LA PECHE PAR ASSOCIATION
Les capitaines baleiniers ont calculé qu'ils recueil leraiept plus rapidement leur cargaison d'huile en s’associant deux par deux. Le Neptune, de Nantes, travaillera désormais avec le Gréiry, du Havre, et lV Asia va courir les mêmes chances que le Cousin, capitaine Vasselin. Chaque associé, à tour de rôle, restera au moui'lage, tandis que l'autre ira louvoyer dans la grande baie Pegaïe, et l'équipage du louvoyeur sera renforcé de douze hommes empruntés au stationnaire; puis, à la fin de la saison, on compteva les barils d'huile récoltés pour en faire le partage.
Le sort décida que I’ Asia n’abandonnerait pas encore le havre d'Oéteta, et le Neptune alla s'embosser à l'entrée de la baie d'Octeta, tandis que le Grétry suivit au large notre confrère le Cousin.
Le lendemain de cette séparation, mon capitaine partit dès le point du jour, et alla rôder le long des rochers avec nos deux dernières pirogues, et, à mon réveil, je me trouvai seul officier à bord, n'ayant plus sous mes ordres que trois hommes : le cuæinier, le maître d'hôtel et le mousse. J'ai oublié de vous dire que quatre de nos hommes avaient déserté à Hobart- Town, et qu'un navire américain nous en avait enlevé quatre autres, ces jours derniers.
Le temps était incertain ; mais, quand même il eût été très-beau, je ne pouvais me permettre de partir pour la chasse dans une pareille circonstance.
Je résolus done de remplir, à bord, l'intérim de maître après Dieu, et j'armai cing ou six lignes de fond pour pêcher mon déjeuner et charmer mes ennuis.
Le poisson mordit avec tant de facilité, que je n'éprouvai plus bientôt aucun plaisir à cette espèce de pêche miraculeuse, et que, abandonnant les engins au mousse, je me mis, par désœuvrement, à interroger avec ma longue-vue les collines en amphithéâtre du pourtour de la baie.
Quelle prison que cette crique! quel entonnoir | une banderole de verdure remonte derrière le village jusqu'au sommet de la montagne; ce sont les seuls arbres que l’on découvre du mouillage; ils ombragent le ruisseau de l'aiguade dont j'ai si souvent suivi les bordspour tuer des koukeupas, grossescolombes qui viennent s’y abriter contre le soleil et le vent. Je marqais alors, sans prendre garde à mes picds, et trébuchais sans cesse, au milieu des pierres du torrent, et mes yeux cherchaient, dans le dôme de feuillage, le plastron miroitant des colombes, comme l'astronome cherche les astres au firmament.
J'ai dressé une nomenclature de toutes les espèces de ramiers qui fréquentent les terres antipodiques ; mais à quoi bon vous en faire part? Elle n'est plus à la lrauteur de la science, depuis que le prince de Canino a remanié les classifications ornithologiques.
Allez visiter la galerie des oiseaux, au Jardin des
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Plantes, et vous resterez ébahi devant les vitrines qui contiennent la merveilleuse encyclopédie des ramiers aux uniformes si variés, si simples et si splendides. Toutes les espèces, tous les genres y ont pris place, depuis l’humble pigeon fuyard, à la robe de bure, jusqu’à la colombe de la Nouvelle-Zélande, la colombe amarante, à pélerine de velours brodée de plumes étincelantes comme des pierreries.
Selon l'habitude, le roi vint chercher à midi mesdames les épouses provisoires de nos matelots pour les conduire à la pêche, sur la grève. Une pirogue, chargée de naturels que je n’avais pas encore vus à notre bord, accompagnait Sa Majesté,
Sa Majesté me présenta les nouveaux venus, habitants d'un petit village situé au nord de l'isthme sablonneux qui relie, comme je vous l'ai dit, la péninsule à la grande terre.
Les Zélandais, dignes imilateurs des naturels de la Grande-Bretagne, tiennent beaucoup aux ridicules formalités de la présentation officielle, et je dus alors ajouter à mes ennuis l'ennui de ce cérémonial, que j'abrégeai autant que possible par une brusque distribution de pouloa, de biscuit et de pain.
Je fumais une longue pipe, une de ces pipes de terre à tuyau cintré et enduit de vernis rouge à son extrémité, une pipe américaine, et j'avais lair de ne pas comprendre que mes visiteurs imploraient l’un après l’autre la faveur d’aspirer à ma pipe quelques bouffées de tabac.
Oter une pipe de ses lèvres, la porter à celles du Polynésien et la reprendre ensuite, sans essuyer la salive, c’est le plus grand honneur qu’on puisse faire à un chef, à un rangatira.
Ainsi, l’on devient pour toujours fayo (ami); ainsi est ratifié le contrat de fraternité qu'on a dressé en se frottant le bout du nez l’un contre l’autre, et en fusionnant sa waidona (son âme), par le mélange de la respiration, bouche contre bouche.
Aux premiers temps de mon séjour, j'avais eu la faiblesse de me soumettre docilement à ces rites dégotitants; mais je me révoltai bientôt et j’avisai un moyen de ne plus prostituer mon souffle, mon nez et ma pipe, ma pipe surtout.
J'instituai alors un bureau de tabac, sur le ratelier du mât d’artimon. Je plaçai dans les trous de cabillols trois ou quatre vieilles pipes culottées, que je bourrais à l'avance, et, quand un sauvage me demandait à fumer, je lui indiquais, avec toute la gracieuseté dont je suis capable, la pipe providentielle qui lui était destinée.
1 paraît que mon expédient ne reçut pas l'approbation de tous les Mahouris, et je compris que ce n'était pas ma fumée de tabac seulement qu'ils ambitionnaient, mais, en même temps, l'honneur de presser entre leurs lèvres ce que je pressais entre les miennes.
Je tins bon. Je relusai net ma pipe à mes nouveaux visiteurs, ct je renvoyai même un grand gaillard qui, plus que tous ses compagnons, insistait pour fumer avec ma pipe, et allongeait la main pour me la ravir... Ah! je fus beau de colère, ct, en l'absence de mon capitaine, de l'équipage et de Thy-ga-rit, qui sans doute serait intervenu pour me protéger, je résolus de me protéger moi-même, Je tirai de dessous ma vareuse un petit coup-de-poing, chargé de trois chevrotines, et menacai de faire feu si quelqu'un portait la main sur moi,
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Aujourd’hui, en colligeant mes souvenirs, je me demande si vraiment j'aurais osé décharger mon pistolet, à bout portant, sur un homme dont tout le crime consistait à vouloir goûter à ma pipe... Aujourd’hui, je me réponds à moi-même que, bien certainent, je l’eusse fait! ;
Et quelle folie! quel malheur! quel attentat! La plupart des drames sanglants de l'Océanie n’ont pas eu de prologue plus sérieux, et il est douloureux de penser qu'une colère isolée a maintes fois provoqué de terribles représailles.
I ne faut cependant pas se laisser jamais intimider par les sauvages : il faut, au contraire, les dominer par l'énergie, Ils tiennent toujours en grande estime quiconque se défend avec bravoure. Ils ne se croient pas humiliés s’ils ne peuvent vaincre une résistance héroïque.
C'est ce qui arriva quand je menaçai de casser la tête à mon convoiteur de pipe... Il s’esquiva et disparut derrière ses compagnons, qui riaient de sa mé= saventure... Et moi, voyant les rieurs de mon côté, je me pris à rire encore plus fort qu’eux, enchanté, que j'étais du dénoûment pacifique de cette petite aventure.
Un long séjour à la mer, toujours sur le même bitiment et toujours avec les mêmes physionomies, en voilà plus qu’il ne faut pour aigrir le caractère et rendre irascible une nature quelque placide qu'elle soit.
J'étais done tombé sous la maligne influence d'un voyage monotone et interminable, et les relations quotidiennes avec mes compagnons de route m’étaient peu à peu devenues insupportables.
On croit dans le monde que rien n’est plus accidenté, plus varié, qu’un voyage de long cours! Hélas! il y a presque toujours disette d'aventures, ct l’on achève le tour du monde avec moins d'épisodes romanesques qu'il n’en peut survenir dans la circumnavigation du lac d’Enghien ou de celui du bois de Boulogne.
J'eusse done commis un crime par ennui pur et simple, si la Providence ne m’etit désarmé en inspirant des sourires aux spectateurs, et en me faisant rire moi-même.
La position eût pu devenir dangereuse ; nous n’étions plus que quatre hommes à bord contre des sauvages, au nombre d’une vingtaine, et tous étrangers à la tribu d'Oéteta. Avant que nos embarcations ou nos amis du village accourussent à notre secours, ces bandits pouvaient nous assommer, piller l’Asia, et s'enfuir impunément par delà l'isthme de sable.
Le sort en décida autrement.
La confiance s'établit entre nous, et, tandis que mes Mahouris bourdonnaient autour du mât d'artimon, je descendis précipitamment fermer à double tour la porte de la grande chambre, et remontai sur le pont avec la clef dans ma poche.
Je cadenassai aussi furtivement l'écoutille du grand panneau, et j'envoyai le mousse en faire autant au logement des harponneurs et des matelots.
Je prenais toutes ces précautions, car j'avais la certitude que ces étrangers commettraient quelques vols, non pas d'objets apparents sur le pont, et faisant partie du gréement, mais de ces futilités si utiles aux matelots, des couteaux, des pipes, du tabac, des images, du papier, etc.
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J’étais dans une si mauyaise disposition d’esprit, qu'il me semblait par instants que les Mahouvis, rieurs d’abord, deyenaient de plus en plus turbulents et tramaient quelque complot; plein d'anxiété, j'étudiai leurs allures.
Enfin Thy-ga-rit reconduisit les femmes à bord, et je respirai plus librement en apercevant, à la pointe du cap Cachalot, nos embarcations revenant de la chasse, |
Le capitaine se railla de mes terreurs, distribua du biscuit aux Mahouris et les renvoya à terre.
Le soir, après souper, je voulus reprendre ma pipe, qu’au moment de descendre fermer la porte de la grande chambre j'avais déposée dans un coin de l'habitacle.
Plus de pipe !
En vain je fouillai les coins et recoins de l'arrière; j'éprouvai un regret que des fumeurs seuls comprendront ; il était évident qu’on me l'avait volée.
Mais où trouver le voleur ?
Pendant plus d’une semaine, je ne traversai pas une seule fois le village sans étudier les groupes d’indigénes, afin de reconnaître à la bouche de l’un d'eux ma vieille pipe, que j'aimais tant, et en l'honneur de laquelle j'avais même fait des vers.
Je portai plainte au roi, qui promit de punir le tangata tae hae (voleur), si on le découvrait, La punition devait consister tout simplement à lui briser le crane d’un coup de meré. Puis la tête, desséchée, préparée selon les procédés habituels, me serait donnée, et je l'emporterais en France, pour faire voir aux gens de mon pays comment le roi Thy-ga-rit punit les voleurs. — J'étais si furieux d’avoir perdu ma pipe, que, vraiment, je crois que j’eusse permis qu’on in fiigeât un pareil châtiment à mon voleur. — Pardonnez-moi, mon Dieu! on devient cruel malgré sci, en vivant au milieu des anthropophages.
Le tangata tae hae dissimula si bien son larcin, que les mois s'écoulèrent sans qu’on le découvrit et que j'oubliai presque ma pipe en en culottant une nouvelle. /
Mais il était écrit que je la retrouverais un jour. et, depuis, je l’ai religieusement conservée. Je ne m'en suis même plus servi, de peur de la casser, et elle fait partie maintenant d'une panoplie de pipes collectionnées par mon frère.
Un soir que, revenu par terre de la forêt du port Olive, et descendant la montagne qui domine le village d'Oéteta, j'attendais, auprès de l’aiguade, qu'un canot vint me chercher, des Mahouris, qui causaient assis en rond sur un tertre Voisin, m'appelèrent à eux, et je me rendis volontiers à leur invitation. C’étaient de jeunes Rangatiras, déjà presque entièrement tatoudés,., Nous avions vécu depuis cing mois en tresbonne intelligence. Tandis qu'ils me plaisantaient sur ma chasse, qui n'avait pas été très-heureuse, qu'ils me demandaient si ma poudre était bonne, et si j'avais encore du biscuit dans ma curnassière, j'entrevis aux lèvres de l’un deux une pipe qui ressemblait parfaitement à ma pipe volée, saul le tuyau, long à la mienne, court à celle-ci, J'examinai donc furtivement l'objet, et plus je l'examinai, plus je me couvainquis que c'était bien 1A ma pauvre vicille pipe. Mais comment rentrer en sa possession ?
Si je la réclame, il n'avouera jamais qu'il a commis un larcin, et ne voudra pas la rendre,
Si je l’arrache, par surprise, de ses lèvres, c’est -une insulte pour lui et pour ses compagnons, et gare à ma peau!
Plus j'hésitais sur la marche à suivre, plus je devenais certain que ma pauvre pipe était bien là, devant mes yeux, là, souillée, polluée par la salive d’un horrible mangeur d'hommes.
Ah! si une mère brave tous les dangers pour reprendre l'enfant qu’on lui enlève, le fumeur, le vrai fumeur, le fumeur marin surtout ne connait plus €’obstacles quand il s’asit de sauver sa pipe.
Et, emporté par la passion, en proie à une exaltation soudaine qui me fit oublier au milieu de qui j’é-
tais, et quelles terribles conséquences pouvaient ré-
sulter de ma conduite, j’allongeai soudainement le bras vers le Mahouri voleur et lui arrachai ma pipe d’entre les dents, en criant en anglais :
— Thief! thief! (Voleur ! voleur t)
Le Mahouri, se dressant d'un bond, dégainait le long couteau qu'il portait en ceinture à l'instar des baleiniers, et se préparait à en larder ma poririne. Mais, moi, galvanisé par l'instinct de la conservation, j'avais déjà sauté à dix pas du cercle des sauvage:, et, ma pipe en sürelé dans ma carnassière, je me tenais sur la défensive, mais le fusil, seulement tenu dans la position du fusil à baionnette, en avant.
Hs savaient bien tous, ces gaillards, que le canon de droite était seul chargé de cendrée et de poudre
d'un faible numéro, mais que le canon de gauche re-
celait trois chevrotines à l'usage des cochons sauvageots et des méchants.
Je n'avais plus à balancer. Si le Mahouri au couteau, soutenu par ses camarades, fondait sur moi, j'étais perdu et devais alors vendre ma vie aussi chèrement que possible. Mais, si ses camarades ne le soutenaient pas, oh! alors quelle partie pour moi!... Mes mains ne tremblaient pas, mon ceil y voyait clair, et la cible était grosse et proche.
Heureusement, le voleur fut abandonné à luimême. Je demeurai donc stupéfait, lorsque ses compagnons ne s’élancèrent pas avec lui vers moi, et se contentèrent de pousser des exclamations de surprise, nous laissant tous deux aux prises.
Il était 1a, brandissant son couteau; mais j'étais 1d aussi, et je le tenais en joue,
Je ne sais si Thy-ga-rit nous aperçut de loin, ou s’il vint à passer par 14, au hasard ; toujours est-il qu'il s'interposa entre nous deux, et que je lui remis l'obiet de la dispute, en déclarant que, puisqu'on m'avait volé ma pipe, j'avais cru devoir la reprendre partout où je la trouvais.
Sa Majesté considéra la pipe, la tourna et retourna entre ses doigts, interrogea le coupable, qui, sans doute, ne répondit pas d'une manière salisfaisante, puis prononga ainsi son jugement :
— Vous voyez, dit-il à ses sujets en mauvais anglais, afin que je pusse le comprendre, vous voyez là, sur le tuyau, ces petites lettres ; eh bien, ces lettres forment le nom du docteur ; cette pipe est à lui, et cet homme est un voleur,
Et il me rendit la pipe.
J'avouerai que jamais je ne me serais imaginé de Cire à ces hommes, qui ne savent pas lire, que les lettres gravées sur le tuyau de la pipe, lettres qui for-
maient le nom du fabricant, contenaient mon nom, mon titre de propriétaire.
Thy-ga-rit était doublement adroit en prononçant une telle sentence; d’abord, il faisait preuve de bonne justice, et puis il montrait à ses sujets qu'il était bien plus savant qu'eux. :
Les Mahouris applaudirent à ce jugement sans appel, et poursuivirent de leurs huées le voleur, qui disparut derrière les cases voisines.
Le lendemain, je rappelai au roi qu'il m'avait promis la tête de mon voleur; il me répondit sans sourciller qu'il allait s'occuper de cette affaire, et qu'avant vingt-quatre heures, je serais satisfait.
Le surlendemain, il vint à bord et m’expliqua avec beaucoup d’embarras que le thief n’appartenait pas à sa tribu, et qu'il avait pris la fuite dès le soir même de la découverte du vol.
Je ne voulus pas dire à Thy-ga-rit que, si je lui avais rappelé sa promesse de punition, ce n’était que pour avoir l'occasion de faire grâce au coupable. — Non, il faut, avec ces gens-là, se montrer, en projets, aussi cruel, aussi barbare qu’eux-mémes, afin de conserver plus d'influence sur eux, et pouvoir les adoucir ensuite au moment décisif.