AINSI SOIT-1L
En tiéme temps, je reconnus l'écriture, — Où !im'écriai-je, c'est de Max!
EL jo lus ce que vous alles lire,
ALtx. Dumas,
Tie de la Martinique, Port-Royal, 7 novembre 1856.
Du moment qu'il m'est permis de donner signe d'existence, il est juste que ce soit à vous, mon ami, que je me révèle et que je raconte les événements qui m’ont conduit ici.
La mort de la personne la plus intéressée à mon silence permet que je vous raconte des choses qui, tant que cette personne vivait, devaient ¢lre enveloppées du mystére le plus profond,
Les dernières nouvelles que vous recûtes directement de moi, ce fut la lettre où je vous disais : «Ma mère est morte! Plaignez-moi! »
Comme ce que je vous écris ne sera probablement jamais lu que de vous, laissez-moi vous parler toul à mon aise de ma pauvre individualilé,
Est-ce confiance en vous? est-ce orgueil de moi? Je n’en sais rien} mais il me semble que je vais faire pour vous, au point de vue de l’anatomie du cœur, ce qu'un homme dévoué à la science ferait pour un médecin, en lui disant! «J'ai été atteint d’une maladié douloureuse et profonde, j'en ai guéri; ouvréz-moi tout vivant, afin que vous voyiez les traces de cette maladie. Vide manus, vide pedes, vide lutus h
Mais; pour que yous me compreniez, cher ami, i! faut que vous me connaissiez bien.
Ma seule science est, je crois, de me connaitre moi-même, et, en cela, j'ai suivi le précepte du sage. vob ceautiv. Je vais vous mettre de moitié dans mi science,
Quand je vous rencontrai pour la première fois à Compiègné, j'avais vingt-cinq ans, —je suis de 4841: quand je vous vis pour la dernière fois à Dreux, j'en avais trente et un; lorsque je perdis ma mère, J'en avais trente-cinq.
Laissez-moi vous dire d'abord ee qu'était ma mère pour moi, — Tout,
Mon père, colonel d'un régiment dé lanciers.
faisait, à la suite de l'empereur, la campagne à Russie; ma mère, qui, tous les matins, venait m'em: brasser dans mon berceau, mouilla un matin sou baiser de larmes,
Mon père avait été tué à Smolensk; elle étai! veuve, j'étais orphelin, J’étais fils unique; elle st consacra tout entière à moi.
C'élait une femme tout à fait supérieure, que ma mère, par le cœur Surtout; elle résolut done de ne confier à personne ma première éducation, la plu importante de toutes, celle qui porte les fleurs.
Selon les fleurs sont les fruits,
Ma mère pouvait, sans l’uide de personne, map prendre à lire, h écrire; elle pouvait me donner lee premiers éléments d'histoire, de géographie, di musique et de dessin.
Elle était, dans ce dernier art, nièce et élève d'un homme à qui l'on a rendu justice après sa mort, mais qui faillit mourir de faim de son vivant, — de Prudhon,
Le premier souvenir que j'aie dé ma mère est celui d'ane femme vêtue de noir et d'une grande beauté,
Elle avait trente ans quand mon père mourut; elle était mariée depuis six ans : une sœur aînée était morte. L
Je ne me rappelle pas l'avoir jamais vue ou entendue rire; — seulement, elle souriait en m’embrassant ou en me grondant. C'était à moi de faire la différence-de ces deux sourires.i
Ma mère était pieuse, non pas aux hommes, mais aux monuments et aux dogmes.
Elle m’inspira le respect des choses symboliques surtout.
Je ne crois pas avoir jamais parlé haut dans une église. Je ne crois pas avoir passé près d’une croix sans la saluer.
Cette religion des images me valut souvent de singuliéres plaisanteries de la part de mes camarades de plaisir,
Je n’y répondais pas.
Quant aux prélres, ma mére me laissa toujours penser d’eux ce que je pensais des autres hommes, c’est-à-dire les juger d’après leurs actes. Loin d’être pour elle un être privilégié, le prêtre était un homme qui, ayant contracté de plus grandes obligations que les autres hommes, les devait scrupuleusement tenir.
Elle mettait le prêtre qui ne remplit pas ses devoirs au même rang que le négociant qui ne remplit Das ses engagements.
Seulement, à son avis, pour le négociant, il n’y avait que faillite; pour le prêtre, il y avait banqueroule,
Vous connaissez le château des Frières, mon ami; vous y êtes venu, et l’épigraphe même de ce manuscrit yous prouve que j'y ai reconnu votre signature.
C’est un chateau du xvue siècle, s’éleyant au milien d’arbres qui datent de la méme époque.
Ma première enfance, jusqu’à l’âge de douze ans, s’y écoula,
Jamais ma mère ne me dit une fois: « Max, il faut travailler !» Elle attendait toujours que je le lui demandasse,
— Que veux-tu faire? me disait-elle alors.
El, presque toujours, je choisissais moi-même la leçon que je voulais prendre.
Ma mère m'avait habitué à ce que mes heures de travail fussent, au contraire,.mes heures de récréation. Elle ne me faisait pas apprendre l’histoire, la géographie, la musique ; elle me les apprenait.
Jamais de leçon apprise par cœur; elle me raconlail un fait historique, ou me faisait la description d’un pays.
Ce qu'elle m'avait dit se grayait dans mon esprit, el ce qu'elle m'avait dit la veille, je le lui redisais le lendémain,
Elle me jouait un air sur le piano, et il était rare que je ne lui jouasse pas, le lendemain, le meme alr,
Vous comprenez, n'est-ce pas, mon ami, que nous passions ainsi du simple au composé ?
Les difficultés venaient à leur tour, et elles étaient si bien échelonnées selon ma force, que je ne les reconnaissais pas pour des difficultés, el que je les surmontais sans les avoir vues.
Quant au dessin, je l’appris seul, — Dès mon enfance, ma mère me mit un crayon entre les mains, en me disant ;
— Copie!
—Wuoi? lui demandai-je; que veux-tu que je copie? Tout ce que tu voudras : cel arbre, ce chien, : poule,
Mais je ne sais pas.
— Lssaye |
‘ct
J’essayai. -— Les premiers essais furent absurdes; puis, peu à peu, la forme se dégagea du bloc, l’embryon parut, le contour vint, puis les ombres, puis la perspective. — Vous vous êtes étonné souvent, je me le rappelle, de ma facilité à faire un croquis.
— Quel a été votre maître de dessin? me demandiez-vous.
Je répondais :
— Personne. 4
Ingrat que j'étais ! J’avais eu deux maîtresses patientes et tendres : ma mère et la nature.
Jamais je n’eus les terreurs ordinaires aux enfants. La nuit ou le jour m’élaient parfaitement indifférents. Un cimetière m'inspirait du respect, jamais de la crainte.
En somme, je n'ai jamais bien su ce que c’était que la peur. ; ah
L’habitude que ma mère m'avait laissé contracter d’errer dans le pare, aussi bien pendant l'obscurité que pendant le jour, m'avait familiarisé avee tons les bruits de la nuit. Je connaissais le monde des ténèbres comme celui de la lumière, le vol de l’engoulevent comme celui de l’hirondelle, le pas du renard comme celui du chien, le chant du rougegorge et du rossignol comme celui du linot et du chardonneret. :
Vous m'avez dit souvent : Ê
— Pourquoi n’écriyez-yous pas? pourquoi ne faites-vous pas de vers? L—
Et je vous répondais naïvement ou orgueilleusement, comme vous voudrez:
— Parce qu’en vers, je n’écrirais jamais comme Victor Hugo; parce qu’en prose, je n’écrirais jamais comme Chateaubriand.
Mais ce n’était point la poésie qui me manquait, cher ami: c’élait la forme. J’avais le cœur et non la main; je sentais, mais j’hésitais à rendre ma sensation,
Vous voyez que j'ai fini par m'y mettre, puisque je vous envoie deux cent trente pages de mon écriture,
Seulement, comme le Métromane, je m'y suis mis tard.
Lorsque j’eus atteint l’âge de onze ans, ma mère comprit qu'il était temps que je passasse aux mains des hommes.
L'éducation, à son avis, n’était complète qu'à Paris ; or, comme elle ne voulait pas me qüitter, elle se décida à venir habiter Paris.
Elle me mit au collége Henri IV et se logea rue de la Vicille-Estrapade, afin que je pusse venir passer auprès d'elle mes jours de congé. y]
Or, il m’arriva une chose unique peut-être dans les fastes du collége : c’est que, pendant sept ans que j'y reslai, je n’eus pas un jour de retenue.
Je savais que ma mère m’attendait.
Les vacances venues, nous nous sauyions, ma mère et moi, aux Frières. | *
Oh! c’étuient les véritables joies, celles-là, quand je revoyais lous mes amis de jeunesse, — meubles, chiens, arbres, ruisseaux.
Dès mon enfance, ma mère m'avait mis un fusil entre les mains; mais, en même temps, elle m'avait mis moi-méme entre les mains du garde, —homme adroit et prudent, qui fit de moi, comme yous l'avez pu voir, un assez bon chasseur,
Vous savez que c'est au collége Henri IV que je fis la connaissance de nolre pauvre cue d'Orléans, chez lequel nous nous rencontrames,
1830 arriva ; son père devint roi, lui prince royal ; j'étais de ses plus intimes, Il me fil venir et me demanda ce qu'il pouvait faire pour moi,
Je lui avouai franchement que jamais.mon esprit ne s'était arrêté sur une ambition quelconque. J’a~ vais été l’enfant heureux par excellence; pourquoi ne continuerais-je pas à marcher dans celte voie de bonheur où j’élais entré ?
Je lui dis, au reste, que je le remerciais de ses bontés pour moi et que je consulterais ma mère. —
Je rentrai et je racontai à ma mère ce qui venait de se passer, |
— Eh bien, me demanda-t-elle, que décides-tu?
— Rien, ma mère; quel est votre avis?
— Je vais peut-être te tenir un singulier langage, me dit-elle; mais je parlerai selon ma conscience et selon mon cœur. 3
Il y avait dans l'accent de ma mère une certaine solennité, à laquelle elle ne m'avait pas habitué.
Je relevai la tête et la regardai.
Elle sourit.
— J'ai, jusqu’à présent, été pour toi une femme, mon ami, c’est-à-dire ta mère; laisse-moi pour un instant être un homme, c’est-à-dire ton père.
Je pris ses deux mains, que je baisai.
— Parlez, lui dis-je.
Elle resta debout. J'étais assis, j'avais la tête appuyée sur ma main, les yeux fixés sur la terre.
J'écoutais sa voix, qui semblait celle de Dieu ve-
nant d’en haut, … — Max, me dit-elle, je sais qu'il existe une espèce d’axiome social qui dit qu'il faut que l’homme embrasse et suive une carrière quelconque. Je suis une bién faible créature, une bien pauvre intelligence pour réagir, füt-ce contre un préjugé ; mais je crois ayant tout qu'il faut que l’homme soit honnéte homme, évite le mal, fasse le bien. Notre fortune est parfaitement indépendante ; j'ai quarante mille livres de rente; — à partir d'aujourd'hui, tu en as vingt-quatre, Je m’en réserve seize.
— Ma mère !
— C’est assez pour moi... Avec vingt-quatre mille livres de rente, un jeune homme doit toujours être en position de prêter mille ou quinze cent francs à un ami qui en aurait besoin, Si j'ai besoin de mille ou quinze cents francs, je m'adresserai à toi, mon ari.
Je secouai la tête, mais n’osai la relever,
J'avais des larmes plein les yeux.
— Quant à l'état que tu dois embrasser, c’est une affaire de vocation et non de calcul, — Si tu avais e génie, je te dirais : « Sois peintre ou poéle, » — ou plutôt tu le serais sans que je te le disse; si tu avais le cœur froid et l'esprit subtil, je te dirais : « Sois homme politique; » si nous avions la guerre, je te dirais : « Sois soldat, » Tu es un bon cœur et un esprit juste; je te dis tout simplement : « Reste toi et à Loi. » Il y a peu de carrières où il ne faille pas prêter serment ; je te connais, le serment que tu auras prêté, tu le tiendras ; s'il arrive un changement de gouvernement, tu donneras la démission, et ta carrière sera brisée... Avec quarante mille livres de rente... — Je fis un mouvement, — Tu les auras un jour; en altendant, avec vingt-qualre mille livres de rente, un homme qui sait bien dépenser son argent n'est pas un homme inutile; tu voyagers, les voyages sont le complément de toute
ducation intelligente, je sais bien que cela me fera de la peine de te quitter; mais je serai la première à te dire : « Quille-moi, » Solliciter ou accepter une place du gouvernement quand on a une fortune indépendante, c'est voler cette place à quelque pauvre diable qui en a besoin, L'homme qui aura la place qu'on Ua offerte fera peul-êlre, avec cette place, le bonheur d’une femme et de deux ou
trois enfants. S’il y a une révolution, et que tu croies que ta raison, tor éloquence ou ta loyaulé puissent être utiles à ton pays, choisis bien ton parti, pour ne jamais le renier ou le trahir, et offre à ton pays ta loyauté, ton éloquence ou ta raison. Si une invasion menace la France, offre à la France ton bras, et si, avec ton bras, elle demande ta vie, donne-leslui tous deux sans penser à moi. Je ne suis, moi, que ta seconde mére; la femme enfante, non pour elle, mais pour la patrie. L'homme qui a de mauvais instincts, l’esprit pervers, le cœur corrompu, cet homme a besoin d’être dirigé par un devoir quelconque. L'homme simple, loyal et droit ne recoit point son devoir tout fait; il le fait lui-même. Au reste, réfléchis, tu as le temps; pèse mes paroles : ce sont des conseils et non pas des ordres,
Je baisai les mains de ma mère avec une respectueuse et reconnaissante tendresse , et, dès le len-
- demain, j’allai remercier le duc d'Orléans de ses
bontés; mais, en le remerciant, je Jui dis que, ne me sentant de vocation décidée pour aucune carrière, je désirais demeurer libre et indépendant.
Il resta d’abord étonné de rencontrer un refus, lui qui était fatigué de repousser des demandes ; mais, après avoir réfléchi un instant :
— Avec le caractère que je vous connais, dit-il, peut-être avez-vous raison; je ne vous demande done plus qu’une chose, c’est de me garder votre amilié.
Puis il ajouta, avec le charmant sourire que vous savez :
— Tant que j’en serai digne, bien entendu!
J’atteignis mes vingt ans en suivant les différents cours qui complètent une éducation, et, en 1832, je commençai mes voyages.
Chacun d’eux me servit me donner l'habitude de la langue du pay dans lequel je voyageais; — j/arrivai ainsi à parler avec une’ grande facilité les langues apprises au collége, l'anglais et l’allemand; quant à l'italien, je avais appris avec ma mère,
Ce fut elle qui, la première, altaqua la question des voyages; je n’eusse jamais osé lui en parler, moi; mais, comme elle me l'avait dit un jour, il semblait que, de temps en temps, elle devint homme et père, pour s'affranchir des faiblesses maternelles.
Après chaque absence, je revenais passer six mois avec elle, tantôt à Paris, tantôt aux Frières.
Ce fut pendant un de ces retours que nous nous connûmes,
J'avais essayé, autant que possible, de mettre en pratique le conseil de ma mère : avec mes vinglquatre mille francs par an, j'étais riche, Il est vrai qu'au lieu que ce fût ma mère qui vint à moi, comme à un ami, C’élait elle qui non-seulement me faisait cadeau de Loutes mes coûteuses fantaisies de jeune homme, chevaux et voilures, mais qui encore m'ouvrait sa bourse quand il ÿ avait à faire quelque bonne action où lexiguité de mon revenu était impuissante,
Je lui rendais compte de tout.
— Fais-lu des heureux? me demandait ma mère.
— Le plus que je puis, répondais-je.
— Es-lu heureux toi-même ?
— Oui, ma mère,
— T'ennuies-tu ?
— Jamais,
— Alors, tout va bien, disait-elle à son tour,
Et elle m’embrassait.
Sur une seule chose, elle était d'une certaine sévérité.
Elle m'avait fait donner ma parole de ne pas jouer, et, sans que cela me coulal le moins du monde, je lui avais tenu parole.
— Mieux vaut signer uhe lettre de change que de toucher une carte, me disait ma mère : en signant une lettre de change, on sait à quoi l’on s'engage, et un honnête homme ne s'engage qu'à ce qu'il peut tenir. En touchant une carte, on entre dans line connu, et l’on ne sait point où l’on va.
Le duc d'Orléans, qui connaissait ma manière de vivre, m'appelait en riant le pelit Manteau-Bleu.
Mais, lorsqu’on lui parlait de moi, et qu’on lui demandait : « Que fait done voire ami Max, monseigneur? » il reprenait son sérieux et répondail :
— Il est utile.
Tl connaissait ma mère et l’appréciait ; lorsqu'il se maria, il voulut l’attacher à la princesse royale; ma mère refusa.
Elle avait rompu avec le monde depuis la mort de mon père; c'était une cicatrice fermée qu'elle ne voulait pas rouvrir.
En 1842, le prince se tua; ce fut une de mes grandes douleurs,— je puis même dire : ce fut une de nos grandes douleurs, n’est-ce pas? — Je vous vis arriver de Florence ; nous pleurâmes ensemble.
C'est à Dreux, qu'après vous avoir de nouveau manifesté le désir dé voyager avee vous, je vous donnai l’adresse de ma mère, en vous disant qu'aux Frières on saurait toujours où j'étais.
C'est là, en effet, que votre lettre me trouva. Oh! mon ami, ma mère se mourait.
Le matin même, à cing heures, j'avais appris qu’elle avait été atteinte d’une congestion cérébrale. — J'étais venu par le chemin de fer jusqu'à Compiègne, et, de Compiègne aux Frières, à franc élrier.
Ma pauvre mère était couchée sans parole et sans mouvement, mais,ses yeux élaient ouverts.
Elle semblait attendre quelqu'un.
Je n'avais rien demandé à personne. Je m'étais précipité dans sa chambre et jeté sur son lit en criant :
— Me voilà, ma mére ! me voila}
Puis les pleurs, qui tout le long de la route m'étouffaient, avaient débordé en sanglots.
Alors ses yeux avaient fait un faible mouvement vers le ciel et avaient pris une étrange expression de gratitude,
— Oh! m'écriai-je, elle me reconnaît, elle me reconnait! Ma mère, ma pauvre mere !
Par un supréme elfort, elle parvint à agiter ses lèvres d’un faible frémissement.
Oh! ce frémissement, j'en suis sûr, voulait dire : « Mon fils! »
A partir de ce moment, je m'installai à son chevet et ne la quittai plus, .
C'est là que je recus votre lettre et que j'y répondis,
Le médecin avait quittéma mètre un instant ayant que j'arrivasse ; il avait salgnée, lui avait mis des sinapismes aux pieds el aux jambes,
Je connaissais assez de médecine pour savoir qu'il n'y avait pas autre chose à faire; néanmoins, j'envoyai chercher le docteur,
Lorsque je me lévai et que je m’approchai de la porte pour appeler, il me sémbla que quelque chose d'invisible me faisait retourner vers Ie lit de ma mere
Son regard, quoique la tête restit immobile, me suivait avec änxiélé,
Je devinai sa crainte, et, revenant me jeter à genoux devant son lit :
— Oh! sois tranquille, sois tranquille, ma mère, lui dis-je, je ne te quitterai pas, pas une minute, pas une seconde! , ~ Son œil redevint calme.
Le médecin arriva et me retrouva à genoux.
Aux premiers mots que nous échangeâmes :
— Mais, me dit-il, vous avez étudié la médecine?
— Un peu, répondissje avec un soupir.
— Alors, vous devez savoir que j'ai fait tout ce qu'il y avait à faire, Il ya plus, vous devez savoir ce qu'il y a à espérer ou à craindre.
Hélas! oui, je le savais, voilà pourquoi je l'in- -
terrogeais; voilà pourquoi je cherchais ailleurs une espérance que je n'avais pas.
Pour recevoir le médécin, pour causer avec lui, je m'étais éloigné de ma mère.
En me retournant de son Côlé, je relrouvai son œil triste fixé sur moi. :
Jl semblait me dire : «Tout cela t’éloigne de moi; à quoi bon?» ;
Je revins à son chevet.
L'œil reprit sa sérénité.
Je passai mon bras sous sa tête,
L'œil devint presque joyeux. |
Il était évident que, dans ce corps à l'agonie, l'œil et le cœur vivaient seuls, et, par des fibres mystérieuses, communiquaient entre eux.
Le médecin s’approcha de ma mère et lui tata le pouls. Je n’avais point osé le faire, je ne eraignais rien tant qu'une cértitude, aay
ll fut obligé de le chercher, non pas au poignet, mais & la moitié du bras, q
Le pouls remontait vers le cœur,
de vis ce signe funeste et mes lirmes redoublèrent. Mes larmes tonibérent sur le visage de ma mère; je ne cherchais pas à les lui cachets il me semblait qu’elles devaient lui faire du bien.
Et, en effet, deux larmes parurent à ses paupières. Je lés recueillis avec mes lévres.
Le médecin restait debout devant moi ; je le regardai à travers mes pleurs; il avait évidemment quelque chose à me dire. à)
Seulement, il hésitait.
— Parlez, lui dis-je.
— Votre mère était une femme pieuse?... demandä-t-il. Si elle pouvait parler, elle dirait ce qu'elle désire. = Vous la connaissez mieux que moi; c'est à vous de donner les ordres qu'elle he peut donner, ;
— Un prétre, n'est-ce pas? lui dis-je. 4
Il fit signe de la lêle que oui. L
Une sueur d'angoisse me prit à la racihe des chéveux,
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! m’écridi-je, il ni! a done plus d’espoir? Est-ce que lou te pout t pas essayer de l'électricité? x
— Il nous manque un appareil.
— Oh! j'en irai chercher un à Saltit-Quentin ou à Soissons,
Je m’arrétai court; l'œil de ma pauvre miêré avalt pris une expression désespérée.
— Non, non, non, lui dis-je, pas une minute, pas une seconde jé ne Le quilterai,
Et je me rejetai sur mon fauteuil, ma tele contre su téte, sur le même oreiller,
— Un pretre, dis-je, envoyez chercher un prétré,
Le madeaif prit Son chapeau; mais, comme il allait sortir : +
— Mon Dieu! lui dis-je, je vois bien qu'elle me recohhail; mais est-ce qu'elle ne me parlert plus?
—Tl ariive quelquefois, répondit-il, qu'au moment suprême, ef de même qu'au condamné sur l'échafaud on accorde cé qu'il demande, il arrive parfois, sans dout à la suprême prière de l'âme qui va quitter le corps, que la mort semble s’adoucir et permettre un dernier adieu; mais... — il secoua la tête — mais c’est rare, ajouta-t-il.
Je le regardai avec étonnement. j
— Je croyais que les médecins n’admettaient as l'âme? Jui dis-je. ... | h lay Le vrai, pepohal tei ily ena qui la nienl; mais il y en a d’autres qui Vespérent, . — Monsieur, lui dis-je, vous parliez tout à l'heure d'électricité. i à I sembla deviner cé que j'allais dire.
— Eh bien? demanda-t-il.
- Ne pourrait-on remplacer
maghétisme? Lilla ee ad > crois qu'on le pourrait, dit-il en souriant.
Eh bien, lui dis-je, essayez,
me mit la main sur le bras,
— Ce n’est point en province qu’un médecin peut faire de pareils essais, monsieur, dit-il; à Paris,
eut-être, oui, si j'y vais jamais. — Mais, ajouta-
il, il n'est pas besoin d'être médecin pour magnéti-
ser; yous devez, vous, par voire organisation, avoir une grande puissance magoeliaue: — Essayez; si une chose au monde peut, pour un instant, rendre, non pas la yie, mais la parole à votre mère, c’est le magnétisme.
Et il s’éloigna comme effrayé de ce qu’il venait de dire. fs ds af restai seul avec ma mère.
l'électricité par le
’élais non moins effrayé que le docteur.
. IUT. ] . 4 e pouvais, disait éet homme, à l’aide du magnétisme, tirer peut-être une dernière parole, peutêtre up suprême adieu du cœur de ma mère.
Pour cétte parole, pour cet adieu, le Seigneur, vers lequel j’étendais les bras, savait que j’eusse donné dix ans de ma yie.
ais n’était-ce point un sacrilége?
N'y ayait-il pas quelque chose de l'évocation de la magie dans l'emploi de ce moyen, déjà réprouyé par la religion et pas encoré récoñnu par la science.
Enfin, cette invents apspprestable de l’homme sur la femme pouyait-ellé’$’exercer de la part d’un fils sur sa mère?
Non, il me semblait que non.
Je m’abimai dans une profonde prière.
— O mon Dieu! murmurai-je, vous savez que j'aime ma mère d’un amour aussi profond que yous aimiez votre fils, O mon Dieu! par cet amour, lien commun de là créature avec le Créateur, en cette circonstance Comme toujours, Comme dans le reste de ma vie, ne me laissez point faire une chose qui ne soit pas selon votre sainte Volonté, mon Dien, mon Dieu, je vans en supplie!
Et je tombai à genoux avec un de ces élans d’indicible amour qui firent les rêves de saint Augustin et les extases de sainte Thérèse,
“coulez, mon ami, ce ful sans doute tne hallucination; mais, lorsque je restai les bras ainsi tendus, les yeux ainsi levés au ciel, parlant à Dieu avec celte foi entière que, dans les grandes douleurs, trouve celui qui croit, là où celui qui ne croit pas ne trouve que le désespoir; mon ami, aussi vrai que nous sommes deux cœurs loyaux, deux dames honnéles, deux esprits intelligents, je sentis deux lèvres se coller sur ma joue, et une bouche murmurer à mon oreille ;
— Adieu, Max, mon cher enfant!
Je jelai un eri et me dressai sur mes pieds,
Ma mère n'avait pas bougé de sa place, elle était’ toujours immobile et muette.
Mais j’eussé juré que son ceil me souriail.
O agonie, mystère suprême le jour où l'homme saura ton secrét, il sera dieu.
Je serrai ma pauvre mère entre mes bras, en lui: disant : {3
— Oui, tu m'as embrassé; oui, tu m'as parlé ; oui, tu m'as dit adieu; je l'ai sentié, je t'ai entendue; merci! merci! ~ : pat
Et je levais les yeux au ciel, et il semblait que je visse Dieu, assis dans sa gloire, splendide, rayohnant, immortel, foyer immense où s’alimentaient non-seulement les Ames des hommes, mais en= core celles des mondes. - à bé
Btait-ce du délire? était-ce de la folie? était-ce que l’homme, si infime qu'il soit, peut dans Sa vie, une fois comme Moïse, se trouver en face du buisson ardent? Je n’en sais rien; mais, à coup sûr, j'ai yu, puisque j'ai eru voir, : a
Je fus tiré de cette espèce de vision par le bruit de lasonnette qui annonçait l'arrivée du prêtre apportant les derniers secours de la religion, |
Je me relevai, je regardai ma mère, Son ceil avait
. une expression d’angélique sérénité.
Avait-elle entendu comme moi le tintement de celte clochette qui lui annonçait l'approche de son Dieu? à,
Percevait-elle encore les sensations, elle qui ne pouyait plus les rendre ?
é le crois!
e prétre entra.
Le porte-croix et les enfants de chœur entrèrent ayec lui.
Derrière le prêtre et les enfants de chœur, dans les anlichambres, sur l'escalier, dans la cour, étaient agenouillés les gens du chateau d'abord, “juis les gens du village, qui avaient suivi le prêtre, dans la pieuse intention de mêler leurs prières aux siennes.
Ma mèré n'avait pas eu le temps de se confesser; mais l'Église — l'Église intelligente du moins —a, pour ces circonstances suprémes, des miséricordes infinies, |. | j
Le prêtre se prépara à lui donner le viatique.
Je lui fis signe d'attendre un instant.
Dans mon voyage à Rome, j'avais vu le pape Grégoire XVI, j'avais été reçu par lui, et — riez de moi, mon ami, si vous le voulez, — je portais à mon cou, à une chaine d’or, une pelite croix de nacre trayaillée par les religieux de la terre sainte, et qui, bénile par Je saint-père, m'avait été donnée par Ini,
Je tirai cette croix de mon cou et je la posai sur la poitrine de ma mère.
N'était-elle pas le symbole de cet homme-Dieu qui avait ressuscilé la fille de Jaire et le frère de Madeleine?
— O Jésus! murmurai-je, divin Sayveur ! vous savez que je crois du fond de l'äme à la mission sainte que yous ayez accowplie, sur Ja terre. O Jésus! vous savez que jamais je n'ai passé deyant le. glorieux instrument de votre supplice sans me déceuvrir et voûs glorifier non-seulement comme le Saup veur des Ames, mais aussi Comma |‘ libévateur des corps, > Jésus, vous savez que j'ai gravé au centre de mon cœur, plus profondément et d'une. fagon plus indélébile qu'ils ne l'ont jamais ole sur Vairain, ces trois mots qui doivent faire de l’humanité tout entière un seul peuple : — fiberté, — égaliey — fraternité. -- Jésus, mon Dieu, faites pour mor un miracle : rendez-moi, ma mère!
Je ne puis croire qué ma prièreue fab polntassez fervente pour monter à Dieu, car toutes los fibres
de mon cœur vibraient en la prononçant; mais je dois croire que les jours des miracles étaient passés, ou que j'étais indigne qu’un miracle se fit pour moi. dike TE
— La malade est-elle prête à recevoir le viatique? demanda le prêtre de cette voix sans intonation qui indique, non pas le détachement des choses terrestres, maisl’accomplissement d’uneœuvre d'habitude,
— Oui, monsieur, lui dis-je. 4
J'avais essayé de répondre : « Oui, mon père ; » je n'avais pas pu. i
Je me redressai sur mes genoux, je soulevai ma mère ; le prêtre, en prononcant les paroles saintes, lui mit l’hostie sur la langue; la bouche de la mourante, gui s’était entr'ouverte, se referma; je lui reposai la tête sur l’oreiller, et ne m’occupai plus de rien.
Je priais. ET
Vous me comprendriez mal, mon ami, si vous croyiez que je priais les prières écrites ou imprimées; non, j'improvisais je ne sais quelle langue divine, que l’on ne parle qu’à certaines heures et que l’on oublie après ; langue des puissances célestes, qui se compose de mots que l’on invente pour
les dire, et que l'on ne retrouve plus après les avoir
dits!
Je priai ainsi, combien de temps, je ne saurais le calculer. Quand je revins à moi, j'étais seul,
Le prêtre était parti; — homme, il avait vu un homme. son frère, abimé dans la douleur, et il ne lui avait pas dit: «Pleure! À défaut de mes yeux desséchés, arides, sans larmes, mon cœur pleure avec loi.» P :
Il me semblait que, moi qui n’étais pas un pretre, si ce prétre m’avail fait appeler et m'avait rendu témoin d’une douleur pareille à celle que j’éprouvais, je n’eusse pas essayé de le consoler ; oh ! non, certes! — Anathème sur le cœur de bronze qui croirait la consolation possible en un pareil moment ! — Mais je |’eusse pris dans mes bras, je lui eusse parlé de Dieu, de l'autre vie, de ce saint abime de bonheur et d’éternité où nous nous réunirons tous ! J'eusse tenté quelque chose enfin.
Lui, avait rempli purement et simplement son devoir d'homme d’sglise. Que
Puis, ce devoir rempli, il s'était retiré, disant à la mort : «J'ai fait mon œuvre; à ton tour, fais la tienne. »
Je sais bien que c’est trop demander que de demander à des hommes qui sont en dehors des conditions humaines le partage de leur cœur.
Il n’y a qu'un père qui fasse le partage de ses entrailles à ses enfants.
Il n’y a qu’un Dieu qui répande son sang pour les hommes.
Quand j'en vins à sortir de ce chaos de pensées au milieu duquel j'étais enseveli, et que Je regardai ma mère, ses yeux élaient fermés.
Je poussai un cri terrible.
Était-elle morte sans qu’elle m’edi vu de son dernier regard ?
Avait-elle expiré sans que j’eusse senti passer son dernier souffle ?
Ce n'était pas possible.
Elle rouvrit les yeux lentement, avec difficulté.
Le regard avail terni.
Mon Dieu! mon Dieu! la mort venait. |
Ah! du moins, je ne délournerais plus mes yeux des siens.
Oh ! si la vie pouvait s'infuser dans le cœur par le regard, ma mère eût vécu, eût-elle dû, en vivant, user ma propre vie,
Les paupières retombèrent lentement, lourdement,
Je les rouvris, et les tins ouvertes du bout de mes doigts.
Puis, tout à coup, je pensai qu'il y avait peutêtre un mouvement d’impiété dans ce que je faisais.
Il y a sans doute un moment où les mourants doivent regarder autre chose que ce qui est sur la terre.
Je cherchai le pouls, il ne battait plus; je cherchai l'artère, je ne la trouvai pas.
Je mis la main sur le cœur.
Non-seulement le cœur battait, lui, mais il battait d’une façon désordonnée,
— Ah! dis-je en sanglotant,'oui, je te comprends, pauvre cœur qui m'as tant aimé, tu luttes pour ne pas me quitter.—Oh! où est la mort, que, moi aussi, je lutte avec elle pour te garder vivant! dir
Ce cœur bondissant, c'était pour moi une douleur que je ne saurais vous dire, mon ami, et cependant je ne pouvais en éloigner ma main. — Il semblait vouloir se réfugier dans tous les coins de la poitrine, je le suivais partout. — J’eus l’idée, un instant, que c'était sa façon de me parler, qué chacun de ses battements me disait : «Je t'aime! »
Cela dura deux heures.
Puis, tout à coup, l’œil se rouvrit et lança un éclair.
La bouche frissonna et laissa échapper un souffle,
Le cœur s’éteignit.
Ma mère était morte !
Du moins, il n’y avait là personne que moi : dernier regard des yeux, dernier souffle des lèvres, dernier battement du cceur, j’avais tout pris pour moi.
Je ne m’en allai point pour cela.
Je m/’assis au chevet du lit, immobile, les mains sur mes genoux, les yeux au ciel.
Dans la journée, le médecin vint.
Il entr’ouvrit la porte : je lui fis un signe de tête; il comprit.
Il s'approcha de moi, et fit ce que n’ayait pas eu l'idée de faire le prêtre, |
Jl m'embrassa, nip
Le soir, le prétre vint'‘A'son tour, Il fit allumer des cierges et s’assit au pied du lit, tenant son bréviaire ala main.
Le matin, deux femmes entrérent.
C'étaient les ensevelisseuses. — Je dus m’en aller.
Je repris ma croix sur la poitrine de ma mére; je déposai un dernier baiser sur ses lévres; puis, d’un pas ferme, les yeux secs, je rentrai dans ma chambre.
Mais, une fois là, je poussai le verrou de ma porte, et me roulai sur le tapis avec des cris et des sanglots, tout en baisant cette petite croix qui avait assisté au dernier battement de son cœur.
it
Ah! cher ami, j'avais besoin de vous dire tout cela: j'ai beaucoup pleuré en yous écrivant, et cela m’a fait du bien.
Aussi vous tiendrai-je quitte des douloureux détails qui suivirent ceux que je vous ai donnés.
Le premier ordre qui sortit de ma bouche fut qu'on ne changeat rien à la chambre de ma mère,
J’y passai les jours qui suivirent sa mort. Le soir venu, j'allais au cimetière; j’y restais une partie de la nuit, je revenais au château, j’entrais dans la chambre de ma mère, sans lumière, toujours !
Pendant les premières nuits, je dormis sur le fauteuil qui était resté au chevet du lit.
J’espérais que son ombre m’apparaitrait.
Hélas! il n’en fut rien...
Une chose me pesait surtout, plus qu’une douleur, une chose me pesait comme un remords.
Je songeais au temps que j'aurais pu passer près de ma mère et que j'avais passé loin d’elle; à ces voyages inutiles, vides, creux; à ce temps pendant lequel j'avais volontairement renoncé au bonheur de la voir, bonheur que j’eusse payé maintenant du prix que l’on aurait voulu.
Une chose me réjouissait cependant : c'était de sentir que mes larmes étaient intarissables et que la source qui les alimentait au fond de mon cœur étail toujours prête à les faire jaillir au dehors.
Chaque fois que j'allais visiter sa tombe, je pleurais; chaque fois que je rentrais dans sa chambre, je pleurais; chaque fois que je rencontrais le prêtre ou le médecin, — le médecin surtout, — je pleurais.
Ii me semblait que ma vie s’écoulerait désormais sans que je me reprisse à aucun des amusements de la vie. L'été se passa sans que j’eusse l’idée de monter à chévai, l’automne vint sans qu’il me prit fantaisie de chasser, Je n’avais pas même songé à rompre avec les connaissances féminines qui, à défaut de l'amour, en représentent la monnaie.
J'eusse cru commettre un sacrilége, le cœur
lein de ma douleur comme il l’état, d’écrire à Pane de ces femmes, méme pour lui dire : « Je ne vous écrirai plus, »
Il me semblait surtout que, mort de la mort de ma mère, mon cœur ne pourrait plus jamais aimer.
Cela dura quatre mois ainsi.
J'avais revu quelquefois le jeune médecin qui, hélas ! sans résultat avait soigné ma mère.
Il avait peu à peu pris sur moi une certaine influence : à force de me répéter que je devais faire un voyage, il me décida à quitter les Frières.
Mais, résolu à faire le voyage, je fus encore longtemps à me résoudre à partir.
Trois fois je partis, et trois fois je revins.
Il y avait encore des racines saignantes qui tenaient à cette chambre et à cette tombe.
Enfin, je m'éloignai; — mais j’évilai de passer par Paris; j'en étais à cette période où la douleur, n'ayant plus sous les yeux les objets qui l’entretenaient, ge veut pas de rivaux de ses souvenirs, J'en étais au besoin de la solitude,
J'avais résolu d’aller passer un mois ou deux en face de l'Océan, dans quelque pelit port de la Belgique ou de la Hollande, là où je ne connaitrais âme qui vive.
Je jetai les yeux sur une carte que je trouvai pendue dans une auberge de Péronne, et je choisis Blankenberghe, à trois lieues de Bruges.
Dieu merci, je serais là seul, bien seul.
J'étais parti à cheval pour ne me trouver, ni dans une diligence, ni dans un wagon, en contact avec aucun homme, Peu m'importait d'être un jour ou quinze jours en route; — que m'en reviendrait-il quand je serais arrivé ?
Je m’arrétais, non pas quand j'étais fatigué, — il me semblait que j'étais infatigable, — mais quand mon cheval était fatigué, Je ne m'informai pas même du nom des trois ou quatre villes où je couchai, et je ne m'aperçus que je franchissais la frontière
que parce que l’on me demanda mon passe-port.
J'avais couché dans un petit bourg à quelques lieues de Bruxelles, — comptant traverser cette ville sans m’y arrêter, et aller faire halte à quelque village au delà, — lorsque, sur le boulevard du Jardin-Botanique, je m’entendis appeler par mon nom de baptême.
Je ne puis vous rendre la sensation douloureuse que j’éprouvai.
Je piquais mon cheval — pour fuir — lorsqu'on me barra le chemin.
C'était Alfred de Senonches, un de mes bons amis; seulement, vous le savez, mes bons amis euxmêmes, dans la disposition d’esprit où je me trouvais, m’étaient insupportables:
Cependant, j’avais été tellement lié avec celui-la, que le coup en fut adouci, quand je le reconnus.
Il était premier secrétaire d’ambassade a Bruxelles, et je n’avais pas été étranger à la rapidité de sa carrière.
Il me fit questions sur questions; je lui montrai le crêpe de mon chapeau.
Il me serra la main.
— Je comprends, me dit-il; pauvre ami, plus tard!...
— Oui, plus tard, lui dis-je, j’aurai grand plaisir à te revoir.
— Tu ne veux pas t’arrêter chez moi?
— Je ne m'arrête pas à Bruxelles.
— Où vas-tu?
— Où je serai seul.
— Va! dit-il, tu es encore. trop malade pour qu'on te soigne ; seulement, souviens-toi de ceci : c'est qu’une grande douleur est un grand repos, et que tu sortiras de La tristesse plus fort que tu n'y es entré.
Je le regardai avec étonnement.
— Aurais-tu été malheureux? lui demandai-je.
— Une femme que j'aimais m'a trompé.
Je ke regardai et je haussai les épaules,
Il me semblait impossible qu'aucun amour put faire souffrir ce que j'avais souffert.
— Et maintenant? lui dis-je.
— Maintenant, je joue, je fume, je bois, et suis
à trés-heureux; je crois qu'on va me faire préfet. —
Alors, tu comprends bien, il ne manquera rien à mon bonheur.
Cette fois, je le regardai avec tristesse.
Se pouvait-il done qu'il y eùt un homme plus malheureux que moi?
Il lut dans ma pensée comme si j'avais parlé tout haut.
— Mon cher Max, dit-il, outre vingt autres sortes de douleurs dont je ne te parle pas, — il y a la
douleur triste, — c'est la tienne, — puis il y a la douleur amère, — c'est la mienne, Je veux bien
changer; mais, si tu m'en crois, ne change pas. Adieu! tu viendras me voir dans ma préfecture, n'est-ce pas? Tu seras chez moi comme chez toi, et je te laisserai pleurer tout à lon aise... pourvu que tu me laisses rire, As-tu du feu pour allumer mon cigare? Parbleu! j'oubliais que tu ne fumes pas,
Et, accostant un homme du peuple qui fumait dans une pipe d'écume de mer, il alluma son cigare et remonta vers Schaerbeek en poussant sa fumée et en me faisant des signes de tête,
Je le suivis des yeux jusqu'à ce que je l'eusse perdu de vue,
Puis je continuai mon chemin, remerciant Dieu de m'avoir envoyé cette douleur sainte au lou d'une douleur profane,
Deux jours après, j'étais à Blankenherghe.
Trois mois, je restai en face de l'Océan, c’est-2dire de l'infini. , .
Toûs les jours, j'allais, en suivant Tes bords de la
plage, m’arréter dans un endroit près duquel avait, ,
quelques jours avant mon arrivée, échoué un bâti= raent.
Cinq hommes qui le montaient avaient péri d’abord: c'était la machine humaine qui avait été la première détruite. F0
La coque du navire avait été jetée à la côte avec uve telle force, qu’elle s'était, pour ainsi dire, incrustée dans le sable.
Le premier jour où je visilai le navire naufragé, il avait encore un mat debout, son beaupré et la plupart de ses agrès. Comme nous étions en plein hiyer, la. mer ne cessait point d'être mauvaise.
Chaque jour, je trouvais le batiment désemparé de quelques-uns des agrès que je lui avais vus la veille.
Aujourd'hui, e’élait une vergue; demain, c'était un mat; aprés-demain, le gouvernail.
Comme fait une troupe de loups sur un cadavre, chaque vague, mordant sur la cafcasse du batiment, en enleväit un morceau.
Bientôt il fut complétement rasé.
Après les œuvres hautes, vintle tour des œuvres basses. :
Le bordage fut brisé, puis le pont éclata, puis Parrière fut emporté, puis l'avant disparut. ,
Longtemps encore un fragment du béaupré resta pris par ses cordages.
Enfin, pendant une nuit dé tempête, les cordages se rompirent et le mat fut emporté.
Le dernier vestigé du naufrage avait disparu sous l'effet de la vague, sous l'aile du vent...
Hélas ! mon ami, je fus forcé de m’avouer à moimême qu'il en était ainsi de ma douleur : comme ce navire échoué, dont chaque jour emportait une épave, chaque jour en emportait un débris. =: Enfin,
vint ie moment où rien n'en fut plus visible au
dehors, et, de méme qu'à la place où avait été le batiment naufragé, il ne redtait TIGE rien, là où s'élait engloutie ma douleur, il ne restait plus qu'un abime.
Cet abime, qui le comblerait ?
Suffirait-il de l'amitié, ou faudrait-il l'amour ?
Jé revins en France.
Ma première visite fut au chateau des Frières.
En voyant la facade aux fenêtres fermées, en voyant la chambre où était morte ma mère, en voyant la tombe où elle dormait, jé retrouvai les laïthes que je croyais taries,
Pendant les premiers jours, je repassai à travers les imères délices dé mon ancienne douleur.
On me montra sur la muraille la trace, laissée par vous, de la visite que vous m'aviez faite.
Je vous reconnus, quoique votre nom n’y fat pas.
J'avais trop présurné de ma douleur en revenant aux Frières : elle n'élait plus assez forte pour que j'y restasse, Je sentis que ces endroits sacrés allaient devenir pour moi ce qu'est l'église pour le prêtre, Jallais m'habitüer aux lieux saints.
Je sentis lé besoin de quitter cette demeure dont, quatre Mois auparavant, j'avais eu tant de peine à marracher,
Seulement, aa lieu de la quitter celle fois les yeux leins de larmes ella gorge pleine de singlots, je la quittai la gorge serrée et les yeux secs.
Je retournai de moi-même à ce Paris que j'avais
cru un jour ne jamais revoir.
Paris sivait toujours dé sa vie multiple, agitée, fiévreuse, inquiète, insouciante, égoïste, — brisant,
dans ce mouvement quotidien, entre les dents de
celle roue gigantesque à laquelle s’engréne le monde, les intérêts, les existences, les positions, sociales, les trônes, les dynasties. — Il en était à réaliser votre procès Morcerf avec le procès Teste, et les empoisonnements Villefort avec les assassinats. Praslin. Ph ER Je ne sais:si mon absence, si ma douleur, si mon isolement, si mon contact avec les flots, les yents et les tempêtes, avaient mis en moi une intuition de l'avenir; mais il me sembla que, dans tout ce chaos moral, fe dévinais quelque chose de sombre et d’i sondable, quelque Maelstrom politique, où toute une époque allait s’engloutir. CU ie tha Je voyais, comme une vision de Patmos, floiter dans les vagues de lair ce vaisseau qui, porte la pensée et le progrès et que l'on appelte la Feaneet je le voyais, ayant bonne mer sous sa quille, bonne brise dans ses voiles, essayer de naviguer sans € sse contre lé vent, Je voyais au gouyernail ce puritain morose, cet historien rigide, cette Ame sèche, don un pauvre vieux roi, auquel échappaient Ja valeur des hommes et l'intelligence des choses, ayait fait son piloté, et je me rappélais ce qu'un ne d | d'Orléans, cet esprit si juste et si appréciateur ou vait dit de lui : « C’est un homme qui nous met des sinapismes, quand il nous faudrait des calaplasmt s.» Et, en effet, M. Guizot mettait des sinapismes à la iat? pert nine nerveux était dé exaspéré.
étais tout étonné de yoir les choses comme avec une double vue. ; aE BBM RP Si le due d'Orléans eût vécu, j'eusse été à lui et je lui eusse dit: « Est-ce moi qui me trompe, et ne voyez-vous pas Ce que je vois? » & Mais il dormait dans son tombeau de famill Dreux: lui, du moins, il était sûr de ne te exilé de celte France qu'il aimail tant. ve
ai
Quant & moi, que m’importait! je n'aimais plus rien. x
Je pensai à deux hommes, à vous d’abord, puis à Alfred de Senonches. à
Vous étiez occupé de la fondalion d’un théâtre ; cela yous jetait dans un ordre d'idées bien éloigné du mien, PE Li
Au point de vue de l’art, voire œuvre élait bonne et belle, je vous laissai tout à yolre œuvre.
Je m'informai d'Alfred de Senonches; il lait préfet à Évreux.
Je ne voulais pas arriver chez lui comme un hôle: je passais et le venais voir en passant. Le reste dépendrait de l'accueil qu'il me ferait. à
Si je n'étais pas content de lui, j'irais ailleurs, 4
J'arrivai un matin à la préfecture. PNEUS
Je demandai M. le préfet. tt
On me répondit que M, le préfet était énormément occupé el ne recevait personne, 4
Je répliquai que je ne venais pas pour le déranger, que j'étais un de ses amis, que je pas ais par Evreux, où je ne complais rester que deux ea el que je priais qu'on lui remit ma carte seulement,
L'huissier se décida.
Une seconde après, la porte s’ouvrit,
C'était Alfred de Senonches en personne, bousculant l'huissier, l'appelant idiot, parce qu'il ne m'avait pas reconnu, .
— Vous auriez cependant dd reconnailre à la tournure de monsieur, à la coupe de son habit, à la forme de sa carte, que monsieur n'élail pas de mes administrés, eb que je devais, par conséquent, avoir du plaisir à le recevoir, — Ne faites plus, à l'avenir, de ces erteurs-là, enlendez-vous ?
Et, me jetant le bras autour du cou, il n'entraina dans son cabinet
MADAME DE CHAMBLAY. i
— Ah! dit-il, te voilà! Je t'attendais un jour ou l’autre ; mais je n’espérais pas que j’aurais la chance de t'avoir aujourd'hui. Tuas du bonheur, mon cher Max : tu arrives an jour de conseil général; je traite demain toutes les sommités du département de l'Eure. — Es-tu à la recherche d’orgueilleuses incapacités, d'incommensurables vanités politiques, de nullités fastueuses? Bteins {a lanterne, Diogéne; iu as trouvé, non pas ton homme, mais tes hommes,
—Il me semble, au contraire, lui dis-je, que j'arrive dans un mauvais moment et que je te dérange; tu avais défendu ta porte, tu t’étais enfermé seul et tu mesurais la gravité des événements qui nous menacent. L ;
— Moi, mon ami ? Et pourquoi diable veux-tu que je m'occupe de ces niaiseries-là ? J’ai une vingtaine de mille livres de rente en biens-fonds, que les événements, si graves qu'ils soient, ne m’enléveront jamais; je suis né garçon, j'ai vécu garçon et je mourrai probablement garçon. Une maîtresse a failli me faire brûler la cervelle en me trompant. Juge un peu ce qui serait arrivé si elle eût été ma femme! li est vrai que, si elle eût élé ma femme, elle eût eu cette excellente raison à me donner : « Je ne pouvais pas vous quitter; » tandis que l’autre avait cette raison-là et n’a pas eu l'idée de la mettre en pratique, Les femmes sont si capricieuses! — De sorte que... Mais que me disais-tu? Je n’en sais plus rien, ‘
— Je te disais que tu L'élais enfermé seul en défendant ta porte.
— Ah ! oui, c'est vrai; je m'étais enfermé et j'avais défendu ma porte pour faire le menu de mon diner.
°æ Abh!lah!
— Oui; tu comprends bien que ce n’est pas pour les grossières mâchoires qui vont le dévorer que je prends cette peine; c’est pour moi, On n’est pas de l'école politique des Romieu et des Véron sans avoir une certaine responsabilité morale à l'endroit de la nourriture. On n’a pas connu Courchamp et Montrond sans s'être fait une réputation de gourmet. — Noblesse oblige ! — Je vais donner à mes braves conseillers un diner dans le genre de celui de Monte-Cristo à Auteuil, — moins les slerlels du Volga et les nids d’hirondelle de la Chine, Quand il s’estagi pour moi de passer de la carrière diplomatique à la carrière administrative, je me suis dit qu'il me faudrait encore, malgré toute mon intelligence, dix ou douze ans pour être ministre 4 Bade, ou chargé d’affaires à Rio-Janeiro, tandis qu'une fois nommé préfet, je me faisais nommer député, et qu'une fois nommé député, je me faisais nommer ce que je voudrais; j'ai done mieux aimé êlre préfet, et je l'ai été, comme tu le vois, Alors j'ai obtenu de ma digne mère qu’elle me fit cadeau, hon pas de ma part d’hérilage, Dieu m'en garde! — j'aime bien mieux que mon argent soit entre ses mains que dans les miennes, je suis loujours sûr d’en avoir, — mais qu'elle me fit cadeau de son cuisinier, Ah! mon cher Max, pat bonheur, j'avais dix ans de diplomatie! Qu'on me charge d'obtenir de l'Angleterre qu'elle rende l'Écosse aux Stuarts, de la Russie qu'elle rende la Gourlande aux Biren, de l'Autriche nue rende Milan aux Visconti, de la Prusse qu'elle rende les frontières du Hhin à la France, j'y réussirai ; — mais entreprendre une seconde fois la conquête de Bertrand, — jamais!
— Ce grand homme s'appelle Bertrand?
— Oui, Mon ami; jé Le présenterai à lui un jour qu'il sera en belle humeur, —‘lache de te rappeler, comme souvenir de voyage, un plat inconnu, et doles-en son répertoire, — Bertrand, comme Bril-
lat-Savarin, fait plus de cas de l’homme qui découvre un plat que de celui qui découvre une étoile; car des étoiles, dit-il, pour ce à quoi elles servent et pour ce que l’on connait, : y en a toujours assez. — C’est un grand philcsophe que Bertrand.
— Ah! mon ami, je dirai de lui ce que Louis XIN dit, dans Marion de Lorme, de l'Angely : |
Si je ne l'avais pas pour m’amuser un peu!...
Mais je l'ai, par bonheur; demain, tu goûteras de sa cuisine. En attendant, que vas-tu faire? Voyons!
— Mais, mon ami, je comptais passer, t’embrasser et m’en aller,
— Où cela?
— Je n’en sais rien,
— Tu mens, Max! tu en es à cette période de la douleur qui a besoin de distractions; tu as pensé à mol; et tu es venu à moi, merci! Oh! sois tranquille, la distraction ne sera pas folle; elle ne heurtera pas les angles encore tant soit peu obtus de ta douleur; car, je le vois bien, les angles aigus ont disparu, Vivent les douleurs honnétes, loyales et dans la nature ! elles se calment lentement, mais elles se calment. Vivent surtout les douleurs sans ressource! on ne les oublie pas, mais on s’y habitue. — Rappelle-toi les vers que Shakspeare met dans la bouche de Glodius, essayant de consoler Hamlet :
But you must know, your father lost a father, That father lost his; and the survival bound, In filial obligation, for some term. . . .
+ + + + « . to do obsequious sorrow.
Ici. mon cher Max , tu trouveras cette distraction grave qui ressemble tellement à l'ennui, qu'il faut être très-fort pour s'apercevoir qu’elle n'est que sa sœur, et, quand cette distraction-là ne te suffira plus, tu me quitteras, et tu suivras celle qui sera en harmonie avec la situation de ton cœur. Sois tranquille, si tu ne t’en apergois pas, je te préviendrai; moi, je m'en apercevrai, je suis médecin en douleur,
= Pourquoi ne Le guéris-tu pas toi-même, alors, pauvre ami?
— Mon cher Max, Laénnec, qui a inventé les meilleurs instruments d’ausculfation pour les maladies de poitrine, est mort de la poitrine, — Maintenant, je he te demande pas d’avouer si j'ai tort ou raison, Je te dis: J’ai, à une lieue d’ici, sur les bords dé l'Eure, une charmante maison dé campagne que je loue pour le moment, mais qu'à la première révolution j'achètérai. — J'y rentre tous les soirs; comme je Vattendais, tu y trouveras ton pavillon tout préparé.
Il sonna; je voulus faire une observation: un signe de là main m'imposa silence,
L'huissier entra.
— Failes mettre le cheval à la voiture, et dites à Georges de Conduire monsieur à Reuilly, puis de revenir me chereher à cinq heures,
L'huissier sortit,
— Quand ma journée sera finie, ajouta Alfred.
— et ta journée va se passer?...
— A compléter miu carte, Mot ami; c'est la près midre affaire véritablement sétieusé qui me soit tombée sous la main depuis que je suis préfet, Tu compronds qu'il ne faut pas que je la manque.
Cing minutes après, j'étais sur la route de Reuilly.
Reuilly, ou plutôt le chateau de Reuilly, était une charmante habitation. — C’était tout à fait la cage de ce misantbrope sybarite qu’on appelait Alfred de Senonches. Jolie bâtisse du xvri siècle, affectant, par ses deux tours aux toits pointus et ardoisés, des airs de seigneurie qui réjouissaient un œil aristocratique, il s'élevait sur une colline qui s’étendait en pelouse jusqu’à l'Eure, ombragée par un rideau de peupliers, — ces grandes herbes forestières qui poussent si bien en Normandie, — Aux deux côtés de ce tapis, se massaient, d’une façon pittoresque, des groupes d’arbres de ce vert vivace que l’on ne trouve que dans les localités un peu humides, tandis que les gazons, peignés frais chaque matin par des jardiniers invisibles, pouvaient rivaliser avec les pelouses les plus moelleuses d'Angleterre.
Un petit pavillon, se composant d’un salon, d’une chambre à coucher, d’un cabinet de toilette et d’un cabinet de travail, fut mis à ma disposition comme si, en effet, on m’eut attendu.
Il donnait, par un petit perron de quatre marches toutes garnies de géraniums, sur un parterre de fleurs; de sorte qu'à toute heure du jour et de la puit, sans ouvrir une autre porte que celle de mon appartement, je pouvais descendre au jardin, ou rentrer chez moi.
Les murailles du cabinet étaient couvertes de dessins de Gavarni et de Raffet, au milieu desquels deux ou trois Meissonnier tiraient l'œil par leur finesse, leur esprit et leur netteté.
Trois panneaux, l’un faisant face à la glace de la cheminée et les deux autres aux deux murs latéraux, formaient trois collections : l’un de fusils et de pistolets modernes, l’autre de fusils et de pistolets d'Orient, le troisième d’armes blanches de tous les pays, depuis le crid malais jusqu'au machete mexicain, depuis le couteau-baionnette de Devisme jusqu’au kandjiar ture.
Je me demandais comment un homme pouvait avoir en même temps des goûts artistiques et des
iplitudes administratives.
Ce fut l'observation que je fis à Alfred lorsqu'il acriva,
— Ah! mon cher, me dit-il, tu as été gaté par ta mère, toi; elle a très-bien reconnu qu'il n’élait aucunement nécessaire d’être quelque chose pour être quelqu'un, et qu'une grande personnalité valait mieux qu'une belle position. Moi, j'ai trois tantes dont je suis l'héritier unique, mais non pas absolu. Ce sont mes trois Parques; elles me filent des jours d’or et de soie; seulement, il y en a une qui est toujours prête à couper le fil, si je ne suis pas une carrière. Or, tu te figures bien, mon cher, que ce n’esl pas avec mes vingt mille livres de rente et avec mes quinze ou dix-huit mille francs d’appointements que j'ai six chevaux dans mon écurie, quatre voilures sans compter mes remises, un cocher, un valet de chambre, un piqueur, un cuisinier, et trois ou quatre autres domestiques dont je ne sais pas même les noms. Non, ce sont mes trois lantes qui se chargent de tout cela, — à la condition que je serai quelque chose. Elles se sont cotisées, elles ont mis une espèce d'intendant près de moi, et, en attendant qu'elles me laissent deux cent mille livres de rente qu'elles possèdent à elles trois, elles consacrent quatre mille francs par mois à l’entrelien de ma
les
rente personnelle et mes appointements me restent intacts comme argent de poche. Elles ont du bon, en somme, les trois vieilles dames; bien entendu, tu comprends que je leur fais payer & part mes diners ofliciels. J'ai, dans ce cas, pour elles, une at-! tention qui les touche infiniment. Comme uous sommes de race robine, — c’est-à-dire gourmande, — je leur envoie la carte, un dessin de la table que: je fais moi-même, — avec l'ordre du service et le nom des convives aristocratiques auxquels j'ai l'honneur de faire manger leur argent. Moyennant cette attention, je pourrais donner, sans abuser, un diner par semaine; mais je n’ai garde!
— Je comprends; cela t’ennuie…
— Non, pas précisément; manger n’est pas plus! ennuyeux qu'autre chose, quand on mange bien: Mais je m’userais comme homme politique, et je n’aurais plus de moyens d’action dans les grandes circonstances. Il faut se ménager. Veux-tu voir mon menu? . .
— Je suis bien profane, cher ami.
— Voyons, suppose que je suis un poéte et que je te dis des vers. — Ce ne sera jamais plus ennuyeux que des vers, va!
— Allons, dis ton menu.
— Pauvre victime !
Alfred tira un papier de son portefeuillle administratif, le déplia gravement et lut :
« Menu du diner donné au conseil général de l'Eure par M. le comte Alfred de Senonches, préfet du département. » )
— Tu comprends que c’est pour mes tantes que je me suis livré à cette ambitieuse rédaction, n’estce pas? à
Je fis signe que oui.
TABLE DE VINGT COUVERTS Deux potages.
A la reine, aux ayelines. — Bisque rossolis aux poupards. Quatre grosses pièces.
Turbot à la purée d’huitres vertes. — Dinde aux truffes de
‘Barbezieux. — Brochet à la Chambord. — Reins de sanglier à
la saint Hubert.
Quatre entrées.
PaAté chaud de pluviers dorés. — Six ailes de poulardes glaeées aux concombres. — Dix ailes de canetons au jus de bigarrades. — Matelotte de loltes à la Bourguignonne.
Quatre plats de rôt.
Deux poules faisines, l'une piquée, l'autre bardée. — Buisson composé d’un brochet fourré d’un chapelet de dix petits homards et de quarante écrevisses au vin de Sillery. — Buisson composé de deux engoulevents, quatre riles, quatre rameaux, deux tourtereaux, dix cailles rdties. — Terrine de foies de canards de Toulouse.
Huit entremets.
Grosses pointes d’asperges à la Pompadour, au beurre de
Rennes. — Croûle aux champignons émineés et aux lames de truffes noires à la Béchamel, — Charlotte de poires à la vanille, — Profiteroles au chocolat, — Fonds d’artichants rouges à la
lyonnaise et au coulis de jambon, — Macédoine de patates d'Espagne, de petits pois de serre chaude, et de truffes blanches de Piémont à la crème et au blond de veau réduit, — Mousse fouettée au jus d’ananas. — Fanchonnette à Ju gelée de pommes de Rouen.
Dessert.
Quatre corbeilles de fruits, = Huit corbillons de fines sucre= ries. — Six sorbetiéres garnies de six sortes de glaces. — Huit
compotions. — Huit assiettes de confitures et quatre espèces de fromages servis en extra avec porter, pale-ale et seoteb-ale, pour ceux qui, par hasard, aimeraient cos sortes de boissons,
Vins.,
De Lunel paillé avec le potage.
De Mercurez de la comète, au relevé et avec les horsd'œuvre.
; D’Ai de Moét non mousseux, bien frappé, vers la fin des enrées.
De la Romanée-Conti, avec le rôt.
De Château-Laffitte 1825, aux entremets.
Pacaret sec, malvoisie de Chypre, albano et lacryma-christi, au dessert.
Apres le café, tafia de Thor, absinthe au candi et myrobolan de madame Amphoux.
En achevant cette savante énumération gastronomique, Alfred respira.
— Eh bien, cher ami, que dis-tu de ma carte?
demanda-t-il.
—J’en suis émerveillé!
— Comme l’eau qu'il secoue aveugle un chien mouillé,
n'est-ce pas?
— Tu dis? i
— Rien; je cite Hugo. De temps en temps, je proteste contre Ja province par un souvenir de Paris, — mais tout bas; — peste! tout haut, cela nuirait à ma carrière. — En attendant, comment trouves-tu Reuilly?
— Une charmante habitation, cher ami.
— C’est 1a que je viendrai me retirer quand j’aurai été député, ministre, condamné à la prison perpétuelle et gracié, c’est-a-dire quand ma carrière sera complète.
— Diable! comme tu y vas!
— Dame, nous avons des antécédents : M. de Polignac, M. de Montbel, M. de Peyronnet. C’est l’avantage qu'ont les diplomates sur les ministres. Les diplomates se contentent de prêter un nouveau serment; moyennant quoi, ils passent de la branche ainée à la branche cadette, et tout est dit.
On annonça que nous étions servis.
— A propos, je n'ai invité personne pour t'avoir tout entier à moi, cher ami; notre seul convive sera mon premier secrétaire, excellent garçon dont j’aurais déjà fait un sous-préfet, si je n'étais un égoïste. Après le diner, nous trouverons deux chevaux tout sellés,à moins que tu n’aimes mieux aller en voiture,
— J'aime mieux aller à cheval,
— Je m'en doulais. A table!
Et, toujours saccadé, toujours nerveux, toujours soupirant, entre deux rires, Alfred me prit le bras et me conduisit à la salle à manger.
La soirée se passa en promenade, A neuf heures, nous rentrames; le thé nous allendait.
Après le thé, Alfred me conduisit lui-même à une bibliothèque de deux ou trois mille volumes,
— Je sais, me dit-il, que tu as l'habitude de ne jamais l’'endormir sans avoir lu une heure ou deux. — Tu trouveras là un peu de tout, depuis Malebranche jusqu'à Viclor Hugo, — depuis Rabelais jusqu'à Balzac. — J'adore Balzac, il ne vous laisse pas d'illusions, au moins! et celui qui dira ste a flatté son siècle, ne verra pas Jes choses en beau; lis les Parents pauvres, cela vient de paraitre, et c'est lout simplement désespérant, — Sur ce, je te laisse ; bonsoir!
Et Alfred sortit.
Je pris /ocelyn de Lamartine, et je rentrai dans ma chambre à coucher,
Je songeais à une chose singulière,
Je songeais à la différence qui peut exister entre une douleur et une autre douleur, selon la source où elle est puisée,
Ma douleur à moi, qui avait une source sacrée et
une cause irréparable, avait suivila pente ordinaire de la douleur.
D'abord aiguë, saignante, trempée de larmes, elle avait passé de cette période convrisive à une profonde tristesse pleine de prostration et d’atonie, puis à la mélancolique contemplation Ges luttes de la nature, puis au désir du changement de lieu, puis, enfin, au besoin, non avoué encore, de la distraction; — c'était là qu’elle en était.
Quant à Alfred, je ne sais si sa douleur était plus ou moins poignante, mais c'était le même rire, et, par conséquent, la même souffrance que quand je l’avais rencontré à Bruxelles.
Je n'avais eu que le cœur brisé; lui avait eu l’âme mordue. La morsure était venimeuse, sinon mortelle.
Le lendemain, je ne le vis qu’un instant, — à déjeuner; — il partait pour la préfecture; il avait le regard du maitre à jeter sur son diner. On m’attendait à six heures et demie ; j'étais libre jusque-là.
J'avais espéré me dispenser du diner; mais Alfred n'avait voulu entendre à rien. — En somme, comme c'était une chose nouvelle pour moi qu'un diner d’autorités départementales, j'avais assez facilement cédé,
Au moment de passer dans la salle à manger, Alfred me souffla tout bas à l'oreille
— Je Uai placé près de M. de Chamblay ; c'est le plus intelligent de la société; avec lui, on peut causer de tout. |
Je remerciai Alfred et cherchai mon éliquette.
"J'avais, en effet, pour voisin de droite M. de Chamblay, et pour voisin de gauche un monsieur dont j'ai oublié le nom.
On connait la carte du diner, — il était splendide ; mon voisin de gauche s’absorba dans le travail matériel de la déglutition.
Mon voisin de droite rendit à chaque plat une justice complète et intelligente. |
Nous parlames voyages, industrie, politique, littérature, chasse, et, comme m'avait dit Alfred, je trouvai un homme qui pouvait parler de tout.
Ce que je remarquai, c’est que la majorité de ces grands propriétaires élait opposée au gouvernement.
Au dessert, on porta des toasts.
Apres le diner, on passa au salon pour le café. A côté du salon était le fumoir, donnant sur le jardin de la préfecture,
Dans le fumoir, sur de magnifiques plats de porcelaine, élaient des cigares de toute espèce, depuis les puros jusqu'aux manilles.
M. de Chamblay ne fumait point. — Cette absence d’un délaut, si commun, qu'il est devenu une habitude de la vie sociale, nous rapprocha encore.
Nous laissämes nos fumeurs s'enivrer de tafia, d’absinthe et de myrobolan, et nous allimes nous promener sous les allées de lilleuls du jardin de la préfecture. +
M. de Chamblay avait maison de ville à Evreux, et maison de campagne à Bernay. :
. Autour de cette maison de campagne s'étendait une chasse magnifique,
Il avait là, ou plutôt sa femme, de qui lui venait sa fortune, avait la deux mille arpents de terre d'une seule pièce, ‘
Il m'invita à aller faire l'ouverture chez lui, et je m'y engageai presque, | La nuit vint pendant que nous causions; les sa-
lons s'illuminèrent, A partir de ce moment, il me
sembla reconnaitre une certaine impatience dans | mon interlocuteur, que la variété de sa conversa-
lion et le charme de son esprit me faisaient retenir, autan! que possible, loin de ses collègues,
Enfin, il n’y put tenir. ( à
— Pardon, me dit-il, je crois que l’on joue.
— Oui, lui répondis-je.
— Rentrez-vous au salon?
— Pour vous suivre; — je ne joue jamais.
— Ah! par ma foi, yous êtes bien heureux ou bien malheureux.
— Vous jouez, vous ?
— Comme un enragé!
— Que je ne vous retienne pas.
M. de Chamblay rentra au salon; j'y rentrai derrière lui. En effet, il y avait des tables pour tous les goûts, table de whist, table de piquet, table d’écarté, table de baccarat.
A dix heures, les invités de la soirée commencèrent à venir,
J'entendis Alfred qui disait à M. de Chamblay :
— Est-ce que nous n’aurons point madame ?
— Je ne crois pas, répondit celui-ci : elle est souffrante,
Un singulier sourire passa sur les lèvres d'Alfred, tandis qu’il répondait cette phrase banale :
— Oh! quel malheur ! Vous lui présenterez bien mes regrets, n’est-ce pas?
M. de Chamblay s’inclina.
Il était déjà tout entier au jeu.
Je pris Alfred a part.
— Pourquoi done as-tu souri quand M. de Chamblay Va dit que sa femme était souffrante ?
— Ai-je souri?
— J’ai cru m’en apercevoir.
— Madame de Chamblay ne va pas dans le monde, et l’on tient sur cetle espèce de reclusion, que je crois volontaire, toute sorte de méchants propos. — S'il faut zn croire les caquets des mauvaises langues, ce n’est point un mariage, sinon des mieux assortis, du moins des plus heureux; les deux fortunes élaient, à ce que l’on dit, à peu près égales, et marié, — séparé de biens, — M. de Chamblay, après avoir mangé son patrimoine, est, dit-on, en train d’entamer la dot de sa femme.
— Je comprends : la mère défend la fortune de ses enfants.
— Il n’y en a pas.
— Faites-vous vingt louis qui manquent contre moi, monsieur de Senonches? demanda M. de Chamblay, qui tenait les cartes,
Alfred fit de la tête signe que oui.
Puis, se retournant vers moi :
— À rhoins que tu neles fasses, toi, les vingt louis.
— Je ne joue jamais,
— G’est encore une de mes obligations, à moi, de jouer et de perdre; un préfet qui ne jouerait pas ou qui gagnerait, lu comprends, on dirait que je me fais préfel pour vivre,
— Voici vos vingt louis, dit Alfred.
Etil me quitla pour aller poser son argent sur la lable.
Alfred élait un homme du monde dans toute la force du terme; impossible de faire les honneurs d'un salon avec plus d'élégance qu'il ne le faisait; — aussi Élail-il cité comme modèle dans tous les départements, et les mères ayant des filles à ma rier n'avaient qu'un désir, o’est qu'il daignat jeter les yeux sur leur progéniture, et, quelle que fat la fortune des demoiselles à marier, il n'avait qu'à faire un signe,
Mais Alfred ne manquait pas une occasion de manifester son peu de goût pour le mariage, Le luxe du diner se prolongea pendant toute la soirée,
Il y eut, à profusion, glaces pour les dames, punch et champagne peut les hommes, jeu d'enfer pour tous.
Vers deux heures du matin, Alfred prit une banque de baccarat.
~— Oh! par exemple, me dit-il, à moins qu'il n’y ait serment, tu joueras une fois dans ta vie contre moi ou pour moi, ne fat-ce qu’un louis.
— Je ne jouerai pas, lui dis-je avec un sourire triste, en me rappelant l’antipathie de ma mère pour le jeu.
— Messieurs, dit Alfred, qui, comme les autres, commençait à subir l'influence du punch et du vin de Champagne, voilà un homme modèle : il ne boit pas, il ne fume pas, il ne joue pas. Le soir de la Saint-Barthélemy, le roi Charles IX dit au roi de Navarre : «Mort, messe ou bastille? » Eh bien, je ten dis autant, Max; seulement, je varie : Jeu, champagne où cigare? — Le roi de Navarre choisit la messe ; que choisis-tu ? :
— Je ne veux pas boire, parce que je n’ai pas soif; je ne veux pas fumer, parce que cela me fait mal; je ne veux pas jouer, parce que cela ne m'amuse pas, répondis-je. — Mais voilà cing louis que tu peux faire valoir pour mon compte au premier appoint qui manquera.
EL je posai mes cing louis dans la bobéche d’un chandelier,
-— Bravo! dit Alfred; messieurs, j'ai dix mille franes devant moi. .
Et Alfred tira de sa poche cing mille francs en billets de banque et cing mille francs en or.
Le jeu m/attristait profondément; je ne connaissais personne ; M, de Chamblay jouait avec acharnement et élait passé aux pavillons. — Je priai un domestique de me montrer machambre. *
Alfred couchait à la préfecture, et je n'avais cru devoir déranger personne, au milieu de la nuit, pour atteler ou seller un cheval.
J'avais done dit que je coucherais à la préfecture comme lui. |
On me conduisit à ma chambre, /
J'étais fatigué de tout le bruit qui s’était fait autour de moi depuis six ou sept heures; je ne tardai pas à m’endormir.
Le matin, je fus réveillé par ma porte qui s’ouvrait, et par Alfred qui entrait en riant. -
— Ah! mon cher, me dit-il, tu ne diras pas que la fortune ne te vient pas en dormant.
Et, lachant trois coins de son mouchoir, qu’il tenait à là main, il laissa tomber sur mon tapis une cascade d’or.
— Qu'est-ce que cela? lui demandai-je, et quelle plaisanterie me fais-tu ?
— Ob! c'est on ne peut plus sérieux; il faut te dire, cher ami, que j'ai ruiné tout le monde, si bien que j'ai été obligé d’abaisser ma banque de dix mille francs à trois mille; — avec ces trois mille, j'ai fait une dernière razzia, Toutes les bourses élaient vides; alors, j'ai vu tes cing louis dans la bobèche, « Ah! pardieu! ai-je dil, il faut que Max y passe comme les autres |» Je t'ai mis en jeu, et j'ai taillé poureinq louis; mais sais-tu ce que Lu as fait, entêté? Tu as passé sept coups de suile, et, au septième, Lu as fait sauter la banque! Bonne nuit!
Wt Alfred se retira, laissant un tas d'or au milieu de la chambre.
ne
» J'étais réveillé; j'essayai inulilement de me rendormir. Fs H La pendule sonna huit heures.
Je me levai.
Je complai l'or versé par Alfred sur le tapis : il y avait un peu plus de sept mille francs.
Je mis le tout sur la cheminée, dans une coupe |
de bronze; puis je m’babillai. Je descendis, et, comme mailre et domestiques se couchaient, je sellai moi-même un cheval, et j’allai faire un tour de promenade. —
- Jerentrai yers dix heures.
En rentrant, je trouvai Georges, qui me dit que son maître désirait dormir jusqu'à midi, et me faisait prier de m’installer dans son cabinet, et de faire le préfet, si cela pouvait m’amuser. \
+ Mon déjeuner était prêt.
- Je déjeunai.
* Pendant que j'étais à table, on vint me dire qu'une dame désirait parler à M. Alfred de Senonches.
* Je renvoyai le domestique demander le nom de celte dame,
+ Il revint en disant que c'était madame de Chamblay, et qu’elle venait pour affaire dé préfeelure,
Une curiosité me prit. Je me rappelai qu’Alfred m'avait chargé de son intérim; nous avions parlé de madame de Chamblay la veille, Je dis au domestique de la faire passer dans le cabinet officiel.
Je jetai les yeux dans la tue; elle était venue dans un élégant. coupé attelé de deux chevaux. Le cocher étañ en petite livrée.
Je sortis de la salle‘ manger, et, en traversant Yantichambre qui conduisait au cabinet, je vis un second domestique à la même livrée que le cocher.
avait accompagné sa maitresse à Vintéricur.
Ce coupé, ces chevaux, ces domestiques, indi- |
quaient bien qu'effectivement madame de Cham- Me vénait pour affaire, et qu'il n’y avait aucune indiserétion 4 moi à user de la procuration qui m’étit donnée.
Je rentrai dans le cabinet, Une femme était assise à contre-jour.
~ Sa mise était d’une simplicité et d’une distinetion parfaites; c'était ce que l’on appellé une matinée en taffetas gris-perle; le chapeau, moitié paille d'Ttalie, moitié taffetas de la même couleur que la malinée, n'avait pour lout ornement que quelques épis de folle avoine et de bluets,
Une yoilette de dentelle noire couvrait la moitié du visage, que madame dé Chamblay laissait dans Ja pénombre,
Elle se leva en m’apercevant.
— M. Alfred de Senonches?,., demanda-t-elle avéé uné voix hatmonieuse comme un chant,
Je la priai par un geste de se rasseoir.
— Non, madame, lui dis-je, mais tn de ses amis,
ale bonheur, ce matin, de tenir sa place, et qui s'en félicitera toute sa vie, si, dans ce court in- Grim, il peut vous ébre bon à quelque chose.
— Pardon, monsi¢ar, dit madame de Chamblay en faisant un mouvement pour se rétirér; mais ce que je venais démander à M. le préfet (et elle appuya sur Je fot) était une faveur que seul il pouvait m'accorder, én supposant même qu'ilme fa pat accorder, Je reviendrai plus tard, lorsqu'il sera libre,
— De grâce, madame ! lui dis-je.
Elle se rassit.
— Si c’est une faveur, madame, et s'il peut vous l’accorder, pourquoi ne pas me prendre pour intermédiaire? Doutez-vous que je ne plaide chaudement la cause dont vous daigneriez me charger?
— Pardon, monsieur, mais j'ignore même à qui j'ai l’honneur de parler.
— Mon nom ne vous apprendra rien, madame, | car il vous est parfaitement inconnu. Je m'appelle Maximilien de Villiers; je n’ai cependant pas le malheur de vous être tout à fait aussi étranger que vous eroyez. J’ai été présenté hier à M. de Chamblay. J'étais à côté de lui à table; nous ayons beaucoup causé pendant et après le repas; j'ai été invité par lui à l'ouverture de la chasse à votre château de Bernay; et, sans me permettre de yous faire une visite, je comptais avoir aujourd’hui même l'honneur de vous porter ma carte,
Je m'inclinai en ajoutant :
— C’est un homme d’une grande distinction que M. de Chamblay, madame.
— D'une grande distinction, oui, monsieur, c’est vrai, répondit-elle:
Et, en répondant, madame de Chamblay poussa ou plutôt laissa échapper un soupir.
Je profitai du moment de silence qui se fit à la suite de ce soupir pour jeter un regard sur madame de Chamblay.
C'était une femme de vingt-trois à vingt-quatre ans, plälôl grande que petite, à la taille évidemment mince et flexible, sous le mantelet large et flottant de sa matinée; elle avait des yeux d’un bleu d'azur assez foncé pour qu'au premier abord ils parussent noirs, des cheveux blonds tombant à l’anglaise, des sourcils bruns, des dents petites et blanches sous des lèvres carminées, qui faisaient encore mieux ressortir la paleur de son teint.
Dans tout l’ensemble du corps se réyélait un air de fatigue ou un sentiment de douleur annonçant Ja femme lasse de lutter contre un mal physique ou moral,
Tout cela me donnait le plus grand désir de con- | naître la cause qui amenait madame de Chamblay à la préfecture, | Si je vous inlerrogeais, madame, lui dis-je, sur le motif qui me procure l'honneur de votre vis site, vous croiriz peut-ôtro que je veux abréger les instants où j'ai le bonheur de jouir de votre pré: sence; cependant j'ai hâte, je vous l'avouerai, | de connailre en quoi mon ami pouvait vous êlre . utile, | — Voici toute l'affaire, monsieur: il y a un mois, | le tirage à la conscription a eu lieu; le fiancé de ma | sœur de lait, que j'aime beaucoup, a élé désigné par le sort pour partir; c’est un jeune homme de vingt et un ans, qui soutient sa mère et une plus jeune sœur; en outre, s'il ne fût point tombé à la conscription, il allait épouser la jeune fille qu'il time, Celle mauvaise chance fait done tout à la fois le malheur de quatre personnes.
Je m'inclinai comme un homme qui attend,
— Eh bien, monsieur, continua madame de Chamblay, le conseil de révision se rassemble dimanche prochain; M, de Senonches le préside ; un mot dit au médecin réviseur, mon pauvre jeune homme est réformé, et votre ami a fait le bonheur de quatre personnes,
— Mais le malheur de quatre autres, peul-êlre, madame, répondis-je en souriant,
— Comment cela, monsieur? me demanda ma dame de Chumblay étonnée,
— Sans doute, madame; combien faut-il de jeunes gens pour le canton qu’habite votre protégé? |
— Vingt-cinq.
— A-t-il quelque motif de réforme ?
Madame de Chamblay rougit.
— Je eroyais vous avoir dit, balbutia-t-elle, que c'était une faveur que je venais demander à M. le préfet.
— Cette faveur, madame, — excusez la franchise de ma réponse, — est une injustice, du moment où elle pèsera sur une autre famille.
— Voilà où je ne vous comprends pas, monsieur.
— C’est cependant bien facile à comprendre, madame. Il faut vingt-cinq conscrits; supposez qu'en | ne faisant aucune faveur, un soit bon sur deux? le nombre monte à cinquante, et le numéro 51 est sauvegardé par son chiffre même; me comprenezvous, madame ? |
— Parfaitement. |
— Eh bien, que, par faveur, un de ces vingt-cinq | jeunes gens qui doivent partir ne parte pas, le cin- | quante et unième, qui était sauvegardé par son nu- | méro, part à sa place.
— C’est vrai, dit madame de Chamblay en tres- | saillant. |
— J'avais done raison de vous dire, madame, re- | pris-je, que le bonheur de vos quatre personnes ferait le malheur de quatre autres personnes, peutêtre, et que la faveur que vous accorderait mon ami serait une injustice.
— Vous avez raison, monsieur, dit madame de Chamblay en se levant, et je n’ai plus qu’une prière à vous adresser. |
— Laquelle, madame?
— C’est de mettre la démarche que je viens de risquer si malencontreusement sur le compte de la légéreté de mon esprit, et non sur celui de la défaillance ¢e mon cœur. Je n’avais point réfléchi, voilà tout. Je n'avais vu qu’une chose: sauver un pauvre enfant nécessaire à sa famille. Cela ne se peut pas, n’en parlons plus. Il y aura quatre malheureux de plus en ce monde, et, sur la quantité, il n'y paraîtra pas.
Madame de Chamblay secoua une larme qui tremblait comme une goutte de rosée aux cils de sa paupière, et, après m'avoir salué, elle s’avança vers la porte,
Je la voyais s'éloigner avec un profond serrement de cœur.
— Madame, lui dis-je. .
Elle s’arréta.
— Seriez-vous assez bonne, à votre tour, pour m’accorder une faveur ?
— Moi, monsieur ?
— Oui,
— Laquelle?
— De vous asseoir et de m’écouter un instant?
Bile sourit tristement et reprit sa place sur son fauteuil,
— Je serais inexcusable, madame, lui dis-je, de vous avoir parlé si brutalement, si je n'avais à vous proposer un moyen de tout concilier.
— Lequel?
— Il ya des commerçants, madame, qui vendent de la chair morte : cela s'appelle des bouchers; il y en a qui vendent de la chair vivante : j'ignore le nom de ceux-là, mais je sais qu'ils existent; on peut acheler un homme à votre prolégé. |
Un sourire d'une tristesse profonde glissé sur les | lévres de madame de Chamblay.
— J'y ai pensé, monsieur, dit-elle; mais...
— Mais?... répélai-je,
— On ne peut pas toujours se passer le luxe d’une bonne action. Un remplaçant coûte deux mille francs, monsieur.
Je fis un mouvement de tête.
— Si ma fortune était à moi, continua madame de Chamblay, je n’hésiterais pas; mais ma fortune est à mon mari, ou plutôt est administrée par mon mari, et, comme ma sœur de lait n’est absolument rien à M. de Chamblay, je doute qu'il me permette de disposer de cette somme. à
— Madame, lui demandai-je, permettriez-vous à un étranger de se substituer à vous et de faire la bonne action que vous ne pouvez faire ?
— Je ne vous comprends pas, monsieur; Car je ne suppose pas que vous m'offriez d'acheter un remplaçant à mon protégé.
— Pardon, madame, insistai-je en voyant qu’elle faisait un mouvement pour se lever; seulement, veuillez m’écouter jusqu’au bout.
Elle reprit sa place.
— Sur un serment, ou plutôt sur une promesse que j'avais faite à ma mère, je n’ai jamais joué; cette nuit, mon ami Alfred de Senonches m'a forcé de lui confier cent francs pour les faire valoir. Avec ces cent francs, il en a gagné six ou sept mille, dont une portion à votre mari, probablement. Cet argent du jeu qu’Alfred m'a compté ce matin, je n’ai consenti à le recevoir qu’en le consacrant d’avance à une ou plusieurs bonnes actions. Dieu a pris note de cet engagement, puisqu'il vous envoie ce matin, madame, pour que Je fasse à l'instant même l’application de ma promesse,
Madame de Chamblay m’interrompit, et, se levant de nouveau :
— Monsieur, dit-elle, vous comprenez, n’est-ce pas, que je ne puisse accepter une pareille offre?
— Aussi, madame, répliquai-je, n'est-ce point à vous que je la fais. Vous me signalez où est la douleur que je puis guérir, où sont les larmes que je puis essuyer. J'y vais, je guéris cette douleur, j’essuie ces larmes ; vous n’avez aucune reconnaissance personnelle à me vouer pour cela. A la première quête que l’on fera pour une famille pauvre, pour une église à rebâtir, pour un emplacement de tombe à acheter, j'irai à mon tour chez vous, je vous tendrai la main, vous y laisserez tomber un louis, et yous m’aurez donné plus que je ne donne aujourd’hui, madame, puisque vous, m’aurez donné un louis qui vous apparliendra, tandis que je donne, moi, deux mille francs que le hasard (un mot de vous me fera dire la Providence) a mis en dépôt entre mes mains.
— Vous me donnez votre parole d’honneur, me dit madame de Chamblay d’une voix émue, que cet argent vient de la source que vous m'indiquez?
— Je vous en donne ma parole d’honneur, madame; je ne mentirais pas, méme pour avoir le droit de faire une bonne action,
Elle me tendit la main,
Je pris et baisai respectueusement cette main.
Au contact de mes lèvres, elle frissonna et se retira légèrement,
— Je n'ai pas le droit de vous empêcher de sauver une famille du désespoir, monsieur, me dit-elle; je vous enyerrai mon prolégé, où plutôt sa fiancée : le bonheur du pauvre garçon sera plus grand lui venant par elle.
Cette fois, ce fut moi qui me levai,
— eux lois je vous ai retenue, madame, lui disje, el maintenant je m’empresse de wus endre votre hiberté,
— Ne m’en veuillez pas d’en profiter pour aller annoncer à mes pauvres affligés une bonne nouvelle. Vous allez faire le bonheur de toute une famille, monsieur; Dieu vous le rende !
Je m’inclinai, el j’accompagnai madame de Chamblay jusqu’à la porte de l’antichambre, où, comme je l'ai dit, l’attendait son domestique. ; :
Resté seul, je me trouvai dans une singulière situalion d’esprit, ou plulôt de cœur.
D’abord, aprés avoir refermé la porte sur madame de Chamblay, je demeurai debout pres de la porte, sans savoir pourquoi je demeurais debout, ni précisément à quoi je pensais.
Je pensais à ce qui venait de se passer, et j'étais sous l’empire d’un charme puissant.
Sans me rendre compte de la cause, je me sentais dans un état de bien-être physique et moral que je n'avais jamais éprouvé.
Il me semblait qu'un équilibre inconnu venait de s’élablir entre toutes mes facultés.
Tous mes sens avaient acquis un degré d’acuité qui semblait les rapprocher de la perfection.
Je me -sentais heureux, sans que rien dans ma vie fal changé qui semblat me promettre le bonheur.
J’eus comme un remords ; car je m’étais dit, à la mort de ma pauvre mère : « Plus jamais je ne serai heureux ! » L :
Et voilà que je pensais à cette mort, non plus avec la douleur primitive qu'elle m'avail causée, mais avec une mélancolie sereine qui fixait mon regard au ciel,
Mes yeux furent éblouis par un rayon de soleil.
—O ma bonne mère, ma mère adorée! demandai-je à demi-voix, est-ce toi qui me regardes?
En ce moment, un léger nuage passa sur le rayon du soleil, qui reparut plus brillant,
On eût dit que c’élait l’ombre de la mort qui passail entre lui et moi,
Ce rayon de soleil, c’était un sourire : je le saluai en souriant, et je revins m’asseoir dans le fauteuil que j'avais occupé en face du fauteuil de madame de Chamblay, resté vide.
Et, là, je passai à rêver une des plus douces demiheures de ma vie,
Je fus tiré de ma rêverie par le domestique d’Alfred, qui m'annonça qu'une jeune fille vêtue en paysanne normande me demandait,
Je devinai que c'élait la sœur de lait de madame de Chamblay, qui venait me remercier.
Je dounai au domestique l'ordre de Vintroduire, et, quand il l'aurait introduite, d'aller prendre deux mille francs dans la coupe de bronze qui éluit sur ma cheminée, et de me les apporter.
C'était, en effet, la sœur de lait de madame de Chamblay.
Je vis entrer une charmante paysanne qui semblait de deux ou trois ans plus jeune que sa maitresse ; je dis sa mailresse, parce que je sus plus tard qu'elle remplissait près d'elle les fonctions de femme de chambre,
Elle portait, comme on me l'avait dit, le costume de la paysanue normande, mais dans toule sa co-
uellerie, Ce costume, qui allait parfaitement à Pair de son visage, en faisail une des plus jolies filles que j'aie jamais vues,
Elle était fort rouge et toute honteuse.
— C’est vous, le monsieur que... ? c’est vous, le monsieur qui...? balbutia-t-elle,
— Oui, c’est moi, le monsieur qui..., lui dis-je en riant.
— C'est que madame m/’a dit une chose qui ne me parail pas possible.
— Que vous a dit madame?
— Elle m’a dit que vous nous donniez deux mille francs pour acheter un homme a Gratien.
En ce moment, le domestique rentrait et me remettait les deux mille franes.
— C’est si bien possible, lui dis-je, que les voila, ma chère enfant, Tendez votre main.
Elle hésitait.
— Vous voyez bien que c’est yous qui ne voulez pas.
Elle avança timidement la main; j'y déposai les deux mille francs en or.
— Oh! mon Dieu! dit-elle, quelle grosse somme cela fait! Si nous ne pouvions pas vous la rendre!
— Madame ne vous a-t-elle pas dit, mon enfant, que je ne vous la donnais, au contraire, qu'à la condition que vous ne me la rendriez jamais?
— Mais, monsieur, vous ne pouvez nous donner une pareille somme pour rien?
— Je ne vous la donne pas non plus pour rien, et je vais vous la faire payer.
— Qh! mon Dieu, comment cela?
— Oh! rassurez-vous : en causant cing minutes avec moi de quelqu'un qui vous aime beaucoup, et que vous n’éles point assez ingrate pour ne pas aimer de voire côté.
— Je n’aime que deux personnes au monde, à part ma mère el ma pelile sœur : c’est Gratien et madame de Chamblay; et encore, je devrais dire madame de Chamblay et Gralien, car je crois que je l’aime encore mieux que lui.
— Eh bien, mais c’est de l’une de ces deux personnes que nous allons causer.
— De laquelle?
— De madame de Chamblay.
— Oh! bien volontiers, monsieur; je l'aime tant, que c’est un bonheur pour moi que de parler d'elle,
— Asseyez-vous alors, lui dis-je en poussant une chaise de son côté, et soyez heureuse
— Oh! monsieur, fit-elle,
J'insistai, elle s'ussit,
— Imaginez-vous, dit-elle avec une effusion qui donnail facilement à comprendre que les paroles debordaieat de son cœur, imaginez-vous que je ne l'ai jamais quittée, et qu'elle a toujours été si bonne pour moi, que je ne sais pas si, en priant pour elle toute ma vie, je m’acquilterai jamais. — Vous regardez mon costume, et vous le trouvez joli, n'est-ce pas, monsieur? C'est elle qui veut que je sois élégante; elle dit que cela la réjouit, et qu'elle joue à la poupée avec moi comme lorsqu'elle était enfant; tout cela, vous le comprenez bien, monsieur, ce sont des prélextes qu'elle prend pour me faire brave, el elle a eu bien souvent des querelles avec monsieur, à cause de l'argent qu'elle dépensuit pour ma toilette, Mais, sous ce rapport, elle a tou- Jours pensé à moi avant de penser à elle.
Je l'interrompis.
— Mais, lui dis-je, madame de Chamblay m'avait dit que vous éliez sa sœur de lait, je crois ?
— Oui, monsieur, je suis sa sœur de lait, en effet.
— Cependant elle m'a paru, à la première vue, un peu plus âgée que vous ne paraissez l'être.
— Ah! dame, monsieur, le chagrin, ça vieillit.
Je sentis mon cœur se serrer; je ne m’étais done pas trompé : madame de Chamblay était malheureuse.
— Le chagrin? répétai-je.
La jeune fille vit qu’elle en ayait dit plus qu’elle n’en voulait dire.
— Oh! le chagrin, quand je dis le chagrin, vous comprenez bien, monsieur, c’est les tracas que je veux dire. Ce n’est pas une raison parce qu’on est riche pour que l'on soit heureux; au contraire, souvent l’argent, quoiqu'il soit bon parfois, — et elle regarda joyeusement l'or qu’elle tenait dans sa main, — il y à d’autres moments où c’est la cause de bien des tourments; enfin, il y a un proverbe, n'est-ce pas? qui dit: «La richesse ne fait pas le bonheur! »
— Hélas ! oui, ma pauvre enfant, il y a un proverbe qui dit cela, et je suis bien triste, croyez-moi, qu’il s'applique à madame de Chamblay.
— Ah! dame, monsieur, le bon Dieu éprouve les bons,
— Y a-t-il longtemps, demandai-je comme pour changer la conversation, que madame de Chamblay est mariée ?
—I] ya quatre ans, monsieur; elle avail dix-huil ans,
— Ce qui lui en fait vingt-deux ?
— Oni, monsieur, vingt-deux.
— Et sans doute un mariage d'inclination?
La jeune fille secoua la tête,
— Non.
Puis, baissant la voix :
— C'est le prêtre, dit-elle, qui a fait ce mariage-là.
— Le prêtre ? Qu'est-ce que c’est que le prêtre?
— Oh! personne, rien, monsieur! dit la jeune fille, comme épouvantée de ce qu’elle venait de laisser échapper.
Et, en même temps, elle se leva,
— Mon enfant, dis-je, j’ai voulu causer avec vous de madame de Chamblay, parce qu’elle m’a paru une personne charmante; mais je n'ai jamais eu l'intention de vous demander les secrets de votre bienfaitrice.
— Et Dieu me garde, monsieur, de dire sur elle quelque chose qui ne soit point à dire! Mais, quant à ses secrels, que je ne connais pas plus que le reste de la maison, madame ne se plaignant jamais, il serait bien heureux qu'elle rencontral quelqu'un à qui les confier ; un ami, un bon cœur, cela la soulagerail, et je crois qu’elle a grand besoin d’être soulagée.
Je mourais d'envie d’en savoir davantage; mais je comprenais qu'il y aurait indiscrétion à aller plus loin, et je me fis un scrupule de rien surprendre à la naïvelé ou à la tendresse de la jeune fille,
Peut-être élais-je déjà allé trop loin.
— Eh bien, mon enfant, lui dis-je, soyez persuadée d'une chose : c’est que cel ami dont madame de Clamblay, selon vous, a si grand besoin, je serais heureux de l'être; c'est que le cœur où elle aurail du bonheur à verser ses secrets, je serais heureux de le lui ouyrir; je ne sais pas si l’occasion s'en presentera jamais, el, se présentant, si ce sera demain, dans un an, dans dix ans; mais, le jour od elle cherchera cel ami, où elle demandera ce cœur, indiquez-moi à elle. Dieu fera le reste, je l'espère.
La jeune fille me regarda avec étonnement,
— Kh bien, oui, monsieur, je le lui indiquerai, dit-elle; car je suis sûre, à la facon dont vous le au que vous Jerez pour elle Lout ce que ferait un rere,
Je lui posai la main sur l’épaule.
— Garde cetle croyance dans ton cœur, mon -enfant, lui dis-je, et, à l’heure du besoin, ne l’oublie pas.
— Soyez tranquille, dit-elle,
Elle fit quelques pas vers la porte, et s'arrêta d’un air embarrassé.
— Eh bien, voyons, lui demandai-je, qu’y a-t-il?
— Oh! dit-elle, c’est que... 2
— Quoi? |
— Mais non, je n’oserai jamais...
— Ose, mon enfant.
— C’esl que ce serait une bien grande faveur,
— Parle. :
— Non, non; décidément, je chargerai madame de la demander à monsieur,
— Eh bien, soit! lui dis-je pensant que la demande me vaudrait, soit une lettre, soit une visite de madame de Chamblay. Madame, mais personne autre que madame; à toute autre que madame, je refuse,
— Même à moi? demanda-t-elle en riant,
— Même à toi, répondis-je,
— Eh bien, alors, on obtiendra de madame qu’elle fasse la demande,
— lit, à cette condition, d'avance elle est accordée,
— Ah! monsieur, s’écria la jeune paysanne, quel malheur gue ce ne soil pas yous qui...
— Eh bien, après ? lui demandai-je,
— Oh ! rien, rien!
Et elle se sauva en courant,
Le soir même, je reçus à Reuilly cette lettre de madame de Chamblay :
«Monsieur,
» Zoé m’assure qu’elle a besoin de mon intermédiaire pour obtenir de vous une grande faveur. Quoique j'ignore complétement comment et pourquoi J'aurais une influence sur votre décision, son désir me paraît si palurel, que je me hasarde à vous le transmettre. |
» Elle me charge done, monsieur, de yous prier de lui faire l'honneur d'assister à son-mariage. Elle vous doit son bonheur, pauvre enfant! et, chose bien naturelle, elle désire que vous en soyez témoin.
» Si vous acceplez son inyilalion, j'en serai personnellement heureuse, puisque ce sera pour mol une occasion de vous adresser de nouveaux remerciments.
» Votre reconnaissanle, » DMÉE DE CHAMBLAY. »
— Qui a apporté cette lettre? demandais-je au domestique.
— Un garçon quia Vair d’être de la campagne, répondit celui-ci.
— Jeune ?
— Vingl-deux à vingl-trois ans.
— Faites-le entrer,
Le messager parut sur la porte. C’était un solide gars, aux joues roses comme les pommes qui bordentles routes de la Normandie, aux cheveux blonds comme les épis qui poussent dans les champs, aux yeux bleus comme les bluets qui poussent dans les épis, vrai descendant des races venues du Nord avec Rollon,
Seulement, il paraît que, dans la succession des âges, il avait perdu les instincls guerriers de ses ancêlres,
— Wh bien, lui demandai-je, c’est donc vous, conserit?
— Oh! conscrit ! répondit-il, c'était bon ce matin ; ce soir, grace à vous, je ne le suis plus !
— Comment! vous ne l’êtes plus? vous avez déjà trouvé un remplaçant ?
— Qui-da! avec de l'argent, on trouve tout ce que l’on veut. Il y avait Jean-Pierre, le fils du père Dubois, qui a pris le n° 120. Il n’y a pas de danger que ça monte jusqu’à lui. Son père lui a inculqué dans l’esprit qu'il voulait être soldat, il l’a cru; de sorte que nous avons traité pour dix-sept cents francs : c’est trois cents francs que Zoé aura à vous remettre. à
— Comment! demandai-je, son père lui a inculgué dans l’esprit qu'il voulait être soldat? Qu’entendez-vous par ces paroles ? ‘ :
— Jentends qu'il lui a fait accroire qu’il avait le gout militaire.
— Et dans quel but?
— Oh ! c’est un malin, le père Dubois.
— C’est un malin?
— Oui, un finaud.
— Comment cela?
— Un madré, quoi!
— j'entends bien ; mais pourquoi est-ce un malin, un finaud, un marré ?
— Il ne connaît que la terre, lui.
— Je ne vous comprends pas davantage, mon ami. |
— Oui; mais je me comprends, moi.
— Ca ne suffit peut-être pas, puisque nous causons ensemble.
— C'est vrai; mais le père Dubois, qu'est-ce que ça vous fait, à vous qui êtes de la ville, un pauvre paysan de la campagne?
— Ca me fait beaucoup, j'aime à m’instruire.
— Oh! vous vous gaussez! comme si je pouvais apprendre quelque chose à un homme comme vous.
— Vous pouvez m’apprendre ce qu’est le père Dubois.
— Oh! je vous l’ai dit et je ne m'en dédis pas.
— Vous m'avez dit que c'était un malin, un finaud, un madré qui ne connaît que la terre.
— L'est la’ vérité pure.
— Fort bien; mais c’est la vérité dans son puits, faites-l’en sortir.
— Oh ! ce n’est pas pour dire du mal de lui, mais c’est son Caractère, à cet homme; e’est le troisième qu'il a sous les drapeaux, ou, pour mieux dire, qu'il avait: les deux premiers ont été tués en Afrique ; mais Ga ne fait rien, ils élaient payés.
— Ah ci! mais ce n’est pas le père Dubois, c’est le père Horace, ce gaillard-la,
— Non, non, c'est le père Dubois,
— Je veux dire qu'il est patriote,
— Lui, patriote? Ab bien, oui, il s'inquiète bien de cela} il s'inquiète de la terre,
— C'est cela, de la terre de la patrie
— Mais non, mais non: de sa terre à luis il s’arrondit, cet homme. Ca va lui faire ses douze arpents,
— Ah! oui, je comprends,
— Voyez-vous, sa terre, c'est sa terre, Sa femme, ses enfants, sa famille, qu'est-ce que ea lui fait? Rien de rien, quoi! Sa terre avant tout. Le matin, dès cing heures, il est dans sa terre, jetant dans le champ de son voisin chaque pierre qu'il trouve, Selon Ja saison, il laboure, il ensemence ou il moissonne, Vous le rencontrez dans la rue avee une corbeille à la main; il regurde à droite, à gauche, Vous vous dites : « Qu'est-ce qu'il peut done cher cher comme cela, le père Dubois?» Du erottin de cheval pour fumer sa terre, I y déjeuve, il y dine,
| sur sa terre : un jour, il y couchera ! Le dimanche,
il se fait beau, il va à la messe, Pour qui croyezvous qu'il prie le bon Dieu? pour les morts, ou pour les vivants ? Bon! il prie pour sa terre, qu'il n’y ait pas d'orage, qu'il n'y ait pas de grêle, que ses pommiers ne soient pas gelés, que ses Dlés ne soient pas versés; puis, la messe dite, quand cha- Sun se repose ou s’amuse, il prend le chemin de sa terre.
— Comment! il travaille le dimanche?
— Non; il ne travaille pas, il s’amuse; il esherbe, il guette les mulots, il extermine les taupes. C’est sa jouissance, à cet homme; il n’a que celle-là, mais il paraît qu’elle lui suffit, Il a fait vendre ses deux premiers garçons et il a acheté de la terre avec.
— Mais ne me dites-vous pas que les malheureux ont été tués en Afrique?
— Ca ne fait rien; la terre reste, elle. Il y a trois ans qu’il soigne Jean-Pierre, qu’il le regarde grandir et qu'il dit à tout le monde : « Voyez le beau cuirassier que cela fera au roi Louis-Philippe. » C’est au point qu’on n’appelle à Bernay Jean-Pierre que le Cuirassier. Un mois avant le tirage, il metlait Lous les matins un cierge à Notre-Dame-de-la- Coulure pour qu’elle glissat un bon numéro dans la main de son fils, non point pour qu’il ne partit pas, dame : non, pour qu’il pat se vendre comme ses deux frères s'étaient vendus; et il a une chance, le vieux gueux ! le premier avait pris le 95, le second le 107, le troisième a pris le 120; s’il en avait un quairiéme, il prendrait le 150.
— Et, alors, vous avez traité ? c’est fini, signé ?
— Parafé par-devant notaire, pour dix-sept cents francs une fois donnés; c’est trois cents franes que Zoé aura à vous remettre.
— Et vous, mon ami, êtes-vous aussi un adorateur de la terre, comme le père Dubois ?
— Non; moi, je suis comme les oiseaux du bon Dieu, je vis de ce qui pousse sur la terre des autres.
— Et, comme les oiseaux, vous vivez en chantant?
— Le plus que je peux; mais, depuis quinze
| jours, je dois le dire, je ne chantais plus, je dé-
chantais.
— Cependant, vous exercez une industrie quelconque ?
Je cultive la varlope et fais fleurir le rabot; je suis garçon menuisier chez le père Guillaume, ot j'atlends, en gagnant cinquante sous par jour, qu'un oncle que je n’ai pas meure en Amérique ou dans les Indes en me laissant mille écus pour m’élablir à mon comple.
— De sorte qu'avec mille écus vous vous élabliriez ? F
— Oh! oui, grandement, et il y aurait encore du reste pour acheter le lit de noces; mais, n'ayant pas d’oncle...
— Vous n'avez pas d'oncle, c'est vrai; mais vous avez madame de Chamblay, qui aime beaucoup volre femme et qui est riche,
— Oui; seulement, elle ne tient pas les cordons de la bourse, pauvre chère créature! sans cela, ce n'est pas vous qui auriez achelé Jean-Pierre, c'est elle... Je ne vous en suis pas moins reconnaissant pour cela, croyez bien, attendu que dix-sept cents francs ne se rencontrent pas dans un tas de copeaux; car, au bout du compte, il n'a coûté que dix-sept cents franes, ce qui fait que Zoé aura trois cents lanes...
— C'est bien, c'est bien, nôus compterons. En allendant, mon ami, j'oublie que j'ai une réponse à faire à madame de Chamblay.
— Et puis à nous,
— Et puis à vous... A vous, elle sera courte et précise, la réponse: J'irai.
— Ah!-voila une bonne parole! Décidément, vous êtes un brave... Ah! pardon, excuse! fil-il en retirant sa main, qu’il m'avait tendue.
— Pourquoi pardon? pourquoi excuse?... demandai-je en lui tendant à mon tour la mienne.
— Ah! dame, c’est que d’un garçon menuisier à un vicomte, à un baron ou à un comte. Il est vrai que, quand il y a bon cœur des deux côtés...
— Vous avez raison, c’est un pont sur !’abime. Votre main, mon ami.
Gratien me donna une chaude et cordiale poignée de main.
— Maintenant, reste la lettre, dit-il.
— Dans un instant, vous allez l’avoir.
J’écrivis :
« Madame,
» Vous m'offrez une nonvelle occasion de vous revoir et de vous remercier encore une fois de m’avoir donné le prétexte de faire un peu de bien. Récompensez- moi toujours ainsi et je me fais joueur.
» Mes vœux s’uniront aux vôtres, madame, pour le bonheur de vos deux protégés.
» Tous les respects du cœur.