‹ La vie au desertChapitre 71 sur 175 · COMMIS VOYAGEUR EN GANARDS ET DENTISTE · texte numérisé non relu

COMMIS VOYAGEUR EN GANARDS ET DENTISTE

Mais revenons à la table du fermier de Teo-netopo. — Henoque, qui est à ma gauche, continue à plaisanter sur le nombre treize, et l'on vit de ses plaisanteries ; moi seul, je ne ris pas; la gaieté de

mon ami me fait mal, il me semble qu’il gouaille aux dépens de son avenir; j'essaye vainement de donner un autrecours à sa faconde joyeuse, et, de guerre lasse, je me rabats sur mon voisin de droite.

Ce voisin, robuste et blond gentleman tasmanien d'une trentaine d’années, était un specimen splendide de ce monde anglais des Nouvelles-Galles du Sud, où revivent, au xix" siècle, les types depuis longtemps perdus de la vieille race saxonne.

L'Anglo-Saxon d’outre-Manche, vulgarisé par le crayon des caricaturistes, est, sauf exception, tellement dégénéré, tellement étriqué, qu’on pourrait croire que ses aptitudes industrielles et commerciales nese sont développées qu’au détriment de ses organes. L’Anglo-Saxon australien, lui, est charpenté comme devait l’étre notre premier père Adam; ils’est régénéré sur cette terre vierge, dont l’atmosphére est sans souillure, et où un semis d'hommes nouveaux promet pour l'avenir une suite de générations puissantes par la force et par l'intelligence.

Cependant on n’avait exproprié les sauvages habitants de ces contrées que pour y déporter te fumier, les scories, les déjections de la Grande-Bretagne, et l'ivraie aurait di germer à où Vivraie avait été jetée; mais, n'en déplaise à certains économistes, la dépor- {ation non politique et l’émigration volontaire, obligatoire, agissent comme le feu : elles purifient !

Gn m'avait présenté ce voisin de table comme étant un personnage de haute science, et je compris, après quelques mots échangés entre nous, que j'avais affaire à un commis voyageur en histoire naturelle.

Le British-Museum envoie ses mandataires par tout l'univers. Des sociétés scientifiques, de riches particuliers font aussi voyager à leurs frais, et Londres, Edimbourg et Dublin accaparent tout ce qu'on découvre de rare sous le soleil.

Ce naturaliste profitait alors de l'hospitalité de M. Deen pour collectionner les canards indigènes de ‘Tavai-Pounamou, Un lord (j'ai oublié. son nom), grand propriétaire d'Écosse, qui voulait établir dans sa ferme modèle une basse-cour normale de canards, entretenait, dans les cinq parties du monde, des agents chargés de recueillir un double exemplaire, l'un mort, l'autre vivant, de toutes les espèces, de toutes les familles, de toutes les variétés de canards, connues et inconnues.

Le Tasmanien, trés-fort en ornithologie, parlait un peu français, et j'aimais mieux l'écouter que de causer avec les autres convives. Il m'énuméra ses travaux et me dit avoir exécuté le périple entier de l'Australie et celui de la Nouvelle-Zélande, qu'il achevait à cette dernière station, toujours en voyageant pour la partie des canards. Il avait déjà expédié à son lord d'Écosse plusieurs caisses et plusieurs cages de palmipèdes empaillés et vivants, et il comptait rendre bieutôt visite au capitaine Jay, pour s'informer combien coûtait le fret de l'Asie. Je l'aurais eu pour compagnon de route, s'il m'eût été permis de quitter le port Cooper trois jours auparavant, ear il revenait aujourd'hui même d'une excursion au lac du Jade vert.

Je lui demandai s'il avait pu se procurer des ¢chantillons de l'oiseau sans ailes, de l'apteryx, qui est en petit ce que furent en grand les dinornis du temps jadis; ces dinornis, grands comme quatre fois les plus grandes autruches d'Afrique, c'est-à-dire ayant

au moins huit mètres de hauteur prise sur le dos, quatorze ou seize mètres des pattes au sommet de la tête, le cou tendu; vingt-cinq autres mètres de long depuis l'extrémité du bec jusqu'au croupion, et nécessairement une circonférence proportionnelle! Ah ! le bel oiseau ! Mais il ne volait pas... Notre apteryx contemporain ne vole pas non plus ; il est manchot comme Fantassin, notre aimable pingouin que vous connaissez. Le créateur de toutes choses s’est dispensé de lui donner les facultés complètes du volatile, puisqu'il n’en a pas besoin pour rechercher sa nourriture. Son- bec long et pointu, véritable instrument de bécasse, lui permet d’extirper les. vers du fond de la vase des lacs qu'il fréquente. Il est gros comme une oie, et son plumage est roux ; les conservateurs des musées d’Europe en faisaient jadis grand cas, à cause de sa rareté. Dumont-d’Urville acheta un seul individu de cette espèce au prix de trois cents francs. Mon naturaliste répondit dédaigneusement que, l’apteryx n'étant pas un canard, il n'avait pas à s’en occuper.

Ce personnage, dont quelques verres de porto avaient délié la langue, se leva tout à coup de table et disparut comme une ombre. Les autres convives parlaient commerce, Evangile et politique; l'ennui me prit ; je sortis de la salle et me mis à errer sur le préau devant la ferme. Une grange illuminée attira mon attention. Je voyais le foyer petiller à travers la porte. J’entrai par curiosité et pour me chauffer, et je fus agréablement surpris de trouver à mon Tasmanien. Cette grange servait ordinairement d'atelier le jour et de lieu de veillée le soir,

Mon naturaliste paraissait très occupé. Une douzaine de femmes et d'enfants et trois ou quatre hommes avaient déserté le foyer et entouraient le Tasmanien, qui se tenait penché vers un Mahouri assis sur une souche. D’instant en instant, le Tasmanien se redressait et montrait aux sauvages un objet qu'il tenait délicatement entre le pouce et l'index; et les sauvages riaient et criaient : « Kapai! kapai! » Curieux de connaître ce qui se passait dans le groupe, je m’approchai. Un paquet d’étoupes flamboyant dans une grande coquille de moule pleine d'huile éclairait la scène, Et que vis-je alors, grand Dieu! Je vous le donne à deviner en cent, en mille et en cent mille, — Je vis le naturaliste qui arrachait une dent à un Mahouri assis devant lui, puis une seconde dent, puis une troisième, une quatrième, une cinquième, une sixième, enfin toutes les canines et les incisives de la mâchoire supérieure... et l'on aurait dit que l’arracheur de dents opérait sur un cadavre, tant le Mahouri, la tête rejetée en arrière et la bouche baveuse de sang, gardait stoiquement une immobilité silencieuse. Ah } il était bien digne de montrer, ciselé dans la peau de sa figure, un épais tatouage, symbole de courage et de résignation dans la douleur, celui qui, sans trahir ses souffrances, supportait un pareil martyre.

Après lui, un autre Mahouri prit place sur la sellette, et ses dents tombèrent ; puis vint le tour d'un troisième, auquel succédèrent quelques femmes.

— Ah! me disais-je, ils ont done tous les dents gâtéest Je croyais cependant leur avoir vu une magnifique dentition!

Le bourreau, comme s'il n'eñt pas été las d'extirper tant de canines et d'incisives, essuyait impiloya-

blement son davier et quétait encore du regard de nouvelles victimes; mais, voyant bientôt que nul patient ne se détachait du groupe, il enfouit dans un petit sac de peau sa récolte et se prépara à quitter la grange, me laissant tout ébahi et fort indigné.

Evidemment, ces Mahouris ne se fasiaient pas travailler ainsi la mâchoire par suite de carie; — pourquoi donc alors? Etait-ce par plaisir? singulière jouissance! ou bien par coquetterie? — Non; les plus beaux hommes et les plus belles femmes, le grand monde, l'aristocratie d'Oéteta, du port Olive et d’Akaroa, etc., etc., ne se font pas bréche-dents pour obéir à la mode.

Et lui, le naturaliste dentiste, pourquoi opérait-il sans nécessité, sans urgence ? Etait-ce dans le but de se faire la main, de s’entretenir le coup d'œil, et de parvenir aux extrêmes limites de la prestesse et de l'habileté ? Non, non, car alors il ferait fi des dents qu’il vient d’arracher et les abandonnerait R où elles tombent, tandis qu’au contraire il les recueille avec sollicitude et les compte avant deles emporter.

Mon confrère de l'Angélina, s'il n’était pas demeuré à tosler avec les autres convives, me donuerait peut-être le mot de cette énigme.

Et j'allais aller le lui demander quand mon tayo s'élança au milieu du cercle, et, arrétant le Tasmanien, qui partait, ouvrit démesurément la bouche et lui montra un magnifique clavier de dents plus blanches que l'ivoire le plus blanc.

Mon étonnement redoubla. Lui aussi, le tayo, qui croquait si lestement une galette de biscuit sans la faire d'abord ramollir dans l’eau, il voulait désarmer ses maxillaires. Ah! quelle rage de dents les a tous pris, les malheureux ! Les a-t-il donc ensorcelés, cet homme aux canards? Que leur donne-t-il, que leur promet-il en échange des douleurs qu'ils endurent et de la dévastation de leur bouche?

Le marché ne se conclut pas sans longues diseussions entre l'Anglais et le tayo. Ge dernier débaitait ses intérêts comme un bas Normand débattrait les siens. Je ne comprenais pas un mot de leur dialogue; mais, à leurs gestes, je devinais que le motif principal de cette polémique était la fixation du prix de chaque dent. L'un offrait tant; l’autre demandait tant, Si l'acheteur consentait à une hausse de prix, le vendeur rognait de ses prétentions, mais peu, bien peu, très peu... Des deux côtés il y eut des concessions, et on finit par s'entendre : l'Anglais, toutelois, ayant monté beaucoup plus que ne descendit le Mahouri.

Je n'avais plus aucun doute sur la nature de cet honnête trafic. I se faisait ici une traite d'un autre genre que la traite de l'ivoire d'éléphant à la côte d'A frique. Une traite d'ivoire humain |

Le dentiste, prêt à opérer, appuyait done sa large main sur l'épaule du tayo pour le faire asseoir devant lui et lui entr'ouvrait déjà les lèvres, du pouce de la main gauche, quand le tayo, subitement atteint d’un accès de méfiance, se redressa, se dégagea des grilles du Tasmanien, et exigea que le prix de ses dents lui fût compté à l'avance,

Le Tasmanien refusa d'abord de payer par anticipation, alléguant qu'il solderait ce nouveau client le lendemain matin, en même temps que ses autres compatriotes, Mais le tayo tint bon, et mvoqua mon témoignage pour prouver que, dès le lendemain avant le point du jour, il quitterait la ferme avee moi. Il fal-

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Jait donc aller lui chercher ce qu'il exigeait avec tant d’opinidtreté, car il avait de si belles dents, que le racoleur se fût bien donné de garde de laisser échapper une telle aubaine.

Je fus alors témoin d'une scène où l’enfant de la nature en remontra à l’homme de la civilisation.

Le tayo vendait ses dents pour une certaine quantité de poudre de chasse; une écaille d’huitre dix fois pleine de poudre lui serait livrée en échange de chaque dent.

L’Anglais apporta donc dans la grange un petit baril de poudre, et commença à mesurer les quantités convenues. Le tayo suivait tous ses mouvements d’un œil avide et scrutateur, et lui arrétait le bras chaque fois qu'après avoir rempli l’écaille de poudre, il voulait la verser dans la calebasse du Mahouri; le tayo y faisait ajouter encore de la poudre, et passait par-dessus un petit morceau de bois à l'instar des mesureurs de froment.

Une fois les dix premières écailles pleines, accep-:

tées, l'Anglais, sans doute pour se venger du peu de confiance qu’on lui témoignait, déclara qu'avant de continuer à livrer sa marchandise, il voulait arracher une dent.

Le tayo se trouva pris. Son adversaire avait raison, il le sentait. Aussi, après un instant de réflexion pour découvrir quelques moyens dilatoires, vint-il s'asseoir piteusement sur la fatale sellette. Et j’entendis le fer du davier crépiter le long de ses dents... C’en était fait, elles allaient tomber... et tomber lentement une à une. Mais, inspiration soudaine! le sauvage se releve tout à coup, repousse l'Anglais, et, souriant comme sourit un plaideur qui vient de découvrir une fin de non-recevoir, saisit une pincée de Ja poudre qui était livrée comme poudre de chasse, étend cette pincée dans le creux de sa main, et en examine attentivement la granulation, en se rapprochant sans trembler du foyer d’étoupes qui éclaire la grange; puis, s’éloignant du feu, il souffle fortement avec sa bouche sur cette poudre qui s'envole, et, prenant une pose majestueuse d'indignation, s'avance en face de l'Anglais et lui montre une grande tache noire qui remplit le creux de sa main, tandis que la poudre n'y est plus.

Cela voulait dire qu'on leur vendait de la poudre à canon qu'on avait écrasée pour lui donner l'apparence de la poudre de chasse.

Un cri d'indignation retentit dans le groupe des Mahouris, et les femmes, comme des furies, s'élancèrent vers le Tasmanien, qui batlit en retraite et s'esquiva, poursuivi par leurs clameurs, Le tayo gesticulait, pérorait et semblait les convoquer à Ja vengeance. Mais ils n'étaient ici que trois ou quatre hommes, et n'auraient pas eu beau jeu en attaquant Ja colonie,

M. Deen, prévenu par le fuyard, intervint aussitôt et harangua les mécontents, I fit et dit si bien qu'ils se calmèrent, et regardèrent comme erreur ce qui était vraiment une fraude, Un domestique européen se dévoua et encourut publiquement les reproches de son maitre pour s'être trompé en prenant dans ls magasin un baril de poudre à canon au lieu d'un baril de poudre de chasse.

Les Mahouris ont appris à leurs dépens à connai tre la qualité des poudres, et, comme vient de le démon'rer le (ayo, ils ont une pierre de touche, Si la

poudre est de bonne qualité, sises granules, quoique trés-fines, sont entières, elle ne macule pas le creux de la main, et un souffle la balaye tout entière, Le contraire a lieu si l’on expérimente avec de la poudre à canon, dont les gros grains ont été écrasés sur une feuille de papier, à l’aide d’une bouteille faisant cylindre, méthode que j’employais souvent moi-même quand les munitions me manquaient.

Comme ils sont changeants et inconstants, comme ils passent facilement des larmes aux rires, de l’extrême méfiance à l’extrème confiance, ces grands enfants de Mahouris |

Le dentiste, qui ne se rebutait pas pour si peu, apparut de nouveau parmi eux, mais cette fois-ci avec un baril de poudre véritablement poudre de chasse. Et le tayo, après avoir échangé sa première livraison contre une nouvelle, reprit place sur la souche.

La cupidité de l'acheteur et du vendeur me causèrent alors un tel dégoût, que je résolus de m’opposer à ce commerce. J'avais pris le tayo à mes gages; je l’avais enrôlé vigoureux, bien portant et jouissant de toutes ses facultés; j'étais donc en droit d'exiger qu'il remplit ses engagements sans qu'il lui fût permis de se défaire volontairement de tel ou tel moyen d'action. Or, perdant ses dents, il perdait la faculté de se nourrir de nos viyres pendant cette excursion; car nos vivres, vous le savez, étaient durs et difficiles à mâcher, et, en ne se nourrissant pas suffisamment, il ne pouvait résister aux fatigues d’un long voyage à travers les montagnes. Que ferions-nous ensuite sans guide? Et puis ne risquait-il pas d'être attaqué, dès demain matin, d'une énorme fluxion qu'il aurait, du reste, bien méritée, mais qui ne faisait pas notre compte, puisque nous n’aurions pu continuer notre roule.

— Tayo, je veux que tu gardes tontes tes dents, m'écriai-je en m’ayancant sur lui. Et yous, monsieur, dis-je à l'Anglais. épargnez, je vous prie, la mâchoire de ce pauvre diable.

Le tayo, qui ne comprenait pas mes paroles, comprenait fort bien ma pantomime. et répliqua par un signe qu'il avait plus grand besoin de poudre que de ses dents pour vivre. Et l'Anglais répondit gravement qu'il ne violentait pas cet homme, que cet homme avait son libre arbitre que nous devions respecter, et qu'il allait opérer, puisque cet homme demaudait l'opération.

Je calculai aussitôt que mes tentatives ne seraient couronnées de succès que si j'offrais au tayo une surenchère du prix de ses dents.

— Tayo, si tu veux garder tes dents, je te donne ta pleine calebasse de poudre fine, de la vraie poudre de la république française... le veux-tu? Voyons, lève-toi, et songes-y bien, tu auras, à notre retour, À bord de l'Asia, ta grande calebasse, oui, ta grande calebasse toute pleine de poudre... Et je te promets, en plus, de te laisser charger dix fois ton fusil ayec ma poudre.

Le sauvage hésita, sourit, puis se leva, s'éloigna de l'Anglais quand il vit que je levais la main droite en signe de serment.

— Monsieur, dit l'Anglais vexé, ce que vous faites n'est pas cordial; vous ignorez, sans doute, qu'outre la mission de naturaliste qui m'est contice, j'ai aussi mandat de recueillir des dents pour le compte de la maison Wils and Son's de Regent street, le plus

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célèbre physicien dentiste de la Grande-Bretague.

— Eh! que m'importent vos dentistes physiciens de Regent street? Puisque vous invoquiez tout à l'heure le libre arbitre de ce Mahouri pour lui arracher ses dents, moi, je l’invoque à mon tour pour qu'il les conserve.

Mon confrère et deux ou trois autres personnes, qui avaient suivi M. Deen dans la grange, au moment où il était venu calmer la colère des Mahouris, s’interposèrent entre le Tasmanien et moi, et, grâce à leurs bons offices, il n’y eut pas pour le moment de concours ouvert entre la boxe et la savate.

- On croira peut-être que ce que je viens de raconter doit être mis au rang de ces épisodes dont l’ima-— gination et le caprice du voyageur émaillent le récit souvent monotone des pérégrinations. Non, non, rien n’est plus vrai. Beaucoup de dentistes anglais, au lieu de pétrir, de composer des dents artificielles avec des substances imitant plus ou moins bien la

substance dentaire, préfèrent employer des dents na-

turelles, et, comme nul être humain ne les a plus blanches, plus saines que le cannibale de la Nouvelle-Zélande, ils ont là-bas des agents chargés de défricher pour leur compte les mâchoires mahouriennes.

Certes, plus d’un grand personnage, lord ou lady, ne sait pas encore d’où lui viennent les dents du ratelier qu'il a payé au poids de lor; et, s’il venait à le savoir, je ne serais pas étonné que son imagination s'égarât au point de lui faire prendre pour des fibres de chair humaine celles que le tooth pick extrait, après diner, d’entre leurs interstices.

Les convives reprirent place à table, mais les causeries et les toasts ne revinrent plus.

Ma dispute avec le Tasmanien avait mis du froid et de la contrainte dans la société. D'ailleurs, il se faisait déjà tard. Nous allâmes donc dormir dans de bons lits, après avoir ordonné au tayo de nous ré— veiller dès quatre heures da matin.

Dès avant l'aube, le tayo déclamait et gesticulait entre nos deux lits, et, comme alors je dormais plus solidement que je ne dors aujourd'hui, il lui fallut beaucoup d'éloquence pour me réveiller, et pas mal d'efforts pour me faire déraper de ce fond de laine et de plumes où je metrouvais si bien ancré.

La veille, nous avions dit adieu au maître de la maison et aux convives, qui ne devaient plus s'en souvenir, car les tostes à l'Angleterre font perdre la mémoire. Nul devoir de politesse ne nous retenait done à la ferme, et, aussitôt levés, nous partimes aler- Les et ragaillardis par un verre de gin que le maitre d'hôtel de M, Deen nous offrit en échange du pourboire habituel, Y

Lechien du tayo ouvrait la marche; le tayo suivait sou chien ; [leuoque suivait le tayo, et je suivais Henoque, Notre caravane manceuyrait ainsi, car nous (lions obligés de tenir un étroit sentier, tracé entre les champs de blé et d'avoine et un morceau de forêt impénétrable, que la hache et le feu n'avaient pas attaqué, et qui protégeait les plantations contre le vent du nord-est, lequelcharrie des nuages de sable eulevés aux bas-fonds de l'isthme. Nous atteignimes cet isthme après une heure de marche, et il nous fallut encore une heure au moins pour le traverser,

La tâche était rude : tantôt nous enfoncions dans

ce sable jusqu'aux genoux, tantôt nous trébuchions sur des bancs de coquilles sèches et friables que broyaient nos chaussures; la marée lançait sur la grève ses immenses rouleaux d’écume; l’embrun se condensait sur nos vêtements en une poussière blan— che et saline; les procellaires, effarés, s’envolaient au large, et une brise froide et âpre nous faisait courber le dos et croiser les bras sur nos fusils, à mesure que nous avancions sur ce trait d’union qui relie la péninsule à la grande terre de Tavai-Pounamou.

On s’étomnera peut-être de ce que je ne profitai pas de la circonstance pour ramasser des coquillages; mais on ne sait pas que ces magnifiques porcelaines, ces lyres dont la spirale se termine en un fin diamant, ces coquilles de Vénus à conque si chatoyante, ces casques aux teintes rosées, aux reflets d'aurore et de soleil couchant, toutes ces merveilles enfin de la conchyliologie, que le savant collectionne avec tant d'amour, et que nous plaçons comme des fleurs au milieu des chinoiseries de nos étagères, on ne sait pas, dis-je, qu'on ne les recueille jamais sur le sable des plages. Celles que le flot y abandonne n'ont aucun prix; elles sont roulées, pour me servir du mot technique. L'animal qui a secrété les émaux de son enveloppe est mort depuis longtemps; l'éclat de ces émaux s’est terni sous l’incandescence des rayons solaires, et le bijou marin s’est usé aux ballotages du flux et du reflux, au frottement continuel des graviers et des vagues.

Le véritable coquillage, celui que nous admirons, a été recueilli vivant dans les profondeurs de la mer, ou entre les roches qui le protégeaient contre les influences atmosphériques. Tant s’en faut alors qu'il révèle à travers les eaux bleues ou vertes les splendeurs de sa robe : une couche de limon, une souquenille de mousses et de filicules l'enveloppent, et il n’est beau que lorsque la main de l'homme le nettoie et le démasque. ;

Nous ne devions done pas perdre notre temps à ramasser des coquilles défuntes. Un naturaliste studieux aurait pu cependant se livrer à la recherche d'espèces inconnues jusqu'alors ; mais nous étions plus vagabons que studieux, et nous passimes.., Le tayo seul s’arrétait de temps en temps pour chercher dans le sable de petits morceaux de bois pareils à ceux qu'il avait recueillis la veille.

On a reproché à Cook d'avoir indiqué sur ses cartes la péninsule de Bank comme étant une île. Mais qui nous prouvera que ce grand navigateur a mal tenu son journal, et que, de son temps, la mer ne recouvrait pas cette langue de sable qui n'est élevée au-dessus du niveau de l'Océan que dun mètre, un mètre et demi à peine? La mer, sur certains points des côtes de France, se retire chaque année de plusieurs centimètres ; il ne lui a donc pas fallu bien longtemps pour transformer ici une fle en presqu'ile.

Arrivés sur la grande terre, nous pénétrimes dans la région des montagnes en nous dirigeant au nordnord-est, La plaine qui sépare les montagnes de la mer est très-étroite et boisée, et n'est sans doute qu'un des plateaux de ces Alpes antipodiques, dont la base est submergée.

Au pied de ces montagnes aussi majestucuses que les Pyrénées, je me serais cru dans la vallée de Grip, en route pour lé Tourmalet : mêmes accidents de

terrain; une vallée profonde, et un Adour qui en suit la pente; partout des rochers, des forèts et des landes. Mais les fougères se sont substituées aux sapins, et le cèdre à feuilles d’olivier, les koudi monstrueux et le buis géant toujours vert, remplacent les platanes, les bouleaux et les chênes du midi de la France. La neige elle-même ne manque pas au paysage; ce qui lui manque, c’est la couleur du lambeau de terre remué par la béche et la prairie conquise sur la lande; c’est la fumée d’une chaumière, c’est la vie.

Le guide nous conduisit le long de la crête d’une profonde vallée; nous n’avancions qu'avec peine au milieu des broussailles et des hautes herbes, et il fallut faire un long détour pour pénétrer dans une autre vallée perpendiculaire à celle-ci, afin d'éviter les premiers contre-forts de la montagne, que nous n'aurions escaladés qu'avec peine. Notre première halte eut lieu vers dix heures, après avoir traversé le torrent qui me rappelait ’Adour et qui, grâce au ciel, était alors presque à sec.

Nous remontimes sur les hauteurs, et nous nous arrêtämes près d’un petit bassin formé par la chute d'un filet d’eau. Un rocher tapissé de capillaires surplombait au-dessus de nos têtes et nous garantissait du vent, De là, assis sur une épaisse moquette de mousse, nous pouvions contempler à la fois, et la vallée que nous venions de quitter, et celle que nous allions côtoyer. Cette dernière, plus étroite, plus sauvage que la première, n'était, à proprement parler, qu'une gorge, qu'une déchirure du granit des montagnes; un horizon sans borne apparaissait au fond de la perspective, et, si jamais la civilisation établit des rapports entre les habitants de la côte orientale et ceux de la côte occidentale de Tayai-Pounamou, le chemin de fer devra passer par là.

En attendant que le bruit des locomotives bondisse, répercuté par les échos de ces solitudes, mon fusil troubla cet éternel silence en abbattant un gros coq de bruyère qui, monté sur le tronc d’un arbre mort, se prélassait au soleil et se rengorgeait voluptueusement à mesure que les caroncules de son cou s’injectaient de sang. Ces caroncules, placées de chaque côté de la tête comme une paire de favoris, sont pour le coq de bruyère de Zélande ce que la crête est pour notre coq domestique,

Le tayo, qui avait allumé du feu sous l'auvent du rocher, ne voulut pas se charger de faire rôtir le coq. Je l'ai déjà dit, il n'y a que les koukies, les esclaves, qui fassent la cuisine, et le tayo n’est pas koukie ; il n'est cependant pas un vrai rangatira, mais il en a l'orgueil, Un prisonnier de guerre zlandais, condarané à faire la cuisine du vainqueur, préfère mourir... Aussi, l'homme de notre bord le plus méprisé par nos amis d'Oéteta était-il le maître coq.

Henoque pluma et vida le gibier, tandis que, moi, j'installais une broche avec manivelle, Voici ma manivelle: deux fourchettes de bois sont fichées en terre de chaque côté du foyer; le gibier est embroché par une branche de bois, et cette branche est placée sur les deux fourchettes, de manière que la viande ne soit pas trop éloignée du feu, A la grosse extrémité de la branche, on attache à angle droit, à l'aide d'un cordonnet d'herbes ou d'un fil caret, un morceau de bois ; un autre morceau de bois est atta-

ché à ce dernier toujours à angle droit, mais alors dans un sens parallèle à la broche; la manivelle est faite et l’on tourne. Le tayo était émevreillé de notre adresse; il ne connaissait pas ce procédé, et eût fait cuire le coq enveloppé de feuilles et couvert de cailloux rougis au feu. — Nous, nous préférions le rôti.

Nous ne restâmes pas longtemps au repos, crainte de nous engourdir les jambes. Le temps, d’ailleurs, était froid et la mousse humide. Le tayo, avant de partir, plaça au milieu des tisons deux ou trois petits morceaux de ce bois qu’il avait ramassé dans le sable. Je iui demandai pourquoi. Il ne répondit pas. C'était assez son habitude quand il nous ménageait une surprise. Je lui demandai aussi dans quel endroit il comptait nous faire passer la nuit.

Nous savions pertinemment qu'il n’y avait plus sur la route une ferme comme la ferme de M. Deen, mais nous espérions du moins rencontrer quelque village ou tout au moins quelque hutte abandonnée. Là, enveloppés dans nos couvertures, nous dormi— rions plus confortablement qu’à la belle étoile. Au reste, il nous avait fait entendre par signes, avant le départ, que nous aurions un abri pour la nuit: étaitce l'abri d’un arbre, d'un rocher, d’une cabane?

Henoque , à mesure que la journée avançait, s'inquiétait beaucoup plus que moi de notre résidence nocturne. Ce voyage à pied, par monts et par vaux (c’est le cas de le dire), car nous ne suivions aucune route tracée, celte escapade de touristes à travers les solitudes presque vierges de la Nouvelle- Zélande, souriront peut-être à l’imagination de plus d’un de nos lecteurs. Mais, pour moi, c'était encore une désillusion à ajouter à toutes mes désillusions de juif errant.

Le sol, tantôt obstrué de lichens, de lycopodes et de plantes folles, tantôt boueux comme un marais, tantôt rocailleux comme le lit d’un torrent, ne nous permettait de progresser qu'avec peine. Un ciel grisâtre et nébuleux, sans nul rayon de soleil qui l'illuminât, pesait sur nos têtes, et le vent qui s'engouffrait dans les ravins et secouait lugubrement les forêts dont nous suivions la lisière, nous attristait comme le mistral attriste les riverains de Provence.

Faites donc de l'histoire naturelle, étudiez done cette flore qui ne ressemble à nulle autre flore des continents connus; émerveillez-vous done à chaque pas devant la bizarrerie de cette nature antipodique, qui déjoue toutes les règles, tous les principes admis dans les méthodes de nos savants ; collectionnez donc des fleurs,des graines, des insectes, des oiseaux, des reptiles, — abrutis que vous êtes par la fatigue et le froid,

Vraiment, je me croyais alors condamné à fournir une étape au milieu de la province la plus prosaique de France,

Et cependant que de trésors s'oflraient à ma vue et que de précieux contrastes j'eusse pu observer entre la flore zélandaise et la flore européenne. lei, le nombre des espèces cryplogames est le double des phanérogames, et, quand les fleurs de nos champs et de nos jardins sont annuelles, ici les mêmes flours sont vivaces, et, à température égale, traversent sans se flélrir, sans mourir, la période de Vhivernage. Voilà des orchidées qui seraient les reines de nos parterres ; voilà des géraniums aux fleurs tristes et

ED

sans éclat, mais si parfumés d’ambre, que, dix mois après, le manteau dans les plis duquel j'avais caché quelques-unes de leurs feuilles, était encore imprégné de leurs suaves odeurs.

Je me baisse et j'arrache de dessus un plateau de genêts mousseux une touffe d'herbe que je froisse entre mes doigts, et je croirais que je viens de tremper mes doigts dans une liqueur musquée. Et les synanthérées, les labiées remplissent l’air de vives senteurs, comme pour corriger les émanations de la clématite fétide, particulière à ces contrées. Si je ne craignais d'être taxé de mensonge, j'oserais dire que j'ai trouvé sur le bord d’un fourré des véroniques lisneuses et arborescentes, des églantiers à roses vertes, oui, à roses vertes, bien vertes, non à cause de la mousse qui les recouvrait, mais vertes naturellement. J'ai coupé des boutures de cette espèce d’églantiers pour les naturaliser plus tard en France. Mais, en arrivant au Havre, mes boutures étaient devenues aussi sèches qu'un vieux sarment de vigne. En écrivant mes souvenirs, je lis dans le Siècle, numéro du 13 mai 1855, qu'un floriculteur de Manuheim vient d'obtenir des roses vertes. Peut-être a-t-il fait venir de Tayai-Pounamou des boutures d’églantier.

Mon ancien professeur, Achille Richard, ainsi que plusieurs naturalistes anglais, ont publié de grands travaux sur la végétation de la Nouvelle-Zélande, M. Raoul, chirurgien-major de la corvette l'Aube, a ajouté à leurs catalogues neuf cent vingt nouvelles espèces, et la mine n’est pas encore épuisée, tant s'en faut. J'ai vainement cherché dans les œuvres de ces messieurs la description de nombreuses essences qu’on rencontre à chaque pas, et dont les naturels me signalaient l'importance, comme bois d’exploitation et d'exportation : tels que le toujou-toupou, espèce de manglier, le maé-06, le maido, le miro, le poutou-kawa, le taraï-da, toutes espèces de haute venue à tige droite, à contexture tine et serrée, et bonnes, soit pour la mature des navires, soit pour les charpentes, soit pour lébénisterie. Ces genres difièrent entièrement des genres dacrydium et podocarpe auxquels appartiennent les plus grands arbres des forêts, et que l'on connait le mieux. Le koudi, au tronc droit et sans branches jusqu’à plus de quarante mètres de hauteur, et qui fournit une gomme verte que nous devions voir à l'Exposition universelle de l'Industrie; le karaka, grand arbre touffu à feuilles d'oranger et à fruits en olives. M. Deen récolte ces fruits et essaye de les conserver comme on conserve les olives en Provence. Il espère réussir.

Les Anglais exploitent depuis longtemps les foréts de Vile Nord, Le tour de celles de Vile Sud viendra, et les coupes en seront longtemps inépuisables, ”

Un peu de culture civiliserait les légumineuses, et rendrait domestiques et nutritives une foule de plantes et de racines indigènes, telles que le panax simplex où navet sauvage, le lepidium olearum (céleri sanvage) que les naturels nomment nai-puto; le tétragohia expansa où épinard : la criste marine, qui rampe sur les collines au bord de la mer, et que M. Raoul nomme leucopogon bellignanus, en l'honneur de M. Belligni, le consolateur des anciens colons français d'Akaroa, Cette criste marine, dont les Uges rampantes sont recouvertes d'appendices sem-

blables aux cornichons, forment, confites dans le vinaigre, un de ces condiments que les Anglais désignent sous le nom de pikle.

Mais j'abuse de votre patience ayec ma botanique, Passons outre,

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