‹ La vie au desertChapitre 91 sur 175 · QUELQUES MOTS AU LECTEUR · texte numérisé non relu

QUELQUES MOTS AU LECTEUR

C’est une singulière histoire que celle que je vais vous raconter — où plulôt que celle que l’on va vous raconter, cher lecteur,

Elle est écrite par un homme qui n’a jamais rien écrit que cette histoire, C'est une page délachée de sa vie, OU, pour mieux dire, c’est sa vie lout entière,

La vie de l'homme se mesure, non point par le nombre d'années pendant lesquelles il a existé, mais par les minutes pendant lesquelles son cœur a ballu, À

Tel vieillard, mort à quatre-vingts ans, n'a vécu

parfois en réalité qu'un an, qu'un mois, qu'un jour,

Vivre, c'est êlre heureux ou souffrir.

l'ailes passer devant le moribond couché sur son lit d'agonie tous les jours qu'il a traversés, il ne re-

connaîtra que ceux qui viendront à lui le rire sur les lèvres ou les larmes dans les yeux. Les autres passeront ternes, voilés, insaisissables ; il ne pourra pas même dire si ces jours font partie de sa vie ou de celle d'un autre; ces jours, il les aura usés, mais il ne les aura pas vécus,

L'homme qui a vécu le plus longtemps est l'homme qui a le plus éprouvé.

J'avais un ami.

Vous savez toute l'extension que l'on donne à cé mot ami.

Ami, dans notre langage de convention, ne signifle même pas toujours un compagnon, un camarade, Ami signille souvent une simple connaissance,

Pour nous, si vous le voulez bien, ce mot ami ne signifiera ni compagnon ni camarade : il signifiera une simple connaissance sympathique,

2 MADAME DE CHAMBEAY.

Cet ami se nommait et se nomme encore Max de Villiers. >

J'avais rencontré Max au milieu d'une partie de chasse, dans le pare de Compiègne, à l’époque où le duc d'Orléans commandait le camp.

C'était en 1836; je faisais Caligula à Saint-Corneille.

Max était un camarade de collége du due d’Orléans, plus jeune que moi d’une dizaine d'années,

C'était un homme du monde, de vingt-cinq à vingt-six ans, de bonne éducation, de façons excellentes, gentleman jusqu'au bout des ongles. — J'emprunte aux Anglais celte locution qui nous manque, pour exprimer ma pensée,

Sans être riche, Max avait quelque fortune; sans étre beau, il était charmant; sans étre savant, il connaissait beaucoup de choses; enfin, sans être peintre, il était artiste, dessinant avec une rapidité et un bonheur incroyables les traits d’une figure ou la silhouette d’un paysage.

ll adorait les voyages ; il connaissait l’Angleterre, l'Allemagne, l'Italie, la Grèce, Constantinople.

Nous nous étions beaucoup plu; pendant les cinq ou six chasses que nous fimes avec le duc d'Or léans, nous nous placdmes à côté l’un de l’autre.

Il en fut ainsi aux diners : libres de nous asseoir à notre convenance, nous échangions un coup d’æil, nous nous rapprochions, et, pendant tout le repas, nos deux chaises se touchaient et nous bavardions à qui mieux mieux.

Ii était de cette rare espècé d'hommes qui ont de —

esprit sans s’en douter.

Son voisinage m'allait done à merveille : — à Ja chasse, parce qu'il était prudent; — à table, parce qu'il était spirituel,

Je crois que, de son côté, il m’aimait fort.

Nous avions, du reste, l’un avec l’autre, une singulière analogie : nous ne jouions pas, nous ne fumions pas, nous ne buvions que de l’eau,

Il me disait toujours :

— Si jamais vous faites un voyage, prévenez-moi, nous le ferons ensemble,

En 1838, j'allai en Ilalie, et nous nous perdimes dewue, Max eb moi; En 1842, j’appris à Florence la mort du duc d'Orléans, Je revins en poste, et j'arrivai à temps pour assister au service de Notre- Dame et au convoi de Dfeux,

La première personne que j’apergus dans l’église, fut Max,

Il me fit signe qu'il avail une place près de lui, sur les gradins,

Je montai; nous nous embrassimes en pleurant, et nous nous assimes l'un près de l'autre, la main dans la main, sans rien dire,

Il était évident que nous pensions lous deux à la même chose, c'estsh=dire au Lemps ou nous dlions,

comme dans cette église sia di de noir, assis côte à côte à la table du pauvre prince,

Nous n’échangeames que deux mots pendant la cérémonie.

— Vous allez à Dreux, n'est-ce pas?

— Oui.

— Nous irons ensemble,

— Merci.

Nous allames à Dreux, et nous ne quittames: le cercueil que les derniers.

Cette amitié, que nous portions d’une façon presque égale à un troisième homme, — je ne dirai pas à un prince: pour nous qui n’avions rien à faire avec l'ambition, le duc d'Orléans n'était pas un prince; — cette amitié que nous portions à un troisième homme resserra la nôtre; on eût dit que nous reversions l’un sur l'autre la part dent n n ‘avait plus que faire l’illustre mort.

Nous revinmes ensemble à Paris, et, enme qui tant, Max me dit pour la seconde ou troisième fois:

— Si jamais vous faites un voyage, écrivez-moi.

— Mais où vous trouver ? lui demandai-je, ae

— Là, on saura toujours où je suis, me répondit

Et il me donna l'adresse de sa mère. ns

En 1846, c’est-à-dire dix ans après l’époque où j'avais vu Max pour la première fois, je me décidai à fairé mon voyage d'Espagne et d'Afrique.

J'écrivis à Max :

« Voulez-vous venir avec moi? Je pars,

Et j’envoyai ma lettre à l'adresse indiquée.

Le surlendemain, je reçus celte réponse :

«Impossible, mon ami : ma mère se meurt, » Priez pour elle!

~ » Max. »

Je partis. Le voyage dura six mois.

A mon retour, on me remit toutes les lettres qui étaient venues pour moi en mon absence,

Je jetai au feu, sans les lire, celles dont l'écriture m'élait inconnue,

Parmi les écritures connues, il y avait une lettre de Max,

Je l’ouvris vivement.

Elle ne contenait que cés mots :

«Ma mère est miorte ! Plaignez-moi!

5" Max, y) +e

Le chateau qu’habitait la mère de Max était situé en Picardie, près de la Fère. :

Je partis le même jour, pour aller, sinou consoler, du moins embrasser Max.

Je pris une voilüre à la Fère et me fis conduire aux Erieves. C'est ly qu'élait silué le chateau de madame de Villiers,

. Le chateau me fut montré de loin par mon con-: |

ducteur ; il s'élevait sur le talus d’une colline plantée de très-beaux arbres avec de grandes clairières de gazon.

Toutes les fenêtres en élaient fermées.

Je me doutai que Max était absent; — je continuai cependant ma route; — c'élait le moins que je m’en assurasse.

Je me fis arréter à la porte; un vieux serviteur vint m’ouvrir.

Je dis serviteur, et non domestique. — Les vieux serviteurs s’en vont, en France, avec les vieilles maisons. — Dans vingt ans, il y aura encore des domestiques en France; il-n’y aura plus de serviteurs.

Celui-là appartenait à la race qui dit «notre bonne dame » et « notre jeune maitre. »

Jelui demandai des nouvelles de Max.

Il secoua la tête, -

—Trois mois après la mortde notre bonne dame, me dit-il, notre jeune maitre est parti pour voyager,

Où est-il?

— Je n’en sais rien.

— Quand reviendra-t-il ?

— Je l’ignore.

Je pris mon canif dans ma poche, je creusai une croix dans la muraille, et j’écrivis au-dessous :

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