lambris de la chambre, ils s'accroupirent.

Le roi, la reine, les ministres, les nobles, tous les grands du royaume étaient là, et tous demeuraient en extase, la pupille dilatée pour mieux voir, et les mains tendues et prêtes à applaudir.

Pendant le concert, je dépouillais un gros perroquet nestor, au plumage roux, espèce moins belle, mais plus rare que celle des perroquets verts. J’allais réparer ainsi un orthongi hétéroclite, c'est-à-dire un des oiseaux à clochette qui donnent le signal de cette symphonie nocturne que j'avais entendue au port Olive.

Lorsque j'eus fini d'ensevelir entre des feuilles de papier mon nestor, ma clochette et in glaucope cendré à caroncules, genre de merle gris qui porte, en arrière de la commissure du bec, deux petits morceaux pendants de chair, rouges comme la crête du coq, je croisai les bras et réfléchis profondément à ce que je pourrais entreprendre de nouveau pour me désennuyer, car l'orgue de Barbarie, tout an con-

traire des Mahouris qu'il ravissait, m'agaçait effroyablement le système nerveux.

Il faut le dire aussi, dans nos Jongs jours d’ennui, nous avions tant de fois vu et entendu tourner ces trois peignes à carder qu'on appelle des eylindres, et qui ne sortaient pas de la Dame Blanche, du Devin du village et du Postillon de Longjumeau, qu'il y avait de quoi faire prendre en horreur trois de nos compositeurs les plus célèbres : Auber, Rousseau et Adam.

Tandis que je méditais sur l’avenir de cette journée, qui promettait d’être d’une impitoyable longueur, mes yeux s’arrêtèrent sur cette belle enfant que vous connaissez, et qui s'appelle Koa, et je remarquai, il faut bien que je l'avoue, que, malgré sa passion pour les mèches de lampe et l'huile de baleine, c'était non-seulement la plus belle filie dela péninsule, mais encore la plus charmante créature de la terre.

Le hasard — mettons, s’il vous plait, la chose sur le compte du hasard — le hasard avait voulu qu’elle se trouvât alors couchée à mes pieds, appuyée sur son coude et à moitié enveloppée dans sa natte de phormium; elle paraissait moins sensible que ses compagnes aux harmonies de l'orgue,

Cette indifférence faisait que par sympathie, je l'en estimais d'avantage; elle promenait des regards curieux sur deux ou trois lithographies coloriées appendues aux eloisons de la grande cabine.

Ces dessins étaient de Gavarpi. Les Américains les estiment fort, ctils ont raison. J'ai cherché longtemps d'où leur pouvait venir cette finesse de goût; mais, ayant cherché inutilement, je me borne à constater le fait.

Or, le fait était si bien connu, que nous emportions toujours un grand nombre de ces dessins à chaque voyage, et, avec ces dessins, nous faisions des échanges.

Gavarni ne sait peut-être pas le chiffre auquel ses œuvres sont cotées dans le nouveau monde. Nous allons le lui dire :

Une femme de Gavarni vaut dix livres de tabae, sans être coloriée; vingt, si elle l’est.

Je dois aux charmantes lorettes de cet éminent artiste la plus grande partie de ma collection de coquillages.

Je suppose donc que Gavarni veuille faire un voyage autour du monde, — je lui garantis qu’il n'a pas d'autre pacotille à emporter qu’un chargement de ses albums.

J'ai reçu pour prix de l’un d’eux une caisse entière de coquillages, non pas décolorés et roulés, mais brillant des couleurs les plus vives, et ramassés dans les bas-fonds de l'archipel Indien où l’on rencontre les plus belles espèces.

Je reviens aux yeux d'Eoa.

Ils étaient fixés sur une lithographie coloriée représentant une femme en robe de velours rouge avec un châle de crêpe de Chine.

— Voudrais-tu être habillée comme cette dame? demandai-je à Koa.

Elle ne me répondit qu'une seule parole,

— Kapai (c'est-à-dire beau ?)

Cette réponse, comme on voit, était plus affirmative qu'un oui millo fois répété, et elle me jeta dans une profonde tristesse.

Je m'apitoyai sur le sort de cotte pauvre enfant,

—————— ns

dont l’amiral Cécile avait voulu changer la vie, et qu'une fatalité avait condamnée à vivre comme elle était née : pauvre et nue, paupera et nuda.

Et mes désirs, ces messagers capricieux de notre imagination, la transportèrent en France.

Et je calculai quel magique changement produiraient sur elle la robe de soie où se cambrerait sa taille souple et déliée, le cachemire qui remplacerait sa mantille d'herbes, les brodequins qui chausseraient ses petits pieds nus, qui tenaient tous deux dans une de mes mains; — et je me la figurais vivant au milieu de nous, toujours pâle, mais, grâce à sa päleur, aussi blanche que nos plus belles Parisiennes; — toujours belle, mais plus jolie; — toujours jeune fille, mais grande dame avec une ottomane pour siége, et pour cadre un cercle d’admirateurs; — je la voyais dans une avant-scène de l'Opéra, faisant murmurer d’admiration deux mille spectateurs, « Oh! dirait-on, c’est Eoa, la belle Océanienne! » Je la voyais se promenant sous les orangers de nos Tuileries, poursuivie par les regards de ceux qui, passant près d'elle, s’arréteraient pour la regarder, et, immobiles, l’accompagneraient longtemps des yeux.

Que n’étais-je Merlin ou Prospero! que n’avais-je la baguette magique des enchanteurs du Tasse ou des sorciers de Perrault!

D'un coup de baguette, j'eusse fait venir à moi, sur les rochers de Tavai-Pounamou, la meilleure couturière de Paris, la plus fashionable marchande de modes, le bijoutier le plus célèbre, et j'eusse dit, en leur jetant une poignée d'or à chacun :

—Eoaest une reine; habillez-la, coillez-la, parez-la, comme les reines se parent, se coiffent et s’habillent.

Mais, hélas! la réalité étouflait le rêve, et ma cabine, eût-elle contenu tout l’or de l'Australie, le rêve n'aurait pu être réalisé.

Et cependant le désir que j'avais de la voir vêtue à l’européenne s’accroissait en moi au point d’absorber toutes mes pensées, et je cherchais dans mon imagination quelque moyen d'arriver à la satisfaction de mon caprice.

Le capitaine, au bout du répertoire de ses trois cylindres, bäilla longuement, et, me voyant préoccupé, me dit :

— Vous êtes bien heureux, vous, majort

Je tressaillis et sortis de mon rêve.

— Lt pourquoi donc, mon capitaine? lui demandai-je.

— Vous ne vous ennuyez pas?

—Non, lui répondis-je, je pense.

— À quoi? me demanda-t-il,

— A faire une robe à Loa.

Il se mit à rire,

— C'est à cela que vous pensez? reprit-il,

— Pas à autre chose, et vous voyez que j'ai de l'occupation pour tout le voyage.

— Comment cela?

— Sans doute, puisqu'il n'y a qu'à mon retour en l'rance que je pourrai me passer cette fantaisie.

— Vous croyez?

— Pardieut

— Et comment voudriez-vous votre robe?

— Comme celle de cette estampe,

— In velours rouge?

— Oh! je passerais sur l'étoffe.

nr tn ey

— Mais vous tenez à la couleur?

— Vous voyez bien, commandant, que c’est la couleur rouge qui séduit Eoa.

— Eh bien, que diriez-vous, major, si je vous la donnais, cette robe ?

— Vous, commandant?

— Moi, oui, l’étoffe du moins et le chale avec.

— Ah! pardieu! commandant, vous me feriez un énorme plaisir ; mais comment cela?

— Vai dix ballots d’indienne de toutes couleurs dans un coin du bâtiment, et, avec ces dix ballots d’indienne, j'ai de quoi faire cing cents robes et trois cents châles.

— Commandant, vons êtes le magicien que je cherchais.

— Voulez-vous du bleu, du rouge, du jaune, du vert ou du guilloché?

— Va pour le rouge, commandant.

— Passez dans ma cabine, et faites-vous donner par le maître d'hôtel un ballot d’indienne rouge.

Il ne manquait plus qu'une couturière; mais baht je n’aurais point, pour si peu, renoncé à un si beau projet; d’ailleurs, la couturière était trouvée... La couturiére... c'était moi.

Tout marin doit savoir coudre peu ou prou, et ne me prenais-je point pour un marin?

Je devais done avoir un certain talent de couturitre.

Le soir du même jour, un peignoir à vaste jupon était à moitié confectionné.

Le lendemain, il pleuvait encore,

Je taillai les manches, et les manches à gigot se gonfièrent sous mes doigts.

Le troisième jour, il pleuvait encore plus fort.

J'adaptai une ceinture au peignoir, de sorte qu’en l'attachant aux reins, les plis flottants du caraco se réuniraient en corsage froncé et formeraient tournure,

Puis je taillai un châle long dans une autre pièce d’indienne; mais celle-ci blanche à fleurs bleues.

Enfin, au milieu des rires du capitaine et des officiers, je parvins à déméler les cheveux d'Eoa, à y passer le peigne et à les faire tomber en longues boucles noires sur ses belles épaules.

Le lendemain fut un grand jour : il éclaira le triomphe d’Eoa.

Je la revétis de sa robe de pourpre de coton; je la drapai dans son cachemire d'indienne; je relevai ses cheveux à la chinoise et la coiffai d’une toufle de rubans tourbillonnant sur sa nuque.

Et, lorsqu'elle descendit sur le rivage, je vous jure que le peuple la salua avec des acclamations qui n'accueillaient pas toujours l'auguste épouse du roi Thyga-rit; elle fut jalousée par toutes les femmes ce la tribu.

Bien certainement, ce jour-là, il ne tenait qu'à Eoa d'être reine.

La parure d'Eoa devint bientôt à la mode sur la péninsule de Bank; chaque indigène femelle exigea que son bien-simé du navire lui donnât une robe et un châle pareil à celui d'Eoa, et le commandant écoula une partie de sa pacotille.

La robe d'Eoa servit de modèle, et, pendant les longues soirées de l'hivernage, le poste des matelots fut changé en un atelier de couturières dont j'étais la directrice ea chef,

Page 1