‹ La vie au desertChapitre 74 sur 175 · PUBLIES PAR · texte numérisé non relu

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ALEXANDRE DUMAS

.... Au retour de mon pèlerinage à la Mecque, je m'embarquai donc à Djedda, un des ports de la mer Rouge, le 15 septembre 1843, sur un bowtre (chassemarée arabe) en destination pour Abou-Arich, résidence habituelle du chérif de Yemen. Ce boutre appartenait & Reis-Ali, un des plus riches négociants de Djedda. Reis-Ali avait reçu des ordres du chérif pour qu'il mit ce petit bâtiment à ma disposition.

J'avais quitté la Mecque, riche relativement : j'emportais trente-cing à quarante mille francs, somme qui en Arabie équivaut à celle de cent vingt mille francs en France. Elle provenait de mes appointements comme bey, elsurtout comme médecin, quoique en cette der niére qualité je ne demandasse jamais rien. Mais on allait, par les cadeaux, au delà de mes désirs, les uns m'envoyant des armes, les autres des diamants, les autres des bijoux, quelques-uns de l'argent.

Puis ma dépense à la Mecque était à peu près nulle.

Avec mes deux domestiques, mes dix chevaux, mon portier el un petit esclave, je n'ai jamais pu dépenser plus de trente francs par mois, c'est-à-dire, toujours pour garder la proportion, quelque chose comme cent vingt francs.

Au moment du départ, j'avais réalisé tout ce qui élait réalisable, Excepté mes diamants que je portais sous l'aisselle enfermés dans une petite sacoche de peau, j'avais vendu ce que j'avais de trop en armes, en costumes, en meubles.

J'alfectais l'air d'un simple pèlerin, En Orient, lorsqu'on voyage surlout, il ne faut point paraître trop riche, principalement lorsqu'on ne voyage pas avec un caractère ofliciel.

En arrivant sur le boutre, je trouvai mon campement tout préparé. On avait d'abord voulu, pour me faire honneur, me donner la dunette, mais je savais

trop que je ne l’habiterais pas seul pour accepter cette distinction. Mes tapis étaient donc étendus sur un cadre près de la boussole. ;

J'avais mon pelit nègre qui était chargé du département des pipes. Il s'appelait Bellal.

J'avais en outre mes deux domestiques, Sélim et Mohammed. Sélim était cuisinier et chargé de l’intérieur de la maison. Mohammed avait soin de mes chevaux et faisait mes courses. Tous les deux étaient Arabes; seulement, Sélim, qui avait été longiemps au Carre, où je l'avais engagé, parlait parfaitement le turc. C'était mon confident. Il était trés-adroit, très= insinuant et trés-discret. Cette dernière qualité est inappréciable chez un Arabe, à cause de sa rareté. Ces gens-là sont toujours causeurs comme au temps des Mille et une Nuits.

Quant à Mohammed, c'était l'Arabe vulgaire dans toute l'acception du mot. Son seul mérite était son aplilude à soigner les chevaux.

Ces deux hommes et Bellal composaient toute ma suite.

Ce dernier était un petit nègre Zanguébarien. Il avait été pris dans les environs de Monbaz, petite ville située sur la côte du Zanguebar, et qui fait partie des Etats de l’imam de Mascate. Il était trèsfin, très-intelligent, et je dirai presque qu'il avait quelque chose de distingué dans les manières. Celle distinction, et ce que je pus lirer de ses souvenirs, me portaient à croire qu'il était le fils de quelque chef. Il avait les goûts les plus aristocratiques : il aimait les chevaux, les armes, les bijoux, et surtout la musique; je pourrais même dire qu'il était l'inventeur d’un instrument : il s'était fait un arc mélodieux : une corde à boyaux, extrêmement tendue, faisait les frais de ce luth à une corde. La nuit, au clair de la lune, il se posait comme un barde, et tirait de son.arc trois ou quatre notes différentes qui se perdaient en gémissant dans le bruissement des vagues. Cela avait quelque chose de mélancolique qui plaisait à Bellal et à léquipage, et qui ne me déplaisait pas. Toutes les nuits, à l'heure fixe, aussitôt la prière du soir terminée, il passait à l'avant du navire, là où la proue brise les lots, et se mettait a pincer sa corde. Cela durait jusqu'à minuit.

Mais ses auditeurs les plus assidus étaient les dorades et les dauphins, qu jouaient à l'avant du bâtiment, et qui, bien certainement, eussent renouvelé l'histoire d’Amphion si Bellal fût tombé ala mer.

Les musulmans ne doulaient pas que tous ces poissons ne vinssent là pour écouter Bellâl. Cette croyance avait dans leur esprit d'autant plus de fondement que, pour eux, les dauphins sont des sirènes.

A minuit, la musique de Bellal cessait et était remplacée par un concert de grillons qui avaient leur logement dans les trous de la cale, A minuit, on s'endormait insensiblement, à l'exception des hommes de quart et de vedette, qui se tenaient à l'avant, et qui, invisibles à l'extérieur, exploraient la mer à des distances inouies.

En Nobie, j'avais eu un exemple non moins étonnant de cette acuité de l'œil, ou plutôt de cet instinct qui a quelque chose de celui du chien de chasse, Un Nubien rejoindra un voleur à quelque distance qu'il soit, du moment où il est mis sur la trace de son pied.

De temps en temps, au milieu de l'obscurité, on croisait de petits bâtiments qui passaient silencieux avec une flamme à l'avant du navire.

C'est une double précaution pour éviter les bancs de corail et les rencontres de bâtiments.

En outre, celte flamme, entretenne avec soin, empêche d'abord l'individu qui l'entretientdes'endormir, et ensuite indique aux pirates que l'on est sur ses

gardes, Car ces veilleurs de nuit ne sont placés là qu'en vue des pirates, qui, déguisés en pêcheurs, ou plutôt qui sont des pêcheurs, cumulant ces deux états, dévalisent en un tour de main le bâtiment qui a le malheur de s'endormir.

Une nuit, nous vimes un bâtiment qui avait l'air de se conduire tout seul. Le feu de ce bâtiment était éteint. Le navire gouvernait droit sur des récifs; nous le hélames pour le prévenir du danger qu'il courat. Personne ne nous répondit, et le bâtiment alla heurter un bane de corail.

Deux hommes sautèrent dans la chaloupe qui nous suivait à la prolonge, et gouvernèrent sur le bâtiment. Le bâtiment était vide, taché de sang et pillé. Reis-Ali déclara que c'était l'œuvre des pirates, qui, de peur d’être découverts, avaient laissé le bâtimentsuivre son chemin, après avoir tué les hommes, les femmes et les enfants, et pillé les marchandises.

La surveillance en redoubla à notre bord, non-seulement pour cette nuit-là, mais pour les nuits suivantes.

Pendant le jour, grâce à la chaleur étouffante qu'il faisait, on dormait bien autrement encore que la nuit. Les négres seuls supportaient cette chaleur avec délices. Tandis que nous cherchions l'ombre partout où elle Glait, pour nous y réfugier, eux se couchaient au grand soleil, nayant pour toute couverture que la monsseline de leurs turbans qui leur servait de drap de lit; de même que c'était leur seul abri contre le soleil, c'était aussi leur seule défense contre la rosée. D'autress'amusaientà pêcher au trident. Le pêcheur, à cet effet, se plaçait à l'avant, lançait son trident retenu par une corde, et manquait rarement la bonite ou la dorade contre laquelle il était lancé.

D'autres se baignaient au milieu des requins.

La première fois que j'avais vu cet effrayant spectacle, j'eus la bonhomie de leur crier de prendre garde. Le capitaine me rassura.

— Bon! me dit-il, sois tranquille, ils mangeront le requin avant que le requin ne les mange.

— En effet, les nègres m'ont toujours, dans mes traversées de la mer Rouge et de la mer des Indes, paru plus friands de requins que les requins friands de nègres. J'ai vu, au reste, plus d’un duel entre homme et requin, dans lequel l'homme était toujours vainqueur.

Ainsi, le nègre ne quitte jamais une espèce de bracelet en cuir qu'il porte au bras gauche; à ce bracelet est attaché un large couteau recourbé. Quand il se sent flairer de trop près par le requin, le nègre tire son | couteau el passe comme un éclair sous son ventre. Seulement, en passant, il lui a ouvert le ventre, quelquefois dans une longueur de trois ou quatre pieds. Le requin poursuit l'homme en trainant ses entrailles; mais l’homme, qui nage aussi vite que lui, évite les effroyables coups de queue qui l'anéantiraient. Quant à la gueule, c'est le moindre de ses soucis. II faut que le requin se retourne pour happer, et toujours il met dans ce mouvement une certaine lenteur. Pendant qu'il se retourne, l'homme a passé de l'autre côté du bâtiment, faisant quelquefois en passant une nouvelle victime. Les requins, blessès ainsi à mort, plongent et disparaissent comme la baleine. Mais tout blessés qu'ils sont, ils suivent sous l'eau le navire, souvent une heure, deux heures, trois heures; après ils remontent à la surface. Alors ils ont perdu leur sang. Ace moment, on leur passe un nœud coulant au cou, on les laisse suspendus jusqu'à cequ'ils soient bien morts; puis on les amène sur le pont, où on les dépèce, et où chacun tire au plus gros morceau.

Les uns font bouillir, les autres font frire, les autres enfin font sécher au soleil leur part.

La meilleure de ces trois préparations estexécrable, Cependant c'est la nourriture la plus habituelle des

habitants de Mascate et de Zanzibar, et surtout des marins, pour qui c’est un morceau des plus délicieux.

Aussi, dès le lendemain denotre départ, comme deux nègres s'apercurent que trois ou quatre requins folatraient dans le sillage de notre boutre, ils jetèrent à la mer un hamecon avec une chaîne de fer, l’hamecon amorcé d'un morceau de suif. Cinq minutes après, un des requins se débattait à briser la chaîne. Heureusement, celle du boutre avait été mise à l'épreuve par

des nêches du même genre. Aux cris poussés par le

marin ep védette pour surveiller la ligne, cing ou six de ses camarades accoururent et se mirent à tirer le squale. Ces hommes étaient naturellement les plus vigoureux, c’est-à-dire des nègres du Zanguébar. Rien n’eût été plus beau pour un peintre que la vue de ces colosses d’ébéne aux muscles tendus comme ceux des lutteurs antiques.

Après quelques minutes d'efforts réunis, ils parvinrent à faire perdre au requin le point d'appui que lui offrait l’eau, et à lui donner une position verticale. Un instant on laissa l'animal pendu ainsi pour lui donner le temps de se pamer. C'était un beau requin bleu, un peu plus foncé que l’azur du ciel, de l'espèce de ceux que les Arabes nomment elazserac (peau bleue). Quant au requin, il s'appelle damphir en langue du Hedjaz. Après vingt minutes de suspension pendant lesquelles le drôle faisait le mort, on le hissa Sur le pont en prévenant tout le monde de s’écarter. Mais la curiosité fut plus forte que la crainte du danger. On fit un grand cercle autour de l’animal, cercle qui s'élargit rapidement lorsque, se sentant de nouveau un point d'appui, grâce au pont du bâtiment, le requin se mit à jouer de la queue et à montrer en bâillant sa double rangée de crocs, inclinés en dedans de manière à ce qu'ils ne lachent plus la proie, une fois la proie happée. La gueule, qui semble petite à première vue, prend, lorsqu'elle s'ouvre dans les convulsions de l'agonie, une effroyable dimension.

Cependant notre requin n’était pas de grande taille: il pouvait avoir huit ou neuf pieds. Les requins bleus ont jusqu'à douze pieds ; les requins blancs, quinze et même plus.

Dès le même jour, le requin fut dépecé, bouilli, frit, rou.

J'avais la plus profonde répugnance pour ce mets. Sur les instances de Sélim, qui prétendait qu'il avait une maniére de préparer le requin à m’en faire lécher les doigts, je me hasardai encore à goûter son ragoût. Sélim en fut pour ses oignons, son piment, sun ail, son gingembre, son girofle, son huile et son vinaigre. A la première bouchée le cœur me leva. Pour ce jour-là, je dinai en regardant diner les matelots. {1 est vrai que ce jour-là ils dinèrent pour eux et pour moi.

Le requin y passa tout entier, à l'exception du foie, qu'ils conservent pour faire de l'huile. Un foie de requin contient de vingt-cinq à trente livres d'huile. Cette huile leur servit à Bene re le boutre, et, tout en peignant le navire, à se frictionner le corps. Grâce à ces frictions, les nègres infectent, mais ils peuvent rester nus au soleil. C'est aussi à ces frictions qu'ils doivent de pouvoir rester des heures entières à l'eau. C'est un reste du massage antique; seulement les anciens se frottaient d'huile parfumée, Au reste, je défie Guerlain lui-même de AE l'huile que l'on trouve dans la mer Rouge et dans l'Yémen. Les seules huiles que l'on y récolte sont l'huile de palme, l'huile de sésame et l'huile de poisson.

Comme moi, Reis-Ali avait un petit nègre attaché à son service particulier.

Je me trompe en le désignant sous le nom générique de nègre : c'était un Abyssin, marqué au type de la vieille Égypte. Son teint était olivatre, son nez plutôt aquilin qu'aplati, Iavait les yeux grenat, doux comme

du velours, et des lèvres européennes pour la torme, sinon pour la couleur.

Une particularité me frappa, c'est que l’Abyssin de Reis-Ali portait le même nom que le nègre de Robinson Crusoé. Il s'appelait Djoûma, c’est-à-dire Vendredi. Je doute cependant que Reis-Ali ait jamais lu le chef-d'œuvre de Daniel Foé.

Djoûma était à la fois le secrétaire, le valet de chambre et le garcon de confiance de Reis-Ali; il avait la clef de toutes les armoires de son patron, jusqu'à celle de la caisse. Reis-Ali qui, défiant comme tous les Arabes, avait des secrets pour son fils, n'en avait pas pour Djoûma ; Djoûma était le favori le plus influent que j'aie jamais connu. Il se disait de Gondar et se donnait pour musulman. Peut-être, en effet, était-il de Gondar, mais à coup sur il n'élait pas musulman. Un musulman ne peut jamais être réduit en esclavage par un autre musulman. Seulement, lorsqu'un infidèle, quel qu’il soit, altend qu'il soit esclave pour se convertir, il reste esclave.

Mais qu'est-ce que l'esclavage chez les Arabes? L'esclave, chez l'Arabe, devient l'enfant de la famille, et souvent même, comme Djotma, le maitre de la maison. Djotma n’eût pas échangé sa posilion d’esclave contre la liberté la plus étendue.

Quand lesclave devient riche, il peut racheter sa liberté. Mais, s'ilredevient pauvre, sa place est toujours marquée dans la famille, et non-seulement sa place à lui, mais celle de ses enfants. Si le maître, ce qui est rare, est mal pour lui, il réclame auprès des amis de sou maitre. Alors les amis adjurés par l’esclave invitent le maître à le vendre. Si le maitre résiste, l’esclave s'adresse au Cadi, qui intervient et Voblige.

Il y a plus, si un musulman compte au nombre de ses femmes deux esclaves, si ces deux esclaves, de caractère opposé ou de nation différente, ue peuvent vivre ensemble, elles s'adressent d'abord aux amis, afin que le maître vende l’une d'elles. Sur son refus, elles, à leur tour, ont recours au cadi, qui tranche la question. Si le maître n’a eu d'enfant ni de l’une ni de l'autre, il peut les vendre indifféremment. Si l'une d'elles seulement n’a pas d'enfant de lui, c'est celle-là que le maître est forcé de vendre.

L'enfant né du maitre est libre, et la mère, qui ne peut plus être vendue, ne reste esclave que de nom. Le maître venant à mourir, elle est libre tout à fait.

L’Arabe, qui sait si bien combien u est doux de ne rien faire, n'exige jamais de son esclave un travail au-dessus de ses forces. Il veille à ce que rien ne lui manque, et se prive parfois du nécessaire pour donner un peu plus de bien-être à son esclave ou à ses esclaves.

Maintenant il faut faire la part des défauts de l'es- ‘clave, qui sont souvent des défauts de race. Le Cafre, relativement aux autres, est presque idiot. Le Magûa est à peine au-dessus du Cafre comme intelligence, et, de plus, il est méchant. Les Gengirour et les Machidas sont féroces. Les Maracatos, appelés Bibis à Bourbon, sont anthropophages. J'ai vai Bourbon, conservée sous un verre, la tête d'un Bibi qui avait tué son enfant, l'avait fait cuire et l'avait mangé : tout ce qu'il avait gagné à la civilisation, c'était de ne pas le manger cru; les Fertits et les Niams-Niams ne se fussent pas donné la peine de le faire cuire,

On comprend que ces différents défauts doivent modifier le bien-être de l'esclave qui, si jeune qu'il ait été pris, conserve ses instincts primilifs.

Les Nigritiens, par exemple, appelés Takrouris à la Mecque, sont habitués, femmes et hommes, à aller nus dans leur pays natal, Eh bien! quelque part qu'ils soient transportés, le moindre yélement les gêne, et ils tendent toujours à la nudité,

Revenons à Djodma, qui, le troisième jour après notre départ, se roulait sur le pont en poussant des

oe

cris que j'entends encore. J'accourus à ses cris. Il avait la bave à la bouche, ses yeux étaient injectés de sang, ses dents étaient serrées à se briser. Je crus qu’il avait une attaque d’épilepsie ou de rage. Tousles autres Ventouraient et essayaient de le maintenir; seulement, pour en arriver 1a, il fallait la force de quatre de nos hercules nègres. J'ai dit quelle avait été ma première impression. Mais, à la jambe de Djoûma, serrée fortement par une corde à la hauteur de la cheville et horriblement gonflée, je compris qu'il y avait une piqûre quelconque làdessous.

En effet, à trois pas du pauvre Djoûma, un scorpion était en train de se suicider dans un cercle de feu. C'était un scorpion jaune. Les scorpions jaunes sont les plus dangereux dans toute l'Arabie. Dans l'Afrique septentrionale, ce sont les noirs. Sur la côte orientale, à Quiloa et à Mozambique, ce sont les rouges.

J'appelai Sélim, lui criant du plus loin que je l’aperçus, de m'apporter ma trousse.

Djotima, en descendant à la cale puiser de l’eau, avait été piqué par un scorpion entre l’orteil et le second doigt du pied gauche. La douleur avait été excessivement vive, cependant moindre que du moment où il avait appris qu'il n’y avait pas d'espoir de le sauver. En effet, nos médecins du bord, et tout le monde est médecin sur un boutre, étaient à bout de ressources. Ils avaient d’abord lié la jambe, puis cautérisé la plaie avec un fer rougi. Tout cela n'avait rien fait. L'enfant était pris d’un tremblement nerveux qui, sion ne lui appliquait pas de véritables spécifiques, devait le conduire au tétanos.

On en était à la magie. On lui faisait avaler de l’eau dans laquelle on avait détrempé des versets du Coran. Mais le mal résistait à ce remède infaillible. Reïs-Ali se désespérait.

En voyant le désespoir de son patron, Djoûma avait commencé à comprendre le danger. C'était celte conviction qu'il allait mourir qui, bien plus encore que Ja douleur, faisait pousser des cris de possédé au pauvre enfant.

Sélim arriva avec ma trousse, et l’ouvrit devant tout Je monde. La vue des divers instruments produisit une grande sensation, et le mot de hakim passa de bouche en bouche et fit renaître un peu d'espoir. Hakim veut dire médecin. Mon premier soin fut de chercher, au milieu de toutes ces cautérisations, la blessure primitive, qui n’était pas plus considérable qu'une piqûre daiguille. Un petit cercle livide me la dénonça. Je débridai la plaie, mais le sang ne sortait point malgré l'ouverture. Il fallut l'attirer en sucant la plaie, ce que fit un des premiers psylles. Au bout de quelques secondes, le sang arriva abondamment,

Pendant ce temps, Mohammed m'avait apporté un flacon d'alcali. Je laissa tomber plusieurs gouttes de la liqueur dans l'ouverture pratiquée par la lancette. Ce fut une nouvelle cautérisation qui, lui faisant éprouver une douleur aigué, redoubla ses cris et ses contorsions.

Je ne fis attention ni aux uns ni aux autres, el continuai le traitement. Sélim tenait.tout prêt un verre d'eau rempli à moitié. J'y versai cing ou six goulles d'alcali et forçai Djoûma à boire le tout.

Au bout d'un quart d'heure, le traitement avait produit un effet qui mettait tout le monde en admiration. Le calme dans lequel Djoûma tomba fut en raison inverse de l'agitation à laquelle il avait été en proie. Son pouls, après avoir donné quatre-vingl-cing pulsations par minute, n'en donnait plus que soixantehuit ou soixante-dix,

ieis-All était enchanté. Seulement ce sommeil l'inquiétait; n'était-ce pas le sommeil de la mort, ce sommeil si profond qu'il semblait une léthargie? Puis

Djotima était insensible au toucher. J'avais beau dire à Reis-Ali que je répondais de tout, le pouls, surtout pour un Arabe, était insensible.

Je fis apporter la glace de mon nécessaire, je la mis devant la bouche du malade. La glace se couvrit de vapeur, et Reïs-Ali, ainsi que les assistants, furent convaincus que Djotima n’était pas mort. Seulement en reviendrait-il? Une piqüre de scorpion jaune est presque toujours mortelle en Arabie, surtout avec le mode de traitement appliqué par les indigènes.

J'avais fait préparer à l'ombreet avec des voiles une espèce de couche. On étendit Djotima sur ce lit improvisé. Je mis un nègre de planton pour chasser les mouches et les fourmis, que les pâtes de dattes avaient attirés par milliers, et qui rivalisaient de gourmandise avec les rats et les souris. Je plaçai Sélim en sentinelle, avec charge de veiller, et de m'appeler aussitôt que le malade ouvrirait les yeux. Sachant que ce sommeil durerait au moins deux ou trois heures, j'invitai Reis-Ali à faire préparer sous mes yeux, et par les soins de Mohammed, éléve de Sélim au point de vue culinaire, une bonne poule au riz. Il va sans dire qu'on voulait échauder et dépouiller l'animal. Je m’y opposai. Il fut brûlé et flambé à la manière française, après avoir toutefois été saigné à la manière musulmane. Ce point fut, comme je m'y attendais, l’objet d’une discussion.

Je déclarai que le cordial qui devait reconforter le malade était justement dans la peau. Cette aflirmation, qui d’ailleurs n'avait rien de contraire à la loi musulmane, laquelle, même dans certains cas, dans les cas de maladie surtout, permet l'emploi des choses prohibées, cette affirmation leva tous les scrupules.

Cing minutes aprés son réveil, Djotima était accroupi avec sa poule de riz entre ses jambes. Il paraissait trouver le traitement fort à son gout.

Le lendemain, il était guéri de la piqûre. Ce qui fut plus long à guérir, ce fut la cautérisation. J'aurais pu demander à Reis-Ali toutce que j'eusse voulu, même son boutre : il m’eût certainement tout donné. Aussi, pendant toute la route, et même à terre, il n’y eut sorte de prévenances dont je ne fusse l'objet de sa part.

Sélim et Mohammed reçurent chacun, et selon leur importance, une splendide gratification. Cette gratification était bien certainement le double du prix qu'avait coûté Djoûma lorsqu'il avait été vendu.

Cette cure, comme on comprend bien, me donna une fort belle clientèle à bord du boutre, et il n’y eut pas un passager ni un marin qui ne vint me demander une consultation.

Nous avions encore six jours de traversée pour arriver à Confoda, dernière ville de la province du Hedjaz. Je me fis apporter mon fusil et me mis à tirer des mouettes, des goëlands et des pailles-enqueue. Quand je tuais, les nègres se jetaient à la mer à l'envi l'un de l'autre et rapportaient l'animal. Seulement il arrivait parfois qu’un requin était Ja avant le nègre, et que, quand le nageur allongeait le bras, l'oiseau était avalé. Alors le nègre regardait la chose comme une insulte, et il s’ensuivait entre l'homme et le poisson un duel dans lequel le poisson avait toujours le dessous.

Pendant ma chasse, je m’apercus qu'il se faisait un grand mouvement à bord. Tout le monde se pressait à l'avant. J'étais resté à peu près seul sur la dunette. Je regardai du côté où regardait tout le monde.

Je vis à l'horizon une espèce de barque, laquelle semblait chasser devant elle une ligne de brisans. Mais ce qu'il y avait d’extraordinaire, c'est que ces brisants étaient mobiles et semblaient marcher devant la barque.

Je me lis apporter une lunette par Sélim. Sélim, qui

voyait dans quel butj’avais demandé ma lunette, essayait de me donner des explications. Maisilavait beau faire, je ne comprenais pas le mot arabe, qu'il me répétait cependant à satiété. Je portai la lunette à mon œil, et tout me fut expliqué. La barque était une baleine. Le récif mouvant était un banc de sardines qui fuyait devant elle. Le monstre ouvrait d'un mouvement régulier une gueule grande comme un four, et Ja refermait avec la même régularité. Elle lancait l’eau par ses deux évents.

La présence d’une baleine dans la mer Rouge est un événement assez rare pour préoccuper des marins arabes. Aussi, comme on l’a vu, tout notre équipage était il-fort préoccupé. Si l’on pouvait joindre et prendre la baleine, c'était la fortune de l'équipage. Le capitaine aurait pris une part, deux parts peut-être; le reste eût été pour les matelots. Ce n’eût plus été vingt-cinq ou trente livres que l’on eût recueillies, comme on avait fait dans le foie du requin, mais bien deux mille à deux mille cinq cents. Notre baleine, bien entendu, était petite, mais, telle qu’elle était, on s’en füt contenté.

On gouverna pour s’en approcher. En même temps, on mettait les deux canots à la mer. Quatre hommes etun harponneur, dépouillés de tout vêtement, descendirent dans chaque canot. Nous regardions, du pont, cette chasse avec le plus grand intérêt.

Mais je compris bientôt que nos hommes étaient plus inquiets que joyeux de leur bonne fortune. La baleine, qui porte le nom de semeck-yoiines, je me le rappelle à l'instant même, c'est-à-dire poisson de Jonas, la baleine, quoique innocentée, au point de vue de la science moderne, du crime de gloutonnerie dont on l'avait accusée, la baleine, dis-je, représentait à leurs yeux une trop terrible tradition pour qu'il n’y eût pas quelque hésitation dans le combat qu'on allait lui livrer.

Une des barques s’approcha du terrible cétacé. Elle était montée par nos vainqueurs de requins.

Mais le requin était pour eux un ennemi habituel, un ennemi de tous les jours, un ennemi connu avec lequel chacun de ces hommes s'était mesuré vingt fois, tandis qu’il n’en était pas ainsi de la baleine.

La baleine était l'inconnu. Une des barques cependant s’approcha assez résolûment de l'animal, lequel, toujours occupé de mordre des bouchées dans son banc de sardines, ne paraissait faire aucune attention aux deux coquilles de noix qui s’approchaient de lui.

Quoique la baleine, grâce à la couche de graisse dont elle est couverte, et pour laquelle elle est recherchée, ait l'épiderme assez peu sensible, il paraît que l'égratignure fit son effet, car elle plongea aussitôt. Les deux bateaux se trouvèrent entraînés dans labime que creusa l'énorme cétacé. Toutefois ni lun ni l'autre, par bonheur, ne fut englouti. Nous les vimes rester seuls sur la mer bouillonnante et couverte d’écume.

La baleine avait disparu en fouillant l'eau de sa queue. On attendit avec une certaine anxiété pour savoir l'endroit où elle reparaitrait.

Les regards embrassaient tout le cercle de l'horizon, chacun fixant ses yeux dans la direction qu'il croyait que le monstre avait prise.

Elle reparut, au bout de dix minutes, à trois cents métres à l'arrière du bâtiment. Les deux barques, qui avaient vu qu'il ne leur était point arrivé malheur à celle première attaque, s'élaient enhardies, Elles se mirent à la poursuite de l'animal, et le boutre abaissa sa voile de manière à demeurer en panne, Nous nous trouvions dans le dernier mouillage du lerriloire de

la Mecque. Nous étions assez près de terre pour distinguer les maisons, comme des points blancs surmontés de panaches verts. Les panaches verts, c’étaient les palmiers. Nous étions au milieu du petit archipel des Sœurs, en face de Vile que les Arabes appellent Diebel-Serchen. Ces îles, qui ont toutes des criques où l’on peut se réfugier en cas de mauvais temps, sonttoutes habitées, mais momentanément et capricieusement, par des pêcheurs.

J'eus l’idée, pendant que les marins chasseraient la baleine, de profiter de l'heure qu’ils emploieraient à cet exercice pour chasser la gazelle, dont ces îles sont trés-bien garnies. J’appelai une des deux barques et lui fis donner l’ordre par Reis-Ali de me déposer sur Vile Abbléd, qui était la plus rapprochée de nous. Je pris mor fusil, et me fis suivre par Sélim et un négre du bord. Je n’avais pas de plomb à chevreuil, mais, selon la coutume arabe, j'avais des balles coupées en sept ou huit morceaux.

La barque me conduisit à l’île, et se hâta de remettre le cap sur la baleine. Je restai dans l'ile et me mis en chasse.

Ces îles, à la base de corail et à la sommité calcaire, sont couvertes d’une espèce de maquis (taillis), de gommiers et de mimosas, qui eux-mêmes apparliennent à la famille des gommiers. Il n'y a dans ces îles d'autre sentier que celui qui est tracé au bord du rivage par les pêcheurs. Elles sont assez élevées pour qu’on les voie de dix-huit à vingt milles en mer. Outre les pêcheurs dont j'ai parlé, et qui tracent le chemin

du bord de la mer, l'ile est peuplée d’autres indus-

triels qui font aux poissons une guerre acharnée, Il semble que tous les cormorans, tous les pélicans, tous les goélands, toutes les mouettes, tous les ibis, toutes les cigognes de la mer Rouge se soient donné rendez-vous à Abbléd.

Mais comme aucune de ces espèces n'était, à mon avis, meilleure à manger que le requin, je les laissai me regarder gravement, sans m'occuper de les troubler dans leur contemplation.

Au milieu de tous ces oiseaux, je fis lever une bande d’oies sauvages. J’envoyai mes deux coups de fusil à travers la bande; il en tomba trois. Sélim en chargea notre nègre, qui fut presque fâché, au moment où les oies s'étaient levées, de m'avoir crié : Ouis ! Outs! puisque cet éveil lui valait la peine de porter un poids de douze ou quinze livres.

Je voyais en outre de temps en temps des animaux de la grosseur d'un chat sauter agilement d'un arbre à l'autre. J'ignorais à quelle espèce ils appartenaient, et croyais avoir affaire à de gros écureuils. J'envoyai un coup de fusil à Tun d’eux; il tomba. Sélim courut pour le ramasser, mais il arriva trop tard. Trois ou quatre individus de la même espèce s'étaient emparés du blessé ou du mort et l’emportaient avec de grands cris.

Le nègre alors me cria :

— Girth! Girth! Ce qui voulait dire: — Singe! Singe |

J'en avais déjà tiré en Nubie, du côté de Sennaar, mais ils étaient beaucoup plus gros, et de l'espèce des cynocéphales, ce qui fait qu'à la première vue je n'avais pas reconnu ceux-ci. Je remarquai alors qu'ils se tenaient plus particulièrement sur les papayers, étant fort friands de papayes, fruit excellent au goût, rafraichissant quoique sucré, ressemblant à un concombre, avec des pépins noirs et ronds comme des grains de poivre. Souvent j'avais voulu faire comme faisaient mes singes, me laisser aller à ma sympathie pour les papayes. Mais les Arabes m'avaient toujours arrêté en me disant que les papayes donnaient la fièvre,

Comme je ne connaissais pas l'espèce de singe à laquelle j'avais affaire, j'invitai Sélim à mettre plus de

rapidité dans ses évolutions, afin d'arriver avant les amis ou parents du prochain blessé ou du prochain mort. L'occasion ne se fit pas attendre. Je tirai un second singe, qui tomba comme le premier. Sélim s’élanca et le ramassa en effet avant qu’il fût secouru par ses Compagnons.

Mais, dans son empressement, il ne s’apercut pas qu'il n’était que blessé, de sorte que celui-ci lui fit, en termes de combat, une prise à la main. Sélim, en véritable Arabe qu'il était, voyant que le singe ne voulait pas desserrer la mâchoire, prit à sa ceinture son djembie (poignard), et, sans se plaindre lé moins du monde, sans jeter les hauts cris comme eût fait un domestique français, tranchä la tête du singe aussi adroitetyent que fait un bourreau ture à l'endroit d’un condamné à mort. Puis, il lui desserra les dents à l'aide de son poignard, et, cette double opération terminée, il me rapporta animal en deux morceaux.

Je voulus bander la plaie, mais Sélim me pria de le laisser la traiter à sa manière, disant que cé n’était pas la peine de me déranger pour si peu. Il suga le sang pendant cing minutes, et, déchirant un morceau de sa manche de chemise, il banda sa main, et il n’en fut plus question.

Cependant le temps passait, et je n’avais pas encore tiré une seule gazelle, quand, à travers les arbres, japercus la réflexion d’un petit étang. Je m’approchai. C'était le déversoir de toutes les eaux de Vile, et, sur ses bords, je vis des traces fraiches de pied de gazelle. à

Je cherchai à avoir le vent bon, et nous nous couchames dans les gommiers. Au bout d’un quart d'heure, deux gazelles, l'une mâle, l’autre femelle, l'œil inquiet, l'oreille ouverte, sortirent d’un massif ets’approchèérent du bord de l'étang. Elles étaient à soixante pas à peine. Je mis en joue, espérant les tuer toutes les deux; je lachai le coup, une seule tomba, quoique l'autre pardtblessée; mais elle rentra dans le bois, et je la perdis de vue. Le nègre courut et ramassa la gazelle morte. C'était le mâle. J’arrivai derrière lui et suivis la trace de la femelle. Quelques goutles de sang, que je reconnus dans sa passée, me prouvérent qu'en effet elle avait reçu un de mes quartiers de balle, J’allais me mettre à sa recherche, espérant la trouver, lorsque je m’entendis héler par les gens de la barque.

La péche était finie.

Reis-Ali désirait se remettre en route, ef il m’envoyait prendre. Je hélai à mon tour les rameurs, qui vinrent me rejoindre en laissant un homme a la garde du bateau. Je leur montrai le sang de animal, et, nous mettant en ligne, nous fimes une espèce de battue dans la direction où je pensais retrouver la gazelle blessée. En effet, au bout d'une centaine de pas, un de mes hommes cria : — Rizel!

Et, levant la main, il nous fit voir au-dessus du maquis l'animal, qu'il tenait par les deux pattes de derrière, J'avais fait, comme on voit, une superbe

chasse en peu de temps. J'avais tué trois oies, un singe et deux gazelles La chasse fut complétée par une outarde de la pe-

lile espèce, que je rencontrai sur mon chemin, et que les Avabesappellent houbara. Un quart d'heureaprès, nous élions sur le boutre. Pendant la traversée, mes rameurs me mirent au courant sur le résultat de la pêche à la baleine,

La pêche avail été moins heureuse que la chasse Une des barques s'était approchée à environ deux mètres de l'animal, et le harponneur avait lancé son harpon, qui, cette fois, était entré profondément, La baleine avait plongé, emportant la corde de palmier

altachée au harpon él qui pouvait avoir uné soixantune de métres. Au bout de la corde fait attrelde ul lebusse, qui, en surnageant à la surface deVeau,

devait indiquer la direction que prendrait la baleine.

Mais la baleine avait plongé au plus profond de la

mer et la calebasse avait disparu. Peut-être la baleine

allait-elle faire une ou deux lieues avant de respirer.

De quel côté reparaîtrait-elle? reparaîtrait-elleen vue?

Impossible de résoudre ces questions, surtout pour. des Arabes, dont ce n’est point l’état de pêcher la baleine. Aussi les nôtres avaient-ils perdu courage, et,

après une demi-heure d'attente, pendant laquelle ils

n'avaient rien vu, ils étaient revenus au boutre:C'était alors que Reis-Ali m'avait envoyé chercher. On

n’attendait que mon arrivée pour remettre à la voile; opération qui s’exécuta, selon l'habitude arabe, en poussant de grands cris et en invoquant le nom de Dieu et de Mahomet.

Mon retour produisit une grande joie à bord du boutre.

Je rapportais pour deux ou trois jours de viande fraiche, en prenant la précaution de la pendre au mat.

Si j'eusse été chrétien, personne à bord n’eût mangé une bouchée d’un animal tué par moi. Mais j'étais musulman, l’interdit se trouvait levé.

Fe En effet, en tirant sur le gibier, un musulman doit ire :

— Bismillah, Allah akhbar ! C'est-à-dire : Aunom de Dieu! Dieu est grand !

« Je te tue » est sous-entendu.

Il serait en effet assez difficile de dire :

— Je te tue au nom de Dieu! Dieu est grand!

Lorsque le gibier est encore vivant, le chasseur le saigne a la carotide, selon le rite religieux; mais il faut que le couteau coupe admirablement, afin de ne pas faire souffrir l'animal. Aussi les chasseurs s’exer= cent-ils à repasser leurs couteaux, de manière à leur donner un fil aussi tranchant que celui du rasoir. fs en ont deux d'habitude : un grand, et, dans la poignée du grand, un petit. C'est avec le grand qu'ils combattent, attaquent, se défendent, coupent les têtes et saignent les grands animaux. C'est avec les pelits qu'ils saignent les animaux de faible taille et achèvent de couper les tétes récalcitrantes.

Au reste les Arabes sont peu chasseurs. Leur nourriture ne repose jamais sur des viandes exceptionnelles. Ils mangent habituellement le mouton, le chameau, la chèvre et la poule.

Ils ne chassent donc pas essentiellement pour manger; cependant ils mangent leur chasse.

S'ils tuent une hyène, ils mangent l'hyène; s'ils tuent un lion, ils mangent le lion. Même en le mangeant, ils croient se rendre plus courageux. S'ils ne mangent pas de la panthère, c'est que la panthère ressemble au chat. Ils mangent le hérisson et le porcépic. Certaines tribus sont même acharnées à cette chasse; elles ont des chiens exprès pour le pore-épie.

Ils chassent en général la gazelle, l'autruche et le liévre & courre, soit & cheval, soit & dromadaire. Ils mangent la gazelle et l'autruche; mais, en général, ils ne mangent pas le liévre. Ils gardent avec soin la moelle des pattes d’autruche pour s'en frotter en cas de rhumatisme; ils en étendent sur leurs blessures; dans certains cas, ils en prennent intérieu=rement.

Ils chassent avec des lévriers qu'ils appellent slowquis. Aussitôt l'animal forcé, ils le saignent. L'animal le plus difficile à forcer, de la gazelle, de l'autruche et du lièvre, c'est la gazelle. Elle est trèscraintive, a sans cesse l'œil et l'oreille au guet, et fuit au moindre sujet de crainte avec une fabuleuse rapidité, Du plus loin que les lévriers la voient, ils s’élancent sur elle. Hs en ont quelquefois pour une demijournée, non pas qu'ils soient ce temps-là à la joindre, mais avec ses bonds prodigieux, ses écarts gigantesques, la gazelle leur échappe jusqu'au moment où ses jambes raidies refusent de plier,

Si le chasseur, qui suit à cheval ou à dromadaire, n'arrive point-à temps, il ne trouve plus que les cornes. S'il arrive à temps, il saigne l'animal, toujours avec les paroles sacramentelles, il lui ouvre le ventre et fait la curée comme un chatelain francais.

att où il y a de la gazelle, on est sûr qu'il ya du lion ou de la panthère.

* Après la gazelle vient l’autruche.

~ L’autruche est l’aninial qui excite le plus la cupidité du chasseur arabe. L’autruche en effet donne sa plume, sa chair et sa moelle pour les rhumatismes. Les patres arabes connmaissent les nids d’autruche comme nos bergers les nids de perdrix. Le nid indiqué, le chasseur fait un trou, s’enterre dans le sable et tue les autruches à l'affût. C’est un des moyens de les chasser. Dans les saisons de l’année où l’autruche n’est point en ponte, on relève leur trace comme on fait de celle d’un loup ou d'un sanglier. On arrive ainsi à les faire lever. L’autruche, surprise, fuit d'un seul trait, et droit devant elle, pendant plusieurs lieues. A moins d'obstacles, elle fuit dans la même ligne. Si le chasseur la perd de vue, il la suit à la piste. Tout en fuyant, elle lance des pierres. Mais c'est parce qu'il se trouve des pierres sous ses pieds et non comme moyen de défense. L’autruche a une force énorme dans le jarret et dans l’aile. D’un coup de pied elle casserait la jambe d’un homme, d’un coup d’aile elle le renverserait. Dans toute la contrée qui se trouve au sud de la Nubie, si un nègre a besoin de faire une course trés-pressée, il monte une autruche comme il monterait un cheval, se tient au cou etla dirige avec un baton.

Au bout de deux heures de chasse, l'autruche est fatiguée, alors elle s’arréte, trébuche et tombe. On l'étourdit d'un coup de baton et on la saigne. Le mâle est noir et la femelle est grise C’est le male qui porte ces belles plumes dont on fait tant de cas en Europe. Le male, surtout quand il a des petits, se défend, et, comme on dit du sanglier et du cerf, dans certains cas, tient tête aux chasseurs.

Aussitôt mort, on dépouille l'animal, en garantissant les plumes le plus possible. Une belle peau d’autruche mâle se vend de 75 à 80 fr., le prix d'une peau de panthére dans les pays où il n’y a pas beaucoup de panthères.

Au reste, l’autruche tend non-seulement à diminuer, mais à disparaitre.

Non-seulement aujourd’hui on chasse l’autruche, mais on recherche ses œufs, d'abord pour les manger, ensuite pour en faire des ornements de mosquées, des narghiléhs, des tasses pour boire.

Reste le lièvre.

Le lièvre arabe est un peu plus petit que le lièvre français. Les Arabes le chassent à courre avec des ae et à l'affût. Cette chasse ne diffère pas de la notre,

Gérard, dans son livre intitulé le Tueur de lions, a décrit admirablement la chasse à faucon.

J'aurai comme lui à parler du lion et de la panthere, puis d'autres animaux encore qui ne se trouvent pas en Afrique, comme l'éléphant, que j'ai rencontré dans le Dâr-Bouroûm et le pays des Barrys; la girafe, que j'ai rencontrée dans le Dongolah; le tigre, que j'ai rencontré en Abyssinie; le lynx, que j'ai rencontré en Perse. Je dirai alors, non-seulement ce que j'ai pu remarquer par mes yeux, mais encore ce qué l'on m'a dit sur ces différents animaux, Si, sur certains points, je me trouve en désaccord avec l'illustre chasseur, c'est qué les climats ne sont pas les mêmes, et que le lion et la panthère de l'Allas, c'esti-dire du 33°, du 34° ét du 35° degrés du nord, ne peuvent pas avoir les mêmes mœurs que ceux qui se rapprochent de l'équaleur el gui vivent sous les 12° et 13° degrés.

Ainsi les animaux d'uné même espèce sont plus féroces sous les latitudes rigoureuses que sous les latitudes chaudes. L’ours du pôle est bien plus féroce que l'ours des Alpes et des Pyrénées, Il en est de même du lion de l'Atlas, du lion du Cap, qui se trouvent lun sous le 35e degré de latitudé nord, l'autre sous le 35° degré de latitude sud, qui tous deux connaissent le froid et la neigé. ‘Ils sont bien-autrement féroces que les lions de la Nigritie, qui vivent sous uné chaleur qui atteint et dépasse cinquante degrés.

C’est tout le contraire pour les reptiles, dont le venin semble avoir besoin, pour être tiûri, de tous les feux de l'équateur. La vipère cornue (céraste), que j'ai rapportée au muséum, vient déjà du Grand-Désert, cest-a-dire @une chaleur de 40 degrés.

Vingt-cing lieues avant d'arriver à l'endroit où les Bédouins me lapportèrent, j'ai vu un dé mes fusils partir seul sous l'effet de la chaleur. Dans le Kordofan, où la chaleur monte à cinquante-quatre degrés et les dépasse, j'ai trouvé une variété de serpent-minute qui tue presque instäntanément. Les Arabes l'appellent hannèche-el-ajel, le serpent rapide, c’està-dire le serpent qui tue rapidement. Voyez les scorpions : en Italie, ils font une blessure douloureuse, mais sans gravilé; en Tunisie et en Ezypte, on en meurt quelquefois; à la Mecque, il est rare qu'on survive, à moins de cautérisation et de révulsifs violents.

Dans le pays des dattes, à Bassora et à Bagdad, j'ai été piqué par deux grosses guépes dont la piqüre Sait presque aussi grave que celle du scorpion. Cette piqûre avait eu lieu près de la cheville; ma jambe devint grosse comme un fort tuyau de poêle. Je fus plus de quinze jours sans pouvoir marcher. La piqûre a laissé une marque noire comme l’ébène, et aujour- @hui, en France, dans les grandes chaleurs, je souffre encore de celte piqüre. È

Dans le Kordofan, j'ai été mordu au jarret par un céraste que les Arabes appellent lefäa; je faillis en mourir. La place est restée noire, et, comme de la piqûre de ma guépe, j'en souffre de temps en temps. Le lézard, qui chez nous est tout à fait inoffensif, devient venimeux aux bords de la mer Rouge et de la mer des Indes.

Le moustique, supportable en France, déjà désagréable en Italie, fait en Arabie des piqûres qui amènent quelquefois amputation du doigt.

Il n’y a pas jusqu’à notre mouche, la mouche inoffensive, qui, en se posant sur les plaies des malades ou des blessés, ne détermine la gangréne. Au reste, il en est de méme des blessures d'armes à feu, qui, sous les latitudes chaudes, sont dix fois plus difliciles a guérir que sous les latitudes tempérées.

Mordu par un singe en France, Sélim en eût eu pour huit jours à avoir sa main emmaillottée, Mordu par un singe à Abblèd, ilen eu pour trois mois à porter son bras en écharpe.

Revenons à notre boutre, bien loin duquel nos souvenirs nous ont emporté.

Reis-Ali m'avait envoyé chercher parce que tons les jours, vers trois heures, le vent de terre se levait. Ce jour-là il se levait plus fort que les jours précedents. Reis-Ali ne voulait rien perdre du chemin qu'il pouvait nous faire faire. En effet, depuis six jours que nous étions partis, nous avions fait cent lieues a peine,

Au reste, cette lenteur est complétement indillérente aux vrais musulmaüs. {1 n'y a qu'en Europe où le lemps soit coté à la Bourse. Les musulmans sont partis quand Dieu a voulu, ils arriveront quand Dieu voudra, Jamais un musulman ne s'ennuie, Quand il se sent près de s'ennuyer, il fume, Quand il a fumé, il joué aux dames ou aux échecs. Quand il a joué aux dames et aux échecs, il dort.

ee —"

Le sommeil est pour lui la seconde vie, si elle n'est pas la premiére. Quand il est éveillé, rarement il pense. Quand il est endormi, souvent il rêve. Les rêves sont la grande préoccupation des Orientaux. Voyez le rêve de Pharaon expliqué par Joseph. Voyez dans Homère Jupiter envoyant un rêve à Agamemnon. Voyez toutes les tragédies d’Eschyle, de Sophocle et d'Euripide. Il y a des rêves partout.

Le rêve est si agréable pour les musulmans qu'ils ont inventé le hachich, le kiéf et le caq, c'est-à-dire des moyens de rèver tout éveillé. Le hachich que nous connaissons en Europe, le hachich de Monte-Christo, est une confiture faite avec la feuille de chanvre; mais le commun des Arabes se dispense de faire des confitures : il fait sécher la feuille, la réduit en poudre et la mélange à son tabac.

Il va sans dire que les effets en sont bien autrement puissants: c’est alors le kiéf.

Quant au caq, c’est la feuille d’un arbrisseau pareil à celui qui produit le thé. La feuille ne se sèche pas et ne se fume pas, elle se mache et produit le même enivrement que le hachich.

Dans les rues de Moka et d’Hodeida, on voit les amateurs se promener avec une branche de caq sous le bras. Ils en arrachent les feuilles, une à une, et les mâchent. La feuille est épaisse, d’un vert foncé et luisant, et ressemble à celle du camellia.

Quant aux marins, il y a toujours dans l'équipage un conteur d'histoires qui se charge d’amuser la société. Puis il y a un bouffon qui fait des farces. Avec les farces, les histoires, le caq, le kiéf, les rêves, les échecs et les dames, un musulman ferait le tour du monde sans s’ennuyer un seul instant.

J'étais mauvais musulman sous ce rapport, je l’avoue, Je jouais aux dames de troisième force, pas du tout aux échecs. Je ne fumais pas de kiéf, je ne machais pas le caq. Mes seules distractions étaient ma chibouque et mon fusil.

Je passais mon temps assis sur la dunette, mon bouquin d’ambre à la bouche, mon fusil à portée de ma main. Siun oiseau passait en lair, si un poisson montrail son arête dorsale hors de l’eau, je luienvoyais mon coup de fusil; je me soulevais pour voir ce qui en élait résulté, et me recouchais sur ma natte. J'avais donc salué avec joie la recrudescence du vent.

J'oubliais une distraction que je n’ai jamais bien comprise. Peut-être est-ce pour cela que je l’oubliais.

Presque tous les musulmans de l’Yémen font usage d'une branche de mossoudk, — le ziziphus lotus, — qu'ils dépouillent de son écorce et dont ils écrasent le bout avec une pierre ou un marteau, jusqu'à ce que ce bout prenne la forme d’un pinceau. Puis ils prennent une pincée de tabac très-fin, qu'ils appellent Portugal, el prononcent Bordougal, se l'introduisent dans la bouche, et font avec leur langue reparaitre cetle poudre à Ja surface extérieure, où ils Ja frottent avec leur pinceau de mossoudk, Cet usage est aussi répandu parmi les Bedouins de l’Yémen que la pipe, Je narghiléh, le béthel, l'opium, le caq chez les autres Orientaux.

On reconnaît les amateurs de Portugal à la petite branche de mossouâk, qu'ils portent suspendue à leur turban, à leur chapelet où à leur cou. Les femmes elles-mêmes sont friandes de cette sensualité, et les deux sexes lui donnent tout le temps dont ils peuvent disposer

Comment voulez-vous qu'on s'ennuie jamais avec dé semblables distractions ?

Cependant le vent continuait à grossir, et, contre tous nos précédents, nous faisait faire huit ou dix nœuds à l'heure, Vers le coucher du soleil, nous passimes devant Confoda, dernier poste occupé par les Turcs, qui avaient derri¢re les remparts une garnisou de trois ou qualre cents Albanat

Confoda est le débouché des marchandises de l’Assir, c'est-à-dire du millet, de la gomme, de l'essence et des étoffes de laine. Vers Confoda disparaissent les déserts de l'Arabie-Pétrée et commencent les verdures de l’Arabie-Heureuse.

Le sol se modifie : on y trouve de la terre végétale, un peu d'eau descendue des montagnes, et l’on cesse d’en être exclusivement réduit aux puits. Au fur et à mesure qu'on avance vers Aden, les montagnes prennent un aspect de plus en plus volcanique. Quelquesunes ont un aspect ferrugineux. En effet, elle contiennent du fer, du cuivre, de la houille, du sel gemme. Le sel gemme est la seule exploitation à laquelle se livrent les Arabes. Et encore comment s’y livrent-ils ? Chaque Arabe va à la mine, et emporte ce qu'il lui faut dans des paniers et des sacs, sur des ânes et des chameaux.

Nous marchions toujours et très-vite, malgré la nuit. IL est vrai que nous avions moins de récifs que sur les côles du Hedjaz. Aux feux qui brillaient sur le rivage, nous reconnaissions Hali, dernier petit port, limite extrême de l’Arabie-Pétrée.

De temps en temps, nous étions tirés, non pas de notre sommeil, mais de notre engourdissement, par un bruit pareil à celui que ferait un piston d’une forte machine à vapeur. C’étaient des souffleurs qui passaient près de nous et nous souhaitaient bon voyage à leur manière. Les Arabes les appellent semeck-monfoch, poissons soufflet. Au reste, je voyais dans l'ombre nos marins très-occupés à jeter une espèce d’épervier à la mer, et à en lirer, avec de grands efforts, des objets qu'ils disposaient sur le pont. J'eus la curiosité de me lever et d’aller voir ce dont il était question. Le hasard nous avait fait passer assez près de trois ou quatre grosses tortues pour que nos marins pussent leur jeter le filet. Ils venaient d’en prendre deux, larges comme des capotes de cabriolet.

Plusieurs fois, au moment où il en passait en vue du navire, j'avais essayé de leur briser la tête avec une balle; mais ce n’était pas chose facile. A mon coup, les tortues plongeaient, ou plutôt, pour me servir d’un terme plus expressif et qui rend mieux leur action, les tortues sombraient. On en prit dans la nuit trois, dont la moindre pouvait peser de 75 à 80 livres, et la plus grosse de 450 à 200. J'ai vu des tortues de 400 livres. J’élais enchanté pour mon compte; c'était de la viande fraiche pour le lendemain. La tortue était le triomphe de Sélim. Il apprètait une fricassée qu'il faisait cuire dans ces marmites en cuivre que les Arabes appellent dendjera et qui ont une forme particulière, se rapprochant de celle d’une calebasse dont on aurait scié le goulot. IL y mettait du beurre, du piment, du gingembre, du poivre, du sel, du girofle. Il faisait bouillir le tout, mouillant de temps en temps avec de l'eau, puis, au moment de ja sortie du feu, liant le tout avec des jaunes d'œuf.

Dans la saison des tomates, il y ajoutait des tomates ; l'aspect est celui d'une fricassée de poulet à la sauce blanche. Le goût est celui d’une tête de veau en tortue, très-épicée.

Les Arabes mangeaient les tortues, au contraire, les uns avec des pâtes d'abricots, c'est-à-dire à l'acide; les autres au doux, avec des raisins secs, des amandes et des dattes, le tout nageant dans le beurre. I va sans dire que de celte façon la tortue est détestable. Une de nos tortues avait une cinquantaine d'œufs dans le ventre. Les Arabes en prirent une partie pour les sécher, L'autre partie nous fut abandonnée pour les manger à notre caprice. Je n'avais pas de préférence pour les œufs. Je vis nos nègres faire rôtir les leurs sur des charbons ardents. J'en fis rôtir trois ou quatre que je mangeai durs avec du sel, du poivre el du piment.

Ah ABIE

Je me suis laissé aller à parler cuisine, et j'ai anticipé sur la journée du lendemain.

Le lendemain de ce jour, que je marquai sur mon carnet sous le nom de jour des tortues, nous étions en vue de la grande ile de Gasser-Farsan, qui peut avoir sept lieues de tour, sur laquelle on trouve des ruines, et qui est entourée de petits îlots, lesquels, du côté du nord, semblent en défendre l'approche. Des montagnes à pic trés-irréguliéres, ou plutôt très-sauvages de forme, s'élèvent au milieu de I’ ile, couverte de ces petits arbrisseaux dont les Arabes font ces fameuses brosses à dents en forme de pinceau dont nous avons parlé.

Nous longions la côte orientale à un kilomètre à peu près, de sorte que je distinguais, même sans lunettes, les cabanes des pêcheurs et les champs de mais. Le vent nous poussait sur Vile. Nous fûmes forcés de virer de bord et de nous diriger à l’est. D'ailleurs, je voulais descendre au port de Djézan. C'était Ja que je comptais trouver les moyens de gagner Abou-Arich, résidence habituelle du chérif Hussein, auprès duquel je me rendais.

Abou-Arich n'est éloigné de Djézan que de sept lieues.

Nous entrâmes sans difficulté dans le port, ou plutôt dans la crique de Djézan, qui est commandée par une citadelle contenant une douzaine d'hommes de garnison.

Le village, situé au pied d'une chaîne de montagnes renfermant de l'or, du cuivre, du fer et de la houille, se compose d'une centaine de maisons.

Sur un des premiers mamelons de la chaîne de montagnes s'élève une seconde citadelle, de forme carrée.

La montagne sur laquelle s'élève cette seconde citadelle est de main d’ homme et taillée à pic. Un chemin creux est tracé dans la montagne, et conduit à une petite porte basse et étroite où un seul homme peut passer à la fois en se courbant.

1. ‘envoyai Sélim au gouverneur qui habite ce fort. Il n'avait reçu aucun ordre, et par conséquent ne pou-

vait pas me donner les moyens de transport néces-

saires pour aller à Abou-Arich. D'un autre côté, il ne voulait point me laisser passer sans une permission en régle du chérif Hussein, son parent.

Force m'était done de reprendre la mer, et d’aller jusqu'à Loheia. Au reste, c'est l'habitude arabe, qui ne doute de rien et ne prévoit rien

Le chérif Hussein me faisait perdre cing jours el faire cent lieues de plus. Un messager qui pouvait, à drom: idaire, aller en une heure d’Abou-Arich à Djézan, m'eût épargné celle course.

Au reste, je ne la regrette point, puisque, grâce à celte course, je vis le splendide tableau d'un volcan en éruption.

Nous repartimes aussitôt que la réponse de Sélim m'eut convaincu de l'impossibilité de gagner Abou- Arich. Je connaissais assez les musulmans pour être certain de l'inutilité de mes instances,

Le vent soufllait toujours. La crainte que nous avions eue de le voir dégénérer en bourrasque avait disparu, Contrarié d'abord de ce retard que je venais ad éprous er, j'avais fini par en prendre mon parti, et je m'étais recouché sur ma dunette, appelant le sommeil à mon aide, non pas pour rêver, je révais assez tout éveillé, Dien merci! mais pour dormir, mais pour tuer le temps, qui me paraissait d'autant plus long que je faisais un trajet inutile.

Aucun événement ne signala cette nuit, Quelques bateaux qui passèrent, en criant leur éternel sa/aim-

a-leikum, salut soit à vous, me firent TO CN laps an temps en temps rouvrir l'œil que je m "éfforçais de fermer. Nous naviguions au milieu des écueils, mais je savais Reïs- Ali si familier avec eux que je ne m'en inquiélais plus. Vers deux heures du matin, au moment où je commencais à m'endormir réellement, Reis-Ali me réveilla. J'ouvris les yeux et le reconnus. Pour qu'il se dérangeat, ou plutôt pour qu'il me dérangeat, il fallait qu il se passat quelque chose de grave.

Je m'assis et lui demandai la cause de ce réveil.

— Djebel-Ndar! me dit-il.

Montagne de feu !

Je regardai dans la direction qu’il m’indiquait, et je vis en effet le ciel rougi par la réverbération de la flamme. Je compris que nous avancions vers le volcan de Djebel-Tarr, que j'avais vu marqué sur ma carte.

Djebel-Tarr, comme Stromboli, n’a que de tréscourtes érupions. C’est un volcan trés-sage, très-bien élevé, qui, pourvu qu “il fasse tranquillement ses affaires, n’en demande pas davantage, et ne s'amuse pas, comme le Vésuve et l'Etna, à faire trembler la terre tout autour de lui.

Les Arabes, comme on le comprend bien, n'ont pas lu l'ouvrage de notre savant compatriote Étie de Beaumontsur les volcans. Ils en ignorent donc complétement les causes, tout en en constatant les effets. Les effets de celui-là sont de cracher de la fumée, de lancer des nuages de cendres et de rouler de la lave jusqu’à la mer.

Un pareil phénomène au milieu de la mer Rouge exerce, on n'en doutera point, l'imagination des Arabes. Chacun a sa tradition sur le volcan.

Les uns prétendent qu "Eve, après le péché originel, vint mourir au sommet du Djebel-Tarr, et que c’est de la tombe de la mère du genre humain que jaillit toute cette flamme, toute cette cendre, toute cette fumée. Si c’est un emblème, il est assez bien choisi. Qu'est-il en effet sorti de la tombe de notre aïeule à tous depuis six mille ans qu’elle est enterrée, si ce n’est un peu de flamme et beaucoup de cendre et de fumée !

Les autres regardent tout simplement le cratère comme une bouche de l'enfer, de laquelle sortent le soir, aux époques où doivent surgir quelques événements, des diables qui parcourent la contrée sous la forme de feux follets.

Nous le vimes à l'état de flamme jusqu’au jour, puis ce ne fut plus qu'une fumée, que nous laissimes à notre droite pour aller jeter l'ancre dans le petit mouillage de Loheïa.

Loheia est le deuxième port de la province de l'Yémen en venant du nord. Il offre, quoique presque ensablé, le golfe le plus beau, le plus grand, le plus

vaste de la mer Rouge.

Des canons placés à Loheia, à l'île d'Ormouck au nord, à l'île Caméran à l'ouest, et à Saphida au sud, en défendraient complétement l'entrée.

Toutes ces peliles iles, quoique couvertes de verdure, ont un principe vole: unique. L'ile Caméran ellemême, toute plate qu'elle est, a une source d'eau chaude. Ces îles sont peuplées de lièvres beaucoup plus pe ut que les nôtres. Les perdrix, les cailles, les pintades, les bécasses, les oies sauvages et les canards y sont en quantité; des chacals leur font la guerre. On y trouve aussi des vipères, des couleuvres, et, dans les vieux murs, l'aspic et une espèce de scorpion rougedtre dont la piqûre, même soignée avec tout l'art européen, est presque toujours morte lle.

ll y a en oulre celle e spèce de fourmis blanches qui dévorent tout, même le fer, et que l'on nomme les thermates, Elles vont par iriBus ruidées par des chefs qui les commandent, avec di Vant-gardes et des sentinelles; dans un chemin parallèle à cel du corps d'armée et des travailleurs, qui marchent en-

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semble, s'avancent les provisions. C’est une véritable migration pareille à celles des barbares, et qui sèche et dévore tout. :

Si une de ces troupes innombrables s’introduit dans un silo, elle le vide, chaque fourmi emportant son grain. Selon la grosseur du fardeau, elles se mettent deux, quatre, six, dix, vingt, cent s’il le faut, les unes tirant, les autres poussant, celles-ci soulevant, celles-la déblayant le chemin. Si l'obstacle est trop lourd pour disparaître, avec des combinaisons dynamiques qui suffiraient à la renommée d'un architecte, elles font franchir l'obstacle au fardeau. Cela rappelle Antoine essayant de transporter sa floite et celle de Cléopâtre à travers les lacs Salés et le canal de Péluse, dans la mer Rouge.

Le roi des fourmis marche en tête avec sa garde, qui est formée des plus fortes fourmis de la tribu. Le roi lui-même est plus gros qu'aucune des fourmis de sa garde. Cette garde, chargée de la police, porte les ordres du roi. Quand un des messagers rencontre celui auquel il a affaire, il s'arrête, lui communique sa mission, qui change quelquefois à l'instant même la marche des deux animaux, et qui semble quelquefois à l'instant même encore provoquer dans le reste de la troupe des mouvements différents.

Le roi est polygame et a plusieurs reines, qui sont elles-mêmes choisies parmi les plus fortes fourmis. Ces reines ne se livrent à aucun travail et regardent faire les autres.

Dans leur marche les thermites s'arrêtent de préférence dans les lieux déserts. S'ils sont fatigués et qu'ils aient une grande course à faire, ils posent des relais. La fonrmi chargée dépose son fardeau, qui est repris par une autre, et revient à vide chercher une autre charge, Tout le long de la route sont les inspecteurs chargés de surveiller l’ensemble des travaux; ils gourmandent les fainéants, font donner un coup de main à ceux qui sont dans l'embarras, et envoient des messagers demander du renfort si besoin est. Toute fourmi incorrigible dans sa paresse est condamnée à mort et exécutée comme inutile à la société. Quand il y en a un trop grand nombre de jeunes, les générations nouvelles essaiment comme les abeilles et vont former une colonie.

Ces fourmis, jointes aux rats, qui comme elles dévorent tout, font la désolation du pays.

Les rats sont énormes. Ils ont jusqu’à trente centimètres de long. Ils vivent dans la plus grande intimilé avec les chats, qui ne leur font aucun mal, et qui dorment et mangent avec eux. Ce sont des rats domestiques, de véritables rats de ville, seulement ils ne s'éffrayent de rien. Au réste, en Orient, on tue peu les animaux. Le crime est moins grand de tuer un homme qu'un quadrupède quelconque. L'homme qui tue un autre homme est toujours considéré comme l'ayant tué pour sa défense; c'est à la famille à juger dans ce cas le procès et à déclarer la guerre où à accepter le prix du sang.

La plupart de ces rats sont musqués. Ils ont d’énormes mouslaches et des queues gigantesques. C'est surtout aux dattes que les rats s'en prennent, Ils vont aussi par bandes, et dans une nuit dévalisent un magasin tout entier. Ils ont des taniéres communes, et transportent là tout ce qu'ils peuvent trouver,

Au nombre des insectes qui peuplent Vile se trouve quelquefois, et particulièrement sur la sommité des bananiers el des palmiers fleuris, le goliath, c'est-àdire le roi des insectes. Il ressemble à un cerf-volant sans cornes, el peut atteindre deux fois la grosseur de cet animal.

l'en ai vu dans Vile de Gaméran, mais ne connaissaut pas la rarelé de cet animal, je n'avais pas fait

grande attention à lui. J'en ai retrouvé depuis un sur les palmiers du Djérid tunisien, quia élé adressé, avec mes collections, par l’agent consulaire de France à Sfax, au Muséum.

On récolte dans ces îles du miel excellent, qui est tiré, par les abeilles, particulièrement des roses, du jasmin et de la myrrhe; dont la fleur est à peu près pareille au lilas. Les Arabes l’appellent rihan.

La myrrhe, selon les Arabes, est une des plantes privilégiées du paradis de Mahomet. L’arbrisseau qui la produit ressemble au romarin. Le romarin luimême est en grande quantité.

Il va sans dire que les thermites et les rats, ces deux grandes familles déprédatrices, font une guerre acharnée aux possesseurs de ce miel, soit que ce miel soit encore la propriété des abeilles libres, soit que l'industrie des hommes lait récolté et mis en magasin. Ce miel se conserve dans des peaux de bouc, que trouent à qui mieux mieux les rats et les fourmis. Les riches, qui en font un grand usage, y mettent un obstacle en les conservant dans des jarres de grès fermées avec du plâtre.

Dans un des voyages que je fis en barque, de Loheïa à Vile Caméran, et ce pendant que je me trouvais à Hodeida, je fis la rencontre d'un animal bien autrement rare et bien autrement curieux que tous ceux que je viens de nommer et même de décrire. J'étais assis à l'arrière de la barque, lorsque tout à coup les rameurs s'arrétérent. On m’appela à l'avant et l’on me montra, à vingt ou trente mètres de nous, flottant sur la vague et suivant son ondulation, un énorme serpent euroulé sur lui-même. Il formait un cercle parfait au milieu duquel se dressait une tête à aigrette. J'avais mon fusil, je voulus faire avancer les rameurs ; mais ils refasérent obstinément. Tout ce que je pus obtenir d’eux, ce fut qu'ils ne fuiraient pas. Ils stationnèrent donc, et je pus examiner l’animal à mon aise.

Il pouvait avoir de cinquante à soixante pieds de long, dix-huit ou vingt pouces de grosseur. Sa tête avait le volume d’une tête d'enfant. Les trois couleurs les plus apparentes étaient le rouge, le noir et le blanc. Il avait le ventre jaune et noir, ses écailles étaient visibles.

Les Arabes connaissent cette espèce de serpent. Ils prétendaient qu'il avait deux pattes ou deux nageoires. Malgré l'attention que je mis à l’examiner, je ne vis rien de pareil. Is prétendaient, en outre, que ces deux pattes l’aidaient à venir à terre. Selon eux, l'animal est amphibie et carnassier. Dans ses excursions sur le rivage, c'est surtout aux moutons et aux chèvres qu'il en veut. Seulemement, les chèvres lui sont plus indigestes à cause des cornes.

On se rappelle le serpent de Régulus, qui avait 165 pieds de long, et que Von fut forcé de tuer avec des machines de guerre, Ne serait-ce pas quelque serpent dans le genre de celui-ci qui s'était attardé sur le rivage, et à qui l'armée romaine en débarquant avait coupé la retraite ?

Le nôtre ne paraissait aucunement préoccupé de notre présence; il était tout entier à une foule d'oisceaux de mer qui voltigeaient au-dessus de lui. Us finirent par s'approcher tellement que sa tête s'allongea comme par un ressort, et cela si rapidement qu'il saisit un goëland dont il ne tit qu'une bouchée. Alors sa gueule s'ouvrit, et l’on en put voir l'effroyable rictus tout garni de dents. Puis il rentra dans son repos. Les oiseaux, qui s'étaient écartés au mouvement qu'il avait fait, revinrent de nouveau tournoyer autour de lui, et le même acte se renouvela trois ou quatre fois, toujours avec la même stupidité de la part des oiseaux et la même adresse de la part du serpent.

Je profitai d'un moment où il était en train d’en-

gloutir son troisième ou quatrième oiseau pour lui envoyer une balle. Je ne sais où je le touchai ni si je le touchai, mais à l'instant même il se déroula et se mit à nager à la surface de l’eau. Les Arabes poussèrent un cri de terreur et se mirent à ramer de toutes leurs forces vers Caméran. Quant au serpent, il se dirigea vers l'ile de Djebel-Sebair, où sans doute était son domicile. Nous l’avions trouvé à la hauteur du cap (ras) Israël.

Plus tard, dans la mer des Indes, à bord de la corvelle le Cormoran, qui était allée recueillir les basreliefs trouvés dans les ruines de Ninive, et qui était commandée par le lieutenant de vaisseau Cabaret, nous eûmes une seconde apparition pareille à celle-ci. C'était par le travers des Maldives; seulement le reptile, quoique de la même espèce, pouvait avoir une vingtaine de pieds de moins.

J'en vis un troisième dans le canal Mozambique. J'étäis cette fois sur un brick de l'imam de Mascate nommé le Tage et commandé par le capitaine Hussein. Ce troisième, à son tour, était plus gros que celui que j'avais vu dans la mer Rouge.

… Auparavant, dans le Sennaar et le Kordofan; depuis, dans le Sahara, à Tuggurt et à Biskra, on m'a souvent parlé, et ceux qui m’en parlèrent n'avaient aucun intérêt à m’en imposer, on m’a souvent parlé de serpents à crinière et qui avaient aussi deux pattes de devant. Ils étaient courts, et pourraient bien être les dragons des anciens.

Quoi qu'on meat pu dire sur existence de cet animal, j'en doutais encore; mais beaucoup d’Arabes w’allirmérent en avoir vu, et me citèrent de leurs compagnons qui avaient été dévorés par des monstres de celle espèce, lesquels, selon eux, pouvaient devancer un cheval à la course. Le sultan de Tuggurt, Abd’el-Raliman-Ben-Djellab, me confirma leurs récits.

Je sais bien que les savants traiteront de fable mon serpent de mer et le serpent à crinière du sultan de Tuggurt. Mais n’ont-ils pas traité de fables les hommes à queue et les licornes! Les hommes à queue sont un fait constaté aujourd'hui. Même chose regarde les licornes, dont j'ai vu aussi un spécimen à l'île Bourbon (hotel Lannoë) et dont, par suite, j'ai examiné la fameuse corne avec laquelle Hérodote prétend qu'elles percent les arbres. Ce n’est point une corne, mais une excroissance charnue qui se durcit quand l'animal est en colère, et qui devient pour lui une arme défensive des plus dangereuses. La licorne que j'ai vue

ouvait être de la grandeur d’un tout petit âne. Seuement, comme les animaux à cornes, elle avait les sabots fendus. C'est dans le Mandara, dans le Loggoum et dans le Donga, à peu près sous l'équateur, que se trouve cet animal prétendu fabuleux.

Sous la même latitude et dans les mêmes contrées se trouve l'age, quadrupède complétement inconnu à nos savants d'Europe, et qui, au lieu de défenses, comme l'éléphant et l'hippopotame, porte des cornes d'ivoire. Un prince arabe, que j'avais ramené de mon voyage à Tuggurt, qui s'appelait Mohammed-Ben- Sultan-Abd’el-Djellil, qui était fils du dernier roi du Fezzan, et qui, naguère, a été le héros des événements de Tripoli, en avait vu, en avait chassé, en avait lué, et eu laissa un dessin à M. Isidore Geolfroy Saint- Hilaire. Au reste le mot age, en arabe, veut dire ivoire.

Du Mandara et du Loggoum, du Mandara surtout, se tirent les négresses les plus estimées des Tures. Ce sont de véritables Vénus du plus beau noir d'ébène qui se puisse voir, Outre cette qualité qui fait leur principal mérite aux yeux des Orientaux, elles auraient à ceux des Européens celui d'un visage régulier, qui se rapproche du type nubien, l'un des plus beaux de l'espèce nègre,

Seulement les Turcs ont des rivaux fort actifs et

surtout fort téméraires dans les singes qui habitent les forêts du Loggoum et du Mandara. J'ai connu un marchand d’esclaves qui faisait tout particulièrement son commerce dans le Soudan, et qui chaque année y accomplissait un voyage en partant du Sennaar, sa patrie. Il m’a dit avoir eu au nombre de ses esclaves une femme qui avait été enlevée à l'âge de huit ou neuf ans par une bande de singes, et qui était restée sept ans avec eux dans la forél. Elle ne se plaignait d'aucun mauvais traitement, les singes ayant pour elle, au contraire, toutes sortes de prévenances. Elle

- avait été retrouvée par une bande de femmes qui

allait faire du bois dans ces forêts, où les femmes ne vont que par bandes nombreuses et armées de batons, pour qu’il ne leur arrive pas ce qui était arrivé à leur jeune compatriote.

Ces esclaves, qui sont paiennes, arrivent sur les marchés de la Mecque et du Caire, par la conquête qu’en font les sultans du Boursou, du Bourgou et du Darfour, continuellement en guerre avec eux sous prétexte de paganisme, mais en réalité parce que ces esclaves sont pour eux une monnaie courante qu'ils n'ont point la peine de faire frapper, et à l'aide de laquelle ils se procurent tout ce dont ils ont besoin.

Revenons à Loheia, dont nous ont écarté le serpent de mer, les dragons à crinière, les ages el les négresses.

A Loheia, j'avais enfin Je pied dans l’Yémen.

L’Yémen se divise en deux parties : la partie de la plaine qu’on appelle le Théama, la partie de la montagne qu'on appelle le Djcbel.

La partie de la plaine a pour capitale Moka et pour chef le chérif Hussein,

La partie de la montagne a pour capitale Sana et pour chef imam de Sana.

La montagne est cultivée et productive; c’est ce que l’on appelle à proprement parler, aujourd'hui, l'Arabie heureuse.

La plaine a moins de titres à cette appellation. La moitié, c'est-à-dire tout ce qui longe la mer, est incultivable et ne produit que les plantes qui viennent dans les terrains stériles.

Cependant, autour des villes principales de la côte, Hodeida, Moka, Loheia, se trouvent des bouquets de palmiers, quelques gommiers, des sycomores, l'arbre qui produit le baume de la Mecque, el l'arbre à manne.

Moka particulièrement a toute une forêt de palmiers, Hodeïda a une forêt de gommiers.

A Loheia, j'étais attendu par le chérif Hagan, gendre du chérif Hussein, qui lui avait donné des ordres pour me recevoir et m’acheminer jusqu'à lui.

Le chérif Haçan était un bel Arabe de vingt-cinq ans, qui me fit uneexcellente réception, et décida que nous partirions le même soir. tl n’y avail pas de temps à perdre pour faire transporter les bagages de la mer a son palais. En conséquence, on envoya un expres à Reis-Ali. Celui-ci arriva une heure après avec son inséparable Djodma. Derrière eux venaient Sélim et Mohammed, et, derrière Sélim et Mohammed, mes bagages portés par les nègres du boutre et par les portefaix de la localité.

Je pris congé de Reis-Ali, qui me renouvela toutes ses protestations d'amitié, Djoûma était à peu prés guéri, mais, contre l'habitude, la reconnaissance avail survécu au danger. Reis-Ali, son Abyssin et ses ne gres retournérent & leur bord. Je restai au palais, ou je devins l'objet de la curiosité générale.

Le bruit s'était déjà répandu que je venais de la Mecque, que j'élais médecin, et que j'avais en outre un caractère politique et militaire, et que c'était avec toutes ces recommandations que, sur la demande du chérif Hussein, je venais dans l'Yémen.

Lempressement que mettait le chénf Hagan à me

recevoir, à me faire toutes sortes de fêtes malgré le Ramadan, et ameréunir une escorte, ajoutait encore à la curiosité et au respect que me portait la population.

En effet, malgré le Ramadan, je trouvai un excellent repas préparé. Il est vrai qu'en ma qualité de voyageur la loi de Mahomet me permettait de vivre comme d'habitude, à la condition qu’une fois arrivé à destination je jeünerais autant de jours que je n’aurais pas observé mon Ramadan, ou que je rachèterais mon péché par des aumôûnes.

Après le repas, je pris congé de mon hôte et de tout son entourage. Mais il voulut absolument m’accompagner, ce qu'il fit pendant plus d’une lieue, avec sa famille dont tous les membres étaient chérifs comme lui, et qui portaient les deux signes distinctifs de cette dignité, c’est-à-dire la sommada (voile de tête pour garantir du soleil) à fils d'or et de soie et la lance ornée de plumes d’autruche. Ces lances en leurs mains sont des armes terribles. A quarante ou cinquante pas, j'en ai vu qui manquaient rarement un talari. Ces lances leur servent dans leurs combats et dans leurs chasses. Une fois à cheval, ils ne la quittent jamais.

A pied, ils sont armés seulement de leurs sabres et de leurs poignards. Ces sabres et ces poignards, à fourreau d'argent, sont faits dans le pays.

Cependant j'ai trouvé un jour un sabre damassé bleu avec des fleurs de lis d'or, et les mots : Vive le roi ! écrits sur le dos de la lame.

Cette lame passait pour avoir appartenu à l’un des nababs les plus célèbres de l'Inde. J’eus grand’peine à les détromper, et finis enfin par leur faire comprendre qu’elle venait de France, et avait appartenu à un garde d'un roi de France.

Au reste, la lance est pour les Arabes une arme symbolique et sacrée. En marche ou au repos, dans le camp ou au douar, quand la lance du chef est plantée devant sa tente, personne n’y entre plus.

Cette famille du chérif Haçan se composait bien dune soixantaine d'hommes, tous montés sur des chevaux magnifiques, avec des selles d’une richesse merveilleuse et auxquelles adhère le fourreau du sabre, qui, au lieu de battre sur la jambe, passe dessous. On voulut me faire des fantasias, mais tous les cavaliers de cette belle escorte jetinaient depuis vingthuit jours; j'exigeai d'eux qu'ils ne fissent point un exercice au-dessus de leurs forces. Enfin, à une lieue de Loheia, je les suppliai de rentrer dans leur ville. Ils finirent par céder à mes instances.

Nous mimes pied à terre, le chérif et moi, et nous nous embrassämes les deux épaules en signe de congé.

Les Arabes ne s'embrassent jamais à la figure.

Les autres membres de la famille me donnèrent des poignées de main.

Au reste, comme ces adieux avaient lieu près d’une citerne, et que l'heure du maghreb, c'est-à-dire où l'on ne peut plus distinguer un fil noir d’un fil blanc, élait arrivée, cet adieu se convertit en halte. Nou fimes tous notre prière, qui, dans la circonstance, élail un échange de souhaits de prospérités. Mes compagnons burent quelques vouttes d'eau et mangèrent quelques dattes, à-compte sur le repas qui les attendait en rentrant chez eux. Cette collation dura un quart d'heure à peu près; après quoi, les adieux se renouvelérent, mais verbalement et sans gestes. Je refusai le cheval que voulait me donner le chérif Hacan, qui, par ce don, croyait se mettre dans les bonnes grâces de son beau-père. Je montai sur mon dromadaire, ceux qui devaient m'accompagner se rangèrent autour de moi, et nous pointâämes vers le nord, tandis que le chérif Hagan et les siens retournaient du côté du sud

Celle licue faite, il nous restailencore vingt-deux lieues à parcourif pour arriver à Abou-Arich. Grace

au dromadaire de course que le chérif Hacan avait mis à ma disposition, j'aurais pu faire celle traite en cing ou six heures, mais il ett fallu me séparer de mes bagages, et c’est ce que je ne voulais pas.

Le pays est sillonné de tribus errantes et particulièrement de Juifs reéchabites, indépendants et nomades, qui auraient pu mettre la main dessus, et tout le pouvoir du chérif Hussein eût, dans ce cas, été impuissant à les tirer de leurs mains.

Je savais, par les gens de mon escorte, que je trouverais sur ma route cing ou six baraques de jonc et de chaume habitées par des chameliers; c'était là que nous devions prendre quelques heures de repos. Ces baraques nous furent annoncées de loin par de grands feux qui leur servaient d’enseigne; à plus dune lieue nous les aperçûmes, attendu que nous marchions dans un pays plat, tenant toujours la mer à deux ou trois kilomètres à notre gauche.

La nuit était très-froide; il tombait une rosée qui équivalait à une pluie fine, et, comme toujours, cette bruine était glacée.

Je fis presser la marche des chameaux porteurs, et vers minuit nous arrivames aux chaumières — eschès, — c’est le nom que donnent les Arabes à ces baraques circulaires, presque toujours surmontées d’un cône.

Les eschès ne sont aérés que par une porte basse et par une petite fenêtre carrée; leur diamètre peut être de dix à douze pieds; au centre est un trou dans lequel on fait du feu, et par extension la cuisine. Les hommes et les femmes ont leurs eschès séparés.

Le lieu où nous faisions halte s'appelle Starrad, et prend son nom d’un petit village qui se trouvait à un quart de lieue sur notre droite, c’est-à-dire du côté des montagnes, et qui pouvait être habité par cing cents àmes à peu près.

Nous trouvames, dans des puits creusés à la profondeur de soixante à soixante-dix pieds, de l’eau en abondance et assez bonne. Cependant elle offre un singulier phénomène. Au moment où on la tire du puits, elle semble parfaitement limpide, mais sion la laisse exposée seulement une demi-heure dans un vase de verre, on s'aperçoit qu’elle précipite une matière noire et compacte qui, sans lui donner aucun mauvais goût, la rend de trés-diflicile digestion.

Les Bédouins prennent un très-grand soin de ces puits.

On en tire l'eau à l’aide de bœufs ou de chameaux.

Ce tirage fait un très-grand bruit, comme les norias d'Espagne ; la corde, en roulant sur la poulie, jette des plaintes lugubres qui s'entendent à plus d’une lieue.

Un triple bruit avait, pendant cette marche de nuit, attiré mon attention.

A gauche, la mer Rouge se brisant sur les coraux avec des mugissements réguliers ;

A droite, dans la montagne, les sanglots du chacal, précédant le rauquement du lion, qui, pareil à un tonnerre, retentit d’échos en échos ;

Devant nous, les plaintes mélancoliques des puits, qui semblent les cris d'appel de quelque géant qu'on égorge.

Quant aux feux qui nous avaient guidés vers les baraques, ces feux avaient un triple but : celui de rechercher les voyageurs; celui de préparer le café ; celui d'éloigner les animaux féroces. Nous avions grand besoin de nous réchauffer ; aussi, les chameaux soulagés et accroupis, nous groupàmes-nous autour du feu.

Notre café pris, le chef de mon escorte, le chérif Mansour, s'approcha de moi et m'invita à regarder

L’ARABIE HEUREUSE. 13 PP Na Se

certaines figure d’Arabes qui, tout en faisant cercle autour de nous, ne perdaient pas de vue mes bagages.

C’étaient des Béni-Moréan, c’est-à-dire les Arabes les plus voleurs de la montagne.

Nous étions trop forts et trop bien armés pour qu'ils entreprissent sur nous autre chose qu’un vol par surprise. [l s'agissait donc seulement d’avoir l'œil sur les bagages et sur eux. Les chameliers, qui sont responsables des bagages, ouvrirent cet ceil-la.

Quant à moi, je m'enveloppai dans mon manteau et m'endormis.

A quatre heures du matin, nous nous réveillames. C'est l'affaire des chameaux de réveiller leurs voyageurs. A l'approche du jour, ils soufflent, et, quand on les charge, ils jettent des cris percants et qui s’entendent de fort loin. Je parle ici des chameaux de la ville, des chameaux civilisés. C'est un grand inconvénient qu'ils ont dans le désert : leurs cris révèlent aux Arabes voleurs la présence d’une caravane. Les chameaux du désert ne crient jamais.

Au point du jour nous étions sur pied.

Toutes les figures suspectes avaient disparu. Cette disparition inquiéta quelque peu notre escorte.

Nous n’étions, avec les deux domestiques et les chameliers, qu'une douzaine d'hommes en tout. Mais à notre petite caravane se joignirent deux ou trois marchands montés sur des ânes et bien armés, faisant même route que nous. Leurs chameaux les suivaient avec leurs marchandises.

Au bout d’un quart de lieue, les Arabes, les yeux fixés sur le sol sablonneux, se montrèrent les uns aux autres des traces qui parurent les préoccuper.

Je les interrogeai.

C'étaient les traces d’une panthère, qui était descendue de la montagne, qui avait rôdé autour de nous et que les feux avaient tenue à distance.

J'en avais chassé en Nubie et dans le Sennaär, je n’élais donc pas étranger à ces brisées. Nous reconnûmes que les empreintes étaient récentes; d’ailleurs les chameaux renaclaient.

Nous voyagions à travers des espèces de dunes de sable, déplacées pendant toute la nuit par le vent, et l'hiver par les torrents qui se précipitent de la montagne vers la mer Rouge. De place en place, au milieu de cette mer de sable, s’élevaient, comme des îles, de petites oasis de arfs (tamarix), de nabacks et de gommiers.

Chaque oasis se composail d'une cinquantaine, d'une centaine ou même de cent cinquante arbres, qui, liés entre eux par une plante parasite, espèce de stramonium, en rend l'entrée très-difficile, si difficile que les gens du pays s’y réfugient pendant leurs guerres, et en font desespèces de forteresses dont il est presque impossible de les déloger.

Outre les bouquets de bois, les rosées et les pluies font croître de place en place des lacs de verdure, composés de coloquintes, de #énés et d'herbes ordinaires.

D'immenses troupeaux de moutons et de chèvres, conduits par des pâtres, descendent de la montagne et viennent brouter cette herbe. Les animaux de la montagne, loups, panthères, chacals, hyènes et même lions les y suivent. Ces bouquets de bois offrent une admirable retraite à ces animaux.

Outre les moutons et les chèvres privés, ces troupeaux se composent aussi de gazelles sauvages. Ces Charmantes petites bêtes sont chassées si rarement, que, voyant des animaux qui se rapprochent de leur espèce, elles viennent sans crainte se joindre à eux et paissent dans leurs rangs. Les pâtres les y laissent paitre, et, quand ils ont besoin d’un rôti, ils choisissent celle qui leur convient et la prennent en l'enfermant dans le troupeau.

Ces pâtres sont armés de grands fusils à mèche, à

canon génois; ces mèches, qui ont quelquefois trente à quarante pieds de longueur, sont faites avec des filaments d’écorce d'arbre qui brülent comme de Yamadou. Elles leur servent à serrer autour de leur front un morceau de calicot bleu foncé, qui, avec une chemise de même couleur s’arrêtant au-dessus du genou, forme toute leur garde-robe. Ils marchent constamment pieds nus.

Les cartouches qui servent à charger ces longs fusils sont serrées autour de leur ceinture par une cartouchière de roseaux dans le genre de celle des Circassiens, ce qui ne les empêche pas d’avoir une poudrière en bois, un sac à balles et un amorcoir.

Si un animal féroce attaque le troupeau de lun d’entre eux, maigré les feux qu'ils allument, celui dont le troupeau est attaqué appelle ses camarades à l'aide d’une petite corne; alors tous se réunissent et font face à l'ennemi. Leurs slouguis dans ce cas, leur servent d’auxiliaires.

Ces bergers, qui veillent constamment sur leurs troupeaux, tantôt dans un canton, tantôt dans un autre, vivent du laitage de leurs chèvres et de leurs brebis, et de pain qu'ils se font eux-mêmes sur un couvercle de marmite en tôle posé sur trois pierres.

Tous les deux ou troisjours, des femmes des douars auxquels ils appartiennent viennent chercher le lait qu’elles emportent dans des outres.

Au détour d’une de ces oasis dont nous avons parlé, nous trouvâmes deux de ces bergers qui suivaient la même trace que nous. La panthère leur avait enlevé un mouton pendant la nuit, et ils voulaient avoir raison de la panthère.

Dès lors il y avait plus de chances de la trouver. La panthère à jeun continue de vaguer, et regagne parfois la montagne avant le jour. La panthère qui a fait une proie l’enlève sur son épaule comme le lion, l'emporte dans un fourré où elle a ses habitudes, lui brise la nuque et mange à sa faim, commençant par le cœur et le foie.

Elle abandonne les intestins, cache ce qu'elle n’a pas mangé, s'étend dans son repaire et s'endort.

Les deux pâtres étaient un renfort précieux.

Sélim, qui était un chasseur enragé, mit pied à terre, et commenca de suivre la piste en leur compaenie. Il avait un de mes fusils à deux coups, chargé d'un côté avec des balles coupées, et de l'autre côté avec une balle franche; ses deux pistolets et son poignard à la ceinture. On fit ainsi, en marchant pas à pas sur la trace de l'animal, qui paraissait être seul et que les Arabes prétendaient être un mâle, le tour de deux ou trois oasis; mais, toujours, à l'endroit opposé à son entrée, on reconnut sa sortie.

Enfin, un de ces bouquets de bois de moyenne grandeur, mais plus fourré que les autres, nous parut servir de fort à l'animal. Trois fois nous en fimes, ou plutôt nos hommes en firent le tour: trois fois ils reconnurent l'entrée de la bête, mais nulle part sa sortie.

La panthère s'était arrêtée là. Des flocons de la laine du mouton étaient restés accrochés aux épines. Nous commençämes par entourer le bouquet de bois, et par pousser de grands cris pour essayer de la déloger. Tout resta muet et tranquille dans l'intérieur de l'oasis.

Alors Sélim et les deux pâtres se mirent à lancer des pierres dans l'endroit qui paraissait le plus fourre, Tout resta dans le plus profond silence. |

Quelques serpents et quelqueslièvres seuls sortirent des grandes herbes, Quelques oiseaux, et surtout des pigeons, s'envolèrent.

Mais ce fut tout.

Ce n'était point à eux que nous avions affaire,

Alors on décida que l'on ferait une décharge de la moitié des fusils. Avec ceux qui resleraient charges,

tk L’ARABIE HEUREUSE.

on attendrait la sortie de la bête. Elle était là; il n'y avait point à en douter : les slouguis des pâtres, excilés par nos cris et par les pierres lancées, se hasardaient jusqu’à la lisière du bois, mais, arrivés la, ils refusaient d'aller plus loin, et revenaiept tout tremblants se cacher dans les jambes de leurs maitres.

Les pâtres nous faisaient signe de Ja téte, et nous indiquaient de la main l'endroit du bois où, selon leur appréciation, la panthère devait être.

On visa à l'endroit indiqué, et cing ou six coups de fusil partirent en même temps. Il y eut un moment d'attente fiévreuse.

Chacun tenait son fusil prêt à épauler. Rien ne parut que de nouveanx lièvres et de nouveaux oiseaux. Il y avait déjà une demi-heure à peu près que nous perdions notre temps ainsi.

— Voyons, dis-je en arabe, n’y aura-t-il pas un brave qui entre dans le buisson et qui fasse sortir cette bête?

On eût dit que Sélim n’attendait que cette invitalion.

— Moi! dit-il, j'y vais entrer.

Cette bonne volonté fit honte aux deux pâtres.

— Nous aussi, dirent-ils, nous entrerons.

— Moi aussi, dit un nègre du Darfour; j'ai tué des panthères dans mon pays, et je sais comment on s'y prend.

Nous avions donc quatre hommes de bonne volonté pour un. Ils se placérent aux quatre points cardinaux de l’oasis, de manière à se rejoindre au milieu.

Chacun, tout en s’avancant, devait siffler, de manière à ce qu'il ne tirat point les uns sur les autres croyant tirer sur la panthére. Les deux pâtres se placèrent, l'un à l'est, l’autre à l'ouest, tirant leurs chiens après eux. Sélim, armé de son fusil, de ses pistolets et de son poignard, et le nègre, armé du seul couteau qu'il portait à son bras, entrèrent, l'un au sud, l’autre au nord.

Au bout d'un instant, les pâtres furent obligés de lâcher leurs chiens qui reparurent à la lisière du bois, tout frissonnants et la queue entre les jambes. Ils embarrassaient plus qu'ils n’aidaient.

C'était une nouvelle preuve de la présence de l’animal. Les fusils déchargés avaient été rechargés, et chacun se tenait prêt. Je crois que le cœur du plus brave d’entre nous donnait quelques pulsations de plus que d'habitude. à

Au bout de cinq minutes, on entendit une exclamation.

— Qu'y a-t-il? demandai-je.

— Le mouton, répondit un des deux pâtres.

Il venait de retrouver les restes de l'animal enlevé. La panthère ne devait pas être Join. Il s’écoula encore cing minutes à peu près pendant lesquelles on n'entendit rien, pas même le froissement des herbes et des broussailles au milieu desquelles s’avancaient les fouleurs, ni le sifflement convenu qui indiquait leur marche.

Pour se faire une idée de la scène qui se passait, 11 faut que nous pénétrions dans l'intérieur de J'oasis.

Soil crainte, soit espérance que la panthère serait demeurée proche de sa proie, le patre qui avait retrouvé les restes du mouton était resté à la place où il les avait retrouvés, explorant seulement les alentours.

L'autre avait dévié,

Suivre le droit chemin était difficile au milieu de ces herbes et de ces buissons. L'autre avait donc dévié eLavail reparu à la lisière, Voyant qu'il avait fait fausse route, il était rentré, Seuls, Sélim et le nègre avaient bravement pénétré jusqu'au centre. Là, ils

‘étaient reconnus, s'étaient rejoints, et avaient poussé des cris en frappant contre les arbres, le nègre avec

ie DES de son couteau, Sélim avec la crosse de son usil.

Les deux pâtres avaient répondu à ces cris, mais la panthère n'avait donné aucun signe d'existence. Ils erraient donc à l'aventure, fouillant du regard tous les buissons, quand tout à coup le nègre poussa une exclamation. Sélim, qui était à quelques pas de lui, accourut ou plutôt se traîna jusqu’à lui. Le nègre, silencieux, l'œil fixe, lui montrait de son bras étendu les branches d’un tarf. L'arbre était si feuillu que Sélim ne voyait rien dans ses branches. Alors lenègre prit à la ceinture de Sélim un pistolet et monta sur les premières branches d’un baumier.

Pendant qu'il montait, Sélim vit à travers les feuilles briller quelque chose comme deux charbons ardents: il comprit que c’étaient les yeux de la panthère. Il ajusta entre les deux yeux. Le coup de fusil et le coup de pistolet ne firent qu'une seule détonation. La détonation fut suivie d’un rugissement terrible. La panthere bondit de la branche à terre.

Sélim lui envoya son second coup de fusil en criant:

— À vous! à vous!

La panthère sortit du bouquet de bois, à trente pas de moi. Elle était comme folle. Je lui envoyai mon coup de fusil chargé de balles coupées. J'étais bien sûr del’avoir touchée; mais, pour avoir les deux mains libres, j'avais passé la bride de mon dromadaire à mon bras. Mon dromadaire prit peur, s’élança et se trouva à cing cents pas de l'endroit où j'avais tiré avant que j'eusse pu voir l'effet du coup. Je tirai la bride à lui arracher le nez. Il se retourna. Je pus alors voir tous nos chasseurs. Ils étaient en train d’entourer un second bouquet de bois. La panthère, délogée du premier, y avait cherché un refuge. Cinq à six coups de fusil avaient accompagné le mien. On pouvait suivre le trajet de la panthère de l’une à l’autre oasis, à la trace du sang.

Les chiens, encouragés par la fuite de l'animal, étaient entrés dans le second bouquet de bois, et aboyaient furieusement. Le nègre et Sélim s'étaient glissés comme des serpents à travers les lianes et avaient disparu. Sélim n'avait pris que le temps de recharger son fusil, et le nègre son pistolet. Les deux pâtres les appuyaient par derrière, mais avec moins dardeur qu'eux.

Bientôt les aboiements devinrent terribles, et un effroyable rugissement leur répondit: puis on entendit un coup de feu, puis un cride douleur; immédiatement, un second coup de feu, et entin la voix de Sélim qui criait :

— Morte!

Les Arabes poussérent un cri de triomphe qui correspond à notre hallali.

Puis, un instant après, on vit sortir Sélim, tirant la panthère par la queue, puis le nègre ruisselant de sang. Les deux pâtres fermaient la marche, suivis d’un seul lévrier.

Voici ce qui s'était passé :

La panthère, qui avait eu la patte de devant cassée, par le coup de pistolet du nègre, avait bien pu, en bondissant à l’aide des pattes de derrière, franchir l'espace qui séparait un bouquet de bois de l'autre; mais, entrée dans ce second bouquet de bois, elle avait essayé vainement de grimper à un arbre. Convaincue de l'impossibilité de ses eflorts, elle s'était acculée au tronc. Là, elle avait attendu ses ennemis.

Les chiens avaient paru les premiers. L'un d'eux s'était aventuré trop près de l'animal, qui avait sauté sur lui en rugissant, et d'un coup de dent Ini avait brisé le crâne. Puis avait paru le nègre. Il avait déchargé son coup de pistolet sur la panthère presque à bout portant, Celle-ci s'était élancée sur le nègre, qui l'avait bravement reçue sur la pointe de son couteau,

mt

Le couteau était entré de toute la longueur de la lame dans le corps de l'animal, qui ne lui en avait pas moins jeté sa patte sur l'épaule, en lui enfonçant sa griffe dans la chair. De là le cri de douleur.

* Puis Ja panthère, la gueule ouverte, avait saisi le nègre à la gorge. Mais dans cette gueule ouverte, avant qu'elle eût eu le temps de resserrer les machoires, Sélim avait introduit le canon de son fusil et lâché le coup. La balle avait fait sauter la cervelle de la panthère. Elle s'était détachée du nègre et était tombée morte.

Nous l’examinames à loisir. C'était une superbe bête, ayant sept pieds et demi du museau à l'extrémité de la queue. On retrouvait la trace de tous les coups qu’elle avait reçus. L

Nous avons dit que le coup de pistolet du nègre lui avait cassé une patte de devant, en même temps que la balle de Sélim qui, on se le rappelle, avait tiré au jugé entre les deux yeux, lui avait labouré le crâne, mais sans pénétrer dans l’intérieur. De là l'espèce de vertige dont elle m'avait paru atteinte. Deux fragments de mes balles l'avaient frappée, un au flanc, l'autre dans les reins. Une autre balle lui ayait traversé les chairs de la cuisse. Elle avait un œil crevé par le second coup de pistolet du nègre, une large blessure dans la poitrine provenant de la lame du couteau sur lequel elle s'était jetée, et enfin la tête broyée par le dernier coup de feu de Sélim.

Quant au nègre, il avait quatre profondes déchirures à l'épaule. Dans chacune des rigoles creusées par l’ongle de l'animal le sang coulait, mais il ne voulut pas même que je lui bandasse le bras.

— Bon! dit-il, il fait du vent; dans une heure ce sera sec. ;

Sélim dépouilla la panthère, saupoudra la peau de sel, la roula, la placa en porte-manteau derrière lui, et remonta sur son dromadaire.

Nous nous dirigions vers le pays d’Assir. A dix heures, nous nous arrétimes. Le temps devenait tellement chaud, qu'il était impossible de voyager sous une telle température. Nous fimes halle dans un de ces petits bois dont j'ai parlé. A quatre heures, nous nous remimes en route, en nous rapprochant toujours un peu de la montagne.

A mesure que nous avancions, le pays se peuplait, nous rencontrions des bergers.

Vers six heures du soir (il faisait nuit depuis une heure), nous entrâmes dans une vallée longue et étroite qui prend son nom de la montagne, et que l'on appelle El-Sedj. Chez les Arabes, cet endroit passe pour être très-dangereux, au point de vue tant des animaux féroces qui y font leur repaire, que des bandes d'Arabes voleurs qui le parcourent et qui viennent du pays de Sahan.

Nous entendimes force rauquements de lions, rugissements de panthères, glapissements de chacals autour de nous. Mais nous ne vimes que quelquesuns de ces animaux qui traversaient le chemin, rapides et se coulant comme des renards. En fait de gens, nous ne rencontrames qu'une petite carayane qui venait de l'Assir et se dirigeait vers Moka. A celle clarté qui ne s'éteint jamais sous le ciel d'Orient, même en l'absence de la lune, nous les reconnûmes pour des guerriers, Ils étaient armés jusqu'aux dents,

En général, les hommesde l'Assir sont très-braves: ce sont les Tyroliens de l'Orient, Méhémet-Ali a usé contre eux ses dents et ses grilles de lion. Sur quelques-uns il a réussi par l'argent: mais, généralement, il a échoué par le fer. Ia perdu cent mille hommes et son fils Toussoum-Pacha,

Nous nous mimes en communication avec eux.

Ils venaient de Kalataï, et, comme nous l'avons dit, se rendaient à Moka. Leur chef s'appelait Abd’el- Wahab. C'était un homme d'aspect imposant et qui parlait avec beaucoup de dignité. Il montait un magnifique dromadaire blanc, qu'il manœuvrait avec une étonnante perfection. Contre l'habitude, il avait des étriers à sa selle. Il servait encore non-seulement de chef, mais d’éclaireur à sa petite troupe, composée d'une quinzaine d'hommes y compris la domesticité.

Vi se renseigna beaucoup auprès de nous du chemin, des obstacles, des forces qui se trouvaient dans les villes où nous avions passé, des vaisseaux étrangers stationnant dans les ports; il nous demanda d'où nous venions et où nous allions.

Nous ne répondimes à toutes ces questions que les seules paroles qui peuyent être versées dans l'oreille d’un ennemi ou d’un inconnu.

Il avait reconnu que je n'avais point l'accent arabe : en outre, mon costume égyptien l'intriguait fort. IL avait fait la guerre contre des costumes pareils ; j'étais à ses yeux un agent du pacha d'Egypte ou du gouvernement turc,

Il prit le chérif Mansour à part pour lui faire toutes ces questions, interrogeant, quoiqu'il fût à vingt-cinq lieues de son pays, comme s’il eût été sur ses propres terres. Mansour lui fit observer que nous étions dans la principauté du chérif Hussein, que la police de cetle principauté appartenait donc au chérif. Cela

arut une assez mauvaise raison à Abd'el-Wahab, e chérif Hussein payant au chef de la république assirienne un tribu annuel de vingt-cinq mille talaris, afin de conserver sa bonne amitié et d'empêcher les tribus errantes de l’Assir de venir faire des razzias sur ses terres.

Nous nous séparâmes enfin d’Abd’el-Wahab, fort enchantés d’en être quittes sans avoir été obligés de tirer le sabre. Mais je suis conyaincu que le chef assirien envoya un courrier pour me signaler aux frontières de son pays.

Vers dix heures du soir, nous arrivâmes à un petit village appelé Sabbea, Ce petit village se composait de quelques huttes en terre, en roseaux et en fiente de vache, ayant toutes la forme conique et circulaire. Une chose qui me frappa, c'est qu'elles avaient des

uits à la manière française, avec des perches formant pea A Nous nous arrêlâmes et mimes pied à terre.

On nous apporta à l'instant même un mouton rôti à la manière arabe; on nous reconnaissait pour des hommes appartenant au chérif Hussein dont la forleresse n’était plus qu'à sept ou huit lieues.

On joignit au mouton rôti du lait aigre, des dattes et du pain frais que les femmes se hâtèrent de poser devant nous.

Nos chameaux eurent part à lalibéralité et obtinrent de l’eau en abondance.

C'était un tableau des plus pittoresques que celui de notre halte avec le concours empressé des hommes, des femmes et des enfants, tout cela à demi nu, éclairé par la réverbération des feux.

Quelques-unes de ces femmes me parurent trèsjolies. Elles portaient comme ornement des bracelets en ébène, en ivoire, en cuivre, en argent, presque toutes à la cheville des pieds et aux poignets, quelques-unes, — et je remarquai que c’élaient les plus jolies, — au-dessus du coude. Leurs cheveux étaient séparés en une multitude de petiles tresses qui pendaient sur leur dos avec des ornements de coquillages ot do verroteries. Quelques-unes avaient des colliers de verre. Leurs poignets étaient, à l'intérieur du bras et jusqu'à la saignde, tatouts avec de l'indigo, Le talouage représentait une espèce de dentelle d'un très- Joli dessin, La figure avait quelque trace de ce lalouage au menton et entre les deux yeux; quel-

EL

ques-unes s'étaient fait sur les joues ce que nous appelons des grains de beauté; d’autres avaient les narines percées par le cartilage du milieu, et portaient, soit à gauche, soit à droite, jamais des deux côtés, une petite lentille d’une pierre bleue ressemblant au lapis-lazuli. :

Les plus vêtues de ces femmes portaient une chemise en toile bleue, à longues manches, presque aussi amples que la chemise elle-même. Elles retroussent ces manches et les lient derrière leurs têtes quand elles travaillent. Cette tunique est jusqu’à la ceinture ouverte par devant comme la chemise d'un homme. a

Les moins vétues portent une espéce de voile dans lequel elles se drapent, mais les bras et les épaules restent nus.

Ce sont en somme de fort belles créatures, avec des yeux magnifiques, bordés de koh’o/ (galéne au sulfure de plomb pulvérisé), des dents blanches et bien alignées, le nez aquilin, les joues rondes, le col long, des bras et des jambes qui pourraient servir de modéles & des statuaires.

Les enfants, filles et garcons, au-dessous de sept ans, n’ont pas de vétements.

La halte dura deux ou trois heures. Pendant ces deux ou trois heures, les femmes nous apportèrent des gâteaux, du pain frais, du bassida, du lait, et allumèrent nos pipes.

Il fallut remonter à dromadaire. Hommes et femmes nous donnèrent la main et nous souhaitèrent bon voyage.

Dès notre arrivée, un courrier avait été envoyé au chérif pour lui annoncer que j’approchais, et que le lendemain matin nous serions à Abou-Arich.

Le reste de la nuit se passa sans accident.

Le pays que nous traversions changeait d'aspect. Nous passions tout doucement, de la solitude de la montagne et du désert de la plaine, à une contrée cultivée et habitée.

À deux lieues de distance, au milieu des arbres dominant une plaine d’un aspect tourmenté, nous apercûmes les forts d'Abou-Arich, forts qui rappellent de loin ces châteaux du moyen àge dont on retrouve les ruines dans les Vosges et sur les bords du Rhin.

Au milieu de ces forts, on reconnaît à son importance la maison de récente construction habitée par le chérif, son fils et ses femmes. Les autres forts sont habités par ses frères.

Ces bâtiments sont de construction arabe. Rien n'a changé depuis Grenade et Cordoue; c’est un spécimen très-curieux de l'architecture du douzième siècle.

A une lieue d’Abou-Arich à peu près, le chérif Mansour ralentit à dessein le pas. J'ignorais qu’il eût envoyé un messager, mais je connaissais assez les Arabes pour me douter qu'il attendait quelque chose. De mon côté, pour ne point donner ces signes d'impatience qui chez les Arabes sont indignes d'un homme, je me gardai d'interroger.

Tout à coup le chérif étendit la main dans la direction d'Abou-Arich, et me montra un nuage de poussière en me disant :

— Voici le chérif Hussein qui vient te recevoir.

Je m'inclhinai devant cet honneur, et nous nous remimes en marche assez rapidement pour épargner à sa seigneurie le plus de chemin possible, Au bout d'un quart d'heure, les deux troupes s'étaient rejointes ou plutôt s'étaient arrêtées à cinquante pas l'une de l'autre.

Je mis pied à terre, le chérif Hussein en fit autant; je m'avançai ver’ lui, Jui vers moi; nous nous donnimes la poignée de main maçonnique et l'accolade en usage,

. Le chérif Husseïn était un homme de quarantecinq ans, au visage basané et plein de caractère. IL avait le front très-élevé et couvert de rides, les yeux noirs et trés-percants, occhi griffani, comme dit Dante; le nez droit, petit, bien fait, peu de barbe, quoiqu'il la portât entière; ce peu de barbe grisonnait.

Il portait un beau cachemire rouge, roulé en forme de turban autour de sa téte; il était vétu d’une abbaia en drap écarlate, dont le collet était brodé et la doublure galonnée. Sous cette abbaia, il portait une chemise en étoffe de Trébizonde, claire comme une gaze, avec des manches brodées à la façon de la dentelle. Cette chemise trainait jusqu’à terre.

Le tout était serré autour du corps par une ceinture de maroquin rouge, brodée d'or, large de six doigts. A cette ceinture étaient, d’un côté, son poignard, et près du poignard la petite sacoche où il enfermait son Coran. Il tenaità la main, selon la coutume des Arabes de l'Yémen, son sabre dans le fourreau.

Il était entouré de plus de cent cavaliers. Ces cent cavaliers étaient tous de sa famille. C’étaient son fils, ses frères, ses neveux, ses cousins. Tous étaient splendidement vétus, et portaient des lances, des sabres, des poignards. Les fusils étaient abandonnés aux domestiques. Is avaient tous de trés-beaux chevaux. Le chérif montait une jument, les juments ayant Vallure plus douce.

Derrière cette troupe d’hommes venaient une quinzaine de négres magnifiques, armés de fusils garnis dargent. Ils étaient vétus d’une simple chemise en étoffe bleue, avec turban pareil.

Le cortége était complété par cing ou six eunuques abyssins. Un de ces eunuques tenait un parasol en étoffe rouge, dont il ombrageait le chérif Hussein, nains près de lui, faisant autant de pas qu'il en

aisait.

Ils étaient vêtus en étoffe de nankin des Indes. Ils avaient la tête couverte d’un turban de mousseline des Indes blanche très-coquettement roulée; une des extrémités de l’écharpe leur passait sous le menton et pendait derrière leur épaule. Ce turban ajoutait au caractère féminin de leur visage.

C'était, avant ses parents mêmes, la garde personnelle du chérif. C’étaient ses ordinaires, comme on disait des quarante-cing du roi Henri III, les exécuteurs de ses ordres les plus secrets, au besoin ses bourreaux, ses muets.

La férocité de ces espèces de monstres ne pourrait se comparer qu’à celle du serpent, dont ils avaient le mouvement souple et le caractère rampan'. Le chérif Hussein leur eût ordonné de tuer tous ses parents, depuis le premier jusqu'au dernier, son fils compris, qu'ils eussent obéi sans sourciller.

C'était parmi eux qu'il avait choisi son khesnadar, ministre des finances; son sahab-el-tàba, garde des sceaux; son vizir, ministre de l’intérieur et de la police. Au reste, ces malheureux étaient d'une bravoure inouie; dévoués jusqu'à la mort, ils se fussent fait tuer pour leur maître. La nuit, ce sont eux qui montent la garde près du chérif; le jour, ce sont les introducteurs des étrangers. Si une femme du chérif désire lui parler, elle n’y parvient que par l'entremise d'un de ses eunuques. Il en est de même de ses fils et de ses parents. Ces eunuques sont en général des Abyssins qu'on achète esclaves et tout enfants. Ce sont des prêtres cophtes qui les vendent. ;

Toutes les cérémonies de ma réception accomplies, on fitapprocher un cheval que le chérif Hussein avait amené avec lui, Je me mis en selle, et nous nous acheminâmes vers Abou-Arich. Aux portes de la ville, hommes, femmes, enfants, qui avaient vu sortir le chérif, attendaient sa rentrée.

Nous étions au 4°° octobre.

On m'installa provisoirement dans un kiosque bâti au milieu d’un jardin près de la forteresse.

J'y restai un jour seulement. ee

Tout en laissant le kiosque à ma disposition, le chérif fiussein me fit conduire, le 3 octobre, à ma véritable demeure. C'était une forteresse aussi, presque aussi considérable que celle du chérif lui-même. J'y trouvai plusieurs grands appartements décorés de pattes posées sur le parquet, d’arabesques sculptées dans la muraille, de peintures, de fleurs et d’étagéres, le tout brillant de ces couleurs que les Arabes ont seuls le secret de conserver vives sans les faire crues.

Dans les antichambres se tenaient les gardes et la domesticité. La garde se composail de Kobailles (Kabyles) des montagnes; la domesticité, de nègres.

De ces antichambres on passait dans un divan ou salle de réception. Ce divar était beaucoup plus grand et beaucoup plus orné. Il était dallé en marbre, le plafond se composait d’arabesques dont le fond était une petite glace.

Posé sur le sol et adhérent de tous côtés aux murs, s'étendait le siège qui donne son nom à l’appartement, — le divan; — il était recouvert en très-belle étoffe de l'Inde, soie et laine, et supportait des coussins divisibles, mais posés l’un sur l’autre sans interruption.

Dans ce divan quatre portes étaient percées. Elles se faisaient face, formant la croix grecque. L'une de ces portes était celle par laquelle on entrait. Celle qui lui faisait face donnait dans la chambre à coucher.

Tout cela était dominé par une terrasse d'où on découvrait entièrement le pays, et au pied des murailles la ville d’Abou-Arich. Du haut de cette terrasse, je comptai les citadelles. Y compris la mienne, non compris celle du chérif, il yen avait vingt-deux. Hors de la ville était la citadelle du chérif

Hussein, qui, près des autres, semblait un géant. En-

effet, on eût pu y loger dix mille hommes. En cas de révolte, le chérif Hussein pouvait de la sienne pulvériser toutes les autres.

La ville est couchée dans une vaste plaine ouatée de moussoudks et de jasmins. A deux lieues à peu près de la ville s'étendent des forêts de ces deux arbustes.

Les intervalles sont remplis de hautes herbes qui servent de pâturage aux animaux domestiques, ct tachetés de champs de trèfle et de luzerne dont =a sombre tranche avec leur vert maladif et

CA

La ville se compose de constructions en pierre et de constructions en bambous. Ces constructions se divisent en maisons particulières et en carayansérails, en maisons d'été et en maisons d'hiver.

Les caravansérails, où les marchands déposent leurs colis, sont construits en brique cuite, et n'ont qu'un seul étage au-dessus du rez-de-chaussée.

Comme architecture, ils n'ont rien de remarquable.

Les maisons sont ou rondes ou carrées ou rectangulaires. Elles sont construites en charpente, et recouvertes, au lieu de chaume, en toulles de hachich qu'on lie avec des cordes.

Le chérif Hussein n'avait pour habitation que sa citadelle, Le récit du principal épisode de sa vie fera comprendre ce culle de la forteresse. Hussein, successeur d'Ali, roi de l'Yémen, était l'ainé d'une quinzaine de frères. Dix Ventouraient comme une garde à Abou-Arich. Au nombre de ces dix frères était le chérif Hammoud,

Hussein était fils d'une négresse. Ses autres frères, tous fils de blanches, se voyaient avec peine primés par le mulâtre.

En même temps les Anglais, qui possédaient Aden

depuis 4839, avaient les yeux sur tout le pays, et principalement sur le littoral de la mer Rouge.

Hammoud, qui avait l'intention de se révolter, se mit en communication avec eux.

Hussein, pour traiter ses fréres en princes, et en même temps pour les avoir sous sa main, leur avait donné à chacun, aux appointements de 500 talaris par mois, l'administration d’un des districts de ses états.

Ainsi l’un commandait à Loheïa, l'autre à Djézan, un troisième à Hodeïda, un quatrième à Moka, et ainsi de suite.

En cas de révolte de l’un, les neuf autres étant à sa solde, il pouvait les réunir contre lui.

Hammoud, ayant fait son traité avec les Anglais, se révolta.

Chaque année, à l'époque du Ramadan, toute la famille se réunit à Abou-Arich. Cette année-là, Hammoud, qui n’avait encore rien laissé transpirer de ses projets, se réunit avec les autres.

Seulement, Hussein connaissait les dispositions de son frère : il savait ses relations avec les Anglais: il savait que les Anglais lui avaient promis le chérifat d’Abou-Arich et lui avaient fourni de la poudre et des boulets ; qu’il avait fait des conventions secrètes avec des tribus de Kobailles, qui s'étaient mises à son service; qu'il avait enfin engagé des Turcs, surtout des artilleurs.

Il ne lui en fit pas plus mauvaise mine, mais il se tint sur ses gardes et s’assura le concours de ses autres frères.

Chérif-Hammoud fut appelé près de Chérif-Hussein pour lui rendre compte de sa conduite. Hammoud nia tout, et fità son frère mille protestations de dévouement. Hussein, qui voulait voir jusqu'où irait sa trahison, feignit de le croire, ‘tout en faisant un signe convenu à ses eunuques. Ce signe était l'ordre de charger les canons de sa terrasse. Les autres frères, qui avaient assisté à la conférence et qui s'étaient engagés envers Hussein, se retirèrent aussi sur un signe, chacun dans sa forteresse.

Rentré dans la sienne, Hammoud signala hautement sa trahison en faisant feu sur la citadelle de son frère. Il avait introduit dans la sienne 500 Kobailles et une douzaine de canonniers tures et arabes. Le chérif Hussein était prêt à repousser l'altaque. Sa riposte au feu de Hammoud’ fut le signal pour les neuf autres frères de faire feu à leur tour. On tira tout un jour et toute une nuit, les boulets se croisant au-dessus de la population d’Abou-Arich.

Enfin, au bout de vingt-quatre heures de canonnade, la citadelle d'Hammoud s’écroula, et le rebelle fut obligé de venir à discrétion demander le pardon de son frère.

Contre toutes les traditions de la politique arabe, Chérif-Hussein se contenta de lui enlever son commandement, qu'il donna à un autre de ses frères, le chérif Heider. 1i lui fit grâce de la vie; seulement il le forcade se fixer à Abou-Arich, et l'appauvrit au point qu'il ne fût plus à craindre.

Dans cette position, Hammoud feignait de se repentir. Je le vis pendant mon séjour à Abou-Arich, et je suis convaincu que ce repentir n'élait pas vrai,

C'était un an après ces événements, à l'anniversaire même du Ramadan, que j'arrivais chez le chérif Hussein, et que celui-ci m'inilia à ses projets.

Une fois arrivé à Abou-Arich, lo voyage terminé, je commençai mon jeûne au moment où les autres allaient finir le leur. Je n'ignorais pas qu'en ma qualité de nouveau converti tous les veux étaient fixés sur moi, Jene devais done, sous le rapport de l'exécution de mes devoirs religieux, laisser aucune prise à la critique, pis que cela, à la défiance.

Tous les soirs, je faisais la prière Magh'reb avec le

chérif et sa famille. Cette prière était suivie du repas du soir.

Après le souper on se dédommageait du silence qui avait régné pendant le repas.

Je ne sais quels étaient les sujets d'entretien avant mon arrivée, mais depuis cette arrivée les deux grands textes de conversation étaient la religion chrétienne etla France.

Ces deux sujets de conversation, non pas épuisés, car ils étaient inépuisables, mais remis au lendemain, on parlait science. Le chérif Hussein étaitexcellent astronome. Selon les Arabes, il lisait non-seulement dans les cieux, mais encore dans l'avenir.

Le terme du Ramadan arriva pour tout le monde, excepté pour moi. Il fut annoncé par vingt et un coups de canon, et les trois jours de fête qu'on nomme chez les Turcs le Koutehéc-Beiram, et chez les Arabes Atd-el-Segh’ir, c'est-à-dire la petite féte, commencérent. Cette petete fête est la Pâque des musulmans. A. propos du Koutchéch-Beiram, toute la population musulmane s’émeut, du Caucase à la côte de Zanguébar. Les musulmans mettent leurs plus beaux habits et font faire des habits neufs à leurs enfants. Ils se visitent, comme nous faisions au jour de l’an avant l'invention des cartes, pauvres et riches indistinctement, ne faisant pas de différence. On prend du café, on vous offre des confitures et des bonbons. Les grands retiennent auprès d’eux les personnes de leur intimité, et l'on dine et soupe ensemble.

Chérif-Husseïn était excessivement généreux pendant ces trois jours. Ces trois jours devaient lui coûter une cinquantaine de mille francs, qui ici en représenleraient deux cent mille : à Abou-Arich, on vit grandement avec cinq sous par jour.

Le Beïram est le jour des présents; mais, au lieu que ces présents se fassent de supérieur à inférieur, comme chez nous, ils se font d'inférieur à supérieur. C'est que ces présents sont intéressés : comme on dit chez nous, on donne un œuf pour avoir un bœuf.

Des gens complétement étrangers à son principalat, entièrement hors de sa juridiction, des gens attirés par la réputation de générosité du chérif Hussein, venaient de trente, quarante, cinquante lieues. Ils amenaient avec eux des bœufs, des chameaux, des dromadaires, des moutons, des mules. Le chérif recevait les donateurs, les gardait quinze jours, trois semaines, un mois, le temps qu'ils voulaient rester. Puis, lorsqu'ils venaient prendre congé, on leur donnait quatre fois la valeur de leur présent.

J'ai vu des Arabes lui amener leur fille. Le cadeau dans ce cas était proportionné à la beauté de l'enfant et à la condition du père. C'était un double calcul. Si la fille devenait favorite du chérif, le père s'en ressentait.

Mon cadeau à moi fut l'investiture.

Le premier jour du Beiram, Chérif-Hussein m’envoya son vizir et plusieurs membres de sa famille pour m'accompagner dans la visite que je devais lui faire. Artivé chez lui, il me reçut au milieu de toute sa cour, me fil offrir pipe et café, non pas comme à un inférieur, mais comme à un égal, sinon en pouvoir, du moins en connaissances. Je me doutai qu'il avait quelque bonne intention à mon égard ; mais, comme nous n'avions eu encore aucune conférence à l'endroit des services qu'il pouvait attendre de moi, j'ignorais quelle était celte intention.

Lorsque la foule fut un peu écoulée et qu'il ne se trouva plus entouré que de sa famille et de ses principaux employés , il me fil asseoir à côté de lui et me dit :

— Hadji, je l'ai fait venir de la Mecque parce que je connaissais ta science, ton courage el (a sagesse; je Vai fail venir non pas pour te donner près de moi

une place inférieure ; je sais ce que tu vaux, tu es des miens. Je vais donc te conférer un commandement qui te fera ici l’égal de tous, et, en mon absence, le supérieur de tous.

Il fitunsigne, et ses eunuques apportèrent mou cadeau. C'était un sabre de vermeil très-riche, un turban de cachemire, et le manteau rouge de serdar, titre correspondant a celui de généralissime de ses troupes. ;

Revélu de ce costume, j'avais le pas sur tout le monde, même sur ses frères. J'étais son second.

Tandis que l’un de ses ministres lisait aux assistants le firman qui m'élevait à celte dignité, je fus

écrasé des compliments de tous ceux qui mentou-

ralent.

Lorsque j’eus le sabre à mon côté, le turban sur la tête, le manteau sur les épaules, le chérif Hussein me donna l’accolade, ses frères en firent autant, et nous passämes dans la salle du déjeuner, où ne restèrent rigoureusement que sa famille et ses ministres.

En me quittant, Chérif-Hussein me prit à part. Il me dit : =

— Hadji, j'ai de grands projets; nous en causerons avec détail dans un moment plus favorable; je compte d’ayance sur ta prudence et ta discrétion.

Je sortis, accompagné du jeune Hussein, son fils, et de ses frères et neveux, qui me reconduisirent avec mon escorte jusqu’à ma forteresse, distante d’un quart de lieue à peu près de celle du chérif.

À partir de ce moment, j'eus une garde d'honneur.

Le lendemain, le chérif me rendit ma visite avec :

tous ses frères. Le mois d'octobre se passa en visites et en causerics. Mais, le Ramadan terminé, le chérif me fit inspecter à cheval Abou-Arich et ses forléresses. Le tour de la ville achevé, nous rentrâmes dans la citadelle de Husseïn.

Là, il me demanda mon avis sur la défense d’Abou- Arich, me priant de lui parler sincèrement. Tl avait, disait-il, des projets pour lesquels l'appréciation exacie de la force qu'il pouvait opposer à une armée européenne lui était nécessaire.

Je lui fis répéter une seconde fois qu'il désirait que je fusse sincère. Il ne m'en pria pas, il lexigea. C'était grave à lui dire.

Le chérif croyait Abou-Arich beaucoup plus fort qu'il ne l'était réellement.

Il avait trois ennemis principaux. .

Le premier, l'imam de Sana, mécontent de voir l'Yémen entre les mains d'un rival; le second Ait d’Assir, qui pouvait faire, du jour au lendemain, invasion dans les Etats du chérif; enfin, troisièmement, les Tures, qui en étaient aux pourparlers pour reconquérir l'Yémen, mais qui pouvaient en venir à la force ouverte.

Tant qu'on n'aurait affaire qu’à Pimam de Sana et à Ail d’Assir, à moins d’on déploiement considérable de forces de la part de l'un ou de l'autre de ces deux princes, on pouvait encore les repousser. Mais si l'on arrivait à avoir affaire à des troupes régulières, instruiles à l'européenne, il était évident qu’Abou-Arich ne pouvait résister à notre stratégie moderne.

Cette affirmation à l'endroit des troupes régulières, instruites à l'européenng, paraissait singulièrement le préoccuper. Il essaya alors de défendre sa ville. Il me vantait la hauteur de ses murailles, la force de ses vingt-deux citadelles.

Je lui répondis que c'était justement cela qui faisail sa faiblesse.

Hussein fronça le soureil et crut que je voulais me moquer de lui, J'essayai de lui expliquer alors que,

— is

depuis l'invention du canon, le système de défense des villes avait complétement changé.

Abou-Arich était une véritable cité du moyen âge, construite pour résister aux traits, aux machines de guerre et à l'escalade, mais facile à incendier avec la plus petite fusée, à battre en brèche avec du canon, ses murailles, dans leur plus grande épaisseur, n'ayant pas plus de trois pieds.

Le chérif me demanda alors comment étaient faits les remparts des villes européennes.

Je lui dis que la France avait produit, il y avait deux cents ans, un homme de génie nommé Vauban, qui avait compris que plus les murailles étaient élevées, plus elles étaient faibles, puisque par leur élévation même elles donnaient prise au canon. Dès lors, on avait creusé au lieu de bâtir. Puis, complétant son propre système, Vauban avait inventé les parallèles, les cavaliers de tranchée, le tir à ricochet. Il avait changé la marche des sapes, il avait fait de l'attaque et de la défense d’une ville une espèce de partie d'échecs, dont on pouvait d'avance, non-seulement prédire le résultat, mais du résultat indiquer le jour et l'heure.

Je voyais que, sans repousser entièrement ce que je lui disais, mes paroles produisaient en lui un étonnement qui approchait du doute. Il me pria de lui rendre, si la chose était en mon pouvoir, la démonstration sensible. Je demandai à remettre la chose au lendemain, mais son imagination était montée.

— Pourquoi pas aujourd'hui? me demanda-t-il.

— Alors, lui répondis-je, je dois aller prendre certains instruments chez moi.

— Va, me dit-il, et reviens.

Je sortis, non pas pour aller chez moi, où je n'avais rien à prendre, mais pour lui faire dire par un de ses eunuques que je désirais, pour les explications que j'avais à lui donner, rester seul avec lui, ou du moins n'avoir pour témoin de notre entrelien que les personnes dans lesquelles il avait toute confiance.

L'heure de la sieste approchait. Il pouvait donc sans affectation se débarrasser des importuns,

Quand je rentrai près du chérif, je vis que son frère et son neveu Abou-Taleb et Abd’el-Mélek étaient restés seuls avec lui dans son appartement.

Le chérif Hussein me demanda alors pourquoi j'avais employé celle ruse pour demeurer seul avec Jui et quelle cause m'avait empêché de parler devant les autres assistants.

Je m'inclinai devant lui, et d’un signe lui montrai son frère et son neveu.

— Tu peux parler devant eux, me dit-il; je suis seul quand je suis avec Abou-Taleb et son fils.

— Seigneur, lui dis-je, comme rotre entretien doit avoirpour but de te montrer la faiblesse d’Abou-Arich, toujours au point de vue européen, je n'ai point voulu te signaler les points faibles devant des élrangers.

— Ceux qui étaient là n'étaient point des étrangers, répondit le chérif Hussein ; c'étaient mes frères.

— Des frères sont quelquefois plus dangereux que des élrangers, lui répondis-je; témoin le chérif Hammoud.

Hussein réfléchit un instant, puis, me tendant la main :

— Tu es un homme sage, dit-il; parle, nous sommes seuls.

Hussein était assis sur des lapis, Abou-Taleb et son fils se tenaient debout,

Abou-Taleb était un homme trés-distingué. Le chévif le traitait d’égal à égal, S'il y avait en lui quelque impatience d'entendre mes explications, celle impatience ne paraissait dans aucun des traits de son visage.

Le jeune homme n'était point aussi complétement

maître de lui-même. Ses grands yeux vifs et intelligents témoignaient de sa curiosité.

Un coup d'œil me suffit pour me rendre compte de tout.

Je me retournai, et voyant que, selon son habitude, Sélim m'avait accompagné et se tenait debout à la porte, je lui ordonnai d’aller me chercher la valeur d'une couffe, c'est-à-dire un boisseau et demi, de ce sable rougeatre et argileux avec lequel les Arabes font de la poterie et des briques. Il obéit. Hussein attendait trés-tranquillement. Dix minutes après, l'argile était à ma disposition.

— Montons sur la terrasse, dis-je au chérif.

Nous montämes. Celte terrasse était un immense carré, avec un vide au milieu éclairant la cour.

En Arabie, le sable remplace les cartes; à l’aide du sable on prédit l'avenir.

Aussi, quand le chérif Hussein me vit demander du sable, crut-il naturellement que c’était pour me livrer à quelque opération magique; ce qui ne l’étonnait aucunement. Il fut bientôt détrompé. Ce que je veulais faire avec cesable, c'était la circonvallation d'une forteresse.

Je pris sa citadelle pour base. Je fis un plan en relief des fortifications que j'y eusse appliquées comme ingénieur, si j'eusse été chargé de la fortifier.

Je figurai les fossés s'enfonçant au pied des remparts, les remparts ne dépassant les talus extérieurs que de deux ou trois pieds. J’essayai de lui faire comprendre ce que c’est qu'un redan, et comment les feux se croisent; ce que c’est qu'un cavalier, une demi-lune, une redoute, une lunette.

Après lui avoir expliqué le système de défense, je lui démontrai le système d'attaque. Je traçai une tranchée, je figurai une sape, je parvins à Jui faire comprendre ce que c'était que le tir à ricochets. Enfin je fis le plus concisément et le plus simplement possible la théorie d’un siége, attaque et défense.

A partir du moment où j'avais commencé ma démonstration, Hussein avait été tout yeux, lout oreilles. Il ne comprenait pas tout, mais le peu qu'il compernait lui donnait le désir de comprendre davantage. Alors il insistait, me faisait répéter jusqu'à ce qu'il comprit parfaitement. La démonstration dura jusqu’à l'heure de la prière. Il n'y eut ce jour-là ni sieste ni visites ; il renvoya toutle monde. J'étais en ce moment l'univers à ses yeux.

Chérif-Abou-Taleb et son fils ne prenaient pas moins d'intérêt que Hussein à cette lecon de stratégie.

J'ai dit que tout ce travail avait été fait au point de vue de sa citadelle, qui, de cette façon, pouvait défendre la ville, et, en cas de rébellion, s'imposer à elle. Il comprit parfaitement quelle supériorité un pareil travail exécuté lui donnerait comme défense contre l'étranger et comme domination sur sa ville.

Sa première demande fut :

— Combien te faudrait-il de temps peur exécuter ce que tu viens de me montrer?

— Avant de te satisfaire sur ce point, répondis-je, il est nécessaire que je connaisse tes moyens d'action, c'est-à-dire les bras, les matériaux et l'argent.

— Explique-toi, demanda-t-il,

— Je désire savoir combien de terrassiers tu peux mettre & ma disposition,

— Autant que tu en voudras, me répondit-il.

— Quel salaire leur donneras-tu?

Chérif-Hussein ne comprit pas ou ne voulut pas comprendre.

J'insistai.

— Je leur donnerai la nourriture, dit-il.

Celle nourriture consistait en un pain de millet, un peu de riz, un peu de beurre, quelques dattes, et cing ou six pipes de tabac, Cela faisait à peu près cing sous par homine,

où L'ARABIE HEUREUSE.

— Pour de pareils travaux, lui répondis-je, cela ne suffit pas.

— Enfin, ajouta-t-il, le travail fini, je leur donnerai un habit.

C'était, après deux ou trois ans de travaux, leur promettre une prime de quarante sous.

Je lui répondis encore que cela ne suffisait pas; que, surtout sous ma direction, à moi étranger, il y aurait des révoltes. Il m'interrompit.

— Je ferai couper le cou aux révoltés.

— Chaque cou coupé, lui répondis-je, fera deux bras de moins, sans compter que tes ennemis, en voyant les travaux que tu feras, auront l'idée d’en faire de pareils, ou, s'ils ne l'ont pas, au moins de tenlever ton monde.

— Mais combien te faudrait-il d'hommes? me demanda-t-il.

— Cinq mille, répondis-je.

— En combien de temps auront-ils achevé?

— Quelles sont les heures de travail constituant une journée?

— Depuis le lever du soleil jusqu'à dix heures ; depuis trois heures jusqu’à la prière du soir.

— C'est trop pour la nourriture que tu leur offres. Ils mourront à la peine, et les fortifications s’arréteront faute de bras et tu ne trouveras peut-être pas à les renouveler.

— Mais, pour qu’ils travaillent dix heures, que faut-il donc leur donner?

— Double ration et une solde régulièrement payée.

Il regarda son frère comme pour l’interroger.

— Hadji me semble dans le vrai, répondit celui-ci.

— Eh bien! reprit le chérif Hussein, supposons que j'accorde ce que tu demandes, combien de temps te faudra-t-il?

— Il me faut des aides, je ne saurais entreprendre

seul un pareil travail.

— Quels sont ces auxiliaires dont tuas besoin?

— Des conducteurs de travaux.

— Où comptes-tu les prendre?

— En France.

— Comment feras-tu pour les avoir?

— J'irai les chercher.

Son regard se fixa de nouveau sur son frère.

— Cet homme ne peut tout faire par ses mains, répondit Abou-Taleb.

Hussein se retourna de mon côté.

— Et situ partais, demanda-t-il, reviendrais-tu ?

— Sans doule, puisque je l'aurais donné ma parole. Mais encore te faudrait-ilremplir certaines conditions.

— Lesquelles?

— Assurer une solde convenable à mes hommes, leur payer leurs frais de voyage, leur faire quelques avances d'argent pour qu'ils puissent quitter le pays, et enfin, une fois arrivés ici, leur assurer la liberté de leur culle et toutes sortes de protections au cas où ils seraient tourmentés.

— À ton départ de la Mecque, le chérif Soliman, ton ami et le mien, ne L'a-til pas satisfait sur ce point?

— Oui; il m'a même remis une note dont j'ai laissé copie au consul de France de Djedda ; mais je tiens à ce que la promesse me soit rénouvelée et aflirmée par lol.

— Soil; mais combien te faudra-t-il d’ Européens?

— Une vingtaine.

— Combien leur faudra-t-il donner à chacun?

— Mille talaris par an; de plus, cinquante francs au moins d'argent de poche en partant, leur passage payé jusqu'à Suez, leur logement assuré à leur arrivée,

— Moyennant cela, se nourriront-ils ?

— |ls sé nourriront.

— Je te répondrai demain; mais, si je l'accorde

tout cela, dans combien de temps tes hommes peuvent-ils étre ici?

— Dans quatre mois, car il me faut le temps de les aller chercher.

— N'as-tu donc pas conservé en France quelques relations qui te dispensent de faire ce vovage?

— Si fait, j'y ai ma famille et de nombreux amis.

— Si tu chargeais tes amis de ’envoyer les hommes dont tu as besoin, n’obtiendrais-tu pas le même résultat?

— Ce serait plus long et moins sûr.

Le chérif Hussein réfléchit, et sembla de nouveau demander conseil à son frère.

Puis, secouant la tête :

— Jamais, dit-il, jene consentirai à te laisser partir.

— Pourquoi? douterais-tu de ma parole?

— Non, mais un accident peut tempécher de revenir. Choisis parmi {es amis un homme qui puisse te remplacer. £

— Ce n’est pas facile; et il faudra toujours lui envoyer de l'argent.

— Nous le lui enverrons.

— Il faut à cet ami de pleins pouvoirs signés de toi, il faut aux hommes qui se déplaceront la garantie qu'ils seront payés.

— Par quel moyen arriver à ce résultat?

— Tu désigneras un correspondant solvable à Alexandrie, et chez lequel on puisse se renseigner et prendre l'argent nécessaire.

— N’es-tu pas là pour leur répondre?

— Ma caution ne leur donnera point l'argent nécessaire à leur voyage.

Hussein réfléchit encore. Puis il ajouta :

— Mais enfin, quand j'aurai fait tout ce que tu désires, combien de temps te faudra-t-il pour exécuter celte œuvre, qui, pour nous autres Arabes, n'aura pas besoin d’être aussi formidable que dans ton pays.

— Il me faudra trois ans.

Avec les Arabes on ne doit jamais hésiter.

— Trois ans! répéta-t-il, c’est bien long.

Et il se mit à marchander le délai. :

— Je ne crois pas, répondis-je, que l'on puiss arriver plus vile. Au reste, tu seras la pour inspecter les travaux. Si, au bout d’un an, tout est fini, tant mieux !

— Mais enfin tu ne comptes pas faire ces travauxlà avec le même soin que tu les ferais dans ton pays?

— Je comple les faire le mieux possible, afin que si, par hasard, les Anglais venaient Vatlaquer, tu pusses résister même aux Anglais.

Au mot Anglais, je vis que j'avais touché juste. Il tressaillit, et, comme lorsquele briquet frappe sur la pierre, une étincelle jaillit de ses yeux.

— Car enfin, continuai-je, ton intention, en forlifiant ta citadelle, est de te rendre inexpugnable. Les Anglais sont d'autres hommes que les gens de Sana, les gens d’Assir et même les Égyptiens. Ils ont des ressources contre lesquellesil faut que tu te prépares. Tes murs une fois construits, il te faudra des canons, il te faudra des projectiles.

— J'en ai, des canons.

— En mauvais état.

— Nous en achèlerons d'autres. ;

— Où? l'Iude ne Ven fournira pas, l'Egypte pas davantage.

— Mais la France? l'Amérique ?

— Cela, c'est autre chose. Puis, quand tu auras les pièces, tu n'auras que le bronze ou la fonte; il te faudra des ouvriers pour faire tes affûts.

— J'ai des menuisiers.

— Quels menuisiers?

— Tu les dirigeras.

— Et du bois, et du fer?

— Nousen tirerons d'Europe,

mm

— Il faut de l'argent pour cela, beaucoup d’argent.

— Combien ?

— Je ne puis évaluer la dépense que les mesures prises, que le devis de chaque chose dressé.

—- Mais enfin, à peu près?

— Mets un million. ;

C’était bien peu qu'un million, mais j'espérais que, une fois engagé dans l'affaire, il la pousserait jusqu'au bout.

— Un million, répéta-t-il, c'est beaucoup; ne peuton pas faire la chose à meilleur marché? ;

— Ton pays te rapporte dix millions; bien administré il peut ten rapporter quinze; ce n’est pas trop de dépenser un million ou deux pour le conserver. |

— Qui La dit que mon pays rapportat dix millions ?

— Je le sais.

— N'importe! c'est beaucoup, un million.

— La dépense se fera sous tes yeux; tu la surveilleras toi-même. Du reste, en te disant un million, j'ai la conviction que cette somme sera insuffisante.

— Hum! fit Hussein, toujours regardant son frère.

— Et je ne te dis rien des soldats, continuai-je; ce sera l’objet d’une autre conférence, et je Ven parlerai plus tard.

— Un million! répéta-t-il.

En ce moment la priére sonna.

— Écoute, me dit-il, je te rendrai réponse sur tout cela. D'ailleurs, j'ai à te parler d’autres choses encore.

— Je le sais, lui répondis-je.

Il me regarda avec étonnement; mais, comme la prière du soir était criée, nous nous mimes à la prière, à laquelle le repas succéda.

Le repas fini, le chérif Hussein prit congé de moi sans me dire un mot de plus. Je connaissais les Arabes, leur avarice, leur défiance. Les questions d'Hussein ne m'avaient donc point élonné; mais, en revanche, elles m'avaient énormément fatigué.

Le même soir, je reçus la visite de plusieurs des frères, et entre autres du chérif Hammoud, qui, sachant ma longue conférence avec leur aîné, venaient pour tacher de tirer de moi quelque renseignement, tandis que leurs domestiques essayaient de faire parler Sélim et Hadji-Soliman, troisième serviteur qui me fut imposé à mon arrivée, ainsi qu'au chérif, par le parti fanalique ou ture, autrement dit le parti anglais.

Le lendemain, le chérif Hussein me fit appeler. Je crus que c'était pour continuer la conversation sur l'attaque et la défense des places. Je me trompais. C'était pour me faire visiter un camp peu éloigné de sa forteresse, et où stationnaient une partie de ses Kobailles.

Comme d'habitude, quelques-uns de ses frères l'accompagnaient.

Ce camp était une agglomération d'une quarantaine de douars, habités par trois mille hommes à peu près, avec leurs femmes et leurs enfants, une espèce de colonie militaire plutôt qu'un camp. Tous portaient le même uniforme, si l'on peut appeler uniforme une chemise en toile bleue et une somada qu'ils fixent à leur front au moyen des mèches de leurs fusils.

Leurs armes étaient pour la plupart un fusil à mèche, un petitsabre qu'ils pendent, non pas au côté, mais à l'épaule, etun poignard à la ceinture. D'autres avaient la sagaye et le petit bouclier de bois. C'étaient les moins bien armés, mais les plus dangereux dans le combat. La sagaye, au reste, est une espèce d'arme d'honneur, un milieu entre la lance et le fusil.

Tous ces hommes étaient des fantassins, Ils étaient

organisés ou à peu près par compagnies de cent hommes, sous le commandement d’un naghib (capitaine). Ce naghib subdivisait sa compagnie en petites escouades de dix hommes, auxquels il donnait pour chef un chaousse.

Ces soldats et ces chaousses étaient les hommes du capitaine engagé, el tous loués par lui.

Le chérif Husseïn les prenait pour un an, deux ans et trois ans. C’étaient, comme on voit, de véritables condottieri.

Les douars qu'ils habitaient étaient composés de trente à quarante eschès. Chacun de ces douars, formant presque un cercle parfait, moins l'ouverture, qui pouvait se fermer par des branches de nabacks, était divisé en deux parties.

La tente du chef occupe le milieu de la ligne.

Il a les femmes à sa gauche, les hommes à sa droite.

Les eschés sont séparés entre eux par un certain espace, le méme pour tous, et sont reliés par une palissade.

Les cours circulaires, fermées par la ligne des tentes, sont occupées par les chèvres, les poules, les bestiaux.

La tente du chef est naturellement beaucoup plus grande que les autres.

La première qui se trouve en tête de la file droite est toujours vide.

Elle attend le voyageur qui vient demander l'hospi talité.

Tous ces hommes font le commerce d'éleveurs de bestiaux.

Leur solde est si faible qu'ils n’en sauraient point vivre. Leur seul bénéfice est le pillage. Au repos, ils sont misérables, ayant peu ou point d'industrie.

Les femmes sont aussi pauvrement vêlues que les hommes. Moins encore; elles se couvrent à peine. Elles sont chargées de faire la farine, d'aller chercher de l’eau, le bois, quelquefois à des distances trèsgrandes; d'entretenir la garde-robe de leur mari, entretien facile quand on a vu de quoi elle se compose; de faire leur cuisine, toujours très-frugale, et d'élever leurs enfants, c'est-à-dire de les laisser se rouler dans le sable. Tout cela pouvait être réjouissant à l'œil d’Hussein, mais avait fort peu de charme pour le mien. Je ne pus m'empêcher de demander à Hussein si c'était avec de pareils vagabonds qu'il comptait faire peur à ses ennemis, et surlout aux Anglais.

J'appuyais toujours sur ce dernier mot, devinant que c'était contre les Anglais surtout que le chérif Hussein avait l'intention dese fortifier.

— Mais, me dit-il, tu juges mal mes hommes; au combat, ce sont des lions.

— C'est possible, contre des hommes pareils à eux, mais contre des troupes européennes, ils ne liendraient pas dix minutes. En as-tu beaucoup comme cela ?

— Je puis disposer de cent soixante-quinze mille hommes, me dit-il.

C'était l'effectif de son armée. Il est vrai qu'avec les femmes et les enfants cela faisait près d'un million d'individus; les femmes, disons-le en passant, suivent leurs maris au combat, les excitent par leurs cris, leur portent de l'eau dans la mêlée et pansent les blessures,

Tout cela n'était que de l'infanterie.

— Mais ta cavalerie, mais ton artillerie, lui demandai-je, où sont-elles ?

— J'ai une vingtaine d'Arnautes et de Tures déserteurs; chacun de mes frères en a à peu près autant : voilà pour l'artillerie. J'ai ma famille, cing cents hommes à peu près; j'ai mes nègres et ceux de mes frères, cing cents autres; j'ai mes courtisans et ceux

de mes frères, un millier d'hommes; j'ai en outre les gens riches des villes, qui montent à cheval quand je les appelle à la guerre, trois mille à trois mille cing cents cavaliers.

— Soit: mais tout cela n’est pas suffisant, ou plutôt ne le serait que dans le cas où l’on adopterait une sévère discipline.

Hussein secoua la tête.

— Oui, dit-il, jai souvent entendu parler par des

Européens de la discipline; mais la discipline est chose impossible avec de pareils hommes. A peine obéissent-ils à des chefs qu’ils connaissent depuis l'enfance ; comment obéiraient-ils à des gens qu’ils ne connaissent pas.

— Eh bien! il faut arriver à exercer les Arabes à la manière européenne.

Husseïn secoua la tête.

— Jamais nous ne réussirons, dit-il.

— Essayons du moins, formons un noyau ; opérons sur un petit nombre d'hommes qui nous donneront une école de chefs. Chacun de ces chefs opérera à son tour sur dix, vingt, trente, cinquante, cent hommes, et peut-être vaincrons-nous la résistance. Engageons nous-mêmes des volontaires : donne-leur une somme double, triple; prends, si besoin est, le contingent dans ta propre famille, chez tes cousins, tes arrière-cousins, ce sera autant de naghibs futurs.

Husseïn secoua encore la tête.

— Dans ma famille? non! dit-il.

Je compris qu'il craignait de masser contre luimême ces forces, qui seraient d'autant plus dangereuses qu’elles se trouveraient dans sa famille. En Orient, c’est encore dans la famille que se fomentent les révolutions.

— Mais, ajouta-t-il, je trouverai cela parmi les grands de mes Etats. Puis, après une pause :

— Combien penses-tu qu’il faudraitde millehommes disciplinés ?

— Pour garder tout ton pays, qui se compose nonseulement de la province d'Abou-Arich, mais encore de tout le Théama, jusqu'au pays d’Aden, j'évalue qu'il te faut quinze mille hommes. Avec ces quinze mille hommes, tu pourras te faire craindre par les gens d’Assir et de Sana, et, bien plus, te faire respecter par les Anglais. Cela ne Vempéchera point d’avoir ta milice de réserve.

— J'y penserai, répondit Hussein.

A L'inspection faite, nous reprimes le chemin d’Abourich,

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