VIT
En approchant de la ville, nous traversdmes un de ses cimetières; c'était le cimetière commun.
Les chérifs ont leur cimetière à eux, ou se font bàtir des marabouts sur leur corps, afin de se sanctifier dans l'avenir. Les tombes sont creusées à trois pieds de profondeur. Les morts, après avoir élé lavés, les pauvres avec de l’eau, les riches avec des essences, y sont déposés, la téte tournée vers la Mecque, par conséquent au nord. Les tombes des gens riches sont indiquées par une pierre sur-laquelle est gravé un verset du Coran,
Les gens pauvres jettent seulement un peu de terre sur les morts, ce qui permet aux chacals et aux hyènes d'en prendre leur part. A la tête et aux pieds, ils plantent une branche de palmier ou de naback.
Les morts sont portés à lear dernière demeure sur un brancard ; ils sont couverts, si ce sont des chérifs, c'est-à-dire des descendants d'Ali, d'un cachemire vert ou rouge. Si ce sont des gens du commun, ils sont couverts de l'étoffe la plus riche qu'aient pu se procurer les parents.
Riches ou pauvres, ils sont portés sur les épaules
des parents, des amis ou même des étrangers. Les morts sont à peine froids qu’on les enterre. Il est vrai que, si on les enterrait vivants, ils n’auraient pas de peine à sortir. En été, ces cimetières répandent une odeur infecte. Tous les amis suivent le cortége, de la maison mortuaire à la mosquée.
Comme on n’enterre plus aussitôt le coucher du soleil, si le trépassé est mort le soir, on allume une cire près de la natte où il est couché, et des pleureurs si Cestun homme, des pleureuses si c’est unefemme, viennent se Jamenter près du cadavre et réciter des versets du Coran.
Plus l'homme ou la femme est riche, plus il y a de pleureurs ou de pleureuses. Les parents mâles se tiennent avec tous les amis mâles dans un appartement voisin, où ils récitent des prières, tandis que les parents femmes sont dans un autre appartement, occupés à se rouler par terre et à se déchirer le visage, les bras et la poitrine, de manière à faire supposer à des étrangers un désespoir digne d’ Artémise.
Il va sans dire que si la veuve est jeune et jolie, trois mois et dix jours après, à moins que la femme ne soit enceinte, presque toujours elle convole en secondes noces, en troisièmes, en quatrièmes. Il n’est point rare de voir une femme à ses dixièmes noces. IL est vrai qu'avec la faculté de répudiation, plus d'un mari en est à sa cinquantiéme ou soixantiéme femme. La moyenne est de quarante.
En sortant du cimetiére, mon cheval butta dans le sable. Les chevaux arabes ont le pied si sur, qu’un cheval qui butte est un événement. Je regardai ce qui avait fait butter le mien. Il avait heurté une culasse de canon en fonte.
— Qu'est cela? demandai-je tout étonné au chérif.
— Mat fa, (un canon), répondit Hussein.
— Comment un canon se vrouve-t-il à? demandai-je.
— Il y a eu ici, me répondit-il, un combat trèssanglant entre les troupes du pacha d'Egypte et les gens de l'Assir; beaucoup de canons ont été détruits et brisés & coups de masse par les Assiriens restés maitres du champ de bataille, et par les Egyptiens eux-mêmes, qui s’étaient trouvés forcés de les abandonner.
— Mais, dis-je, pourquoi, au lieu de conserver ceux qui étaient tombés intacls entre leurs mains, les Assiriens les ont-ils détruits ?
— Ils n'avaient personne pour les desservir et n'en connaissaient pas toute la valeur.
— Il serait à désirer que tu eusses beaucoup de fragments de celte espèce.
— Oh! me répondit-il, je puis ten fournir tant que tu voudras: il y en a des quantités à Abou-Arich, à Moka, à Tâëés, qui ont été abandonnés, ne pouvant plus servir.
— El tous sont en matière pareille à celle-ci?
— Oui, je crois.
— Y at-il du cuivre?
— Je sais certain endroit où les troupes égyptiennes en ont enterré.
— Te serait-il possible de me réunir tous ces fragments de fonte ?
— Où cela?
— Dans la cour du fort que j'habite.
— Pourquoi faire? [ls ne pourraient te servir à rien, puisqu'ils sont brisés.
— Pour te faire des canons peut-être, mais des boulets sûrement.
Hussein me regarda avec étonnement,
— Comment! demanda-t-il, tu pourrais refaire des canons et des boulels ?
— Sans doute.
— De quelle manière?
— En les fondant,
rer
— Mais, dit-il, tu te charges de la fonte?
— Oui, maisil me faut des fondeurs expérimentés; il me faut du sable apte à la fonte, et il faut me faire briser tous ces fragments en petits morceaux. Nous pouvons faire tout cela dans ta cour.
— Soit. Et quand nous y mettrons-nous ?
— Demain.
En effet, dès le lendemain, on envoya l’ordre de prendre de la terre dans les montagnes de Has. à
Cette promesse que j'avais faite à Hussein de lui fondre sa fonte le préoccupait énormément, quoiqu'il n’y ajoulat point une grande croyance. Aussi ne voulut-il point tarder à s'assurer de ce que je pouvais faire. Nous rentrames chez lui. Il me conduisit dans son salon.
— Maintenant, dit-il, puisque nous y sommes, nous allons voir tout de suite si tu as dit vrai.
— As-tu des fondeurs d’or ou d’argent à Abou- Arich ?
— Oui.
— Fais-les venir, et qu’ils apportent avec eux leurs creusets et leurs soufilets.
Hussein donna l’ordre.
— Maintenant, envoie un esclave briser le plus menu possible quelques morceaux de celte fonte, et qu’il les apporte ici.
Pendant que d’un côté on allait chercher les fondeurs et de l’autre la fonte, je demandai à voir les boulets dont il se servait, et qui, m’avait-il dit, étaient forgés et arrondis au marteau. On m’apporta des spécimens, les uns longs, les autres ovales, les autres carrés, hors de tout calibre, et ayant la forme de tout ce que l’on voudra, excepté d’un boulet. Comme il faisait venir le fer de l'Inde, chacun de ces boulets lui coùûtait de douze à quinze francs. C'était donc une effroyable dépense en temps de guerre, d'autant plus que, les arlilleurs n'étant point habiles, les dix-neuf vingliémes de ces boulets étaient perdus.
Sans compler qu'ils détérioraientles canons, quand ils ne les faisaient pas éclater.
Je lui témoignai mon étonnement sur l'ignorance complète de ses forgerons.
— Alors tu vas me fondre des boulets? dit-il.
— Je vais Ven fondre.
— Des boulets ronds ?
— Parfaitement ronds.
— Et du calibre de mes pièces ?
— De tout calibre.
En mème temps on m'avait apporté des espingoles en cuivre qui étaient fort belles, cing surtout. On eût dit de petites caronades de quatre.
Il les chargeait avec des biscaiens qu’il avait achetés en méme temps que les espingoles.
Il me montra ces biscaiens.
oe aa boulets seront-ils aussi ronds que ceux-là ?
— Oui.
— Mais comment feras-tu des boulets ronds?
— Avec des moules.
— En quoi seront ces moules?
— En sable.
— Mais pour avoir du sable de Has, il faut un mois; serons-nous obligés d'attendre un mois?
— Non, je Ven ferai avec d'autre sable; seulement, il me faut un tourneur.
Mes ordres étaient exécutés avec une promptitude
i faisait plaisir à voir. Abou-Taleb, son fils, et
eux ou trois frères qui étaient présents à l'entretien, partageaient le doute du chérif.
Les fondeurs arrivèrent les premiers. Je leur fis dresser leur fourneau, C'était ce qu'il y avait de plus simple comme mécanisme, Ils avaient deux soufflets en peau de bouc, On enterra le creuset dans du charbon. — [ls savent faire le charbon de bois et le font excellent. — On alluma le charbon, on le fit rougir
à vide, et, comme l’esclave à la fonte arrivait en ce moment, je mis une demi-livre à peu près de fonte dans le creuset.
Cela fut long; le doute des assistants allait croissant; je ne m'en inquiétais point, je savais que la fonte ne se liquéfiait qu’à onze ou douze cents degrés centigrades. Je redoublai la masse de charbon. Les deux fondeurs, encouragés par mes promesses, soufflaient comme des enragés.
Enfin, après deux ou trois heures d’incandescence croissante, j'aperçus, dansant au-dessus du feu, la petite vapeur bleuâtre qui indiquait que le métal se mettait en fusion. J'avais envoyé de mon côté chercher par Sélim du borax. Avec mes pinces je dégageai le couvercle et je glissai dans l'intérieur une forte pincée de borax; puis je refermai le couvercle.
— Qu’as-tu mis dans le boka ? me demanda-til.
C’est le nom que les Arabes donnent au creuset.
—Une poudre particulière qui provoquera la fusion.
— Et quand la chose sera-t-elle fondue?
Je tirai ma montre.
— Dans cinq minutes.
Le chérif tira la sienne et ne la quitta plus des yeux.
— Les cinq minutes sont passées! dit-il au bout d’un instant.
Je soulevai le couvercle du creuset, pour voir où en était le métal. Il était en pleine fusion; le borax était évanoui, la fonte restait seule. Je soulevai tout à fait le couvercle. Avec une baguette de fer, le chérif s’assura que la fonte était liquide.
Les fondeurs étaient dans la stupéfaction; Hussein comprit de quelle utilité je pouvais être à ses projets; il resta extasié. Quant aux autres, ils me regardaient comme un sorcier. Abd-el-Mélek, quisemblait m'aimer beaucoup et prendre un vif intérêt à mon succès, rayonnait de joie. Hussein me saula au cou et m'embrassa.
— A partir de ce moment, dit-il, je crois à tout ce que tu m'as dit et à tout ce que tu me diras. Puis, s'arrétant :
— Cependant, dit-il, comment vas-tu faire des boulets ronds ?
— Tu vas voir.
Les tourneurs étaient arrivés. On n’a pas idée de la simplicité d'un tour arabe. [l se maintient avec le pied et on le fait tourner avec un archet.
Je leur demandai une boule comme pour jouer aux quilles. Ils me firent une espèce de sian. Je leur dis qu'il la fallait trés-ronde; ils recommencèrent, mais sans résullat. Je vis bien que je serais obligé de faire ma boule moi-même. Je soulevai done leur tour que j'assujettis sur deux grosses pierres. Je m'accroupis à la manière arabe, j'engageai mon morceau de chène entre les deux solives, je pris le ciseau, et je me mis à tourner. Jeune, je passais tout mon temps à tour ner. J'avais tourné l'ivoire, le bois, le fer, le cuivre, l'albâtre. J'étais donc d'une certaine force. Mon habileté commença par élonner les assistants et les tourneurseux-mêmes.
— Mais tu sais donc tout faire? me dit Hussein.
— [ln'ya que Dieu qui sache tout faire, lui répondis-je; mais je sais faire beaucoup de choses, tu verras,
Hussein ne demandait pas mieux que de voir. Il frémissait d'impatience, les autres assistants retenaient leur haleine; on les eût crus pétrifiés. A l'aide d'un compas, instrument qui leur est & peu près complètement inconnu, je parvins à faire une boule parfaitement ronde, Je lui avais ménagé ce que l'on appelle une amorce, d'expliquai à Hussein le mécanisme à l'aide duquel j'allais procéder, Mais il me fallait un châssis, double et à mortaise, afin qu'en se divisant il permit de prendre le boulet.
Dn ll ER
— Combien de temps faudra-t-il pour faire le chassis? demanda Hussein.
— Cela regarde les menuisiers.
— Veux-tu leur donner tes ordres?
— Soit. J'en ai vu un qui travaillait en bas; fais-le monter.
Les menuisiers viennent presque tous du Caire, et sont excessivement adroits. Le menuisier monta avec son apprenti. Je dessinai au menuisier avec un charbon la forme de l’objet que je désirais. Par bonheur, celui-là avait été employé à la fonderie de canons du Caire, dirigée par le commandant Bruneau. Il comprit donc tout de suite.
— Demain, me dit-il, tu auras ton moule.
— Ne le fais pas trop grand, insistai-je. C'est pour üne simple démonstration. Nous ne ferons des châssis sérieux que quand j'aurai convaincu le chérif du parti qu'il peut tirer de la fonte qui git de tous les côtés :
Puis, me tournant vers Hussein :
— Maintenant, lui dis-je, il me faut un tuilier ou un poiier.
— Pourquoi faire? demanda Hussein.
— Pour me procurer du sable bon à faire des moules.
— Quelle espèce de sable veux-tu?
Je le lui expliquai. Cinq minutes après, les nègres m'apportaient, les uns du sable friable, les autres de la terre glaise, les autres de la terre végétale. Je m'adressai à mon menuisier.
— Tu sais le sable qu’il me faut, lui dis-je.
Le menuisier partit, et revint dix minutes après m’apportant de la terre à briques. Ce n’était point précisément cela qu’il me fallait. La terre à briques contient presque toujours des matières calcaires qui ne supportent pas la chaleur de lafonte en fusion.
— Va me chercher, lui dis-je, tous les vieux pots
cassés que tu trouveras.
C'était un homme précieux, qui avait pris en Egypte l'habitude d’obéir. Il partit et revint avec un plein panier de tessons de casseroles et de marmites. Hussein regardait tout cela avec des yeux de plus en plus effarés. Parmi les assistants, les uns riaient, les autres étaient confondus.
— (ue vas-tu faire de tous ces vieux pots? me dit Hussein,
— Fais-les-moi réduire en poudre, aussi fine que possible, et tu verras.
Les fondeurs d'or et d’argent comprirent ce que cela allait donner.
— Taib melech kitir!
Ce qui voulait dire : parfaitement.
— Il réussira donc? demanda Hussein.
— Avec l'aide de Dieu, oui, répondirent les fondeurs.
Le temps s'était écoulé, la prière du magh'reb avait été criée, et Chérif-Hussein, et les autres, pas plus que lui, n'y avaient fait attention. Les esclaves vinrent lui dire que le souper était prét. Il avait oublié le souper.
Je lui fis signe d'attendre encore un instant.
— Vas-tu donc me faire un boulet ce soir?
— Non, mais comme je veux que tu dormes tran-
quille, je vais te faire un lingot.
A défaut de la poussiére pilée que je ne devais avoir que le lendemain, je réunis l'argile en masse com-
pacte, jo la tapai sur le parquet, je fis une rigole avec le coupant de ma main, et, prenant le creuset avec des pinces, je versai dans la rigole la fonte en IUSION,
A l'instant même elle prit la forme de la rigole.
— Allons souper maintenant, dis-je à Hussein.
Je laissai Sélim près du moule, avec ordre de nous apporter le lingot dès qu'il serait assez refroidi pour
pouvoir le prendre. Avant la fin du diner, Hussein, touten se brülant encore un peu les doigts, tournait et retournait son lingot, et le passait à tous ses frères, qui, déjà au courant de l'expérience que je tentais, étaient venus voir si elle avait réussi.
Il était dix heures; nous nous séparâmes, en remetlant au lendemain la fonte du boulet spécimen. En rentrant chez moi, je trouvai mon appartement encombré de paniers de raisins, de corbeilles de fruits et de terrines de pâtes sucrées, que le chérif m'avait, en signe de satisfaction, envoyés par son khasnadar, pendant mon absence.
Il avait joint au tout une charmante petite esclave abyssine qui pouvait avoir de douze à treize ans.
En se retirant, le khasnadar, auquel je fis, de mon côté, un cadeau en argent qu'il prit sans façon, tout ministre qu'il était, me dit que ces présents n'étaient que le prélude de faveurs bien autrement importantes.
L’Abyssine était voilée d'une étoffe de laine qui ne permettait pas de voir un seul trait de son visage. Deux négresses l'accompagnaient.
Aussitôt acceptée par moi, elle avait été conduite dans l'appartement supérieur, qui jusque-là était resté vide, et tout à l'instant même avait été mis en ordre par les négresses, qui lui avaient apporté son trousseau. Le khasnadar et les femmes étant sortis, je restai avec Hadji-Soliman.
— Eh bien! seigneur, dit-il, te voilà bien heureux.
— Pourquoi bien heureux?
— Parce que Chérif-Husseïn vient de te faire un magnifique cadeau.
En effet, une belle Abyssine a dans l'Yémen la valeur d'un beau cheval de quinze à dix-huit cents francs.
— Oui, lui dis-je, elle doit être belle; Hussein ne m'aurait pas donné une laide esclave.
Hadji-Soliman parti à son tour, je montai près de mon Abyssine.
Cestici le lieu de placer quelques observations générales.
La femme esclave devenant la propriété absolue d'un maitre, elle lui doit son amour, comme elle lui doit les autres services de sa condition. Ce maitre, qui n’a pas besoin de se faire aimer, ne s'en donne naturellement pas la peine. A quoi bon! n’a-t-il pas acheté l’esclave? L’esclave n'est-elle pas sa propriété?
La femme, même mariée, ne l’appelle-t-elle pas toujours mon maitre, Side? Lorsqu'il rentre ou qu’il sort, au lieu que ce soit lui qui, comme chez nous, embrasse tendrement sa femme, c’est la femme qui lui baise respectueusement la main.
Jamais en Orient, lorsqu'on aborde un ami, on ne lui demande des nouvelles de sa femme ou de ses femmes. On demande des nouvelles du fils, du père, du frère : ce sont des mâles, par conséquent des êtres importants; mais la femme! qu'est-ce que la femme? un des meubles de la maison. On demande de ses nouvelles en demandant des nouvelles de la maison même, ddr.
Dir rek bikher ? comment va ta maison?
Un homme qui donnerait en public une marque de tendresse quelconque à sa femme serait traité de chrétien, Souvent, un musulman qui aime réellement sa femme affecte pour elle en public la plus profonde indifférence. Etcependant la femme dont nous parlons n'est point l'esclave, mais la femme. Qu'on juge de la condition de l'esclave!
La naissance d'un fils est toujours, pour les femmes comme pour les hommes une cause de joie, el rien n'est épargné comme dépense. La naissance d'une fille passe complétement inaperçue.
Quand un garçon vient de naître, ce sont des cris poussés en chœur par les femmes, qui tiennent à la
fois du gloussement du dindon et du houhoulement du hibou. Grand signe de joie. Si c'est une fille, tout se tait.
Dès que l'enfant est né, si c'est un garçon, la sagefemme s'empresse d'aller prévenir le père, qui, dans une salle située à l’autre bout de la maison, fume gravement sa pipe et prend du café avec ses amis. Dans le cas d’un enfant mâle, l'annonce se fait à haute voix, etchacun souhaite toute sorte de bonheurs au père du nouveau-né. Si c'est une fille, au contraire, l'annonce se fait tout bas, timidement, à l'oreille, et les amis n'ont pas lair de s’en occuper.
L'annonce d'un garçon est toujours l'occasion d’un cadeau à la sage-femme.
Le père donne le nom que doit porter l'enfant, la sage-femme va lui soufiler ce nom à l'oreille.
Chez les riches, l'enfant est emmaillotté comme chez nous. On lui frotte la téte avec du beurre frais, onle parfume avec du benjoin, de ’ambre et du musc; on le couche dans une espéce de lit, et sous son petit oreiller on lui met un poignard, des bijoux, des monnaies d’argent et des amulettes.
Les Bédouins seuls laissent leurs enfants nus se roulant sur une couverture de laine.
Les femmes musulmanes ne prennent jamais de nourrice. Elles allaitent leur enfant quelquefois jusqu’à l’âge de quatre ans. Quand le garcon atteint quatorze ou quinze ans, le père lui achète une esclave pour le fixer à la maison.
Revenons à mon Abyssine.
C'était, au point de vue musulman, un charmant cadeau qu’Hussein n'avait fait en me donnant cette jeune esclave. Je montai près d’elle et la trouvai assise dans un coin sur un tapis. Je m’assis à ses côtés, et m’apercus qu'elle tremblait. Quoique née en Abyssinie, elle avait été prise si jeune à ses parents qu'elle parlait parfaitement arabe. Mes premiers mots furent pour la rassurer. Elle leva son voile, et, à la lueur des bougies brülant dans des globes de verre pour les préserver des moucherons, je vis une enfant de dix à douze ans, aux traits réguliers et fins, au teint -de bronze clair, aux yeux magnifiques, aux dents blanches comme de l'émail, aux cheveux arlistement nallés. Elle avait d'énormes boucles d'oreilles, un collier en verroteries et en ambre, et de ces bracelets d'argent que l’on met aux pieds et qui s'appellent des chevillières. Ses doigts étaient chargés de bagues, elle avait les paupières peintes avec du koh’o! et les ongles colorés avec du henneé (lawsonia inermis).
Je connaissais l'extrême douceur de caractère des Abyssines, et cette particularité ne me donnait qu'une piuë plus grande pour la pauvre esclave. IL était facile de voir que je lui inspirais la terreur la plus profonde. Je résolus de la faire cesser.
— De quel pays es-tu, mon enfant? lui demandaije en donnant à ma voix toute la douceur qu'elle était capable d'acquérir.
— Du royaume de Tigré, répondit-elle.
J'avais passé dans le royaume de Tigré, je connaissais son pays.
— Te rappelles-tu le nom de ton village?
— Je suis d'un village appelé Gally-Bouddha,
— ‘Te rappelles-tu comment tu l'as quitté ?
— Oui.
— Raconte-moi cela, mon enfant.
— Mon père était le chef du village. Comme nous élions chréliens, — les Abyssins sont jacobites, — les musulmans changallas firent une razzia et m'enlevèrent avec d'autres enfants.
— Elton père?
— Je crois qu'il fut tué avec mon frère ainé; je fus prise avec le plus jeune,
— Qu'est-il devenu?
— Je ne sais?
— Dis-moi ce que l'on fit de toi.
— Je fus transportée à Gondar, et, de là, par caravane, sur le marché du Caire, achetée et conduite à la Mecque, et, à la Mecque, revendue et achetée par les agents du chérif Hussein.
— Combien t'a-t-on payée?
— Cinquante-cing talaris.
— Et combien y a-t-il de cela?
Elle essaya de compter.
— Jene pourrais dire, répondit-elle; mais c'était au moment où tombaient les feuilles, et elles ont tombé trois fois depuis.
— Quand on ta amenéeici, t'a-t-on dit où tu venais ?
— Oui, on m'a dit que je n’appartenais plus au chérif Hussein et que je Vappartenais.
En ce moment, elle tira de son pagne un feskéret revêtu du sceau du chérif Hussein, qui la libérait quant à lui et me la donnait.
— Et tu as eu peur de moi?
Elle me regarda timidement avec ses grands yeux rendus plus grands encore par le koh’ol. Je lui pris la main, une main charmante; — les Abyssines ont des mains et des pieds admirables. Elle tremblait toujours.
— Tu vois, tu as peur encore.
— J'ai peur, dit-elle, c’est vrai.
Je la rassurai... La pauvre petite me regardait avec un certain étonnement. Les esclaves ne sont point habituées à ces manières chevaleresques.
Je la quittai. J'avais déjà pour mon service intérieur deux Nubiennes. Le lendemain matin, je les lui envoyai pour prendre soin d'elle. C'était inutile. Les femmes qui l'avaient amenée de la part du chérif Hussein étaient déjà arrivées. Ce fut à moi qu'elles s'adressèrent d'abord. Je les renvoyai à l'Abyssine elle-même.
L'enfant pleurait; elle craignait que je ne la revendisse. Je rassurai les matrones sur ce point. Puis, comme l'heure était venue d'aller chez le chérif, et que j'entendais mon cheval piétiner dans la cour, je descendis et sautai en selle.
Je trouvai le chérif très-préoccupé des questions importantes que nous avions à résoudre ce jour-là. Il s'agissait, au moyen du moule que j'avais commandé, de la fonte d'un boulet. Ce boulet ne devait pas être plus gros qu'un biscaien. Mais il était évident que si je réussissais en petit, je réussirais en grand. Les fondeurs étaient à la besogne, le moule était pret et enfermé dans son cadre. Seulement, pour qu’il séchât, on l'avait laissé tout ouvert. Une goutte d'eau dans le moule ferait tout éclater, au grand danger de la vie de ceux qui assisteraient à l'opération. Je saupoudrai l'intérieur de poussière de charbon, pour combattre l'adhérence, et fis réunir les deux parties; puis je prévins le chérif que nous en avions pour une heure au moins à attendre la liquéfaction du métal.
— Alors, me dit-il, visitons ma citadelle.
C'était une grande marque de confiance qu'il me donnait. Je lui en témoignai ma reconnaissance.
— Il faut bien que tu l'étudies, me dit-il, afin de la défendre en mon absence, s'il y avait lieu.
Je le regardai avec un certain étonnement.
— Oui, dit-il, comme je te crois le plus capable de tous ceux qui m'entourent, si je m'absente, c'est tol qui commanderas ici.
Je lesuivis.
La citadelle dominait tout le pays. De sa terrasse
Hussein pouvait, nous l'avons vu, détruire les vingtdeux autres. . |
Après avoir visité l'intérieur de la citadelle, il me fit visiter l'intérieur des murs, car les murs étaient creux. Rien que dans les couloirs des murs, couloirs superposés et qui s’élendaient comme une ceinture autour des trois étages, on pouvait mettre au moins irois mille hommes. [ls avaient huit pieds de large sur six de haut. Que l’on juge de l'épaisseur des murailles. Chaque face du bâtiment avait deux cents mêtres de long. Les couloirs avaient donc la même longueur, et dans toute cette longueur étaient des trophées de fusils, d’espingoles, de sabres à deux tranchants, de lances et de casse-têtes, placés à la portée de la main. Des élagères creusées dans la muraillesupportaientdes cartouches et des balles. Par des escaliers, on correspondait d’un étage à l’autre. Sur la terrasse était un cadran solaire.
Je n’eus sur tout cela qu'une observation à faire, c’est que le pivot de chaque tour devait faire tourner deux canons au lieu d’un, afin de tirer à la fois de deux côtés opposés. Seulement il s'agissait de monter de nouveaux canons sur les tours, ce qui était toujours une grande affaire. Je lui dis que je m’en chargeais. En effet, le même jour, je lui fis un petit modèle de cabestan, que ses menuisiers, très-habiles, exécutèrent en grand. Moyennant quoi, au grand ébahissement toujours du chérif Hussein et de ses frères, trois semaines après, les canons étaient sur les tours.
La poudrière pouvait renfermer deux cents quintaux de poudre. J'en pris des échantillons. Je voulais l'éprouver. Il avait de la poudre anglaise et de la poudre qu'il faisait lui-même. J'avais, moi, de la poudre française. J'envoyai chercher par Sélim une éprouvele chez moi, et lui dis de rapporter en même temps de la poudre francaise. L’éprouvette était un instrument inconnu d'Hussein. La poudre anglaise donna onze degrés et demi, la poudre française onze, et la poudre arabe neuf et demi.
Hussein fut stupéfait en voyant que sa poudre était la moins forte des trois. Il avait des artificiers arabes. Ils pouvaient lui faire un quintal de poudre par jour. En outre, sa poudre crassait beaucoup. Il me demanda d’où venait cette crasse et le peu de force de sa poudre.
— Quel est le bois que tu emploies pour la confection du charbon? lui demandai-je.
— Du laurier rose (deffld), me répondit-il.
— Le bois est bon, lui dis-je alors. Seulement, tes artificiers emploient trop de charbon et pas assez de salpétre.
On fit venir les artificiers, qui apportèrent avec eux, non-seulement les échantillons de leur poudre, mais tous les ingrédients dont ils la composaient. Chaque ingrédient était à l'état simple.
Je fis alors moi-même le mélange devant lui, et dans les proportions européennes. La poudre donna dix degrés. C'était déjà un progrès.
En outre, la poudre crassait déjà moins. Il comprit que mon observation élait juste. Seulement, ce qui m'intriguait, c'était le brillant que les Arabes donnaient à leur poudre, Je sus seulement alors que ce brillant venait de l'introduction du blanc d'œuf.
On vint nous avertir que le mélal était en fusion. Nous nous empressimes de descendre. J'introduisis dans le creuset une pincée de poudre de borax afin de rendre le métal plus liquide encore, et, sûr du degré de fusion où la fonte élait arrivée, après l'avoir écumée, je la versai dans le moule.
L'opération réussit parfaitement, et, à part quelques légères fissures qui ne pouvaient être altribuées qu'à la mauvaise qualité du sable dont se composait le
moule, j'obtins un petit boulet parfaitement rond et pesant une livre,
Au comble de lajoie, Hussein me demanda alors de lui faire un petit travail pour son armée. Je m’engageai à le lui donner le lendemain. Lui, de son côté, donna des ordres pour qu'un atelier de fondeurs fut annexé au Fort-du-Serpent. C'était le nom de ma citadelle. Le jour même, les ouvriers se mirent à la besogne. Au bout de quinze jours tout était fini, et il ne manquait plus que les soufllets, dont j'avais donné les modèles, et la terre que Chérif-Hussein avait envoyé chercher à Has. 4
Ainsi que je l'avais promis, je portai le lendemain au chérif Hussein mon plan d'organisation. J'avais compris qu'il était impossible de créer une armée permanente. Il fallait se contenter de compagnies de cent hommes. Seulement on pourrait élever au chiffre que l’on voudrait le nombre de ces compagnies. La puissance territoriale et la puissance pécuniaire du Chérif lui permettaient de lever cent mille Kobails. En les fanatisant, ces cent mille Kobaïls devenaient cent mille héros. Tous sont d’admirables tireurs. Ils passent une partie de leur temps à tirer à la cible.
Maintenant, de discipline et d'organisation, pas l'apparence. Exiger d'eux ces deux mebiles de la force européenne, ce serait se les aliéner à tout jamais. Il fallait leur laisser leur liberté, la nomination de leurs chefs, les bien payer, les bien nourrir. Il fallait surtout faire venir de France des ouvriers pour m'aider dans mes projets d'amélioration, mais d'amélioration toute matérielle. Le chérif approuva toutes celles de mes idées qu’il jugea applicables, et repoussa celles qui heurtaient le génie de son peuple. La question d'argent était capitale. C’est toujours, au reste, la question capitale avec les Arabes. Cependant, il m'aulorisa à écrire en France pour savoir si je pourrais réunir les hommes dont j'avais besoin.
C'était bien du temps perdu, mais, je l'ai dit, le temps n'existe pas pour les Arabes. Le mieux eut été de me donner de l’argent et de m'envoyer en France. Mais, pour employer ce moyen si simple, il craignait que je ne revinsse plus.
Tous ces préparatifs ne se faisaient pas sans cause, et nous conduisaient tout naturellement au but que se proposait Hussein. Il était évident qu’il couvait de grands projets. Ces projets, ce jour-là même, il les aborda. Il me retint jusqu’à une heure. A une heure, nous étions sur la terrasse; tout le monde dormait autour de nous. Nous nous étions accroupis sur des tapis; une lente nous garantissait de la trop grande ardeur du soleil. Il regarda autour de nous, et, voyant tous les yeux fermés :
— Je l'ai étudié, me dit-il, tant au point de vue religieux qu'au point de vue de la confiance que je puis Uaccorder. Tu es Français, et, bien qu'Européen, je sais que tu as accepté le culte musulman avec franchise, et que mes intérêts sont les tiens; tu es donc l'homme auquel j'ai résolu de tout dire. Je m'inclinai.
— Parle, seigneur, lui dis-je.
— Ce que je vais te communiquer, je ne voudrais le dire ni à mon fils ni à mes frères. Chez nous, c'est dans la famille surtout qu'est la trahison.
— Je l'écoute.
— Tu sais que les Anglais possèdent Aden?
— Je sais qu'ils l'ont acheté, vers 1839, du chef qui y commandait,
— L'imam de Sana est devenu leur allié, limam de Sana est mon ennemi, par conséquent les Anglais sont mes ennemis.
— Tes ennemis directs ?
— Non, mais ils fournissent à l'imam de Sana les moyens de me faire la guerre.
— Te la fait-il?
— Non, mais il n'attend qu'une occasion, et, en attendant, il a des afliliations dans toutes les villes du
LARABIE HEUREUSE.
Théama, affiliations qui ont pour but de soulever les populaticns contre moi.
— Et tout cela à l’instigation des Anglais?
— A l'instigation des Anglais, qui suivent ici le système qu'ils ont adopté dans l'Inde et qui leur a si bien réussi, savoir : l’art de protéger pour s'emparer plus tard. Mais je ne suis pas leur dupe; ils ont dû le voir quand j'ai chassé le résident anglais de Moka, et que j'ai fait abattre leur pavillon d’un coup de canon.
— Ils ne te l'ont point pardonné, quoique, à mon grand étonnement, ils n’en aient point tiré vengeance.
— Et la révolte de mon frère, le chérif Hammoud, Voublies-tu? Ft les tentatives faites auprès de mes autres frères, les oublies-tu? Non, entre les Anglais et moi, vois-tu, c’est une guerre sourde, mais une guerre à mort.
— Que comptes-tu faire contre eux ?
Il me regarda comme s’il eût voulu lire au fond de mon cœur.
— Les Anglais sont non-seulement nos ennemis politiques, mais nos ennemis religieux, dit-il.
— Que comptes-tu faire contre eux ? répétai-je.
— Si, quoique Français, tu es un bon musulman, tu dois les détester autant que mor.
— Ajoute qu'ils ont tué mon père en 1813 (retraite de Vittoria).
— Je puis donc avoir confiance en toi et compter sur ta discrétion ?
— Entièrement.
— Eh bien! alors, je n'hésite plus à te dire tous mes projets, qui, s'ils sont favorisés par le Prophète, fermeront avant six mois la mer Rouge aux Anglais et sauveront Vislamisme.
— Par quel moyen?
— En barrant le détroit de Bab-el-Mandeb.
Jeus lair stupéfait, quoique de longue main je connusse ce projet par les confidences du chérif Soliman.
— Et comment ty prendras-tu ? lui demandai-je.
— Connais-tu Aden ?
— Non, mais je sais comment est fait le détroit.
— Tu sais alors que les grands bâtiments ne peuvent passer qu'entre Aden et Périm.
— Je sais cela.
— Eh bien! je coulerai, s’il le faut, cent boutres chargés de pierres qui barreront le passage.
— Tu sais combien la mer a de profondeur entre Aden et Périm ?
— Non.
— Elle a de trente-quatre à trente-cing brasses.
— Comment sais-tu cela ?
— Je le sais. IL te faudra, non point cent boutres, mais trois cents,
— J'en coulerai trois cents, j'en coulerai six cents s’il le faut.
— Mais il faudra les fixer avec des ancres et des chaines, tes navires, sans quoi la marée et le courant les entraineront.
— Je les fixerai.
— Alors tu fermeras non-seulement la mer Rouge aux Anglais, mais à toutes les autres nations, C'est tout simplement la ruine de ton pays que tu rêves.
1l resta un instant pensif.
— Sans compter, ajoutai-je, qu'outre les Anglais, tu vas te brouiller avec tous les autres peuples européens, qui se donneront la main, non-seulement pour rouvrir le passage, ce qui ne sera pas dillicile, mais pour Vexpulser.
— Alors, dit Hussein, ce serait la guerre sainte (djehad), et trois millions d'Arabes prendraient les armes, sans compter deux auxiliaires contre lesquels tous les soldats de l'Occident ne pourront jamais rien, — la fièvre et la soif.
— Ainsi, pour venger ta rancune particulière contre
les Anglais, tu vas mettre la péninsule à feu et à sang?
— J'ai fait un vœu!
Quand un musulman dit : J'ai fait un vœu! il n’y a plus rien à lui répondre. Aussi ne lui répondis-je rien. Il vit que je me taisais, mais non point par conviction. Il continua.
— Ce sont les Anglais qui empêchent le Grand-Seigneur de reconnaitre ma souveraineté; ce sont les Anglais qui l'engagent à me déposséder des villes du litioral, et à y remplacer mes frères et mes soldats par des pachas et des garnisons. Ce sont les Anglais qui offrent de payer ces pachas et ces garnisons, la Porte n'étant pas assez riche pour les payer. Enfin, tous mes préparatifs sont faits sur divers points de la mer Rouge, et quelques semaines suffiront à mettre mon projet à exécution.
— Mais, lui dis-je alors, sans barrer la mer Rouge, ne pourrais-tu, en te réunissant aux Wahabytes, aux gens de l’Assir et aux Hadramites, chasser les Anglais d’Aden ?
— J’y compte bien, dit-il.
— À ce point de vue-là, compte sur moi.
— Tu m'aideras ?
— De tout mon pouvoir, et je me ferai tuer avec toi s’il le faut; mais pas de barrage.
— Pourquoi?
— J'ai la conviction que ce serait ta perte.
— J'ai fait un vœu! répéta encore Hussein d’un air sombre.
— Mais si tu arrives au même résultat par un autre moyen, ton vœu se trouve accompli.
— L'autre moyen n’est pas si sur, dit-il.
— Voyons.
— J'ai des intelligences dans la place, je ferai révolter les nègres sommaliens et les habitants musulmans. Ils incendieront la ville. Pendant que les Anglais éteindront, j'attaquerai avec cinquante mille hommes.
— Connais-tu la ville?
P — Oui, par les rapports que les Arabes m'en ont alt.
— Sais-tu par quel point elle est abordable ?
— Par l’est et par le nord.
— Et lartillerie?
— Je prendrai Aden d’assaut; je sacrifierai dix mille hommes, s’il le faut.
— C'est chanceux.
— Je marcherai au nom du Prophète.
— Je te dis que je te seconderai de tout mon pouvoir.
— Tu me l'as dit.
— Veux-tu que je te seconde?
— Oui.
— Envoie-moi à Aden, nous n'avons rien à faire tant que les fours ne seront point prêts et que la terre ne sera pas arrivée. Dans quinze jours je serai de retour.
— Tu reviendras ?
— Foi de musulman !
— Sur la tête de ton père, que les Anglais ont tué?
— Sur la tête de mon père, que les Anglais ont tué!
— Dans quinze jours?
— Dans quinze jours!
— Je ten donne vingt.
Puis, comme il avait l'air de douter :
— Seulement, ajoutai-je, pour me secourir en cas de besoin et me servir de guides s'il le faut, donnemoi deux hommes de confiance.
Cette proposition parut charmer le chérif Hussein.
— Je te les donnerai, dit-il, comme s'il m'accordait une grâce; mais comment entreras-lu à Aden ? ajouta-t-il,
— Comme un marchand ture venant y faire des emplettes,
mm)
— C'est bien! à
— Tu m'as dit que tu avais des intelligences dans Aden?
— J'en ai. : d
— Tl sera bon que tu m’accrédites auprès de celui en qui tu auras le plus de confiance. Tu comprends que c’est ma tête que Je Joue. : y
— Une lettre de moi te compromettrait trop. Mieux vaut que tu prennes ici des lettres d’un négociant, d'un Banian, par exemple. De cette facon, celui auquel tu seras adressé ne saura pas même le but de ton voyage, et comme j'ai besoin moi-même, vu l'approche du grand Beiram, époque à laquelle je fais des cadeaux à tout le monde, de beaucoup de marchandises, tu seras mon courtier.
— Soit! mais l'achat de ces marchandises prendra un assez long temps. Ne sois donc pas étonné, si je puis ne pas faire d'emplettes, que je n’en fasse pas.
— Tu feras comme tu voudras; les marchandises ne sont qu’un moyen.
— Ne puis-je me déguiser en Bédouin et entrer dans la ville comme si j'allais au marché?
— Ce sera difficile. Ta as le teint, mais pas la figure arabe. Les Arabes te reconnailtront pour étranger et te dénonceront.
— Bien; je prendrai conseil des circonstances.
— Quand partiras-tu ?
— Quand tu voudras.
Hussein regarda le ciel. Quelques nuages couraient assez rapidement dans la direction du sud.
— Le vent est bon, dit-il.
— Eh bien!
— Eh bien! dans une heure, avec un de mes dromadaires, tu peux être à Djézan. Je te remettrai une lettre pour le chérif Ali, mon neveu, qui mettra immédiatement à ta disposition le meilleur marcheur qu'il y aura dans le port.
— Et mes lettres?
— C'est juste; tu ne partiras que demain matin.
— A quelle heure?
— Au point du jour.
— Demain, au point du jour, je viendrai prendre les lettres et la note des articles que tu veux que jachéte pour toi.
— Ne viens ici que quand tu verras un drapeau rouge sur un des coins de ma terrasse.
— C’est convenu.
Le lendemain, au point du jour, le drapeau rouge flottait sur la terrasse, le chemdl soufflait toujours. Dix minutes après avoir vu le signal, j'étais chez Hussein.
— Souviens-toi de ce signal, me dit-il. Désormais quand, le jour, tu verras flotter le drapeau rouge, c'est que j'ai besoin de te voir. La nuit, deux lanternes, placées à l'angle est, le remplaceront.
Ce fut, en effet, ainsi qu’à l'avenir nous correspondimes.
Mes lettres étaient prétes. Les dromadaires étaient sellés, deux eunwques abyssins étaient équipés pour partir avec moi, Je pris congé de Hussein. A la porte, le khasnadar m’attendait. Il me remit une bourse pleine d'or de la part du chérif.
— Le seigneur, dit-il, l'invite à ne pas Uinquiéter de ta maison : il veillera sur elle.
Comme on m'avait donné la bourse sans compter, je la remis sans compter à Sélim.
— Serre cet argent, lui dis-je, il doit être employé aux emplettes du seigneur.
— Ou à les besoins personnels, dit le khasnadar.
Il pouvail y avoir dans cette bourse une quinztine de mille francs en guinées anglaises et en guinées du pacha d'Egypte, qui sont une contre-fagon des premières, Sélim la pesa dans sa main.
— C'est bien lourd, dit-il, où vais-je mettre cela?
— Dans ta djebbirah.
La djebbirah est une espèce de sabredache qui s’accroche au pommeau de la selle, Il y en a d'un travail extrêmement remarquable.
— Elle ne peut pas y entrer.
— Divise la somme.
Tl m'en donna une partie et prit l’autre, toujours sans compter. J'avais la plus grande confiance dans Sélim, et je n’ai jamais eu à m'en repentir.
Nous avions sept lieues à faire au milieu d’un pays plat parsemé de petites oasis, avec des nappes brillantes qui indiquaient la présence du sel. Nous traversâmes tout ce pays en une heure et demie.
A une lieve de Djézan, nous aperctimes la mer, et nous entendimes le mugissement des vagues. La mer nous apparaissait à travers les échancrures d’une chaîne de montagnes nommée Djebel-Ibn-Yaküb.
Vers sept heures du matin, nous mimes pied à terre devant le seuil de la douane. Les deux Abyssins me laissèrent là et s'empressèrent d'aller trouver, avec la lettre du chérif, Ali, qui vint immédiatement me recevoir. C'était lui qui, faute d'ordres, m'avait, on se le rappelle, deux ou trois mois auparavant, refusé une escorte.
Il me conduisit à l'instant même chez lui, me fit servir des rafraichissements, et ordonna de me fréter un pelit bateau et de le choisir le meilleur marcheur possible. Dans ce cas-là, ce sont les bâtiments pécheurs qu'il faut prendre. D’ailleurs, ce sont eux qui passent le plus facilement inapercus. Il va sans dire que je ne racontai rien au chérif du but de mon voyage. L'ordre était donné de me fournir un bateau, mais cet ordre ne disait même pas où ce bateau devait me transporter. Je laissai tomber dans la conversation le nom de Djedda.
Le bateau fut trouvé et mis à ma disposition vers neuf heures du matin. Seulement il dut rester à l'ancre jusqu’à midi, le vent ne se levant ordinairement que de dix à onze heures. Quand à cette heure il n’est pas levé, ily a calme pour toute la journée. Comme toujours, ma présence produisit son effet. Mes deux eunuques abyssins redoublaient la curiosité ; je passais toujours pour médecin. Soit maladie réelle, soit curiosité, cing ou six malades vinrent me consulter. Le chérif lui-même avait aussi son indisposition. Tl va sans dire encore que je n’eus le temps d’entreprendre aucune cure.
Vers deux heures, je montai dans mon saya avec les eunuques du chérif et Sélim. J'avais profité de ce temps pour l'approvisionner, La brise, qui était nordest, nous avantageait pour sortir de la rade. Une fois sortis, nous fûmes obligés, pour éviter les récifs et franchir les passes, de marcher droit vers l'ouest. Nous avions l'air de courir des bordées et de gagner la haute mer pour aller à Djedda. Quand nous fûmes cachés par la grande île Segid, j'ordonnai de mettre le cap sur Moka. Le reis, qui comptait aller à Djedda, fut tout stupéfait. IL va sans dire que je ne m'inquiétai aucunement de sa stupéfaction, et que je lui réitérai l'ordre de marcher au sud-est. Comme il était à mon entière disposition, il obéit. Mais il fallut l'intervention des deux Abyssins pour le déterminer à se soumettre. La promesse d'une récompense raisonnable adoucit sa mauvaise humeur d'être obligé de tourner au sud quand il croyait tourner au nord. Un autre détail le tracassait encore, c'est que j'exigeais qu'il gardât la haute mer. En haute mer, la marche est toujours plus rapide, et nécessite moins de précautions à cause des récifs qui sont, ainsi que les iles, en moins grand nombre que le long des côtes.
Au reste, notre pelit saya méritait son titre de courrier (saya veut dire courrier), IL semblait défier le vent, qui nous poussait, et nous filions quelque chose
comme douze à treize nœuds à l'heure. Il est vrai que ces courriers, n'étant point pontés et n'ayant qu'une petite dunette, risquent à chaque instant de chavirer. Au reste, notre patron était un excellent pilote, connaissant l'usage de la boussole, et manœuvrant admirablement sa coquille de noix avec ses trois ou quatre noirs. Il s'appelait Abd’el-Latif.
Vers le soir, la brise grandit et nous poussa si vigoureusement que, le lendemain matin, au point du jour, à cette heure où l'atmosphère est si pureet la vue si claire, nous nous trouvions par le travers de Hodeida. Nous avions fait à peu près cinquante lieues. Le volcan de Djebel-Tarr était doublé, ainsi que toutes les petites îles de Sabugar. Comme si le hasard avait su que j'étais pressé et eût résolu de me traiter en ami, aucun incident ne retarda notreroute. Seulement la mer commençait à se rétrécir à vue d'œii. D’une rive à l’autre, elle n'avait plus guère que trente lieues de large. On ne voyait pas encore les deux bords, mais, le matin, celte espèce de vapeur qui indique la présence de la terre.
À midi, au moment de la chaleur, nous avions presque chaque jour un calme complet. Il fallait en prendre son parti pendant deux ou trois heures. Comme je n’ai jamais pu m’habituer à dormir dans le jour, je m’amusais pendant deux ou trois heures & tirer des goélands et des dorades. Les négres dormaient comme des hommes de plomb, et je n’avais pas méme le remords de les réveiller par la détonation de mon fusil.
Pendant la nuit, au contraire, quand je dormais à mon tour, l'équipage veillait, chantait, dansait, fumait et prenait son café.
Mais la préoccupation à mon égard subsistait. Où allais-je et dans quel but allais-je? c’était l'objet de toutes les conversations nocturnes.
Si j'avais un conseil à donner à un voyageur qui part pour l'Orient, ce serait de rester autant que possible un mystère pour tout ce qui l'entoure. Plus le voyageur est mystérieux, plus il est respecté.
Vers l’avant-dernier jour de notre navigation, nous doublâmes les îles de Djebel-Sokar, où je devais, quelques mois plus tard, faire un séjour forcé de dixhuit jours; puis les îles d’Aroé; nous approchions de Moka. Mon reis s'était mis dans l'esprit que c'était là que j'allais. Le soir, pour tirer quelque chose de moi:
— Demain matin, me dit-il, nous serons à Moka.
— S'il plait à Dieu! répondis-je.
Il prit ou fitsemblant de prendre ces mots pour une aflirmation. Pendant la nuit, je m’apercus que le reis se rapprochait de terre. Les feux ne me paraissaient qu'à trois lieues ou trois lieues et demie de nous. D’ailleurs la boussole confirmait ma croyance; le ciel était magnilique, tout sillonné la nuit d'étoiles filantes; l'eau était phosphorescente, et l'on pouvait distin- £guer à une grande distance sur la mer.
Le lendemain, nous nous trouvions en effet en vue de Moka.
Nous distinguions très-facilement et à l'œil nu Ja forêt de palmiers dont Moka est entourée, ainsi que les principaux édifices.
Moka, vue de loin, a un aspect des plus pittoresques. [ly avait une grande salisfaction à bord. Personne ne doutait plus, effectivement, que nous n'allassions à Moka, et c'était chose toute naturelle que le reis, son équipage et même mes Abyssins se fussent mis cette idée en tête, Moka étant la capitale oflicielle de l'émir Hussein.
J'ai déjà employé, je crois, le mot d'émér au lieu du mot chérif; ces deux mots sont à peu près équiva-
lents : chérif veut dire noble, c'est-à-dire descendant de Mahomet; émir veut dire chef, prince surtout.
Nous naviguions donc vers Moka, quand je donnai tout a coup l’ordre de reprendre la haute mer et de nous diriger sur le cap Ras-Firmah. Or, le cap Ras- Firmäh-est sur la côte d'Abyssinie. C’est une monta= gene très-élevée, qui a la forme et l’échancrure d'une selle : aussi les Arabes l’appellent-ils Djebel-Serge, — montagne-selle.
L'étonnement de mes hommes à cet ordre fut inexprimable. Il fallut encore l'intervention de mes Abyssins pour forcer le patron à m’obéir. €e qu'il y a de curieux, c’est que, tout en maintenant la police à mon bord, mes Abyssins étaient pour le moins aussi fâchés que les autres de ne point aller à Moka.
À cet endroit de notre navigation, la mer s'était fort resserrée. Elle n'avait pas plus de dix à douze lieues de large. Il nous suffit donc de deux heures et demie pour nous trouver au Ras-Firmah. Commençons par dire qu’il n'existe pas une seule maison au Ras-Firmah, ce qui redoublal’étonnement de tout mon équipage. Sélim seul restait fort tranquille au milieu de l'agitation générale. Il allait où j'allais, peu lui importait où.
Une des raisons que le reis m'avait données pour descendre à Moka, c'était la nécessité de faire de l'eau, notre provision d’eau étant épuisée. Comme on croyait à une courte navigation, le patron el son équipage s'étaient servis de notre eau pour les ablutions. Il en résultait que l'eau manquait. Or, je savais que, dans une petite anse du Ras-Firmäh, il y avait toujours de l’eau douce conservée dans les excavations des rochers. Cette eau venait des orages et des pluies équatoriales. L'eau ne tombe pas souvent dans la mer Rouge, mais, quand elle y tombe, le ciel n’en est point avare.
J'annonçai donc au reis que j'abordais au Ras-Firmah pour faire de l’eau.
— Mais cette eau faite, me demanda-t-il, où ironsnous?
— Où jete conduirai, répondis-je.
Le reis secoua la tête; il était évident que ce n'était déjà plus de la curiosité, mais de l'inquiétude. Lorsque nous fûmes à terre, j'annonçai que nous passerions la nuit là. Si j'eusse continué mon chemin, je traversais le détroit pendant l'obscurité; c’est ce que je ne voulais pas. J'étais venu pour vorr, et la nuit, j'eusse mal vu. L'ordre donné de passer la nuit à terre faillit faire éclater une révolte.
Le pays d'Anakil, sur lequel nous venions de mettre le pied, est sillonné par diverses tribus de Gallas pasteurs, ou plutôt de Gallas pillards, et de Dumhoëtas, plus pillards encore, s’il est possible, que les Gallas. C'est le pays des lions noirs. Les troupeaux, dont ces lions sont les véritables seigneurs, se composent d'une race de moutons à tête noire et à grosse queue terminée par un fouet roulé en trompette comme la queue du pore. Au reste, leur chair a quelque aflinité avec celle de ce dernier animal, dont il porte la soie au lieu de laine.
Je vis autour du réservoir des traces de gazelles et de lions. Règle commune en Orient : partout où il y a de la gazelle, il y a du lion. On trouve aussi, aux environs du Ras-Firmâh, une espèce de vache qui a des cornes aussi larges que des bois de cerfs; des brebis entièrement blanches, dont la queue, longue d'une aune, est tournée sur elle-méme comme un cep de vigne; elles ont de plus le cou gonflé par une espèce de fanon qui pend jusqu'à terre, et qui leur donne quelque ressemblance avec la brebis d'Ajan. Les montagnes sont peuplées de béliers sauvages.
On récolte dans le pays la myrrhe, l'encens, la casse, la cannelle et quelques résines odoriférantes ; le caftier pousse dans la partie centrale,
Comme les craintes de nos hommes n'étaient pas
tout à fait dénuées de fondement, après avoir fait l'eau nécessaire, nous nous rembarquâmes, mais je fis jeter ancre à une centaine de mètres du rivage. :
Au moment du coucher du soleil, une particularité me frappa. Le soleil ne se coucha point comme un globe de feu, mais sous la forme d'une colonne. Était-ce l'effet d'un mirage, ou cela tenait-il au degré de latitude sous lequel nous nous trouvions? Nous étions par le 13° degré nord.
Pendant la nuit, nous entendimes le rugissement des lions qui se rapprochaient du rivage. Sans doute ils venaient faire de Peau à leur tour. Les cent mètres qui nous séparaient de la terrene rassuraient pas mes marins contre les attaques du roi du désert. Au reste, quiconque a entendu le rauquement du lion ne l’oubliera jamais.
À part ce rauquement, la nuit fut parfaitement calme. Dès le lever du soleil, et aussitôt la prière faite, je donnai le signal du départ.
— Mais enfin, demanda le reïs, où veux-tu que je te conduise ?
— Droit devant nous, lui répondis-je.
Et nous mimes le cap sur l’île Périm.
Vers deux heures de l'après-midi, nous avions l’île Périm à trois ou quatre lieues en face. A ce point de la mer Rouge, les deux rives, qui vont toujours se rapprochant jusqu’au détroit, où elles ne sont plus éloignées l’une de l’autre que d'environ quatre lieues, sont visibles à l'œil nu. Cependant une espèce de vapeur qui les couvre empêche de distinguer compléiement les objets. L'aspect de ce double rivage est triste et décharné. Du sable, des dunes, quelques rochers, presque pas de verdure.
A la hauteur de Vile Périm, un peu plus verdoyante que le reste du paysage, je donnai l’ordre au patron de se préparer à la pêche. Il ne comprenait pas quelle était mon intention en venant pêcher aussi loin, ni quelle espèce de poisson je comptais prendre. Cependant, comme toujours, il fallut obéir. Je craignais d’être vu par quelque navire anglais et inquiété si notre bâtiment n'était pas considéré comme bâtiment pêcheur. D'ailleurs, je ne voulais pas qu'il fit une marche trop rapide, espérant pouvoir sonder, et voulant ‘ne rendre compte de la possibilité de réalisation des projets du chérif.
Vers cing,heures, nous doublions le détroit et ce bouquet d'iles que les Arabes appellent les Huit- Frères. Nous entrions dans l'Océan Indien. L'étonnement de mon reis devenait de la stupéfaction. Je Jui ordonnai de serrer la côte d'Arabie de manière à ne pas m'en éloigner de plus d’une lieue ou une licue et demie. La nuit était venue.
Le lendemain, au point du jour, nous doublions le cap Ras-Arimora, le cap San-Antonio des Européens,
Enfin, vers cing heures du soir, je donnai l'ordre de mouïler dans l'anse de Bir-Ahmed (du puits d'Alhmed). Elle n'a pas de nom sur les cartes européennes. Je dépêchai à l'instant même un de mes eunuques vers le petit village de Lahadj, lui donnant l'ordre de me ramener des mulets ou des ânes pour faire le trajet. Je comptais résider à Lahadj, et entrer à Aden en voisin.
Je n'atlendais mon eunuque que le lendemain assez avant dans la matinée, attendu qu'aller et retour, il availau moins seize hieues à faire, dont moitié à pied, lorsqu'à mon grand étonnement j'entendis du bruit sur le rivage, et reconnus sa voix mêlée à celle de plusieurs Arabes, Au lien d'aller jusqu'à Lahadj, il s'élail arrôté à Bir-Ahmed, qui était sur sa route, et, autour du puits, ayant trouvé un petit village de Bédouins charbonniers, il avait loué les ânes nécessaires à notre transport, Ce retour m'arrangeait à merveille,
A deux heures du matin, j'étais prêt à partir. J'emmenai avec moi un seul eunuque, pour ne pas prendre trop d'importance par ma suite; je pris Sélim à part, et, tandis qu'il m’aidait à me travestir en homme du peuple, je lui recommandai de ne pas — quitter la barque, qui devait rester dans le golfe et faire semblant de pêcher.
Vers neuf heures du matin, nous entrions à Lahadj. Lahadj est traversé par un des fleuves dont on gratifie l'Arabie, l Wadi-Meidan; le second, le troisième et le quatrième sont le Schab, l'Wadi-Masora et l'Aftan.
Je ne sais si, pour mériter le nom de fleuve, il est besoin d’une humidité quelconque, mais je sais que PWadi-Meidan, au moment de mon arrivée à Lahadj, ne possédait pas une goutte d'eau. Les Arabes prétendent qu’en creusant dans son lit on en trouverait. Je laisse le problème aux chercheurs de puits artésiens.
Je descendis dans le premier caravansérail venu. C’est une chose excessivement commode que ces hôtelleries circulaires, avec leur puits au centre et leurs cinquante chambres à la circonférence, où l’on entre sans dire autre chose que bonjour, sans avoir à rendre compte d’où Von vient ni où lon va, où l'hôtelier, cafetier, barbier, chirurgien, répond à toutes les questions sans avoir le droit den faire une seule, et, quand son hôte s’en va, se contente toujours de la modique pièce de monnaie qui lui estofferte.
Le café est extérieur; on y veille, on y boit du café et du gueucher; on y joue, on y fume surtout le bourri. C'est là le rendez-vous des voyageurs. Le gueucher est une boisson faite avec la cosse du café. Cette boisson est infiniment meilleure que celle faite avec le grain. C'est ce que l’on appelle le café à la sultane. Le bourri est une pipe faile avec une noix de coco. C'est une espèce de hucca où l'on fume le tumbac de Perse. à
Toute la société funre à la même pipe, que l'on se passe après chaque troisième ou quatrième bouflée. On avale la fumée du bourri; les uns ont avarice de la garder dans leur estomac, les autres, après un temps plus ou moins long, la rendent ad libitum par la bouche ou par le nez.
Le tumbac vient de Chiraz. Il est compatriote du fameux vin de ce nom. Il arrive roulé en boule de la grosseur d’un échaudé, et s'écrase presque aussi facilement qu'un échaudé. Réduit en poussière, on le lave à une ou deux eaux, selon qu'on le veut plus ou moins fort, puis on le passe et serre dans un linge. Enfin, tout humide encore, on en charge le bourri, et sur le fourneau — schoukouf — on pose un charbon, qui y reste jusqu’à ce que le tumbac soit complétement épuisé.
Si un étranger entre, la première chose que l'on fait dans le cercle où il s’accroupit est de lui offrir le bourri. Bien entendu il n’est pas besoin qu'on le connaisse le moins du monde pour cela.
Les riches fument le hucca. Le hucca appartient, en général, à celui quile fume, mais en général aussi le bourri appartient au cafetier. :
Celui quia un hucca a un esclave nègre qui le lui porte partout où il va, qui le lui bourre, qui le lui allume, et qui lui renouvelle son charbon si par hasard il s'éteint. Quelques-uns, plus riches encore, ont non-seulement le hucca qu'ils fument, mais encore le paillasson sur lequel ils s'asscoient. Le nègre alors porte le hucca d'une main et le paillasson de l'autre, à moins que le nabab ne porte le luxe jusqu'à avoir deux nègres, l'un qui porte son hucca, l'autre son paillasson.
On reconnaît les gens riches à ce qu'ils ont une chemise, et une bague d'argent au petit doigt de la main droite. Getlo bague leur sert de cachet. Ils ne
portent jamais ce cachet a la main gauche, pas plus qu'ils ne mangent avec la main gauche. La main gauche est impure. C’est la Cendrillon chargée de tous les détails de la toilette. Chez les Persans, on ne la montre même pas.
Ces cafés ont leurs âtres en flammes qui éclairent fumeurs, buveurs et joueurs, et sont de l'effet le plus pittoresque à cause des parties d'ombre et de lumière qui flottent sur eux. Les joueurs sont en général des joueurs de dames ou d'échecs. à
Il y a quelques grands joueurs qui font des parties d’un jour, d'une semaine, d’un mois, qui ont descercles comme en avaient Philidor au café de la Regence, et M. de Labourdonnaye au club de la rue de Grammont. Ils sont silencieux comme des disciples de Pythagore. Les enfants, petites filles et petits garcons, courent tout nus au milieu des groupes, Ils ont
es ventres gros comme des barriques, et sucent du matin au soir la canne à sucre.
Puis viennent les danseuses. Dans la rue, à trente ou quarante pas du café, elles dansent pour elles, pour leur plaisir. Elles s’accompagnent de tambours debasque et de dabourkas. Elles chantent des refrains,
et à chaque refrain frappent dans leurs mains. Ces.
danses sont dialoguées. Deux ou trois sociétés se placent à dix ou quinze pas les unes des autres et dansent en quelque sorte de compte à demi. Ces yechtacha dansent entre elles et sans admettre d'hommes dans les figures qu'elles exécutent. Dans un cercle plus éloigné s'agitent, gambadent, cancanent les nègres. La, hommes et femmes sont mêlés. Tout en dansant, les nègres mâchent du bétel, les femmes du maslic en larmes ou de l’encens. Les uns et les autres font également usage de la noix de gourou, qui a le privilège de faire abondamment saliver. La noix de gourou tient lieu de rafraîchissement.
Les vieux tiennent leurs chapelets ef récitent des prières, ou expliquent certains versets du Coran. Les jeunes gens se préoccupent de politique, de chasse, de guerre, de commerce, d'amour.
N'oublions pas les danseuses de profession. Donnez à ce mot de danseuses toute l'extension possible. Elles ont un costume qui correspond, comme signification symbolique, à l'absence de la ceinture dorée du moyen âge. Non-seulement celles-la dansent, mais elles fument, boivent et mâchent le hachich, et alors les danses des nègres sont des menuets d'Exaudet comparées à leurs danses. Chacun leur donne selon ses moyens. Seulement, ce serait les humilier que de leur donner l'offrande dans la main. On leur colle la piece d'argent ou d'or contre le visage. Toutes ces Lis d'or passent en ornement à leur chevelure, en yracelets à leurs bras, en chevilliéres à leurs pieds, en boucles d'oreilles, en collier, en bagues. Tout cela rend, lorsqu'elles marchent ou qu'elles dansent, un
etit bruit charmant, qui les annonce de loin comme es grelots annoncent la mule.
Puis, enfin, il y a le derviche. Celui-li-est charlatan, médecin, sorcier, danseur, hurleur, diseur de bonne aventure, espion, tout enfin, excepté homme. Il a toutes sortes de priviléges. Partout où il va, il lui est dû quelque chose. Si c'est dans une hôtellerie, logement gratis; si c'est dans un café, café gratis.
Un marchand qui refuserait la pratique d'un derviche hurleur ou tourneur, — ce sont les deux occupations principales des derviches, — serait un homme ruiné, On ne prendrait plus rien chez lui; sans compler que, s'il avait affaire à un derviche rancunier, ce derviche n'aurait qu'un mot à dire pour le faire lapider.
Demandez à mon ami Arnaud, qui avait eu le malheur de refuser une bougie à un derviche, Il y avait alors des incendies de tous côtés, le derviche l'accusa d'être l'incendiaire. On crut le derviche, on
poursuivit Arnaud de rue en rue. Iallait périr sous les pierres, la boue et les batons, si la porte d’un Turc un peu moins fanatique que les autres ne se fat ouverte devant lui. Il y entra. Il était temps! Le Turc s'appelait Hadji-Jusuf; il eut toutes les peines du monde, non-seulement à sauver Arnaud, mais à se sauver lui-même. Cela se passait à la fin de 4849, à Hodeida.
Voilà donc comment les nuits, au moment où l’on commence à vivre dans J'Yémen, s’écoulent de huit heures du soir à six heures du matin.
Avous-nous bien parlé de tout : hôtelleries, joueurs, buveurs, fumeurs, danseuses, nègres, almées et derviches? Nous avons oublié les chameaux se promenant avec gravité au milieu des différents groupes, et le chant du coq, remplaçant les horloges et sonnant régulièrement les heures.
En arrivant au caravansérail, je pris ma chambre comme les autres, mais je ne la gardai pas toujours, chaque chambre n'ayant d'autre ouverture que la porte, par conséquent pas de courant d'air. Circonslance grave dans un pays où, par la saison chaude, le thermomètre monte de 42° à 50°. Cette température, un tiers au-dessus de celle qui fait éclore les vers à soie, fait par malheur éclore bien d’autres animaux.
A peine fus-je entré dans cette malheureuse chambre, que je me sentis piqué par des milliers d’épingles. Je passai l’inspection de ma chambre avec une cire. C'était effrayant à voir. IL y avait une collection de tous les insectes, depuis le moustique jusqu’au scorpion, à la tarentule et au millepieds, mais non point par couples comme dans l'arche, par milliers, par millions, par milliards.
Je me réfugiai dans la cour, au milieu des chameaux. Là, j'eus un autre agrément. J’altrapai un animal qui fait particulièrement la cour au chameau, et qui, quand le chameau lui manque, se contente de l’homme. Je ne connais pas son nom scientifique, mais je ne crains pas de l’humilier en le comparant à ces tiquets d'Europe qui se font si dodus aux dépens de nos chiens de chasse. J'appelai mon eunuque. Mon eunuque se nommait Osman, ni plus ni moins que dans une tragédie de Racine.
— Osman, lui dis-je, il est impossible de rester cing minutes de plus ici.
— Pourquoi cela, seigneur pèlerin? me demanda-t-il.
Tout musulman qui est allé à la Mecque est hadji (pèlerin), et est salué de ce titre.
— Mais regarde donc, lui dis-je en lui montrant un coin de ma chemise où se trouvait réunie une collection de vermine qui ett fait envie à un Espagnol.
Osman regarda, mais ne comprit point.
— Des puces, des punaises, lui dis-je.
— Eh bien?
— Eh bien! je veux aller quelque part où il n'y ait point de celte vermine-la. Cherche-moi un logement; Je neresterai pas une heure ici.
— Prends garde qu'une si grande délicatesse te fasse reconnaître pour ce que tu es,
— Que peut-il m'arriver de pis, si l'on me reconnaît, que d'être pendu ? j'aime mieux être pendu que dévoré vivant par ces horribles bêtes.
Osman m'expliqua que partout où j'irais, ce serait la même chose, et peut-être pis encore. Mais il prit un terme moyen, Il sortit en me faisant signe de prendre patience, Un instant après, je le vis revenir avec un siri et un sac en toile de coton gommé. Un sirir est un cadre supporté par quatre pieds représenfant assez bien un fond sanglé, excepté que les sangles sont remplacées par des cordes en feuilles de palmier, C'était la couchetle, Le sac en toile de coton gommé était à la fois le matelas, la couverture et les draps.
32 L'ARABILC HEUREUSE.
Tl dressa le cadre en dehors et près du café, tout en me montrant une dizaine de voyageurs qui avaient eu recours à l’expédient qu'il m'offrait, et qui me prouvaient par leurs ronflements qu'ils ne s’en étaient pas mal trouvés. L
Il s'agissait pour le moment de me dépouiller de mes vêtements et de ma fouta (mon pagne), et de m’introduire le plus discrètement possible dans mon sac. Mais mon sac me paraissait d'une propreté équivoque. Je me contentai donc, au grand étonnement d'Osman, de le convertir en oreiller, et de me coucher tout habillé sur mon cadre. Il est vrai que mon owe habillé n’avait pas là-bas la signification qu'il a ici.
Il me fut impossible de dormir. Mes délicatesses européennes, jointes aux différents dangers que j'ai presque toujours courus et qui me forcaient de ne dormir que d’un cil, m'ont tellement habitué à la veille, qu'aujourd'hui en France, où ni ennemis ni insectes ne troublent mon sommeil, je dors à peine et suis toujours prêt à sauter à bas de mon lit au moindre bruit.
Je n'étais pas précisément venu au reste pour dormir, fumer, prendre du café et voir danser des almées: mais un des caractères du tempérament musulman est de ne jamais se presser. Un musulman a du temps pour tout. Ce sont les juifs, les chrétiens et les Grecs qui se pressent. Et encore à la longue subissent-ils cet empâtement général. Je devais donc, comme tout musulman, et là plus qu'ailleurs, remplir tous mes devoirs religieux. Aussi, réuni à mon groupe, fis-je la prière avec toutle monde.
La prière faite, tout le monde mange. Osman m'avait préparé une poule au riz. Je mangeai ma poule, et, comme l'heure des affaires était venue, je pensai à mes affaires. D'abord je devais me rendre compte de la position de Lahadj. De son côté, Osman devait, pour satisfaire ma curiosité de voyageur, s'informer du total de la population et des noms des principaux négociants.
Lahadj est un gros village, ni fort peuplé, ni fort étendu. Les habitants naturels sont des cultivateurs et des artisans. Sa population flottante se compose des Bédouins marchands, venant vendre leurs produits, — des troupeaux, du beurre, du café, de la laine. Cette population flottante, toujours en hostilité avec les Anglais, s'éloigne ou se rapproche selon la guerre où l'armistice. Si les Anglais se plaignent des hommes qu'on leur a tués et se fachent, les Bédouins se retirent dans les montagnes au milieu desquelles Lahadj est situé. Alors les Anglais ne sont plus assassinés; ils meurent de faim.
Les Anglais alors doivent aller chercher leurs vivres indigènes sur la côte orientale d'Afrique, à Maurice et à Ceylan. Quand ils oublient les assassinats et proclament la paix, les vivres reparaissent et les marchés d'Aden regorgent. L'avantage des Anglais est donc de ne pas faire l'appel de leurs hommes trop scrupuleusement. Une fois l'argent entré dans les mains des Bédouins, il n’en sort plus jamais. Cependant, si la guerre est proclamée, s’il faut acheter des armes et de la poudre, alors l'argent anglais revoit le jour.
Lahadj est à dix-huit ou vingt milles au nord d’Aden, six à sept lieues.
Au nombre des insectes qui peuplent le pays, nous n'avons point parlé d'un animal à lui seul aussi désagréable que tous. C'est un frelon gros comme une forte noix, qui pique avec la queue, comme les guépes, et dont la piqûre est aussi grave que celle du scorpion. Ces frelons adorent les dattes. Quand on les recueille, c'est une guerre à soutenir, souvent contre toute une bande. Quoique sèches, ils reconnaissent les dattes pour un vol qui leur a été fait, et viennent vous les disputer jus que dans les mains, Jusque dans
la bouche. ils ont un bourdonnement avec lequel ils sonnent leur déclaration de guerre. Je retrouvai celte même abominable mouche à Mascate et à Bassora, en Perse et sur tous les cours d’eau bordés de palmiers dattiers. J'ai vu trois de ces mouches tuer un chameau. Je crois que j'en ai déjà parlé; mais je n’en dirai jamais le mal que j'en pense. J'ai été piqué par une vipère et par une de ces mouches. Je ne fais pas de différence dans la douleur ni dans le danger couru.
Le village est généralement bâti en bambous et en torchis. On y voit cependant quelques maisons bâties en pierres, et une forte citadelle habitée par le cheik de l'endroit. Le reste de la journée fut occupé par moi à faire ces observations. J'ai raconté ce qui se passait la nuit.
Le soir, je me rendis chez le cheik, visite de politesse. Il s'appelait Sidi-Ahmed. Ahmed est le diminutif de Mahomet.
Mon titre de hadji me faisait bien venir partout; mon turban vert le proclamait quand mon Abyssin n'était pas 1a pour m’annoncer. Le cheik voulut savoir ce qui m’amenait à Lahadj. Mon but était tout commercial. Je venais directement de la Mecque, j'étais un marchand ture.
Il me demanda des nouvelles du chérif de la Mecque et de sa famille, des nouvelles du pacha de Djedda. J'étais ferré sur le pacha et sur le chérif.
Puis il entama la question politique, et me demanda ce qu'il y avait de nouveau au point de vue des Anglais. Mes affaires commerciales m’empéchaient de me préoccuper d'affaires politiques. Cependant, par cela même que je semblais mal renseigné, je poussai le cheik et l'espèce de cour qui l'entourait, son conseil municipal, la djemda, à parler. Chacun alors donna sa nouvelle. Le fond de tout cela était une haine profonde pour les Anglais. Seulement, chez le cheik, cette haine était tempérée par la cupidité. Au boutdu compte, ces Anglais tant hais enrichissaient tout le monde. On leur faisait tout payer au cours de Londres. Voler un Anglais, c'était un acte méritoire; moins méritoire cependant que de le tuer. Mais ne pouvant pas faire ce qu’on veut, on fait ce que l’on peut. Seulement on se vantait de les voler, mais on ne se vantait pas de les tuer.
Quand ce malheur arrivait, qu'on trouvât un Anglais assassiné, les habitants de Lahadj déploraient ce malheur, se mettaient à la recherche de l'assassin, et comme, le plus souvent, c'était l'assassin qui était chargé de la recherche, l'assassin, bien entendu, ne se trouvait pas. On rejetait alors le péché sur les Béni-Sobach, les Béni-Ayas et les Fadélis. C'étaient d'abominables brigands qui ne vivaient que de meurtres et de rapines; mais on ne pouvait rien contre eux, et cela se passait ainsi.
Au reste, le cheik écoutait toutes les malédictions sans s’y mêler. Il affectait même d'être au mieux avec le gouverneur d'Aden, le capitaine Haines, homme très-remarquable, qui commande encore aujourd'hui.
Le capitaine Haines à Aden, le consul Hamilton à Zanzibar, et le major Hennel résidant à Bender-Bouchir, sont les principaux rouages de cette superbe mécanique appelée la puissance anglaise, et qui domine dans la mer Rouge, sur le golfe Persique et sur les mers de l'Inde.
Chaque fois qu'au point de vue arabe on racontait les faits du capitaine Haines, le cheik prenait le parti du capitaine Haines.
— Aly! disait-il de temps en temps, quel malheur que le capitaine Haines ne soit pas musulman!
Puis, par extension :
— Et même tous les Anglais! ajoutait-il avec un soupir. '
Les Anglais dépensent des sommes folles pour s al-
lier les Arabes. Ils y trouvent de temps en temps un trailre, jamais un ami. Pour épouvanter les hommes de la montagne, de temps en temps les Anglais mettent la main sur un Arabe et le pendent. Tout pendu est un martyr, un schaède : dix Anglais meurent pour ce pendu.
Le cheik me fit des questions sur le genre de commerce que je venais faire.
Je venais acheter des laines de chèvres et des poils de chameaux. Je comptais prendre aussi quelques balies de café.
— Quand veux-tu aller 4 Aden? me demanda-t-il.
— Demain, s’il plait à Dieu.
— Eh bien! je te donnerai un de mes esclaves pour t’accompagner, il te mettra de ma part en relation avec les Banians.
Sur cetle offre et mes remerciments qui en furent la suite, nous nous séparames,
Aden est situé au pied des montagnes. Il faut done arriver au dernier sommet de la derniére montagne pour voir Aden. Du sommet de cette montagne on pourrait tirer sur Aden avec des fusils de rempart. Aden est bâti sur le cap qui lui a donné son nom ou qui a reçu son nom de lui.
Beaucoup d’auteurs ont vu dans le nom d’Aden une désignation géographique du paradis terrestre. En effet, entre Aden et Eden, la différence n’estque d'une lettre. Il est à vingt-cinq lieues environ du détroit de Bab-el-Mandeb. La ville, quoique en partie ruinée par le séjour des Anglais, qui, en faisant d’Aden une ville, et surtout un fort européen, en ont chassé les indigènes, conserve encore quelques traces de son ancienne splendeur arabe.
Tout ce qui y est construction nouvelle est construclion anglaise. Aden et ses environs sont l’aridité personnifiée. Les monts Schemsan, au milieu desquels ils se trouvent, montrent partout, comme des squelettes mal enterrés au désert, leurs ossements de granit dénudés par le souflle du simoûn. L’air y est insalubre, l’eau malfaisante, corrompue, détestable. Ces deux éléments de destruction réunis produisent les dyssenteries, les hépatites, les hydropisies, les éléphantiasis, enfin toutes les variétés des affections de la peau. La population, même indigène, qui devrait être habituée au climat et à l'eau, est chétive et dévorée par la fièvre; que l’on juge de l'effet produit sur les Européens! Les Anglais, chaque année, renouvellent au moins les deux tiers de leur garnison.
Depuis que le commerce arabe est à peu près détruit, la seule chose qui donne un peu de vie et de mouvement à Aden, c'est la halte qu’y fait pendant quelques heures la malle des Indes. Les quelques négociants musulmans qui habitent encore la ville trouvent dans cette circonstance un moyen d'écouler quelques-unes de leurs marchandises, Mais ils ont à lutter contre les marchands anglais; aussi le commerce est-il presque entièrement dans des mains anglaises et indiennes.
Presque toute la population d’Aden est une population de réfugiés, les uns fuyant l'imam de Sana, les autres le chérif Hussein, ceux-ci le pacha d'Égypte, ceux-là la Porte. Elle peut s'élever à six mille habitants.
La garnison anglaise peut monter à deux mille hommes d'infanterie, quatre cents hommes de cavalerie, cent hommes du génie, el cent hommes d'artillerie,
Je jetai en passant un coup d'œil sur les forlifications. [l faut rendre justice aux Anglais, ils s’entendent à foruilier, Témoins Gibraltar et Malle, Au reste, ces
fortifications sont bien plutôt élevées contre les Français et les Américains que contre les Arabes.
Ainsi, par mer, la ville est presque impossible à prendre. Il est vrai que Chérif-Hussein ne comptait point atlaquer Aden par mer. Ce côté des fortifications m’occupa donc médiocrement. Ce qui mefrappa, ce fut la possibilité d'enlever la ville d'un coup de main à l’aide des Sommaliens qui travaillent dans la place, ou de la réduire en cendres en mettant le feu aux maisons de bambou, qui, grillées par le soleil, brdleraient comme des allumettes. I] suffirait pour cela de deux ou trois fusées ou de cing ou six balles incendiaires. La population indigène secondant l'attaque extérieure, on aurait raison en une heure de trois ou quatre mille hommes de garnison. Ll est vrai que le résultat ne serait gu’éphémére, les flottilles anglaises qui stationnent dans l'Inde reprendraient Aden avec la même promptitude qu’Aden leur aurait été pris; mais elles ne reprendraient qu’Aden.
Au reste, ma position dans Aden, au moment où Jy mettais le pied, était d'autant plus précaire que Yon venait d'arrêter trente-neuf Arabes, agents des montagnards. On devait les pendre d’un moment à l’autre, et le hasard eût pu faire que pour mon entrée j'assistasse à cette exécution. D'ailleurs, les prisonniers avaient, avec une constance inoule, supporlé la bastonnade et la détention. On espérait encore quelque chose de la vue du supplice; mais il n’était pas probable que cordes ni potences pussent les faire parler.
Le cheik Ahmed avait eu, à propos des trente-neuf prisonniers, des pourparlers avec le capitaine Haines. Siles prisonniers étaient exécutés, avait-il dit, les Anglais devaient s'attendre à de terribles représailles. Que cette menace eût ou non porté ses fruits, les prisonniers n'avaient pas été exécutés. Mais, dans l’attente, la population était agitée, et les espions arabes parcouraient tous les groupes pour écouter ce qui S'y disait, et faire, le cas échéant, de nouvelles arrestations.
Je fus moi-même l'objet d’une surveillance assidue. Par bonheur, à Aden comme dans tout l'Orient, il ya une population qui parle ce mauvais italien qu'on appelle la langue franque (frengz). Ce fut parce que J'entendais la langue franque que je connus le véritable état des choses et appris que le capitaine Haines attendait des renforts, et que les exécutions n'auraient lieu que quand ces renforts seraient arrivés.
J'affectai doncla plus grande indifférence pour tout ce qui n'était point affaire commerciale. Je suivis l’esclave du cheik chez les amis de son maître, auxquels il l'avait chargé de me recommander, et je leur achetai pour quatre ou cing mille francs de marchandises de l'Inde : étoffes de coton, mousseline, nankin, un certain nombre de somadas, — articles qui se fabriquent dans l'Hadramout, — enfin une ou deux grosses de sandales de maroquin venant de Bombay et de Calcutta. Quant au café, je ne m'en préoccupai pas, puisque le cheik avait dit qu'il pouvait m'en fournir. J'achevai mes emplettes en achetant deux ou trois balles de cassonade. Les Arabes repoussent le sucre en pains, ayant ce préjugé que le sucre en pains est clarifié avec du sang et des os de charogne.
Je pris quelques couffes de dattes et d'épices, et, avant la fermeture des portes, j'étais sur mon ane avec mon eunuque à droite, mon guide à gauche, très-heureux de sortir d'Aden avec mes deux oreilles, J'arrivai à Lahadj dans la nuit, Remarquez que toutes les routes sont très-sûres, excepté pour des ennemis et des hommes que l'on croit des espions.
Tout le long de la route, au reste, on est reconnu par des Bédouins qui font des espèces de patrouilles. Ils nous arrétaient à peu près de lieue en lieue, échangeaient avec mon guide quelques paroles en langue kabyle que je ne comprenais pas, et nous
OO ——pZ
laissaient continuer notre chemin. Inutile de dire que rien n’était moins rassurant comme aspect que l’apparition et même la disparition de ces honnêtes gens.
Vers deux heures du matin, je rentrais à Lahadj. Depuis plus d’une heure, les aboiements des chiens, le bruit des tam-tams et des darboukas nous annonçaent que le village venait en quelque sorte au devant de nous. J’eusse autant aimé le silence, je l'avoue; j'étais éreinté de mes veilles successives, et surtout de certaines émotions éprouvées dans la journée et dont je n'avais pas élé le maître.
Vu de loin, Lahadj ressemblait à un village de possédés. La ressemblance était d'autant plus frappante, que cette nuit les danses étaient éclairées par la lueur de deux ou trois cases qui brûlaient, ce qui n’empéchait pas les danseurs de danser, les joueurs de jouer, les buveurs de boire.
J'errivai à mon caravansérail, et je me jetai sur mon cadre. Le voyage avait un peu secoué ma vermine; mals restatetit les moustiques, les danseurs, et les brûlés, qui faisaient un tel bacchanal que je renon- £ais à fermer l'œil, quand par bonheur les cris de dba dha! se firent entendre.
C'était une hyène qui venait d’enlever un petit ânon. Toutela population, joueurs, danseurs, femmes, enfants, se mit à la poursuite de la voleuse. Il va sans dire qu’on ne vit pas même le bout de sa queue, pas plus que celle de l’ânon; mais la chose eut pour moi un grand avantage, c'est que je n’eus plus affaire qu'aux moustiques et aux chants des cugs.
J'étais si fatigué que, malgré le bourdonnement des uns et la trompette des autres, je finis par m’assoupir. Mais l’assoupissement ne fut pas long : vers cing heures du matin, j’entendis le rugissement de la panthère. J’ouvris un œil, pour voir l’effet que ce rugissement produisait sur les hommes et sur les bétes. Les hommes ne sourcillérent pas, mais les animaux, les chameaux entre autres, donnaient les mêmes signes de crainte que s'ils eussent couru quelque danger. [ls se levérent sur trois pattes: la quatrième est attachée repliée sur elle-même, par précaution ; c’est ce qui remplace le licou. Quelques-uns s’élevérent avec une telle rapidité qu'ils brisérent leur lien, et se mirent à courir coniine des enragés. Au bruit qu'ils firent en courant ét en bramant, les hommes se réveillérent el se mirent à leur poursuite. Enfin le jour fut annoncé par lé muezzin. Les femmes sortirent des maisons, leur urne sur la tête. Elles allaient chercher de l'eau, et en même temps faire leurs ablutions.
Les filles se reconnaissaient à leurs voiles blancs, les femmes mariées à leurs voiles foncés. Les hommes, de leur côlé, allérent aussi faire leurs ablutions, et, après la prière, à laquelle les femmes, excepté les viëilles, ne prirént aucune part, chacun alla à ses occupations,
Je cobi plais passer encore toute la journée à Lahadj, el ne me reméllre en route que la nuit. Dans laprésmidi, on devait m'envoyer les emplettes que j'avais failes la veille a Aden, Puis j'avais à les compléler par l'achat de mon café moka el de mes laines. C'était, on se le rappelle, l'affaire du cheik. J'étais chez lui vers dix heures; 4 onze heures, nos hégociations étaient lerminées. J'avais acheté trois balles de café et douze à quinze ballots de belle laine filée; j'en avais pour un millier de roupies. La roupie vaut vingt-huit sous de notre monnaie.
Je dinai avec le cheik, qui me fit une espèce de fête, Mon tilre de pélerin et mon titre d'hole lui en faisaient un double devoir. Un mouton tout entier y passa, couché sur un plat de cinquante livres de riz. Toute la famille, lous les parents, tous les amis furent du festin, dont les débris furentensuite partagés, nonseulement par la domesticité, mais par les assistants,
Le chameau peut rester huit jours sans boire,
lArabe peut rester trois jours sans manger. Le chameau alteré, quand il boit, boit pour huit jours; quand Sr affamé mange, il a l'air de manger pour toute a vie.
Nous fumâmes et primes du café jusqu'au moment du départ. J'avais dit au cheik que je retournais à la Mecque. fl me chargea d’une offrande pour le temple. Cette offrande consistait en un ballot de parfums et en une somme de cent cinquante roupies pour les pauvres. J'étais assez embarrassé, mais refuser c'était avouer que j'avais menti. Je pris donc roupies et parfums, et, à inon arrivée à Abou-Arich, je fis passer le tout à mon ami le chérif Soliman.
Vers cing heures, mes ballots étaient arrivés d'Aden. Ils eussent da payer un droit comme venant de l'Inde anglaise. Le cheik me fit la gracieuseté de m’exempter de ce droit. C'était une chose fort extraordinaire chez un Arabe. Je donnai l’ordre à Osman de faire charger ma marchandise sur vingt-deux chameaux. Je fis prix pour le transport moyennant quatre roupies par chameau.
A sept heures, les chameaux partirent avec leurs guides. À neuf heures, je me mis en route moi-même, Au petit jour, après avoir fait une halte d’un instant à Bir-Ahmed, j'étais rendu à l’anse où m’attendait Sélim, le second eunuque et le reis.
Le chargement dura environ uae heure et demie. Vers dix ou onze heures, nous levames l'ancre. Seu= lement le retour devenait plus difficile. Nous avions le vent contraire; les matelots furent obligés de nous haler jusqu’au cap Antonio, où nous arrivames vers deux heures dn matin. Ils avaient fait une dizaine de lieues depuis le départ, Nous mimes pied à terre et passdmes la nuit dans des huttes de pêcheurs, où, à ma grande satisfaction, je pus manger du poisson frais et nie reposer un peu. Deux nègres et l’un des eunuques veillaient à bord. Ces pêcheurs, hoinmes et femmes, étaient superbes.
Sélim m’apprit que pendant mon absence il avait été visité par des canots anglais qui faisaient la police des côtes. Interrogé sur ce qu il faisait là, il avaitrenvoyé au reis, qui avait répondu :
— Je pêche en attendant le patron, qui est allé chercher des provisions et des marchandises à Lahadj:
Ceux qui montaient les canots s'étaient contentés de cette réponse. 4
Nous mimes quatre jours et demi à repasser le cap de Bab-el-Mandeb. C'était à peine quatre lieues par jour. Une fois l'île Périm dépassée, nous marchâmes à la voile. Le vent, sans être tout à fait contraire, nous favorisait peu. Par bonheur, nous avions le courant,
Le soir du second jour, nous parvenions à mouiller devant Moka. Je ne parlerai point de Moka cette fois, attendu que je me gardai bien d'y descendre. Nous n'avions fait cette halte que pour prendre de l'eau et quelques vivres. Nous repartimes le lendemain matin. Seize joursaprès, nous étions à Djezan. Le lendemain malin, j'étais à Abou-Arich. Mon voyage avait duré vingt-cinq ou vingt-six jours.
Chérif-Hussein m'attendait avec une grande impatience. [1 me laissa à peine le temps de descendre de mon dromadaire et m'emmena sur sa terrasse. La, il me fit redire mot pour mot ce que sait déjà le lecteur.
Ayant vu Aden du haut de la montagne et l'ayant examiné attentivement à vol d'oiseau, je pus lui en tracer un plan sur le parquet, Mais la question n'était pas précisément dans la force d'Aden. Il était incontestable, comme nous l'avons déjà dit, qu'Aden pouvait être enlevé par un coup de main, surlont si les tribus en hostilité avec les Anglais faisaient alliance avec lui. Mais Aden, dans un temps donné, devait être incontéstablement repris.
Quant au barrage, je lui en expliquai la presque impossibilité, en Jui traçant à terre la configuration
du col de la mer Rouge avec son cap Bab-el-Mandeb, son Ras-Bir, son ile Périm et sa petite ile Pilote.
Le chérif me demanda le temps de réfléchir et me fit signe de la main que j'étais libre de rentrer chez moi. Je me retirais, quand il me rappela.
— A propos, dit-il, nous avons fait pendant ton absence bien de la besogne. Etudie tout cela, je pense que tu seras content. Si quelque chose n’est pas bien, on corrigéra selon ton ordre.
En effet, ma citadelle avait acquis une nouvelle enceinte, dans l’intérieur de laquelle on avait construit un fourneau tout à fait simple, mais répondant à mes besoins. A une certaine distance des fourneaux, élaient réunis en grande quantité des troncs et des branchages de nabacks destinés à chauffer ce fourneau. D'un autre côté, se trouvaient en monceaux deux ou trois cents pièces de canon de fonte brisée en petits morceaux, prêts à être mis dans les creusets. Sous un hangar se trouvait amoncelé le sable qu'il avait fait venir de Has. Tout cela, y compris l'enceinte fermée par une porte parfaitement solide, avait élé exéculé pendant mon absence,
Je rentrai chez moi. J'étais si fatigué que je remis le bain après le sommeil, Qand je me réveillai, on m’annonga que mon bain élait prêt. Tachons de faire comprendre ce que c’est qu'un bain à Abou-Arich et dans tout l'Yémen.
D'abord, dans tout l'Yémen, il n’y a pas une seule baignoire comme nous l’entendons. Il y a des trous et des jarres. Les trous, comme on le pense bien, ne sont aucunement portatifs : il faul aller les trouver, Ils sont dans le voisinage des puits, pour que l'eau n'ait pas trop loin à couler. Une rigole, garnie d'un bambou creux, conduit l’eau où elle doit aller. Chaque famille un peu importante a son trou, qui sert à tout son monde. Ce trou es! fabriqué en briques, les unes cuiles au four, les autres séchées au soleil,
Ils sontenvironnés de plantes grimpantes ou d'arbres garnissant comme le jasmin et le myrthe. C’est une
récantion prise pour que les femmes puissent s’y aigner; elles s'y baignent à trois où quatre ensemble. Parfois ces trous sont revêlus de marbre brut; à l'user, il se polit.
Quant aux jarres, ce sont d'énormes vases ayant forme d’urnes. Ce sont de ces pots dans lesquels se cachaient les quarante voleurs d'Ali-Baba. Elles sont hautes d'un mètre trente ou quarante centimètres. Quand elles sont à demeure, on y arrive par un talus de gazon. Un robinet fixé au bas de la jarre rend aux jardins l'eau que la jarre a reçue, Dans les maisons un peu aisées, il y a cinq ou six jarres placées sur une seule ligne, et à un mètre l'une de l'autre. On y prend son bain en compagnie, et, comiie la tête en Sort en guise dé bouchon de carafe, on a, tout en su baignant, les douceurs de la conversation, Ces jarres sont abritées put des tonnelles en jonc couvertes de jasmins, de rosiers et de chévrefeuilles,
C'est surtout le matin, et ensuite pendant la sieste,
ue se prénnent les bains. Passons aux jarres portatives, Les Jarres portälives sont, conitie forme, exactement pareilles aux autres. Seulement, elles sont assujettiés dans une espèce de construction en bois comme on en établit atitour des enfants que l'on veut apprendre à marcher seuls. On les porte à volonté. Quand edt y est versée à une hauteur convenable, on monte sur tin meuble quelconque, et du meuble on s'introduit dans la jarre, L'aspect d'un baigneur faisant ative dvec ses bras nus et ara sa tile rasée est souvent des plus grotesques.
Je jouissais en participation des bains du jardin et
du kiosque du chérif Hussein, qui se trouvaiententre ma forteresse et la sienne, à cinq minutes de chemin l'une de l’autre. C'était de la part de l’émir une gracieuseté qu'il n’actordait pas même à son fils. Seulement, quand je prenais un bain, je devais en informer le chérif, afin que je ne lv rencontrasse point avec ses femmes. Cela, c'était l'affaire de Sélim. On me prévint done que mon bain était prêl. Je me levai et me rendis au postan. Le mot postan correspond presque à Eden. C’est un lieu de plaisir, de récréalion.
En rentrant chez moi, je fus informé que j'allais recevoir la visite du chérif. Hadji-Soliman, en mon absence, avait tout mis en ordre pour le recevoir. Au reste, c'était chose facile, le mobilier se réduisant à des tapis et à des coussins. En effet, Cinq minutes après, le chérif entrait, précédé de ses nègres et accompagné de ses principaux ofliciers. Sa visite était à la fois une visite de politesse et de curiosité. Il ne connaissait rien de tout mon petit bazar. Mon retour élait une occasion pour lui de satisfaire un désir qu'il avait depuis longtemps, et qui était stimulé par ceux qui étaient venus chez moi, et qui lui avaient parlé de mon arrangement intérieur.
En effet, j'avais beaucoup de choses curieuses pour un Arabe. D'abord mes instruments de chirurgie; puis ma petite pharmacie; puis mes instruments d'astronomie, mon baromètre, mon thermomètre, et surtout un petit sextant de poche à l'aide duquel je lui faisais mouvoir le soleil sur 16 plancher de la salle. J'avais en outre un graphomètre, qui lui montrait les hommes la têle en bas, les arbres la cime par terre, et les maisons sens dessus dessous.
Je fus obligé de lui faire un véritable cours. J'avais un globe en peau blanche qui se soufflaitet qui représentait la terre. Hussein consentait à en admettre la rotondité, sauf laplatissement des pôles; mais il refusait d’en reconnaître le mouvement. Pour lui, la terre était fixée sur un axe et n'avait qu'un mouvement de va et vient de l'est à l'ouest.
Il me parla beaucoup de Platon, d’Aristote et d'Avicenne, me disant qu'il avail leurs ouvrages en arabe. Il en était là de la sciénce.
En sortant, il vit un petit établi de limes, un étau, un tour.
— A quoi tout cela sert-il? me demanda Hussein. Est-ce que tu fais des montres ?
— Je m'amuse à toutes sortes de travaux mécaniques, lui répondis-je. Ne dormant pas aux heures des siestes, je les occupe à un travail d’amusement,
Il me montra sa montre, vieille montre anglaise, massive, très-épaisse, marchant bien. Je l'examinai. Elle était bonne. Il prit congé de moi sans m'avoir dit un mot de mon voyage d’Aden ni des Anglais. Un quart d'heure après, deux eunuques, dont l'un, son eunuque favori Mansour, m'apportèrent une pendite à faire marcher.
Je m'excusai sur mon ignorance, mais promis cependant de faire ce que je pourrais.
Après la visite du chérif vinrent la visite du fils, et celles des frères et des notables de l'endroit.
Chacun voulait voir ce qu'avait vu le chérif.
Le lendemain, vers les onze heures, Sélitn vint m'averlir que lo drapena rouge flottait à l'angle est de la forteresse du chérif. On se rappelle que c'était le signal de jour indiquant que le chérif m'attendait,
Je m'empressai de me rendre à son signal, mais, avant de partir, je fis mes comptes et remis à Sélim tout cé qui restait de la somme donnée à mon départ par le chérif. Lorsque j'arrivai chez toi, il était seul ave son Indien, C'était son homme de conliance intime, [s'appelait Yachya.
Je fus parfaitement accueilli par l'émir; sa visite de lu veille l'avait mis de bonne humeur, Seulement,
‘il fronça le sourcil lorsqu'il vit Sélim, qui n'avait,
contre son habitude, accompagné jusque dans la chambre, déposer sur le divan le reste du sac.
— Qu'est-ce que cela? me demanda-t-il.
— C'est le reste de l’argent que tu m'as donné. Quant aux marchandises, elles doivent être arrivées.
Yachya fit un mouvement qui correspondait à notre haussement d'épaules.
— Mais, dit l'émir, je ne t'ai pas demandé de comptes.
— L'habitude de mon pays est d’en rendre.
— L’habitude du nôtre est de n’en pas recevoir.
Puis il donna l’ordre à Sélim de remporter le sacen lui disant:
— Emporte cela, parce que je me mettrais en colère.
Sélim obéit.
— Maintenant, dit Hussein, parlons d’autre chose.
Sélim sortit. Husseïn revint à la charge au sujet du détroit, et je vis qu’il était vivement excité par les fanatiques à persister dans son projet de barrer le détroit. J’essayai de combattre ses idées par les mêmes arguments, et je revins sur la dépense effroyable qu’aménerait une semblable entreprise, qui, à mon avis, serait sans résultat. C'était le prendre par son côté faible. Bien que Chérif-Hussein faut généreux en beaucoup de circonstances, il avait, comme tous les Arabes, un grand amour de lor, et le million de roupies auquel j’estimais environ cette dépense, sans compter les accessoires, méritait bien, à mon avis, la peine que l’on y regardat à deux fois. Cette considération, et surtout celle de se créer des inimitiés avec la France, me parurent l'impressionner le plus. Il ne me dit point qu'il abandonnait positivement le projet, mais il répéta :
— Nous verrons!
Yachya, qui était un de ses conseillers les plus influents, et qui, comme je l'ai dit, avait toute sa confiance, Yachya me fit signe de ne pas insister davantage, et je me tus, persuadé que j'aurais un jour en lui un auxiliaire. Je résolus donc, après la séance, de le voir chez lui en particulier.
Nous en revinmes, ou plutôt Chérif-Hussein en revint à la fonte des projectiles. I me demanda quand je comptais commencer; car je crois, me dit-il, que pour la simple fonte des boulets tu n'auras pas besoin de faire venir des auxiliaires de France; je puis mettre à ta disposition les plus habiles fondeurs d’Hodeida et de Moka. Je lui répondis qu'il avait parfaitement raison, et que pour le moment je n'avais besoin que de potiers pour confectionner les moules etles creusets. Il avait fait apporter d'avance un échantillon de cette fameuse argile de Has que j'avais vu la veille dans ma cour, et sur lequel j'avais déjà porté mon jugement.
— Voici la terre, dit-il, la trouves-tu bonne ?
— Excellente pour faire des poteries, répondis-je, mais peut-être un peu légère et un peu friable pour des creusets et des moules.
— Mais, me dit-il avec une certaine impatience, explique-moi donc bien quel est le sable qu’emploient les Européens pour la fonte de leurs boulets.
— C'est difficile à t'expliquer, répondis-je. C'est un sable rougedtre, que tu ne pourrais, je crois, te procurer qu'en Europe. Mais j'espère que je réussirai au moyen d'un alliage argileux que je compte tenter pour obtenir des résultats, sinon complets, du moins satisfaisants.
Alors Hussein fit apporter un certain nombre de creusels que, sur le modèle que j'avais laissé, il avait fait faire avec ce sable. Je les examinai.
— Ils sont trés-beaux, lui dis-je, ils sont trés-bien fails, mais supporteront-ils l'ébullition du métal, surtout porté à un si puissant volume ?
Nous allons en faire l'essai à l'instant même, me dit-il,
Il frappa dans ses mains, et tous ses esclaves arrivèrent au galop. Il ordonna de faire un grand feu au milieu de sa chambre et envoya chercher les fondeurs.
On mitdeux ou trois de ces moules en plein feu, on les fit rougir; tous éclatérent.
— Mais peut-étre, me dit le chérif, ont-ils éclaté ainsi parce qu’ils sont vides?
— Mais pour la fonte des métaux, lui dis-je, ils doivent toujours subir cette épreuve. S'ils éclataient pendant le coulage, sans compter le danger que courraient les fondeurs, ce serait une perte de temps et de matière. Donc, avant de commencer notre travail, nous nous assurerons, s’il te plait, des récipients qui doivent nous servir.
— Subhen Allah! s'écria le chérif, je suis faché de cela ; j'ai cru gagner du temps en en faisant faire une cinquantaine.
— Oh! lui dis-je, ce temps sera bien vite rattrappé, et, en rentrant chez moi je vais m’occuper den faire confectionner qui, je l'espère, seront plus solides, et, dans le courant de la semaine prochaine, nous nous mettrons sérieusement à l'œuvre.
— Pourquoi pas plus tôt?
— Parce qu’une des conditions de leur solidité est qu’ils sèchent à l'ombre.
— Bien... Et ma pendule?
— Je n’ai pas encore eu le temps de m’en occuper, puis je crains de ne pas avoir tous les instruments nécessaires pour la mettre en état, attendu que je ne suis pas venu dans l’Yémen dans le but de faire des horloges.
— Alors tu la démonteras?
— Certainement.
— Mais, après l'avoir démontée, pourras-tu la remonter?
— Je l'espère.
— Serai-je là?
— Si tu veux.
— Je serais bien aise de voir le mécanisme d’une pendule et de m’en rendre compte, sic’est possible,
— Tu Ven rendras parfaitement compte,
— Et quand la démonteras-tu?
— Quand tu voudras.
— Ce soir?
— A la lumière, c’est difficile.
— Demain matin, donc?
Ainsi était Hussein, curieux comme un enfant et comme un sauvage.
— Veux-tu que je la fasse apporter ici? lui demandai-je.
— Non, dit-il, j'irai chez toi immédiatement après le fec'jer.
Le fec'jer est la prière du matin comme le maghreb est la prière du soir.
L'heure de la sieste était arrivée. Le chérif prit congé de moi. Yachya resta près du chérif. Mais il m'avait fait un signe de l'œil qui signifiait qu'il avait quelque chose à me dire. Il en résulta que je ne pressai pas trop le pas de mon cheval. Effectivement, au bout de quelques minutes, je fus rejoint par l'Indien, qui m'emmena chez lui. En arrivant, on nous offrit des pipes et du café. Chez le chérif, on offrait du café, mais pas de pipes. En général, les chérifs, les imams, les cadis, les muftis, les ulémas, enfin tous les hommes occupant une position élevée ou se rattachant au culte religieux, ne fument pas. Les Turcs font exception quant aux dignitaires.
Ces pipes et ce café nous étaient apportés par des nogres, Il me conduisit dans le postan. La, quand nous fûmes bien seuls :
— ‘Ju as eu tort, me dit-il, de rendre de l'argent au chérif, C'est une chose qui ne se fait jamais et qu'il eût pu prendre pour une insulte, Quant au bar-
L’ARABIE
et
rage du détroit, tu as eu raison. Je suis de ton avis, et le soutiendrai au besoin.
Probablement l'Indien du chérif Hussein était un peu anglais. Les pipes fumées, le café bu, Yachya me fit voir ses magasins ou plutôt ceux de lémir. Mes marchandises étaient déja casées. Tout en me faisant des compliments sur le choix de chacune d’elles, il me demandait, avec assez d’adresse pour que jé ne pusse pas me blesser de la question, les prix auxquels j'aa traité. IL trouva que je les avais payées un peu cher.
— Si j'eusse été chargé de leur emplette, me dit-il, j'aurais fait une économie plus grande.
ya C'est-à-dire un bénétice plus grand, lui répon-
is-je.
nous revinmes chez lui, et je vis que Yachya cherchait à entrer avec moi dans une certaine intimité par toutes les offres obligeantes qu’il me fit, mettant sa maison et tout ce qu’il possédait à ma disposition, de manière à me forcer à mon tour de l'inviter à venir me voir. Il me donna bon nombre de conseils excellents au fond, et relatifs à la ligne de conduite que je devais tenir vis-à-vis du chérif Hussein, et entre autres celui de ne pas manquer de le voir chaque jour, sans attendre qu’il m’appelat, et de lui exprimer dans l'intimité mes moindres désirs, le chérif aimant ge eût confiance en lui. C'était le meilleur moyen,
isait Yachya, de souder une intimité entre le chérif et moi.
Je le remerciai de ses bons conseils, et me retirai, me demandant à moi-même si je devais être satisfait ou m'inquiéter de ces ouvertures inattendues de la part d’un homme que je savais être, avec Mansour, le confident le plus intime du chérif.
En rentrant, j'appris par Hadji-Soliman que les femmes du chérif, conduites par deux eunuques, étaient venues visiter mon domicile.
Il ne me lett pas dit que je m'en fusse aperçu, tout ayant été mis sens dessus dessous par ces dames.
Ceux qui ont parlé des femmes arabes ont presque toujours confondu lesclave avec la maîtresse, la fellah avec la femme distinguée. Puis il faut encore faire une distinction entre les femmes des villes et les femmes du désert.
La femme esclave, enlevée jeune de son pays, le Darfour, le Bournou, le Mandara, le Congo, le Zanguébar, l'Abyssinie, est presque toujours négresse ou cuivrée. A quelque religion qu'elle appartienne, paienne, cophte, jacobite, aussitôt vendue à un marchand musulman elle devient musulmane. C'est une des lois du Coran. Il y a une exception en faveur de la chrétienne et de la Juive, qui adorent le même Dieu que les musulmans.
Enlevées dès leur enfance, soit par la conquête, soit
pe la cupidité des chefs, soit par la vente qu'en font es parents eux-mémes, les esclaves voient se rompre, avant même de connaître leur valeur, tous les liens de parenté. Elles ne reçoivent aucune éducation. C'est, non pas la femme, mais l'animal féminin dans l'état de nature. Elles sont divisées en plusieurs classes : les belles et les laides, les vieilles et les jeunes ; les malades de corps ou d'esprit sont le rebut.
On leur fait faire d'abord, à pied et par caravanes, des trajets immenses; ainsi du Darfour au Caire, 400 lieues; du Bournou à la Mecque, 600 lieues; du Mandara à Tripoli, 350 lieues. Celles qui viennent de l'Abyssinie, du Congo et du Zanguébar à la Mecque vont par mer, On sait comment sont entassces les esclaves dans les cales des navires,
Tant qu'elles sont entre les mains du dyellab,
quel que soit leur age, elles n’ont pour vêtements que les chiffons qui peuvent leur tomber sous la main. Arrivées au marché, le djellab leur donne un morceau de calicot écru de deux à trois mètres avec lequel elles se font un pagne.
Le temps qu’elles restent entre les maius du djellab dépend en général de leur beauté. Les moins jolies sont achetées pour devenir nourrices, bonnes d’enfants, cuisinières, femmes de ménage, travailleuses enfin. Les belles valent une centaine de talaris (quatre à cinq cents francs). Les autres valent seulement de trente à cinquante talaris.
Comme elle a été constamment malheureuse, les instincts de la nouvelle esclave se développeront selon les bons ou mauvais traitements qu’elle éprouvera. Maltraitée, elle restera rétive, entêtée, infidèle. Bien traitée, elle deviendra femme, elle deviendra mère, elle acquerra par l'instinct les qualités que donne l’éducation.
Dans une question toute physiologique comme celle-ci, on comprend qu’on ne peut rien délimiter. Voilà pour l’esclave négresse ou cuivrée.
La fellah, — on appele felldh la femme du cultivateur, la paysanne, — est élevée dans la famille, on lui apprend tant bien que mal à faire une tunique et un pilaw, à moudre du blé et à faire du pain. On joint à cela des conseils sur la soumission qu’elle doit à son mari, on lui apprend la prière, les ablutions religieuses, et l'éducation est terminée. Dès lors elle attend le mari.
Comme chez tous les musulmans, le mariage se fait par entremetteur ou entremetteuse, mais les fiancés ne peuvent se voir, nous ne disons pas qu'ils ne se voient pas. [ls font au contraire, tout en affectant une extrême réserve, tout ce qu'ils peuvent pour se voir. S'ils y parviennent ce sera au puits ou à la rivière. Voyez le rôle que jouent ies puits dans la Bible.
Les conventions du mariage sont excessivement simples. Aucune femme n’y assiste jamais. Elles se débattent devant le cadi entre le mari, ses parents males et les parents mâles de la future. Ces conventions arrêtées, le cadi en dresse un acte. C'est le contrat de mariage. Deux témoins posent le cachet avec le cadi. L'acte de mariage est déposé entre les mains du mari. La femme reçoit un douaire, dont les parents perçoivent la plus grande partie possible. On pourrait à la rigueur dire que le fellah vend sa fille. Ce douaire consiste en argent, en bijoux, en vêtements, en troupeaux, en meubles.
La femme qui n'a pas été vue du mari lui plait ou ne lui plaît pas quand il la voit. Si elle ne lui plait pas, il peut la renvoyer avec la moitié de son douaire. Une fois mariée et acceptée par le mari, la femme est confisquée. Le mari va à ses affaires, la femme soigne la maison, ses enfants, ses chameaux, ses buflles. Elle file la laine et tisse ses étoffes. Elle peut avoir jusqu'à trois compagnes légitimes. Ces quatre femmes légitimes se traitent de sœurs. Chez les fellâhs, il y a parfois jalousie entre les femmes. Lorsque ces jalousies prennent un caractère de gravité, le mari y met le hola, mais illes frappe à peine qu'elles jettent des cris à ameuter tout le village. Ces quatre femmes vivent ordinairement ensemble. La plus âgée a la direction des plus jeunes. Lorsque les femmes sortent avec le mari, elles marchent une à une, la plus âgée la première, ainsi de suite,
L'enfant, qu'il soit d'une esclave ou d'une femme légitime, est égal en droits. Seulement, le père, s'il occupe une position, a le droit de choisir son successeur; s'il meurt sans avoir fait son choix, ce sera l'ainé qui lui succédera, Dans le partage des biens du défunt, les filles n'ont qu'une demi-part, Cette inégalité apparente se compense par la dot que les femmes
—— rTnEnnnTNESEnnnEEITnTnrnererrrrnrere
reçoivent et que les hommes donnent. La felläh, comme intelligence et comme condition sociale, est d'un degré plus élevé que l’esclave.
Voila pour la fellah.
La femme noble reçoit à sa naissance un signe quelconque qui constate son identité et la fait reconnaître de tous les membres de sa famille. Elle est nourrie, emmaillotée et bercée comme l'enfant européen. En sortant du maillot, au lien de rester nue comme la négresse ou la fellah, on l'habille de petits vêlements en#soie Ou en cachemire brodés d’or, on la couvre d'amulettes, on lui teint les mains, les pieds et les yeux, on la parfume, lui pose des mouches, et on la baigne très-sonvent. Dès l'enfance, elle a plusieurs esclaves qui la soignent. Son éducation se borne à sa langue et &des prières. On lui apprend à jouer d’une espèce de mandoline, à chanter des chansonsd'amour, on lui raconte les Mille et une Nuits. On évite de lui apprendre à lire, pour ne pas donner une trop grande pature à l’imagination. On lui inculque ses devoirs à venir. A lage nubile, elle est sequestrée; il n’y a plus en hommes que son père et ses frères qui la voient; mariée, il n’y a plus que le mari.
Le mariage se fait comme pour la fellah. Seulement la dot est plus considérable, les cadeaux sont plus riches, les aumônes plus splendides, les fêtes plus bruyantes. Une fois mariée, elle est confisquée. La conimencent ses intrigues, si elle est de caractère à avoir des intrigites, Elle séduit unenégresse, qui porte ses mouchmoûn (bouquets parlants), et qui arrange pour elle ses rendez-vous. Ses rendez-vous sont presgue toujours avec des hommes à qui elle n’a jamais parlé, qu'elle a vus passer, qu’elle a suivis des yeux à travers les grilles de ses moucharabies, et dont elle va risquer la vie tout en exposant la sienne.
Voir dans les Mille et une Nuits les femmes arabes qui cachent leurs amants dans des coffres ou dans des souterrains. L'immuable Orient n’a pas changé depuis le Calife Haroûn-al-Raschid. Mais, il faut le dire, ces sortes d'événements sont rares; les femmes mariées qui trompent leurs waris sont une exception.-Cela ne sé rencontre que dans les plus hautes classes.
Voilà pour la femme noble.
Nous voici arrivé à la femme du désert. Celle-ci est la vraie femme. Sa jeunesse est complétement libre. Jeunes ou nubiles, elles n'ont pour vêtement qu'un fichu posé sur l'épaule droite ou gauche. Elles luttent contre toutes les intempéries des saisons, contre toutes les fatigues des marches. Elles voyagent à pied, à cheval, à dromadaire; quelquefois, quand elles ont des enfants, dans des atouches (palanquins).
Leur main appartient à leur père, mais elles n’attendent pas que leur père en dispose. Quelque intrigue amoureuse, souvent sanglante, précède le mariage. La femme veut connaître son futur mari; elle veut qu'il soit beau, jeune, brave, Elle lui donne une tresse de ses cheveux qu'il porte à sa lance. S'il y a deux prétendants, il y a combat, mais sans règle de combat. Assassine qui peut. L'enlèvement de la fille est un coup d'adresse, el la fille ge prête presque toujours à cet enlèvement, Le cavalier passe au galop avec son cheval, la jeune fille est prévenue de son passage, elle l'attend. Lui, en passant, la soulève dans ses bras, la pose sur les arçons de la selle, tive un coup de fusil en l'air en signe de victoire, et lâche la bride à son cheval, La fenime jette des cris, mais pour faire croire qu'on l'enlève malgré elle, Le lendemain, elle eat la ferme du ravisseur et la protégée de toute la tribu, Alors se traitent les conditions du mariage, Si l'on ne s'entend point, on se bat, C'est en petit l'histoire d'Hélène, Celui à qui l'on a enlevé sa fiancee lait tout son possible, non pas pour la reprendre, conne Ménélus, mais pour se venger, Il assassine,
s'il peut, l'inconstante, de près d’un coup de poignard, de loin d’un coup de fusil.
Mariée, celle femme-là, c'est la vraie femme, la femme qui suit son mari à la guerre, à la chasse, qui confectionne ses vêtements, qui soigne ses armes, ses chevaux, la famille. C'est, dans les classes inférieures, la femme qui, une outre sur le dos, va au milieu du combat et donne à hoire aux combattants, amis ou ennemis; la femme qui ramasse les blessés et les panse. Dans les classes élevées du moyen âge, c'est la femme du tournoi, la femme qui a civilisé PEspagne, la femme qui est la fée des Alhambra et. des Alcazar. ,
Chez les Wahabytes et les Anèzes, c'est de plus la déesse de la paix. Quand ils désirent une tréve, ils prennent la plus belle fille de la tribu, lui mettent une palme dans une main, un pigeon dans l'autre, la font monter sur un dromadaire blane, et la lancent dans les rangs ennemis, qui, à cette apparition, ces= sent immédiatement le feu. L’ennemi, à son tour, envoie le plus beau cavalier de la tribu au devant de la parlementaire. IL reçoit la communication et la rapporte à sa tribu. La jeune fille connaît l’ultima= tum; elle sait ce qu’elle a à demander, les concessions qu'elle peut faire. Le jeune homme est autorisé à entrer en pourparlers avec elle ou chargé de rejeter les ouvertures. Quand les propositions sont acceptées, elle lâche sa colombe. A la vue de l'oiseau qui prend son vol, les deux tribus se rapprochent; les notables s'abouchent, posent les préliminaires de la paix. La jeune fille remet la palme au jeune homme, et devient sa fiancée.
Vous le voyez, c'est tout un poéme.
Il est extrêmement rare que la femme nomade soit infidèle à son mari. La femme nomade est le conseiller, le soutien, le mentor de son mari. Le mari ne fait rien sans la consulter.
Beaucoup d'Arabes nomades n'ont qu’une femme.
Certaines tribus, comme une ruche dabeilles, ont une reine; reine non proclamée, mais reine de fait, dont la voix est un oracle. C'est presque toujours une vieille femme. Ici, vous le voyez, elle est bien femme, puisque l'intelligence survit à la jeunesse eta . la beauté.
Le sultan de Tuggurt ne faisait rien sans consulter sa mère, qu'on appelait Lella-Aïchoucha (princesse Aichoucha). Un criminel qui parvenait à s'évader et à atteindre le seuil de sa porte était sauvé.
Lorsque j'étais à Tuggurt, un domestique dés îles Kerkenna me vola un cheval. Lesultan Abd’el-Rahmanben-Djellab fit courir ses esclaves après lui. On le suivit à la piste sur le sable, on le rejoignit au point du jour. Une lutte s'ensuivit, dans laquelle il perdit une oreille et fut pris. Garrotté, il fut placé en travers sur un cheval. On le ramenait prisonnier, et sa tête allait certainement suivre son oreille, lorsqu'en longeant la maison de Lella-Aichoucha, ileut l'intelligence de se laisser tomber sous le vestibule. Le vestibule était lieu d'asile; il fut sauvé, Cela se passait en 1851. Depuis, Lella-Aïchoucha a été assassinée par son neveu,
Mais revenons à mon ami le chérif Hussein, dont les femmes étaient venues visiter les curiosités de mon domicile pendant mon absence.
Aussitôt la priére dite, je le vis entrer chez moi. Il venait voir démonter sa pendule, Après les com= pliments d'usage, je commençai l'opération. J'avais réuni tous mes petits instruments, élaux, tournevis, limes. Au bout d'un quart d'heure, tous les rouages étaient étalés sur l'établi,
La spirale, c'est-à-dire le petit ressort qui sert de régulateur & l'échappement, était brisée. Je fis voir au chérif les morceaux du ressort et par conséquent la blessure de la pendule, Je n'avais pas de spirale;
je dis donc à Hussein qu’il me serait bien difficile de faire marcher sa pendule. Il tenait énormément à ce quelle marchât. Il m’offrait du fer-blanc. Je lui fis comprendre, en roulant du fer-blanc entre mes doigts, que le fer-blanc roulé ne se redressait pas, et par conséquent manquait d’élasticité. Il était au désespoir. Je cherchai dans ma boîte à outils. Cette boîte à outils était l'objet de la curiosité générale.
C'était un coffre d'un pied carré à peu près, tout garni de fer, se soulevant sur des charnières de fer. Comme il renfermait toutes sortes d'outils, il était trés-pesant, et chacun disait que c'était mon trésor. Or, ce trésor était à la merci de tout le monde. Plus d'une fois le chérif Husseïn avait fait allusion à ce coffre, et m'avait donné les avis les plus paternels à son endroit. Il m'avait même engagé à le déposer chez lui, ignorant ce qu'il contenait. Comme tout le monde, il croyait à un trésor.
Quand il le vit apporter, il ouvrit de grands yeux. Il allait donc savoir ce qu'il y avait dans le fameux coffre. Il y avait des outils de toute espèce. J’eus le bonheur de trouver un vieux ressort de montre, trop fort pour l'usage que j'en voulais faire. Je le détrempai à l’aide d'une lampe à esprit-de-vin, je le coupai avec des ciseaux, et je le diminuai à la lime jusqu'à ce qu’il fit arrivé au degré de force des morceaux survivants de l'ancienne spirale. Puis, je le retrempai, lui fis prendre sa place, en donnant au chérif l'explication de son utilité, puis je remontai la pendule pièce par pièce. Le tout avait pris à peu près deux heures.
Maintenant il voulait la voir marcher. Les aiguilles firent le tour du cadran jusqu’à ce qu'elles marquassent l'heure, et, après avoir donné à l'aile de la clef le nombre de tours voulus, la pendule marcha. La sonnerie et le mouvement des aiguilles marchant toutes seules firent sur le chérif un effet merveilleux. Il y avait dix ans que la pendule n'avait ni sonné, ni marché.
— Décidément, dit-il, tu es un osta, tu es un mohendis !
Ce qui, traduit en français, voulait dire :
— Tu es un maitre, tu es un vrai savant!
En conséquence, il voulut emporter son horloge. Alors je lui expliquai qu'elle n’était encore qu'en convalescence, et qu'elle avait besoin de quelques jours encore de mon régime pour aller bien tout à fait. I insista pour l'emporter ; je cédai en promettant de lui donner des soins à domicile.
La grande insistance pour la possession de la pendole venait du désir de faire voir à ses frères quelle précieuse acquisition il avait faite en moi. Ce fut pour toute la soirée l'objet d'une longue conférence entre lui et ses frères. En me quitlant, il me dit :
— J'ai encore bien autre chose à te donner à PL a viens chez moi, et je te ferai voir tout cela.
Il n’y avait pas à reculer, Nous parttmes, le chérif et moi devil: Yachya sur son âne et portant l'horloge. Les esclaves nous suivaient à pied. Nous arrivimes à la citadelle et nous montâmes à sa chambre. Il donna immédiatement des ordres. Les esclaves partirent comme une volée d'oiseaux. Les premiers qui rentrèrent apportaient le café, Les autres apportaient, qui un tourne-broche, qui des serinettes, qui des orgues de Barbarie, qui des ombres chinoises, des musiques de la Chaux-de-Fonds, enfin une
ascule, enfin tout un bazar.
Le tourne-broche, qu'il avait reçu en cadenu d'un capitaine de navire, représentait pour lui une machine complétement inconnue, Il avait cependant une certaine idée de ce que cela pouvait étre. Il prenait la broche pour un pal, et la mécanique pour une horloge dont le cadran aurait été égaré, Je lui dis que
jemporterais la machine chez moi, et que je la lui montrerais en fonction. :
— Jet'enverrai non-seulement cela, dit-il, mais tout le reste. Je veux que tu me fasses marcher tout cela.
Après le tourne-broche, la machine qui l’inquiétait était la bascule. Il la prenait pour une potence perfectionnée. Tout cela prit le chemin de ma forteresse. J'oubliais : il y avait aussi une lampe carcel. Il l'avait chargée jusqu’à la gueule avec du beurre, de l'huile, du suif, et enfin avec une bougie. La carcel était rabaissée au rang de chandelier; seulement elle était bien plus incommode qu'un chandelier ordinaire. Celuiqui avait donné la lampe avait aussi donné douze ou quinze douzaines de mèches; mais il avait oublié d'en indiquer l'emploi.
Je jetai plus particulièrement mon dévolu sur le tourne-broche, sur la bascule et sur la lampe.
— Mais, lui dis-je, ces objets emportés, tu dois avoir bien autre chose?
— Oui, dit-il, et tu vas m'être bien utile. Viens avec moi,
Je le suivis. Tl me fit entrer dans une chambre qui était une véritable exposition des produits de l'industrie de l'Europe. Il y avait des fusils de Lepage, des fusils Le Faucheux, des fusils Gosset, des pistolets de Versailles et de Londres, des porcelaines de Sèvres etde Chine, des verres de Venise, des boîtes à liqueurs pour des gens qui ne boivent pas de liqueurs; des fourchettes et des cuillers, pour des gens qui mangent avec leurs doigts; des services de Saxe et de Bohême, des nappes et des serviettes pour des gens quiont pour table un paillasson; plus, dix-huit cents exemplaires du Coran saisis sur un bâliment anglais qui comptait en faire le commerce dans la mer Rouge; deux ou trois cents exemplaires de la Bible, en anglais et en arabe; que sais-je encore!
Je commencai à mettre les fusils et les pistolets à part. Ils étaient à piston et à bascule. L’émir n'avait jamais pu s'en servir, n'ayant ni cartouches ni capsules. Je ne pouvais faire ni cartouches ni capsules, les cheminées en cuivre me manquant; mais, en prenant les calibres, je pouvais faire venir tout cela d'Europe. Puis, je nie retournai vers le reste de la boutique.
— Mais que fais-tu de tout cela? lui dis-je.
— Rien, tu vois bien. Que veux-tu que j'en fasse ?
— Un musée,
— Qu'est-ce que c'est que cela un musée?
Je lui expliquai ce que c'était.
— Eh bien, je vais l'envoyer tout cela, tu en feras un musée, toi!
Je fus effrayé. J'en aurais eu pour un mois, rien qu'à mettre chaque chose à sa place. Cependant j'avisai une pelite tente, une tente du Bazar du voyage, une tente de Godillot. I l'avait bien reconnue pour une tente, mais n'avait jamais pu la faire monter, Je pris la tente.
Il y avait des glaces, des vases avec des fleurs artificielles, du corail, des grains d'ambre, des aiguilles à coudre, des cadenas, tout jusqu'à des cornes à mettre les souliers ; le tout par douzaines. Dans un coin, je découvris six fontaines à filtre. Jejetai un cri de joie.
— Qu'ya-t-il? me demanda Hussein.
— Des fontaines à filtre! lui dis-je.
— Qu'est-ce que des fontaines à tiltre ?
— Tu verras! Fais-en porter une dans la salle à manger, el surtout une chez moi.
— Mais j'ai des gargoulettes, me dit-il.
— l'ais toujours porter les deux fontaines où je te dis,
Hussein appela ses esclaves ; il fit porter chez moi tout ce que je lui indiquais, paraissant profondément peiné que je refusasse le reste,
40 L’ARABIE
— J'en ai encore trois chambres pleines comme celle-ci, me dit-il.
Je découvris en outre trois caisses de bougies de l'Étoile. Le chérif connaissait parfaitement l’usage de ces bougies; seulement, les croyant faites avec de la graisse de pore, il refusait de les brûler. Je fis ce que je pus pour le faire revenir de cette erreur. Ce fut chose impossible. Puis, sur un rayon, j'aperçus environ deux cents bocaux de fruits à l’eau-de-vie.
Pour le coup, je demandai à Husseïn quel était le paien qui avait osé faire cadeau, à un homme aussi connu que lui pour sa dévotion, de deux cents bocaux de cerises, de pêches, de chinois et de prunes à l’eaude-vie. C'était lui qui les avait commandés.
Un commis-voyageur américain faisant commerce dans les toiles et les eaux-de-vie, après lui avoir vendu trois ou quatre mille mètres de toile, lui avait offert des fruits confits. Hussein avait cru que ces fruits étaient confits dans le sucre (il aimait beaucoup les fruits confits dans le sucre ); il avait répondu oui et fait sa commande.
Vous savez le résultat. C’eût été à mourir de rire, si un musulman riait jamais.
Il avait aussi des tapisseries superbes, mais il n’avait pas de tapissiers.
En attendant, les rats et les vers mangeaient tout cela. En outre, comme on n’entrait jamais dans ces chambres, elles étaient habitées par des scorpions, des mille-pieds, des salamandres, et cette espèce inoffensive de serpents qui recherche le voisinage del homme.
La famille du chérif Hussein en avait à peu près autant. Je dus passer la revue de tous ces caravansérails. Le chérif d'Hodéïda avait un billard, avec billes, queues à procédés, queues ordinaires, blanc et bleu. Il n’y manquait qu’une chose, c'était le tapis, qui avait été complétement mangé par les rats.
Le fils du chérif Hussein avait une flûte en ébène, montée en argent, et un polichinelle qu'il prenait pour un fétiche indien.
Le chérif Hammoud avait un violon sans cordes et un fusil à vent sans vent. À
Le chérif Hasçan avait une paire de patins. Des patins, sous le 16° degré de latitude!
En somme, il y avait dans tout cela pour plus de six cent mille francs de cadeaux.
J'avoue que ce fut pour moi une journée originale. En dépit du chérif Husseïn et de tous les chérifs du monde, je me rappelai que j'étais Français, et je ris tout à mon aise. De temps en temps j'étais rappelé à la gravité musulmane par les visages sérieux de Hussein et de Yachya.
Il y avait en outre des quantités de caisses de chocolat et de dragées, mais les caisses étaient vides.
Le chérif aimait énormément les dragées et le chocolat, Bon nombre de cadeaux avaient été faits de bonne foi, mais il y en avait bien quelques-uns aussi qui l'avaient été par malice.
Je rentrai chez moi trés-tard, et la rate tout à fait désopilée, Mon inspection m'avait pris les trois quarts de la journée.
Le premier objet que je comptais utiliser était le tourne-broche. Je cherchai un endroit où je pusse faire établir une cheminée. Ce n'était pas difficile à trouver dans ma forteresse. J'avais des maçons
la main : en deux jours, sur le modèle que je onnai la cheminée fut faite, et le tourne-broche monté.
l'oublie de dire qu'avant de quitter la forteresse du cl f, j'avais débarrassé Yachya de son horloge. Je voulais la placer à une hauteur de six ou sept pieds, mais Hussein voulut absolument l'avoir à la portée de sa main, Je fis selon son désir.
Eu cing heures elle avait avancé de trois.
Le lendemain, le chérif Hussein m'envoya la pen
dule. Il était sept heures du matin, elle marquait minuit. On aurait pu croire qu'elle ne retardait que de cinq heures. Point! elle avançait de treize.
Je répondis que je savais parfaitement qu’elle devait agir ainsi, et que c'était pour cela qne j'avais voulu la garder.
Et je commençai l'opération du règlement de la pendule du chérif Hussein.
Ma position avait un côté grotesque qui ne me laissait pas tout à fait sans inquiétude.
Je n'étais précisément pas venu dans l’Yémen pour raccommoder des pendules, monter des tourne-broches et faire aller des serinettes.
Il est vrai que j'allais avoir une bien autre besogne!
J'avais fait dans la journée mes visites habituelles au chérif, mais je n'avais pas trouvé en lui la gaieté de la veille. En outre, il m'avait semblé qu'il avait quelque chose à me communiquer. Une ou deux fois, la chose, quelle qu’elle fat, était venue jusque sur ses lèvres, mais toujours il avaitretenu la confidence prête à se faire jour.
Le soir, après la prière, après le souper, je vis entrer Hadji-Soliman. Il m'annonçait Yachya. Je pensai tout naturellement que c'était le secret du chérif qui s'était fait homme et qui m’arrivait; je le reçus avec toutes les politesses que j'avais l'habitude de faire aux messagers de l’émir. Le café fut apporté à l'instant par Sélim. Yachya s’accroupit près de moi el nous restames seuls. Il paraissait tout aussi embarrassé le soir que Hussein l'avait été le matin. Après avoir parlé de choses indifférentes, il aborda la question.
Depuis qu’il était arrivé, il n’avait pas cessé de faire l'éloge du chérif, de son courage, de son grand cœur, de sa générosité, de ses exploits passés. À l'entendre, il me portaitle plus grand intérêt, et n’attendait qu’une occasion de faire pour moi quelque grande chose qui réalisàt mes désirs. Puis il me parla de la famille, comme s’il eût été chargé de m'en faire la biographie. Ne pas confondre biographie avec apologie. Je renchérissais sur tout ce qu’il me disait, et ce n’était pas chose difficile. Je n'avais qu'à me louer du chérif, et il avait été avec moi d'une libéralité qui allait jusqu'à la prodigalité. Quant à la famille, je m’excusais sur ce que, la connaissant moins et n'ayant point affaire à elle, je n'avais pas sur son compte d'opinion bien arrêtée.
Ce n'était évidemment pas tout cela qu’il avait à me dire, mais comme un musulman ne doit jamais mon- (rer d'impatience, j'écoutais avec le calme de la résignation.
Enfin, au moment du départ, il me dit tout bas à l'oreille, et comme si sans cette précaution quelqu'un pouvait nous entendre:
— Le chérif m'a chargé de te demander un conseil?
— À moi?
— Oui.
— Je suis un trop humble serviteur du chérif pour me permettre de le lui donner,
— Alors tu refuserais?
— Le chérif est mon seigneur, il peut ordonner.
— Le chérif est malade.
J'avoue qu'à cette ouverture je me sentis frissonner de la tête aux pieds. J'avais quelques notions de médecine, mais je n'avais pas une assez grande confiance en moi pour entreprendre résolûment la cure du premier personnage du pays.
— Malade ? répétai-je, Je l'ai vu aujourd'hui etilne m'a rien dit de cetle maladie, — Il n'a pas osé,
L'ARABIE
A en nL ci
— Comment il n’a pas osé?
Ma crainte redoubla. En Orient, la médecinea contre elle tous les désavantages qu’elle a dans les autres pays; elle a de plus les préjugés. Il y a toujours à craindre que le malade ne suive pas les prescriptions dudocteur, ou que quelque charlatan, quelque fanatique, quelque derviche, quelque sorcière, ne substitue une drogue de sa pharmacie à la vôtre.
‘ Le malade continue d’être malade, guérit ou meurt. * S'il continue d’être malade, cest la faute du médecin.
S'il guérit, son heure n'était pas venue.
S'il meurt, le médecin l’a empoisonné.
Il est vrai que le chérif Hussein ne m'avait pas paru disposé à mourir. Je rappelai tout mon courage.
— Voyons, dis-je à Yachya, qu’a-t-il?
Yachya s’expliqua.
Le chérif digérait mal depuis quelque temps.
Cela me soulagea beaucoup.
— N'est-ce que cela? m’écriai-je.
Yachya me regarda.
— Comment, n’est-ce que cela?
En effet, il me venait une crainte. Ces gens d'Orient ne disent jamais qu'à demi, qu'au quart ce qu'ils ont à dire. Il faut deviner tout ce qu'ils taisent, et d’habitude ils taisent toujours le plus important.
— Hé bien! lui demandai-je, après?
— Ii demande que tu le soulages.
— Il faut que je le voie.
Yachya sortit. Au bout de dix minutes, Sélim m'annonça le signal. Immédiatement je pris le chemin de la forteresse, disant à Sélim de m’amener mon cheval pour le retour.
Je trouvai le chérif couché sur son sirir, et paraissant souffrir beaucoup. Yachya était près de lui.
— Me voilà, seigneur, lui dis-je.
Tl me tendit la main. Je gardai la main dans la mienne : elle était brûlante ; le pouls était intermittent. Il y avait pléthore.
— Depuis quand as-tu cessé de bien digérer? lui demandai-je sans sourciller.
— Depuis deux ou trois jours.
— Hé bien! pour recommencer à digérer bien, tu vas jusqu'à nouvel ordre te résigner à ne plus digérer du tout.
-— Comment cela? dit Hussein avec une sorte d’épouvante.
— Quelques jours de diète absolue, des bains, des frictions sur l'épigastre, et cinq ou six pincées d’aloes, il n'en faudra pas davantage pour te guérir.
Le chérif suivit mon ordonnance, non sans regret, et au bout de très-peu de jours il digérait de nouveau, infiniment mieux qu'aucun de ses sujets.
La cure me fit la plus grande renommée près de ses frères, près de ses parents, près de tout le monde. Je vis bientôt les effets de cette renommée.
— Hadji, meditun matin le chérif, une de mes femmes est malade; il faut que tu la guérisses comme moi.
Ce fut un bien autre frisson que le premier. Quelques détails en feront comprendre la cause.
Prenons pour type le harem du chérif Hussein.
Tout musulman, nous l'avons dit, a droit à quatre femmes légilitnes et à autant de concubines qu'il en peut nourrir. L'Orient, on le voit, n'a pas beaucoup changé depuis le roi Salomon. Le divorce lui donne la faculté de renouveler à discrétion ses quatre femmes légilimes. Au reste, ce divorce, si commun chez les gens vulgaires, est très-rare chez les nobles, et ne s'opère que dans des circonstances de la plus haute gravité,
Le musulman qui a quatre femmes et un nombre plus ou moins grand de concubines a deux harems séparés. LL y a olus, si les quatre femmes légitimes
ne s'entendent pas entre elles, il arrive qu'il leur donne à chacune son harem.
La vie des femmes et des concubines est exactement la méme. Seulement le mari est engagé envers les femmes, tandis que le maitre ne l’est pas envers les concubines.
Un article du Coran dit ceci :
« O croyants! il ne vous est pas permis de vous constituer héritier de yos femmes contre leur gré, ni de les empécher de se marier afin de leur ravir une partie de ce que vous leur avez donné, à moins qu’elles ne soient coupables d’un crime manifeste. Soyez honnétes dans vos procédés à leur égard. » (Chap. IV, V. 23.)
La femme qui croit sous ce rapport avoir à se plaindre, se plaint d’abord a ses parents, puis, si cela ne suffit pas, se plaint au cadi, qui prononce le divorce. Cependant la femme a plus de peine à divorcer que l'homme. L'homme n'a qu’à dire ces paroles devant deux témoins ou le cadi :
— Je te répudie!
Il est vrai qu'il ne prononce presque jamais ces paroles que dans un moment de colère.
Revenons à l'intérieur des harems.
Nous avons dit que la vie des femmes légitimes et celle des concubines était exactement la même.
Disons de quoi se compose cette vie.
Les femmes ont leur costume de nuit et leur costume de jour. Elles couchent tout habillées sur des divans ou des tapis. Lorsqu’elles sont en bonne intelligence, elles couchent généralement dans le même appartement, Quant aux concubines, quand elles sont en trop grand nombre, on les divise. En même temps que le jour, elles se lèvent. De même, presque en même temps que lui, elles se couchent. A peine levées, elles reçoivent les ordres de l’ainée des femmes, de la Validé. Celle-ci a presque toujours son appartementséparé des autres. Ces ordres de la Validé, hatonsnous de le dire, sont toujours pleins de convenance.
La Validé légitime ne commande qu'aux femmes légitimes et aux esclaves de sa section. Les concubines ont leur Validé comme les femmes légitimes, et de plus la favorite. Quelquefois la Validé et la favorite sont là même femme. ,
La Validé des concubines a ses esclaves auxquelles elle commande de son côté. Les unes alors s'occupent de la nourriture de la journée. Cette nourriture se compose en général de riz, de viande de mouton bouilli ou rôti, de viandes en sauces sucrées, où les corps gras sont prodigués d'une manière supertlue, de légumes et de concombres en quantité, de patisseries de toute sorte, de crêmes à la rose, à la fleur d'oranger; de fruits : oranges, raisins, grenades, pêches, melons excellents; de confitures de toute espèce, de dragées, d'amandes sucrées, enfin du plat de prédilection : l'acida.
L'acida est un gâteau de froment cuit à l'eau, sans croûte, ayant la forme d'un baba, avec un trou au milieu. Ce trou est rempli de miel blanc. On recouvre le tout de beurre ou d'huile d'olive. Les convives se placent autour, puisent avec les deux doigts dans le trou à miel et tirent à eux.
Les femmes en général sont trés-gourmandes, Ce sont les esclaves qui font la cuisine, Les femmes ne s'en mêlent que pour diriger, ou en amateurs, Souvent elles se chargent cependant de certains petits plats fins destinés au mari. Seulement le mari se défie presque toujours de ces plats fins,
Les femmes parfois, à l'aide de leurs esclaves nègres, se procurent des poisons trés-subtils. Cect s'applique surtout aux femmes turques et aux femmes persanes, qui, à l'aide du poison, se débarrassent quelquefois de leur mari, souvent de leurs rivales, Seulement, lorsqu'il arrive à une femme d'empoisonner son mari,
NN as
pacha, vizir, etc., elle n’est que l'instrument d'une puissance supérieure. f :
C’est ainsi gue la fille de Méhémet-Ali empoisonna son mari le defterdär (ministre d’État), le premier jour de ses noces. C'était l'ordre du pacha.
En effet, le defterdar n’était pas un ministre commode, Il passait pour l’homme le plus cruel de I’Egypte, et en était bien certainement l'homme le plus détesté en même temps que le plus craint. Son seul ami était un lion, lion charmant pour lui, caressant comme un chat pourson maitre, mais qui, sur un signe de ce maître, mettaiten pièces celui quiluiétaitdésigné.
Le pacha eut peur du deflerdar et le maria à sa fille. Le lendemain, il n'y avait plus de defterdar, et le lion était dans l’une des cages de la ciladelle du Caire.
C’est ainsi aussi qu'une des sultanes de Sélim empoisonna la favorite dans une orange, qu’elle parlagea avec un couteau dont un côté de la lame était empoisonné, mangeant elle-même la partie qu'avait touchée le côté innocent de la lame. Mais revenons.
Le repas du matin terminé à neuf ou dix heures, les femmes se préoccupent de leur toilette.
En général, pour cette toilette, elles se rendent l'une à l'autre le service de femme de chambre, se natiant les cheveux et se parfumant, s’épilant, se peignant les yeux, se peignant les ongles, et se mettant des mouches mutuellement. Ce sont des enfants qui jouent à la poupée l'une avec l’autre. ;
Lorsque tout cela est fini, viennent le café, les chibouques, les narghiléhs, les sorbets, les cassolettes, Puis les unes se racontent des histoires; les autres regardent par les grilles de leurs moucharabies, agacant les passants quand elles peuvent. D’autres brodent, d’autres jouent de la guzla et chantent. Ces différents divertissements sont coupés par les visites de leurs amies.
Les femmes des harems ne sont point prisonnières comme on le croit. Elles sortent quand elles veulent, mais voilées, et accompagnées d'eunuques. Remarquez que le voile n’est point une gêne, et que l'eunuque n’est point un gedlier. Le voile est une coquetterie; l'eunuque est un défenseur.
Quand une visite arrive, on se fait des salamalecs, on s’embrasse, on bavarde, on danse. Les danses sont charmantes.
Pendant la présence des étrangères chez les femmes, Ja porte est interdite au mari, Les babouches sont à la porte, indiquant qu'il y a visite.
On arrive ainsi à la sieste.
Quand il y a visite, les visiteuses font souvent la sieste avec les visitées.
La sieste dure jusqu'à trois heures. Pendant ces trois heures, le silence le plus profond règne dans le palais; personne n'est visible, tout est suspendu : c'est le chateau de la Belle au bois dormant.
La prière de l'asser est le signal du réveil.
Tout le monde fait ses ablutions.
Après la prière, — l'ablution vient auparavant, — on dine, les femmes chez elles, les hommes chez eux. Les enfants dinent avec les femmes, les esclaves dinent après tout le monde et mangent les restes, Les diners sont loujours excessivement copieux ; il faut qu'il y ait de quoi manger pour les maîtres, les mailresses, les enfants, les esclaves et les pauvres.
Le diner fini, les visites recommencent, et la soirée se passe en musique, en danses, en chants, en jeux d'échecs, en jeu de dames. Toujours quelque histoire serpente au milieu de tout cela.
La nuit venue, les femmes à leur gré se couchent ou veillent, Celles qui se couchent dorment ou rêvent, Celles qui veillent, brodent, continuent une partie commencée, bavardent ou lisent, Celles-ci sont wesrares. Ce sont des Européennes ou des créoles.
La mère du sultan Abdul-Medjid était une créole de la Martinique. Elle avait été prise par un corsaire et vendue au dey d'Alger, qui l'avait envoyée en présent à Mahmoud.
De même, la mère de l’imam de Mascate actuellement régnant élait une créole.
L'histoire de cette créole est assez bizarre. Elle avait épousé un Anglais de la Réunion. L’Anglais voyageait pour son plaisir. Arrivé à Mascate, et ayant épuisé son argent et son crédit, il proposa à feu l'imam Séid-Séid de lui vendre sa femme. L’imam demanda à voir la marchandise. Il fut convenu que, si celte marchandise plaisait à limam, il payerait trente mille thalaris à l'époux et que la femme lui appartiendrait. Les uns disent trente mille, les autres quarante mille.
La femme alla au-devant des projets du mari. Elle exprima la curiosité de voir un harem, L’Anglais s’olfrit à lui procurer ce plaisir. En effet, à obtint de l'imam de Mascate une permission pour sa femme. La créole entra dans le harem. Le harem se referma sur elle; on ne la revit jamais.
Le lendemain, l'Anglais partit, on ne le revit jamais non plus, à Mascate, du moins.
Un jour, dans un moment d'intimité, et comme je disais a Séid-Séid qu'il devait envoyer en France ses enfants pour les faire instruire, j'eus l'occasion de lui demander des nouvelles de cette créole. Elle élait morte depuis 1843, et il la regreltait beaucoup. Mais n’anticipons pas déjà sur cet épisode auquel nous revenons tout au long dans nos Mystères du Désert".
Maintenant on s’apitoye en France sur le sort des femmes du harem. On a parfaitement tort. Est-ce la rivalité qui peut les rendre malheureuses ? On ne sait pas en Orient ce que c’est que la rivalité à la facon dont nous l’entendons. D’ailleurs la rivalité de l'Européen devenant amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre est bien autrement grave pour la maitresse ou pour la femme que la rivalité du harem; chaque femme au moins connait sa rivale.
Puis la maternité les dédommage. En Orient, l’infanticide, celte plaie de notre société moderne, cette suprême et effroyable ressource des filles-mères contre le déshonneur, Vinfanticide est à peu près inconnu. Enfin, là-bas, toute femme qui est mère ne peut plus être vendue. Un garçon met la favorite audessus de toutes les autres, et l'épouse devient sultane.
Cela posé, parlons de la malade dont Hussein voulait me faire entreprendre la guérison.
J'ai dit que la chose était bien plus grave encore à l'endroit d'une des femmes du chérif qu’à l'endroit du chérif lui-même. Je lui exposai à l'instant même et sans détours la situation.
— Hcoute, lui dis-je, tu me proposes une chose que, comme musulman, je ne dois pas accepter. Dispensemoi donc de cette cure.
— C'est que c'est ma plus jeune femme et celle que j'aime le mieux.
— Si tu veux absolument, je ferai ce que tu voudras; mais, encore une fois, je ne réponds de rien.
— Je vais te conduire chez elle.
Il n'y avait rien à dire à cela. Je m'inclinai.
Un eunuque fut envoyé pour prévenir la malade de se tenir prête à me recevoir.
A notre arrivée, nous la trouvâmes couchée sur un lit, un véritable lit, un lit de fer. Elle était complétement enfermée sous une moustiquaire.
La chambre n'avait qu'un demi-jour, ce qui fait qu'il était impossible de rien voir. Je fus dans la né= cessité de demander de la lumière, ce qui étonna beaucoup la malade et les eunuques; aussi hésitaient-ils.
1 Chez Dentu, éditeur, Paluis-Royal,
Le chérif leur donna l'ordre d'apporter des chemda. C'est le nom arabe de la cire. Ils approchèrent des sièges du lit de la malade et se retirèrent.
Ceite chambre, tout en conservant le luxe arabe, était meublée à l’européenne. Les divans qui régnaient tout autour de la chambre, les tapis de Perse étendus sur le plancher, protestaient contre les siéges et le lit à la française. Ce lit était placé entre quatre colonnes de granit grosses comme moi par le milieu du corps, qui, tout en formant un dais, supportaient
le plafond. Entre chaque colonne il y avait des dra-
peries d’éloffes de l’Inde extrémement riches. Sur des élagéres européennes, placées entre les fenêtres, élaient des élagères arabes supportant des porcelaines de Chine et du Japon.
Dans tous les coins de l'appartement, il y avait de petites tables en nacre de perle. Sur chacune de ces petites tables étaient placées des aiguières en cuivre avec leurs bassins. Ces aiguières sont, on le sait, d’une forme charmante. Des parfums brüûlaient dans des cassolettes.
C'était non-seulement du luxe, mais de la superstition.
Les parfums neutralisent l'effet du mauvais ceil; dain en Arabie et en Afrique, nazar dans l'Inde.
Les parfums qui brûlaient étaient les parfums usités en pareil cas : la myrrhe, Vencens, le benjoin, le styrax. La myrrhe sent la violette, le styrax, la rose. Les murs étaient ornés, outre les étagères, de grands éventails de plumes d’autruche. Le plafond était en bois sculpté, peint de couleurs vives, avecdes incrustations en glace.
Nous étions vraiment dans l'Orient des Mille et une Nuits.
Maintenant, cette chambre, était-ce celle de la favorite? était-ce celle du maitre? Je restai indécis pour le moment. Plus tard, je le demandai à Yachya. C'élait la chambre du maitre. Elle avait quatre portes découpées dans la muraille, invisibles derrière des rideaux.
L'une conduisait chez les concubines du chérif, l’autre chez ses femmes légitimes, la troisième à son trésor, et la quatrième lui servait d’issue.
à Les chemäas apportés, on nous laissa seuls, ai-je it.
Alors s'établit entre le chérif etsa femme un dialogue préparatoire dans lequel il lui disait de ne point avoir peur. C'était moi qui l'avais guéri de ses lenteurs de digestion, et j'allais probablement pouvoir en faire autant pour elle. Elle répondait à peine, et par ce léger gazouillement naturel aux femmes arabes, et qui semble plutôt le chant d'un oiseau qu'une langue humaine.
Je priai le chérif de lui demander sa main, Le chérif la lui demanda. Mais, bien que celui-ci insistat pour que cetle main me fût donnée, il y eut une longue hésitation, et, quand elle se décida à la passer sous la moustiquaire, ce ne fut en réalité que le bout des doigts qu'elle me donna, Je fus obligé d'attirer le bras vers moi afin d'arriver jusqu'au pouls, ce qui lui fil jeter un petit cri, moitié dimpatience, moitié de peur. Le cherif la calma du mieux qu'il put,
Le pouls était extrêmement agité, mais il me fut impossible de faire la part de la maladie et la part de l'émotion.
Je fis quelques questions au chérif.
Il me parut évident qu'elle était atteinte d'hydropisie, ou malade d'un squirre.
Dans l'un ou l'autre cas, la maladie était mortelle, surtout avec le peu de ressources qui étaient à ma disposition, Jem abstins de faire partager mes craintes à la femme, me réservant de dire à Hussein ce que j'en pensais.
Cependant je demandai à voir la langue, C'était une
grande affaire. Comment me montrer la langue sans me montrer le visage? et montrer son visage c’élait pour la femme du chérif plus que péché mortel.
On trouva un expédient. On fit un trou au voile, et et à travers le-voile la malade fit passer sa langue. Elle était très-blanche et très-chargée. Elle me confirma dans mes craintes.
Je demandai à voir les pieds. Je m'attendais à les trouver gonflés. Ce fut une nouvelle négociation à entreprendre, mais moins difficile à mener au but que celle de la main et de la langue.
C'était bien une hydropisie arrivée au second degré,
En France, grâce à la ponction, la femme eût pu vivre encore un an ou deux, guérir même. Là-bas c'était impossible, et, sous cette latitude tropicale, elle avait à peine pour six mois d'existence.
Je me retirai avec Hussein.
De retour chez lui, ilm’interrogea. Je ne lui cachai point la position dans laquelle se trouvait sa femme; je lui dis que mes connaissances médicales et mes moyens d'action sur la maladie étaient insuffisants, et qu'il fallait tout remettre entre les mains de la Providence.
Je lui expliquai de quelle façon on eût en France traité la maladie. Je lui donnai une idée de la ponction. Mais je lui déclarai que je ne me regardais pas comme un chirurgien assez habile pour en faire usage.
— Ainsi, me demanda-t-il, il n’y a pas d'autre moyen ?
— Je n’en connais pas.
— Ettu ne peux rien lui donner qui la soulage?
— Qui la soulage, si; mais qui la guérisse, non.
— Fais ce que tu pourras.
— Je te préviens que ma pharmacie est trop pauvre pour donner à {a femme un long soulagement. Il me faudrait aller à Djedda, ou tout au moins y envoyer quelqu'un de confiance.
— Tu peux disposer de Mansour, c’est le plus intelligent et le meilleur de mes serviteurs.
— Mansour partant immédiatement, ma pharmacie suffira jusqu'au moment de son retour. z
— Fais une note, non-seulement de ce qu'il te faudra pour elle, mais encore de ce qu'il te faudra pour toi et pour mol.
J'écrivis à M. Serkis, établi médecin et pharmacien à Djedda, le même qui m'avait servi d'intermédiaire avec Osman-Pacha pour me convertir à l'islamisme, Le même soir, Mansour partait à dromadaire. Il devait faire le voyage par terre. En distance directe, il y avait d’Abou-Arich à Djedda environ cent vingtcing heues. C'était l'affaire de quinze jours, aller et revenir.
En attendant, j'ordonnai des teintures de scille et de digitale en compresses; puis des pilules de même composition, J'ordonnai les plus grandes précautions dans l'adininistration de ces pilules.
Dès le lendemain, il y eut soulagement. Au bout de quelques jours, l'hydropisie diminuait sensiblement. Le chéril était heureux et croyait sa femme guérie, Je ne voulais pas qu'il le crdt. Je le ramenais donc incessamment à la réalité.
Les médicaments arrivèrent de Djedda le seizième jour el furent employés. Mais ce que j'avais prévu arriva. Après des alternatives de bien et de mal, la femme mourut au grand désespoir de Hussein,
Cependant le chérif et moi nous avions pu reprendre nos travaux. Nos travaux, on sait quels ils étaient, Je ne m'y appesantirai done pas davantage,
Nous fimes faire des quantités immenses de poudre, et je tis fondre à peu près quatre à cing mille boulets de tout calibre. L'argile que j'avais mélangée à sa terre l'avait rendue excellente,
Le projet de barrage du détroit fut complétement
kh LARABIE
Se À ee eee
abandonné, et j'écrivis à mes amis en France pour avoir des ouvriers fondeurs et mécaniciens, et arriver à mes fontes de canons. Je ne reçus jamais de réponse, et le chérif Hussein attend encore ses ouvriers et ses mécaniciens.
Je reçus un matin la visite du jeune Abd’el-Mélek, neveu de l’émir, et fils du chérif Abou-Taleb.
J'ai dit combien m'avait paru intelligent ce jeune et bel Arabe. J'ai dit avec quelle attention il avait suivi toutes mes démonstrations, et l'intérêt qu'il avait pris à la réussite. Il avait suivi avec la même attention tous les travaux qui s'étaient exécutés à la suite de ces essais. Pendant mon absence, il n’avait pas quitté pour ainsi dire les ouvriers, et j'avais su qu’en toute occasion il avait pris chaudement mon parti.
Cependant il n’était jamais venu qu'avec son père. Je connaissais assez les Arabes pour savoir que sa visite ainsi isolée signifiait quelque chose. Je le reçus avec toute la considération que je devais au neveu du chérif et à un jeune homme dont Yachya m'avait fait l'éloge. Jen étais arrivé à une certaine intimité avec Yachya. J’eus du reste à me louer constamment de lui.
Le jeune homme vint droit à moi, et, contre l’habitude arabe, aborda franchement la question.
— Hadji, medit-il, j'ai besoin de tes conseils.
— Ce n’est point pour maladie, je l’espére, lui répondis-je. Ta figure, en ce cas, donnerait un démenti a tes paroles.
— Non, me répondit-il, le corps se porte bien, mais le cœur est malade.
Je compris qu'il allait être question d’amour. Je craignais qu'il ne vint me demander quelque talisman, quelque filtre, quelque amulette.
Je fus vite détrompé.
— J'aime, me dit-il, une jeune fille d’une des tribus du Djebel-Orra.
— Noble?
Il rougit.
— Non, dit-il en baissant les yeux.
— Eh bien! lui dis-je, que vas-tu faire?
— C’est là-dessus que je viens te consulter.
— Il faut d'abord que je sache comment tu l'as connue,
Alors il me raconta toute l'histoire; histoire d’amour, la même partout, excepté dans les détails, trame sombre relevée de broderies d’or.
Le jeune homme était chasseur, chasseur téméraire même. Souvent avec ses nègres il disparaissail pendant trois ou quatre jours dans les montagnes, el revenait avec des bouquetins ou quelque panthère. Chasse périlleuse dans l’un et l'autre cas. Pendant une de ces chasses, il avait vu Quemar. (C'est un des noms les plus resplendissants des Arabes : il veut dire la lune.) Il l'avait rencontrée portant à manger à son frère qui gardait des troupeaux, et au moment où il venait de tuer une panthére qui lui avait enlevé une brebis.
C'était une simple famille de pasteurs.
Mais, toute fille de laboureur, toute sœur de pâtre qu'elle était, elle avait de beaux sourcils qui se joigoarent au-dessus du nez, de beaux et grands yeux qui éincelaient comme des diamants noirs, un nez droit, une bouche ornée de dents magnifiques, une taille souple comme la tige d'un palmier, et des cheveux qui, lorsqu'elle les dénouait, tombatent jusqu'à terre.
Son costume était celui de la fille de Laban, le costume de la Bible. ,
Les deux jeunes gens, s'étant rencontrés une fois, se rencontrérent souvent, Les rendez-vous de chasse
devinrent des rendez-vous d'amour. Souvent elle se risquait avec lui, le suivant dans là montagne, ne revenant que le soir quand elle eût dQ revenir avant la sieste, et s'exposant alors à toute la mauvaise humeur de son père.
Les troupeaux étaient à quatre ou cinq lieues du douar, et le frère ne revenait qu’au bout de trois mois. Tant que le frère ne revint pas, le père ne put pas être renseigné, mais, le frère de retour, il apprif tout.
Dès lors Quemar fut séquestrée et les jeunes gens ne se virent plus, ou plutôt ne se parlèrent plus; car ils se revirent, mais de loin. Les jeunes gens du douar prévenus faisaient le guet avec le père et les autres frères. Et chacun faisait ce guet avec d'autant plus d'acharnement que la tribu était hostile au chérif Hussein. Or, le jeune homme était pris et bien pris; il voulait, à quelque prix que ce fût, épouser Quemar.
Maintenant, ce qu’il attendait de moi, c’est que je parlasse en sa faveur au chérif Hussein, afin que le chérif Hussein en parlat à son père. Lui n'avait encore rien dit à personne de toute cette idylle. Je l'interrogeai à l'endroit de la jeune fille.
Elle éprouvait, de la part de son père et de ses frères, et même de la tribu, les mêmes obstacles qu’Abd’el-Mélek craignait d’éprouver de la part de sa famille. Il avait, lui, en outre de l’inimitié, à vaincre la distance. Au reste, j'ai baptisé ce roman du nom W@idylle. Abd’el-Mélek déclarait qu'il fuirait avec Quemar, et que, s’il le fallait, il se ferait berger.
Sa confiance en moi m'honorait infiniment, mais il me chargeait la d’une mission on ne peut plus délicate. Il est rare que les hommes dans la position du chérif Hussein n'aient pas des projets de mariage arrétés d’avance sur les membres de leur famille.
— Laisse-moi quelques jours de réflexion, lui dis-je.
— Combien de jours veux-tu ?
— Laisse-moi trois jours et la permission de consulter un ami.
— Dis-moi le nom de l’ami.
— Yachya.
Ilréfléchit un instant, puis :
— Fais comme tu voudras, dit-il.
Il fit quelques pas vers la porte et revint.
— Je n'ai d'espoir qu’en toi, me dit-il; si tu ne réussis pas, je ne prendrai plus conseil que de moi.
Et il sortit.
Je me rendis chez le chérif comme d'habitude. J'étais en retard ; aussi, au moment où je sortais, visje le drapeau rouge qui m’appelait. Lorsque j'arrivai, le chérif était avec son fils et Yachya. A peine fus-je entré, que le fils du chérif salua et se retira. En le voyant se retirer si tôt, je craignis que le jeune prince n'eût quelque jalousie contre moi.
Rien n'eût été plus naturel. Le commandement que son père m'avait donné me faisait son égal au point de vue moral, et au point de vue politique son supérieur, [Lest vrai qu'il me donna la main en sortant, et qu'il accompagna celte marque d'amitié du plus gracieux sourire. Mais tout cela ne prouve rien de la part d'un Arabe, Je résolus de ne pas tarder à lui faire ma visite. Dans ma précipitation, je le suivis des yeux jusqu'à ce qu'il fût sorti.
Quand je me retournai, je vis les regards d'Yachya fixés sur moi.
— Eh bien! ma pendule? demanda le chérif.
— Elle n'avance plus que d'une heure sur vingtquatre, lui dis-je; tu vois que c'estun grand progrès.
— Quand pourras-tu me l'envoyer?
— Dans deux ou trois jours. Outre la réparation que j'y ai faite, je l'habille d'une boîte.
— Tu es donc tailleur aussi? dit-il on riant.
po
— Tailleur pour pendules.
Yachya se mit à rire à l'exemple de son maitre.
En sa qualité d’Indien, il était infiniment plus rieur que ne le sont les Arabes. he
— Par exemple, ajoutai-je, si tu veux me faire l'honneur de me venir voir après-demain matin, tu pourras la faire emporter. ;
— Tu as quelque chose a me faire voir?
— Ce que j'ai à te faire voir ne sera prêt que dans quarante-huit heures. ee
— J'irai; à quelle heure veux-tu que je vienne?
— A dix heures.
— Avant mon déjeuner?
Il appuya sur le mot. t
On voit que je l'avais complétement guéri de ses lenteurs de digestion.
— Avant ton déjeuner. Yachya sera des nôtres, ainsi que ton fils, si tu veux le permettre.
— Nous irons.
— Tu connais, continua-t-il ensuite, les affuts de mes canons?
— Oui, et même je les trouve horribles.
— Connais-tu un modéle plus commode?
— Je comptais t'en parler et te proposer des affûts dans le genre de ceux dont on se sert dans mon pays. Seulement, il me faut des madriers et des poutrelles en chéne, et, de plus, tes meilleurs menuisiers.
— Jai tout cela, me dit-il, et vais donner des ordres pour que tu puisses en disposer.
— Désires-tu des affûts de rempart ou des affats de campagne?
— Des affüts qui puissent servir aux deux usages à la fois; mais il les faut aussi légers que possible, de façon à ce qu’un chameau, deux au plus, puissent les trainer.
— Combien ten faut-il?
— Une douzaine.
— Je les ferai confectionner.
— Mais les roues, comment les fera-t-on?
— Dans ce pays, oùil fait trés-chaud, les roues en bois se brisent vite; si l'on pouvait s'en procurer en fonte?
Le chérif alors, s'adressant à Yachya, lui demanda si l’on ne pourrait pas faire venir des roues de l'Inde. Il en fallait quarante-huit en tout: vingt-quatre grandes et vingt-quatre petites.
Yachya ne répondit rien.
Alors le chérif Hussein eut une idée lumineuse.
— Mais, dit-il, pourquoi nous préoccuper des roues? Pourquoi ne pas placer nos canons sur des traineaux ?
En effet, les traineaux glissent admirablement sur les sables, tandis que les roues s’y enfoncent jusqu'au moyeu.
— Par ma foi! lui dis-je, tu as plus d'esprit que moi; je n’y eusse jamais pensé.
— D'autantmieux, ajouta-t-il, que dans la montagne on placera les canons tout montés entre deux chameaux de file.
— Mais, dis-je, si tu veux ce que nous appelons, nous, de l'artillerie de campagne, nous pourrons placer tes cing ou six plerriers de cuivre et les faire pivoter sur des selles élastiques. Les Persans ont toute une artillerie ainsi équipée.
— Tuas donc été en Perse?
— Pas encore, mais je sais cela. Nous laisserions tes grosses pièces sur leurs affûts ordinaires pour la défense de tes villes, et nous uliliserions seulement tes pièces de quatre et tes pierriers.
La chose fut arrêtée ainsi. Croyant qu'il n'avait plus rien à dire, je me retirais. Il m'arréta.
— Attends, dit-il, j'ai quelque chose à te montrer,
Il sortit,
Je profitai de ce moment où il nous laissait seuls pour me retourner vers Yachya.
— J'ai à te parler, lui dis-je.
— Veux-tu que je passe chez toi?
— Viens partager mon diner.
— J'irai.
Le chérif rentra; il tenait à la main un petit sac. Ce petit sac renfermait plusieurs échantillons de minerais et de cristaux. Ces échantillons provenaient des montagnes de Djézan; il y avait de la houille et du fer. Mais ce qu’il avait à me montrer, c'était un fragment de roche, couleur d’or.
— Qu'est-ce que cela? me dit-il.
Je regardai l'échantillon et compris l'espoir d'Hussein.
— Cela ressemble à de l'or, lui dis-je, mais je doute que cela en soit.
— Si ce n’est pas de lor, qu'est-ce donc?
— Il n’est impossible de te le dire, n’ayant point le médicament nécessaire.
J'aurais dû dire réactif, mais le mot n’a pas son équivalent dans l’Yémen.
— Qu'est-ce que ce médicament?
— Une certaine eau que nous appelons l’eau forte, et une certaine pierre que nous appelons la pierre de touche.
— Comment opeére-t-on ?
— On frotte le métal sur la pierre, puis on y met une goutte de cette eau, qui, lorsque c’est de l'or, lui laisse tout son brillant; lorsque c’est de l'argent, produit un bouillonnement qui l’efface, et qui, lorsque c'est du cuivre, produit le vert-de-gris.
— Hum! fit Hussein.
— Si tu veux, continuai-je, fenverrai cet échantillon a Djedda pour le faire analyser.
— Soit, dit-il.
Puis il me remit l'échantillon.
Alors, les uns après les autres, il me fit voir tous les fragments que renfermait le sac, m’interrogeant sur chacun d'eux.
Je lui montrai la houille.
— Voilà ce que tu as de plus précieux.
Il me regarda avec étonnement.
— Plus précieux que lor? dit-il.
— Plus précieux.
— Il y ena des couches, je ne sais pas en quelle quantité, mais mes travailleurs me disent qu'il y en a beaucoup.
— Tu sais que c’est avec cela que les Anglais font marcher leurs bateaux à vapeur?
— Oui, c'est du fahhm-el-hadyer (du charbon de pierre).
J'avais déjà constaté la présence de la houille dans Vile Djebel-Hagan, et, d'après les habitants du pays, il devait en exister au Djebel-Tarr, à Pile Caméran et à Vile Zobéir.
Les autres échantillons étaient du sel gemme, du cristal de roche, des cailloux et des agates. Lorsque j'eus passé en revue tous ces fragments:
— Maintenant, dit-il, j'ai bien autre chose à te dire. Comme on le voit, c'était le jour des confidences. — Parle!
— On a trouvé une source de lait dans la monlagne,
Je le regardai en face,
— Tu plaisantes?
— Non, sur ma parole, — Ou-Allah.
— Et quia trouvé cela?
— Un vieillard respectable.
— De quel pays?
— Un musulman des montagnes de Nedjèd.
— El c'est dans les montagnes de Nedjéd qu'est la source de lait?
— Ouil
46 L'ARABIE
— Ton vieillard est un imposteur.
— Comment, un imposleur? :
— Il est impossible qu'il y ait du lait dans la montagne.
— Il yen a cependant.
— Jln'yen a pas!
— Il l'a vu.
— Il ne l'a pas vu!
— C'est un homme à barbe blanche.
— Cela prouve qu'il ment depuis longtemps.
— Quel intérêt aurait-il à mentir?
— L'intérêt de te soutirer de l'argent. Combien lui as-tu donné ?
— Qui l'a dit quejelui avais donné quelque chose?
— Ta persistance à le croire.
— Je lui ai donné comme aumône. É
— L'aumône n’en est pas tne aux mains des intrigants.
— Alors tu ne crois pas?
— Je fais plus que de ne pas croire, je nie.
Et je lui citai l'article du Coran : ;
« Quand tu les vois (les hypocrites), leur extérieur te plait; quand ils parlent, tu les écoutes volontiers... Ce sont tes ennemis. Evite-!es. Que Dieu les extermine! Qu'ils sont faux! (Ch. Lxm, v. 4). »
La citation parut le faire réfléchir. °
— Tuas raison, dit-il, mais tout est possible à Dieu.
— Oui, mais Dieu est logique. Du moment où ila mis le lait dans les mamelles des animaux et dans le sein de la femme, il n’a pas dû le faire couler à flots de la terre.
— Je te dis que le vieillard l'a vu.
— Écoute, lui dis-je, je te parie ma tête contre la sienne que cela n'existe pas.
— Hum! fil encore Hussein.
— Le vieillard est-il ici? demandai-je.
— Il est devant mon palais.
— Veux-tu le faire appeler ?
Hussein frappa dans ses mains; un esclave entra.
— Va, dit-il, me chercher un vieillard à barbe blanche que tu trouveras devant la porte.
Dix minutes aprés, un homme de soixante-dix ans, d'une figure vénérable, ayant une longue barbe blanche qui pendait jusqu'à la ceinture, futintroduit. Il s'approcha d'Husseïn et voulut lui baiser la main: Hussein la lui retira, non pas qu'il le tint pour imposteur, mais à cause de son grand age.
Pendant notre conversation, les frères étaient venus peu à peu et le divan était complet.
— C’estloi qui as vu la source de lait? dis-je en m'adressant au vieillard.
— Oui, répondit-il avec un merveilleux aplomb.
— Tul'as vue?
— Non-seulement je l'ai vue, mais j'y ai bu.
— Eh bien? demanda Hussein.
— Cethomme n'est peut-être pas un imposteur, dis-je au chérif; mais, én ce cas, c’est un fou.
— Je ne suis ni un fou ni un imposteur, dit le vieillard ; j'ai dit la vérité, et d’autres que moi ont vu la source.
Je me tournai vers le chérif.
— Tu crois à la source de lait? lui demandai-je.
— Je dis que tout est possible à Dieu, répéta-t-il.
— Eh bien! que ce vicillard dise exactement où est la source et indique les personnes qui l'ont vue avec lui.
Le vieillard indiqua son fils.
— Ft oti est ton fils?
— Il est devant le palais.
— ais venir ton fils.
Le vicillard sortit et rentra avec un jeune garçon d'une quinzaine d'années, alerte et à l'œil rusé,
Tu as vu la source de lait avec ton père?
Oui, dit-il.
Tu en as bu?
Oui.
Tu sais bien où elle est ?
J'irais les yeux fermés.
Eh bien! vas-y les yeux ouverts, et conduis un Kobail que le chérif va te donner, et qui reviendra attester que lui aussi il l'a vue, et mieux que cela même.
Je me retournai vers Hussein.
— Tu entends? lui dis-je. Ordonne à un de tes Kobails de partir à dromadaire avec ce jeune homme ; il prendra une bouteille, puisera du lait à la source et te l'apportera.
Le chérif appela un de ses eunuques, lui donna l'ordre dicté par moi, et, dix minutes après, le Kobail, ayant le fils du vieillard en croupe, partait pour la montagne au grand trot d’un dromadaire.
Yachya élait chez moi à l'heure convenue. Le diner n’élait qu'un prétexte; la véritable cause du rendez= vous était l'affaire du jeune chérif Abd’el-Mélek.
Comme je l’avais prévu, la confidence avait Sa gravité. Yachya hocha la tête.
— Jamas, dit-il, le chérif Hussein ne consentira à ce mariage.
— Mais, lui dis-je, il faudrait au moins tenter de l'y faire consentir.
Yachya me regarda fixement.
id Et tu Ves chargé de la négociation ? me demandat-il.
Je regardai à mon tour Yachya.
— C'est-à-dire, répondis-je, que je complais en charger un homme qui a toute la confiance de l’émir,
Yachya comprit à l'instant même.
— Si c'est sur moi que tu as compté... dit-il
Et il secoua la tête.
— Eh bien? demandai-je.
— Tu as eu tort.
— Tu refuses? 4 fil
— Je connais les projets du chérif à l'égard de son neveu ; je n'oserai jamais. 5 i
— Voilà quiembrouille terriblement les affaires du pauvre garçon. |
— C'est facheux, car c’est ce qu'il y a de mieux dans la famille.
— Mais enfin, d'où viendra cette résistance si acharnée ?
— D'abord la tribu à laquelle appartient la jeune fille est particulièrement hostile à lémir. Pas une année le tribut n'est payé par elle sans coups de fusil, Le chérif craindra que son neveu ne puise, dans le contact de ces Kobails, des idées de rébellion dans le genre de celles de son oncle Hammond. Bref, je doute de son consentement.
— Et tu ne veux pas même tenter de l'obtenir?
— Je n'ose essayer, Mais toi, ajouta Yachya, si tu tiens à rendre service au jeune homme, pourquoi ne te charges-tu pas de la négociation ?
— Mais je suis un étranger venu d'hier.
— Le chérif t'aime beaucoup,
Je regardai Yachya.
— Je l'en réponds! dit-il,
— C'est possible, mais il me semble qu'il n'y a pas assez longtemps que je suis de la famille pour me mêler de ses affaires. D'ailleurs, passant par ma bouche, la demande prendra une certaine gravité,
— Oui, dit Yachya en souriant, tandis que par la mienne on la croira une plaisanterie.
— Je ne dis pas cela. Le jeune homme est sérieusement amoureux, et je connais assez les Arabes pour savoir qu'on ne plaisaute pas avec leur premier amour.
Yachya hocha la tête.
L’ARABIE HEUREUSE. 47 Ee ea a a ee
— Non, décidément, dit-il, je ne me charge point de cela.
— Que faire alors?
— Pourquoi n'en parles-tu pas au père?
— Parce que le père sera probablement plus sévère encore que le chérif, et que le jeune homme compte au contraire sur le chérif pour décider son père.
Yachya réfléchit un instant. np
— Il y aurait peut-être un moyen, dit-il.
— Lequel?
— Ce serait que j'en parlasse à une de mes femmes ; elle en parlerait à une des femmes du chérif, laquelle en parlerait au chérif.
Je secouai la téte à mon tour.
— Ne mélons point de femmes à toute cette affaire, ce serait un moyen de l'ébruiter.
Peut-être as-tu raison, dit Yachya. Voyonsdonc.
Et il réfléchit de nouveau.
— Ne fehem ! dit-il enfin.
Ne fehem est une locution arabe qui corrrespond aux deux mots français : J’y suis!
— Eh bien! parle.
— Il faut arriver par celui qui a intérêt à ce que le fils de son oncle fasse une sottise.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il poussera son père à la lui laisser faire.
— Tu veux parler du jeune Hussein?
— Oui, tu comprends; le chérif aimé beaucoup son neveu ; il le croit destiné à soutenir l'honneur de la famille; il lui accorde peut-être plus d’intellizence qu'à son propre fils. Eh bien! en dessous, le jeune Hussein est jaloux de son cousin; il craint qu'un jour son père ne fasse pour son cousin ce qu'il ne ferait peut-être pas pour lui. Le mariage de son cousin relroidira naturellement le chérif Hussein pour son neveu Abd'el-Mélek. Le jeune chérif sera donc tout feu pour le mariage, ettu peux te confier à lui.
— Ah! ah! fis-je en regardant Yachya, voilà de la diplomatie!
— C'est celle d'un pauvre Indien, dit Yachya avec une fausse et comique humilité, mais c'est celle d’un homme qui a vécu vingt ans avec les Arabes. Parlesen au fils.
— 11 ny a qu'un malheur dans tout cela, répondis-je.
— Lequel?
— C'est que je crois que le jeune Hussein ne m'aime pas et est jaloux de moi.
— Eh bien! en cela tu te trompes.
— Cependant, aujourd'hui, tu as vu que, lorsque je suis entré chez son père, il est sorti.
— Que veut dire cela?
— Que ma présence lui était désagréable.
— J'ai bien vu au regard dont tu le suivais à son départ que quelque chose de pareil te passait par l'esprit,
— Tu as vu cela?
— Oui!
— Eh bien!
— Eh bien! tu te trompais. J'étais là présent à la conversation du père et du fils quand tu es entré et que tu as interrompu la conversation. Je sais de quoi il était question et de quelle façon on parlait
€ toi.
— Tu peux donc me rassurer sur ce point.
— Touta fait.
— Tant mieux. Ilya un proverbe arabe qui dit qu'il ne faut mépriser personne, pas même le ver, à plus forte raison le lionceau, J'aurais été désespéré d'avoir le jeune chérif pour ennemi.
— fRassure-toi donc, loin d'élre ton ennemi, il pousserait son père à... Mais ceci n'est point mon secret. Je serai probablement chargé un de ces jours
près de toi d'une mission à peu près semblable à celle dont aujourd’hui tu voulais me charger près du chérif; alors nous en causerons.
Quoique j’éprouvasse une vive curiosité de connaître cette mission, je gardai l'impassibilité d'un Arabe et me contentai de répondre :
— Situ m’affirmes que le jeune chérif est mon ami, Je croirai à son amitié.
— Je te l’affirme!
— Eh bien! alors, j'irai lui faire une visite et je lui en parlerai.
— Écoute, dit Yachya, autant j'hésitais à en parler au père parce que je savais lui être désagréable, autant je suis prêt à en parler au fils sachant que je lui ferai plaisir. Charge-moi de la négociation ; veux-tu ?
— Certainement je le veux, mais auparavant.
— Quoi?
— Je n'avais autorisation d’Abd’el-Mélek que d’en parler & une premiére persontie. Cette premiére personne, dans mon esprit, C'était toi. Nous allons en parler à une seconde personne, il me faut une autorisation nouvelle.
— C'est bien, dit Yachya. Fais-le venir et demandelui cette autorisation.
— Non, vas-y, toi. Lechérif a l'habitude de t'envoyer chez ses fréres; ta présence ne sera pas remarquée ; tandis que moi, si l’on me voyait aller chez le jeune chérif, cé serait toute une affaire:
— Tu as raison.
Yachya partit. Un quart d'heure après il avait l'autorisation et il était de retour.
— Maintenant, dit-il, voilà comment la chose va se passer. Tu as prévenu le chérif que tu comptais faire une visite à son fils; tu vas lui faire cétte visite, tu lui racontes loute l'aventure, il en parle le méme jour à son pére. Aprés-demain le chérif vient te voir, il Ven parlera.
Je tirai ma montre : j'avais juste le temps de lui faire une visite avant qu'il se rendit chez son père. Je le trouvai chez lui. Il éconta ma confidence avec la plus grande attention, et se chargea de la commission avec empressement.
Je revins à la forteresse. Yachya m'y attendait.
— Tout s'est passé à merveille ! lui dis-je.
— En effet, répondit Yachya, nous avons pris, je crois, le bon moyen.
J'avais vu le chérif Husseïn le matin ; je pensai que son fils aurait à parler avec lui d'Abd’el-Mélek ; je me dispensai de la visité du soir.
Le lendemain, j'étais chez l'émir à l'heure habituelle. Il ne me dit pas un mot qui pdt me faire croire qu'il avait même vu son fils. La journée et la matinée du lendemain se passèrent sans rien amener dé nouveau. Les travaux ordinaires s'accomplirent, et à l'heure du déjeuner, c'est-à-dire à dix heures du matin, je vis arriver le chérif, son fils et Yachya.
J'attendais le chérif chez moi à l'heure conve nie Le tourne-broche lournait, la tente était dressée su la terrasse, un déjeuner était servi sous la tente, et de l'eau filtrée remplissait les gargoulettes.
Le chérif Hussein était accompagné de son fils et d'Yachya. Il commença par me faire des compliments sur les travaux, qui marchaient de mieux én mieux; puis, incapable de modérer sa curiosité:
— Tu avais quelque chose à me faire voir? me dit-il.
— Oui, Veux-tu venir avec moi?
- Volontiers, J'ouvris la porte, je le fis passer le premier, puis,
lui demandant la permission de servir de guide, je le conduisis à la cuisine.
Un spectacle inattendu l'y attendait. Le tournebroche fonctionnait avec bruit et tic-tac de roues, faisant rôtir devant un brasier immense un mouton tout entier. Un immense récipient en fer battu, destiné à faire de la pâtisserie, recevait le jus et la graisse du mouton. Sélim arrosait le rôti avec une gigantesque cuiller de bois, faite par lui-même.
C'était un beau spectacle, même pour celui qui ne l'aurait pas vu pour la première fois. Il produisit son effet sur le chérif; mais je dois lui rendre cette justice que ce fut la mécanique du tourne-broche qui le préoccupa le plus.
— C'est une horloge à rôtir la viande, dit-il; seulement, il y manque le cadran pour voir quand elle est cuite.
Je m'inclinai.
Un Européen n’eût pas trouvé cela.
— Si je retourne dans mon pays, lui dis-je, je ferai part de ton observation aux marchands de tournebroches.
Mais ce qui attira ensuite son attention, ce fut la cheminée. La cheminée est tout aussi inconnue dans l'Yémen que l’est le tourne-broche. Il se pencha dans l'intérieur et regarda de quelle facon la flamme et la fumée s’élevaient.
Je lui développai une théorie du vide produit par la chaleur. Je ne sais pas s'il me comprit parfaitement, mais il me pria de lui envoyer les ouvriers qui avaient confectionné ma cheminée, pour qu'il en fit faire une pareille dans son matebkäh, c'est-à-dire dans sa cuisine.
Après avoir été serdar, tourneur, mouleur, fondeur, diplomate, négociant, horloger, médecin, maçon, je m'élevais enfin au grade de fumiste.
— Est-ce tout ce que tu avais à me montrer? demanda le chérif Hussein, que la vue du mouton rôlissant avait sans doute mis en appétit.
On voit que la cure avait été complète.
— Si tu veux monter sur la terrasse, je te ferai voir autre chose.
— Allons ! dit le chérif.
Nous montâmes sur la terrasse. La tente était dressée.
— Ah! dit-il, tu as réussi.
EL il alla voir de quelle façon je m’y étais pris pour uliliser tous les objets. Il y avait dans la confection de la tente parisienne une grande supériorité sur la tente arabe. Il en examina tous les détails.
— Peux-tu me faire faire une grande tente pareille à celle-ci ?
— Sans doute.
—- Eltu veux bien ten charger?
— Avec grand plaisir.
Je devenais aussi tapissier !
Les naltes élaient préparées sous la tente pour recevoir le déjeuner. On apporta les aiguières à laver les mains, avec du savon parfumé, Chérif-Hussein comprit que, ne pouvant l'invitér à déjeuner, la coulume européenne n'existant point chez les Arabes, je méllais un déjeuner à sa disposition.
En même temps deux esclaves, conduits par Sélim, apportèrent le mouton loutentier dans son plat de fer.
Le chérif s’assit devant le mouton. Nous restames debout, Yachya, le fils du chérif et moi, moi m’apprélant à le servir.
— Assieds-toi! dit-il.
— J'obéis.
Puis, se tournant vers son fils et Yachya :
— Asseyez-vous aussil
Ils s'assirent,
Alors le chérif Hussein, avec ses doigts, entama le moulon, nous en servit à Chacun un morceau, et prit
la tête, fendue d'avance pour qu'il püt, outre les chairs, en manger facilement Ja cervelle. La tête est le morceau d'honneur.
Une dernière surprise l’attendait. Quand l’esclave versa l’eau dans le verre de cristal du chérif, celui-ci sapercut qu'au lieu d’être trouble et bourbeuse commie la sienne, mon eau à moi était claire et lim-
ide.
Il la godta.
— Je n'ai jamais bu d’aussi bonne eau, dit-il. Où la prends-tu ?
— C'est la même que la tienne, lui répondis-je; seulement, grâce à l’alambic que tu m'as donné, elle est devenue telle que tu la vois.
— Pourrai-je avoir de l’eau pareille à celle-ci? -
— Oui, et cing fois autant, puisqu'il te reste cing fontaines et que je n’en ai qu'une.
— Allons, dit-il, tu es décidément un savant.
Ainsi que l'avait prévu Yachya, le chérif me prit ; à part après le déjeuner, m’emmenant vers un angle fe
de la terrasse et laissant son fils avec l'Indien.
—Mon fils, me dit-il, m'a entretenu de la communication que tu lui as faite. Qu’y a-t-il de vrai dans ce qu'il m'a dit?
— S'il ta dit que ton neveu Abd'el-Mélek était amoureux d'une jeune fille de la tribu des Bégams,. et qu'il désirait obtenir ton consentement pour l’épouser, il t'a dit la vérité. i
— Pourquoi ne m'en as-tu point parlé toi-même? ,
— Parce que c'est une affaire de famille et que je suis étranger à ta famille.
Le chérif me regarda.
— Lami n’est point un étranger, dit-il.
Je m'iuclinai.
— Eh bien? lui demandai-je. .
— Eh bien! je crains que ce ne soit une chose impossible.
Je me tus.
— La jeune fille n’est pas noble? dit-il.
— C'est la fille d’un laboureur et la sœur d’un pâtre.
— Ni moi ni mes frères n’y consentirons jamais.
— Tu vas désespérer ton neveu.
— Jen suis faché, car c'est un brave jeune homme que j'aime beaucoup.
— Il avait compté sur cette amitié, et la preuve, c'est qu'il aimait mieux s'adresser à toi qu'à son père.
— Tu sais que la tribu des Bégams est une des tribus les plus hostiles du Djebel-Orra ?
— Je sais cela, et cela m'avait paru une raison pour que tu donnasses ton consentement.
— Je ne te comprends pas...
— Ton neveu, par son influence, pouvait ramener cette tribu à toi.
— Mais cette tribu, parson influence, peut éloigner de moi mon neveu.
— Tu penses trop souvent au chérif Hammoud.
Hussein fronça le sourcil.
— J'y pense toujours, dit-il.
— Réfléchis bien, Sidi, avant de faire le malheur de ce jeune homme.
— Je réfléchirai!
— Et tu me rendras réponse?
— Oui, mais, je te le répète, j'ai des vues sur mon neveu.
— Tu es le maitre! lui dis-je.
Il me tendit la main, C'était signe qu'il se retirait.
— Et la pendule? lui dis-je.
— Ah! c'est vrai, je Poubliats.
{I fallait que la préoccupation du chérif Hussein fit bien grande pour qu'il oubliât sa pendule. Yachya la prit entre ses bras et l'emporta. En sortant, le jeune homme me dit tout bas:
oo +
— Mon père consent-il ?
— Non! répondis-je.
— Je lui en reparlerai.
Et il suivit son pére.
Décidément j'étais un savant, mais Yachya était un profond politique.
Le soir, j'allai faire ma visite au chérif; mais il ne me parla de rien.
En rentrant chez moi, je trouvai notre amoureux; il venait chercher sa réponse. On sait ce que j'avais à lui dire.
— Ils n’y consentiront pas! dit-il.
— Alors que feras-tu ?
— Ma résolution est prise.
— Tu l’enlèveras ?
— Jel’enlèverai.
— Au risque de la colère de ton père et de ton oncle ?
— Mon oncle a le bras long, mais mon cheval a les pieds rapides; je serai hors du pouvoir de mon oncle avant que mon oncle ne sache même que j'ai enlevé Quemar.
Nous en étions là de la conversation quand Sélim entra.
— Le chérif Hussein désire te voir, dit-il.
— Il m'envoie chercher ?
— Non, il te fait le signal de nuit.
— Les deux lanternes?
— Les deux lanternes.
Que pouvait-il y avoir de nouveau?
Je me hâtai de me rendre auprès du chérif Hussein.
— Eh bien! me dit-il tout joyeux, la source existe.
— Quelle source?
— La source de lait!
— Ton Kobail l’a vue?
— Il l'a vue.
— Et il t'a rapporté une bouteille de lait puisé à la source?
— Il la rapportait quand, à une lieue d'ici, il l'a laissé tomber.
— Etelle s’est brisée ?
— Oui!
— Où est ton Kobaïl?
— Ilest là.
— Puis-je lui parler?
Hussein frappa dans ses mains. Un negre entra.
— Fais venir Mabrouck, dit-il.
— Je souhaite que son nom le protége! dis-je en riant.
Mabrouck veut dire bonheur.
Mabrouck entra. Je l'interrogeai. Sans sourciller, il répéta la même fable qu'il avait dite à Hussein.
— Est-ce bien vrai?
— Ras bouk ! (sur la tête de ton père!)
C'est, après le nom de Dieu, le grand serment arabe.
— C'est bien, lui dis-je, je te crois.
Et je lui fis signe de sorur.
— Tu vois? dit Hussein.
— Je vois que Mabrouck est un infâme menteur.
— Tu crois?
— J'en suis sûr. As-tu fait donner un baschich au vieillard?
— Je lui ai fait donner cinquante talaris.
— Fais fouiller Mabrouck, et tu en trouveras vingtcinq dans sa poche.
— Comment cela?
— Ils ont partagé.
— Pourquoi auraient-ils partagé?
— Parce que Mabrouck est son complice, et que, sur la promesse que lui a faite le vieillard de lui donner la moitié de ce qu'il tirerait de toi, il l'a aidé à te tromper.
Hussein devint bléme et frappa du pied, C'étaient ses deux grands signes de colère,
— Ecoute, lui dis-je, je veux voir par mes yeux et toucher par mes mains. Fais garder Mabrouck cette nuit; demain je le prendrai pour guide, et il me conduira à la fameuse source.
— Pourquoi pas le vieillard ou son fils ?
— Parce que le vieillard et son fils sont déjà loin.
—- Comment! ils sont déjà loin?
— Fais-les appeler, tu verras.
Chérif-Hussein frappa de nouveau dans ses mains. Un négreentra.
— Faisentrer Mabrouck dans le skiffa (vestibule), et qu’on le garde à vue jasqu’à demain. Puis, tu amèneras le vieillard et son fils.
— Veux-tu me faire une partie d'échecs, Sidi?
— Je ne joue pas!
— Tant pis ! nous aurions eu le temps de la finir, dût-elle durer huit jours, avant qu’on retrouvât les deux découvreurs de la source.
Hussein frappa du pied avec plus d'impatience encore que la première fois. Nous attendimes un quart d'heure. Plus nous attendions, plus l'impauence du chérif croissait.
Enfin le nègre reparut.
— Mabrouck est dans le skiffa, dit-il.
— Bien, et le vieillard?
— On le cherche!
— Il n’est donc plus en face du palais?
— Il n'y est plus!
— Je veux qu'on mel’amènel
Le nègre sortit.
— Tu permets, n'est-ce pas, dis-je au chérif, que j'aille demain avec Mabrouck à la recherche de la source ?
— Oui, répondit-il.
Puis, après un instant:
— J'irai avec toi.
— Tu viendras avec moi? 6
— Oui. Cet homme est un Kobaïl ; s’ilse voyait pris en flagrant délit de mensonge, il te tuerait ou te ferait tuer par des gens de sa tribu. J'irai. D'ailleurs, je suis bien aise de voir de mes yeux.
— Soit! mais je te demanderai une grâce.
— Laquelle?
— Je ne te la demande pas encore; je dis que je te la demanderai.
— Dans quel cas?
— Si j'ai raison contre Mabrouck. L
— Ce que tu me demanderas sera en mon'pouvoir ? 4 — Ce que je te demanderai dépendra entièrement
etoi.
— Alors je t'accorderai ce que tu me demanderas.
— A quelle heure partons-nous demain?
= a" 2 lever du soleil.
C'était # trois ou quatre heures du matin.
Le na rentra. :
— On ne trouve pas le vieillard, dit-il, il faut qu'il se soit sauvé.
— Que l'on continue de le chercher, et, si on le trouve, qu'on le mette, lui et son fils, dans les cachots de la citadelle.
Je pris congé du chérif Hussein, et me retirai bien tranquille sur le sort du vieillard et de son fils. J'étais certain qu'on ne les retrouverait pas. En effet, ils ne reparurent jamais à Abou-Arich, de mon temps du moins.
En rentrant chez moi, j'avais dit à Hadji-Soliman de me réveiller à deux heures. Cette nuit, je m'étais couché sur ma terrasse. J'avais là un cadre, un tapis et une grande couverture de laine. Je dormais le visage caché sous ma couverture de laine, à cause de la rosée et des effets de lune.
J'appelle Les effets de lune l'influence fatale que la lune a sur ce qu'elle regarde de son pâle visage, chair ou granit. Les effets de lune, qui ont été longtemps regardés comme un préjugé, sont maintenant
admis par la science. La dégradation des Pyramides est attribüée au sourire pale et rongeur de la reine des nuits.
Je ne voulais pas être rongé comme une pyramide. J'avais donc ma couverture par-dessus la tête, quand à deux heures du matin Hadji-Soliman vint la soulever. Seulement, je ne dormais pas, je révais. Je révais à quelques mots que m'avait dits Yachya. Je songeais à cette conversation qui avait lieu entre le père et le fils quand j'étais entré; à ce secret que Yachya n'avait pu me dire parce qu'il n’était pas le sien; à cette mission pareille à celle dont je voulais le charger pour le chérif, et dont il serait probablement un jour chargé près de moi.
Je me cretisais donc la téte pour tacher de voir quelque chose dahs cette obscurité, füt-ce un fantôme.
Il en résulta que, lorsque Hadji-Solimäñ leva la couverture, i] metrouva les veux tout grands ouverts.
Un quart d'heure après, j élais à la porte de la forteresse du chérif. Bile était fermée, mais au prenvier coup de marteau elle s'ouvrit. J’élais attendu.
Le chérif était éveillé, les Chevaux et les dromadaires étaient tout sellés, toute la famille était dé la course, frères, neveux, cousins. Yath\a et son âne étaient arrivés des premiers au rendez-Vous. Dans un angle du vestibule, Mabrouëk ‘attendait, gardé par deux nègres.
Notre course devenait une excursion armée. En effet, elle avait lieu dans les montagnes, et certaines tribus des monlagnes étaient hostiles au chérif. Le chérif s'était informé d'avance de l'endroit où se devait trouver la fameuse source. C'était dans le Djebel-Sabbéah. Mabrouck avait donné tous ces détails d’un ton positif et en affectant la plus grande tranquillité.
On partit, comme l'avait dit Hussein, un peu avant le lever du soleil.
Les nuits sont trés-claires en Orient, trés-froides et trés-humides. Le matin, la terte sémble couverte d'une gelée blanche, et, quand lé soleil commence 4 darder, ellé reluit comme une glace.
Nous nous dirigions vers le sud-est.
Le nom général de la montagne, à laquelle nous avons donné le nom de la localité la plus rapprochée, est le Djebel-Béni-Seid (la montagne des fils du Seigneur). Comme il n’y avait que des sentlers, et que trois ou quatre cents hommes ne peuvent suivre un senlier, nous occupions un certain espace dans la plaine, Lien résultait que nous faisions une espèce de battue, et que devant nous, des champs de trèfle, de sésame et de douräh (sarrasin), se levaient dés volées de pintades et de poules de Numidie, Les pintades,se levaient avec grand bruit, ainsi que les poules de Numidie: les pintades par bandes de vingt-cinq ou trente, les poules de Numidie isolées.
Puis. venaient des bandes de perdrix et de cailles, qui Chantaient par milliers, et des outardes qui couraient péle-méle avec les liévres et les. chacals sans quitter la terre, battant l'air de leurs ailes,
Des hyénes rôdaient au milien de tout cela,
L'air élait presque aussi peuplé que la terre. Il y passait des bandes d'oies sauvages, de pluviers, de cigognes, de corbeaux.
Au reste, le pays était magnifique pour la latitude, vert et cultivé comme un pays d’Burope. Le sésame étaiten fleur, et secouail dans l'air une odeur agréable qu’emportait fe vent de la nuit, ou plutôt du matin, car, là-bas, le matin commencé avant l& jour, et la nature s'évaillé avint lé soleil.
Le soleil de leva dertibre les montagnes. Leurs pies, extrémement accitentés, se détachaient en vigueur sur on ciel d'argent glacé de rose, brun sombre dans le haut, bleu indigo dans le bas,
Le chérif ordonna de faire halte. Toute la troupe s'arrêta et mit pied à terre. Limam Khatib fit l'appel à la prière. Les dromadaires etles chevaux. furent abarïdonnés aux sais. On fit les ablutions.
Le chérif avait apporté de l’eau, non-seulement: pour boire pendant la marche, mais pour faire les ablutions. Il partagea cette eau avec moi et son fils. Les autres firent les ablutions au sable, ou plutôt le simulacre des ablutions.
Puis la caravane se disposa sur une seule file, le! chérif au milieu, les serviteurs derrière. Point de hiérarchie pour le reste. Celui qui se trouve près du chérif y reste. |
L'imam, placé en face du chérif, à quelques pas devant luiet tourné vers la Mecque, comrieriça la prière. Elle n’est que de deux prostrations. Deux fois chacun toucha du front la terre humide. Salone
Les Persans ont cette différance avec les Sunnetes ou orthodoxes, qu'au lieu de peser la tête contre la: terre, ils la posent sur uné espèce de palet en argile, cuite, et qui vient du tombeau d’Hagan, fils d'Al Ce tombeau est situé à Meschéd-Ali. Cette terre vient aussi de Kerbeläh, la Grande-Chartreuse des Persans. |
La prière faite, chacun remonta à cheval, à dromadaire et à âne, pour continuer sa route: |
J'ai oublié de dire que l'on avait attaché Mabrouck sur un dromadaire. Pour la prière, on le détacha: Il pria avec les autres, puis on le rattacha de nouveau en lui laissant lés mains libres afin qu'il pûtindiquer dans quelle direction on devait marcher.
On se remit en marche: Nous étions encore & deux ou trois lieues de la montagne. Nous rencontrames un douar sur notre chemin. Lés chiens nous añnoncérent. Quelques hommes vinrent voir & qui ils aVaient affaire. Ils reconnurent le chérif et donnèrent avis au village de l'arrivée du maître. Aussi, tout en laissant le douar sur le côté, trouvames-nous une douzaine dé femmes et de jeunes filles qui venaient apporter du lait et de l’acida à Pémir. ; serie
Nous avons dit que l’acida était le plat national. L'émir mit pied à terre, invita trois ou quatre personnes à manger avec lui une bouchée d'acida et à boire un verre de lait. Les invités mirent pied ad terre à leur tour; je descendis de moh cheval, Yachya de son âne: Il s’approcha de moi.
— Je vois un drôle, dit-ilen me montrant Mabrouck du coin de l'œil, qui n'aura pas trop ce soir de ses deux mains pour maintenir sa tête sur ses épaules.
Pendant cette espèce d'aparté, le chérif causait avec les notables du douat. IL parlait agriculture, ré« colte, politique. Il donnait des conseils sur l'irnigation. Il s'informait dés dégâts que venaient de faire les panthéres qui descendent des montagnes. Un petitenfant avait disparu, que l'on supposait dévoré.
Pendant ce temps, la suite du chérif Hussein fumait le bourri. Tout ce qui n'était pas chérif tirait au méme bourti deux ou trois bouffées de fumée.
Les Arabes de ce douar avaient des puits à bascule, ils nous offrirent de l'eau: On remplaga dans les outres celle qui avait servi aux ablutions.
On se remit en route.
Alors les jeunes gens commencèrent une chasse à courre. Les uns poursuivirent les outardes à la lance: Les autres lancèrent leurs lévriers sur les gazelles. Les lévriers sont très-coquettement vôtus.
Abd'el-Mélek etle jeune Hussein avaient apporté leurs faucohs. Un sais (paletrenier) tenait chaque faucon chaperonné surson poing. Les uns lancèrent les leurs sur des outardes, les autres sur des pigeons ramiers.
Une chasse générale commenca.
C'était un admirable spectacle que cette plaine sillonnée par les lévricrs et les cavaliers, que ce ciel
rayé par le vol des faucons, des outardes et des ramiers.
Le rendez-vous pour le déjeuner était au pied des montagnes. C'était non-seulement le rendez-vous pour le déjeuner, mais la station de la sieste. Nous arrivimes vers les dix heures et demie.
Les chasseurs nous rejoignirent peu à peu. Ils avaient fait bonne chasse; les uns rapportaient des gazelles, les autres des outardes, les autres des ramiers.
Nous étions à cent pas à peu près du village de Sabbéah. Ce nom, on le voit, a quelque rapport avec celui des Sabbéens, qui habitent à cinquante lieues à Vest. L'ancienne Saba,— Saba la Blanche, — la Saba de cette reine Nicaulis, grande appréciatrice de Salomon, n’est qu'à soixante lieues de là.
On vida ét l'on embrocha les gazelles avec des baguettes de fusil. On trempa dans l’eau bouillante et on dépouilla comme des lapins, après leur avoir coupé la tête, les pattes et le bout des ailes, les outardes et les ramiers. Puis, le tout cuit, on groupa ce ut An du plat de riz traditionnel et de l'acida ha:
onal.
Les gazelles sont un excellent manger. Leur viande est noiratre, ayant à peu près le gout du chevreuil, avec un léger parfum de musc. Dans quelques espèces, ce parfum devient trop fort et est désagréable,
Joutarde, quoique la chair en soit bonne, tient comme goût le milieu entre Voie et là dinde, de Voie sauvage, bien entendu.
Le riz se cuit à l’eau sans sel; puis, lorsqu'il est cuit ft que l'eau en est évaporée, on y verse du beurre bouillant. Quélques-uns y mélent des lentilles, d'autres des pois, d'autres enfin dés amandes où des raisins secs, comme dans un plum-pudding.
On saupoudre le tout avec du gingefnbre, des clous de girofle et du piment.
Après le déjeuner, on recut les députations. Le bruit dela présence du chérif s'était répandu dans les douars. Le chérif était là dans son domaine privé. La plupart des terres lui-appartenaient, les troupeaux étaient les siens, les habitants étaient ses fermiers. Tout ce monde-là relevait directement de lui. Aussi élait-ce Ini que l'on venait consulter pour les différends; c'élait à lui qu'on venait demander justice pour les crimes commis.
à, comme saint Louis, le chérif rendait justice en plein air et sous un palmier, Au reste, un certain air de bien-être régnait partout. Le sang semblait plus Qu les hommes étaient plus forts, les femmes plus
elles, tous étaiént mieux vêtus. Le chérif occupa lout letemps de la sieste à rendre justice et à converser avec les uns et les autres.
C'élait une femme qui venait se plaindre de son mari, un mari de sa femme, un père de son fils. C'étaient des vols, des coups de couteau donnés, des coups de fusil tirés. Le chérif, avec une équité admirable, faisait la part de chacun; puis, comme le cadi voyage toujours avec le chérif, le châtiment était imnédiatement appliqué,
Les grosses affaires réglées, vinrent les plaintes contre les panthères et les sangliers. On promit aux habitants une grande battue au retour, Moyennant quoi tout le monde fut content, méme ceux qu'on venait de punir, Deux ou trois bAtonnés, enchantés d'être sortis d'affaire à si bon marché, apportèrent des fruits, des daltés sèches au chérif, qui les prit des coupables comme des autres. Ils n’élaient plus coupables puisqu'ils avaient été punis.
Vers trois heures on se remit en route.
Au dire de Mabrouck, on n'avaitplus qu'une heure ou deux pour arriver à la source de lait, Mabrouck avail mañgé avec les autres domestiques, et n'avait point paru manifester le moindre doute que la source
fût toujours à sa place. Beaucoup, parmi les domestiques, y croyaient fermement.
Nous marchames encore une heure et demie à peu près. Nous étions en pleines gorges de montagnes. Au sommet des pics, se penchant pour nous regarder, on voyait pâtres et troupeaux.
Les pâtres chantaient se répondant d'üné montagne à l’âuire, et lon entendait les voix passer au-dessus de nos têtes; puis de temps en temps un coup de fusil répercuté par l'écho de la montagne. C'était quelque jeune Arabe chassant le bouquetin ou le vautour. fl y a des vautours si gros, = les vautours, dans toute l'Arabie, sont plus gros et beaucoup plus communs que les aigles, — il y a des vautours si gros qu'ils enlèvent de jeunes agneaux. On détruit done lé vautonr comme un animal de proie.
Vers cing heures, Mabrouck déclara qu'il reconnais: sait le sentier qu'il avait suivi avec lé fils du vieillard, mais qu'il fallait quitter chevaux et dromadaires, pour marcher à pied.
— Soit! dit Hussein, nous marcherons à pied.
— Quoi, seigneur, dit Mabrouck, tu prendras la peine de venir toi-même avec moi?
— Je veux voir de mes yeux et toucher de mes mains, répondit Hussein.
On délia Mabrouck, et nous mtmes pied à terre. Le chérif désigna pour venir avec lui son fils, son ne= veu, deux de ses frères, Yachya et moi, Deux nègres ne dévaient pas perdre Mabrouck de vie. Cinq où six autres portaient nos fusils et ceux des chérifs. Les chérifs ne portent jamais eux-mêmes leurs armes à fen.
Le chérif faisait porter cette fois un fusil anglais & piston. J’avais par hasard des capsules de calibre et j'avais pu lui en donner.
Nous nous engagednies dans la montagne.
L'ascension était pour moi chose assez grave.
Les Arabes courent dans les montagnes nu-jambes et souvent nu-pieds; dès l'enfânée leur peau s'est trouvée en contact avec les cailloux, les ronces, ets'est familiarisée avec eux. Ils n'y font plus attention. Mais il n’en était pas ainsi de moi.
Tout chasseur que je fusse, ma peau avait été protégée dans ma jeunesse par de bons souliers et de bonnes guétres, de sorte que, quoique nue depuis quelque temps, elle était encore fort, sensible au contact des corps tranchants, déchirants et même contondants.
Il n’en fallait pas moins suivre Mabrouck partout où il allait; d'ailleurs ce n'était pas Mabrouck que je Suivais, C'était le chérif. Mabrouck était monté le premier, toujours accompagné de ses deux nègres. Le chérif s'était bravement mis à sa suite à travers la montagne. Je m'élançai après lui, et le reste de nos compagnons ne vint qu'après moi.
Je ne m'étais pas trompé dans mes prévisions. Mabrouck, qui espérait nous dégoûter, choisissait lés chemins les plus rapides et les pe fourrés, Mais il avail dans lechérif Hussein tin chasseur de chamois et de bouquetins qui edt rendu des points aux Tyroliens et aux Oberlandais les plus agiles. Je n'ai jamais vu grimper comme grimpait le chérif, Mabrouck n'avait vérilablement pas eu de chance.
Cependant il ne désespéra point tout d'abord. Il parut s'orienter, prétendit s'être trompé, nous fit passer d'une montagne à l'autre, nous montrant un pic à peu près inaccessible, et nous disant que c'éluit presqte au sommet de ce pic qué nous trouverions la source de lait
L'émir le regarda en face,
— Tu en es bien sûr? dit-il d'une voix dans laquelle il était impossible de reconnaître la moindre impatience.
— J'en suis sûr, dit Mabrouck.
— Allons! dit le chérif, la course m'a fatigué, et je serais content de me rafraichir à la source même.
Yachya s’approcha de moi.
— Voila un homme, dit-il, de la tête duquel je ne donnerais pas un para.
Yachya ne risquait pas grand'chose: un para est la quarantième partie de cinq sous.
Mabrouck reprit sa course, et nous le suivimes. Il marcha avec la constance du désespoir, jusqu’au moment où le pic de la montagne devint parfaitement impraticable.
J'admirais le chérif. Là où les autres, les nègres eux-mêmes, s'aidaient des mains, lui marchait debout et sans se courber.
Enfin Mabrouck se rendit.
— J'ai perdu mon chemin, dit-il, je ne sais plus où cela est.
— Bien, dit le chérif, cherchons un endroit où passer la nuit.
L'obscurité était venue, et il était impossible, en effet, même pour le plus adroit et le plus hardi montagnard, de repasser par les chemins que nous avions suivis pour venir, sans risquer dix fois de se casser le cou.
On chercha un campement ou plutôt un bivouac. L'on trouva une espèce de plateau au-dessus d’un abime. Nous nous arrangeâmes pour y passer la nuit.
Les deux nègres n’eurent même pas besoin qu’on leur en donnât l'ordre, ils garrottèrent d'eux-mêmes Mabrouck. Le chérif les vit faire du coin de l'œil. Il n'approuva ni ne blama la précaution.
Pendant ce temps, d'autres faisaient du feu.
Puis on visita les cantines. Les nègres de la suite avaient apporté un mouton sur leur dos. Le malheureux mouton, touten bélant, avait fait l'ascension avec nous. L'heure de sa mort était arrivée.
On l’égorgea.
Mabrouck le regardait saigner d’un air assez mé- Jancolique. C'était pour lui une espèce de répétition d'une scène qui devait lui être plus personnelle et surtout plus désagréable que celle qui s'achevait.
Saigné, on lava le mouton de manière à lui enlever tout le sang. Puis on le fit cuire, selon la méthode ordinaire, dans un trou.
Deux heures après, tant bien que mal, le souper était servi. Il se composait du mouton, de pain fait pour la circonstance, de riz, de dattes et de lait. Il va sans dire que ce lait ne venait pas de la source.
On avait allumé un grand feu. Puis, comme à l'odeur du four, toutes sortes d'animaux carnassiers, chacals, hyénes, caracals, lynx et même panthères étaient venus voir ce qui se passait, on avait allumé tout autour de nous un cercle de petits feux pour les lenir a distance. Deux ou trois fois cependant des rugissements se firent entendre de si près, qu'on eit pu croire que les bêtes féroces avaient enfin pris en conseil la décision de nous attaquer.
Tout à coup, à une cinquantaine de pas de nous, nous entendimes retentir un coup de fusil, puis un second. Nous regardimes autour de nous: il nous manquait Abd'el-Mélek et son nègre. Nous les vimes revenir trainant après eux un animal que je ne reconnus pas d'abord, et que je pris pour une panthère. C'était un caracal.
Abd'el-Mélek vint se rasseoir près de nous sans dire un mot.
Le nègre, à quelques pas de nous, se mit à dépouiller le caracal, dont la peau est presque aussi estimée que celle de la panthère.
———— to tt tm
Le bruit des deux coups de feu éloigna pour un instant hyènes et chacals. Mais, lorsque le mouton fut tiré du four et que le chérif eut commencé de le dépecer, l'odeur les rappela, et les apparitions et les rugissements recommencérent; mais, celte fois, on n'y fit pas attention : on mangeait. Il va sans dire qu'avant le souper le chérif avait de nouveau fait faire la prière.
Après le souper, on prit le café. En Arabie, on prend du café partout. Le chérif avait un homme exprès pour son café. En prenant le café, on conta. Mais il ne fut pas dit un seul mot du motif qui nous avait amenés là.
Mabrouck avait dîné avec les autres domestiques, et comme eux. Ainsi qu'au déjeuner, on lui avait délié les mains pour qu’il pit manger tout à son aise. Puis, le souper fini, on les lui avait liées de nouveau. Il semblait être d’une indifférence complète à ce qui se faisait. On n’eut jamais, les cordes cachées, deviné qu’il était le personnage principal du drame qui se jouait ou plutôt qui allait se jouer.
Jusqu'à minuit on causa. Vers minuit, le chérif s’enveloppa dansson abbaïe (par-dessus), et s'étendit sur son tapis. Chacun en fitautant. Seulement tout le monde n’avait pas de tapis.
Les nègres veillèrent ou plutôt se partagèrent la veillée, les uns gardant Mabrouck, les autres alimentant le feu. Dire que l’on dormit bien, au milieu des glapissements, des lamentations de tous les horribles animaux qui rôdaient autour de nous, ce serait mentir impudemment.
Les hyènes surtout, aussi voraces que lâches, ne nous laissaient pas un instant de repos. Une d’elles se glissa jusqu’à l'endroit où l'on avait jeté les intestins du mouton. Une balle que lui envoya Abd’el-Mélek la coucha morte à côté de la proie qu'elle convoitait. Une autre essaya de s'emparer de la carcasse, où cependant les dents des nègres n'avaient rien laissé que pussentenvier les dents des chacals et des hyènes. Elle était venue sur quatre pattes; un second coup de fusil du jeune Arabe la renvoya sur trois. Mais il ne daigna se lever ni pour la hyéne morte ni pour la hyéne blessée.
Yachya, le moins rassuré de nous tous, s'était glissé près du jeune chérif comme un confident de tragédie près de son prince. Il avait pensé qu’ Abd’el- Mélek paraissant, d’après les trois coups de fusil tirés, du même naturel que les bêtes féroces, il était mieux près de ce Thésée arabe que partout ailleurs.
Ce que j'aurais autant aimé qu’Abd’el-Mélek tirât que ses hyènes et ses caracals, c'était une chouette qui était venue se percher à une cinquantaine de pas de nous, et qui, avec la régularité d'un pendule, faisait entendre de minute en minute son cri monotone et plaintif. Au reste, la chouette est pour les Arabes, comme pour nous, un oiseau de mauvais augure; seulement ils craignaient de la tuer, de peur de se porter, en la tuant, malheur à eux-mêmes.
Pendant toute la nuit on avait entendu, bien au delà des cris et des rugissements des animaux de la montagne, les aboiements des chiens. Vers une heure on entendit le chant des coqs, qui se succédèrent d'heure en heure jusqu'au jour. Au fur et à mesure quele jour approchait, les aboiements des chiens diminuatent.
Bien avant les horlogers, Dieu avait fait de la création une immense pendule, où, pendant le jour comme pendant la nuit, l'homme pouvait lire l'heure.
On fut obligé d'attendre le point du jour. On l'attendit en faisant la prière. Puis, la prière faite et le jour venu, on se mit en route pour redescendre.
Si l'ascension avait été difficile, on comprend que la descente était presque impossible. Ce fut par des miracles d'équilibre et d'adresse que nous arrivames en deux heures au point où nous avions quitté chevaux, mules, chameaux et dromadaires.
Yachya relrouva son âne avec bonheur. Je crois même que, dans un moment où il crut que personne ne le regardait, il lui donna, comme Sancho faisait, l'accolade du retour. ;
A notre vue, tout le monde se leva. Mais pas une voix ne se permit d'interroger. Il est vrai que la vue de Mabrouck, garrotté plus étroitement qu’au départ, répondait à toutes les questions. On le replaça sur son chameau.
Nous reprimes notre route vers le village de Sabbéah, où nous arrivâmes entre neuf et dix heures du matin. La, le chérif Hussein s’arréta, déclarant que la battue promise serait pour le lendemain. En conséquence, on expédia de Sabbéäh, qui est le cheflieu de tous les douars qui se trouvent sur le versant ouest de la montagne, des messagers pour annoncer que, le lendemain, au point du jour, une grande battue commencerait du Djebel-Chérif jusqu'au Djebel- Orra, le Djebel-Chérif étant l'extrémité sud et le Djebel-Orra l'extrémité nord du demi-cercle.
En profondenr, la battue devait s'étendre jusqu’au village de Harrad. Les habitants de Harrad et les douars dépendant du village étaient chargés de conduire la chasse au centre. Les habitants de Djebel- Chérif, de Habur, de Doffin et de Wadeij étaient chargés de se souder à leur droite. Les Béni-Sereem, les gens de Sabbéah, ceux de Bédoui devaient se souder à leur gauche.
Le demi-cercle embrassé par les rabatteurs devait être d’une quinzaine de lieues. Les tireurs devaient former la corde de l'arc, et, placés au pied des montagnes et dans les ouvertures des vallées, empêcher les animaux de regagner leurs repaires.
Les messagers partirent dans toutes les directions, répondant que dès dix heures du soir les traqueurs seraient à leur poste. Chacun y mettait joyeusement du sien, chacun élant intéressé à ce que la chose réussit.
Les animaux féroces, comme les bandits à deux pieds, ont leur heure pour exercer le brigandage. Ils descendent de la montagne de dix heures à minuit. Ils y rentrent de deux à trois heures du matin.
Il fut donc convenu que dans la journée on gagnerait par groupes les douars des Béni-Moréan, des Béni-Sereem, de Zada et de Habur. Un groupe devait rester à Sabbéah.
Vers minuit, chaque groupe descendrait de son douar et se mettrait en ligne en s'étendant à droite et à gauche, de manière à donner la main aux deux groupes qui seraient à sa droite et à sa gauche. Chaque groupe en feraitautant; en peu de temps, la chaine serait tendue et la montagne fermée.
La montagne fermée, les tireurs fermant la montagne allumeraient des feux pour empêcher les animaux d'y rentrer. Ces feux seraient un signal aux traqueurs d'allumer les leurs.
Les animaux ainsi enfermés n'oseraient point s'échapper par la plaine, et ne pourraient point rentrer dans la montagne. Tous ceux qui seraient sortis appartiendraient aux chasseurs, sauf quelques-uns qui forceraent l'enceinte.
La journée se passa en préparatifs. Le chérif, trois ou quatre de ses frères, son fils, son neveu, Yachya el mol, nous gagnimes le centre, c'est-à-dire le village des Béni-Sereem. Ses autres frères et la suite se séparérent en groupes d'une centaine d'hommes. Chaque groupe joiguit son poste. A onze heures à peu près, chacun se mit en marche. A minuil, la ligne élaitformée sur une largeur de huit à neuf lieues.
Les meilleurs tireurs des Béni-Moréan, des Béni- Sereem, des habitants de Zada et de Habur s'étaient joints à nous. Nous formions une ligne de quatre mille hommes à peu près, tous armés du fusil, à
l'exception des chérifs, armés de leurs lances. El devait y avoir quinze mille rabatteurs.
Les rabatteurs se trouvaient à quatre mètres les uns des autres. Ils finiraient par ne plus se trouver qu'à deux mètres au fur et à mesure qu’ils se rapprocheraient du centre.
Les tireurs se trouveraient à huit ou dix mètres les uns des autres, c'est-à-dire à même de se porter, en cas de besoin, mutuellement secours.
Nous allumâmes les feux, le chérif, placé au centre, ayant allumé les siens le premier.
A l'instant même, à droite et à gauche, les feux brillèrent comme une trainée de poudre; puis l'incendie gagna le cercle de la plaine. Ces feux étaient à dix mètres à peu près les uns des autres.
Les animaux qui tenteraient de forcer le cercle des rabatteurs ou la ligne des tireurs seraient vus comme en plein jour. Rien de plus facile donc que de tirer sur eux. Nous ne pouvions, à cause des accidents de terrain, distinguer toute la ligne circulaire des feux, mais nous apercevions tous ceux qui étaient placés sur les hauteurs.
De cent mètres en cent mètres, un homme veilla, prêt à donner l'alarme si quelque animal féroce voulait rentrer. On n’entendit dans le courant de la nuit que deux ou trois coups de fusil. Les chevaux et les dromadaires, car chacun avait conservé sa monture, étaient tenus un peu en arrière par les sais et les kobails.
Mabrouck, toujours prisonnier, continuait à faire partie de notre groupe.
Quelques rugissements que nous entendimes dans le cercle enflammé nous annoncéreat que nous aurions affaire, le lendemain, à des bandits de premier ordre.
On se réveilla avant le jour.
Les jeunes gens avaient dormi à peine, Abd’el-Mélek surtout, qui se faisait une fête de cette chasse.
Les sentinelles avaient vu errer une assez grande quantité d'animaux qui tentaient de rentrer; mais les feux leur avaient barré le passage. Parmi ces animaux, ils avaient cru disunguer trois ou quatre panthères.
Au point du jour, un coup de fusil fut tiré au centre.
C'était le signal.
De cent pas en cent pas les coups de fusil retentirent, à droite, à gauche, s'éloignant du centre et gagnant les extrémités. Puis, des deux extrémités, les coups de fusil continuèrent à s'étendre sur toute la ligne, se rapprochant du centre de la courbe. Alors, avec de grands cris, les traqueurs commencèrent à rabattre. On comprend qu'ils étaient à trop grande distance pour être vus et entendus.
Les premiers animaux qui nous donnèrent de leurs nouvelles furent les gazelles. Une avant-garde de deux ou trois gazelles effrayées vint nous annoncer que la battue était commencée. Mats, en nous voyant, elles rebroussérent chemin.
Puis les liévres; mais les lièvres nous forcèrent. On ne s'inquiéta point d'eux. On ne les mange pas en Arabie, et eux ne mangent pas les autres.
Puis passèrent sur nos tétes des volées d'oiseaux, pintades, perdrix, outardes.
Nous vimes quelques antilopes courant çà et lr, s'arrélant pour prendre le vent, et rebroussant che min. Puis les chacals, puis les hyènes, puis un trou peau d'onagres,
Vers sept où huit heures du matin, on commença de voir, comme un point blanc, la fumée des coups de fusil, sans les entendre et sans distinguer encore ceux qui les liraient.
Abd'el-Mélek n'eut pas la patience d'attendre que le gibier viot à lui, LE monta sur son cheval, prit su
es nea
lance, et, suivi de trois nègres à dromadaire, dont
Yun portait une seconde lance et les deux autres des -
fusils, ils’élança vers le centre. F
— Veux-tu me permettre de suivre ton neveu?
demandai-je au chérif.
— Tu aimes donc la chasse? me dit-il.
— Oui, mais j'aime aussi beaucoup ton neveu.
— Va, fit-il.
Je m’élancai à mon tour dans Je cercle, faisant signe à Sélim, à Mohammed et à Hadji-Soliman de me suivre. Sélim me suivit à cheval. Mohammed et Hadji-Soliman me suivirent à dromadaire. J’ayais mon fusil à deux coups, mes pistolets, mon sabre et mon poignard. Sélim, Mohammed et Hadji-Soliman avaient des fusils à deux coups et leurs poignards.
Nous allions au grand galop à travers la plaine, comme dans un steeple-chase. Au fur et à mesure que nous ayancions, nous commencions à entendre les coups de fusil. Puis, de loin, à perte de vue dans l'air, nous voyions des bandes de vautours, gros comme des hirondelles, tourner en cercle. Ils nous indiquaient le point où étaient les chasseurs. Puis ces animaux nous apparaissaient plus effarés, profitant de tous les accidents de terrain pour passer inapercus et fuyant d’oasis en oasis.
Au bout de trois quarts d'heure de course, nous nous trouvions au plus fort de la mêlée. C'était un curieux spectacle à voir que celui des rabatteurs, les uns à pied, les autres à cheval; les cavaliers armés de leurs grands fusils à méche; les piétons de cassetêtes, de hallebardes, de sagayes, de lances, de sabres emmanchés au bout de perches, Chacun avait fait arme de ce qu'il avait trouvé.
Pendant un instant, nous ne sûmes à quel animal faire face.
Des sangliers fuyaient par centaines. Les grandes herbes étaient remuées par eux comme les flots de la mer.
Abd'el-Mélek dédaigna tous ces fuyards.
Deux ou trois cents de nos rabatteurs s’acharnaient sur une oasis qui devait, si l’on en jugeait par leurs cris, renfermer quelque chose de sérieux. Nous arrivames à l'oasis. On venait d’y faire entrer une panthère. A la vue du jeune chérif, les cris redoublévent. Chacun s’anima au danger. Quelques nègres, leurs couteaux à la main, entrérent dans l'oasis ep rampant comme des couleuvres. Une douzaine de Kobails les suivaient avec leurs fusils.
Au bout de dix minutes on entendit de grands cris; puis trois ou quatre coups de fusil, puis des cris encore.
La panthére fuyait et venait à nous naturellement, puisque nous étions du côté opposéoù l'on fouillait le bois. Elle sortit à trente pas environ du jeune chérif. Il s'élança sur elle au galop, en criant, et la lance en arrêt de la main droite, La panthére avait une patte de devant cassée. Elle essaya de fuir. Mais, voyant que le cheval gagnait sur elle, elle s'accula à une souche d'arbre,
Le jeune chérif piqua droit sur elle. Il lâcha les rênes de son cheval, et prit son pistolet de la main gauche. Au reste, j'eus à peine le temps de voir ce qui $e passa.
Abd'el-Mélek était à dix pas encore de la panthère L'animal bondit sur lui. Je la vis cramponnée un instant au cou du cheval du jeune homme. Il me sembla que le cheval se cabra; puis cheval, cavalier el panthere furent enveloppés d'un nuage de fumée. Je lançai mon cheval, pour aller, s'il était besoin, au secours d’Abd'el-Mélek,
Tout était déjà fini,
La panthére gisait, la tête fracassée; le cheval d'Abd'el-Mélek ruisselait de sang, De la patte dedevant qui lui restait, elle s'était eramponnée au cou du
cheval; par bonheur, la seconde étant brisée était retombée inerte. à
Le cheval, grièvement blessé, jetait le feu par les yeux, le sang par la bouche. I] se cabrait, et tournait presque debout sur ses pieds de derrière.
Le jeune homme ne pouyait le retenir, la bride ayant glissé par-dessus la têle. Je courus au prince.
— Es-tu blessé? jui dis-je. A
— Non, répondit-il, mais j'ai peur que mon cheval ne le soit mortellement,
Nos domestiques. étaient arrivés. Mohammed et Hadji-Soliman sautèrent à bas de leurs dromadaires, Les trois nègres en firent autant et santèrentàleurtour,
On saisit le cheyal au mors, puis on rendit la bride au jeune homme. On ne pouvait calmer le cheval ; le rale de la panthére l’épouvantait. Abd'el-Mélek mit pied à terre. Il déchira un morceau de sa ceinture et essuya lui-même les blessures. Elles étaient profondes mais n'avaient point attaqué l'artère. 4)
Je rassurai le jeune homme.
Un des nègres ayait une outre à son dromadaire. Il détacha l’outre, et imbiba d’eau le fragment de ceinture déchiré par son maitre. Le cheval se laissa fair indiquant le soulagement que lui procurait la fraicheur fe l'eau ; mais il avait toujours l'œil fixé sur la panthère, qui agonisait. Pendant ce temps, j'envoyai une balle à un sanglier qui me tentait en passant à vingt pas de moi. Blessé, le sanglier chargea mon cheval.
Je fis bondir mon cheval par-dessus lui, et lui envoyai ma seconde balle. Sélim, qui était resté à cheval, courut sur lui; il lacheva d'une troisième balle.
Au feu que nous faisions, nos rabatteurs accoururent. On trouva les deux cadavres. On laissa le sanglier où il était. Il était bon pour des hyénes et des chacals, non pour des musulmans. Quant à la panthère, on l'éventra et on la dépouilla presque vivante encore. :
On brila des feuilles sèches, onen frotta les blessures du cheval d’Abd’el-Mélek afin d’arréter le sang, et l’on se remit en chasse.
Pendant plus d’une heure nous n'eûmes affaire qu'à des animaux fuyards: antilopes, hyénes, chacals et ce Je tuai cependant un lynx et deux ou trois
yènes.
Le jeune chérif faisait merveille avec sa lance. Une fois qu’il s'était précipité, aucun accident de terrain ne sauvait l'ennemi. Il est vrai que son cheval, tout blessé qu’il était, le secondait prodigieusement. On eût dit qu’ilavait une revanche à prendre, tant il se prétait aux caprices de son cavalier.
Au milieu de cette chasse monstre, un épisode moitié grotesque, moitié terrrible, attira particulièrement mon attention.
Un Kobaïl avait blessé un onagre d'un coup de fusil. L'animal, furieux, était revenu sur lui. Le Kobaïl avait voulu fuir, mais il avait été bien vite rejoint par son adversaire, qui l'avait saisi à l'épaule. Le Kobail avaitappeléau secours; ses camarades étaient accourus; mais, plus rapidement qu'aucun d'eux, le jeune chérif. Le Kobail était renversé; l'onagre le foulait aux pieds. Abd'el-Mélek blessa l'onagre d’un coup de lance. L'onagre se retourna. Il mordit à belles dents le cheval du jeune homme; mais ce n'était plus une panthère; le cheval se défendit.
Rien n'était beau comme la lutte de cet âne sauvage, de ce cheval et de ce cavalier. On eût dit d’une trombe, tantils soulevaient de poussière autour d'eux.
Le jeune homme déchargea sur l'animal son second coup de pistolet. Pendant ce temps, un nègre se glissa derrière l'onagre. I lui coupa le jarret avec son couteau. L'onagre se renversa en arrière, essaya de se retirer et de fuir; mais il relomba, Le jeune chérif alors le cloua contre le sol avec sa lance, Aussitôt on se jeta sur Vonagre; en un clin d'œil, on le dépouilla comme
our nt pre mg été as: épis Satie - ‘ ln D Mens -
L ‘= PSS CEE
on avait fait de la panthère, comme on faisait des chacals, des hyénes, comme on fait enfin de tous les animaux à fourrure,
Puis on laissa le corps. g
Voilà pourquoi les vautours suivent si fidèlement les chasseurs. à
Pendant ce temps, nous avancions toujours. Nous commencions à entendre les coups de fusil des tireurs placès au pied des montagnes; bientôt ces coups de fusil se rapprochèrent.
Le chérif avait donné l'ordre de se mettre en mouvement et dé repousser les animaux vers le centre. Il arriva un moment où les dix-huit où yingt mille hommes formant la battue se trouvèrent réunis, décrivant un cercle de trois ou quatre lieues de circonférence et d'une lieue de diamètre.
Au milieu de ce cercle erraient, rugissant, glapissant, bramant, bélant, tous les animaux que l’on avait mis sur pied. Deux ou trois oasis étaient enfermées dans ce cercle. C’étaient les derniers refuges du gibier. Les chasseurs se touchaient. Il n’y avait plus moyen de les forcer. Tout ce qui se trouvait pris était bien pris.
Dans le cercle galopaient les chérifs et les chefs de tribu.
Tl arriva un moment où, comme les chasseurs, les animaux se touchérent. Entourés de toutes parts, ahuris par les cris, aveuglés par les coups de fusil, décimés par les balles, ils semblaient avoir perdu, du moins à l'égard les uns des autres, leur férocité native.
Les hyénes coudoyaient les gazelles, les lynx les antilopes, les chacals les lièvres, et les panthères les sangliers.
Le cercle se resserrait toujours. Alors la boucherie commença. Il y avait dans le cercle trois ou quatre
anthéres, deux caracals, six lynx, une dizaine de
yènes, cinq ou six onagres, une vinglaine de sangliers, trente ou quarante gazelles, et deux ou trois cents lièvres,
Tout fut tué. La chasse dura jusqu'à quatre heures du soir.
Les morts comptés, on trouva trois panthéres femelles, deux panthéres mâles; on avait pris vivants deux petits. On trouva trois caracals, sept lynx, vingt hyénes, trente chacals, sept onagres, cinquante gazelles, trois cent cinquante liévres, le tout compté par les peaux. Quant aux sangliers, on ne les comptait pas.
En fait d'hommes, nous avions deux morts et douze ou quinze blessés, Un des deux morts avait élé tué d'une balle, par accident. Lautre mort avait été piqué par un /e/ad (vipere-céraste). Il avait eu beau lier la jambe au-dessus de la morsure, les denis ayant frappé sur une veine, le poison s'était rapidement mélé au sang. En moins d'une heure, l'homnie était mort.
Parmi les douze ou quinze blessés était notre Kobail: foulé aux pieds par l'onagre, il avait eu une cuisse cassée, une effroyable morsure à l'épaule, et cinq ou six meurtrissures causées par des ruades.
Les autres avaient reçu des coups de griffes de panthère, des coups de boutoir de sanglier, des coups de dents de caracal; deux ou trois élareut piqués par des scorpions.
Ceux qui pouvaient marcher suivirent clopin clopant, ceux qui étaient trop malades pour faire le trajet à pied furent mis sur des chameaux.
rentra vers sept heures du soir à Sabbédh.
Chaque maison du village avait un feu devant sa orle. Les chiens annonçaient notre arrivée depuis onglemps.
A l'entrée du village, nous nous annonçâmes nousmêmes en faisant une décharge générale. Les Kobails et les fellähs étaient retournés à leurs tribus et à leurs douars. Les chefs seuls avaient accompagné le chérif. Nous étions six à sept cents en tout. Comme on nous avait attendus, les préparatifs étaient faits. On avait tué une cinquantaine de moutons. On avait fait des galettes, d'effroyables sébiles de riz, des yre/fnas (Compotes de fruits), de l'acida, des palisseries.
Le lait était conservé datis des paniers de feuilles de palmiers, si bien serrés qu'ils contenaient même l'eau. Il y avait du lait de chamelle, du lait de chèvre, du lait de brebis, des monceaux de dattes, des ruisseaux de café.
Les chevaux n’avaient pas été oubliés. Ils nageaient dans l'orge et le hachich.
Abdel-Mélek pansa le sien lui-même. Le courageux animal semblait avoir oubhé déjà ses blessures. Les honneurs de la chasse étaient au neveu du chérif. Il avait tué deux panthères, un caracal et trois lynx. IL n'avait compté ni les hyènes, ni les sangliers, ni les chacals.
Yachya avait assisté à la chasse en amateur. Il n'avait pas quitté le jeune chérif tant que celui-ci était resté en place. Mais quand le jeune chérif avait pris part à la bataille, il s'était reliré près des hommes qui gardaient Mabrouck.
Les chasseurs s’étaient réunis par groupes de dou= zaine. Hs formaient par conséquent soixante-dix à quatre-vingts groupes. Tout cela mangeait à sa faim, ce qui arrive rarement chez les Arabes. C’étaient de yéritables noces de Gamache.
Après le souper il y eut ballef. Les nègres et les Kobails en furent les principaux acteurs. On sait que ces sortes de danses ne peuvent guère se décrire.
On atteignit ainsi environ detix heures du matin. A deux heures du matin, le chérif donna le signal du départ, Chacun remonta à cheval. Il y avait près de trois jours que personne n'avait dormi. Aussi chacun avait-il hâte de rentrer, excepté Mabrouck, qui se doutait probablement de ce qui l’altendait à l'arrivée.
Nous refimes, en nous en allant, le même chemin que nous avions fait pour venir. Mais, cette fois, la plaine était solitaire. Plus de volées de perdreaux, de de pintades, d'outardes. Plus d'antilopes, de gazelles, de chacals, d'hyènes et de lièvres: La battue de la journée avait tout tué ou tout chassé.
Au leyer du soleil, la prière se ft, comme nous avons déja dit, et dans les mêmes formes que nous avons raconices, On délia Mabrouck pour qu'il ptt faire ses ablutions, Seulement deux nègres le gardaient le sabre à la main.
On remonta à cheval, et l'on arriva vers les huit heures à la citadelle. Les notables de la ville attendaient le chérf à un demi-quart de lieue, avec les clefs. C'est une politesse que l'on faisait à Hussein chaque fois qu'il revenait d'unéexpédilion. Le mupht, dans ce cas, débitait une harangue de circonstance. Le chérif eut sa harangue,
Ll fallait ou faire un grand détour circulaire, ou traverser un coin de la ville, Le chérif donna l'exemple en franchissant la porte. A l'instant où on le vit, les femmes tirent entendre cette espèce de gloussement dont nous avons déjà parlé, Il se répandit d'un bout à l'autre de la ville, qui sut ainsi que son chérif rental,
Le discours était un long éloge sur les hauts faits des chasseurs et sur la paternité du gouvernement du chérif, Tout le monde accompagna le chérif jusqu'à sa forteresse. Le chérif salua : on prit congé; seulement il donna rendez-vous aux principaux pour trois heures.
Mabrouck fut réintégré dans la skiffa.
D ren ene ve UP ae
Le chérif rentra chez lui et donna ordre de lâcher les pigeons. Pour que le lecteur comprenne cet ordre, il est besoin d’une explication. Les pigeons sont des pigeons messagers. Le chérif correspond par ces pigeons, soit avec ses frères, soit avec les chefs. Il tient enfermés dans un endroit sombre des pigeons apportés de Moka, de Taés, d’Hodeida, de Djézan, de tous les districts enfin. De méme toutes les villes tiennent enfermés des pigeons apportés d’Abou-Arich. Lorsque le chérif part, il lâche des pigeons annonçant ce départ et la cause de ce départ, s’il désire qu'il soit connu. Lorsqu'il arrive, il annonce son retour par le même moyen. On lui répond, s’il y a réponse, par des messagers semblables. Cette facon de correspondre n’est pas aussi rapide que le télégraphe électrique; mais le télégraphe électrique n’était pas connu, même en France, à cette époque. Jusqu'à la découverte du télégraphe, c'était ce que l’on avait trouvé de mieux. Le pigeon fail seize lieues à l'heure. Les chemins de fer anglais en font vingt. La sieste commenca.
A trois heures, tout le monde revint à l'audience du chérif.
Lorsque chacun fut réuni :
— Mes enfants dit-il, un homme nous a trompé pour nousSoutirer un argent que nous lui eussions donné ‘s’il fat venu nous le demander franchement. Il nous a fait un mensonge, nous y avons cru. Il a juré par la tête du père d’Hadji; il a juré par le Prophète; et nous l'avons convaincu à la fois de mensonge et de parjure. Je me sens irrité; je voudrais être juste : quelle est la punition que mérite cet homme? C’est vous qui prononcerez sur son chatiment.
Le mupbti fit un pas en avant!
— Sidi, dit-il, d'après les usages musulmans, il mérite la mort.
Le chérif se retourna vers les autres notables présents. Il voulait connaître le sentiment de sa cour. Excepté moi, qui m’abstins, tout le monde vota pour la mort.
— Qu'on amène Mabrouck, dit le chérif.
On amena Mabrouck. Mabrouch était calme jusqu'à Vinsolence.
— Tu es accusé et coupable d’imposture et de sacrilége, tu as menti et juré pour induire ton maitre en erreur et le voler; l'avis unanime est que tu as mérité la mort.
Au mot de mort, tous les assistants se levèrent. C'était le signe de l'assentiment. Le coupable resta impassible.
Le muphti alors prit la parole à son tour :
— Tu es condamné, dit-il, à avoir la tête séparée du corps.
— C'était écrit! dit le coupable.
Les eunuques qui avaient amené Mabrouck le remmentrent. I les suivit, ou plutôt les accompagna sans difficulté. A la porte se tenait l'exécuteur. C'était un nègre de haute stature, absolument nu, à l’exception de la fouta, d'un turban et d'une ceinture rouge. Dans la ceinture était passé le s4/ (sabre) des arnautes, recourbé en dedans. C'est l'arme avec laquelle l'exéculeur tranche la tête, en tirant à lui.
On emmena le coupable dans la cour sur laquelle donnaient les fenêtres du divan d'Hussein. Chacun se mit à prier le fatha. Seul, je m'approchai de ta fenêtre, Mabrouck était déjà dans la cour, au milieu d'un cerclede nègres. A vingt pas de lui, des Kobails, des nègres et des Arabes, jouaient aux dames et au irictrac, sans que ce qui allait se passer les dérangeal le moins du monde de leur partie.
On donna de l'eau à Mabrouck pour faire ses ablu tions, puis on voulut le faire mettre à genoux pour dire son fatha. Il refusa de se mettre à genoux, en disant qu'il n'y avait que les chrétiens qui s'agenouil
laient. Il dit son fatha debout. Le fatha est le Pater noster des chrétiens. Puis on le fit asseoir à terre.
L’exécuteur tira son couteau de sa ceinture, attendant que le patient eût fini sa prière pour l’exécuter. De l’autre côté du mur on entendait des gémissements de femmes. Ces gémissements, selon toute probabilité, étaient ceux de la mère et de la sœur du coupable.
La prière finit.
Le bourreau alors roula autour de sa main gauche la natte de cheveux que Mabrouck avait au milieu de la tête. Cet homme n’était plus séparé de l’éternité que par la durée d’un éclair.
— Arrête! criai-je au bourreau.
Le bourreau leva la tête. Reconnaissant que c'était le serdar du chérif qui lui parlait, il s'arrêta. Le mot Arrête! prononcé par un homme qui n’avait pas droit de vie et de mort avait produit une sensation profonde sur l’assemblée.
— De quel droit as-tu dit « Arrête»? demanda le chérif.
sun Parce que la vie de cet homme m’appartient,
idi.
— Comment tappartient-elle?
— J'ai ta parole. Tu as promis, si la source de lait n’existait pas, de m'accorder la grace que je te demanderais; et Hussein n’a jamais manqué a sa parole. Eh bien! je te demande la vie de cet homme. C’est moi qui l'ai accusé; c'est moi qui serais cause de sa mort; ce serait un chagrin pour moi. Au nom de ta parole engagée, Sidi, ordonne qu'on fasse grace à Mabrouck.
Un murmure d'approbation accueillit mes paroles.
Le chérif s'approcha de la fenêtre.
— Je change la peine de cet homme, dit-il, en une année de détention.
— Sidi, lui dis-je, j'ai demandé la grâce entière.
— Laissez aller cethomme où il voudra, dit le chérif.
Le bourreau lacha la natte de cheveux et se recula de deux pas. Mabrouck se releva. Il secoua la tête comme pour voir si elle tenait encore sur ses épaules.
Puis rassuré : :
— C'était écrit! dit-il de nouveau.
Et, cela dit, il sortit de la cour. Seul, le bourreau restait penaud : le bourreau a vingt-cinq roupies par exécution. Je lui jetai deux guinées.
— Que fais-tu? me demanda Hussein.
— Sidi, lui répondis-je, il ne faut priver personne de son salaire.
En rentrant chez moi, je trouvai Abd’el-Mélek qui m'attendait.
Quoique pendant tout le voyage nous nous fussions trouvés seuls, quoiqu'il eût pu me parler facilement, sans être écouté ni entendu, de ses affaires d'amour, il ne m'en avait pas dit une parole.
Un homme étranger à ce qui se passait dans le cœur du jeune homme n'eût vu en lut et dans toutes ses actions que les actes d'un chasseur passionné. Moi, j'y voyais la passion d’un homme amoureux qui cherche, non point à échapper à ses amours, mais à donner une pâture quelconque à son activité.
Pendant cette chasse, il s'était jeté avec une insouciance profonde au milieu du danger. C'était non pas l'iussuciance, mais l'assurance de "homme qui sent qu'il n'a pas besoin Je sauvegarder sa vie. Sa vie est sous la protection de la plus fraiche de toutes les déesses et du plus puissant de tous les dieux, la Jeunesse et l'Amour.
[| m'attendait pour me demander si j'avais reçu de son oncle une réponse définitive. On sait de nouveau ce que j'avais a lui dire. Son oncle m'avait fait la réponse ordinaire des Arabes:
— Dieu verra! (Eschodf Rabbi!)
Ce n’était pas une réponse.
Le jeune homme me pria de tirer de son oncle quelque chose de plus positif avant l’Aid-el-Kébir, c'est-à-dire avant la grande fête Courban-Beiram. En effet, nous nous approchions de l’époque où la grande fêle allait avoir lieu.
Disons ce que c’est que la grande fête.
La grande fête a lieu à propos du pèlerinage au Djebel-Arafat. Elle est instituée en l'honneur du sacrifice qui a lieu le 40 du mois de El-Hadj. Le mois de E|-Hadj est le douzième mois de l’année, notre mois de décembre. Faisons observer en passant que les mois musulmans sont lunaires, ce qui nous donne onze jours de différence. L'année musulmane n'est que de 354 jours dans les années ordinaires, et de 355 dans les années bissextiles.
A l’occasion de cette fête, — nous parlons ici de ce qui se fait à Abou-Arich, — à l’occasion de cette fête, la prière du matin est d’abord annoncée par une salve d'artillerie. La veille, tous les minarets et l’intérieur de la mosquée ont été illuminés. A cette occasion, les principaux habitants de la contrée arrivent, de toutes les parties du principalat, avec des présents pour le chérif. Nous avons dit ailleurs que ces présents sont toujours intéressés.
Nous avons un proverbe en France qui dit:
« Donner un ceuf pour recevoir un beeuf. »
Les Arabes disent :
« Donner une mouche pour recevoir un éléphant. »
Je crois que l'avantage, comme comparaison, reste au proverbe arabe. Ll est vrai que le proverbe français rime et que le proverbe arabe ne rime pas.
C’estle nouvel an des chrétiens. Supposez seulement qu'au lieu de commencer le 1° janvier, il commence au 40 décembre.
Ce jour-là, comme à l’Aïd-el-Seghir, c’est-à-dire à la petite fête qui succède au mois de jeûne, l'aumône est obligatoire, ainsi que le sacrifice, pour tous ceux
ui ont moyen de les faire. Le sacrifice est l'immolation que doit faire tout musulman riche d'un ou plusieurs moutons, d’un ou plusieurs chameaux.
Les chefs, à cette occasion, font à leurs inférieurs, mais à leurs inférieurs ayant une certaine influence, des envois d'animaux destinés à être immolés. Ainsi, à l'occasion de la fête dont je parle, l’Aid-el-Kébir, le chérif m’envoya dix moutons. Il en avait envoyé quarante à son frère d’Hoeida, le personnage le plus important après lui. Lui, pour son sacrifice personnel, immola quinze chameaux. Toute cette viande se distribue aux pauvres.
Quant aux cadeaux, ils se rendent en cadeaux.
Nous avons déjà dit quelle était, sous ce rapport, la libéralité non-seulement du chérif Hussein, mais encore de tous les chefs musulmans à propos des achats que j'avais été faire à Aden, et qui ne furent point la dixième partie de ce qu'il donna. Ces dons montent et descendent tous les étages de la société.
Revenons à la fête.
La prière une fois annoncée par l'artillerie, on se rend dans la plaine que domine la citadelle du chérif, Là se réunissent, non-seulement les habitants de la ville, mais encore ceux des montagnes et des tribu environnantes, vingt-cinq à trente mille hommes à peu près (nous disons hommes parce qu'en effet il n'y à pas une femme), chacun dans ses plus magnifiques habits.
Le chérif et sa famille sont au centre. La domes ticilé, arnautes, nègres, abyssins, eunuques, sont derrière lui,
Toute cette population rassemblée dans la plaine se place sur deux files, Entre ces deux files est un espace assez grand pour que la seconde file puisse se
prosterner,
Le muphti se tient à vingt pas à peu près de la
première file, et, tourné vers la foule, qui est tournée, elle, du côté de la Mecque, il fait un sermon approprié à la circonstance. Après quoi, il chante en nazil- Jant une invocation pour le sultan. Cela a lieu dans toutes les mosquées.
Cette invocation faite, la prière commence.
La prière achevée, on accompagne le chérif chez lui. Ce jour-là, il reçoit tout le monde, pauvre comme riche, inférieur comme supérieur. C’est alors, au fur et à mesure que l’on vient, qu'il distribue les cadeaux. Les gens importants restent à diner avec lui, ou, pour mieux dire, passent dans un appartement où un diner permanent est sans cesse servi, sans cesse renouvelé. Le repas dure trois jours. Cela rappelle les grands repas de Rome.
Après la visite chez le chérif, viennent les visites entre particuliers, et voila comment se passent les fêtes de l’Aïd-el-Kébir, qui durent pendant trois Jours pour les riches, pendant cinq jours pour les pauvres.
Les femmes, exclues de la fête des hommes, font la fête entre elles. Elles reçoivent et donnent leurs cadeaux, elles se traitent entre elles, font de la musique, dansent, s’enivrent avec de l'opium et du hachich. C’est quelque chose qui rappelle les fameux mystères de la bonne déesse à Rome.
C'était donc avant cette fête que le jeune Abd’el- Mélek désirait avoir une réponse. A la première occasion, je ramenai le chérif sur ce sujet. Le chérif s’était concerté avec son frère et sa famille: il avait été décidé que le mariage était impossible. Le jeune homme, de son côté, m'avait dit qu'il éprouverait de grandes difficultés du côté de la tribu.
En recevant la réponse du chérif, Abd’el-Mélek me remercia :
— Il n’y a pas de ta faute, me dit-il, je le sais.
— Eh bien! lui demandai-je, que feras-tu ?
— Je l'épouserai, ou j'y laisserai ma tête.
Et il sortit. Je le suivis des yeux. Il était impossible de ne pas lire sur chacun de ses traits et dans chacun de ses mouvements celte fermeté qui indique une décision irrévocable.
Je m'attendis a tout. Cependant, je n'en parlai à personne, pas même à Yachya. Yachya était trop avant dans les confidences du chérif; il n’edt pu lui cacher la détermination de son neveu, et reporter celte détermination à Hussein, c’edt été, au bout du compte, trahir le jeune homme.
Je laissai donc aller les choses.
Le jour de l'Aïd-el-Kébir arriva. Je remarquai avec étonnement qu’Abd’el-Mélek manquait à la prière. Le chérif le remarqua comme moi,
— Où est ton fils? demanda le chérif à Abou- Taleb.
— Je ne sais pas, répondit celui-ci ; il était là tout à l'heure.
Le chérif fronça le sourcil. On rentra à la forteresse, chacun défila devant le chérif déposant ses présents, Abd'el-Mélek ne détila point avec les autres.
— Où est ton fils’demanda pour la seconde fois le chérif à son frère.
— Je ne sais pas, répondit de nouveau celui-ci.
La malinée s'écoula, l'heure du diner vint, Le chérif traitait toute sa famille. Il regarda autour de lui avec un œil sévère, puis, pour la troisième fois, il demanda à Abou-Tuleb :
— Où est ton fils?
Et, pour la troisième fois, celui-ci répondit:
— Jene sais pas.
Le chôrif appela un eunuque et donna tout bas des ordres que personne n'entendit.
Vers sept heures, un Kobail arriva au grand galop, saula en bas de son cheval, et, profitant de la liberté donnée à tout le monde de pénelrer, ce jour-là, jus-
88 L'ARAPIE HEUREUSE.
qu'au chérif, il traversa les appartements et se présenta à la porte de la salle où Hussein prenait son repas. {1 s’adressa justément à l'eunuque qui venait de recevoir les ordres du chérif.
— Jai, dit-il à l'eunuque, une nouvelle de ta plus haute importance à communiquer au chérif Hussein.
— Dis-la-moi, répondit l’eunuque, et je la lui communiquerai.
— C'est lui qu’elle intéresse, je ne puis donc la communiquer qu’a lui.
La réponse avait été faite rudement, les Kobails étant gens fort peu civilisés. L’eunuque hésitait a déranger son maitre.
— Au reste, dit le Kobail, j'ai fait quinze lieues pour lui parler; refuse-t-il de me recevoir? je m'en vais. Il est chérif et moi simple Kobail, mais je suis fils d'Adam comme lui.
— Attends, dit l'eunuque, je vais lui communiquer ton désir.
L'eunuque s’approcha de chérif Hussein et lui parla bas à l'oreille.
— Fais entrer cet homme, dit le chérif.
On introduisit le Kobail.
Après le Salam-a-leikum d'usage,
— Qui es-tu ? demanda le chérif.
— Je suis Isak, de la tribu de Kohlan.
— D'où viens-tu ?
— De Säad.
— Que veux-tu?
— Dois-je parler devant tous ou à toi seul?
— Parle devant tous, répondit le chérif.
— Je viens l'annôncer que ce matin, à l'heure de la prièro, ton neves a enlevé Quemar, fille d’Abou- Bekr, de la tribu des Bégam.
Tout le monde se leva. L'absence du jeune homme élait expliquée. ï
On se rendit au divan, on fit entrer le messager, et on lui demanda des détails.
Abd@el-Mélek, avec deux de ses nègres, était arrivé dans la nuit. Il s'était tenu à l'écart pour ne pas éveiller les soupcons de la tribu. Au point du jour, Quemar avait été au puits comme d'habitude; Ja, elle avait trouvé un des nègres d'Abd'el-Mélek, qui lui avait demandé à se rafraichir, et lui avait annoncé qu Abd’el-Mélek était là pour l'enlever.
— C’est bien! avait-elle répondu. Dans une heure, je serai à l'entrée de la tente.
Une heure après, Abd'el-Mélék, passait au grand galop dans le douar, tenant de la main droite son fusil tout armé. Puis, arrivé devant la tente, de la main gauche il avait soulevé Quemar comme il eût fait d’un oiseau, l'avait posée sur te devant de sa selle, avait tiré son coup de fusil en manière de défi, et avait disparu dans le désert, c'est-à-dire à l'est,
Personne ne savait ce qu'il était devenu. Seulement tout ce qui était resté d'hommes dans la tribu avait pris les armes et s’élait mis à sa poursuite. Probablement les notables de la triba demanderont-ils justice au chérif.
Voila ce qu'avait à dire le Kobail Isak de Sad.
Le chérif lui fit servir à diner et lui donna une
urse, en lui disant de ne partir qu'après l'avoir
vu.
Le chérif nous retint seuls, Abou-Taleb, Yachya et
11. Ce qui était un événement pour la famille ne evait pas troubler les fêtes. IL s'agissait de prendre une décision, voila tout. Mais auparavant, il fallait savoir où s’élait retiré Abd'el-el=Mélek, Il y avait deux choses graves à craindre et qui eussent fait de sa faute un crime, C'est qu'il se fût retiré dans l'Assir ou à Sana, c'est-à-dire chez un des mortels ennemis de son oncle.
Tant qu'on ignorerait sa retraite, il était impossible
de rien arrêter. On prit cependant un parti; c'était d'envoyer des éclaireurs dans le Djebel-Orra, dans le Saban, dans l'Abybda, dans P Wadi-Nedjeran et jusqu'à Barrad, c'est-à-dire aux limites du pays de Djof ou de Mareb. :
Ces éclaireurs devaient aller aux ‘enseisnements et tâcher de savoir quelle direction pouvait avoir prise le jeune prince. Il était évident que plusieurs jours étaient nécessaires à ces recherches. Abou-Taleb se retira doublement consterné, ou tout au moins affectant de l'être.
A peine fut-il sorti, que le chérif, dans un moment d'expansion, nous demanda, à Yachya et & moi; si nous ne pensions pas que l’un ou l’autre de ses frères, Hammoud où Abou-Taleb, fussent complices.
Je lui répondis que je croyais pouvoir'afliriner le contraire.
Le chérif me demanda sur quelle preuve reposait mon affirmation.
Je lui répondis :
— Sur une conviction toute personnelle.
— N'importe! dit Chérif-Hussein, un pressenti-
ment me dit que les Anglais doivent être pour quelque
chose là-dedans.
Chérif-Hussein voyait les Anglais partout. Cette fois encore, je le dissuadai.
— Quel intérét, lui demandai-je, les Anglais peuvent-ils avoir ici? tee
— De me créer des embarras au moment ow ils savent que je m’occupe d'eux. à
Nous nous reltirèmes à notre tour, lui sur ses craintes, moi sur ma certitude.
Pendant ce temps, la fête allait son train. On tirait des coups de fusil, on brülait des feux d'artifice, on buvait, on mangeait; les almées mimaient, les nègres dansaient.
Voulez-vous connaître une de ces danses, dont voici la liste: la dallowkka, la gyl, la linqui, la schekendéry, la bendaldh et la towzy ? ouvrez le Voyage au Darfour da cheik Mohammed-Ebn-Omar-el-Tounsi, publié par les soins de M. Jomard, pages 227 et suivantes, ,
« Les filles se rangent en ligne sur différents points, et, en face de chaque ligne, se forme une ligne de jeunes gens. ; ë
» Viennent alors les femmes, qui, au bruit cadencé des tambourins, entament leurs chansons. ad
» Soudain toutes les lignes des filles se mettent en danse.
» Elles s’avancent d'un pas lent et mesuré, en exécutant des mouvements variés d’épaules, et en se ramassant sur elles-mémes par de bizarres contorsions et inflexions du corps.
» Elles arrivent ainsi jusque contre le rang des
jeunes garcons, de manière que chacune d'elles se
trouve en face d’un jeune homme, nez à nez avec lui.
» Alors toutes ensemble, balançant et tournoyant la tête, font volliger, chacune sur la figure de son danseur, les boucles de leurs cheveux, qui, à l'avance, ont été soigneusement parfumés et oints de graisses odorantes.
» Les danseurs, animés par ces sortes d’agacements, brandissent alors leurs lances en les élevant plusieurs fois presque horizontalementau-dessus des danseuses.
» Celles-ci ensuite se retournent pour regagner, toujours en dansant, leur place première.
» Mais aussitôt chaque jeune homme, s’avancant du même mouvement de danse, suit ainsi sa belle jusqu'à l'endroit d'où la ligne féminine est partie d'abord. Ils s'y arrêtent, et les jeunes filles vont, en reculant et sans interrompre leur danse, reprendre la ligne où élaient primitivement les danseurs.
» Toutes les places ont ainsi été échangées mu- (ucllement,
L’ARABIE HEUREUSE. 59 es
» Sil y a hors des lignes quelque jeune homme
qu'une fille désire voir partager la danse et avoir pour
- vis-a-vis, cette fille sort de son rang, se dirige en dansant jusque vers l’heureux élu, et, arrivée vers lui, elle lui verse, en tournant et balancant la téte, sa chevelure sur le visage.
» A cette invitation amoureuse, le jeune homme pousse quelques exclamations de joie, brandit sa lance en l’air et suit sa danseuse. : A
» S'il ne se rendait pas à cette invitation, il serait regardé comme incivil, et blimé par tous les autres.
» De plus, cette manifestation de la part de la jeune fille impose au jeune homme l'obligation d’un repas de féte. à
» Une fois que les deux lignes se sont substituées
Tune à l'autre, elles s’avancent face à face, toujours ‘en dansant, chaque danseur étant vis-à-vis d'une danseuse. Les deux lignes se rapprochent et se rencontrent au milieu de l’espace qui les séparait; chaque danseuse, de nouveau, par une sorte de tournoiement de tête, fait jouer sa chevelure sur sa poitrine etsur le visage de celui qui se trouve devant elle; et, à ce mouvement, le danseur, encore une fois, élève et brandit sa lance au dessus de la tête de sa danseuse, en poussant de grands cris de joie. »
Outre ces danses, il y a le grand amusement, l'amusement général, l’'amusement national, Karaous.
: Karagous, c’est le Polichinel arabe, c’est le Guignol de l'Orient. Il est en honneur depuis le Caucase jusqu’à da pointe du Zanguébar. C’est le Pasquin et L Marforio de Rome. Il peut tout dire. Non-seulement il peut tout dire, mais il peut tout faire. Pour ragous, dans les pays les plus absolus, il n’y a pas e censure.
La Bruyère a dit :
« Quand on veut changer, dans une république, c'est moins les choses que le temps qu’on considère, Yous pouvez ler aujourd'hui à cette ville ses franchises, ses droits, ses priviléges; demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. »
Cela semble écrit pour les musulmans.
Vous pouvez leur trancher la tête, les condamner aux galères, les bâtonner sur les reins et sous la plante
es pieds; ils remercieront le bourreau avant ou après e supplice. Mais ne leur dtez pointKaragous, ne touchez point à Karagous. Karagous est le principal personnage d'une pièce improvisée qui varie selon le caprice de l’improvisateur et les circonstances dans lesquelles se trouve la contrée.
Notre Polichinelle, impudique, ivrogne, cynique, mauvaise tête, battant tout le monde, même le commissaire, même sa femme, ce quiest, entre nous, une autorilé bien autrement grave que celle du commissaire; notre Polichinelle a invariablement deux bosses, l'une devant, l'autre derrière,
Le Polichinelle napolitain, sans bosse, habillé comme Pierrot, a invariablement un masque noir.
Karagous n'a pas de vêlement national, c'est un simple farceur venu au monde solus, pauper el nudus, qui revêt tous les costumes, même ceux de femmes. Si parmi tous ces costumes il y a une partie de costume qu'ilaffectionne, c'est le bonnet de derviche, Seulement, il y ajoute un ornement de sa façon, des prolate, des sonnettes : sa pièce est toujours une pièce
ouffonne et surtout satirique.
A Constantinople, il ridiculise le sultan; à Alexandrie etau Caire, le pacha; dans les principautés et en Asie, les hospodars et les chérifs; il va sans dire
que les hauts dignitaires ne sont pas non plus épargnés.
Les actes de la vie privée, eux-mêmes, sont mis à jour. Rappelez-vous ces soldats gaulois, romains et espagnols, qui chantaient derrière César, qui criaient aux maris de la porte Capène et de la Via-Sacra de cacher leurs femmes, et qui disaient sous le nez du triomphateur :
— César a vaincu les Gaules, mais Nicoméde a vaincu César.
Eh bien! Karagous regarde aussi profondément dans la vie des sultans, des pachas, des hospodars et des chérifs que les soldats antiques regardaient dans la vie du triomphateur. Ce qu’il y a de plus curieux, c'est que Karagous raille non-seulement en paroles, mais en actions.
Ainsi les actions que cet autre Caton le Censeur reproche aux autres, il les accomplit par manière de raillerie.
Karagous est presque toujours poéte, de sorte que non-seulement il agit, mais il célèbre ses actions. Comme le coq, il chante ses victoires, aussitôt ses victoires remportées. On y voit des enlévements de jeune fille qui rappellent la Galére-Capitane de Victor Hugo. Seulement on voit les suites de l'enlèvement dans toutes leurs phases. Ce sont toujours des chrétiennes qu'on enlève. Ce sont les israélites que l’on bat.
Un des moyens comiques dé Karagous est de livrer un ou plusieurs juifs à toutes sortes d’avanies. Quant aux Grecs, ils sont chargés de la garde du sérail de Karagous. s
Mais c'est aux Anglais qu'est réservé le dernier supplice. Karagous enlève un général anglais avec son grand chapeau à plumes, ses épaulettes, son habit rouge, et sa femme. D'abord Karagous s’approprie la femme. Quantau mari, il le garde, comme César gardait Vercingetorix : pour son triomphe. La mylady est mise dans le harem de Karagous.
Quant au mari, ni son chapeau à plumes, ni ses épaulettes, ni son grand sabre, ne le peuvent sauver.
C’est toute la littérature dramatique turque.
Je crois que nous n’ayons point encore parlé des jongleurs.
Les jongleurs sont nègres on Indiens. Ils se livrent à tous les tours que nous connaissons, et à d'autres encore que nous ne connaissons pas.
D'abord, mettons au premier rang les charmeurs de serpenis. J'ai vu maintes fois par moi-même opérer les charmeurs de serpents, Parmi les charmeurs, mettons au premier rang la sécle religieuse des Atyaouas, Quand nous disons religieuse, nous entendons dire religieuse et politique.
Sidna-Aiser, patron des charmeurs de serpents, des mangeurs de scorpions, enfin des mangeurs de
feu, — ne pas confondre avec Sidna-Aica, qui est le nom que les mahométans donnent à Jésus-Christ, — Sidna-Aiser vivait il y a deux siècles environ. C'éhit
un savant, un sage, un apdlre fuyant les villes et voyageant dans le désert de Sous. Il y fut suivi par une grande multitude. Celle multitude eut faim,
Comme Dieu ne faisait pas pleuvoir la manne, comme l'apôtre n'avait pas la faculté de multiplier les pains et les poissons, à ces cris de la multitude allamée :
— Du pain! du pain!
Il répondit, probablement avec plus d'impatience que de foi :
— Koûlsim.
— Mangez du poison.
La foule prit la réponse au pied de la lettre, On était dans la patrie des reptiles à la morsure mortelle. La foule se jeta sur ces serponts et les dévora,
Les descendants de ceux qui ont suivi le saint au désert, et qui, en le suivant, ont mange mpunément
les reptiles venimeux, forment la terrible secte des Aisaouas.
Nous disons terrible, car lorsqu'elle se répand dans les villes, conduite par son mukaddem, et qu'elle roule, pareille a une vague furieuse, au bruit de l'aynal et du tébel, c'est-à-dire de la musette et du tanibourin, sa fureur va jusqu’à la frénésie, sa folie jusqu'au vertige. Elle se jette sur les animaux, qu’elle égorge, qu’elle déchire avec ses ongles, qu’elle mange crus et sanglants. A défaut d'animaux, si elle trouve un chrétien ou un juif, malheur au chrétien ou au juif !
Plus tard, les Aïsaouas se sont civilisés.
De ces processions terribles el souvent sanglantes, ils ont fait des soirées où l’on entre en payant, et où, moyennant un demi-boudjou, on leur voit lécher des pelles rouges, comme un enfant lèche le fond d'une assielte, et manger des scorpions comme un Havrais mange des crevettes. Comment font-ils? quel est leur secrel? qui leur donne cette puissance? C’est ce qu’aucun traître n'a encore révélé, c'est ce qu'aucun savant n’a encore découvert. Le secret est aussi bien gardé que celui de la liquéfaction du sang de saint Janvier.
J'ai vu les charmeurs de serpents. Je les ai fréquentés, j'ai observé leurs opérations, j'ai essuyé le sang de leurs plaies, et j'en suis encore à me demander comment le venin qui tue en deux minutes une poule, el en cing minutes un chien, est impuissant sur eux, tandis qu'il tue en un quart d'heure tout homme, quel qu'il soit.
Un jour, j'en aperçus quatre sur la place d'EI- Ezbekiéh, au Caire.
C'étaient des Amazirgues du Maroc, et, parmi ces quatre, il y avait trois musiciens et un charmeur. J'entrai en conversation avec eux, en commencant par examiner leurs instruments de musique. C’étaient de longs roseaux en forme de flûtes, dans lesquels ils soufflaient, et dont ils tiraient des sons mélancoliques, qu'ils prolongeaient d’une façon assez harmonieuse.
Au bout de quelques instants, je demandai à voir les serpents. Les Aïsaouas ne firent aucune difficulté a m'accorder cette demande. D'abord, ils élevérent tous les quatre les mains comme s'ils tenaient un livre ouvert; ils murmurèrent une prière adressée à Sidna-Aiser; puis, l'invocation finie, les musiciens prirent leur flûte et leur tambourin, et commencèrent leur concert. Le quatrième exécuta alors une danse frénétique qui avait quelque chose de celle des derviches tourneurs de Constantinople. Il enfermait dans un cercle toujours plus rapproché un panier de jonc recouvert d’une peau de chèvre.
Tout à coup il se baissa, plongea la main dans le panier et en Ura un serpent.
C était un cobra capello! un horrible reptile qui est la terreur des Hollandais au Cap, et que,. dans la langue des Arabes, on appelle buska.
Au moment où le serpent vit le jour, il s’enroula autour du bras nu du charmeur. Mais celui-ci, comme il eût fait d'une anguille ou d'une couleuvre grise, conlourna son corps vert el noir, et en entoura son front comme d'une couronne d'Euménide. Le serpenl demeura autour du front du dompteur. I y demeura comme contraint d'obéir à la volonté de cet homme, comme s'il n'avait pas le pouvoir de se dérouler, Le charmeur le pril sur son front et le posa à terre, Seulement alors le charme parut rompu.
Le buska, redevenu libre de ses mouvements, se dressa sur sa queue comme lorsqu'il se prépare à l'atlaque ou à la défense. Ilse mit à se balancer à droite et à gauche, en obéissant à la mesure de l'air. Alors, sans s'occuper davantage de lui, Venchanteur recommenca ses cercles autour du panier. Il y plon-
gea deux fois encore son bras nu, et, a chaque fois, en retira un des plus venimeux serpents du désert.
C’étaient des lefaas.
Il les déposa à terre près du serpent danseur. Mais eux, malgré la sollicitation de la musique, se tinrent enroulés. Ils suivaient d’un œil morne, qui de temps en temps s’allumait pour lancer un éclair, les monvements du charmeur. Dès que celui-ci se trouvait à leur portée, ils s’élancaient sur lui, essayant de mordre ses jambes nues. Lui leur donnait son haïck, dans lequel ils faisaient une prise. Puis, lorsqu'ils le lâchaient, on voyait le vêtement imprégné de poison.
Après les avoir ainsi excités pendant quelques minutes, l’Aïsaoua saisit l’un d'eux par le cou. Toujours en dansant, il lui desserra les mâchoires avec une baguette. Le serpent fut forcé d'ouvrir la gueule, et l'on put voir suinter des crochets la bave venimeuse.
Alors, et quand les spectateurs eurent bien regardé l’Aïsaoua, il approcha le serpent de son bras. Celui-ci aussitôt mordit la chair, et l’on vit couler le sang. Le charmeur cependant continuait de danser. Mais ses traits, et la mesure même de la musique indiquaient la douleur atroce qu'il ressentait.
Il parut entrer alors en convulsions, et, pendant ces convulsions, il appela trois fois :
— Sidna-Aïser ! Sidna-Aïser ! Sidna-Aiser !
Il arracha, à la troisième invocation, la tête du serpent de la blessure. Aussitôt, rejetant le serpent à terre, il appliqua sa bouche à la blessure, mordant et sucant son bras tout à la fois, sans doute pour en extraire le venin. Puis, toujours mordant et suçant son bras, il dansa encore pendant une minute ou deux, et enfin tomba épuisé.
J'émis alors cette idée que les crocs que le charmeur avait fait voir aux assistants élaient des crocs inoffensifs et non des crocs venimeux; que moi-même je pourrais être aussi inoffensivement mordu que l'enchanteur lui-même. Mais celui-ci, me voyant étendre la main vers le reptile, m'en écarta vivement ; puis, ayant fait apporter un coq, il lui arracha quelques plumes à l'aile et présenta l’aileron déplumé au leffaa qui le mordit.
L’enchanteur lâcha le coq. Celui-ci tourna sur luimême convulsivement, et, au bout d'une minute, chancela, agonisa et mourut.
En somme, je crois que les charmeurs de serpents connaissent quelque plante antidotique dont ils mâchent les feuilles ou la racine, tout en dansant et tout en tournant, et dont ils appliquent le suc à la blessure, en ayant l'air de la mordre et de la sucer.
Ajoutons une particularité assez étrange.
C'est que ces Aisaouas sont parlagés en fractions animales.
Il y a la fraction des lions, la fraction des panthères, la fraction des chameaux, la fraction des chiens, la fraction des chats, la fraction des moutons, la fraction des porcs, etc. etc.
Ces fractions sont une espèce d'échelle maconnique: le lion est la fraction la plus élevée; le porc est la fraction la plus basse.
Ce qu'il y a de curieux, c'est que chaque fraction est obligée, non-seulement d'imiter, autant que cela est dans la nature humaine, les gestes et le langage de l'animal auquel elle appartient, mais encore de se nourrir, ostensiblement du moins, de sa nourrilure.
Ainsi, les lions et les panthères rugissent et mangent de la viande crue. Les chameaux brament et mangent des feuilles de cactus. Les chiens aboient et mangent la nourriture de l'homme. Les chats miaulent et mangent des rats et des souris vivants. Les moutons bélent et ruminent du trèfle, Enfin, les porcs grognent et mangent des inmondices.
Ces messieurs ont des séances publiques aux-
quelles assistent, sur invitation, les hommes et les femmes.
Ces Aïsaouas ont des affiliations dans toutes les contrées musulmanes. Les étrangers, et même les gens du pays qui ne font point partie de leur secte, ne les connaissent pas plus que nous ne connaissons les francs-maçons et les affiliés des sociétés secrètes.
Quand nous serons en Perse, nous parlerons de la secte des Hadji-Abd’el-Kader. Elle a beaucoup de ressemblance avec celle des Aisaouas. A Sfax, en 1850, mon fils a failli être assassiné par un de ces fanatiques. Il fut sauvé par un homme de la même secte qui était à mon service, nommé Ennebi. Il faisait partie de la section des chameaux. 5
Le coupable fut au reste puni, par une correction que lui fit administrer le délégué du grand maître à Sfax. Le grand maitre babite le Maroc.
Les Aïsaouas font la chasse, non seulement aux serpents, comme nous l'avons dit, mais aux scorpions. Comme ils en consomment beaucoup dans leurs exercices, ils sont obligés d'en recruter quand la marchandise leur manque. C'est la nuit que se fait la chasse. On rencontre dans toutes les rues des villes où il y a des Aisaouas des bandes de ces bommes qui se promènent avec de longues perches surmontées de torches enflammées. Avec ces torches, ils éclairent les murs des maisons et en font tomber les scorpions. Le scorpion tombe, ils lui présentent la main, le scorpion monte dans leur main. De leur main, il passe dans leur bonnet ou dans leur chemise, où il va joindre ses camarades. Il va sans dire que le scorpion ne les pique pas; ou bien, s’il les pique, ils n'y font guère attention.
Ces scorpions sont destinés à être avalés en séance publique. Les mangeurs de scorpions procèdent ainsi: ils tirent la langue; ils mettent le scorpion sur leur langue, puis ils l'avaient comme ils feraient d'une pilule.
Pendant la chasse aux scorpions, les chasseurs sont en général suivis de tambourins, de tambours de basque et de fifres. [ls font un bacchanal affreux.
Outre les fêtes musulmanes recommandées par le Coran, ils ont, comme nous l'avons dit, leurs séances particulières ; de plus, des séances extraordinaires. C'est dans ces séances extraordinaires qu'ils se font mordre par les leffaas. Alors, ils mangent aussi du feu et avalent des scorpions. Ces séances sont des réunions où les Aisaouas se rassemblent de tous les points.
J'ai souvent cru et je crois encore que ces hommes ne sont rien autre chose que les Assassins modernes, et que leur grand maitre est le successeur du Vieux de la Montagne.
C'est dans cette persuasion que, dans mes voyages, j'ai eu de fréquentes relations avec eux. J'avais acquis parmi eux une assez grande influence. Dans un moment donné, j'eusse pu utiliser cette influence au profit du gouvernement français. Je suis sûr que, rien que dans la régence de Tunis, il y a plus de quarante mille Aisaouas.
Outre les Aisaouas qui font la chasse des scorpions au dehors, il ya les Psylles qui font la chasse des serpents à l'intérieur, Ces Psylles vont dans les maisons, regardant, furetant, flairant, et annonçant aux propriétaires dessusdites maisons, avec une inquiétude toute philanthropique, qu'ilsont chez eux des serpents.
En général, le voisinage des animaux rampouts est peu apprécié,
Les femmes qui se sont amusées à jouer avec eux, à commencer par Eve et à finir par Cléopâtre, ont été assez mal récompensées de leur familiarité.
Il en résulte donc que, quand un Psylle en réputation a déclaré qu'une maison est hantée par un ou plusieurs de ces reptiles, en général, on le fait venir, et on lui donne pour chaque serpent, plus ou moins
gros, — on sait qu’en fait de serpents les plus petits sont quelquefois les plus dangereux, — on lui donne par chaque serpent une vingtaine de piastres; plus l'animal lui-même, qui, à partir de ce moment, entre dans le sac du charmeur et fait partie de son corps de ballet.
Plusieurs fois, le doyen des Psylles d’Abou-Arich, nommé Abd’Allah, avait tourné autour de ma forteresse. Il flairait portes et fenêtres, et secouait la tête d’un air qui n'avait rien de rassurant pour mes hôtes. Des bruits sinistres me revinrent de plusieurs côtés. Le bruit courait que la forteresse était infestée de serpents. J'avais, dans mes investigations, trouvé beaucoup de iille-pieds. J'avais aussi rencontré bon nombre de scorpions, mais pas le plus petit aspic. IL en résultait que je doutais fort de la perspicacilé d'Abd’Allah.
Cependant, cédant aux instances de mes amis, je me décidai à faire venir Sidi-Abd'Allah.
C'était un homme d’une cinquantaine d'années. Il portait le turban vert des descendants de Fatime. Son vêtementétaitune grande chemise noire, serrée autour du corps par une ceinture de corde en poil de chameau. Il avait lair grave qui convient à l’état qu'il exercait. Il me salua en croisant ses deux mains sur sa poitrine, et en s'inclinant devant moi très-profondément.
Puis il attendit que je l’interrogeasse.
— Je t'ai fait venir, lui dis-je, parce qu'on prétend qu'il y a ici, dans la forteresse, force serpents.
Abd’Allah prit le vent et flaira à plusieurs reprises.
Puis gravement :
— Il yen a, dit-il.
— Ah! il yena.
— Oui.
— En es-tu bien stir?
0 me regarda d'une façon qui semblait dire :
— Quand je l’affirme, est-ce qu'on peut en douter?
Je vis que j'avais blessé la dignité du doyen des Psylles.
— Je te crois, lui dis-je avec un air de vénération simulé dont il fut la dupe.
Dans mon for intérieur, j'en doutais beaucoup.
— Non-seulement je sais qu'il y en a, poursuivit Abd'Allah, mais je puis dire à peu près quel en est le nombre.
Puis il flaira une seconde fois. Et & chaque aspiration il ajoutait:
— 11 y en a un, ily ena deux, trois, quatre, cinq, six au moins.
Au sixième il s'arrêta.
— Diable ! fis-je.
Cette exclamation semblait exprimer un doute.
— Si tu ne me crois pas, dit-il, je me retire. Et déjà il s'éloignait, après m'avoir jeté un regard qui signifiait :
— Je Vabandonne à ton incrédulité.
— Reste, Abd'Allabh, m'écriai-je; ne prends pas mon étonnement, mon admiration pour un manque de foi en tes paroles.
— Je reste, me répondit-il.
— Et tu te charges de détruire les serpents qui sont dans ma forteresse? lui demandai-je.
— Jeles appellerai, et ils viendront.
— Je voudrais bien voir cela,
— Tu vas le voir.
Ceci se passait dans ma salle à manger.
Abd'Allah sortit, et alla quérir ses compagnons restés dans la cour, Trois hommes entrèrent derrière lui. Ces trois hommes s'assirent en cercle, mirent leurs tambourins entre leurs jambes, emplirent leur bouche d'herbes odoriférantes, et se mirent à crier ;
— Allah! Allah! Allah!
Tout en criant ils lancaient des bouffées d'haleine paifumée. Pendant ce temps, Abd'Allah faisait entendre-un certain sifflement qui avait pour but de le meltre en rapportavec les reptiles.
La chose ne fut pas longue.
Elle dura trois ou quatre minutes à peu près sans résultat véritable. Mais, au bout de cé temps, je commençai à voir descendre des murailles ef sortir de dessous les meubles une vingtaine dé scorpions qui, obéissant à l'appel d’Abd’Allah, venaient à lui de tous les coins de la salle,
Celle étrange procession commença de m’ébranler dans mon incrédulité.
Il y en avait qui descendaient le long de la muraille, d'autres le long des buffets, d’autres enfin le long dés rideaux de la fenêtre. Si bien qu’un moment it me sembla qu'il les appelait et les faisait venir du dehors; c'était à craindre de voir la salle envahie par tous les scorpions d’Abou-Arich. Vraiment, il y avait à frémir d'avoir osé manger dans une pareille chambre.
Tous les scorpions vinrent à Abd’Allah comme les moutons viennent au berger, mieux encore, car le berger a souvent besoin des chiens pour rassembler son troupeau, tandis qu'Abd’Allah semblait attirer les scorpions comme l'aimant attire le fer.
Tous les scorpions venus, Abd’Allah les ramassa à pleines mains et les mit dans un sac de peau de bouc,
— Vois-tu ? me demanda-t-il.
— Je vois.
— En crois-tu tes yeux, au moins?
— Je vois des scorpions, et même beaucoup; mais je ne vois pas de serpents encore.
— Eh bien! doute encore, si tu veux, répondit Abd’Allah, je saurai bien te forcer à reconnailre ma puissance. Tu vas en voir des serpents.
Et il se mit de nouveau à siffler, tandis que ses compagnons. redoublaient leurs bouffées d'air et criaient désespérément :
— Allah! Allah! Allah!
En effet, à mon grand étonnement, un sifflement à peu près pareil à celui d’Abd’Allah se fit entendre.
— Commences-tu a croire maintenant? me dit le doyen des charmeurs, 1
Je ne répondis pas: je tâchais de savoir d'où était paré le sifflement qui avait répondu à ses sifflements à lui.
— Ah! tu as vu des scorpions et tu n’as pas vu de serpents encore! Eh bien! regatde! ajouta-t-il en me désignant du doigt le dessous d'un bahut,
J'aperçus un serpent de quatre pieds de long, qui, la têle haute et déroulant ses anneaux verts et jaunes, s'avança vers Abd’Allah, et Abd’Allah riait comme un esprit puissant qui a pitié d’un simple mortel.
Puis, il me dit :
— Eh bien! vois-tu maintenant?
— Cerlainement, je vois,
— El tu ne crois pas, peut-être?
— Je crois.
Je reconnus l'espèce du reptile : c'était toujours le fameux cobra-capello, le taban des habitants du Caire, Abd'Allah le pritsans façon par le cou, et allait le fourrer dans sa peau de bouc, quand je le réclamai,
— Un instant! dis-je,
— Quoi? demanda Abd’Allah.
— Ce serpent était bien chez moi.
— Esi-ce que tu ne l'as pus vu, bien vu?
— Fort bien, mais tout ce qui est ches moi esta moi. Fais-moi done le plaisir, au lieu de mettre le serpent dans ton sac de peau, de le mettre dans ce bocal,
Et je présentai à Abd'Allah un bocal d'esprit de se qui attendait dans un coin quelque curiosilé z00- Ogique,
— Mais... dit Abd’Allah.
— Il n'ya pas de mais, répliquai-je; le serpent était chez moi, donc il est & moi; en outre, je le paye trente piastres. Prends garde! si {u fais des difficultés pour me le laisser, je te dirai qu'il n'était pas là, que tu l'y avais mis d'avance, et qu’il n’est venu que parce qu'il est apprivoisé.
— Oh! c'est trop fort! s’écria Abd’ Allah.
— C'est comme cela, lui répondis-je avec flegme. Abd’Allah, avec humeur, fit glisser sans dire mot le serpent deses mains dans le bocal. LEE
J'étais tout prêt, avec un bouchon et une ficelle. Le bouchon futassujetti sur le bocal, et le serpent, malgré ses bonds et ses sifflements, fut contraint de demeurer dans son nouveau domicile.
— Y en a-t-il encore! demandai-je.
— Il y en a, dit Abd’Allah.
— Hé bien! voyons. {
— Certainement il y en a encore, continua le doyen, qui ne voulait pas avoir la honte de s'avouer vaincu, et tu mériterais bien qu’on te laissât en si mauvaise compagnie, mais {u irais dire que je t'ai menti.
— Je pourrais bien le dire et le croire.
al
Les bouffées d'air, les sifflements et les cris d'Allah recommencérent. Un second serpent, mais, moins gros que le premier, sortit de dessous un sitir, et Ps dirigéa directement vers Abd’Allah. . fle
Je pris un second bocal,
— Bon! dis-je, cela va me faire la paire.
Abd’Allah fit la grimace, mais il était pris, il n’y avait pas a répliquer. Force lui fut d’abandonner le second serpent comme le premier.
La cérémonie de l'introduction du reptile dans le bocal achevée,
— Y en a-t-il encore? demandai-je.
— Non, pas ici.
— Où en sens-tu?
Le Psylle se tourna du côté de l'atelier,
— J'en sens un là, me dit-il.
C'était dans l'atelier.
— Allons-y alors, répondis-je.
Je pris un bocal sous chaque bras, j'en mis deux autres sous les bras de Sélim, et je passai dans l'atelier. Ll y en avait un effectivement.
Celui-la, c'était probablement un serpent tourneur ; il s'était rélugié sous le tour.
Malgré la répugnance bien visible d'Abd’Allah pout s’en emparer, un instant après il était dans, le
cal.
— La! Maintenant, demandai-je, y en a-t-il encore ?
— Il yen a encore, dit en soupirant Abd’Allah.
~— Eh bien! je les veux; où sont-ils.
— Il yen a trois dans la cuisine, répondit triste= ment le Psylle.
— Bon! fis-je, cela fera bien ma demi-douzaine. Allons à la cuisine.
Au premier appel, un serpent sortit de dessous la fontaine que m'avait donnée Hussein, Abd'Allah, après l'avoir quelques instants remué dans ses mains, finitentin par le mettre dans le quatrième bocal, mais en roulant des yeux tout à fait désespérés,
Allons ! allons! dis-je, du courage, il me faut ma demi-douzaitie:
— Décidément, tu es un gûte-métier ! s'écria Abd'- Allah.
Le charmeur de serpents s'avoua vaincu, et, pour sauver les deux derniers, aurait consenti à se perdre de réputation à mes yeux,
J'eus piüé du bonhomme, et lui donnai cent rou-
rm rene rnge pin en
pies. Il les mit dans sa poche, mais en murmurant avec un profond regret :
— Quatre serpents qui dansaient si bien! cela va-
lait mieux que cent talaris.
- Pout le consoler, je lui promis le secret.
- Vous voyez comme je le lui garde.
Nous avons dit que la fête de l’Aïd-el-Kébir (la grande fête) durait trois jours pour les riches et cing Jours pour les pauvres.
Le troisième jour, un peu avant l'heure de la prière, un Arabe Bédouin demanda à me parler. Sélim l’annonça ; il ne le connaissait point, ne se rappelait pas l'avoir jamais vu. Seulement, à son costume, il avait cru reconnaître qu’il venait de la montagne.
J'ordonnai qu'on le fit entrer.
AE et bien El-Hadji-Abd’el-Hamid? me deman-
-t-il.
-— Oui, c’estbien moi, répondis-je; que me veux-tu ?
— J'ai à te parler, mais à toi seul.
Sans attendre que je lui fisse signe, Sélim sortit. Je jetai un regard rapide sur mon hommé. Il était complétement hâlé par le soleil; il portait un fusil à mèche suspendu à son épaule, le turban de corde serrant une vieille sommada sur ses tempes et une blouse de toile bleue fixée à sa taille par un simulacre de ceinture. Il portait à son autre épaule un sabre court et un petit bouclier tourné. La blouse était sans
nches et laissait les bras complétement nus. Un
e ses bras portait la cicatrice d’une balle; une balafre lui séparait en deux le nez et la joue.
Bien certain que j'étais l'homme à qui il avait affaire, il déposa son fusil sur le plancher et s’assit sur ses talons en face de moi.
: Plusieurs billets pendaient aux cordons de sa sommada. Il en détacha en qu'il me présenta. Les autres avaient sans doute leur destination, F
— Hadji, dit-il, voici de la part d’Abd’el-Mélek,
Je pris vivement le billet, C'était en effet une lettre de notre fugitif.
Il me disait :
» Abd’el-Mélek, fils d’Abou-Taleb, chérif et gouverneur de Hodeida,
» Au trés-honoré, très-puissant, trés-précieux, trèsvénérable Sid-El-Hadji-Abd’el-Hamid-Bey.
» Que le salut soit avec toi, avec toutes les miséricordes et toutes les bénédictions de Dieu!
» Je t'ai confié autrelois mes relations amoureuses avec Quemar. Mon oncle et mon père s'étant refusés à me la donner pour femme, et sa tribu étant également hostile à nos projets, je l'ai enlevée et transportée, le premier jour de l'Aid-el-Kébir, parce que je ne pouvais pas renoncer à elle, et qu'il état écrit qu'élle serait à moi. bon
» Ne voulant pas rentrer à Abou-Atich, ne pouvant pas rester dans une tribu hostile, je me suis retird à Mineschéd, au milieu de tribus qui me regardent comme un ami et comme un frère, ét qui n'ont accueillide manière à ne me laisser alicun doute, si j'avais besoin de leur concours pour me protéger et me défendre.
» C'est donc du milieu des douârs du pays de Kohlan que je viens te demander des nouvelles de la chère santé, car je ne cesse de penser à toi et Ue faire des vœux pour ton succès et pour ton bonheur.
» Pour ce qui me concerne, el sachant tout l'intérêt que tu me portes, el ne pouvant mieux me confier qu'à ton savoir et à ton influence auprès de ma famille et de mon oncle Hussein surtout, je te prie de leur faire part de l'endroit où je suis retiré et des causes qui m'ont fait choisir cetle retraite provisoire; J'espère, parce qu'avec ton concours je ne sauriis penser. que mon oncle et mon père dicnt l'intention, quant à ma destinée, de lutler contre ce qui était cuit.
» Voilà tout ce que, pour le moment, j'avais à te faire savoir.
» Salut de la part de celui qui espère en la bonté du Suprême Donateur.
> ABD'EL-MÉLEK, » fils d’Abou-Taleb, fils d'Ati.
» Que Dieu te protége! Amin. »
Il était évident que cette lettre m'était éerite pour que j'en fisse part au chérif. J'invitai le courrier à attendre ma réponse, et je sortis en le recommandant à Sélim et à Hadji-Soliman. Dix minutes après, j'élais chez le chérif, On allait se mettre à la prière.
Je fis la prière avec lui, puis, après la prière, profilant d’un instant où il n’était entouré par personne.
— Sidi, lui dis-je, fai reçu une lettre de ton neveu.
Et je la lui donnai.
— C'était done cela que te voulait le Bédouin qui est entré chez toi?
— C'était cela. j
Comme le jour baissait, il fit apporter une cire et lut. Sa physionomie resta la même, et il m'eût été impossible; la lecture faite, de dire quelle impression elle avait produite sur lui. Il revint à moi, et; sans prononcer aucune parole, me rendit la lettre, On dina comme d'habitude:
Après le diner, le chérif reçut ses visites habituelles; Yachya vint, ainsi qu Abou-Paleb.
Je vis Yachya lé prendre à part, et lui aussi, communiquer au chérif une lettre dont il prit lecture, Cummeà moi, il rendit la lettre sans rien dire.
Lorsque toutes les visites élrangères se furent retirées, et qu'il ne resta plus que le chérif, Abou-Taleb, Yachya et moi, il dit à son frère:
— Eh bien! j'ai des nouvelles de ton fils!
— Moi aussi !
Et alors il remit en communication au chérif une troisième lettre. Le chérif la lut comme les deux premières.
Puis :
— Qu'il ait enlevé une femme dont il est amoureux, le malheur n'est pas grand, mais qu'il ait ens levé cette femme à une tribu hostile, là est le mal.
— Mais, hasardai-je, cette tribu n'est pas tellement importante que tu doives t'en préoccuper à ce point.
— Importante ou non, reprit le Chérif, elle a déjà fait une razzia sur les tribus de Sabbéâh, Il ya eu des morts et des blessés. Moi aussi, j'ai des nouvelles!
— Maintenant, demanda Abou-Taleb, que yeux-tu faire? châtier cette tribu ou te montrer clément envers elle ?
— Il ya eu du sang répandu, répéta le chérif ; qui payera le prix du sang ?
— Moi, s'il le faut, dit Abou-Taleb.
— La question n'est pas seulement une question d'argent, elle ést encore Une question de dignité.
— Sidi, tu es un homme sage, lui dis-je, tout bon conseil vient avec la réflexion. Remets la chose à demain. Chacun de nous songera celle nuit, et tape portera sa pensée, si loutefois la tienne ne sul)!
yas.
— Oui, répondit le chérif, mais, dès ce soir, il faut envoyer du renfort sur les points qui, dans une lutte, pourraient être trop faibles.
Puis appelant Mansour :
— Que deux mille Kobails, dit-il, marchent aveo toi vers le Dyebel-Orra et Sabhüâh, qu'on n'entre pas sur les terres dés voisins, mais qu'on les chatie vigous reusement s'ils entrent sur les hôtres |
Puis rappelant Mansour, qui s'éloignait sans méme répondre.
— Qué Mes hommes he tirent pas les premiers; tal,
—— eee
Il revint à nous.
Abou-Taleb l’entratna dans un coin du divan. Les deux frères parlèrent bas pendant cinq minutes.
— Il n’est point besoin d'attendre jusqu’à demain pour la question de l'enlèvement, dit tout haut et après un instant de réflexion le chérif; l'enlèvement est tout pardonné. Mais reste la question de la tribu. Écris à mon neveu que c'est une affaire de tribu à tribu. Si celle chez laquelle il s’est réfugié veut faire les démarches, je les appuierai. Recommande-lui une grande prudence dans le cas où les hostilités seraient commencées entre les Kohlans et les Bégams. Quant au reste, Dieu y pourvoira.
J'avais obtenu plus que je n’espérais. Je rentrai chez moi, où je trouvai mon messager. Je lui donnai une lettre pour Abd’el-Mélek, je lui remis dix talaris, et il me promit gu’Abd’el-Mélek aurait la lettre le surlendemain.
Il avait à peu près cinquante lieues à faire, il venait d’en faire cinquante : il était venu à pied et s’en retournait à pied.
Les courses que font les courriers arabes (sayars) sont inimaginables.
J'ai vu de ces courriers, dans un cas pressé, parlir d'Alexandrie le matin et arriver au Caire le soir. Il y a cinquante à cinquante-cing lieues du Caire à Alexandrie. [ls emportent pour toutes provisions une petite outre de beurre liquide et une petite outre d’eau, quelques dattes et une poignée de zamzéh (c'est de la farine d'orge qu'ils font griller). Mélangée aux dattes et liée avec du beurre, cela devient une espèce de chocolat très-nourrissant, dont ils font des boulettes.
Le messager porte une clochette sur sa tête. La clochette indique le caractère sacré du messager. On ne tue jamais un messager.
Pour arriver à faire ces courses immenses, ils ne marchent pas, ils trottent toujours du même trot, et portent derrière la tête, à la manière des ours, un baton court qui, en leur écartant les bras, aide à la respiration.
Quand le courrier vient de la montagne et tient à garder son fusil, 11 se sert de son fusil en guise de bâton. Si la course est trés-longue, il s'arrête, selon la longueur de la course, une ou deux fois, mais jamais pour autre chose que pour renouveler ses provisions. Il ne dort pas, ou plutôt, comme le prétendent les Arabes, il dort en marchant.
Dans la nuit, je fus réveillé par Sélim. Il avait été avisé par les gardes qui tenaient le bas de la citadelle.
Le chérif faisait le signal. Je me jetai à bas de mon cadre et courus à la forteresse. Il m’attendait couché sur sa terrasse.
— Eh bien! me dit-il, ce que j'avais prévu est arrivé, on est en plein combat.
— Comment cela? lui demandai-je.
— J'ai des nouvelles. Cinq ou six de mes Kobails ont été tués, on a incendié deux douars et enlevé les femmes.
Lienlévement des femmes était ce qui compliquait surtout la situation.
— Y puis-je quelque chose? lui demandai-je.
— Pour le moment, non; mais que penses-tu qu'il faille faire?
— Assembler quelques pierriers et de la cavalerie.
— Tu es donc d'avis que j'en use avec rigueur ?
— C'est mon avis. Tu n'obtiendras rien de ces gens-là sans les effrayer.
— L'ordre est déja donné à deux cents cavaliers de monter à cheval. Je vais faire charger sur des chameaux une douzaine d'espingoles
— Ne crains-tu pas les gens de l'Assir ?
Je leur ai déja envoyé un courrier pour m’assurer de leur neutralité à défaut de leur concours, et j'ai envoyé deux de mes plus beaux chevaux à Aït,
— À qui vas-tu donner le commandement de ton artillerie et de ta cavalerie ?
— À mon neveu Farah.
C'était, comme soldat et comme courage personnel, un des hommes les plus distingués, après Abd'el- Mélek, de l'entourage de l’émir. C’était le fils de Hacan, son frère aîné, auquel lui, Hussein, avait succédé dans le principalat d'Abou-Arich.
Une heure après, Farah partait à la tête de deux cents cavaliers, de cinquante chameaux portant les uns l'artillerie de campagne du chérif, les autres les munitions de guerre, et de vingt-cinq artilleurs turcs. et arnautes.
Le lendemain, Sélim m’annonca un homme que j'avais connu à la Mecque. C'était un mograbin du côté du Maroc. Il avait été au service de l'Égypte, à celui de Turki-Bil-Més et à celui d’Osman-Pacha. Il se nommait Ibrahim-Aga, et pouvait avoir de cinquante à cinquante-cinq ans.
C'était un véritable condottiere, portant sa recommandation sur son visage : une énorme balafre lui coupant le visage en deux, avec des amulettes au cou, des amulettes aux bras, des amulettes partout; son Coran dans sa sabredache brodée en or.
Il commandait quatre cents Arnautes, et, mécontent de son inaction dans le Hedjaz, il venait offrir ses services au chérif Hussein, et voulait me prier d’être son intermédiaire. L'offre ne pouvait venir en meilleur temps.
— Dans combien de temps tes hommes peuvent-ils être ici ? lui demandai-je.
— Par terre, il leur faut quinze jours ; par eau, le temps qu'il plaira à Dieu.
Le vent était nord-est et par conséquent excellent.
— Attends-moi ici, lui dis-je.
Mon cheval était toujours sellé le matin; en deux minutes je fus chez le chérif. Je lui dis de quoi il était question et le secours que le hasard nous envoyait.
‘— Connais-tu l’homme? me dit-il.
— Oui.
— Me réponds-tu de lui?
— Autant qu'un homme peut répondre d’un autre homme.
— Combien demande-t-il de solde?
— Je n'ai pas été jusque-là avec lui, ne sachant pas quelles pouvaient être tes intentions.
— Je donnerai la nourriture des hommes et des chevaux, je fournirai le café, le tabac, les souliers, un vêtement pour l'hiver et un pour l'été.
— Et en argent?
— Je leur donnerai huit paras par jour.
C'était à peu près un sou de notre monnaie.
— Et tu veux que pour huit paras par jour ils se fassent tuer ?
— C'est ce que je paye à mes Kohails.
— Tes Kobails sont tes Kobails, tandis que les Arnautes appartiennent à eux-mêmes, et, n'étant pas forcés de servir, ne se loueront qu'à de bonnes conditions.
— Combien demandent-ils donc ?
— Je Vai déjà dit que je n'étais entré dans aucun détail, mais, si tu veux être bien servi, il faut bien payer.
— Je donnerai seize paras.
C'était deux sous. Jamais Hussein n'avait donné une pareille somme.
— Je vais l'envoyer le capitaine, tu termineras avec lui.
Un quart d'heure après, Tbrahim-Aga était chez le chérif. Le même jour, ils traitèrent pour un an. Le chérif payait deux sous par jour par homme, trentecing francs quarante centimes par an, année musul-
mane, bien entendu. Seulement il remplacait les chevaux tués. ;
La solde devait étre payée a la fin de chaque mois.
Le commandant (binbachi) était, lui, engagé a raison de trois roupies par jour (six francs soixante et quinze centimes); le capitaine, a raison de deux roupies (quatre francs cinquante centimes) ; les lieutenants, a raison d’une roupie et demie; les souslieutenants, à raison d’une roupie; les chaousses, à raison d’une demi-roupie; enfin, les onbachis, les commandants de dix, les décurions antiques, nos caporaux modernes, à raison d'un quart de roupie.
Tout cela eût été assez convenable si tout le monde eût touché la solde promise. Mais l'argent devait passer par les mains d'fbrahim-Aga, qui achetait à son tour ses hommes comme on l'achetait, lui; et il est probable qu'il s’arrangea de manière à gagner sur chaque homme, sinon les deux tiers, au moins la moilié.
On envoya immédiatement à Confonda un messager sur un dromadaire, avec ordre de faire venir sans retard Jes hommes à cheval par terre, et de fréter un bâtiment pour ceux qui étaient démontés.
ibrahim-Aga abandonnait le service d'Osman-Pacha, parce que, depuis trois ans, celui-ci avait oublié de lui payer sa solde.
La mesure que venait de prendre le chérif Hussein était prudente,
On apprenait des nouvelles fâcheuses de la révolte, plusieurs douârs avaient été brûlés par les hommes d'Hussein, mais Farah avait été tué. On avail eu ces détails par une escorte qui ramenait cinquante ou soixante prisonniers. Parmi ces prisonniers se trouvaient quelques hommes de qualité qui pouvaient être très-utiles quand on en serait à la question de la paix. Malheureusement on n’en était pas là.
Les hommes d'Husseïn avaient enlevé, puis, selon les ordres reçus, relâché les femmbs.
La tribu dans laquelle s'était réfugié le jeune Abd’el- Mélek avait été attaquée à son tour, et, Abd’el-Mélek en tête, avait repoussé l'attaque.
Peut-être, après une cinquantaine de morts, une centaine de blessés et autant de prisonniers, y avait-il aussi grand désir de paix du côté des adversaires que du côté du chérif Hussein, mais, en pareil cas, c'est à qui ne fera pas les premières avances.
Les révoltés avaient essayé d'amener à leur cause deux alliés, le cheik de l'Assir et Vimam de Sana.
L'imam de Sana avait accueilli avec empressement leurs propositions, étant hostile à Hussein.
Quoique hostile aussi au fond, le cheik de l’Assir avait résisté et s'était posé en médiateur. Il avait de son côté envoyé des courriers à Hussein, et lui avait fait la proposition de lui fournir un contingent de deux ou trois mille hommes pour dompter les rebelles, avec lesquels il fallait en finir une bonne fois.
En effet, ils jouaient Le rôle de la chauve-souris de la fable.
Placés sur les frontières de l’Assir et de la principauté d'Abou-Arich, quand ils étaient en guerre avec Hussein, ils se réfugiaient sur le territoire de l'Assir. Mais, quand Aït voulait les soumettre au tribut, ils se réfugiaient sur le territoire de Hussein.
Le chérif Hussein avait accepté la proposition avec d'autant plus d'empressement que l'influence du chef de l'Assir était réellement plus grande sur les tribus que la sienne propre. Tout avait donc été convenu entre eux.
Limam de Sana, de son côté, toujours prot aux hostilités contre Hussein, avail envoyé aux révoltés deux mille hommes et des munitions, Il en résulta que le chérif fut obligé de prendre la chose tout à fait au sérieux, I écrivit à chacun de ses frères de lui envoyer leur contingent. Quelques jours après, quinze
ou vingt mille hommes étaient réunis à Sabbéâh.
Le chérif alla en personne se mettre à leur tête. Il avait avec lui son fils, les chérifs de Moka, de Taés, de Zébid et de Djézan. Le chérif Hamoud suivait en amateur. Il va sans dire que j'étais là, près du chérif, à sa disposition pour toutes les éventualités.
L'événement avait fait trainée de poudre, comme on voit.
Au bout de trois semaines, le chérif, ses troupes personnelles, ses Arnautes, ses alliés de l’Assir, les tribus de Kholans qui avaient pris fait et cause pour Abd’el-Mélek, présentaient, disposés en triangle autour des tribus révoltées, les Kholans à lest, les gens de l’Assir au nord, et les gens du chérif à l’ouest, un effectif d’une trentaine de mille hommes.
Les révoltés, en réunissant tous leurs efforts, pouvaient en opposer seize ou dix-sept mille. Mais ils avaient un auxiliaire puissant et qui balançait l’inégalité du nombre. C’étaient les montagnes de l'Wadi- Nedjéran. Les révoltés s’y étaient retirés comme dans un cirque. Ils s’en élancaient la nuit pour leurs razzias.
Les Arabes en général ne cherchent pas les combats de nuit, mais leurs razzias se font toujours la nuit. Pour faciliter les razzias, ils envoient des éclaireurs, deux, trois, cing, dix. Ces éclaireurs attirent l'attention des chiens. [ls se mettent tout nus pour se glisser le plus près possible du douàr. Ils sont appuyés par dix ou vingt, trente hommes à cheval.
Le douar se porte vers les faux assaillants. Pendant ce temps, du côté opposé, la véritable attaque a lieu et la razzia se fait.
Dans ces attaques, les femmes jouent un grand rôle. Surprises, elles se font des armes de tout ce qui leur tombe sous la main.
J'en ai vu, en poussant des cris effrayants, charger les cavaliers avec des tisons enflammés qui faisaient cabrer et fuir les chevaux. Mais il va sans dire que si les hommes n'arrivent pas promptement à leur secours, ou si les hommes n’ont pas élé assez nombreux pour laisser une garde, elles succombent malgré leur résistance. Alors on les force à livrer troupeaux, argent, bijoux, tout ce que possèdent leurs maris, tout ce qu’elles possèdent elles-mêmes. Puis, quand elles ont tout livré, on les enlève.
On a vu que le chérif Hussein avait fait relâcher celles que ses hommes avaient enlevées.
Nous étions campés, avec le fort de l'armée, dans la plaine de Boghafa, pays de Sahan. On comptait attaquer le lendemain.
Hussein, après le souper, me demanda mon avis sur la manière dont je conduirais l'attaque. Je lui de mandai la permission de visiter d'abord les localités. Li m'offrit son fils pour faire avec lui la reconnaissance.
Je pris cent chevaux, et, vers huit heures du soir, ayant devant moi des éclaiveurs à pied, précédés euxmémes de chouafs et de kabargis, c'est-à-dire de voyants et d'espions, je m'engageui dans l'espèce de désert qui s'étend depuis Boghâfa jusqu'à Minescheéd.
J'appelle cette localité désert par extension, parce que je ne trouve pas d'autre mot pour la désigner. Le sol se compose de dunes de sable parsemées d'une quantité d'oasis de nabacks, de tarefs et de gominiers qui peuvent servir d'embuscades aux uraiileurs. Celle contrée est parcourue, non-seulement par toutes les fractions de l'importante tribu des Kholans, mais encore par la tribu moins importante des Begams. Ces deux tribus, en paix habituellement, n'étaient broutlées que par la circonstance.
Ce désert sûpare les possessions de l'imam de Sana, I'Haschid-U-Bekil, du Wadia, que réclament tantôt le cheik Aït, tantôt l'émir Hussein.
Nous allimes jusqu'à Dobian, Nos éclaireurs allè-
oo
rent jusqu'à Saad. Tout cet espace était libre. Je revins vers minuit.
Le chérif m'attendait. MURS
J'expliquai au chérif qu'il me paraissait important de garder le passage qui conduisait du Wadaa à l'Haschid-U-Bekil, attendu que, puisque les révoltés avaient un appui chez l'imam de Sana, c'était chez l'imam de Sana qu'ils tenteraient de se réfugier. Puis, je lui donnai le conseil d'attaquer les révoltés sur trois points, tout en conservant une réserve de cinq ou six mille hommes.
Des messagers partiraient cette nuit-même pour combiner, avec les gens de l’Assir et avec les cheiks des Kholans, une attaque pour le surlendemain, à la pointe du jour. fl leur fallait bien la journée du lendemain pour se préparer.
Nous employames cette journée à garder tous les défilés et à disposer notre monde. Nous disposames une réserve de cing à six mille hommes, qui ne devaient prendré part au combat que s’il était absolument nécessaire.
Le lendemain, au point du jour, nous nous engageàmes dans la montagne.
Les premiers plateaux franchis, nous apérçümes les hauteurs garnies d'Arabes avec leurs drapeaux et leur musique. Leur cavalerie gardait le défilé qui conduisait de l’autre côté de la montagne. Les deux frères du chérif Hussein, le chérf Ali et le chérif Heider, avaient longé la base et devaient se réunir avec deux mille cinq cents hommes aux Kholans.
L'engagement commença par quelques décharges de notre artillerie de montagne, qui, à dos de chameaux, pouvait passer partout où nous passerions nous-mêmes. Elle avait du reste un avantage, c’est que, faisant plus grand bruit que la fusillade, elle devait être entendue de nos alliés et leur donner le signal.
En effet, l'attaque commença sur les trois points indiqués.
On sait la manière de combattre des Arabes, leur attaque impétueuse, presque irrésistible, le danger de leur lutte corps à corps, la rapidité et le peu de vergogne de leur fuite, la difficulté de les rallier.
Nous eûmes pendant deux heures que dura le comi un échantillon de tout ce que nous venons de
ire.
Enfin, vers onze heures du matin, nous vimes un certain trouble se manifester parmi lés gens qui gardaient le passage, et qui avaient déjà repoussé trois de nos attaqués. Je crus que le moment était venu de tenter l'effort véritable. Je demandai à Hussein la nécessité de faire mes preuves devant tous ces hommes que peut-être un jour j'allais être appelé à commander.
{| me l'accorda.
Les Arnautes n'avaient point encore donné. J’allai trouver [brahim-Aga.
— Allons, lui dis-je, c'est à notre tour! montre à Hussein ce que tes hommes savent faire.
— Tu es des nôtrés? me demanda-t-il.
— À moins que tu ne veuilles pas de moi pour compagnon.
Ibrahim-Aga se relourna vers ses hommes.
— J Allah! cria-t-il. En avant, au nom dé Dieu!
Les Arnautes partirent comme une trombe. Cette première charge est celle que l'on peut appeler la charge au fusil.
Au fur et & mesure que nos hommes se rapprochaient de leurs ennemis, ils se montaient la tête en les insultant de paroles, les appelant chiens, fils de chiens, pores, etc. etc. Puis, arrivés à la distance de
cinquante pas, le premier rang déchargea ses fusils et défila le long des flancs. Puis le second rang, puis le troisième, puis tous les rangs en firent autant les uns après les autres, si l'on peut appeler rang cette cohue armée.
Quant aux ennemis, ils profitaient de tous les accidents de terrain, rampant derrière les buissons, s’a= britant derrière les rochers, tirant tantôt 1solément, tantôt par groupes de cinq, dix, quinze, vingt hommes.
Les uns comme les autres combattaient presque
nus afin que, s'ils étaient tués et que leurs corps tombassent entre les mains de l'ennemi, l'ennemi n’eût rien à leur prendre.
Seul, je portais mon costume complet, et, comme il était facile, a mon costume et surtout à mon turban rouge, de me reconnaître pour un chef, j'eus bonne part des coups de fusil de l'ennemi, dont aucun, par miracle, ne m’atteignit.
Je vis ce trouble que j'avais déjà remarqué chez eux augmenter sensiblement. Je compris que l’une ou l’autre des deux attaques avait l'avantage.
Je laissai les Arnautes, que j'avais engagés avec l'ennemi, combattre; puis, revenant vers Hussein entouré de ses drapeaux, je lui fis en deux mots part de ce qui se passait selon toute probabilité.
— Je crois, lui dis-je, que le moment est venu de faire charger tes fantassins et tes nègres. Tes nègres vont charger devant; fais-les soutenir par tes fantassins.
Il appela Mansour.
— Prends les nègres, dit-il, et suis Abd’el-Hamid.
Puis à ses frères :
— Allons, dit-il, prenez chacun vos fantassins, et chargez.
Les trois ou quatre chérifs s’élancèrent à l'instant même en tête de leurs contingents, tandis que les ca= valiers noirs se réunissaient derrière Mansour. Le plateau était rapide, mais point tellement que les chevaux ne pussent le gravir.
J'étais sûr deux et de Mansour. Ils n'avaient pas besoin d'encouragement.
Je courus au milieu des balles à Tbrahim-A6a.
— Allons, lui dis-je, assez tiraillé comaie cela. Le sabre à la main, ou les nègres vont avoir l'honneur de la journée! .
Ibrahim se retourna, et vit en effet les négres qui partaient au grand galop de leurs chevaux, tandis que derrière eux s’élançaient les fantassins excités par la grosse caisse.
En un tour de main, il eut appelé à lui capitaine, lieutenants, sous-lieutenants, chaousses et onbachis. Il leur montra du doigt les nègres qui, montés sur les magnifiques chevaux du chénf, étaient déjà à moitié du plateau. Ceux-ci comprirent ce que l'on attendait deux.
Les officiers tirèrent leurs sabres. Les Arnautes ré= jetèrent leurs fusils derrière leurs épaules, prirent la bride aux dents, leur sabré d'une main, et l’un do leurs longs pistolets de l'autre.
L’émir Hussein dut alors voir une belle chose : cette charge de cavalerie escaladant une montagne.
Beaucoup de cavaliers n’arrivérent pas au sommet, bien des chevaux revinrent en arrière à vide ou suivirent la charge sans cavaliers.
Mais on joignit l'ennemi. Là, au milieu des cris des femmes, eut lieu une affreuse mêlée,
Mais au bout de quelques instants nous entendimes des cris qui semblaient venir du ciel, et, en levant la tôle, nous vimes le plateau supérieur occupé par les Kholans ; je reconnus à leur tête lé jeune chérif Abd’= el-Mélek.
Les nôtres, à leur tour, reconnurent des alliés ct poussèrent de grands cris,
L’ARABIE HEUREUSE. . 67 TR TT TETE TR OT TTL UN PTT TIC Tete RTS CT TN TTL TT Te
Alors, sur là pente rapide du coteau, descendit, pareil à une avalanche, le jeune chérif, à la tête de trois ou quatre cents cavaliers. La course était si rapide, et fut si irrésistible, que nos révoltés n’eurent pas le temps de fuir. [ls furent heurtés, renversés, ouverts par cette trombe d'hommes et de chevaux qui descendait de la nue.
Alors les Bégams et leurs alliés n’eurent plus même l'idée de fuir. Chacun parmi eux songea à sa sûrelé
ersonnelle, et se laissa, pour ainsi dire, rouler sur a pente la plus proche de lui.
Arnautes et nègres se mirent à leur poursuite. Moi, je courus au jeune prince; il me reconnut et m'ouvrit les bras.
— Allons, lui dis-je, viens annoncer la victoire à ton oncle. [l regarda autour de lui comme pour s'assurer qu'il ne donnerait pas une fausse nouvelle.
En ce moment, à six ou huit cents pas du champ de bataille, on entendit des coups de fusil vers le nord-est. C'était un gros de fuyards qui était allé donner dans les gens de l’Assir et qui était reçu par une fusillade.
— Allons ! dis-je à Abd’el-Mélek.
— Mais, demanda-t-il avec un reste d'inquiétude, erois-tu qu'il me recevra bien?
— Je réponds de tout!
Nous partimes au galop. A dix pas de son oncle, sans arrêter son cheval, le jeune homme sauta à terre.
Le chérif lui tendit la main.
Abd’el-Mélek prit cette main et la serra contre ses lèvres.
La paix était faite entre l'oncle et le neveu.
Restait à la faire avec l'ennemi.
It était midi, c'était l'heure de la moitié du jour, Sutat-el-Dohor, le muezzin, qui était près du chérif, commença de chanter à haute voix l'appel à la prière.
Alors, on put Voir un spectacle élrange : vainqueurs et vaincus s’arrétérent, les vaincus dans leur fuite, les vainqueurs dans leur poursuite. Chacun se mit à genoux où il était, le visage tourné vers la Mecque, et, se prosternant quatre fois contre terre, commenca de prier.
Les armes étaient restées à la portée de la main. Un musulman ne prie pas avec ses armes. A défaut d’eau on fit les ablutions avec du sable. Le plus grand silence régna aussitôt sur tout cet espace, si plein un instant auparavant de bruit et de tumulte. On n’entendait plus que la voix du muezzin. La voix semblait plus grave et plus solennelle que jamais, les circon= stances lui prélant leur gravié et leur solennité.
La priére dura un quart d’heure. Aux derniéres minutes de la prière, les femmes parurent. Elles profitaient du temps d'arrêt qui suit toujours la prière, à
velque heure du jour qu'elle soit faite, pour apporter
e l'eau aux combattants. Elles apportaient cette eau dans des peaux de bouc goudronnées à l'intérieur, Chacun but.
Une espèce de hurra annônça la reprise dés hostililés.
Mais, au même moment, au sommet de la monfagne, apparut une jeune fille, montée sur un dromadaire blanc et portant à la main une branche de palmier. C'était la paix en personne sous les traits de la fille du cheik des Kholans, accompagnée de plusieurs notables de la tribu. Il est d'usage, je l'ai dit, qu'un jeune homme aille au devant de cette messagère de la paix. Le chérif se tourna de mon côté. Je compris qu'il désirait mon avis, et me rapprochai de lui.
— Tu vois? me dit-il.
— Oui, répondis-je, je vois que si tu veux, la paix est faite.
— Que me conseilles-tu?
— Ne la désirais-tu pas?
— Mais qui vais-je envoyer au devant de celte jeune fille? Tu sais qu’il est d'usage que celui qu'on envoie en celte occasion devienne l'époux de celle qu'il reçoit.
— Quelle est cette jeune fille? demandai-je à Abd’el-Mélek.
— La fille du cheik des Kholans, répondit-il.
— Est-elle noble? est-elle belle?
— Elle est brillante comme une étoile, et comme nous elle descend du Prophète.
Je me retournai vers Hussein.
— Tu as entendu ? lui dis-je.
— Oui.
— Veux-tu sérieusement et sincèrement la paix?
Il réfléchit un instant.
— Je la veux sérieusement et sincèrement, dit-il.
— Eh bien! lui dis-je, envoie-lui ton fils,
— Mou fils!
— Ce sera répondre grandement et dignement à l'honneur qu’on te fait.
— Mon fils a déjà deux femmes.
— Il a le droit d'en prendre jusqu’à quatre. D’ailleurs, réfléchis.
—Il est inutile que je réfléchisse, dit-il; tu as raison.
Et il appela son fils.
— Hussein, lui dit-il, va recevoir cette jeune fille.
Le fils du chérif tressaillit : tous ceux qui entendirent cet ordre inattendu regardèrent l’émir avec étonnement.
— Mais, mon père, dit le jeune homme, vous savez que celui qui ira au-devant de cette jeune fille doit devenir son époux?
— Je le sais.
— Et vous renouvelez l’ordre que vous m'avez donné?
— Je ne puis faire trop d'honneur à la tribu qui a donné l'hospitalité au fils de mon frère.
Il était prêt à obéir. Hussein désigna quatre notables pour accompagner son fils: Parmi eux se trouvait le cadi, Une douzaine de nègres et deux eunuques servaient d’escorte au jeune chérif et aux notables qui marchaient derrière lui. A l'instant même, et comme par enchantement, le combat, qui venait de reprendre, cessa sur tous les points. Pas un coup de fusil ne retentit.
Le jeune homme ét son escorte traversèrent le champ de bataille tout jonché de cadavres nus, Aussitôt tombé, l'Arabe est dépouillé, soit par son ennémi, Soit par son ami. Il n’est pas besoin qu'il soit mort pour cela.
Arrivée aux deux tiers de la montagne, l'escorte s'arrêta. Le jeune chérif continua son chemin seul: la jeune fille s'avança de son côté. Sur le point culminant de la colline, ils se trouvèrent en face l'un de l'autre, A dix pas de distance, Hussein arrêta son cheval, la jeune fille son dromadaire.
— Vierge, dit le jeune chérif, que demandes-tu?
— Je demande la paix.
— Au nom de qui la demandes-tu?
— Au nom d'Allah etde ma patrie,
— Quelle est ta tribu?
— La tribu la plus noble et la plus puissante de la contrée,
— Comment la nommes-tu?
— La tribu des Kholans,
— La tribu des Kholans est notre plus fidèle alliée, Sois la bienvenue,
= eos
La jeune fille alors tendit sa branche de palmier au jeune homme. Hussein, qui avait pu voir une jeune fille dela plus grande beauté, fit faire un bond à son cheval, et, rapide comme l'éclair, se trouva à portée de sa main. Il reçut la branche.
— Que Dieu tentende, lui dit-il, car nous-mêmes nous ne désirons que la paix, et moi, personnellement, je désire la paix et l'alliance !
Et, levant la branche de palmier en l'air :
— Il y a trêve, cria le fils du chérif.
Puis appelant un des eunuques de sa suite :
— Informe mon père, lui dit-il, que je reconduis la vierge de la paix dans sa tribu, et que là j'attendrai ses ordres.
L'eunuque alla porter cette réponse au chérif. Celui-ci envoya des courriers pour suspendre les hostilités sur tous les points. Abd’el-Mélek, renvoyé à la tribu des Kholans, fut chargé de dire au cheik que Jes conférences pour la paix seraient établies dans sa tribu à partir du vendredi suivant. Les bases arrétées, le chérif viendraitnon-seulement les ratitier luiméme, mais encore cimenter par de nouveax liens l'union qui depuis si longtemps existait entre la tribu des Kholans et lui.
La vierge dela paix rentra chez son pére. Le jeune Hussein recut l'hospitalité chez un des notables; mais tous les notables contribuaient pour leur part à cette hospitalité.
Dans toute autre circonstance, il eût logé chez le cheik des Kholans, le chérif Ibrahim; mais dans la situation présente, et devant épouser la jeune Ouarda (Rose), c'était le nom de la fille d'Ibrahim, il ne pouvait convenablement loger chez son beau-père.
Au reste, tout en ayant l'air de faire une concession, le chérif Hussein se créait une puissante alliance. Soit qu'il fût attaqué, soit qu'il attaquat, les Kholans pouvaient lui fournir un contingent de cinq à six mille combattants.
Chacun se retira dans son camp. La trêve était proclamée. Mais, chez les Arabes, le plus petit incident peut faire rompre une trêve. On se tint donc sur la défensive.
C’est une chose bien simple qu’un camp arabe en temps de guerre. De grandes pièces d’étoffes fixées sur des pieux forment les tentes des chefs. Ces tentes ont de loin la silhouette d’un énorme chameau. Les autres couchent à terre sur le sable dans leurs abbaies. On fait des feux pour combattre le froid, la rosée, les animaux féroces et les serpents, et tout est dit.
Les femmes et les enfants viennent faire des visites aleurs maris. Si les maris ne sont point au camp, c'est qu'ils sont sur les champs de bataille. Alors, au lieu de cris de joie, ce sont des lamentations. Les femmes s'arrachent les cheveux et se déchirent les joues et le sein avec leurs ongles. Les enfants se contentent de pleurer. Souvent la recherche se continue jasqu'à des heures assez avancées de la nuit. Rien de lugubre comme de voir ces femmes errer avec des gestes désespérés et pareilles à des fantômes, au milieu de ces morts et de ces blessés.
Il va sans dire que les hyénes et les chacals mêlent leurs plaintes à celles qui s'élèvent de ce champ de mort. Cette fois, les recherches ne purent durer qu'une nuit, Sur mes instigations, et dans la crainte de quelque épidémie, le chérif avait donné l'ordre d'enterrer les morts dès le point du jour. L'ordre fut exécuté, non-seulement par les sujets de l'émir Hussein, mais encore par les différentes parties belligérantes.
Les fossoyeurs eurent alors à se disputer avec les femmes. Celles-ci ne voulaient pas renoncer aux Cadavres de leurs maris. Vers sept heures du matin, la funébre cérémonie était terminée. Sur chaque grande fosse nous fimes un amas de pierres pour les sauve-
garder des griffes des hyènes et des chacals. Les notables furent transportés au village de Dohian et enterrés dans le cimetière commun. :
Le vendredi suivant, comme il avait été dit, les plénipotentiaires se réunirent chez le chefdes Kholans, a Mineschéd, sous la présidence de celui-ci, vieillard de soixante-dix ans. Après avoir débattu les causes de la guerre et les propositions de la paix, on posa les conditions de cette paix.
Ce fut ce vieillard qui dirigeala conférence avec une autorilé toute patriarcale.
La principale résistance vint de la tribu des Bégams et de la famille de Quemar. ;
— C'est vrai, dit le vieux conciliateur, lorsqu'il eut épuisé toutes les bonnes raisons qu’il avait à donner : Abd’el-Mélek a enlevé une jeune fille de votre tribu ; c'est un acte répréhensible, qui méritait sans doute une réparation au point de vue de l'honneur, mais, cette réparation, le chérif l'a donnée en permettant le mariage d’un jeune homme de haute extraction avec yee cone fille du peuple; et puis d’ailleurs. c'était écrit.
A cette raison, il n’y a d'habitude plus rien à répondre; répondre serait même unefaute, presqu'un sacrilége, au point de vue de la fatalité musulmane.
Restait à discuter les conditions des réparations matérielles; les indemnités dues pour les razzias et le prix du sang. Quant à la dot de la femme, on ne s'en préoccupa point, laissant cela à la générosité du chérif, qui ne pouvait manquer de faire grandement les choses.
Il va sans dire que le jeune Hussein et son cousin Abd’el-Mélek, quoique n’assistant point au congrès, usèrent largement de leur influence. Au bout de huit jours, toutes les conférences furent terminées. Le chérif, pour prix du sang, fit grâce aux Bégams de leurs contributions, qui depuis trois ans n'étaient point payées.
Pour les razzias, on nomma des arbitres chargés d'estimer les dégâts et les indemnités à allouer de part et d'autre, moyennant quoi les alliés’se jurèrent foi et alliance éternelles, sauf ratification du chérif Hussein, qui, nous l'avons dit, s'était réservé cette faculté, et auquel on n'eut garde de la discuter, vu l'honneur qu'il faisait aux Kholans en venant chez eux.
Les conférences arrivées à ce point, le chérif fut informé qu’on n'attendait plus que sa présence. Il partit dans la nuit, et le lendemain matin fut à Mineschéd. Vingt-quatre heures après, toutes les conditions étaient mises par écrit et scellées des cachets des chefs et des notables.
Alors les fétes commencérent. Au milieu de ces fêtes, eurent lieu les mariages d'Abd'el-Mélek avec la belle Quemar, et du jeune Hussein avec la vierge de la paix. Il est inutile de dire que le chérif Hussein, chargé des cadeaux de noces, se surpassa en celle occasion.
Le retour se fit par petites étapes, et les fêtes nons suivirent tout le long de la route. Chacun élait heureux et satisfait du dénoûment de celte aventure, qui avait failli mettre en feu toute la principauté d'Abou- Atich.
J'avais remarqué pendant tout le retour une recrudescence des bons sentiments du chérif Hussein et de sa famille vis-à-vis de moi. Yachya, le thermomètre de ses bonnes grâces, ne m'avait pas quitté. L'ounuque Mansour ne perdait pas une occasion de me faire sa révérence, E était évident que l'on avait sur moi certaines vues dont je ne merendais pas compte. Mais chez les Arabes il ne faut jamais interroger, il faut attendre. Savoir attendre est une des sciences de l'Orient,
Le soir, après la prière, Sélim m'annonga la visite
d'Yachya. Je me doutai que nous allions entrer dans la sphère des éclaircissements. Je fis un signe de tête à Sélim, et Yachya fut introduit. Sa figure, ordinairement riante, ce soir-la presque joyeuse, avait un caractère particulier. Ses petits yeux, brillants comme des escarboucles sous ses sourcils grisonnants, se fixaient sur moi, bienveillants comme toujours, mais interrogateurs.
Après le Salam-a-leikum d'usage, je lui fis signe de prendre place près de moi. Il s’accroupit, tira sa tabatière de sa ceinture, m’offrit une prise de tabac que je refusai, en prit une, la huma voluptueusement, tout cela sans dire une parole, et remit la tabatière dans sa poche.
— Eh bien! me dit-il, par la grâce de Dieu tout s’est bien terminé.
Je fis un signe approbatif.
— Je quitte le chérif, continua-t-il.
Second signe de ma part.
— Nous nous sommes longuement entretenus de toi.
— Le chérif est mon père, répondis-je en m'inclinant.
Yachya sourit d’un singulier sourire.
— Je pense que tu dois être satisfait, dit-il, de tous ses bons traitements.
— Je seraisdifficile, répondis-je, car ils ont, et bien au delà, dépassé mes mérites.
— Eh bien! il veut faire pour toi davantage qu'il n’a fait encore.
— Que pourrait-il faire de plus?
— T’attacher à lui d'une façon indissoluble.
— Comment cela?
— En Valliant à sa famille.
Je le regardai.
— Oui, dit-il, et puisque nous sommes sur ce chapitre, je vais te faire une confidence, convaincu que je suis que tu ne me trahiras pas. Comme tu le sais, le chérif a plusieurs enfants.
— Oui, deux garcons.
— Deux garcons et cinq filles.
— Eh bien! il désire te donner en mariage une de ses filles.
Je restai impassible.
— Je ne puis te dire laquelle, continua Yachya, mais ce que je puis te dire, c'est qu’elles sont toutes belles. Je pense que si le chérif te fait quelque ouverture ou Ven fait faire, tu ne les repousseras pas; ce serait une insulte de ta part, insulte qui pour toi aurait probablement de très-graves conséquences.
— C'est un grand honneur, en effet, que me fait l'émir, répondis-je à Yachya. Seulement, je dois te dire tout d'abord que mon intention a été de me fixer, non pas dans l’Yémen, mais à Bagdad. L'Yémen était ma route, le chérif Hussein était sur celte route; il était l'ami de mon ami le chérif Soliman-ben-Abd'Allah-Ebné-Fehet; j'ai pensé que je pouvais, dans un séjour près du chérif Hussein, lui rendre quelque service; je me suis en conséquence, el sans autre projet, arrêté à Abou-Arich.
Maintenant un mariage estun événement qui change souvent tout le cours d'une vie, surlout dans les circonslances où celui dont tu me parles se présente, J'y - réfléchirai mûrement, quoique je ne dusse pas peutêtre m'en préoccuper, tant que l'émir ne m'aura point fait faire d'ouverture oflicielle.
— Réfléchis bien; l'ouverture n'est pas oflicielle, c'est Vrai, mais elle est faite par un ami qui oe vourail pas te tromper,
— Aussi est-ce à un ami que je vais répondre, mon cher Yachya,
C'est un dangereux honneur que celui que vous me proposez là, et l'on ne devient pas impunément le
gendre d’un émir. D'abord sa fille est un espion introduit dans la famille; puis, sous prétexte de sa naissance, elle vous impose toutes sortes d'obligations ; toute autorité du côté de la femme, aucune du côté du mari; on n’a plus une femme, on a un maitre; on n'est plus époux, on est esclave. Faites maintenant, mon cher Yachya, la part du défaut d'éducation qui la soumet à tous les préjugés, et ne vous étonnez plus des subites disparitions des gendres de certains pachas, de certains émirs.
— Tu n’as rien à craindre sous ce rapport : le chérif t'aime tant-qu’il te préfère à ses propres enfants.
— Puis ce n’est pas tout. Tu sais queje suis musulman de conviction, mais Français de naissance: eh bien! en France, nous avons l'habitude de connaître nos femmes avant de les épouser; nous étudions, nonseulement leur visage, mais encore leurs qualités et leurs défauts, et, malgré toutes ces précautions, à peine sur trois mariages un seul tient-il la moitié de ce qu'il a promis. Je suis loin de me révolter contre les usages de ce pays, mais je te déclare que jamais je n'épouserai une femme sur laquelle je n’aurai pas de donnée certaine.
— Tu sais que la voir et lui parler sont des choses impossibles; étudier son caractère l’est encore bien plus; mais, écoute : l'émir t'a envoyé une esclave.
— Hafza? ;
— Oui! Hafza était dans le harem. Hafza servait toute la famille, comme servent les Abyssines, tu sais? c'est-à-dire dans la condition de femmes souvent destinées à devenir les épouses du maitre. Interroge Hafza.
— Hafza m'aime, je crois, et, quoique la jalousie soit rare en Orient, elle peut être jalouse et par conséquent être injuste.
— Hafza sera reconnaissante des bontés que les filles du chérif ont eues pour elle.
— Alors nous tombons dans l'inconvénient opposé: Hafza, par reconnaissance, peut me faire un éloge exagéré de ses anciennes maîtresses, et le désappointement sera d'autant plus cruel que l'éloge aura été plus grand.
Yachya secoua la tête.
— Je vois, dit-il, que c’est d'avance un parti pris. Mais réfléchis à une chose, c’est que, d'un moment à l'autre, le chérif peut te faire la proposition que je viens de te faire moi-même. Ne crois-tu pas qu'aucun danger n’est plus grand que celui du refus?
— Le chérif Hussein est un homme d'un grand esprit; quand je lui dirai mes raisons, il les comprendra, je l'espère.
— Sans doute, s'il se trouvait seul intéressé dans la question. Mais, l'ouverture faite, cela deviendra une affaire de famille. Songe aux ennemis que tu te feras.
— Mais toi, qui as de l'influence sur le chérif et qui te dis mon ami, empêche qu'il m'en parle, et dis-lui franchement que tu m'as sondé, el que je ne me sens pas digne d’un pareil honneur.
Yachya secoua la tête.
— On a de l'influence sur les grands, et sur les grands Arabes, quand on dit comme eux. Si le chérif a bien arrêté ce projet dans son esprit, il ne m'écoutera pas, et, en insistant pour te défendre, j'encourrais moi-même sa disgrace. Sa volonté est un ordre, et j'aime mieux me conserver, pour te soulenir en cas de besoin.
— Conserve-toi, Yachya.
— Au reste, si c'est écrit, tu n'y échapperas pas.
— Je doute que cela soit écrit.
— En tout cas, Hadji, te voilà prévenu. Seulement, lu ne sais rien; si le chérif ou un des membres de sa famille te parle de ce projet, fais l'étonné.
— Sois tranquille.
— Je comprends Là position, couple sur moi.
— J'y compte, Yachya.
Yachyase retira. Demeuré seul, je restai un moment profondément inquiet. L’impression avait été d'autant plus désagréable, que mes souvenirs me rappelaient différents mariages du même genre qui avaient assez mal tourné. :
La facilité avec laquelle, en Orient, un chef se débarrasse de l'homme qui le gène est devenue proverbiale, et si je ne génais pas Hussein, au contraire, je devais évidemment gêner ses frères, qui, me jalousant déjà comme étranger, devraient naturellement me jalouser bien autrement quand je serais de la famille.
Puis il yavait la question anglaise. Les Anglais me savaient au service d’Hussein. Ils devinaient, par les services que je lui avais rendus, ceux que je pouvais lui rendre encore. J'étais bien autrement dangereux en devenant son gendre.
Puis enfin, il y avait la patrie et la famille, auxquelles il fallait dire adieu, tandis que, dans tout ce gue j'avais fait jusque-là, j'avais été dirigé surtout par l'amour de la patrie et de Ja famille. Or, une fois marié, et marié à la fille du chérif, il fallait dire adieu à ma femme, à mes enfants, à ma mère, à la France.
Et, je l'avoue, au fond de tout cela il y avait une certaine curiosité, plus qu'une curiosité; un désir de pénétrer dans ce labyrinthe de mystères féminins qui font en Arabie le côté poëlique de la vie. Mon caractère entreprenant me poussait aux aventures dangereuses. J’élais, sous ce rapport, servi à souhait.
Je résolus donc de m'informer auprès de mon Abyssine. Mais encore fallait-il m'informer avec prudence. L’Abyssine be m’avait-elle pasété donnée dans le Lutdem'espionner? Quisaitsielle nerendait pas compte de toutes mes actions au chérif Hussein? Plus d’une fois, en effet, elle avaitdemandéa revoir ses anciennes maîtresses, et je l’avais fait conduire au harem du chérif par un de mes eunuques.
Je montai donc auprès delle.
Quant à la jalousie dont j'avais manifesté la crainte à Yachya, c'était un cas peu probable. Qu’une Circassienne, qu'une Géorgienne, qu'une Persane, qu'une Arménienne, qu'une Grecque, élevée au rang d’epouse, soit quelquefois jalouse, c'est chose rare, mais C’est cependant chose qui arrive. Mais qu'une .egresse ou qu'une Abyssine esclave, habituée à se soumettre sans réflexion à toutes les volontés du maitre, ait l'idée d'être jalouse, c'était presque impossible. Néanmoins, je comptais ne me fier à elle que tont juste.
Je Vabordai comme d'habitude. Je lui tendis ma
sain qu'elle me baisa. Toute femme en Orient, quelle soit esclave, concubine ou épouse, baise la in du mari, qu'elle traite de sidi, maître.
Je m'assis Sur mon divan, et elle se coucha à mes iets, - Hafza, lui dis-je, es-tu contente de moi?
Out, maître, bien contente.
- Es-lu heureuse de m'appartenir ?
- Bien heureuse.
Me se mit à pleurer.
— Pourquoi pleures-tu? lui demandai-je.
- Voudrais-tu donc me renvoyer, maitre?
— Moi?
— Pardonne! j'avais peur.
— Rassure-toi, Hafza.
Elle me baisa les mains et se mit à sourire. Sourire lorientale, qui est si charmant.
— Alors, 81 tu crains de me quitter, tu ne voudrais
nt me trahir?
Jamais.
— Que Va-t-on recommandé lorsqu'on l'a envoyée chez moi?
— D’obéir à toutes tes volontés.
— C’est le chérif qui l'a dit cela?
— Oui.
— Mais, dans le harem, les femmes et les filles, que Vont-elles dit?
— Elles m'ont fait la même recommandation que le maître.
— Etleurs recommandations n’ont porté sur aucun autre sujet ?
— Elles m'ont donné des conseils pour te plaire.
— Et depuis, lorsque tues retournée pour les voir, elles ne t'ont rien dit?
— Elles savent que je Vaime, et elles n'ont fait que stimuler mon amour pour toi.
— Voyons, rappelle-toi bien, net’ont-ellesfaitaucune question sur... monintérieur... ma manière de vivre?
— Jamais elles n’ont eu besoin de me faire ces questions. J'étais heureuse, et je leur racontais mon bonheur.
— Me connaissent-elles? m’ont-elles vu à travers leurs moucharabies?
— Elles tont vu et te connaissent parfaitement, même au bain, à la prière et dans ton harem.
— Comment ont-elles appris tous ces délails?
— Par tes eunuques.
— Combien le chérif a-t-il de femmes?
— Quatre, dont une est mourante.
— Combien a-t-il de filles? ;
— Cing, dont une est mariée au chérif Hagan, de Loheia.
— Comment s'appellent les quatre autres?
— Fathma, c’est l’ainée; la seconde s'appelle Kadidja; la troisiéme Alima et la quatriéme Zeinab.
— Quelage ont-elles?
— Je ne sais pas.
— Sont-elles jolies ?
— L'ainée est marquée de petite vérole, la seconde a une taie sur l'œil, la troisième est superbe, la quatrième est encore toute jeune, mais cependant elle a l’âge de se marier.
— Laquelle des quatre t'a fait le plus de questions sur moi?
— Alima.
— Que t’a-t-elle demandé?
— Si tu étais bon.
— Et encore?
— Si tu étais brave.
— Que lui as-tu répondu ?
— Que pour ta bonté je pouvais lui en répondre; que pour ton courage, elle pouvait consulter son père,
— Maintenant, détaille-moi la beauté d'Alima. Elle ta fait des questions sur moi, je puis bien Ven faire sur elle.
— Alima est blanche comme du lait, ses cheveux sont longs et noirs, ses yeux sont noirs et grands, ses sourcils se réunissent au-dessus du nez, ses cils sont longs comme cela, — et elle me montra la première phalange de son petit doigt; — son front est élevé, son nez est droit, sa bouche petite, ses dents sont magnifiques, elle a de petits pieds, de petites mains, des bras bien faits, et la taille admirablement prise.
— Voilà pour le physique.
— Que veux-tu savoir?
— Je veux connaître son caractère.
— Elle est gaie, elle est bonne, charitable, courageuse.
— Que sait-elle faire?
— Elle brode, elle joue du luth, elle sait faire les pâtisseries, elle sait distiller les essences, elle sait confectionner les confitures, elle sait soigner les flours.
— Comment passe-t-elle son temps?
— Wile fume, elle soigne sa toilette, prend son
D RP ST ee ee ee
café, des bains, danse et regarde les passants par ses moucharabies, se teint les yeux avec du koleul, les ongles des pieds et des mains avec du henné, et se fait des bonnets de sequins.
C'était, comme on le voit, au point de vue arabe, une grande travailleuse qu’Alima et qui pouvait prétendre à infiniment mieux que moi. $ $
Mais était-ce Alima que l'on me destinait, ou bien la petite Zeinab, car je ne supposais pas qu’il put entrer dansles intentions du chérif de me donner Fathma la grélée ou Kadidja la borgne? je devais supposer qu'il réservait celles-là pour les placer en famille.
La conversation, malgré la résolution bien prise de n’épouser ni l’une ni l’autre des filles du chérif, avait cependant un énorme intérêt pour moi. On ne s’étonnera donc point que, trouvant mon Abyssine si bien disposée à répondre à mes questions, je ne m’arrélasse pas en si beau chemin.
Je passai donc d’Alima à Zeinab.
— Et la plus jeune? lui demandai-je.
— Elle peut avoir dix ans. :
— N'ai-je pas ‘entendu dire qu'elle était de couleur ?
— Oui.
— Bon! et comme le chérif lui-même est mulâtre, elle ne doit pas être d’une éclatante blancheur.
— Alors, moi, qui suis encore plus noire qu’elle, tu ne m'aimes donc pas?
— Au contraire, lui dis-je, j’ai toujours beaucoup aimé les femmes au teint foncé.
— La fille du chérif est très-jolie. Elle est en outre la bien-aimée du père.
— Et à quoi s’occupe-t-elle, celle-là?
— Elle s'occupe de sa toilette comme sa sœur, joue du darbouka et danse merveilleusement.
— Alors, elle est aussi coquette qu’Alima?
— Non, ses goûts sont beaucoup plus simples; elle est moins orgueilleuse, plus charitable encore, plus douce et plus charmante dans ses relations.
— Eh bien! voyons, continuai-je. Si par hasard le chérif me proposait une de ses filles cadettes, soil Alima, soit Zeinab, laquelle penses-tu qui soit la plus convenable pour moi?
Sous sa couleur cuivrée, je visrougir Hafza. Enfin, après un moment de réflexion :
— Si j'avais à choisir, dit-elle, je préférerais la plus jeune. La blanche est plus belle, mais la mulâtresse est meilleure.
Alors, à son tour, après m'avoir regardé un instant avec hésitation :
— Pourquoi me fais-tu toutes ces questions? me demanda-t-elle. T’aurait-on fait quelque proposition?
— Directement, non; indirectement, oui.
— Eh bien! écoute-moi, dit-elle, et crois que je parle selon mon cœur. S'il m'est permis de donner un avis à mon maitre, c'est de n’épouser ni l’une ni l'autre.
— Tu ne parles point par jalousie, Hafza?
Elle secoua la tête.
— Je parle par dévouement, et je te dis : Seigneur, la dernière des Bédouines de la plus pauvre des tribus te vaudra mieux qu'une des filles du chérif, dont tu ne seras pas le mari, mais l'esclave.
Je la regardai.
— Mais comment faire pour te tirer de là? continua-t-elle en frappant ses mains l'une dans l'autre: car s’il est décidé dans l'esprit du chérif et dans celui de son harem de l'allier à sa famille, il n'y aura pas moyen pour Loi d'y échapper.
— Si j'élais Arabe ou Turc, la chose serait peut-être vraie, mais je suis Français, et il me considérera, je l'espère, comme un Français.
Elle secoua encore la lôte.
— Tu seras empoisonné, dit-elle.
— Mais toi, lui demandai-je, ne pourrais-tu, la première fois que tu iras dans le harem, savoir quelque chose, soit directement par toi-même, soit par tes sœurs d’Abyssinie?
— Oh! si fait, et non-seulement je saurai quelque chose, mais encore, sois tranquille, je veillerai sur toi.
La conversation avait lieu dans la nuit. Ce n’était pas l'heure pour Hafza d'aller au harem. On remit la visite au lendemain.
Le lendemain, vers dix heures, je fis conduire Hafza à la forteresse d’Hussein par les eunuques.
Quand on va au harem, ce n'est point, on l’a vu, pour y faire une simple visite, c'est pour y passer une partie de la journée. Vers trois heures après midi, Hafza revint. Deux nègres marchaient devant elle portant des bonbons et des pâtisseries qui lui avaient été donnés par les femmes du harem. Je l'altenduis avec Impatience. Je la fis monter avec moi dans son apparlement.
— Eh bien? lui demandai-je.
— Eh bien! j’ai causé avec les femmes.
— Quelle est celle que l'on me destine ?
— Alima.
— Tu en es sûre?
— Le chérif s'est prononcé, et lui-même compte ten parler très-incessamment, peut-être ce soir, peutêtre demain. C'est un grand malheur pour toi.
— En quoi le malheur est-il si grand?
— Alima a tous les défauts d'un enfant gâté. Elle est volontaire, capricieuse, dépensière. Le chérif a toujours fait ses volontés; tu seras obligé de faire comme le chérif.
— Voyons, n'y aurait-il pas moyen de rompre cette affaire ?
— Ce sera difficile. Alima paraît amoureuse de toi.
— Où m'a-t-elle va? Il me semble impossible qu'elle l'ait pu.
— Oh! les femmes trouvent toujours moyen de voir, et surtout les femmes arabes.
— Eh bien, soit! dis-je en m’avangant vers la porte.
— De la prudence!
— Sois tranquille.
Je sortis, mon intention était d'aller consulter le fils du chérif Abou-Taleb, mon ami Abd'el-Mélek. La forteresse de son père, que l'on venait de construire depuis un an ou deux tout au plus, était à un quart de lieue à peine. Je montai à cheval avec Sélim, et nous partimes au galop.
Lorsque j'arrivat chez lui, il était avec son cousin, le fils du chérif Hussein, et avec notre ami commun Yachya. Mon arrivée coupa court à la conversation. Il en résulta que je fus à peu près sûr que l'on parlait de moi. Abd’el-Mélek et ses hôtes ne m'en reçurent pas moins bien; même les deux jeunes gens me firent plus d'amitiés que jamais,
Les polilesses commencèrent. On prit le café, l'on apporta des tapis et des pipes; car, si l'on ne fumait pas chez le chérif, on s'en dédommageait fort chez son neveu, Le jeune Hussein sortit le premier, Yachya voulut le suivre. Je le retins.
— Reste, lui dis-je; je viens pour affaire grave, et les conseils ne sont pas de trop.
Alors, m'adressant à Abd'el-Mélek :
— Seigneur, tu sais déjà pourquoi je viens; je n'ai donc pas besoin de te le dire,
IL fit un signe de tête.
— Un jour, tu étais inquiet et embarrassé ; tu eus confiance en moi, et tu vins me trouver. Je suis inquiet et embarrassé, et je viens te trouver à mon tour,
mom
— Je sais pourquoi tu viens, je l'ai su par ma mère et par mon cousin, et, lorsque tu es entré, nous parlions, Hussein, Yachya et moi, de ion prochain mariage avec ma cousine Alima. ; i 9 ees
— Cest justement ce prochain mariage qui minquiète. d
— Ah! fit le jeune homme, et pourquoi?
— Si tu étais à ma place, prendrais-tu Alima pour femme?
Abd’el-Mélek resta un instant pensif.
— Non, dit-il.
— Tu vois!
— Je désire que tu sois de ma famille, car je t'aime comme un frère; mais...
— Mais tu ne voudrais pas me voir épouser Alima ?
Le jeune homme secoua la tête.
— Comment faire pour ne pas l’épouser?
— La refuser de son père très-franchement. Je connais mon oncle ; la franchise est ce qu’il y a de mieux avec lui.
— Et il ne se formalisera pas?
— Tu es musulman de religion, mais tu es Franc de naissance. Les Francs ont la parole dorée; tu trouveras bien moyen de faire valoir tes raisons sans qu'elles aient rien de blessant.
En ce moment Yachya intervint.
— Mais, dit-il, la jeune fille ne se rendra pas aussi facilement que son père, et gare les intrigues et le poison.
Le jeune homme fit un mouvement de lèvres qui voulait dire :
— Il y a beaucoup de vrai là-dedans.
Le mouvement de lèvres voulait si bien dire cela, qu'il ajouta sans transition, et comme complément de sa pensée:
— il faudra prendre des précautions.
— Lesquelles ?
— Une fois que ton refus sera connu d’Alima, ne plus accepter chez mon oncle ni café ni pâtisserie.
Le conseil n’était pas ambigu, comme on voit. Le résultat de la conférence fut qu’il fallait être franc avec le chérif, mais attendre qu'il en parlât. Quand à Abd’el-Mélek et à Yachya, je pouvais compter sur leur concours et leur surveillance. Je sortis, les laissant ensemble.
Sélim avait éventé quelque chose de tout cela. En revenant, je m’apercus qu'il eit été assez aise d’entamer une conversation avec moi. Quelques mots furent échangés entre nous, mais je jugeai inutile pour le moment d'entrer dans aucun délail. Ce que je crus voir, c'est que, dans l’occasion, je pouvais aussi compter sur Sélim.
J'avais donc quatre alliés sincères et fidèles : Abd’el- Mélek, Yachya, Hafza et Sélim.
Au moment où je rentrais, le chérif me faisait appeler. Je crus que le moment de l'explication était venu, et je partis, résolu a l’affronter franchement. Je me trompais. Ce qui nécessitait ma présence, c’é- {ait l'arrivée de quarante paiens se rendant à Abou- Arich dans le but d’embrasser l'islamisme. Ils étaient de tous les âges, depuis huit jusqu'à quarante ans. Tout cela parlait une langue qui nous était à peu près inconnue, Leur costume était celui de saint Jean au désert, Quant à leur pays, ils ne donnaient pas d’autres renseignements sur lui que de nous dire qu'il élait à trente ou trente-cing journées au levant d'Abou- Arich, ce qui supposait, dans un pays où la journée est de six heures, une distance de 250 lieues à peu
res.
Le chérif, qui m'attribuait beaucoup plus de connaissances que je n'en avais, m'avait fau venir, espérant que je comprendrais quelque chose à leur dialecte et que je parviendrais à connaître les motifs de leur couversion. Je descendis au milieu d'eux. Ils étaient
entourés par toute la population. Ils étaient nus, à l'exception d’une petite fouta roulée autour des reins. Ils avaient tous un bracelet au bras gauche; ils avaient de longs cheveux noirs, qui tombaient sur leurs épaules, de beaux yeux, des dents magnifiques, des figures caractérisées chez les vieux, pleines de grace et de fierté chez les jeunes. Leurs armes étaient la sagaie abyssine et le casse-tête africain, plus un petit couteau droit et très-pointu, non pas aiguisé à la meule, mais battu à froid au marteau comme on bat les faux. Les uns portaient ces couteaux au bras gauche, les autres au mollet du même côté. A l’une ou l’autre place, ils reposaient dans une gaine en cuir.
On ignorait encore ce qu’ils venaient faire.
Je descendis au milieu d'eux, comme je Vai dit, par ordre du chérif et commencai une conversation par gestes, la langue qu’ils me parlaient m’étant aussi inconnue qu’au reste de la population.
Après deux heures de travail, je parvins à comprendre qu’ils étaient paiens et adoraient le feu et les astres ; qu'à la suite d’une guerre avec leurs voisins, leur tribu avait été détruite, à l'exception des quarante hommes que j'avais sous les yeux, et enfin qu’ils vepaient pour adopter la religion musulmane. Tous les cadis, les muphtis, les ulémas, les savants du pays passèrent après moi et ne purent en tirer autre chose. Cela s’accordait au reste avec les notions géographiques du chérif : il savait que, bien loin à Pest de son pays, il y avait des peuplades adorant le feu.
Ce que j'avais compris surtout, c’est que ces malheureux mouraient de faim. Aussi dis-je au chérif que ce qu'il y avait de plus urgent ponr le moment, c'était de leur donner à manger. Le chérif ordonna que l’on fit amener une dizaine de moutons et qu’on les leur donnat, en leur faisant comprendre que c'était pour eux. {ls les égorgérent à l'instant même, et à la manière des juifs et des musulmans, c'est-à-dire en leur tranchant le larynx et la carotide en trois coups. Mais ils étaient si affamés que beaucoup n’attendirent pas que la viande fût cuite pour en manger. Un des moutons fut dépecé à l'instant même, et plusieurs se jetèrent sur les lambeaux sanglants qu'ils mangèrent tout crus. Les autres firent griller la viande sur le feu avec une broche en bois. On leur donna en outre du riz, du beurre et du millet, dont ils firent plus tard des pâtes en y joignant des dattes. Ils reçurent aussi dix ou douze cases en manière de logement.
Le soir, ils firent leur prière en commun, adorant les astres. J'avais élé convaincu, au reste, qu'ils étaient Guébres en les voyant allumer leur feu, ce qu'ils avaient fait ayec une multitude de gestes myslérieux. ;
Le chérif était inquict de cette irruption de paiens. Ce pouvait être une conspiration. Il assembla le conseil le soir. On avait adjoint au conseil tous les vieil= lards et tous les hommes un peu remarquables par leur intelligence.
Pendant ce temps, toute la population, intriguée, disculait devant chaque maison, les uns prétendant que j'avais dit la vérité et que c'étaient tout simplement des malheureux chassés de leur pays, les autres prélendant que c'étaient des espions qui faisaient semblant de ne pas savoir la langue. D'autres entin soutenaient que c'étaient des Wahabyles, parce qu'ils avaient les cheveux longs, tandis que les autres Arabes se rasent la tête.
Au conseil, on les fit entrer.
Ils examinèrent en entrant l'endroit de la salle qui leur paraissait libre, et, avisant un coin où il n'y avait personne, sans saluer, sans essayer de prononcer une parole, ils allérent s'y ranger en s’accroupissant sur leurs talons, mais sans s'asseoir,
Le chérif leur fit apporter quarante chemises de
toile bleue, lear état de nudité complète choquant sa susceptibilité, Ils acceptèrent ce vêtement avec une répugnance visible, mais ils refusèrent de le mettre. Le chérif regarda ce refus comme une preuve de mépris, et il commençait à se facher tout rouge, lorsque Jintervins et lui fis comprendre que c'était au contraire lui qui, en exigeant qu’ils se vêtissent, choquait probablement leurs idées sociales ou religieuses. Cette explication calma le chérif.
Nous fimes la priére.
Cette cérémonie ne produisit sur les nouveaux venus aucune espèce d'effet. Cela nous confirma seulement dans la croyance qu'ils devaient être complétement étrangers à Vislamisme. Ce qui paraissait les préoccuper, c’élaient l’ameublement des chambres, les costumes de ceux qui l’habitaient, les armes que nous portions, les armures qui étaient suspendues à la muraille.
Après la prière, comme on vit qu'il était impossible de en tirer d’eux, ou les renvoya, à l'exception d’un seul.
Celui qu’on avait retenu était un jeune homme qui paraissait avoir dix-huit ans. [l était beau, semblait intelligent, et l’on espérait pouvoir tirer de lui ce que Yon n’espérait plus tirer des autres. Mais à toutes les interrogations, il répondit par signes qu’il n’entendait
as.
; On résolut alors des les initier, non pas aux dogmes, puisqu'on ne pouvait pas leur faire comprendre la langue, mais aux pratiques de l’islamisme.
Ne pouvant rien tirer du jeune homme, le chérif le fit reconduire près de ses compagnons, qui tous se rangèrent autour de lui et écoutèrent le récit de ce qui s'était passé en leur absence.
Le lendemain, au lever du jour, les étrangers firent une prière analogue à celle de la veille. On avait en outre remarqué que, dans la case du plus ancien, qui avait une longue barbe blanche et qui paraissait leur prêtre, une lampe avait brûlé toute la nuit. .
Pendant plusieurs jours on les traita avec la même hospitalité. Seulement, la populace se pressait autour de leurs huttes et parfois les enfants les appelaient Djhehael, mot dont les Turcs ont fait Giaour, et qui veut dire adorateur des idoles.
Le même jour on remarqua que deux des étrangers se détachaïent de la troupe et se dirigeaient vers l’est. On fit à l'instant même un rapport au chérif. Le chérif les fit suivre par des hommes montés sur des dromadaires. Le lendemain, dans la nuit, les hommes revinrent. Les deux étrangers s'étaient arrêtés à une journée de là, et avaient tiré, d'une grotte des montagnes nommées Maden-el-Afrit, la Hine-du-Diable, une cinquantaine de femmes et d'enfants de tous les âges. Ces malheureux attendaient là pour savoir comment seraient reçus à Abou-Arich leurs fils et leurs pères.
Il n'y avait plus de doute pour le chérif, c'était une émigration qui venait se jeter dans ses bras, et, comme le chérif Hussein avait la grandeur de la superstition, il résolut de les traiter de son mieux et de ne s'arrêter à aucun sacrifice. Du moment où les élrangers émigraient, ils venaient de la part de Dieu. Seulement les femmes n'étaient guère plus vélues que les hommes: c'élait un grave inconvénient pour leur admission dans la ville.
En conséquence, on envoya au-devant d'elles des femmes et des jeunes filles arabes avec toutes sortes de vélements. Celle mesure avait été prise en pelt comité entre le chérif, son frére Abou-Taleb, Yachya ot moi. Pour que les femmes élrangères ne s'effrayassent pas, on avait adjoint aux femmes arabes plusieurs des paiens, qui devaient leur aflirmer qu'on n'avait pour eux que de lrès-honnes intentions.
Le lendemain on annonça que les femmes paicunes
approchaient. Le chérif avait fait inviter tous les infidèles à se vêtir de leurs chemises et leur avait envoyé en même temps des écharpes rouges; puis il avait mis en réquisition des chevaux qu'il avait fait harnacher. Mais là se présenta un nouvel embarras. Sans doute ils élaient médiocres cavaliers, car on ne put jamais les décider à monter à cheval. La seule chose à laquelle ils consentirent, ce fut d’endosser le vêtement biblique qu'on venait de leur donner.
A leur intention, le chérif avait fait déménager tout un camp d'infanterie formant un douar au dehors de la ville. Ce déménagement laissait vides une centaine de huttes dans lesquelles on avait brûlé d'abord de la fiente de vache pour en faire disparaître les insectes, puis de l’encens pour les parfumer et surtout en chasser les mauvais esprits. Ces huttes étaient donc en état de recevoir leurs nouveaux hôtes.
Le chérif, toute sa famille, toutes ses troupes présentes à Abou-Arich étaient sur pied. Derrière eux, toute la population. Cette entrée d’une centaine de misérables paiens était devenue une fête. Les femmes leur portaient des fruits, du lait, du miel. On alla à leur rencontre jusqu’à une demi-lieue de la ville. Malgré le nombre considérable des assistants, — il y avait peut-être vingt mille individus, — tout se passa avec beaucoup de calme et presque en silence. La cérémonie avait avant tout le caractère religieux.
On rentra dans la ville, musique en tête, bannières déployées, chaque cavalier faisant la fantasia devant le chérif.
Les femmes avaient endossé les vêtements qu’on leur avait envoyés; mais on n'avait pu obtenir d'elles qu'elles se couvrissent le visage. Quant à moi, l'effet que me produisit la tribu fut celui que m'eüt fait en France ou en Espagne une bande de Bohémiens ou de Djingalis. Mon opinion, encore aujourd'hui, est qu'ils appartenaient à des tribus indiennes correspondant à celles de nos Gitanos d'Europe.
En entrant à Abou-Arich, les infidèles prirent la tète de la colonne, traversèrent la ville aux cris de réjouissance de toutes les femmes, et se rendirent à leur camp, situé à la porte de Djézan, c'est-à-dire à l'ouest, dans l'intervalle qui séparait la citadelle du chérif de la ville. Toute la tribu prit immédiatement domicile.
Il ne s'agissait plus que de les convertir. Cette conversion fut surtout l'affaire des femmes et des bons traitements dont le chérif Hussein et sa famille les entourèrent, Le miracle ne fut pas long à opérer. D'abord les enfants, mâles et femelles, baragouinèrent promptement et facilement l'arabe; ensuite, la simplicité des pratiques religieuses opéra son effet. De sorte qu'un beau jour, les principaux des paiens, ayant à leur tête le vieux à barbe blanche, se présentèrent au chérif en lui faisant comprendre, non-seulement la reconnaissance qu'ils avaient des bons traitements reçus, mais encore leur désir de s'identilier complétement à la famille de leur bienfaiteur.
C'élait là qu'on voulait en arriver,
[ls furent ensuite tous circoncis.
A l'occasion de celle conversion, on les avait promenés par la ville sur des chevaux richement enharnachés, tandis que des quéteurs faisaient une collecte en leur faveur. Tout le monde, pauvre et riche, con-
. Wibua à cette collecte, et y contribua si bien qu'elle
produisit en deux heures une cinquantaine de mille francs. Il est vrai de dire que Juifs et Banians, pour faire leur cour au chénf, contribuèrent de leur côté. De son cole, le chérif, devenu leur parrain, leur assura un revenu journalier suflisant pour les nourrir, leur douna des terres à cultiver, el insensiblement les plaça dans ses villes et près de ses frères, Les filles se mariérent avec des Arabes, el les jeunes gens avec des femmes d'Abou-Arich.
1h L'ARABIE HEUREUSE.
On finit par apprendre qu'ils venaient du centre de l'Arabie. ils avaient été chassés de Wadi Neijéran par des tribus ennemies et paiennes qui leur avaient tué les trois quarts de leurs frères et enlevé tout ce qu'ils possédaient. Des sorciers leur avaient dit alors de se diriger vers l’ouest, et que là ils trouveraient des populations amies. Sur la foi de la prophétie, ils s'étaient mis en route, et la prophétie s'était réalisée.
Ce qu'il y eut de plus difficile à leur faire comprendre, c’est qu’ils ne pouvaient devenir musulmans en conservant leurs pratiques paiennes. Ils eussent voulu combiner les deux croyances, du moins dans l'exercice du culte.
Sept de leurs compagnons étaient morts des suites de la circoncision, et il fallut employer la force pour qu'ils ne les brülassent pas. Le refus d’un bûcher les chagrina à ce point qu’alors seulement on put remarquer chez eux quelques regrets de s'être faits musulmans. Ne pouvant brûler leurs morts, ils brülèrent les hutles qu'ils avaient habitées ; ce qui faillit incendier tout le douar.
Mais, dans la manière dont ils élevaient leurs enfants, dans la façon de préparer leurs aliments, ilsconservèrent leurs anciennes habitudes. Dans leur intérieur, ils restaient pus. Seulement, pour sortir, ils revêlaient la fameuse chemise bleue et lécharpe rouge. Le chérif voulut d’abord s'interposer ; mais il vit bientôt qu'il serait obligé d’user d’une contrariété de tous les instants, et il y renonça.
Dans leur pays, ils étaient tribu guerrière purement et simplement; mais à Abou-Arich, n'ayant plus de guerre à faire, chacun adopta l'état qui lui convint. Les uns se firent charpentiers, les autres boulangers, serruriers, potiers, maçons, laboureurs, et, grâce à une intelligence réelle, et qui s’exercait pour la première fois, chacun fit de grands progrès dans l’état qu'il avait embrassé.
Dans l'intervalle qui s'écoula entre l’arrivée des paiens et leur conversion, un autre fugilif venait demander une hospitalité qui lui fut accordée avec beaucoup d’empressement, et qui devait amener des événements de la plus haute gravité. :
Un neveu de l'imam de Sana, chassé des Etats de son oncle à la suite d’une révolte, arrivait à Abou- Arich: c’élaient des nouvelles fraiches quiarrivaientau chérif Hussein de son plus mortel ennemi. Le chérif Hussein était l'ennemi de l'imam de Sanaa double titre, limam de Sana ayant déjà été dépossédé par le chéri! Hussein d'une partie de ses Etats et étant l’allié le plus important que les Anglais eussent dans! Yémen.
Le chérif Hussein reçut le fugitif, non pas en hôte, mais en prince. Il lui abandonna un de ses chateaux, mit des chevaux et des esclaves à sa disposition, et lui affecta un traitement d'une vingtaine de mille francs par an. Il y avait un grand projet politique caché sous celle générosité. Le projet était commun au fugiuf et à celui qui le recevait; le jeune imam voulait détrôner son oncle; Hussein voulait agrandir ses possessions, tout en aidant le jeune imam dans sa conquête, Il va sans dire que la condition de rupture complète avec l'Angleterre faisait la base du traité.
Dès le lendemain de l’arrivée du prétendant, je fus appelé par Hussein à faire partie de leurs conférences eta émetire mon opinion. Dès le premier jour, je vis parfaitement qu'une expédition contre l'imam était immimnente.
Au reste, en ce moment méme, il était & ma connaissance, — la révélation me venait de la Mecque, — que Vimam de Sana, à l'instigation de l'Angleterre, concluait un traité avec la Turquie, traité en vertu duquel la Porte allait Ini prêter toute espèce de concours contre le chérif Hussein, qu'elle considérait comme un ennemi.
Voici le plan qu'on adopta: réunir le plus de troupes
possible. Nous disposions de vingt mille hommes. De leur côté, les frères du chérif dans leurs gouvernements de Moka, d'Hodeïda, de Loheïa, de Zébid, de Beit-el-Fakib et de Taés pouvaient nous seconder avec trente mille hommes.
Le jeune Ahmed, qui avait un parti dans l’imamat de Sana, prétendait pouvoir disposer d'une dizaine de mille hommes qui d'avance lui étaient acquis. Mais, en cas de succès, ce nombre devait se doubler, se tripler, atteindre la majorité, puis la totalité de la population. C’est en Arabie surtout que le droit du plus fort est incontestable. Je proposai done au chérif de marcher hardiment sur Sana même, sans s’arréter ni aux places fortes ni aux citadelles.
L'invasion se faisait de deux côtés différents: au nord d’abord, par les contingents venant d'Abou- Arich, de manière à attirer de ce côlé toute la défense, tandis que les contingents des autres districts, c'esta-dire des frères de Hussein, après s’étre emparés des routes par lesquelles Sana aurait pu recevoir quelques secours anglais, aidés des partisans du jeune imam, facilités dans leur mouvement par la puissance du chérif, qui s’étendait sur tout le Théama jusqu’à Aden, entreraient par le sud-ouest et essayeraient, grâce aux intelligences que l’on aurait dans la capitale, d’emporter Sana par surprise.
Il fallait, pour la réussite d'un pareil projet, de Vhabileté, de la promptitude, et surtout de la diserétion. Il fallait de plus, à la tête des deux expéditions, des hommes supérieurs et résolus.
Le chérif était bien décidé à prendre le commandement des troupes d’Abou-Arich, mais il n’osait confier le commandement en chef de la seconde expédition au jeune imam. El s’en défait sous deux rapports. Il pouvait être nuisible à la fois : comme trop habile, ou comme trop inexpérimenté.
Chaque contingent, à parlir du jour de l'entrée en marche, avait une cinquantaine de lieues à faire pour atteindre Sana. Ces cinquante lieues ne pouvaient pas se faire à moins de huit à dix jours.
Sana est, comme antiquité, à peu près la sœur de la Mecque. Comme importance maiérielle, elle est six fois grande comme elle. Comme importance productive, c’est un paradis terrestre, tandis que la Mecque est un désert à qui le législateur musulman n'a donné de vie et d'importance que par la prescription du pèlerinage, qui a aussi bien un but commercial qu’un but religieux, et qui, pendant le mois de sa durée, infiltre dans la population des moyens d’existence pour tout le reste de Pannée. L
Ahmed était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, parfaitement intelligent, s'intéressant beaucoup à ce qui était art, industrie et science. Il était fils de la sœur de l'imam. Un parti l'avait choisi pour chef, et lui, de son côté, s'était laissé choisir. A Sana, comme partout dans l'extrême Orient, les prétendants à la couronne sont comme des ennemis et gardés comme des prisonniers. Cela s'explique par les révoltes même qui surgissent malgré (es pre qui changent d'un jour à l'autre la face des Etats, et qui livrent au poison, au lacet ou à la prison le roi d'hier, vaincu aujourd'hui.
Malgré la captivité rigoureuse du jeune imam, malgré la surveillance qui l'entourait, il était parvenu, grâce à sa nourrice, vieille négresse du Soudan, qui l'avait revêtu d'habits de femme, à tromper la vigilance de ses gardes et à se jeter dans les bras du parti qui l'avait choisi pour chef.
On l'avait alors caché avec le plus grand soin. Malgré toutes les perquisitions, on n'avait pu s'emparer de lui, Pendant ce temps, son parti grossissait, Enfin, un jour, il se crut assez fort pour en prendre le commandement et risquer une bataille; mais parmi ses partisans, affublés d'une fausse fidélité, se faufilèrent
LARABIE
EEE
des traîtres, qui, un beau jour, s’emparérent de lui et Venfermérent dans un château de Sana nommé Dâr-Deheb, la Maison d'Or. C'était l'habitation même de son oncle, l’imam de Sana.
Le rez-de-chaussée des forteresses arabes est, nous l'avons déjà dit, je crois, en général presque toujours consacré à un bagne, et plus ils’y trouve de galériens, plus le maitre du logis est important aux yeux des populations. é adie
Mais là, cette même négresse qui, une première fois déjà l'avait sauvé, entreprit de le sauver une seconde. Elle y parvint à l’aide d’un eunuque de son pays, pris dans le Soudan en même temps qu'elle, vendu avec elle, qui avait été ramené avec elle, et qui, par un hasard providentiel, avait été acheté par le même maitre. L'eunuque parvint à s'emparer de la clef de bois qui fermait le cachot du prince, et à la garder assez longtemps pour en faire une pareille. :
L'évasion pressait ; l'exécution, sans avoir de jour fixé, était imminente; imam n'avait qu'un signe à faire pour que la tête du prisonnier tombât ; les bons offices de quelque intrigant pouvaient hâter cette chute. La méme nuit on risqua le tout pour le tout.
L'eunuque était de garde. Il s'introduisit dans la prison du jeune homme, lui peignit en noir la figure et les mains, l’affubla de son costume et le fit sortir à sa place. La négresse l’attendait à un endroit désigné, avec des hommes et des chevaux. Il passa sans obstacle à travers toutes les cours, rejoignit la négresse, sauta en selle, et prit la direction du nord.
Vingt heures après, il franchissait les frontières des Etats de l’imam de Sana et entrait dans ceux du chérif Hussein.
Le lendemain matin, on vint pour exécuter le jeune homme. On ne trouva que l'eunuque. L’eunuque avoua tout. Il fallut bien que l'imam se contentat de celle substitution. Seulement, il fit exécuter l'eunuque à la place de son neveu.
Pendant que ces événements se passaient d'un côté à Sana, ci de l'autre à Abou-Arich, les Anglais d’Aden faisaient pendre leurs trente-neuf prisonniers arabes. Nous avons parlé de ces prisonniers à propos du voyage que je fis dans cette ville. Ils les faisaient pendre ostensiblement, afin qu’ils servissent d'exemples aux Arabes de la montagne. C'était en même temps une sorte de défi. Si c'était ce dernier but qu'ils cherchaient, ils l’atteignirent.
Les Arabes n'en devinrent que plus haineux à l’endroit des Anglais. Quelques jours aprés, en signe de représailles, le sultan de la tribu des Fadélis plantait une douzaine de têtes d’ofliciers et de soldats sur des perches dressées en vue d'Aden. C'était dire au capitaine Haines que l'on acceptait la déclaration de guerre.
Le bruit de cette exécution se répandit immédiatement dans tout le Théama, et porta à son comble l'exaspération des Arabes, et surtout celle du chérif Hussein. Sa guerre contre les Anglais était devenue une guerre presque religieuse, et faire la guerre à Vimam de Sana était un commencement d'hostilité contre l'Angleterre.
De son côté, le jeune Ahmed avait appris la mort de l'eunuque qui s'était dévoué pour lui. I était enragé de vengeance. IL avait appris cette mort par sa nourrice elle-même, qui avait pris la fuite, et qui était parvenue à le rejoindre à Abou-Arich, et lui apportait des lettres de ses partisans. Beaucoup de ceux-ci, plus de cinquante, avaient été arrétés et exécutés. Les autres demaudaient l'hospitalité au chérif Hussein, en attendant qu'ils pussent rentrer à Sana avec leur chef,
oe
L'expédition fut donc définitivement résolue. Il ne s'agissait plus pour se mettre en route que de réunir les contingents des frères du chérif. Des courriers furent expédiés à chacun d'eux. Ces courriers portaient, non pas des ordres, — le chérif avait toujours peur de blesser ses frères, — mais des invitations à se rendre près de lui.
Aux yeux de ses frères, nous l'avons dit, le chérif était entaché de péché originel. Il était fils d’une négresse, ils étaient fils de blanche. Il est vrai qu'il n’y avait qu'un coup d'œil à jeter sur lui et sur eux pour compreudre de combien il leur était supérieur.
Le chérif Hammoud au reste lui avait donné la mesure de la confiance qu'il pouvait avoir dans ses parents, tandis que le chérif Abou-Taleb ne laissait ignorer à personne son intention de profiter de la première occasion de se substituer à son frère.
Tous, au bout d’un délai proportionné aux distances, se rendirent à l'invitation du chérif Hussein. Celui-ci leur fit de magnifiques réceptions. Chacun, la réception faite, entra dans la forteresse, et les conférences commencèrent. Ces conférences avaient généralement lieu le soir, après la prière. Elles se composaient exclusivement des frères; Yachya seul, parmi les étrangers, y était admis. Moi-même je n'y fus appelé qu'après un certain nombre de réunions.
Le chérif ne rencontra aucune opposition patente chez ses frères, mais une nonchalance malveillante qui venait mettre une entrave spécieuse à toutes ses propositions. IL était impossible qu’il n’y eût pas un parti pris entre eux. Je m'étais abstenu de les voir, pour n'être point accusé d’avoir intrigué près d'eux d’une façon ou de l’autre.
Tous mes avis, s’ils.étaient demandés, appartenaient franchement et hautement au chérif Hussein. Au reste, à plusieurs reprises pendant mon séjour dans ses Etats, j'eus l’occasion de faire sentir à ses frères qu'il m'était interdit, par ma position auprès de leur souverain, de leur souffler, à eux, aucune détermination. ‘
Hammoud, entre autres, avait, soit directement, soil indirectement, fait ou fait faire plusieurs tentalives près de moi. Par Sélim, qui avait des relations avec la domesticité, et surtout avec les eunuques et les esclaves des princes, je savais à peu près tout ce qui se passait dans ces conférences, si bien closes qu'elles fussent. Il faut le dire, en Orient, il n'est point de secret qui ne transpire, ayant toujours quelque esclave ou quelque euuuque pour confident ou pour auditeur. Le proverbe qui dit que les murs ont des yeux et des oreilles a été fait particulièrement pour les murs orientaux.
A la cinquième ou sixième conférence, le jeune imam fut appelé à son tour. Mais autant il avait été reçu avec bienveillance par le chérif, autant il fut reçu avec froideur par sa famille.
Le chérif Hussein, avec son esprit chevaleresque et le sentiment de sa force, se meltait au-dessus de tout, Mais il n'en était pas ainsi des princes ses frères. Ils ne voyaient dans l'arrivée du jeune homme qu'une source d'embarras politiques qui, dans un temps donné, pouvaient amener le renversement d'Hussein et la destruction de leur puissance. Pour eux, Ahmed n'était pas autre chose qu'un ambitieux qui n'avait plus rien à perdre et qui avait tout à gagner.
Les séances continuèrent et n'amenèrent aucun résullat. C'est alors que je fus appelé à mon tour, mais isolément, en dehors des conférences. Ce fut Yachya qui vint me chercher, Je me rendis à l'instant même à l'invitation, Je trouvai le chérif à la fois triste et fatigué. Il va sans dire qu'Yachya demeura en tiers avec nous,
— Hadji, me dit-il, je Vai fait appeler pour te consuller dans la situation grave où je me trouve.
TT Nh
Je m'inclinai. :
— Je compte, continua-t-il, comme d'habitude, sur ton dévouement et ta discrétion. é
— Tu fais bien, seigneur, lui dis-je; depuis que je suis ici, mon dévouement pour toi a toujours égalé ma reconnaissance, et plus d’une fois tu tes plu a reconnaître que tu n’avais pas de serviteur plus dévoué que moi.
— Tu es informé, n’est-ce pas, de l’arrivée de mes frères, et tu sais que des conférences ont eu lieu au sujet de l’imam de Sana ?
— J'ai vu tes frères, et j'ai entendu parler des conférences.
— Mais tu ne sais pas qu’au lieu d’avoir trouvé dans mes frères des amis, des alliés, je n'ai rencontré que des ingrats et des hypocrites. Chose fatale dans la position où je me suis mis à l'égard du jeune imam, à qui j'ai engagé ma parole.
— J'ignore tout, seigneur. Les conférences ont été secrètes.
— Oh! tu n’es pas sans savoir que tout ne va pas comme je l’espérais.
— En voyant les conférences traîner en longueur, j'ai pensé qu'il y avait quelque embarras.
— Que faut-il faire à l'égard de mes frères? Me passer d'eux ?
— Te passer d’eux serait ven faire autant d’ennemis et d’ennemis dangereux. ”
— Mais comment les amener, si ce n’est pas leur envie, à me fournir les contingents dont j'ai besoin ?
— Il faut les trouver dans ton trésor, et surtout dans ta volonté.
— Comment, dans mon trésor?
— Tout est là, crois-moi, seigneur; paye-leur les contingents et ils te les fourniront.
Le chérif secoua la tête.
— Ce serait trop coûteux. N’ont-ils pas leurs provinces ? Et qui leur a donné leurs provinces? n'est-ce pas moi? .
— Sans doute, mais ils sont habitués à les considérer comme leurs domaines. Rafraîchis leur mémoire, et s'ils ont oublié, force-les de se souvenir.
— Agir ainsi, dit le chérif, serait m’exposer à être trahi par eux à mon premier échec.
— Tes frères sont avides d’honneurs et derichesses; je crois moi-même qu’il ne faut pas faire grand fond sur eux ; cependant je ne crois pas qu'ils te trahissent tant qu'ils te croiront en état de les payer.
— Ala fin de la guerre je serai ruiné.
— Tu imposeras au jeune imam le remboursement des sommes que tu auras avancées pour lui.
— Oui, si je réussis; mais si j échoue?
— Tu en feras le sacrifice. Tes soldats te codtent peu de chose, leur entretien presque rien, la dépense ne sera donc pas aussi énorme que tu le Cr'ains.
— Comment proposer des indemnités à mes frères ? Ils sont fiers, ma proposition les blesserait.
— Garde-en bien, en effet, non point parce que ta proposition les blesserait, mais parce qu’elle Vattaiblirail à leurs propres yeux.
— Alors, Wouve un moyen.
— Oblige le futur imam à te déclarer par écrit que tous les frais de la guerre seront à sa charge, ainsi que les indemnités de campagne à payer à tes frères.
Le chérif me regarda avec admiration.
— Ali! dit-il, en elfet, c'est une excellente idée, n'est-ce pas, Yachya?
- Merveilleuse, seigneur.
Hussein reprit:
— Oui, mais le même cas se représente si nous ne réussissons pas?
— Alors ce sera un malhour que vous supporlerez
en commun, tandis qu’au contraire si vous réussissez, ce sera une économie énorme pour ton trésor. -
— Et si j'essayais seul?
— J'aurais peur que tu ne réussisses pas.
Le chérif garda un instant le silence.
— Ht toi, dit-il, voudrais-tu te charger des premières négociations avec le prétendant ?
— Avec de pleins pouvoirs signés de toi et le concours d’Yachya, oui.
— Pourquoi avec des pouvoirs signés de moi ?
— Parce que c’est plus prudent, et que, si je ne prenais pas cette précaution, il se pourrait qu'un jour je fusse désapprouvé.
— Tu n'as donc pas confiance en ma parole?
— Si fait, pour les choses ordinaires de la vie; mais pour les choses qui, comme celles-ci, ont une gravité politique, et qui marchent avec un cortége d'intrigues, non.
Il s’assit immédiatement devant une table, écrivit ce pouyoir et me le remit. Je le passai à Yachya afin qu'il le lit. Il était concu en ces termes : >
« J’autorise El-Hadji-Abd’el-Hamid-Bey à traiter en mon lieu et place des conditions d’intervention de ma part dans les affaires de Séid-Ahmed de Sana, déclarant en conséquence que tout ce qu'il fera, je le considérerai comme bien fait et conforme à mes intentions. »
Nous faisons grâce au lecteur de tous les préambules qui se mettent invariablement au haut des lettres musulmanes.
— Mais, lui dis-je, ce pouvoir ne parle point d’argent.
— N'ai-je point écrit que tout ce que tu ferais je le considérerais comme bien fait.
— Les questions d'argent, seigneur, brouillent les hommes, et, comme j'ai le désir de rester ton ami, les questions d’argent ne sauraient jamais être assez claires entre nous.
Hussein prit le papier et y ajouta ces mots :
« Il est bien entendu que toutes les questions d’argent se trouvent comprises dans ces pleins pouvoirs. »
Puis, il me rendit mon papier. Je jetai les yeux dessus.
— Que veux-tu que je fasse de cela, lui demandai-je?
Il parut tout stupéfait.
— Mais, dit-il, j'ai mis ce que tu désirais. Que te faut-il encore ? - à
— Spécifier d'une manière formelle que toutes les conférences que j'aurai avec le prétendant auront lieu en présence de Yachya. z
Le chérif devint rouge de colère.
— Mais, fil-il, tu m'imposes bien des conditions!
— Ce n'est pas encore assez; sidi, écris, je te prie!
Hussein déchira le premier papier et en écrivit un autre à peu près dans les mêmes termes, mais auquel il ajouta ce que j'avais demandé. Cette fois, il le remit lui-même à Yachya, pour qu'il eut à le lire. Yachya le lut et me passa le papier.
— Eh bien! es-tu content? me demanda le chérif, pensant que c'était une affaire terminée.
Mais, après avoir lu, je le tendis à Hussein en lui disant :
— Il manque encore quelque chose.
Cette fois, le chérif devint bleu. D'assis qu'il était, il se leva pour se promener à grands pas dans son salon, Yachya tremblait, ne sachant pas quel serait le résultat de cette colère. Moi, je n'assis au contraire trosfroidement, attendant qu'il plat au chérif de me répondre.
Après avoir fait deux ou trois fois le tour de sa chambre, et lu à chaque fois son pouvoir dun bout à l'autre :