MAX DE VILLIERS
— Tenez, mon ami, dis-je à Gratien, voici votre lettre; remettez-la à madame de Chamblay demain matin,
— Oh! pas demain matin :
Gratien.
Je regardai la pendule, elle marquait neuf heures passées, é
— C’est que, comme vous ne serez pas à Évreux ayant dix heures du soir...
— Ca ne fait rien; madame m’a dit : « A quelque heure que lu reviennes, Gratien, fais-moi tenir la réponse de M. de Villiers. » Vous comprenez bien qu'après une pareille recommandation, fût-ce à minuit, elle l’aurait tout de même.
Evil partit, me laissant tout joyeux de cette idée, que madame de Chamblay altendait ma réponse avec assez d'intérêt pour avoir ordonné qu’on la lui donnat à quelque heure que ce fat.
ce soir, répondit
Je restai trois semaines sans avoir de nouvelles de madame de Chamblay, autrement que pour entendre dire que son mari venait de vendre une pe- Ule terre appartenant à sa femme.
Celle petite terre, qui valait cent vingt mille francs, disait-on, avait été vendue par lui avec une telle hate, qu'il n'avait point allendu d’en trouver la valeur, mais avait donnée pour quatre-vingt-dix mille francs.
Je ne sais pourquoi j’éprouvai l'irrésistible envie d'avoir cette terre,
Je m'informai : elle était située dans le département de l'Orne, et s'appelait la terre de Juvigny.
Madame de Chamblay possédait, aux bords de la Mayenne, un pelil chateau; c’est dans ce chateau qu'elle était née et qu'elle avait été élevée, Son nom de jeune fille était Edmée de Ju igny.
Le peul chateau avail été vendu tout meublé avec la terre,
Jallai chez le notaire qui avait fait cette vente. Il se nommait maitre Desbrosses et habitait Alençon.
Par bonheur, l'acheteur n'avait fait cette aequisition qu’à cause du bon marché, pour revendre Juvigny et gagner dessus.
Le notaire se chargea de lui demander quelles étaient ses prétentions.
Deux heures après, j'eus sa réponse : il voulait vingt mille francs de bénéfice net.
Cette augmentation ne portait la terre et le chateau de Juvigny qu’à la somme de cent dix mille francs; Ce qui la mettait encore à dix mille francs au-dessous de sa valeur.
Mais, me l’eût-on faite dix ou vingt mille francs de plus qu'elle ne valait, que je l’eusse encore achetée.
Je priai maitre Desbrosses de dresser le contrat, afin qu’on put signer le jour même : je m’engageais à payer dans cing jours.
Le même soir, le contrat fut signé.
Une heure après, je partais pour Paris, afin de réaliser une somme de cent dix mille francs. Je vendis du cinq pour cent, je complétai mes cent dix mille francs, et je repartis pour Alencon.
Maitre Desbrosses me félicita sur l’activité que j’avais mise à faire mon acquisition ; car, en mon absence, el le lendemain de mon départ, un prêtre étail venu pour acheter Juvigny.
Je ne sais pourquoi ces deux mots, un prétre, à propos de Juvigny, me firent penser à ces deux mots, le prêtre, qu'avait dits Zoé à propos de madame de Chamblay.
Il me sembla que le prêtre qui avait fait le mariage de madame de Chamblay devait être le même que le prêtre qui était venu pour acheter Juvigny.
Je demandai comment s'appelait ce prêtre.
Il n’avait pas dit son nom.
Je m’enquis de son signalement. C'était un homme de cinquante-cing à cinquante-six ans, d’une taille au-dessous de la moyenne, avec de pelits yeux verts, un nez pointu et des lèvres minces.
Il avait des cheveux rares collés sur la tête, et reslés noirs malgré son demi-siècle accompli.
Il avail parlé des localités de façon à laisser croire qu'il n’y était point étranger; il avait paru fortement contrarié d'arriver trop tard, elavait demandé le nom du nouvel acquéreur. On le lui avait dit; il avait répété deux fois : « Max de Villiers! Max de Villiers! » en homme à qui ce nom n’apprend rien ; puis il était parti.
En échange de mes cent dix mille franes et de mes frais de contrat, on me remit les clefs du château.
Je demandai à qui je pourrais m'adresser pour me piloter dans mon nouveau domaine, On m'indiqua unè vieille femme nommee Joséphine Gauthier, qui demeurait dans une pelile chaumière, à l’une des portes du pare.
C'était la seule gardienne qu'eût eue le château depuis qu'après son mariage avec M. de Chamblay, Edmée l'avait quitté, c’est-à-dire depuis quatre ans,
Je pris une voilure à Alençon, et me fis conduire au village de Juvigny.
Le chateau élail silué à un quart de lieue du vill ge,
J'y arrivai vers trois heures de l'après-midi, -
A la porte dune chaumière atlenante au pare, Je vis une bonne femme qui filait au rouet,
— N’éles-vous pas Joséphine Gauthier? lui demandal-je.
Elle releva la (Ale el me regarda,
MADAME DE CHAMBLAY. 2x
— Oui, monsieur, dit-elle, pour vous servir, si j’en étais capable.
— Vous en étes tout à fait capable, ma bonne femme, lui dis-je en sautant à bas de la calèche; je suis le nouvel acquéreur du château et de la terre de Juvigny.
— Vous? me dit-elle. Impossible!
— Pourquoi cela, impossible ?
— Ilest venu, il y a cing ou six jours. C’est un petit vieillot tout jaune qui m'a l’air d’un entasseur d’écus, tandis que vous...
— J’ai plutôt air d’un homme qui les fait sauter que d’un homme qui les entasse, n’est-ce pas?
— Oh! je ne veux pas dire cela, monsieur.
— Vous pourriez le dire sans m’offenser, la bonne mère, attendu que ce ne serait pas vrai; mais, pour mettre votre conscience en repos, je vous-dirai, moi, que le petit vieillot tout jaune qui a l’air d’un entasseur d’écus avait, en effet, acheté la terre de Juvigny et l'était venu voir; mais, moyennant vingt mille francs de bénéfice que je lui ai donnés, je la lui ai rachetée et la viens voir à mon tour. En tout cas, si vous éprouvez quelque répugnance à me piloter, ma bonne femme, je ferai la visite tout seul, allendu que voici les clefs, que m'a remises maitre Desbrosses.
— Moi, de la répugnance à vous piloter, moi, monsieur? Bien au contraire, je prélère que le bien de ma pauvre petiote soit à vous plulôt qu'a ce-vieux grigou.
— Pardon, ma bonne femme, demandai-je, qui appelez-vous votre pauvre petiote ?
— Ma pauvre pelite Edmée, donc.
— Est-ce que vous seriez la nourrice de madame de Chamblay, par hasard?
—Oui,monsieur; non-seulement sa nourrice, mais encore sa gouvernante.
— Alors, vous êtes la mère de Zoé?
— La mère de Zoé, avez-vous dit? fit la bonne femme en ouvrant de grands yeux.
— Non, je n'ai rien dil.
— Si fait, monsieur... Eb bien, moi, voulez-vous | que je vous dise qui vous êles? | — Oh ! je vous en délie bien, ma bonne f: inme.
— Vous m'en déliez? dit-elle en s’avancunt vers | moi, vous m'en déliez ? |
— Oui.
— Eh bien, vous êtes M. Maximilien de Villiers, enlendez-vous?
J'avoue que je fus singulièrement étonné.
— Ma foi, ma bonne ferme, lui dis-je, je n'ai aucune raison de garder l'incogoilo vis-à-vis de vous; d'autant plus que si, de mon côté, je vous demande | le secret, vous le garderez, n'est-ce pas? |
— Oh! tout ce que vous voudrez, monsieur,
— Eh bien, oui, je suis M. Maximilien de Villiers; mais comment le savez-vous ?
La bonne femme tira une lettre de son fichu,
— Connaissez-vous celle écriture-li? dit-elle,
— L'écrilure de madame de Chamblay!
— Oui, de madame de Chamblay.
— Eh bien, que vous dil celle lettre?
— Oh! lisez, lisez, monsieur |
Je dépliai la lettre, et je lus:
« Ma chère Joséphine,
» Je l'annonce une bonne nouvelle,
«On a achelé un homme à Gratien; il épouse Zoé aussitôt les formalités accomplies, Je tâcherai de l'envoyer chercher pour venir à la noce, car je serai bien heureuse de Le revoir,
» Si Lu me demandes comment tout cela est ar-
rivé, je te dirai que c’est par miracle, et jajouterai®
Prie pour un bon et noble jeune homme qui s’appelle Maximilien de Villiers.
» Ta pauvre MA. »
Je regardai la vieille femme.
— Eh bien, dit-elle, est-ce cela?
— Oui, c’est cela, la mère, lui dis-je les larmes aux yeux.
Puis, après un moment d’hésitation:
— Voulez-vous me vendre cette lettre? lui demandai je.
— Non, pas pour tout l'or du monde, répondit la bonne vieille; mais je veux bien vous la donner.
— Merci, merci, la mère! lui dis-je.
Et, par un mouvement irréfléchi, je portai vivement la lettre à mes lèvres.
— Ah! dit-elle, vous l’aimez !
— Moi? m'écriai-je. Vous êtes folle, ma bonne femme! je l’ai vue une seule fois dans ma vie.
— Eh! monsieur, dit-elle, est-ce qu'il en faut davantage quand on a des yeux et un cœur?
Et elle accompagna ces mots d’un geste indescriplüible,
Je me repliai sur moi-même. Cette bonne femme, avec son instinct de tendresse, avait lu dans mon propre cœur plus avant que moi-même.
— El maintenant, lui dis-je, voulez-vous me montrer le château?
— Oh! bien volontiers, dit-elle; venez par ici.
— Faut-il dételer, monsieur? demanda l’homme qui m'avait amené.
— Pour cela, bien certainement; je ne suis pas même sûr de m’en aller ce soir.
Puis, me retournant vers la vieille Joséphine:
— Pourrai-je coucher au chateau, si l’envie m'en prend ? lui demandai-je.
— Certainement, monsieur; je vous ferai un lit. Oh! vous trouverez tout en bon état, allez, et comme monsieur et madame, l'ont quillé.
—Maisil y a longtemps, cependant, que monsieur et madame ont quillé le chaleau?
— Il y a quatre ans.
— Et, depuis ce temps-là, ils y sont revenus?
— Madame, oui; deux fois. Jamais monsieur.
— El madame y a couché dans ces deux voyages?
— Une nuil chaque fois.
— Et elle n'avait pas peur ainsi toute seule ?
— Et de quoi donc voulez-vous qu'elle eût peur? Pauvre peliote! elle n'a jamais souhaité de mal à personne, pour que le bon Dieu lui en fasse,
— Où couchait-clle, dans ce cas-là ?
— Dans sa chambre de jeune fille; je vous la montrerai,
— Eh bien, allons done voir le château.
Nous nous acheminämes, en conséquence, vers le bâtiment.
C'élait une de ces jolies petites fabriques qui remontent au règne de Louis NII et qui sont baties en pierres el en briques, avec des toils couverts en ardoise,
On y entrait par un perron de dix ou douze marches, gracieusement arrondi et prolégé par une balustrade d'un beau modèle,
Sur le perron s'ouvrait l'antichambre, et, de l'antichambre, on passait, d'un côté, dans la salle à manger, et, de l'autre, dans le salon.
A la suite du salon était une bibliothèque.
Un grand escalier de pierre à rampe de fer conduisait au premier élage : c'était la que J'avais hate d'arriver,
La porte d'honneur s'ouvrait sur un salon a lapis-
series Louis XV trés-bien conservé, donnant sur la plus jolie partie du parc, au travers duquel coulait la Mayenne; un pont conduisait de la rive droite sur la rive gauche.
De ce salon, on passait dans une chambre à coucher tendue de damas vert. :
La bonne femme s’y arréta, et, me posant la main sur l'épaule :
— Tenez, monsieur, dit-elle, c’est dans cette chambre qu’elle est née, la pauvre enfant. Il y aura vingt-deux ans au 15 septembre prochain; le lit, qui est encore le même, était à la même place qu’aujourd'hui; sa mère me la tendit en me disant : « Joséphine, voilà ta fille; j’ai bien peur de n’avoir pas le temps d’être sa mère!» En effet, le surlendemain, elle était morte, pauvre chère créature du bon Dieu! Deux ans aprés, son pére se remaria et mourut à son tour, laissant à sa seconde femme cing cent mille francs d'argent comptant, trois fois autant à peu près à sa fille, Mais ce qu’il laissait à sa fille, c’étaient de bonnes terres et de bons chateaux dans le genre de celui-ci. Pourquoi M. de Chamblay s’en défait-il? Je n’en sais rien, continua la veille femme en secouant la têle; mais je doute que ce soit pour les remplacer par de plus beaux et de meilleurs. Ab! la pauvre chère petite, quand, quinze ans après, je l’ai vue couchée dans ce lit-!4, la nuitde ses noces, pâle, la tête fendue et ensanglantée, j'ai pensé à sa pauvre mère, qui me l’avait recommandée, et j'ai cru que j'allais mourir de douleur.
— Pardon, lui dis-je; mais je ne comprends pas bien. Vous dites, maintenant, quinze ans après sa naissance, la nuit de ses noces, et tout à l'heure vous me disiezque madame de Chamblay avait vinetdeux ans et était mariée depuis quatre; comment a-t-elle pu se marier à la fois à quinze ans et à dix-huit ?
— C'est qu’elle a été mariée deux fois, la chère enfant, si cependant, la première fois, cela peut s’appeler un mariage... d’entends encore les cris de Zoé; à ses cris, j’accourus; il était trop tard! Edmée était couchée là, monsieur, pâle comme une cire, perdant tout son sang par une blessure qu’elle avait reçue à la tête.
— Que lui était-il arrivé?
— Ob! quant à cela, c’est un mystère; on n’en a jamais rien su; il n’y avait que Zoé et elle qui pussent parler, et ni l’une ni l’autre n’ont jamais voulu rien dire à ce sujet; moi, je crois que c’est ce monstre de M. de Montigny qui avait voulu la tuer.
— Qu’était-ce que M. de Montigny?
—Son premier mari, un protestant, un hérétique, un parpaillot; c’étail sa belle-mère, qui était une Anglaise, qui l'avait mariée à ce malheureux. Par bonbeur, le prêtre.
— Ab! ah! m'écriai-je, voilà le prêtre qui revient,
— Oh! oui, par bonheur, comme je disais...
Je l’interrompis.
— Un pelit homme, n'est-ce pas? de cinquantecing 4 cinquante-six ans, avec des yeux verts, un nez pointu et des lèvres serrées, des cheveux bruns, rares et collés sur les tempes ?
— Ab! vous connaissez donc l'abbé Morin?
— C'est l'abbé Morin qu'il s'appelle?
Oui; un bien brave homme, qui lui ayait fait faire sa première communion, à la pauvre petiote ! I] plaida pour elle et en son nom, et oblint des trihunavx la séparation de corps et de biens. Ge ne fut pas difficile, vous comprenez : un mari qui, la premiére nuit de ses noces, fend la tête de sa femme!
— Qu'est devenu ce M, de Montigny?
— Il est mort deux ans après, comme un en-
ragé,en blasphémant contre le pauvre abbé Morin!
— De sorte qu’elle se trouva veuve sans avoir été femme ? «
— Oh! mon Dieu! oui : c’est alors qu’elle épousa M. de Chamblay. Cette fois-ci, c’est le prêtre qui la maria, et le bon Dieu a béni leur union.
— Mais, demandai-je à la bonne femme, vous croyez donc madame de Chamblay beureuse ?
— Sans doute : les deux fois que je lai vue, elle
m'a parlé de son mari comme d’un homme dont
elle n'avait qu’à se louer, et, chaque fois qu’elle m’a écrit, elle n’a pas manqué de me mettre dans sa lettre qu’elle était bien heureuse. Et puis, allez, elle a ce bon abbé Morin qui veille sur elle, et, avec lui, pauvre petiole, elle est bien sûre de son paradis dans ce monde et dans l’autre!
— Et lorsqu'elle venait ici, vous m'avez dit qu’elle couchait dans sa chambre de jeune fille?
— Oui,
— Et vous m'avez promis que vous me la montreriez ?
— Sans doute ; elle vous appartient, comme tout le reste. :
— Eh bien, montrez-la- moi.
La bonne femme ouvrit une petite porte qui donnait de la chambre à coucher de damas vert dans une chambre moitié moins grande que cette dernière, tapissée de mousseline blanche, tendue sur satin bleu.
Contre la muraille était un petit lit de pensionnaire de forme Louis XVI, avec les deux dossiers capitonnés de satin bleu: sur la cheminée, recouverte de velours bleu, étaient une petite pendule, deux vases de Sèvres et deux candélabres plus ou moins en porcelaine de Saxe, avec des fleurs adorablement peintes et admirablement travaillées.
Un petit bureau de bois de rose était dressé contre la fenêtre; les fauteuils et les chaises étaient recouverts de satin bleu broché de fleurs aux couleurs naturelles.
Enfin, dans un petit enfoncement placé dans un angle, était une espèce de petit autel, ou plutôt de prie-Dieu, surmonté d’une Vierge qu'à la pureté et à la délicatesse de ses formes, on eût pu attribuer à Jean Goujon.
Cette Vierge était de marbre, sans autre ornement qu’un léger filet d’or bordant son manteau et cerclant sa tête.
Mais ce qui me frappa surtout, c’est qu’autour de son cou elle portail une couronne, et à son coté un bouquet de fleurs d'oranger.
La bonne vieille vit que ces deux objets attiraient plus particulièrement mon attention.
— C'est sa couronne et son bouquet, qu'elle a consacrés à la Vierge, la chère enfant, dit-elle,
Je poussai un soupir.
Cetle petite chambre m'inspirait une mélancolie pleine de douceur ; c'était le tombeau de tous les souvenirs, de tous les bonheurs, de toutes les joies de la jeune fille. Là, elle avait déposé sa robe virginale el sa blanche couronne, et, avec elles, tous ces rêves purs, toutes ces visions célestes du malin de la vie, De celle chambre, où elle avait grandi sous l'œil de sa belle madone, elle était sortie pour entrer dans ce monde de douleurs et de corruption qu'on appelle la société, Elle y avail perdu son sourire d’ange et sa fraicheur de rose; elle y avait pris cette pâle teinte des fleurs d'automne qui ont déjà frissonné au vent de l'hiver; elle y avait amassé les larmes, celle amère rosée qui tombe#a l'aube des jours orageux, et elle y était revenue deux fois pour y chercher sans doute, dans son blanc passé, de la
foree contre le douloureux présent et le sombre avenir.
Sans faire attention que la bonne femme était là, je tombai a genoux sur le prie-Dieu et je baisai les pieds de la Vierge, que sans doute elle avait baisés tant de fois...
Le léndemain, je partis, recommandant à Joséphine Gauthier le plus grand secret sur ma visile, ainsi que sur mon acquisition, et lui laissant toutes les clefs, excepté celle dela petitechambre virginale.
Celle-là, je l’em portai.
Je revins à Evreux, ou plutôt au.château de Reuilly. J'étais absent depuis près de six jours; je n'avais pas même dit à Alfred de Senonches que je parlais.
J'avais une telle expression de joie et de sérénité sur le visage, qu'il me regarda avec élonnement, mais sans laisser échapper autre chose que cette exclamation :
— Heureux homme, va !
Je ne répondis point; je ne voulais ni nier ni avouer que je fusse heureux.
— Il y a une chose dont je réponds, continua Alfred, c'est que tu ne viendras pas aujourd’hui avec moi à Evreux.
— Et pourquoi cela? demandai-je.
— Parce que tu as besoin dé solitude, mon cher ami, du frémissement des grands arbres, du murmure de la rivière, des rayons du soleil filtrant à travers le feuillage, toutes choses dont je n’ai plus affaire et que je te cède à mon grand regret. Marche dans tes rêves, égare-loi dans ton paradis, heureux homme ! Moi, je vais être ulile à mon pays, je vais faire de l'administration, je vais gratter mon parchemin; écris, toi, pendant ce temps-là, sur ton papier couleur de rose.
Je ne lui répondis pas, je l’embrassai.
— Ah! dit Alfred, tu es encore plus chez les anges que je ne croyais. Et quand on pense que, moi aussi, il y a eu un temps où je ne pouvais résister au désir d’embrasser un ami, où j’appelais les hommes mes frères, et où j'aurais voulu avoir toutes les fleurs du paradis pour les jeter sous les pieds de la femme que j'aimais !
Iléclata de rire.
— Par bonheur, j'en suis bien revenu, de ce temps-là ! ajouta-t-il. Promeéne-toi, rêve, soupire; je te donne Reuilly et vais à ma préfecture.
Et, sur ces mots, Alfred de Senonches sauta dans
son lilbury, prit les rênes des mains de son domes- ”
tique, cingla d’un coup de fouet son cheval, qui se cabra, bondit et l'emporta comme s'il était monté sur le char de l'éclair.
I] me laissa, comme il me l'avait dit, avec la solitude, le frémissement des arbres, le murmure de la rivière, ces véritables amis de l’homme heureux ou malheureux, qui sourient à son bonheur, qui compalissent à sa tristesse.
Aussi, la première chose que je fis fut-elle de m'enfoncer dans le pare, d'en chercher l'endroit le plus sombre, l'arbre le plus épais, et de me coucher dans l'herbe comme un écolier en vacances,
Depuis combien de temps élais-je là à rêver? Je n'en sais rien; la voix de Georges me tira de ma réyerie.
Je me retournai,
— Vous m’excuserez, monsieur, me dit-il, mais c'est M. le curé de Reuilly, qui, en l’absence de M. le comte, désire vous parler,
. Et, en effet, à quelques pas en arrière du domestique, je vis le curé, qui se tenait attendant, le chapeau à la main.
Rien ne me touche comme l'humilité chez un prêtre, attendu que c'est une vertu de son état, et qu’il est très-rare que l’homme ait la vertu de son état.
Je me levai vivement, et j’allai à luile chapeau à la main, et tout en l’observant.
. C'était un homme d’une quarantaine d’années, au visage doux et mélancolique; il avait de grands yeux noirs, de belles dents blanches, le teint pâle et un peu maladif.
— Je vous demande pardon de vous avoir tiré de votre réverie, monsieur, me dit-il d'une voix douce; mais votre ami m'a dit une fois pour toutes de ne pas craindre de le déranger quand il s'agirait d’une bonne action.
— Je reconnais là mon misanthrope, répondis-je en riant, et en faisant signe au bon curé de se couvrir.
Mais lui, avec un sourire triste :
— Je viens au nom des pauvres, monsieur; je dois done étre humble comme ceux que je représente.
Etil me fit signe à mon tour de mettre mon cha-. peau sur ma téte.
— Vous venez au nom de Dieu, monsieur, lui répondis-je; c’est done à moi de rester découvert devant vous.
— Monsieur, continua le prétre, un petit hameau situé à une demi-lieue d'ici, si petit et si pauvre, qu'il n’a pas même de nom et qu'on l’appelle le Hameau, a été brûlé par d'imprudence d’un enfant. On a ouvert une souscription où chacun verse son aumône. C’est aussi peu que l’on veut, monsieur; Dieu voit le fail et ne compte pas la somme.
Et il me présenta un papier que je dépliai; sur ce papier se trouvaient déjà quelques signatures.
Je tirai dix louis de ma poche.
— Monsieur le curé, lui dis-je, voici mon aumône; soyez assez bon pour me laisser votre liste; je me charge d’y faire souscrire mon ami.
— C'est une des choses consolantes de ce monde, monsieur, me dit le curé, que de voir Dieu bien placer la richesse. Dix ou douze cœurs comme le vôlre, et les pauvres gens recueilleraient plus qu’ils n'ont perdu.
— Oh ! vous les trouverez, monsieur, n’en doutez pas, lui répondis-je.
— Ce sera une grande joie pour moi, monsieur,
Et il s'inclina pour se retirer,
— Pardon, lui dis-je; je vous accompagne jusqu'au chateau,
— Je ne voudrais point vous déranger.
— Je vais à la ville.
— En ce cas, monsieur, c'est autre chose.
Et, comme il ne voulut point remettre son chapeau sur sa tôle, nous marchâmes l'un à côté de l'autre le chapeau à la main,
Arrivé à la porte du château :
— Monsieur, me demanda-t-il, quand me permeltrez-vous de venir reprendre cette liste ? Je fais la quête moi-même, et votre générosité donnera peul êlre aux autres l'idée d'être généreux. Je comple beaucoup sur le bon exemple.
— Vous n'osez pas dire sur l’orgueil, monsieur le curé,
— Je ne vois que ce que l’on me montre, monsieur; à Dien seul appartient de lire dans les cœurs. — Je ne vous donnerai point cette peine de repasser av château, et j'aurai l’honneur de remetire chez vous la liste et les aumdnes que j’aurai recueillies avant ce soir. Qui secourt vite secourt deux fois ; je sais cela.
Le curé salua et s ’éloigna. Une fois la grille du château dépassée, il remit son chapeau sur sa tête.
Tout cela était fait dignement et simpl«ment. Cet homme, il n’était pas besoin de le regarder à deux fois pour s’en convaincre, cet homme était un prétre selon le cceur de Dieu.
Je dis A Georges de mettre le cheval au coupé. Une demi- heure après, j'étais à la préfecture.
L’étonnenient d’Alfred fut grand de me revoir.
— Ab! par exemple, me dit-il, si l’on m'’eût demandé qui frappait à ma porte, je n’eusse point parié pour toi! Qu'arrive-t- il donc? Le feu est-il à Reuilly? Et encore j'espère bien que tu ne te dérangerais pas pour si peu.
— Non, lui répondis-je, le feu n’est point à Reuilly; mais il parait qu'il a été au Hameau.
— Qui; j'ai enleudu parler ce cela; il y a cinq ou six maisons brülées.
— Quel homme est-ce que ton curé?
— Comment! que mon curé? Esl-ce que j'ai un curé, moi ?
— Je veux dire le curé de Reuilly.
— Oh! un excellent hemme! Du moins, il m’a paru ainsi,
— Il le faut bien, puisque tu lui as donné chez toi ses grandes entrées.
— C'est vrai.
— Il en à profité en venant faire sa quête.
— Ah! oui, pour les incendiés. Eh bien, tu vois ce brave hommeJa? 0
— Le curé, toujours?
— Oui; — ilest malade : il est poitrinaire. Aussi vrai que, dans deux ans, je serai député, lui, dans
, deux ans, il sera mort; eh bien, il va peut-Ctre faire trente ou quarante lieues à pied pour recueillir un billet de mille francs pour les pauvres incendiés. Voilà les vertus que j j'adunire, et non pas celles de nus ausléres Excellences.
— kt, moi aussi, je les admire. C'est pourquoi, en Jui donnant mon aumône, je lui ai promis la tienne,
— Combien lui as-tu donné?
— Dix louis,
— Mais Lu me ruines, malheureux !
— Comment cela?
— C’est Loi qui donneras le plus de tout le département : j'en suis bien sûr ; mais le préfet doit donner le double de celui qui donne le plus. Tiens, voila vingt louis pour ma souscriplion; et, une autre fois, quand tu Vaviseras de faire le généreux, comple avec ma bourse avant de compter avec la ticuue |
Je me levai,
— Eh bien, tu Ven vas? me demanda Alfred,
— Oui, j'ai procuration du curé, etj’ai une bonne maison à exploiter, À ce soir à diner, Veux-tu que j'invile le curé à venir diner avec nous?
— Jovile; mais il refusera.
— Pourquoi cela?
— Ji suit un ré giine; je Vai dit qu'il était malade,
— Tant pis! j'ai peur d'être forcé de hair un autre prèlre, ét je ne seras point fâché, comme cotupensalion, d'aimer celui-ci,
Je saluai Alfred et remontai dans mon coupé, — Chez M, de Chamblay ! dis-je à Georges.
Vous comprenez quelle élait ma pensée, n'est-ce
pas, cher ami, el pourquoi j'avais pris la liste aux mains du curé?
J'avais immédiatement compris que c'élait un moyen tout trouvé dé faire une visile à madame de Chamblay, que je ne comptais revoir que le jour de la noce de Zoé.
Je fis demander si M. de Chamblay était chez lui,
M. de Chamblay était à Alençon.
Je tis demander si i madame de Chamblay était visible.
Le domestique revint et me fit passer au salon.
Madame me priait de l’attendre quelques secondes,
Pendant ces quelques secondes, je regardai autour de moi : glaces magniliques, cheminée admirablement garnie, meubles de Boule entre les fenélres, tapis moelleux, canapé et fauteuils confortables et à la dernière mode; tout indiquait une maison non-seulement riche, mais encore luxueuse,
Au milieu de mon examen, la porte s’ouvrit, et madame de Chamblay entra.
Elle était coillée en cheveux, avec un petit fichu de dentelle noué sous le menton et un narcisse, pâle et blane comme elle, dans les cheveux.
Je m'inclinai devant elle.
— Excusez-moi de vous déranger, madame, lui dis-je avee une voix dont je cherchais en vain à déguiser l’émotion ; j'avais demandé M. de Chamblay, on ma répondu qu'il était en voyage; — alors, je me suis hasardé à demander si vous étiez visible Je n’espérais point que vous me feriez la grâce de me recevoir.
— C'est un véritable plaisir pour moi, monsieur, répondit-elle ; car, depuis que je vous ai vu, je me suis reproché plus d’une fois de ne point vous avoir remercié comme je le devais au nom des bienheureux que vous avez fails. — Et maintenant que vous voilà rassuré, asseyez-vous, monsieur, et dites-moi, si loulefois cela peut se dire à la femme, quelle chose vous faisait désirer de voir le mari.
— Mon Dieu, madame, lui répondis-je, je vous avouerai qu’en commençant par demander M. de Chambly, j'obéissais à une convenance sociale. C'était vous que je désirais voir.
Elle releva vivement la tête.
— Aimez-yous mieux que j’emploie une autre 10culion, madame? C’étaila vous que j'avais affaire.
Un sourire m’engagea à continuer.
— Quand vous avez bien voulu permeltre, madame, que je fusse pour quelque chose dans le salut de vos prolég és, j'ai eu Vhonneur de vous dire qu’à la première occasion qui se présenterait de faire une bonne action je penserais à vous,
La jeune femme tressaillit.
— Celle occasion est venue, madame: un malheur est arrivé à un petit village nommé le Hameau; ila été brûlé, ou à peu près; le curé de Reuilly, qui s’est chargé de faire une quête pour les incendiés, est venu ce malin au petit chateau d'Alfred, Alfred n'y élail pas; j'ai pris la liste des mains du curé; je lui ai remis mon aumône, j'ai passé à Ja préfecture prendre celle d'Alfred, et je viens vous demander la vôtre.
Les joues de madame de Chamblay, qui étaient trés-pales, se couvrirent d'une vive rougeur; il me sembla qu'elle tremblait, el je la vis essuyer quelques gouttes de sueur qui perlaient à son front.
Toul à coup elle sourit comme ayant une idée,
et, lirant de son doigt une bague dans laquelle était enchassé uo brillant :
— Touez, monsieur, voici mon aumone,
me dit-elle en se levant,
Je Ja regardai avec étonnement,
— Vous me refusez? demanda-t-elle.
— Non, madame, répondis-je; mais je ne vous comprends pas. Cette bague vaul cing cents franes, sans compter le travail de la monlure, qui est de Froment Meurice, je crois.
Elle ne répondit pas, et continua de me tendre la bague.
— Ce que je venais vous demander, madame, continuai-je, c’élail une simple aumône, comme on la met A la messe dans la bourse d’une quéteuse. C'était un louis, par exemple.
Elle sourit tristement. Mon ami, je n’oublierai
. jamais ce sourire.
— Monsieur de Villiers, dit-elle, à un homme comme vous, on peut tout dire; à un cœur comme le vôtre, on peut tout confier.
— Dites, madame.
— Eh bien. il y a des moments où il est plus facile à une femme qui ne dispose pas de sa fortune de donner une bague de cing cents francs... qu'un louis
Et, laissant tomber la bague dans ma main, elle sortit en appuyant son mouchoir sur ses yeux.
Avant qu’elle eût refermé la porte, le bruit d’un sanclot était arrivé jusqu’à moi.
Je regarda une seconde fois ce salon, presque épouvanté du luxe qui y régnait.
— Oh! mon Dieu! murmurai-je, est-il possible qu'une femme qui a apporté deux millions de dot à son mari n'ait pas, au bout de quatre ans de mariage, un louis à donner à des incendiés! Oh! mon Dieu ! mon Dieu! une telle femme est plus pauvre, plus misérable, plus à plaindre que ceux à qui elle fait l'aumône!
EL j'appuyai la bague sur mes lèvres, et je m’é- Jangai hors du salon; j'avais besoin d'air : j'étouffais!
Et elle ne s'était jamais plainte, dans toutes ses lettres, à sa nourrice.
Elle lui avait laissé entrevoir qu'elle était heureuse. >
Mais c'était done un ange que cette femme-là !...
Le même soir, je portai au curé de Reuilly mille francs : quatre cents francs au nom d’Allred, six cents francs au nom de madame de Chamblay.
Ces six cents francs élaient le prix de la bague, à l'estimation du premier joaillier d'Évreux.
Je wavais pas oublié ce que Gratien, le futur époux de Zoé, m'avait dit: «J'attends, en gagnant cinquante sous par jour, qu’un oncle que je n'ai pas meure en Amérique ou dans les Indes, en me laissant mille écus pour m'établir à mon compte, »
Il me restait cinq mille cing cents francs de mon gain, plus les trois cents francs que Zoé me redevail, comme disait Gratien,
Le lendemain du jour où j'avais fait à madame de Chamblay cette visite qui m'avait si fort impressionné, en soulevant un coin du voile qui couvrait sa vie, je partis pour Bernay, toujours sans rien dire à Alfred : je ne voulais pas que l'on sat où j'alluis,
Au reste, cher Alfred, je dois lui rendre cette justice, c'était bien l'homme le moins questionneur qu'il y edt au monde,
Je me contentai de Ini demander si, pour deux ou trois jours, je pouvais disposer d’un de ses chevaux de selle, et, sur sa réponse affirmative, je fis seller ma monture, je la chargeai d’un léger porte-
manteau, et, pour ne pas dénoncer mes intentions,
je rejoignis par un détour la route de Bernay.
Bernay était le but de mon voyage.
Je fis reposer mon cheval à Beaumont-le-Roger : deux heures après, j'étais à Bernay, hôtel du Lion d'or.
Je ne connaissais point Bernay; c'était la première fois que j’y venais: je fus donc obligé de m'informer près de mon hôte.
Je demandai d’abord où était situé le château de M. de Chamblay.
Le chateau de Chamblay était situé sur les collines du Cours, dans la vallée de la Charentonne. La charmante petite rivière qui donne son nom à la vallée serpentait à Pextrémilé du pare, auquel elle servait de limite, un peu au-dessous de l'endroit où ses deux bras se séparent en amont de l’éghse de la Coulture, comme on dit là-bas, pour aller se réjuindre au delà de la ville et continuer leur cours vers le midi.
Je n’avais pas besoin d’en savoir davantage.
Je m'acheminai vers le chateau.
C’était une batisse moderne, avec un fronton du temps de l’Empire, et les lignes droites et tristes de Varchiteclure da commencement du xix° siècle,
Ce qu’il y avait de remarquable dans le château, c'était le pare au milieu duquel il s'élevait.
J] était situé à un demi-kilomètre environ des dernières maisons de la ville, ou plutôt du village qui, se groupe autour de l’église.
Parmi ces dernières maisons, une charmante petite bâtisse portait un éeriteau. C'était une de ces jolies et pilloresques chaumières en galandage, construites en pièces de bois et en moellons.
Les pièces de bois, peintes en vert, étaient visibles; les contrevents étaient peints en vert comme les pièces de bois; il y avait un toit de chaume, et, sur la eréte de ce toil, tout un champ d'iris s'ouvrait, fleurissant joyeusement au soleil,
Portes et volets étaient fermés; seulement, comme je l'ai dit, un écriteau cloué au-dessus de la porte indiquait à qui il fallait s'adresser. ;
Il fallait s'adresser à M. Dubois, rue de l'Eglise, n° 12. L
La rue de l'Eglise était située à quelques pas de là, J'allai sonner chez M, Dubois.
C'était un vieillard : le bonhomme était allé faire sa promenade habituélle; mais, en son absence, une pelile fille que je sus être sa nièce m'olirit de me faire voir la chaumière,
J'acceptai. Elle prit la clef et marcha devant moi, de ce pas alerte et alfairé de la jeunesse, toute fière d'être appelée à des fonctions plus avancées que son Age ne le comporte.
J'eusse distribué moi-même la petite maison, qu'elle n’edt pas été plus à ma convenance,
Le bas se composait d'une grande pièce pouvant servir de boutique ou de magasin, d'une petite pièce faisant salle à manger, et d'une cuisine,
A l'étage, il y avait deux chambres.
Tout cela naïvement distribué, comme dans les pelites baraques de bois que l'on achèle pour les enfants, el dont vingt-cinq ou trente tiennent dans une boile avec des arbres en papier frisé.
Un petit jardin attenait à la maison. Du petit jardin el des fendtres, on voyait le chateau de Chamblay.
Je demandai le prix, par année, de la location :
c'était cent cinquante francs, à ce que m'assura la petite fille. Z ;
Je m’infurmai si la maison était à vendre.
L'enfant me répondit qu’elle n’en savait rien, et que, quant à cela, il fallait le demander à son oncle, M. Dubois. — Ce nom me frappait pour la seconde fois ; il me semblait l'avoir déjà entendu.
En ce moment, il se fit du bruit derrière moi. Je me retournai et je vis un vieillard que je reconnus facilement pour le propriétaire.
C'était un homme d’une soixantaine d’années, aux yeux petits et vifs, au nez en bec de corbin, aux cheveux grisonnants.
Nous nous saluames et je lui renouvelai la question que j'avais faite à sa nièce.
— Dame, me dit-il, c’est selon le prix.
Un Normand, on le sait, ne dit jamais ni oui ni non. Q — Quel prix? demandai-je.
— Le prix que vous en donneriez.
— Ce n’est pas à moi à donner un prix, C’est à vous, qui êtes le vendeur, à en demander un.
— L’écriteau ne porte pas que la maison est à vendre; il porte qu’elle est à louer.
— Alors, vous ne voulez pas la vendre?
— Je ne prélends point cela.
Je commencais à m'impalienter.
— Oh! lui dis-je, mon brave homme, je suis fort pressé, faisons vite.
— Tant mieux! dit-il.
— Tant mieux? répétai-je.
— Oui; j'aime à faire des affaires avec les gens pressés, moi.
— Je ne demande pas mieux que de faire affaire avec vous; mais il faut me répondre calégoriquement.
Le bonhomme me regarda avec inquiétude,
— Qu'est-ce que cela veut dire, catégoriquement? me demanda-t-il.
— Cela veut dire qu’il faut répondre oui ou non à cette question bien simple : Voulez-vous vendre ou ne pas vendre votre maison ?
— Si nous allions chez M. Blanchard ?
— Qu'est-ce que c’est que M. Blanchard ?
— C'est ie notaire.
— Allons chez M. Blanchard.
— Allons-y.
La petite lille resta sur le seuil de la porte. Son oncle lui avait fail un signe indiquant que, probablement, nous allions revenir.
Quant à nous, nous primes le chemin de la maison du notaire,
L’honorable fonctionnaire était chez lui.
Nous fûmes introduits dans son cabinet par un jeune saute-ruisseau de douze ou quinze ans, qui me paraissail former tout le personnel de son étude,
Le notaire écrivait en cravate blanche, comme il convient à un nolaire, et portait des lunettes vertes, non pas sur son nez, mais à son front,
Il les abaissa rapidement à notre entrée,
Je compris que les luneltes vertes de maitre Blanchard lui servaient contre ses clients et non pour son papier, Maître Blanchard, lui aussi, était Normand,
— Salut, monsieur Blanchard et votre compagnie, dit le paysan, quoique maitre Blanchard fat parfailement seul, Voilà monsieur qui veut absolument acheter ma maison,
Il me montra du doigt,
— Je viens vous demander comme cela si je peux a vendre,
Le notaire me salua,
Puis, au paysan :
— Certainement que vous pouvez la vendre, mon ami, puisqu'elle est à vous.
— Ah! c’est que je n’ai pas besoin d'argent, moi, comme vous savez, monsieur Blanchard, et je ne me déciderais à la vendre que si l’on m'en donnait un bon prix.
— Monsieur, dis-je au notaire, je suis très-pressé; ayez la bonté, si cela est en votre pouvoir, de décider monsieur à s'expliquer promptement. Sa maison n’est probablement pas la seule, à Bernay, qui soit à vendre ou à louer. i
— Non, bien certainement, répondit le notaire.
— Ah! oui, c’est sûr qu'il y en a, ditle paysan, mais pas comme Ja mienne.
— Pourquoi, pas comme la votre?
Le paysan secoua la téte.
— Je dis ce que je dis, fit-il.
— Monsieur, répliquai-je m’adressant au notaire, je sais le prix de la location : cent cinquante franes par an.
— Qui vous a dit cela? interrompit le paysan.
— La petite qui m'a fait voir la maison. ~
— C’est une petite sotte; d’ailleurs, yous ne voulez pas la louer, ma maison, puisque vous voulez l’acheter.
— Soit, je veux l’acheter, dis-je au notaire; je vous prie donc, monsieur, d'obtenir de votre client qu’il me dise son prix.
— Oh! d’abord, fit le paysan, je l’ai dit à M. Blanchard, on n’aura pas ma maison à moins de six mille franes..., et encore... encore.
C'était le double de ce qu’elle valait.
Je me levai, je pris mon chapeau et saluai.
— Ah! père Dubois! fit le notaire.
Ces mots père Dubois me rappelaient mon entrelien avec Gratien, le fiancé de Zoé.
En me voyant prendre mon chapeau, le paysan élendit les bras vers moi comme pour me retenir.
— Eh! que diable! monsieur, me dit-il, on ne demande pas un prix pour qu’on vous le donne.
Ce mot me frappa, tant il était commercial.
— Ecoutez, mon cher monsieur, lui dis-je, un loyer de cent cinquante francs suppose à la maison une valeur de trois mille francs. Je vous donne trois mille francs de votre maison; c’est treize cents frances de plus que vous n’avez vendu Jean-Pierre.
— Jean-Pierre!... vendu Jean-Pierre,.., balbutia le père Dubois.
— Oui, votre dernier fils, celui qu’on appelait le Cuirassier. ,
Puis, me retournant vers le notaire :
— Monsieur, lui dis-je en tirant ma montre, il est deux heures de l'après-midi; jusqu’à quatre heures, je vais chercher une autre maison à louer ou à vendre; à quatre heures, je repasserai chez vous. Si votre marchand d'enfants veut vendre sa maison pour trois mille franes, je trouverai le contrat tout dressé el vous promets la préférence sur tout ce que j'aurai yu. Si le prix ne vous convient pas, je traiterai avec un autre. Adieu, monsieur; je laisse à votre client deux heures pour réfléchir,
ll je sortis,
Je relournai à l'hôtel du Lion d'or, el, certain que le père Dubois me laisserait sa maison pour le prix que je lui en offrais, je fis seller mon cheval et m'en allai par un charmant chemin, toul en remontant la Charentonne jusqu'à Rose-Moray.
A quatre heures précises, j'étais à la porte du nclaire,
Jappelai une espèce de mendiant à qui je donnai une pièce de monnaie pour tenir mon cheval, et j'entrai dans l’étude.
Le saute-ruisseau se leva vivement à ma vue, et alla ouvrir la porte de l’étude.
Je trouvai maitre Blanchard à la même place et dans la même position. C’étaient sa position et sa place officielles.
-— Eh bien, monsieur, lui demandai-je, le père Dubois...?
— Le pére Dubois s’est décidé, monsieur; seulement, il yeul cent francs d’épingles pour sa petite nièce.
— J’en donne trois cents, monsieur, répondis-je, à la condition que cet argent restera entre vos mains, que vous le ferez fructifier, et que vous le lui remettrez à elle-mêrre le jour où elle aura dixhuit ans, ou le jour où elle se mariera.
— Le père Dubois va être bien attrapé, répondit en souriant maître Blanchard,
— Oui, je comprends : il comptait garder pour lui les cent francs d’épingles,
— C’est bien naturel, dit le notaire,
— Je ne suis pas tout à fait de votre avis. Mais n'importe. L'acte est-il prêt ?
— Le voici, tout signé par le vendeur.
Je pris la plume.
— Attendez, monsieur, me dit maître Blanchard; la loi veut, sous peine de nullité, que lecture de Vacte soit faite aux parties.
ll me lut l’acte, Il portait naturellement quittance de trois mille francs.
Pendant que maître Blanchard lisait, je tirai les mille écus de ma poche et les posai sur la table en trois billets de banque.
Puis, la lecture faite, je signai.
Restait à régler les honoraires du notaire,
C'était, compris l'enregistrement, une affaire de quatre-vingl francs.
Je dounai un billet de cent franes, à la condition que les vingt francs d’excédant seraient pour le
auvre pelit diable qui, à lui seul, représentait lout
e personnel de l’étude.
Moyennant quoi, M. Blanchard me remit les clefs de la maison.
Je le priai de les garder jusqu’à nouvel ordre. Je saluai et sortis.
A la porte, je trouvai mon cheval, gardé non plus par le mendiant, mais par un enfant qui me venait au genou, Je voulus lui prendre la bride des mains.
— Cé-ly à té, le cheval? me ditl’enfant dans son palois.
— Oni, cé à mé, répondis-je m’efforgant de parler la méme langue.
— Faudrait le prouver, répliqua le bonhomme en lirant la bride à lui,
J'appelai le notaire, et le priai de certifier au déposilaire de mon cheval que le cheval était bien à moi.
Le notaire s'interposa, et je rentrai en possession de ma monture, — L'enfant y gagna cent sous,
— Maintenant, dit-il, le cheval est à monsié, j'en ferais serment,
Je me relournai vers le notaire. :
— Voilà, lui dis-je, un bonhomme qui me fait l'effet de devoir être un fier client pour volre successcur,
Je rentrai à l'hôtel; j'y laissai, en le recommandant, le cheval d'Alfred, et je partis pour Lisieux par la voiture de Caen, qui passait à cing heures,
Le surlendemain, comme je l'avais dit à Alfred, Vélais de retour & Evreux.
Quinze jours après, je me retrouvais au Lion or.
Cette fois, j’élais venu à Bernay pour assister anx noces de Gratien et de Zoé, le domicile du fiancé étant à Bernay, chez le père Guillaume, maitre menuisier, établi dans la Grande-Rue.
Quant à la fiancée, son domicile naturel était au chateau de Chamblay, dont nous avons dit la situation, et où elle avait suivi sa sœur de lait,
La comtesse s’était chargée de la toilette de la mariée, et c’est au château que le cortége devait prendre cette dernière. ‘
Sur les trois cents francs restants de l’achat de Jean-Pierre, Gratien avait commandé un diner au Lion d’or. Madame de Chamblay avait obtenu de son mari la permission d’y assister. Quant à lui, il avail jugé à propos de se dispenser de cette fête, qu'il regardait comme une corvée.
Dès le jour de mon arrivée, Gratien était venu me faire sa visite,
La veille du jour fixé pour le mariage, madame de Chamblay et Zoé arrivèrent à leur tour.
Je m'étais arrangé avec l’aubergiste du Lion dor, afin qu’il envoyat, au nom de madame de Chamblay, chercher à Juvigny la mère de Zoé.
La bonne femme m'avait paru si fort désirer revoir sa peliole, comme elle “appelait la comtesse, que, doutant, d’après ce qui s'était passé à l'endroit de la quête, que madame de Chamblay put lui procurer ce bonheur, je lui avais envoyé la voiture et fait remettre cent francs pour ses pelils achats, en lui écrivant que c'était de la part du nouvel acquéreur du chateau, mais à la condition qu'elle serait censée venue de ses propres deuiers, et que, sous aucun prétexte, elle ne reconnaitrait cet acquéreur.
Il me fut facile de lui renouveler ces recommandations, la bonne femme étant arrivée de Juvigny une heure avant que madame de Chamblay et Zoé arrivassent d’Eyreux.
En entrant au château, Zoé y trouva donc sa mère, el la comtesse, sa nourrice.
Le soir, j'allais me promener du côté de Notre- Dame-de-la-Culture; je n'avais pas vu madame de Chamblay depuis le jour où elle m'avait donné la bague pour les incendiés du Hameau. Cette bague, que je n'avais pas vendue, comme on s'en doute bien, au bijoutier d'Evreux, mais que je m'élais contenté de payer au prix de l'estimation, je la portais sur ma poitrine, pendue à mou cou par une chaine d'or de Venise, mince et flexible comme un fil de soie,
Je n'avais pas l'espoir de voir la comtesse; cependant, j'étais malgré moi atliré du côté où elle habitait,
Je sortis de la ville à la nuit tombante, je suivis les bords de la Charentonne, et je me trouvai, au bout de quelques instants, au bas de l'escalier qui conduit à Notre-Dame-de-la-Culture,
Je montai cet escalier et me trouvai dans un petit cimetière, véritable cimetière de province, mélancolique comme celui de Gray, A la lueur de ces derniers rayons de soleil qui s'allongent et resplendissentcomme des lances de lumière, je lus quelques épilaphes qui attestaient et la simplicité des morts et la naïveté des survivants,
Puis j’entrai dans l’église. :
Je croyais la trouver solitaire, je me trompais : une femme priait dans un coin. p
La vue de cette femme dont je ne pouvais apercevoir le visage, enveloppé qu'il était dans les plis d’un grand chale, me fit tressaillir. : E
Une voix murmura, non pas à mon oreille, mais à mon cœur: « C’est elle!»
Je m’arrétai court, et porlai ma main à ma poitrine. ;
La respiration me manquait.
Je repris, non pas mes forces, mais ma volonté, et j'allai, dans le coin le plus sombre de l’église, m’appuyer au pilier voisin de celui qui supportait l’eau bénite dans une coquille de marbre,
De là, mon regard s’arrêla sur elle.
Un de ces derniers rayons dont j'ai parlé tout à l'heure, et à la lueur desquels j'avais lu les épitaphes, traversaient un des vitraux qui donnaient du jour à l’église, et, passant à travers l’auréole dorée d’un saint, faisait resplendir la jeune femme comme un être qui a déjà cessé d’appartenir à la terre.
Mais, comme je lai dit, le jour s’en allait mouranl; le rayon commença donc à palir peu à peu, et finit par -’éleindre.
Pourquoi mon cœur se serra-t-il à celte vue, comme si cette lumieére, que le ciel jaloux lui repre
nait, eût été son âme, qui, exilée un instant en.
ce monde, remontail à sa patrie première, le ciel?
Bientôt elle ne fut plus éclairée que par la lueur grisätre du crépuscule, et un mouvement qu’eile fit m’annonca que sa prière élait finie ou allait finir.
Malgré moi, je me rappelai le vers d’Hamlet :
Nymph, in thy orisons, Be al my sins remember d (4).
Elle se leva, baisa le pied droit de la statue de la Vierge, celui gui était posé sur la têle du serpent; puis, s’acheminant vers le tronc des pauvres, elle y laissa tomber une pièce de monnaie.
Je savais, et le Seigneur le savait aussi, combien une aumone, si faible qu’elle fût, lui était difficile À faire.
L’obole donnée aux pauvres, elle s’approcha du pilier pour prendre de l’eau bénite; mais alors je sortis de Vombre qui me cachait, et, élendant la main, je trempai le bout de mes doigts dans la coquille et les lui présentai humides.
Elle me reconnut, laissa échapper une légère exclamation: je crus la voir palir sous son voile; mais elle étendit à son tour sa main dégantée, loucha le bout de mes doigts du bout des siens, fit le signe de la croix el sorlit,
Je la suivis des yeux jusqu’à ce que la porte se refermat derrière elle et que j’eusse cessé d’entendre le bruit de ses pas; alors je fis le signe de la croix à mon tour, et à mon tour j’allai m’agenouiller sur la chaise qu'elle venait de quitter.
Je ne dirai pas que j'y fis ma prière : je ne sais point de prière. Lorsque j’entre dans une église, c'est plutôt pour méditer que pour prier, Si j'ai une faveur à demander à Dieu, si j'ai à le remercier d'une faveur accordée, c'est avec des paroles, non pas gardées au fond de ma mémoire, non pas empruntées à un livre, mais qui s’échappent de mon cœur, souvent à l'état de pensées, et sans même se formuler pur des mots, que je m'adresse à lui. L'6tat dans lequel j’entre, sans atteindre à J’extase, s'élève au dela du rêve, Pareil à ces enfants qui,
(1) Parle de mes péchés, nymphe, dans Les prières,
dans un songe, croient voler, mon âme prend des ailes et monte doucement au-dessus de la vie réelle; alors, je m’entretiens avec Dieu, non pas comme Moise au Sinai, en face du buisson ardent et au milieu des éclairs, mais comme fait l’oiseau qui chante, comme fait la fleur qui parfume, comme fait l’eau qui murmure. Je ne suis plus un homme qui prie, je suis un être qui adore, Je ne me tourne pas vers tel point du ciel ou de la terre; je dis: « Que tu viennes du nord ou du midi, de l’orient ou de l’occident, je sais où tu vas. Porte mon souffle au Dieu par lequel je vis et que je bénis pour m’avoir mis dans le cœur tant d'amour et si peu de haine, »
EL je sors le cœur calme et confiant, et cependant plein de mélancolie ; mais cette mélancolie, Dieu le sail, ce n’est point du doute, ce n’est point du regrel, c’est de l'humilité.
Avail-elle pensé à moi, en priant? Je l’ignore; mais ce que je sais. c’est qu'elle ful au fond de tout ce que je dis au Seigneur.
Il faisait nuit sombre quand je me levai ; ce n’6lait plus un rayon de soleil qui passait à travers le vitrage, ¢’étail un rayon de lune; il éclairait la Vierge d’une teinte bleuâtre, qui lui donnait l’apparence d’une stalue d'argent.
J'approchai mes lèvres de son pied, que je baisai avee une pieuse vénéralion.
Puis j'allai au tronc des pauvres. J'avais cru voir que c’élail une pièce de deux francs qu’elle y avait laissée tomber. Je cherchai dans ma poche, j'y trouyai uue pièce pareille, Je donnai ce qu’elle avait donné, et je sortis de l’église,
De la paitie la plus élevée du cimetière, je voyais le château, :
Une seule fenêtre en était éclairée; c'était évidemmeut la sienne.
Cette fenêtre, on la voyait de l’église, et l’on devait la voir de la maison du père Dubois.
Je ne sais pourquoi je remarquai ce détail; il ne s’élait pas présenté à mon espril lorsque, quinze jours auparavant, J'avais acheté la maison.
En ce moment, il s'y présenta, el, au lieu de me réjouir, celte pensée me serra le cœur.
Avais-je le pressentiment de ce que je devais souffrir un jour, en egardant cette lumière ?
Je nassis Sur un bane, et je restai là jusqu’à ce qu'elle fat éleinte,
Je, retraversai mon petit cimetière, dont les pierres blanchissaient dans la nuit; un rossignol chantait dans un buisson de rosiers qui couvrait la tombe d'une jeune fille, £n m’entendant passer, il se Lul.
Les pas d’un vivant effrayaient ce courtisan des morts.
Je descendis l'escalier; je me retrouvai près de la Charentonne, et je rentrai à l'hôtel.
Il était plus de minuit; cing ou six heures vepaient de passer avec la rapidité de l'éclair.
Je me couchai en pensant à la petite chambre virginale du chateau de Juyigny, et je m’endormis avec la bague d'Edmée sur les lèvres.
Pourquoi, à partir de ce soir-là, fut-elle pour moi Edmée, et non plus madame de Chamblay?
Le lendemain, à neuf heures du matin, Gratien était à l'hôtel du Lion dor; il me trouva prêt, Le mariage avail lieu à la mairie à dix heures du matin, el à onze heures à l'église.
Le brave garçon venait me prier, allendu que j'élais le seul monsieur, de vouloir bien donner mon bras à la comtesse,
Je frissonnai, et il dut me voir pälir, L'idée de ce
bras s’appuyant sur le mien me bouleversait le sang.
Je commencais à comprendre que j’aimais insatiablement Edmée, et cependant, chose étrange, je n’élais point jaloux de son mari.
— Le comte n’y sera done pas? demandai-je à Gratien.
Il se mit à rire.
— Oh!M. le comte est trop fier pour venir à la noce de pauvres gens comme nous, répondit-il.
— Et lacomlesse n’est pas trop fière, elle? demandai-je.
— Elle, fit Gratien, c’est une sainte.
— Mais, ajoutai-je, je la connais à peine, je n’o- ‘serai pas lui offrir mon bras.
— Bon! dit Gratien, laissez donc! ça ira tout seul... Vous ne pouvez donner votre bras à une paysanne, pas plus qu’elle ne peut donner son bras à un paysan.
— Sans doute elle ira à léglise en voiture, el je n'aurai pas de bras à lui donner.
— Elle, aller en voiture, quand nous irons à pied, pauvre chère dame ! vous ne la connaissez pas. Elle ira à pied comme nous; d’ailleurs, il n’y a qu'un pas du château à l’église. Mais, ajouta Gratien, on nous attend au château à dix heures moins un quart; ne nous faisons pas attendre.
— Je comprends : tu es pressé de voir comment la couronne d'oranger va à Zoé.
— Oh! je suis tranquille, dit Gratien, elle ne la blessera pas. ù
— Alors, partons.
Toutlelong delaroute, nous recrutâmesdesjeunes garcons amis de Gratien; les uns nous attendaient sur le pas de leur porte, les autres au coin des rues.
Toutes les jeunes filles amies de Zoé s’étaient réunies au chateau.
Au bout de la ville, deux joueurs de violon altendaient avec des rubans à leurs instruments.
Ce n’était point la solennilé antique, mais c'était peut-être la tradition.
Nous arrivames au château, annoncés par les accords tant soit peu criards de nos musiciens; la grille était ouverte.
Cinq ou six jeunes filles impatientes attendaient sur la pelouse,
Nous les entendimes crier : « Les voilà! les voila !» et nous les vimes se précipiter vers le perron.
— Mais, dis-je à Gratien, j'y pense, je n'ai point à donner le bras à madame de Chamblay : c’est elle qui conduira Zoé, et moi qui vous conduirai, si vous le voulez bien.
— Oui, dit-il, en allant; mais, en sortant, une fois que ma femme sera ma femme, est-ce que vous croyez que je ne lui donnerai pas le bras ?
— C'est juste, lis-je.
Nous élions arrivés; Gratien monta légèrement 6 cinq ou six marches du perron; mais à la porte il s'arrêta.
— Bon! dit-il, et moi qui allais entrer avant vous. Entrez, entrez : à tout seigneur, tout honneur,
Je poussai la porte,
Madame de Chamblay, debout, arrangeait ou faisait semblant d’arranger la couronne d'oranger sur la téte de Zod,
Il me sembla que la main lui tremblait.
Je donnai une poignée de main à Zoé, et saluai respectueusement la comtesse,
Zoé jeta les yeux sur la pendule; elle eût eu bien envie de reprocher à Gralien de s'être fait attendre; mais il n'y avail pas moyen, nous élions de deux Hinules en avance,
Je regardai aulour de moi; dans un coin du sa-
lon, j’apercus la bonne vieille Joséphine qui joignait les mains vers moi en signe de remerciment.
On se mit en marche, la mariée en téte, ayant à sa droite sa mére, à sa gauche la comtesse; — celle-ci n'avait voulu que la seconde place; — puis venait le marié entre son oncle et moi; Gratien n’avail plus ni pèreni mère.
Le reste de la noce suivait, chaque garçon ayant pris le bras de la fille qui lui plaisait le plus.
A la campagne, c’est bien souvent aux noces que se nouent les futurs mariages.
Selon la coutume, les deux fiancés commencèrent à être unis de par la loi; puis, de la mairie, on passa à l’église,
Je me mis à la gauche de Gratien, et la comtesse se mit à la droite de Zoé. Ce fut le bedeau qui nous fit prendre nos places. Nous étions de cinq minules en avance ; le prêtre était encore dans la sacrise.
A onze heures sonnantes, il en sorlil ef passa devant moi.
En le voyant apparaîlre au seuil de la sacristie, j'éprouvai une sensation étrange ; je n'avais jamais vu cet homme, et, cependant, il me sembla que je le reconuaissais. Quelque chose de froid me tuucha le cœur.
Je regardais ces lèvres minces, ce nez pointu, ces petits yeux perdus sous leur arcade sourciliére, ces cheveux rares et plats, encore noirs, collés aux ltempes.
Je m’approchai du marié. ’
— Est-ce que cet homme ne s’appelle pas l’abbé Morin ? lui demandai-je.
— Oui, me répondil-il étonné.
— Un brave homme?
— Heu! heu!
Je regardai madame de Chamblay ; elle était pale comme une morte,
En passant, le prétre avait jeté sur elle un singulier regard.
Un étranger eût juré que c’était un regard de haine ; je ne qualitierai point ce regard; mais comment se fil-il que, toul à coup, cette jalousie que, malgré l'amour que je portais à la femme, je n’éprouvais point pour le mari, comment se fit-il que Je l'éprouvai contre cet homme?
Je me rappelai avec quelle intonation Zoé m'avait dit : « C’est le prètre qui a fait ce mariage-là. »
A partir de ce moment, je ne vis plus rien, je n’entendis plus rien.
Mon esprit était tombé dans l’abime des conjectures.
Il me sembla seulement que, deux ou trois fois pendant Voflice, cel homme, en se retournant, m’avail transpercé de son regard. :
A chaque fois, j'avais senti comme une aiguille glacée qui me serait entrée dans le cœur. /:
1 élait évident que, cet homme el moi, nous élions destinés à nous hair.
La messe terminée, il repassa devant moi pour rentrer dans la sacristie, comme il y avait passé pour venir à l'autel, Je me reculai instinelivement, le suivant du regard jusqu'à ce qu'il edt disparu.
Mais, en son absence, la fascination se continua; je vestai immobile à la meme place, et il fallut que Gratien me poussât du coude en me disant : « Eh bien, nous partons!» pour me lirer de celle espèce de lorpeur,
Il venait, comme il me l'avait annoncé, de prendre le bras de sa femme ; madame de Chamblay sem blait attendre le mien,
J'allai vivement à elle, je lui pris la main, la mis
sur mon bras, et, serrant le bras contre mon cœur, je l’entrainai.
— Eh bien, me demanda-t-elle étonnée, que failes-vous donc ?
— Je vous emmène loin de cet homme, lui dis-je; cet homme, c’est votre mauvais génie.
— Oh! taisez-vous, taisez-vous ! dit-elle.
Et je la sentis trembler de tout son corps; mais, comme moi, elle pressa le pas; comme moi, elle sembla avoir hate de s’éloigner du prétre.
Je ne respirai qu’en sortant de l’église, qu’en sentant le grand air, qu’en revoyant le jour.
D'ailleurs, un incident se passait qui devait naturellement ramener mes idées à la vulgaire réalité,
Le facteur attendait Gratien à la sortie de l’église. II lui remit une lettre avec le timbre du Havre.
Elle contenait ces mots :
« Votre oncle Dominique est mort; il vous a laissé une petite maison, rue de l’Église, n° 12. Le dernier désir qu’il a exprimé, c’est que votre diner de noces se fit dans cette maison.