UNE BALEINE PAR SURPRISE
Une fois, j'ai rempli mon rôle dans le meurtre d'une baleine, et j'avoue que je l’ai rempli par force. Ce n'est pas que la peur ra’ait jamais arrêté au moment de descendre dans une pirogue partant pour la chasse; mais le décorum etma qualité de médecin le défendaient, et je devais rester à bord, prêt à me porter partout où l’on réclamerait mes soins.
La main qui venait de manier l’aviron serait trop lourde pour opérer. Et cependant j'aurais regretté de revenir en France sans avoir coudoyé une baleine:
Un matin que nos embarcations étaient parties en croisière, le capitaine me proposa d'aller rendre visite à un bane d’huitres, situé au fond du golfe de Togolabo. Nous devions déjeuner sur la grève, puis chasser ensuite aux ramiers. Que de courses inutiles ai-je faitgs en cherchant les ramicrs, avant que l’expérience m’ait enseigné où les trouver!
Le ramier ne fréquente que les endroits à l'abri du vent. Aujourd’hui, il perche dans les grands arbres de cette forêt dont la brise du sud-ouest ne secoue pas les branches... Ma chasse sera heureuse; demain, j'y retournerai. — Demain! la brise du nordest y arrivait en plein, et je ne trouvais pas à tirer un coup de fusil
Ces gros ramiers, essentiellement organisés pour voyager, parcourent de grandes distances, J’ai trouvé ici la colombe rosée de la Nouvelle-Guinée, la co— lombe amarante de la Nouvelle-Zélande, la colombe magnifique de la Nouvelle-Hollande, ot le ramier au plastron blanc, au col chatoyant de vert et de bleu, au dos oendyé.
Je n'aurais jamais pu découvrir, caché au sommet d'un podocarpus, le ramier au plastron blane, le plus commun de tous, sans l’aide d’un jeune enfant d'Oé- Leta, qui m’accompagnait quelquefois dans mes courses, et dont l'œil exercé et subtil dépistait la tache blanche de l'oiseau, au milieu des feuilles, comme le télescope de l'astronome e@lioisit une étoile au milieu de la voie lactée,
Quand l'enfant ne pouvait venir avec moi, je me laisais suivre d'un petit roquet blanc, drôle de chien qui savait quel gibier je cherchais, et ne manquait jamais d'aboyer et de gratter au pied de l'arbre, où se cachait une colombe,
J'avais beau regarder dans l'arbre, jo ne dévouvrais rien, et le roquet aboyail toujours,
Je tirais alors un coup de fusil au hasard dans le massif du feuillage ; la colombe, épouvantéo, prenait
son vol, et alors je l’abattais ou je la manquais d'un second coup.
Dans mes jours heureux, je revenais à bord avec cing, six, dix ramicrs, autant de touis et de glaucopes. Ce n'était pas la passion du chasseur qui
m'entraînait chaque jour ainsi dans les forêts de la,
péninsule; e’était plutôt le hesoin d'améliorer notre ordinaire, composé, comme vous le savez, de lard, de pore, de salé et de cochon.
Quand je voulais faire de Vhistoive naturelle, je chargeais mon fusil avec de petites grames de myrte... L'oiseau, frappé, tombait étourdi, et sa robe, sans blessure, sans déchirure, était digne d’étra conservée,
Je fis appel &-mes souvenirs d'enfance pour organiser des piéges, des trappes, des engins d’oiscleur; mais j'y renonçai bientôt, car le jeune Mahouri qui me servait de limier, était lui-même un oiseleur acs compli.
Voici comment il procédait :
I prenait une branche d’arbuste bien fle:ible, bien légère, Velleuiliait et cordonnait l'extrémité de écorce, de manière à en faire un lagel végétal qu'il agengail ensuite en nœud coulant; puis il se couchait dans les hauts gazons qui bordent Ies ruisseaux, et, li, immobile, muet, méeonnaissable, grâce à son manteau couleur d'herbes sèches, il attendait que les moucherolles, les bergeronnettes, vinssent sautilier à sa portée.
Alors, d'un petit mouvement de poignet, il abat- {ait sa branche vers l’oisillon de son choix, lui prenait le col dans ce lasso d’un nouveau genre, et l'attivait à lui, sans bruit, sans agilation, de peur d'épouvanter les autres voltigeurs d’alentour. |
C'est à lui que je dois les oiseaux les mieux conservés de ma collection.
Mais revenons à ma baleine,
Nous faisions done route vers le bane d'huitres, dans une pirogue désarmée, c’est-à-dire déchargée de ses harpons, de ses lances et de sa ligne. Nous étions sept : les cinq rameurs, le capitaine et moi: A peine avions-nous atteint le milieu du chenal par le travers du cap Cachalot, qu'une énorme baleine, accompagnée de son nourrisson, de son cafre, vint sourdre à l'avant du canot, et nous asperger d'eau salée,
Oh! quelle figure fit le capitaine Jay, en vue de cette baleine qui lui passait devant le nez, sans pouvoir l’amarrer. Pas de harpon, pas de ligne, et pas moyen de la signaler à nos canots, partis depuis longtemps. :
Et, cependant, il ne pouvait se résigner à laisser échapper une si belle proie,
— Capitaine, voilà une lance, s’écria le harponneur, une lance que j'ai prise pour fusiller les cochons de la baie de Togolabo.
D'un bond, le capitaine sauta à l'avant du canot, et, brandissant sa lance, s'écria :
— Attention, enfants ! attention t
Le harponneur prit l'aviron de queue, et, selon ses ordres, les matelots nagdrent, seièrent, nagèreut et scièrent encore.
Moi, content, heureux d'assister À pareil tournoi, je me croisai les bras, n'ayant pas d'aviron à manier ; mais, avant de les eroisgy, j'eus la précaution d'allacher, avec un bout de bilord, mon fusil au bane sur lequel j'étais assis,
LES BALEINIERS 63 ESS RE SEE RENE EEE EE SE EVE Ne POI VU Sr een À
Si l’embarcation chavirait, le fusil ne serait pas erdu. :
La mère baleine ne semblait pas s’effaroucher de notre voisinage : elle folâtrait, tournoyait sur ellemême, soulevant de sa nageoire le petit cafre qui se faticuait à la suivre.
M. Jay, sa lance en arrêt, attendait l'instant favorable pour frapper. Le moment vint, et la lance transperea, non pas la baleine, mais le cafre.
Je crus d’abord que mor capitaine n’avait pas visé juste... mais je compris bientôt sa prudence et son adresse. I] savait que, si le premier coup de lance ne tuait pas la mère, la mère s'enfuirait au loin et serait perdue pour nous; mais, en tuant le nourrisson, c'était arrêter, immobiliser en quelque sorie la mère; elie se laisserait massacrer sur la place, plutôt que d'abandonner son cafre.
Et c'est ce qui arriva. — M. Jay put à loisir frapper un coup, deux coups, trois coups, dix coups... Le monstre se débattit, soufila le sang, fleurit et mourut... sans plus s’loigner que s’il eût été amarré du harpon le plus solide.
Admirable puissance de l'amour maternel qui domine l'instinct de la conservation !
Je pouvais donc dire enfin que j'avais vu et touché une balcine vivante, et même au plus fort du combat.
Je l'avais vue, et de si près, que j'étais couvert de son sang. Je l'avais touchée, et si bien, que mon bras faillit être broyé entre elle et le plat-bord du canot, alors que, faisant un élan à fleur d’eau pour se rapprocher du jeune biessé, elle longea la pirogue, jeta bas nos avirons posés en lève-rames, et, de même qu'un mouton abandonne un peu de sa toison au buisson qu'il côtoie, laissa, sur la peinture grise des bordages, les lamelles noires et pelliculeuses de son épiderme.
La manche de mor paletot était tapissée de ces pellicules, Je les secouai avec orgueil.
Nous äbandonnâmes, bien entendu, la chasse aux ramiers et le bane d’huitres. On planta un guidon de reconnaissance sur le dos de ja baleine morte, et nous retournimes à bord pour préparer les appareils du virage, tandis qu’un homme montant au sommet de la falaise d’Oli-Maroa, donnait, à l’aide d'un pavillon placé là tout exprès, un signal convenu pour ordonner à nos pirogues de rallier l’Asia.
On employa une partie de la journée à remorquer la baleine, et l’on se hata de la virer.
Les Mahouris vinrent en foule donner un coup de main à nos hommos, et l'œuvre fut accomplie avant la tombée de la nuit.
A peine le dernier morceau de gras était-il monté sur le pont, que les canots des naturels se précipitérent vers la carcasse flottante de la baleine, et la remorquèrent à sec sur la grève, Ce fut alors un spectacle burlesque et dégoûtant à la fois, que de voir cette tourbe d'hommes nus et armés de couaux, les uns suspendus aux flancs de l'animal, les autres enfouis dans son flanc entr'ouvert, tailladant ses chairs en tout sens, et se choisissant d'énormes billecks, que les femmes déposaient sur l'herbe, aux rayons du soleil.
Le soir, le feu du pauvre, comme celui du riche, s'allumait pour cuire ces friands morceaux.
Le festin commença d'abord par des cris de joie et
des chansons improvisées en l'honneur des bealeie niers, et, le lendemain. les prudentes ménagères suse pendirent aux poteaux de leur koumura les pièces da viande réservées pour les temps de diselle.