LA DERNIÈRE BALEINE
Depuis une heure, nous avions quitté le défilé qui s'étend d'une mer à l’autre, et nous obliquions à gauche en gravissant la montagne.
Déjà des bancs de brume nous enveloppent et la pluie nous menace. La mélancolie d’Henoque me gagne. Je me repens d’avoir entrepris ce voyage, qui ne réalise pas mes rêves d’aventurier, et je regrette la monotonie des soirées de I’ Asia. Mais que faire? Reculer? Nous ne saurions où passer la nuit. — Avancer? Oui, avançons, puisque le tayo, toujours alerte, toujours gai, nous promet un gite sclon nos souhaits.
Nous en étions à l'ascension d’une pente rapide, qu'une avalanche de roches brisées et concasstes avait rendue presque impraticable, et nous marchions de front, car il y eût eu danger à nous suivre les uns les autres, le dernier de la bande pouvant à chaque instant être atteint par les rochers mobiles qui roulaient sous nos pieds. La montagne, aussi loin que noire vue s’étendait au-devant de nous, était nue, dépouillée de végétation, et divisée en plusieurs gradins par d'immenses assises de granit parallèles entre elles, et, à chaque gradin, il fallait faire œuvre des mains aussi bien que des pieds pour escalader la barrière; et, la barrière escaladée, nous en apercevions une autre, et puis une autre encore, que nous croyions être la dernière, et qui ne l'était jamais. Ceux qui ont couru les Pyrénées me comprendront. On croit toujours être sur le point d'atteindre le sommet de la montagne dénudée qu'on essaye de franchir. On calcule le temps et l'espace; mais l'espace et le temps se raillent des calculs, et le but désiré s'éloigne à mesure qu'on en approche,
Le tayo nous indiquait de la main un bouquet d'arbustes, unique massif de verdure attaché aux flanes de cette infernale montagne. fl nous le montrait avec insistance, et, plaçant la paume de sa main sur son oreille droite, puis penchant la tête et fermant les yeux, semblait nous dire que RÀ-haut était le bois sacré où nous trouverions nos lits.
— Allons, camarade, encore un coup de collier, encore une traite, encore un quart de lieue, cent pas encore. Le soleil doit être bien près du niveau del'Océan, Nous n'avons même pas la consolation, en levant la tête, de saluer ses derniers rayons, qui rougiraient le sommet de la montagne, si le firmament couvert denuages ne nous boudait pas... Hatons-nous donc!
— Mais cette auberge n'a pas d’enscigne, disait Henoque.
— (Qui sait ? répliquai-je. Quelque philosophe 2élandais s'est peut-être réfugié R-haut dans cetle oasis, d'un désert de pierres, et nous ne voyons pas sa chaumière, masquée sans doute par le louillase, Tiens! le ruisseau qui descend dans cette rigole semble sortir du fourré. Nous aurons du Moins de l'eau fraiche à volonté, si nous n'avons pas de li.
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Henoque poussa un gros soupir de résignation. La conversation s'arrêta, et nous atteignimes en silence le bouquet d'arbres, autour duquel, avant d’y pénétrer, le tayo tourna jusqu’à ce qu'il eût rencontré des branches cassées d’une certaine façon. Ces branches indiquaient l'entrée du fourré, partout ailleurs impénétrable, et nous nous engageâmes aussitôt dans un sentier très-étroit, mais parfaitement battu. Ce bois, qui nous paraissait si petit du bas de la montagne, semblait s’agrandir démesurément depuis que nous avañcions dans son intérieur, et se développait au loin, masqué par un accident de terrain.
Le chien du tayo, qui connaissait les détours, disparut en avant, et le tayo joyeux; gambadant, frappant des Mains et roucoulant des phrases incompréhensibles, nous invitait à hater le pas. Tout à coup nous nous arrétames au pied d'une muraille de rochers 4 pic d’une cinquantaine de pieds de haut. Le sentier n’allait pas plus loin, et même on n'aurait pu comprendre pourquoi il conduisait jusqu'ici, sans trois ou quatre cèdres qui avaient grandi au bas de cette muraille, et dont les troncs, entaillés de distance en distance, pouvaient servir d'échelles.
Le Mahouri, leste comme un chat, s’élanca d’une entaille à l’autre, et, parvenu à la dernière, enjamba le vide, et, prenant pied sur une plate-forme que nous ne pouvions découvrir d’en bas, se pencha vers nous et nous fit signe de le suivre. Henoque, plus fort en gymnastique que moi, répondit à l'appel, et, arrivé près du tayo, m'annonça qu'un magnifique palais nous abriterait cette nuit.
Était-ce fatigue, était-ce crainte de choir, était-ce manque de souplesse des reins ou impuissance des muscles des bras? Je ne sais: toujours est-il qu'une fois le pied sur la premiere entaille de l'arbre et les mains au niveau de la seconde, je ne pus me hisser plus haut et retombai lourdement au pied du cèdre. Il riaient, eux, du sommet de leur grandeur; ils riaient de ma tentative d'invalide, et le roquet, lui aussi, comme pour me narguer, jappait après moi de toutes ses forces.
Evidemment, je me sentais incapable de conquérir une hospitalité qui m'était offerte comme on offre une timbale d'argent au sommet d'un mât de Cocagne, et jé ne voulais pourtant pas me morfondre toute la nuit loin de mes compagnons, non pas même à la belle étoile, mais arrosé par une pluie qui commençait déjà à tomber, glaciale, fine et serrée. Les aboiements du roquet me sauvèrent, Je calculai judicieusement que cet animal avait dû, pour arriver -haut, prendre ane route autre que celle d'Henoque et du tayo, et j'en conclus que je devais chercher à la découvrir, espérant passer là où il aurait passé, Je cherchai done.
A droite, la muraille de rochers s'étendait indéfiniment, et toujours à pic et nue, ou tapissée çà et Id d'épais buissons plantés dans les fissures et de supplejack, lianes immenses. Il fallait renoncer à prendre celte divection, A gauche, c'était différent. La falaise donot peu à peu de hauteur et se transformait en talus de terre recouvert de broussailles et parcouru par le ruisseau dont j'ai déjà parlé. Le lit de ce ruisseau me sembla praticable; j'y entrai et commeneai mon ascension; il faisait déjà presque nuit, et j'aurais pu m'égarer; mais mes compagnons, pour me
guider, mélérent si bien leurs voix à celles du chien, que je ne tardai pas à les rejoindre.
Notre palais de nuit, c'était une grotte, une grotte creusée par la nature et agrandie par la main de l'homme, Le feuillage des cèdres en masquait l’entrée, qu'on ne pouvait reconnaitre du dehors, tandis que, de l’intérieur, on découvrait au loin toute la contrée environnante,
Il existe à la Nouvelle-Zélande beaucoup de cavernes semblables où les femmes, les vieillards et les enfants d’une tribu en guerre se réfugient pour échapper à l'ennemi. Ces cavernes servent aussi d'embuscade ; leurs abords sont toujours difliciles et cachés, et la vigie placée à son entrée peut signaler tous ceux qui s’en approchent.
Je me suis souvent mis à l'affüt pour tuer des colombes, dans une petite grotte à mi-côte du ravin boisé qui domine le village d'Oéteta. Un cours d’eau avoisine toujours ces cachettes, la plupart très-spacieuses. Le feu qu'on y allume est alimenté par un combustible qui ne donne pas de fumée, de sorte que ceux quis’y réfugient emmagasinent leurs provisions et peuvent y rester pendant des mois entiers, ou tant que dure la guerre. Tasman, qui le premier, visita la terre de Van-Diémen, parle de troncs d'arbres sur lesquels il remarqua des entailles semblables à celles qui servirent d’escaliers à mes compagnons.
J'avoue que, dans les circonstances présentes, cette caverne était un véritable palais pour nous. Le tayo se hata de fourrager sur le talus que j'avais escaladé, et, bientôt après, un épais fagot de bois mort flamboyait sur la plate-forme en dehors du réduit, de sorte que la fumée, emportée par la brise ne vint pas nous asphyxier.
Je n’ai pas lu une seule relation de touriste d’outre-mer sans y retrouver la scène sempiternelle du sauvage qui frotte deux morceaux de bois mort l’un contre l’autre pour obtenir du feu. L'emploi du silex et de l’amadou a remplacé depuis longtemps cette méthode primitive. Le silex et l’amadou sont euxmêmes distancés aujourd'hui, et le briquet phosphorique et les allumettes chimiques se disputent la prééminence dans les gourbis d'Afrique, dans les wigwams des Amériques et dans les pahs océaniens,
Notre Mahouri donnait la préférence aux allumettes chimiques. Pour lui, chacune de ces petites aiguillettes était un véritable génie, et M. Lanacastels, le fabricant, un dieu, Mais il s’attristait en pensant que les boîtes qui les renfermaient n'étaient pas inépuisables, et que, si les baleiniers ne revenaient pas tous les hivers visiter la péninsule, la disette d'allumettes se ferait bientôt sentir. Aussi gardait-il précieusement, enveloppés dans un petit paquet d'étoupe de phormium, une feuille d’agaric, une pierre à fusil et un fragment de l'acier d'une vieille lime.
Quand les bûches du foyer furent réduites en charbon, le tayo roula ces charbons dans l'intérieur de la caverne, au fond d'une anfractuosité du sol, et y ajouta quelques fragments de ce bois qu'il avait ramassé la veille et le matin sur la plage. Je ne lui demandai plus alors pourquoi. Je vis ce bois devenir peu à peu incandescent sans fumée, et une douce chaleur rayonna dans toute l'étendue de notre repaire.
Ce bois qui brûle ainsi sans fumée, les Zélandais le nomment pate. (Les naturalistes n'ont pu le rattacher
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encore à aucune famille connue). Le pate est blanchitre et friable comme le bois pourri. On le trouve par branches et par fragments échoués dans le fond des baies, sur le sable du rivage, ou enfoui dans les grèves. La marée l'y apporte et l’abandomne en se retirant, et les naturels, qui attribuent tout 4 la puissance de Mawi, leur Dieu-poisson, prétendent que cette divinité bienfaisante exploite exprès pour eux les forêts qu’elle possède au fond de l'Océan.
Ce pate, alors que l’amadou, le phosphore et les allumeîtes chimiques ne leur étaient pas connus, leur procurait du feu par le frottement. Aujourd’hui qu'il ne remplit plus ce rôle, il en remplit plusieurs autres non moins importants : celui de brûler sans fumée, de dégager beaucoup de calorique et de seconserver incandescent un temps indéfini.
Ainsi, quand nous reviendrons, demain ou aprèsdemain, à l'endroit où nous avons fait rôtir notre coq de bruyère, nous n'aurons plus besoin de rallumer le feu. Le pate que notre tayo a jeté dans le foyer sera encore ardent, et, dussions-nous ne repasser par 14 que dans un mois, nous trouverions toujours des étincelles cachées sous ses cendres blanches et compactes comme les cendres d’un cigare, et conservant la forme qu'avait le morceau de bois avant d'être iis au feu.
Je pense que le pate peut appartenir indistinctement à toute espèce d'arbres, et qu'il n’acquiert ses précieuses qualités qu'après avoir été longuement ballotté sur les grèves par le flux et le reflux des marées. Alors il s’est dépouillé peu à peu de tous les principes propres aux végétaux en général, en s’imprégnant sans cesse d’eau de mer; puis, à chaque fois que le retrait des marées le laisse à découvert sur la plage, cette eau de mer s’est évaporée aux rayons du soleil, etles phosphates, les chlorures, les iodites et les autres sels qu’elle contient sont restés attachés aux fibres ligneuses. Quand ces fibres brûlent à la façon de l’amadou, les sels marins se vitrifient sous leurs cendres et y conservent le feu un temps indefini, surtout si la combustion est garantie contre la pluie.
Cette caverne, de forme presque circulaire, pouvait avoir de dix à quinze mètres de diamètre, et le cintre de son entrée était masqué par le sommet touffu des cèdres. Le sol de l'intérieur était jonché de roseaux, de feuilles de typha et de débris de nattes, et les parois noircies çà et là par la flamme de plusieurs foyers; des piquets enfoncés dans les fissures de la roche, des coquilles, des débris de poissons, et, j'en frémis encore, des ossements humains desséchés et brisés, tout indiquait que cette tanière avait servi d'asile, non-seulement à quelque tribu fugitive, mais encore à des guerriers au retour du combat.
Pendant que nous installions nos couchettes, le Mahouri fouilla les coins ‘et recoins de l'antre, et
nous montra triomphant une petite marmite de fonte qu'il venait de découvrir cachée sous des herbes;
cette marmite avait été laissée là par les derniers locataires. I la remplit au ruisseau voisin, et, aussitôt l'eau en ébullition, il y jeta une poignée de feuilles de melaleuca scoparia, qu'ilavait recueillies en route. Le melaleuca scoparia est le thé indigène de la Nouvelle-Zélande, de même que le mathé est celui de l'Amérique du Sud,
Cette boisson chaude, et largement alcoolisée par
une forte dose de genièvre, nous aida à secouer les torpeurs de la fatigue et du froid, et, après avoir mangé une tranche de lard salé, lentement fumé une pipe et causé sans entrain de notre vie de baleinier, de la France que j'allais revoir bientôt, et qu'il ne reverrait jamais, lui, Henoque (il en avait le pressentiment), nous nous endormimes les pieds devant le feu du pate, le corps enseveli dans nos couvertures et la tête exhaussée à l’aide d’un morceau de rocher et de — nos carnassières faisant fonctions d'oreiller.
Je ne sais si Henoque, le tayo et le roquet passèrent agréablement cette veillée du Jade vert, toujours est-il que je dormis comme on dort quand on est jeune, vigoureux et insouciant, et que je ne me réveillai qu’au grand jour. Mais quel réveil ! 1 t
Henoque, assis et adossé à l'entrée de la caverne, le tayo accroupi près de lui, les coudes sur les genoux et le menton au creux des mains, et le roquet wmmobiles faisant statuette, le museau en l'air, tous trois, contemplaient mélancoliquement l’épaisse ondée de pluie qui tombait comme un rideau au-devant de la caverne. Nous étions prisonniers, et prisonniers pour la journée, sans doute! Que faire? Poursuivre notre pèlerinage? Mais nous avions encore cinq grandes heures de marche pour atteindre le lac, et comment marcher sur un terrain déjà si difficile en temps de sécheresse, et impraticable après la pluie?
Chacun calcula en silence ce qu'il y aurait de mieux à faire, et, quand nous délibérâmes, l'avis général fut de rebrousser chemin, et nous partimes aussitôt, es— pérant gagner avant la nuit la ferme de M. Deen.
Nous dévallâmes en une heure de la montagne que nous avions mis quatre heures à escalader la veille. Nous ne fimes halte qu’un instant devant le pate d'hier, que la pluie n’avait pas encore éteint, et, grelottant de froid et trempés comme si nous sortions de parcourir le lac à la nage, nous retrouvâmes avec bonheur l'hospitalité du colon anglais. e
Le lendemain, nous continuâmes à battre en retraite, toujours escortés par la pluie, et, au lieu de descendre le cours du Teo-ne-poto, il fallut gravirles hauteurs qui dominent à la fois le golfe de Togolabo, l’anse d’Oéteta et le port Olive. A midi, nous étions arrivés au point culminant de Ja contrée, et ce ne fut pas sans une Vive joie que nous aperçümes à nos pieds l’Asia et l'Angélina paisiblement mouillées où nous les avions quitiées lavant-veille.
Marin ou passager, celui qui demeure longtemps prisonnier sur un navire s'éprend d'amour pour ce navire, Souvent, dégoûté de la vie monotone de la pleine mer, il se hâte de descendre à terre partout où ce navire s’arréte; mais à peine a-t-il entrevu en courant les aspects et les détails d'un pays nouveau pour lui, que, faisant amende honorable, il n'a plus qu'un désir... le désir de revenir s’ennuyer à bord. Sans doute, c'est parce que le pavillon de la patrie flotte aux mâts du navire qui nous emporte que, sur toute autre terre que la terre natale, nous nous sentons atteints de la nostalgie du bord.
A mesure que je descendais les pentes rapides de la baie en entonnoir d'Oéleta, il me semblait reconnaitre que l'Asia était pleine de bruit et d'agitation. Nos quatre pirogues, revenues de la chasse, se balancaient derrière à la traîne; les hommes aflairés, couraient sur le pont, et, comme je n'avais pas de lon-
sue-vue, je croyais que notre pavillon était hissé À
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moitié et noué par le milieu. Signal lugubre! ! Quelqu'un de blessé, de mort peut-être, ou bien une lutte avec les Mahouris ? Mais je réfléchis que, si l’Asia était en détresse, les hommes de l’Angélina leur auraient porté secours, et tout pa:aissait tranquille sur l'Angélina. ;
Tout à coup mes perplexités cesstrent. Un petit nuage de fumée s’éleva au pied du mat de misaine, puis grossit, grossit, et, rabattu par le vent, enveloppa le navire.
Le capitaine Jay avait do:c tué et dépouillé une baleine depuis notre départ, et, comme cett: baleine complétait son chargement, il saluait les navires, ses compagnons de pêche, en tirant un coup de canon et en hissant à la corne d’artimon un morceau de gras de baleine, à la place du pavillon national.
Cette plaisanterie, tout à fait dans le genre yankee, ne manque jamais son effet. Elle centuple l’entrain des travailleurs, et inoleste les rivaux déshérités du sort.
Ah! je traversai rapidement le village, je n’attendis pas qu’une pirogue du bord vint me chercher, je m'élançai dans une vieille embarcation de Mahouri, frétée au prix d’une figue de tabac, et quelques minutes après, j’écoutais religieusement le capitaine qui, sortant de dessus son étabii en dehors du navire, et quittant son louchet, me disait :
— Docteur, cette baleine est notre dernière. Nous en avons tué trente et une, et les trente et une produisent deux mille six cents barils d'huile. C’est autant que l Asia peuten porter, et adieu; en routepourla France!
Le dernier morceau de gras de baleine est donc fondu. Le marteau, la chasse des tonneliers retentit joyeusement sur les cercles de fer des dernières pipes à huile qu’on va placer debout dans l’entre-pont, car la cale est chargée jusqu’au ras des écoutilles. Mais l'entre-pont lui-même est trop petit pour recevoir toutes les pipes, et deux grands réservoirs, deux tonnes immenses sont placées, l’une à tribord, l'autre à bâbord du grand panneau, deux charniers enfin, comme on les appelle, et qui peuvent contenir chacun plus de cinq mille litres de liquide, pour receyoir l'huile que fournit notre dernière baleine. Ces charniers, qui s’emplissent par une ouverture pratiquée sur le tillac, ont servi pendant le voyage à transvaser l'huile, dans ce premier plan de barriques, du fond de la cale, qui ne doit jamais être désarimé. Cette espèce de drainage s’opérait à l'aide d’une longue manche de cuir qui, semblable à une manche de pompe, est adaptée au bas des charniers, et communique à volonté avec la bonde des tonnes inférieures.
Ils sont fiers, les baleiuiers qui reviennent au port d'armement avec les charniers pleins d'huile. Et, s'ils osaient , ils essayeraient, comme le grand baleinier de Sag-Harbour, de foncer les pirogues et de construire une cale supplémentaire dans chaque hune.
La baleine fondue, on ne laissa pas le temps à la cabousse (ensemble du fourneau et des chaudières) de se reroidir, et le capitaine, armé d'une barre de fer, donna le signal de sa démolition, En un clin d'œil, cette masse de briques fut jetée à la mer, et, sous prétexte d'essayer la solidité des chaudières et d'étudier si quelque félure ne s'opposait pas à ce qu'on les conservât pour un prochain voyage, les harponneurs sonuèrent Ja cloche avec elles à grands coups de marteau, et sonnèrent si bien et si fort,
qu’elles se fendirent, aux grands applaudissements de l'équipage, et qu’au lieu de les descendre dans l’entre-pont, on les descendit à la mer, — histoire de voir si elles flotteraient sans prendre eau.
D'un jour à l’autre, Asia allait prendre une physionomie nouvelle. — Le tillac, les pavois, les bas mats, le gréement, les manœuvres dormantes et légères, tout enfin, l'équipage et l'état-major compris, tout se dépouillerait de cette crasse huileuse, amassée pendant les rudes labeurs d’une aussi longue campagne de péche. Le temps nous favorisait dans cette ceuvre de purification. Quinze jours aprés notre départ de la péninsule, nous ne serions plus reconnaissables, et le navire de guerre ou de commerce le plus faraud, le plus coquet, le mieux spalmé serait à peine digne de passer sous le vent à nous.
Nos bons amis les Mahouris et nos bonnes amies les Wahines entonnèrent un chant d’adieu pendant que l'ancre remontait en veille, puis l’on se sépara... comme on s'était connu... Les femmes mariées retournèrent à leur mari, les jeunes filles à leur fiancé, et jene-sache pas avoir vu une seule larme aux paupières d’une seule veuve.
Thy-ga-rit, pris à l’improviste par l’annonce de notre départ, accourut en toute hâte demander au capitaine Jay un certificat comme quoi, lui, capitaine, et son équipage, n'avaient eu qu’à se louer de Sa Majesté. Le capitaine le lui donna, parce qu'il le méritait, Mais Iviko, du port Olive, que M. Jay soupçonnait fort d'avoir favorisé la désertion de deux de nos hommes, qui sans doute seront employés à la ferme de M. Deen après notre départ, lviko ayant, lui aussi, demandé un certificat, en reçut un que je rédigeai en ces termes :
« Je soussigné déclare que le chef du port Olive et de la baie des Pigeons, est un fieflé coquin, auquel les commandants ce navires fréquentant la péninsule, feront bien de n’accorder aucune confiance. Je déclare aussi que sa femme est très-aimable. En foi de quoi, j'ai délivré le présent certificat pour servir et valoir ce que de droit.
» Signé : Jay, capitaine de l'Asie. »
Et Iviko, enchanté, voulut frotter son nez contre le nez du capitaine. |
Le tayo n'eut garde d'oublier la poudre de chasse que je lui avais promise pour la conservation de ses dents ; le fin matois ne m'avait pas quitté d'une minute. M. Jay avait ses raisons pour improviser son appareillage. Dès l'avant-dernière balcine tuée, il avait donné ordre de rentrer à bord le matériel déposé sur la crique du Souvenir, et de gréer les mats de perroquet, calés depuis le commencement de l'hivernage. Si le départ eût été annoncé à l'avance, les colons anglais de la péninsule et les émissaires de ceux de l'ile Nord eussent pu pratiquer en grand l'embauchage de nos matelots, et, certes, nous avions besoin des bras d° tous nos hommes pour effectuer le plus rapidement possible notre retour au Havre.
Le Havre, le pont de la citadelle, le bassin de la Barre, quand les reverrons-nous? Le soir, en soupant, nous parlions des lenteurs présumées du voyage; nous faisions la part du mauvais temps, des calines et des avaries possibles, et nos calculs nous
donnaient de cent quarante à cent cinquante jours de navigation, y compris une relâche de dix jours à Talcahuana, sur la côte du Chili.
Nous devions marcher pendant quarante fois ou quarante-quatre fois vingt-quatre heures avant de découvrir les Mammelles de Bio-Bio, ce double sommet d’une montagne qui indique anx navires arrivant du large la position de la baie de la Conception.
Jamais début de voyage ne fut plus gai. Une ronde brise du sud-est nous poussait rapidement
vers l’est, sur le 45° degré de latitude, et, en tenant cette direction, tout compte fait de la dérive, des courants et des variations du compas, nous arriverions en vue de l'Amérique méridionale, sans qu’une ile, un îlot, un rocher apparussent dans cette zone solitaire du Pacifique.
Je me trompe. Le lendemain soir, au soleil couchant, les masses bleuâtres des îles Chatam accidentèrent l'horizon.
Adieu, la dernière de nos terres antipodiques
FIN